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Le saviez-vous ? · Première · Bac de français

Montaigne a renoncé à publier le texte de son ami

Étienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire (publié en 1576)

Parcours : « défendre et entretenir la liberté »

Le parcours de l'œuvre


Dans le journal du vendredi, l'histoire tient en une colonne. Ici, on la suit dans le détail : les dates, les mains par lesquelles le texte est passé, et le geste de Montaigne, avec les citations à leur place. C'est une histoire vraie, et elle vaut un développement entier dans une copie sur la destinée des œuvres.


Un texte est un témoin qui passe de main en main

Il y a des livres qui vont droit de l'auteur au lecteur. Le Discours de la servitude volontaire a suivi un tout autre chemin : écrit par un très jeune homme, recopié par des inconnus, imprimé par un camp en guerre, écarté par le meilleur ami de l'auteur, il est arrivé jusqu'à toi comme un témoin de relais passé de main en main pendant plus de quatre siècles. Suivre cette course, c'est comprendre comment vivent les œuvres.

Le premier coureur : un magistrat de Sarlat

Étienne de La Boétie naît à Sarlat en 1530. Il fait son droit à Orléans, devient conseiller au parlement de Bordeaux et meurt en 1563, à trente-deux ans. Sa vie publique fut courte et sans éclat particulier : celle d'un magistrat au service du roi. C'est à Bordeaux qu'il rencontre Michel de Montaigne ; les deux hommes se lient d'une amitié devenue proverbiale, et Montaigne, présent à sa mort, en fera le récit dans une longue lettre adressée à son père.

Le tracé de la course

Suis maintenant le témoin. Il part de la main d'un étudiant, passe dans celles des copistes, tombe dans celles des imprimeurs protestants, arrive dans celle de Montaigne, qui choisit de l'ouvrir plutôt que de courir, et finit dans la tienne. Quatre passages, et chacun t'apprend quelque chose.

Premier passage : l'exercice qui déborde son cadre

Le Discours est bien antérieur à l'amitié qui l'a rendu célèbre. Montaigne assure que son ami l'a écrit dans sa première jeunesse, comme un exercice d'école sur un sujet ancien, longtemps avant leur rencontre : il n'a pas vingt ans, et il est déjà un latiniste accompli. L'exercice a débordé son cadre. Le texte circule en manuscrit, se recopie, se prête d'une main à l'autre, et acquiert peu à peu une réputation que son auteur n'a jamais cherchée ni entretenue de son vivant. Le témoin court déjà, sans que personne ait donné de départ officiel.

Deuxième passage : le témoin change de course

Après la Saint-Barthélemy, en 1572, des auteurs protestants cherchent des arguments contre le pouvoir royal. Ils trouvent le Discours et en publient une partie en 1574, dans un recueil de combat, sous le titre du Contr'un. Le texte intégral paraît en 1576, dans un recueil rassemblé par Simon Goulart. La Boétie est mort depuis treize ans déjà : il n'a rien pu dire de l'usage que l'on faisait alors de ses pages. Le témoin a été ramassé au bord de la piste par des coureurs d'une autre équipe, engagés dans une autre course, celle des guerres de religion.

Troisième passage : le coureur qui ouvre la main

Montaigne, lui, réagit. Il avait prévu de placer le Discours au cœur de ses Essais, dans le chapitre consacré à l'amitié : celui où il cherche longuement la raison de ce lien, et finit par avouer qu'il n'en a aucune à donner. « Parce que c'était lui, parce que c'était moi. » (Essais, livre I, chapitre 28). Quelques mots répétés, et rien de plus ; la phrase est devenue la définition la plus citée de l'amitié dans notre langue, et elle ne démontre rien : elle constate. Or le texte de son ami venait de paraître ailleurs, dans une intention qui n'était pas la sienne. Montaigne renonce, et il le dit ; à la place, il insère des sonnets de La Boétie. Le geste est celui d'un exécuteur testamentaire prudent : il garde La Boétie poète et laisse le Discours à ses éditeurs, sans en renier une ligne pour autant. Le plus grand des essayistes a préféré taire le texte de son ami plutôt que de le laisser servir un camp.

Ce que le témoin disait justement de l'amitié

Le plus troublant de l'histoire est là : le geste de Montaigne rejoint une idée qui se trouve dans le Discours même. La Boétie y écrit que l'amitié « ne se met jamais qu'entre gens de bien » et que les hommes rassemblés autour d'un tyran « ne sont pas amis, ils sont complices » (§ 112). L'amitié suppose l'égalité et la confiance, et elle sert dans le livre de critère politique : un régime vaut ce que valent les liens qu'il rend possibles entre ceux qui y vivent. En refusant de laisser l'œuvre devenir une arme, Montaigne traite le texte de son ami en ami : il le met à l'abri au lieu de s'en servir.

L'arrivée : quatre siècles plus tard

L'affaire a nourri des débats savants pendant des siècles : date exacte de rédaction, intention de l'auteur, portée réelle du propos. On a même proposé d'y voir une œuvre de Montaigne lui-même, hypothèse aujourd'hui abandonnée. Retiens surtout le paradoxe, car il vaut de l'or en copie : le texte le plus vif du XVIe siècle français sur l'obéissance a été écrit par un magistrat au service du roi, puis publié contre le roi par un camp qu'il n'avait pas choisi, longtemps après sa mort. Pour un sujet sur la destinée des œuvres, la leçon tient en une phrase : un livre ne se réduit pas aux intentions de celui qui l'a écrit, il vit de ce que les lecteurs en font. Le parcours « défendre et entretenir la liberté » y gagne aussi un éclairage : le Discours enseigne que la liberté se transmet par le témoignage de ceux qui l'ont éprouvée, et sa propre histoire illustre cette transmission, avec ses relais fidèles et ses relais détournés.

À ton tour de prendre le témoin

Le témoin a traversé les copistes, les imprimeurs, les guerres et les scrupules d'un ami. Il est maintenant dans ta main, pour une année de première et un oral de vingt minutes. Cours ta portion de piste sereinement : d'autres ont porté ce texte dans des circonstances autrement difficiles, et il te suffit aujourd'hui de le lire pour le recevoir.