Philosophie — Terminale · une des notions
La conscience
La conscience est cette faculté singulière de savoir et de se savoir : par elle, l’homme n’est pas seulement présent au monde, il se sait présent. Elle semble le définir et fonder à la fois sa liberté et sa morale. Mais peut-on jamais se connaître entièrement, quand une part de nous — l’inconscient — nous échappe ?
Problématique générale
- La conscience définit-elle l’homme ?
- Peut-on se connaître totalement soi-même ?
- La conscience est-elle le fondement de la liberté et de la morale ?
- L’inconscient limite-t-il notre liberté ?
Définitions à connaître
Les grandes positions
| Position | Auteur principal |
|---|---|
| La conscience de soi est la première certitude | Descartes |
| La conscience dépend de la reconnaissance d’autrui | Hegel |
| Une partie de notre vie psychique est inconsciente | Leibniz ; Freud |
| La conscience implique liberté et responsabilité | Sartre |
| La conscience apparaît surtout dans l’action et le choix | Bergson |
Les auteurs essentiels
René DescartesLa conscience de soi constitue la première vérité certaine.
- Même si tout est douteux, le fait de penser demeure certain.
- La pensée prouve l’existence.
- La conscience fonde la connaissance.
Je pense, donc je suis.Discours de la méthode (1637), IV — Adam-Tannery VI, 32.
Limite. Peut-on être totalement transparent à soi-même ?
Emmanuel KantToute expérience suppose un sujet conscient unificateur.
- Le « je pense » accompagne toutes nos représentations.
- Le sujet organise l’expérience.
- La conscience morale rend possible l’autonomie.
Le « je pense » doit pouvoir accompagner toutes mes représentations.Critique de la raison pure (1787), B 131-132.
Limite. La conscience morale est-elle vraiment autonome ?
HegelLa conscience de soi dépend de la reconnaissance d’autrui.
- La conscience humaine se construit socialement.
- Le conflit joue un rôle structurant.
- L’homme dépasse l’immédiateté animale.
La conscience de soi est en et pour soi quand et parce qu’elle est en et pour soi pour une autre conscience de soi.Phénoménologie de l’Esprit (1807), IV.
Limite. Le conflit est-il toujours nécessaire ?
Sigmund FreudLe Moi n’est pas maître de lui-même.
- Une grande partie du psychisme est inconsciente.
- Rêves et lapsus révèlent des désirs cachés.
- Le Moi reste partiellement dominé par des forces inconscientes.
Le Moi n’est pas maître dans sa propre maison.Une difficulté de la psychanalyse (1917), trad. Laine, PUF, 1985, p. 129.
Limite. Théorie difficilement vérifiable scientifiquement.
Jean-Paul SartreLa conscience implique liberté et responsabilité.
- L’homme est responsable de ses choix.
- La mauvaise foi consiste à fuir sa liberté.
- La conscience est toujours engagée.
L’homme est condamné à être libre.L’Existentialisme est un humanisme (1946).
Limite. Sous-estime parfois les déterminismes psychologiques.
Henri BergsonLa conscience apparaît surtout lorsqu’il faut choisir.
- Les habitudes réduisent la conscience active.
- La conscience accompagne l’adaptation.
- La mémoire relie le passé au présent.
La conscience signifie d’abord mémoire.L’Énergie spirituelle (1919), « La conscience et la vie ».
Limite. Difficile de distinguer clairement automatisme et inconscient.
Tableau des citations essentielles
| Auteur | Citation | Source | Explication |
|---|---|---|---|
| Descartes | « Je pense, donc je suis »Latin — Cogito, ergo sum | Discours de la méthode (1637), IV ; A.-T. VI, 32. | Même si tout est douteux, le fait de penser prouve l’existence du sujet conscient : première vérité certaine. |
| Kant | « Le « je pense » doit pouvoir accompagner toutes mes représentations »Allemand — Das „Ich denke“ muß alle meine Vorstellungen begleiten können | Critique de la raison pure (1787), B 131-132 (trad. Tremesaygues et Pacaud, PUF). | Toute expérience suppose l’unité d’un sujet conscient rapportant les représentations à lui-même. |
| Hegel | « La conscience de soi est en et pour soi… pour une autre conscience de soi »Allemand — Das Selbstbewußtsein ist an und für sich… | Phénoménologie de l’Esprit (1807), IV (trad. Hyppolite, Aubier). | La conscience de soi dépend de la reconnaissance par autrui : elle se construit dans une relation dialectique. |
| Socrate | « Connais-toi toi-même »Grec — γνῶθι σεαυτόν | Inscription delphique reprise par Socrate (Platon, Alcibiade majeur, 124b). | La réflexion sur soi constitue le point de départ de la sagesse philosophique. |
| Husserl | « Toute conscience est conscience de quelque chose »Allemand — Bewußtsein ist Bewußtsein von etwas | Idées directrices pour une phénoménologie (1913). | La conscience est toujours tournée vers un objet : elle est fondamentalement intentionnelle. |
| Locke | « C’est la même conscience qui fait qu’un homme est lui-même à ses propres yeux »Anglais — the same consciousness that makes a man be himself to himself | Essai sur l’entendement humain (1690), II, xxvii, §10. | L’identité personnelle ne tient pas à la substance mais à la continuité de la conscience. |
| Nietzsche | « La conscience est le dernier et le plus tardif développement de l’organique »Allemand — Die Bewußtheit ist die letzte und späteste Entwicklung des Organischen | Le Gai savoir (1882), §11. | La conscience n’est pas le centre de la vie psychique mais un développement tardif et limité du vivant. |
Exemples « hors champ »
Des récits — histoire, sciences, art, vie — pour l’accroche et l’argumentation.
1L’homme qui n’était plus lui-même (Phineas Gage, 1848)
Le 13 septembre 1848, à Cavendish (Vermont), Phineas Gage, 25 ans, fore un trou dans la roche avec une barre à mine. Une explosion projette la barre dans son crâne : elle traverse sa joue, son cerveau, et ressort par le sommet de la tête. Phineas survit. Il parle, marche, se souvient de tout. Mais ses amis disent : « Ce n’est plus Gage. » Avant, il était travailleur, calme, responsable ; après, il devient grossier, imprévisible, incapable de garder un emploi. Même corps, même mémoire — mais plus la même personne.
Auteurs associés : Descartes, Pinker, Damasio
La personnalité de Gage a changé avec son cerveau. La conscience de soi n’est pas une substance immatérielle : c’est un processus ancré dans la matière vivante.
2Le chimiste qui a perdu son moi (Albert Hofmann, 1943)
Le 19 avril 1943, à Bâle, le chimiste Albert Hofmann, 37 ans, synthétise une nouvelle molécule : le LSD-25. Il en absorbe par erreur 250 microgrammes — l’équivalent d’un grain de sable. Il rentre chez lui à vélo. Le trajet devient un cauchemar : son salon se déforme, son divan rampe. Il perd la conscience de son « moi » et se demande : « Suis-je en train de mourir ? » Le lendemain, tout disparaît. Hofmann vient de découvrir qu’une simple molécule peut dissoudre la conscience.
Auteurs associés : Spinoza, Merleau-Ponty
Une modification chimique du cerveau transforme l’expérience subjective. La conscience n’est pas séparable du corps.
3L’homme qui ne pouvait plus rien retenir (Henry Molaison, 1953)
Le 1er septembre 1953, à Hartford, Henry Molaison, 27 ans, subit une ablation des hippocampes pour soigner son épilepsie. L’opération réussit, mais Henry ne peut plus former aucun nouveau souvenir. Il lit le même magazine en boucle, salue chaque jour son médecin comme pour la première fois. Pourtant son corps apprend : on lui apprend à dessiner une étoile en miroir, il réussit — mais ne se souvient pas de s’être entraîné.
Auteurs associés : Locke, Ricœur, Bergson
La mémoire n’est pas une faculté unique : mémoire des faits (détruite) et mémoire du corps (intacte). La conscience de soi ne se réduit pas à la mémoire déclarative.
4Les souvenirs réveillés par une électrode (Wilder Penfield, années 1950)
Dans les années 1950, à Montréal, le neurochirurgien Wilder Penfield opère des épileptiques éveillés. Il touche certaines zones de leur cortex avec une fine électrode. Une patiente s’exclame : « J’entends un orchestre ! » Un autre revoit une scène de son enfance, précise et colorée, comme s’il y était. Ces souvenirs n’étaient pas dans leur conscience : ils dormaient quelque part dans leur cerveau, réveillés par une simple impulsion électrique.
Auteurs associés : Bergson, Freud
Des souvenirs peuvent exister hors de la conscience. La vie psychique est plus vaste que ce dont nous avons conscience.
5Le gorille qui parlait de la mort (Koko, 1971-2018)
Koko, gorille née le 4 juillet 1971 au zoo de San Francisco, apprend plus de 1000 signes. On lui offre un chaton qu’elle appelle « All Ball » ; elle le câline, joue avec lui. Le chaton est renversé par une voiture. La chercheuse demande : « Où est All Ball ? » Koko signe : « Pleurer. » Puis : « Dormir. » Le gorille sait que le chaton ne reviendra pas : il a une conscience de la mort.
Auteurs associés : Descartes (contre), Bergson
La conscience n’est pas une propriété exclusive de l’homme. Elle existe par degrés chez certains animaux.
6Le bébé qui se reconnaît dans le miroir (Jacques Lacan, 1936)
Le 3 août 1936, à Marienbad, le psychanalyste Jacques Lacan présente le « stade du miroir ». Entre 6 et 18 mois, l’enfant voit son reflet ; au début il croit que c’est un autre bébé. Puis un jour il se touche le nez et comprend : « C’est moi. » Lacan dit que c’est là que naît le « Je » — pas avant, pas naturellement, mais dans un miroir, dans le regard de l’autre.
Auteurs associés : Lacan, Kant
La conscience de soi n’est pas innée : elle émerge par identification à une image extérieure. Le « Je » se construit dans l’altérité.
7Le tétraplégique qui pensait avec un ordinateur (Matthew Nagle, 2004)
En 2004, à Providence (Rhode Island), Matthew Nagle, 25 ans, paralysé depuis un accident, accepte une expérience. On lui implante une puce de 4 millimètres dans le cortex moteur de son cerveau. Matthew pense « bouger la main droite » : la puce capte son influx nerveux, un curseur se déplace sur un écran. Il peut écrire des messages, allumer des lumières. Sa pensée seule traverse le filtre du corps.
Auteurs associés : Descartes, Sartre
La pensée peut être captée, transmise, externalisée. Où se trouve la conscience ? Dans le cerveau ? Dans la machine ? Dans l’intervalle ?
8L’aveugle qui voyait des images (Charles Lullin, 1760)
En 1760, à Genève, Charles Lullin, 89 ans, perd la vue. Il ne voit plus rien — mais il voit des formes. Des tapisseries colorées apparaissent sur ses murs vides : des personnages, des paysages, des architectures. Lullin sait qu’il est aveugle, il sait que ces images sont irréelles ; pourtant elles ne disparaissent pas. Son cerveau, privé de stimuli visuels, continue de produire des images.
Auteurs associés : Bergson, Merleau-Ponty
La perception n’est pas une simple réception du monde extérieur : le cerveau construit des images même sans yeux.
9Le soldat qui avait perdu son nom (Anthelme Mangin, 1918)
En février 1918, à la gare de Lyon-Brotteaux, on recueille un soldat hagard, sans papiers, incapable de dire qui il est. Rescapé de la Grande Guerre, il a tout oublié : son nom, son village, sa famille. On le baptise Anthelme Mangin. Interné en asile, il devient une énigme nationale : dans les années 1920, des centaines de familles de disparus croient reconnaître en lui leur fils, leur mari, leur frère. Des procès s’enchaînent ; il meurt en 1942 sans avoir jamais retrouvé son identité. Son corps était là ; son « je » avait disparu avec sa mémoire.
Auteurs associés : Locke, Ricœur, Bergson
Sans la mémoire qui relie le présent au passé, l’identité personnelle vacille. Locke liait déjà l’identité à la continuité de la conscience ; Ricœur montrera qu’elle tient aussi au récit qu’on fait de soi.
10Le membre qui n’existait plus (Ambroise Paré, XVIe siècle)
Sur les champs de bataille du XVIe siècle, le chirurgien Ambroise Paré, « père de la chirurgie moderne », observe un phénomène qu’il juge « étrange et prodigieux » : des soldats amputés continuent de sentir — et parfois de souffrir dans — le bras ou la jambe qu’ils n’ont plus. Il en donne la première description médicale précise et risque une hypothèse audacieuse : la douleur ne vient pas du membre disparu, mais d’une « mémoire » logée dans le cerveau.
Auteurs associés : Descartes, Merleau-Ponty
Le corps que la conscience éprouve n’est pas le corps réel : elle habite un « schéma corporel » qui peut survivre à la chair. Sentir n’est jamais une simple réception du monde.
11Nous parlons avec l’hémisphère gauche (Paul Broca, 1861)
À l’hospice de Bicêtre vit depuis vingt ans un homme que tous surnomment « Tan » : Victor Leborgne comprend tout, mais ne peut plus prononcer que cette syllabe. À sa mort, le 17 avril 1861, le chirurgien Paul Broca dissèque son cerveau et y découvre une lésion nette dans le lobe frontal gauche. Le lendemain, devant la Société d’anthropologie de Paris, il tranche un vieux débat : « Nous parlons avec l’hémisphère gauche. » Pour la première fois, une faculté de l’esprit se voit assigner un lieu précis dans la matière.
Auteurs associés : Descartes, Bergson, Changeux
Si la pensée a un siège dans le cerveau, la conscience est-elle une propriété de la matière ? Le cas de Tan ouvre le grand litige entre l’esprit et l’organe.
12L’homme qui écrivit un livre d’un battement de cil (Jean-Dominique Bauby, 1995-1997)
Le 8 décembre 1995, Jean-Dominique Bauby, rédacteur en chef de Elle, est terrassé par un accident vasculaire du tronc cérébral. Il en sort atteint du locked-in syndrome : pleinement conscient, l’esprit intact, mais entièrement paralysé — seule bouge sa paupière gauche. À l’hôpital de Berck, on lui récite un alphabet réordonné selon la fréquence des lettres (E, S, A, R, I, N, T…) ; d’un clignement, il choisit chaque lettre et dicte ainsi, chaque nuit mémorisé, un livre entier : Le Scaphandre et le Papillon. L’ouvrage paraît le 6 mars 1997 ; il meurt trois jours plus tard.
Auteurs associés : Descartes, Merleau-Ponty, Sartre
L’esprit conscient survit intact dans un corps mort au monde. La conscience se réduit-elle au cerveau, ou déborde-t-elle le corps qui ne lui obéit plus ? Le scaphandre enferme, le papillon s’échappe.
Quiz — 0/30
Clique sur une réponse pour afficher la correction : chaque bonne réponse est justifiée en détail.
1. Se prendre soi-même comme objet de sa pensée, c’est exercer une conscience…
Il faut distinguer deux façons d’être conscient. Quand je regarde le monde, ma conscience est « immédiate » : elle est tournée vers les choses. Mais quand je me prends moi-même pour objet — quand je pense à ce que je pense ou à ce que je ressens —, la conscience revient sur elle-même : c’est la conscience réflexive. « Réfléchir », c’est comme un miroir qui renvoie l’image. C’est ce retour sur soi qui rend possible la connaissance de soi.
2. Percevoir un paysage sans se penser soi-même relève d’une conscience…
Être conscient ne veut pas toujours dire penser à soi. Devant un paysage, je perçois les couleurs, les formes, les sons : ma conscience est entièrement tournée vers l’extérieur, sans que je me prenne pour objet. C’est la conscience immédiate, spontanée. Elle s’oppose à la conscience réflexive, qui fait retour sur soi, et à la conscience morale, qui juge le bien et le mal. Ici, rien de tout cela : juste une présence directe au monde.
3. Dire « toute conscience est conscience de quelque chose » (Husserl), c’est affirmer qu’elle est…
Cette phrase de Husserl signifie que la conscience n’est jamais « vide » : elle vise toujours quelque chose. On ne se contente pas de « penser », on pense à un objet ; on ne « voit » pas dans le vide, on voit quelque chose. Ce lien nécessaire entre la conscience et son objet s’appelle l’intentionnalité (du latin tendere, « tendre vers »). La conscience est donc une ouverture au monde, et non une boîte fermée sur elle-même.
4. Le cogito cartésien établit d’abord la certitude…
Descartes cherche une vérité absolument certaine, alors il doute de tout : ses sens le trompent, le monde extérieur pourrait être une illusion, son corps même est douteux. Mais une chose résiste : pour douter, il faut penser, et pour penser, il faut exister. « Je pense, donc je suis. » La première certitude n’est donc ni le monde, ni le corps, ni Dieu, mais l’existence du sujet qui pense. Tout le reste sera prouvé ensuite, à partir de ce point fixe.
5. Si la conscience de soi « dépend de la reconnaissance d’autrui » (Hegel), alors le « Je »…
Pour Descartes, je me connais seul, par la pensée. Hegel renverse cette idée : je ne deviens vraiment conscient de moi que si un autre me reconnaît. Sans le regard d’autrui, je resterais enfermé dans un simple sentiment de moi-même. Le « Je » n’est donc pas une donnée toute faite au départ : il se construit dans la relation, parfois le conflit, avec les autres consciences. Se connaître soi-même passe par autrui.
6. Affirmer avec Sartre que « l’homme est condamné à être libre », c’est lier la conscience…
Dire que « l’homme est condamné à être libre », c’est dire qu’il ne peut jamais se décharger de ses choix sur autre chose. Aucune nature, aucun instinct, aucun destin ne décide à sa place : à chaque instant, il choisit ce qu’il fait, donc ce qu’il devient. « Condamné » souligne qu’on ne peut pas y échapper : même ne pas choisir, c’est encore choisir. La conscience est donc inséparable de la responsabilité : je suis l’auteur de ma vie.
7. L’existence d’un inconscient (Freud) est surtout une objection à l’idée…
Descartes pensait que le sujet est transparent à lui-même : rien en moi ne m’échapperait. Freud brise cette confiance en montrant qu’une grande partie de notre vie psychique est inconsciente — désirs, souvenirs refoulés, pulsions — et continue d’agir sans qu’on le sache. « Le Moi n’est pas maître dans sa propre maison. » L’inconscient ne remet pas en cause l’existence du corps ni la mémoire : il vise l’idée que je pourrais me connaître entièrement.
8. Pour Bergson, la conscience s’intensifie surtout…
Pour Bergson, la conscience n’est pas également présente à tout moment. Dans l’habitude et l’automatisme (marcher, refaire un trajet connu), elle s’efface presque : le corps agit seul. Elle se réveille et s’intensifie au contraire quand il faut choisir, hésiter, s’adapter à du nouveau. La conscience est donc liée à l’action et à la décision, non au sommeil ni à la routine. Plus la situation demande un choix, plus je suis conscient.
9. La thèse de Nietzsche (la conscience, « développement tardif de l’organique ») tend à…
Descartes fait de la conscience le fondement de tout. Nietzsche prend le contre-pied : la conscience serait le « dernier et le plus tardif développement de l’organique », c’est-à-dire une fonction récente et superficielle du vivant. L’essentiel se jouerait ailleurs, dans les instincts et le corps. Cette thèse ne prouve pas l’existence de l’âme et ne nie pas le corps : elle relativise la place centrale qu’on accorde d’habitude à la conscience.
10. Le cas de Phineas Gage (personnalité bouleversée après une lésion) suggère surtout que…
Avant son accident, Phineas Gage était calme et responsable ; après la lésion de son cerveau, il devient grossier et imprévisible. Même corps, même mémoire, mais « ce n’est plus Gage ». Si un changement dans la matière cérébrale transforme à ce point la personnalité, c’est que l’identité et la conscience de soi ne sont pas une pure « âme » séparée : elles s’enracinent dans le cerveau vivant. L’exemple pèse donc contre l’idée d’un moi purement spirituel.
11. Henry Molaison, incapable de former de nouveaux souvenirs mais capable d’apprendre des gestes, montre…
Henry Molaison ne peut plus former de nouveaux souvenirs de faits (il oublie ce qu’il vient de vivre), et pourtant son corps apprend à tracer une étoile en miroir sans qu’il se rappelle s’être entraîné. Cela prouve qu’il n’existe pas une seule mémoire, mais plusieurs : une mémoire des faits et une mémoire des gestes (du corps). La conscience de soi ne se réduit donc pas à la mémoire des faits : une part de nous « sait » sans en avoir conscience.
12. L’expérience de Penfield (souvenirs réveillés par une électrode) illustre…
En stimulant le cerveau de patients éveillés, Penfield fait resurgir des souvenirs précis et oubliés : une musique, une scène d’enfance. Ces souvenirs n’étaient pas présents dans la conscience du patient ; ils « dormaient » quelque part et une simple impulsion électrique les réveille. Conclusion : une grande partie de notre vie psychique existe en dehors du champ de la conscience. Nous contenons bien plus que ce dont nous avons conscience à un instant.
13. Le « stade du miroir » (Lacan) enseigne que la conscience de soi…
Le « stade du miroir » de Lacan décrit un moment clé : entre 6 et 18 mois, l’enfant qui voit son reflet croit d’abord voir un autre bébé, puis comprend « c’est moi ». Le sentiment d’être un « Je » n’est donc pas donné à la naissance : il apparaît en s’identifiant à une image, sous le regard des autres. La conscience de soi n’est ni innée ni purement biologique : elle se construit, et a besoin de l’extérieur (le miroir, autrui) pour naître.
14. Que Koko la gorille signe « pleurer » à la mort de son chaton suggère…
Koko, gorille ayant appris plus de mille signes, réagit à la mort de son chaton en signant « pleurer » puis « dormir » : elle semble comprendre que l’animal ne reviendra pas. Si un animal peut avoir une forme de conscience de la mort et de l’absence, alors la conscience n’est peut-être pas réservée aux humains : elle existerait par degrés dans le monde vivant. L’exemple invite à nuancer l’idée de l’animal-machine sans aucune conscience.
15. Opposer Descartes et Freud sur la conscience, c’est opposer…
Descartes et Freud représentent deux visions opposées du psychisme. Pour Descartes, la conscience est transparente : je peux, par la pensée, me connaître avec certitude. Pour Freud, le psychisme est en grande partie opaque : des forces inconscientes me font agir à mon insu. Les opposer, c’est donc opposer la transparence du sujet à lui-même et l’opacité de l’inconscient. Ce n’est pas une question de corps contre âme, ni de mémoire contre oubli.
16. La « mauvaise foi » sartrienne consiste à…
La « mauvaise foi » chez Sartre n’est pas mentir aux autres, mais se mentir à soi-même. Elle consiste à se faire croire qu’on n’est pas libre — « je n’avais pas le choix », « c’est ma nature » — pour ne pas assumer ses actes. C’est une fuite devant la liberté. Elle se distingue du refoulement freudien : dans la mauvaise foi, on sait plus ou moins qu’on se trompe soi-même. Fuir sa liberté reste, paradoxalement, encore un choix.
17. Pour Leibniz, les « petites perceptions » désignent…
Leibniz observe que nous percevons bien plus de choses que nous ne le remarquons : le bruit d’une foule est fait d’une multitude de petits sons que nous ne distinguons pas un à un. Ce sont les « petites perceptions » : des perceptions réelles, mais dont nous n’avons pas conscience, et qui influencent pourtant nos humeurs et nos actes. Bien avant Freud, Leibniz suggère ainsi qu’une part de notre vie mentale échappe à la conscience claire.
18. « Je ne peins pas l’être, je peins le passage » (Montaigne) conçoit le moi comme…
Quand Montaigne écrit « je ne peins pas l’être, je peins le passage », il refuse de décrire un moi fixe et définitif. Il se voit changeant, différent d’un jour à l’autre, insaisissable. Le moi n’est donc pas une substance stable qu’on pourrait figer une fois pour toutes, mais un flux, un mouvement que la conscience saisit toujours en train de se transformer. Se connaître, ce serait suivre ce passage, non photographier une chose immobile.
19. Pour montrer que la conscience ne suffit pas à se connaître, on mobilisera surtout…
La question est : la conscience suffit-elle à se connaître soi-même ? Si l’on répond non, l’auteur décisif est Freud. En montrant qu’une part de nous — désirs, souvenirs refoulés — reste inconsciente et agit à notre insu, il prouve que la seule réflexion consciente ne peut pas tout éclairer. Descartes, Husserl ou Socrate misent au contraire sur la conscience ou la réflexion : ils servent à montrer sa force, pas ses limites.
20. Contre l’idée d’un moi purement spirituel, l’exemple le plus efficace serait…
Pour réfuter l’idée d’un moi purement spirituel, séparé du corps, un exemple frappe plus qu’une thèse abstraite : Phineas Gage. Une barre de fer traverse son cerveau, il survit, mais sa personnalité change du tout au tout. Si l’esprit était une pure âme indépendante, une blessure du cerveau ne devrait pas transformer le caractère. Le cas montre concrètement que la conscience de soi tient aussi à la matière cérébrale ; le cogito, lui, ne dit rien du corps.
21. « Connais-toi toi-même » pose la connaissance de soi comme…
« Connais-toi toi-même » était gravé au temple de Delphes, et Socrate en a fait le début de la philosophie. L’idée n’est pas que la connaissance de soi serait impossible ou inutile, mais qu’elle est le point de départ de toute sagesse : avant de prétendre savoir, il faut d’abord s’examiner, reconnaître ses limites et ses illusions. Se connaître n’est donc pas un simple devoir imposé par la société, mais la première étape d’une vie réfléchie.
22. Suivre Schopenhauer (« l’homme peut faire ce qu’il veut mais non vouloir ce qu’il veut »), c’est dire que la liberté est…
Schopenhauer distingue deux choses : je peux faire ce que je veux (agir selon mon désir), mais je ne peux pas vouloir ce que je veux (choisir mes désirs eux-mêmes). Mes envies profondes s’imposent à moi : elles viennent d’une « volonté » qui me dépasse et que ma conscience ne fait que constater. Ma liberté est donc réelle mais limitée : je décide de mes actes, non de ce qui, en moi, me pousse à les vouloir. C’est une vision plutôt pessimiste de la liberté.
23. Le « roseau pensant » de Pascal valorise…
Pascal appelle l’homme un « roseau pensant » : un roseau, car il est fragile, faible dans la nature ; pensant, car il a conscience de cette faiblesse. C’est justement cette lucidité qui fait sa grandeur : il connaît sa misère, alors que l’univers qui l’écrase, lui, ne sait rien. La conscience ne rend donc pas l’homme fort physiquement, mais supérieur parce qu’il se comprend. Grandeur et misère sont liées dans la même pensée.
24. Que l’aveugle Charles Lullin « voie » des images montre que la perception…
Charles Lullin est aveugle : il ne reçoit plus aucune image par les yeux. Pourtant il « voit » des tapisseries, des personnages, des paysages, tout en sachant qu’ils sont irréels. Si le cerveau produit des images sans aucun signal venu des yeux, c’est que percevoir n’est pas seulement recevoir passivement le monde : le cerveau construit en partie ce que nous percevons. La perception est donc une activité, non un simple miroir de la réalité.
25. Réduire la conscience à la « surface » du psychisme tend à…
Réduire la conscience à la « surface » du psychisme, comme le font Nietzsche ou Schopenhauer, c’est dire qu’elle n’est pas ce qui commande vraiment nos actes : l’essentiel se jouerait en dessous, dans les instincts, la volonté, l’inconscient. La conséquence est qu’on lui retire une grande part de son pouvoir d’explication : elle ne serait qu’un résultat, un reflet, non la cause. Cette position ne prouve pas l’âme et ne nie pas le cerveau.
26. La question « peut-on se connaître totalement soi-même ? » oppose surtout…
La question « peut-on se connaître totalement soi-même ? » met face à face deux réponses. Descartes dit oui : par la pensée, le sujet s’atteint avec certitude, rien ne lui échappe. Freud dit non : une part de nous reste inconsciente et nous gouverne à notre insu. C’est donc surtout Descartes que l’on oppose à Freud sur ce point précis. Les autres couples (Kant-Socrate, Hegel-Sartre…) ne portent pas directement sur la transparence de soi.
27. Kant soutient que « le je pense doit pouvoir accompagner toutes mes représentations » ; cela signifie que le sujet…
Quand Kant dit que « le je pense doit pouvoir accompagner toutes mes représentations », il veut dire qu’il faut un même sujet pour relier ce que je perçois : sans lui, mes sensations seraient une poussière d’impressions séparées. C’est la conscience qui rassemble et ordonne l’expérience, qui fait qu’elle est « la mienne ». Le sujet n’est donc pas une chose parmi les choses, ni un inconscient : il est la condition qui unifie toute expérience possible.
28. L’intentionnalité (Husserl) sert surtout à réfuter l’idée…
L’intentionnalité de Husserl — « toute conscience est conscience de quelque chose » — sert surtout à réfuter l’idée d’une conscience fermée sur elle-même, tournant à vide, sans rapport au monde. Puisqu’elle vise toujours un objet (un souvenir, une image, une pensée), la conscience est par nature ouverture, relation au monde. Elle ne concerne pas d’abord la liberté, l’inconscient ou la mémoire, mais ce lien nécessaire entre l’esprit et ce qu’il vise.
29. Le tétraplégique pilotant un curseur par la pensée (Matthew Nagle) pose surtout la question…
Matthew Nagle, paralysé, pilote un curseur par la seule pensée grâce à une puce implantée dans son cerveau : sa pensée agit sur le monde sans passer par son corps. Cela pose une question vertigineuse : où « est » la conscience ? Dans le cerveau qui émet le signal ? Dans la machine qui l’exécute ? Dans le lien entre les deux ? L’exemple ne tranche pas la liberté morale ni l’existence de Dieu : il interroge la localisation et la nature de la conscience.
30. Dire que la conscience « fonde la morale », c’est soutenir avec Kant que…
Dire que la conscience « fonde la morale » renvoie surtout à Kant : la conscience morale me permet de me donner à moi-même ma loi, au lieu d’obéir seulement à mes envies ou à la contrainte. C’est cela l’autonomie (auto = soi-même, nomos = loi). Le bien ne dépend donc ni de la force, ni du bon vouloir d’autrui, et la morale n’est pas une illusion : elle repose sur un sujet conscient, capable de se commander lui-même par devoir.