Philosophie — Terminale · une des notions
Le devoir
Le devoir est l’obligation morale d’agir d’une certaine manière, indépendamment de nos désirs. Mais qu’est-ce qui le fonde ? La raison qui se donne à elle-même sa loi (Kant), la sensibilité naturelle (Rousseau), la société (Durkheim), les conséquences pour le bonheur collectif (Bentham, Mill) ? Et le devoir s’oppose-t-il à la liberté, ou en est-il la vérité ?
Problématique générale
- Qu’est-ce qui fonde le devoir moral ?
- Le devoir vient-il de la société, de la nature ou de la raison ?
- Le devoir s’oppose-t-il à la liberté ?
- Faut-il agir par devoir ou selon les conséquences ?
Définitions à connaître
Les grandes positions
| Position | Auteur principal |
|---|---|
| Le devoir vient de la société | Durkheim |
| Le devoir vient de la sensibilité naturelle | Rousseau |
| Le devoir vient de la raison | Kant |
| Le devoir dépend des conséquences | Bentham ; Mill |
| La morale est historiquement construite | Nietzsche |
| Le devoir est intériorisé inconsciemment | Freud |
Les auteurs essentiels
Emmanuel KantLe devoir vient de la raison.
- Une action morale doit être universalisable.
- La morale ne dépend pas des intérêts personnels.
- Le respect de la dignité humaine est absolu.
Agis uniquement d’après la maxime qui fait que tu peux vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle.Fondements de la métaphysique des mœurs (1785), II.
Limite. Morale très exigeante.
Jean-Jacques RousseauLe devoir naît de la pitié naturelle.
- L’homme est naturellement sensible à autrui.
- La société peut corrompre cette bonté.
- La morale naît du rapport aux autres.
Conscience ! conscience ! instinct divin, immortelle et céleste voix ; juge infaillible du bien et du mal.Émile ou De l’éducation (1762), IV.
Limite. Vision parfois idéalisée de l’homme naturel.
Jeremy BenthamLe devoir dépend des conséquences des actes.
- Une action est bonne si elle produit plus de bonheur que de souffrance.
- Le calcul des conséquences fonde la morale.
- La morale doit être utile.
Le plus grand bonheur du plus grand nombre.Introduction aux principes de morale et de législation (1789).
Limite. Peut justifier des actes moralement choquants.
John Stuart MillCertains plaisirs possèdent une valeur supérieure.
- Les plaisirs intellectuels valent davantage.
- Le bonheur humain ne se réduit pas aux plaisirs immédiats.
- La liberté individuelle reste importante.
Il vaut mieux être un homme insatisfait qu’un porc satisfait.L’Utilitarisme (1863), II.
Limite. Difficulté à mesurer objectivement les plaisirs.
Friedrich NietzscheLes valeurs morales sont historiquement construites.
- Il n’existe pas de morale universelle.
- Les valeurs traduisent des rapports de force.
- Les convictions morales peuvent masquer des intérêts.
Il n’y a pas de phénomènes moraux, mais seulement une interprétation morale des phénomènes.Par-delà bien et mal (1886), §108.
Limite. Risque de relativisme moral.
Émile DurkheimLe devoir provient de la société.
- Les règles morales unissent les individus.
- Le devoir naît de l’appartenance sociale.
- La société produit des obligations morales.
La morale commence là où commence l’attachement à un groupe.« Détermination du fait moral » (1906).
Limite. Difficulté à expliquer les résistances individuelles à la morale dominante.
Sigmund FreudLa morale est intériorisée inconsciemment.
- Les interdits parentaux deviennent des règles intérieures.
- Le surmoi surveille et culpabilise le Moi.
- La morale dépend de mécanismes psychiques inconscients.
Le surmoi est l’héritier du complexe d’Œdipe.Le Moi et le Ça (1923).
Limite. Réduction psychologique possible de la morale.
AlainLe bonheur peut devenir un devoir.
- Le bonheur influence les autres.
- La tristesse peut devenir une forme d’égoïsme.
- Il faut apprendre à construire sa joie.
Le devoir d’être heureux.Propos sur le bonheur (1925).
Limite. Le bonheur dépend aussi de circonstances extérieures.
Jean-Paul SartreL’homme est totalement responsable de ses choix.
- Même ne rien faire est encore un choix.
- L’homme ne peut fuir sa liberté.
- L’excuse du déterminisme relève souvent de la mauvaise foi.
L’homme est condamné à être libre.L’existentialisme est un humanisme (1946).
Limite. Sous-estime certains déterminismes sociaux ou psychologiques.
Baruch SpinozaLe libre arbitre est une illusion.
- Les hommes ignorent les causes qui les déterminent.
- Comprendre les causes augmente la liberté.
- La liberté passe par la connaissance rationnelle.
Les hommes se croient libres parce qu’ils ignorent les causes qui les déterminent.Éthique (1677), I, appendice.
Limite. Fragilise la responsabilité morale traditionnelle.
ÉpictèteLa liberté morale dépend du jugement intérieur.
- Les événements ne dépendent pas toujours de nous.
- Le jugement intérieur fonde la liberté.
- Le sage maîtrise ses représentations.
Ce qui trouble les hommes, ce ne sont pas les choses, mais les jugements qu’ils portent sur les choses.Manuel, V.
Limite. Risque de résignation face aux injustices extérieures.
René DescartesL’homme fait directement l’expérience de sa liberté.
- La volonté humaine peut choisir.
- L’homme peut suspendre son jugement.
- La liberté accompagne la pensée consciente.
La volonté est tellement libre de sa nature qu’elle ne peut jamais être contrainte.Les Passions de l’âme (1649), art. 41.
Limite. Ressentir sa liberté ne prouve pas qu’elle soit absolue.
CicéronLe premier devoir de la justice est de ne pas nuire.
- Ne nuire à personne sans provocation.
- La justice précède la bienfaisance.
- Le devoir organise la vie sociale.
Le premier devoir de la justice est de ne nuire à personne, à moins d’y être provoqué par une injustice.Des devoirs (De officiis, 44 av. J.-C.), I, 20.
Limite. Réflexion parfois attachée à l’ordre social romain.
Auguste ComteLe devoir consiste à subordonner l’égoïsme à l’altruisme.
- Vivre pour autrui.
- La morale ordonne les instincts égoïstes.
- Le dévouement fonde le lien social.
Vivre pour autrui.Catéchisme positiviste (1852).
Limite. Risque d’effacer l’individu devant la collectivité.
BergsonIl existe deux sources du devoir : la pression et l’aspiration.
- La morale close impose par pression sociale.
- La morale ouverte appelle par aspiration.
- On ne passe pas de l’une à l’autre par simple élargissement.
De la société close à la société ouverte, de la cité à l’humanité, on ne passera jamais par voie d’élargissement.Les Deux Sources de la morale et de la religion (1932), ch. IV.
Limite. Distinction parfois difficile à appliquer concrètement.
Tableau des citations essentielles
| Auteur | Citation | Source | Explication |
|---|---|---|---|
| Kant | « Agis uniquement d’après la maxime qui fait que tu peux vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle »Allemand — Handle nur nach derjenigen Maxime, durch die du zugleich wollen kannst, daß sie ein allgemeines Gesetz werde | Fondements de la métaphysique des mœurs (1785), II. | Une action morale doit pouvoir être universalisée sans contradiction : c’est l’impératif catégorique. |
| Kant | « Agis de telle sorte que tu traites l’humanité toujours comme une fin et jamais simplement comme un moyen »Allemand — Handle so, daß du die Menschheit… jederzeit zugleich als Zweck, niemals bloß als Mittel brauchst | Fondements de la métaphysique des mœurs (1785), II. | Le devoir moral repose sur le respect absolu de la dignité humaine. |
| Kant | « Devoir ! nom sublime et grand, toi qui n’admets rien d’agréable impliquant la flatterie, mais qui exiges la soumission »Allemand — Pflicht! du erhabener, großer Name… | Critique de la raison pratique (1788), I, I, ch. III. | Le devoir ne séduit pas : il commande, indépendamment de tout penchant. |
| Bentham | « Le plus grand bonheur du plus grand nombre »Anglais — the greatest happiness of the greatest number | Introduction aux principes de morale et de législation (1789). | Une action est juste si elle augmente le bonheur collectif. |
| Nietzsche | « Il n’y a pas de phénomènes moraux, mais seulement une interprétation morale des phénomènes »Allemand — Es gibt gar keine moralischen Phänomene, sondern nur eine moralische Ausdeutung von Phänomenen | Par-delà bien et mal (1886), §108. | Les valeurs morales ne sont pas absolues mais historiquement construites. |
| Durkheim | « La morale commence là où commence l’attachement à un groupe » | « Détermination du fait moral » (1906). | Le devoir naît de l’intégration sociale et des règles collectives. |
| Freud | « Le surmoi est l’héritier du complexe d’Œdipe »Allemand — Das Ichideal ist… der Erbe des Ödipuskomplexes | Le Moi et le Ça (1923). | Les interdits moraux sont intériorisés inconsciemment. |
| Alain | « Le devoir d’être heureux » | Propos sur le bonheur (1925). | Le bonheur peut devenir une responsabilité envers soi-même et les autres. |
| Épictète | « Ce qui trouble les hommes, ce ne sont pas les choses, mais les jugements qu’ils portent sur les choses »Grec — ταράσσει τοὺς ἀνθρώπους οὐ τὰ πράγματα, ἀλλὰ τὰ περὶ τῶν πραγμάτων δόγματα | Manuel, V. | La liberté morale dépend du jugement et de la maîtrise intérieure. |
| Sartre | « L’homme est condamné à être libre » | L’existentialisme est un humanisme (1946). | L’homme ne peut fuir sa liberté : il est totalement responsable de ses choix. |
| Gide | « L’acte gratuit » | Les Caves du Vatican (1914). | L’acte sans motif apparent interroge la liberté humaine. |
| Cicéron | « Le premier devoir de la justice est de ne nuire à personne, à moins d’y être provoqué par une injustice »Latin — Iustitiae primum munus est, ut ne cui quis noceat, nisi lacessitus iniuria | Des devoirs (44 av. J.-C.), I, 20. | Le devoir premier est de ne pas nuire : la justice précède la bienfaisance. |
| Auguste Comte | « Vivre pour autrui » | Catéchisme positiviste (1852). | Formule de l’altruisme : subordonner l’égoïsme au dévouement envers autrui. |
| Bergson | « De la société close à la société ouverte, de la cité à l’humanité, on ne passera jamais par voie d’élargissement » | Les Deux Sources de la morale et de la religion (1932), ch. IV. | Deux morales de nature différente : l’obligation close (pression) et l’aspiration ouverte (appel). |
| Sénèque | « L’homme est une chose sacrée pour l’homme »Latin — Homo sacra res homini | Lettres à Lucilius (~64), 95, 33. | Le devoir premier : respecter en autrui une dignité inviolable. |
Exemples « hors champ »
Des récits — histoire, sciences, art, vie — pour l’accroche et l’argumentation.
1Le général qui a refusé la torture (Pâris de Bollardière, 1957)
En 1957, pendant la bataille d’Alger, le général Jacques Pâris de Bollardière, héros de la France libre, refuse publiquement les méthodes de torture employées par l’armée française. Il demande à être relevé de son commandement plutôt que d’y participer, puis soutient ouvertement la dénonciation de ces pratiques. Il écope de soixante jours de forteresse — seul officier général sanctionné pour s’être opposé à la torture. Il dira avoir voulu « sauver, avec l’honneur de l’armée, l’idée que la France se faisait d’elle-même ».
Auteurs associés : Kant
Le devoir moral, chez Kant, est catégorique : il ne se plie ni aux ordres ni aux circonstances. Bollardière n’a pas obéi à sa hiérarchie ; il a obéi à sa raison. Nul ne peut vouloir universaliser la torture.
2Le chercheur qui a triché par peur (récit)
En 2015, dans un laboratoire de chimie à Lyon, un chercheur de 32 ans, brillant mais sans poste fixe, se sent pris au piège : il lui faut une publication prestigieuse pour devenir maître de conférences. Il manipule ses résultats — courbes lissées, arrangées — et publie dans une revue de renom. Il obtient le poste. Deux ans plus tard, une équipe allemande ne parvient pas à reproduire ses résultats ; l’enquête éclate, il avoue, il est exclu de la recherche. Son directeur de thèse : « Il avait du talent. Il n’avait pas besoin de tricher. Il a triché par peur. »
Auteurs associés : Kant
Le devoir de véracité n’est pas conditionnel : on ne peut pas mentir pour obtenir un poste. Si tout le monde mentait ainsi, plus personne ne croirait aux publications — la science s’effondrerait. La maxime n’est pas universalisable.
3L’enfant confié au tourniquet (récit)
Le 12 avril 2016, à Paris, une femme de 23 ans, sans papiers ni logement, accouche dans la rue. Une passante appelle le SAMU ; mère et enfant sont en bonne santé. Le lendemain, elle demande l’assistante sociale : « Je ne peux pas garder cet enfant. Je n’ai rien à lui offrir. » On lui parle du tourniquet, dispositif anonyme permettant de déposer son nouveau-né sans être poursuivie. Elle hésite, pleure, signe, pose l’enfant dans la couveuse anonyme et part sans se retourner. Une infirmière : « Elle n’a pas abandonné. Elle a confié. Parce qu’elle aimait trop pour faire souffrir. »
Auteurs associés : Levinas
Le visage de l’autre commande. La mère a vu le visage de son enfant et compris qu’elle ne pouvait le rendre heureux : son devoir était de le protéger, même en renonçant à lui. Pour Levinas, la responsabilité envers autrui n’est pas un calcul, mais une réponse à la vulnérabilité.
4Le trader qui a fait son « devoir » (Jérôme Kerviel, 2008)
Le 24 janvier 2008, la Société Générale annonce une perte de 4,9 milliards d’euros. Le responsable : Jérôme Kerviel, 31 ans, trader, a pris des positions colossales sans couverture. Il ne nie pas : « Je ne l’ai pas fait pour l’argent. Je l’ai fait parce que mon chef m’avait dit de rapporter des profits. C’était mon devoir. » Condamné à trois ans de prison ferme, il fait appel, est recondamné ; en 2018, la Cour de cassation confirme. Kerviel a obéi à la culture d’entreprise, fait son « devoir » de trader — un devoir destructeur.
Auteurs associés : Arendt
La banalité du mal, c’est obéir sans penser. Kerviel n’est pas un monstre : c’est un fonctionnaire de la finance qui a fait ce qu’on attendait de lui. Arendt dirait : le devoir n’est pas l’obéissance — le devoir est le jugement.
5L’enfant qui partage son goûter (récit)
Le 15 mars 2023, dans une cour d’école à Rennes, une petite fille de 7 ans, Sophie, a dans son sac un gâteau préparé par sa mère. Son voisin de table, Lucas, n’a rien ; il n’a pas mangé le matin, son ventre gargouille. Sophie le voit. Elle ne dit rien, ouvre son sac, coupe son gâteau en deux et tend la moitié à Lucas. Il sourit. Le lendemain, la maîtresse raconte l’histoire aux parents : « Sophie ne savait pas ce qu’était le devoir. Elle a juste partagé. »
Auteurs associés : Rousseau
Le devoir n’est pas inné — mais la pitié, si. Rousseau disait que l’homme naturel a horreur de voir souffrir son semblable. Sophie n’a pas raisonné : elle a vu, elle a donné. Le partage n’est pas un concept, c’est un geste.
6L’infirmière qui a refusé de trier (Florence Nightingale, 1854)
En 1854, à Scutari, pendant la guerre de Crimée, Florence Nightingale, 34 ans, dirige un hôpital militaire britannique où les blessés arrivent par centaines. Les médecins lui disent : « Triez. Gardez ceux qui ont une chance de survivre ; laissez mourir les autres. » Elle refuse et soigne tous les blessés, qu’ils aient une chance ou non, passant ses nuits à les veiller, une lampe à la main — « la dame à la lampe ». Sa mortalité, pourtant, est plus basse que dans les hôpitaux qui triaient : quand on soigne tout le monde, tout le monde va mieux.
Auteurs associés : Bentham
Bentham aurait dit qu’il faut maximiser le bonheur du plus grand nombre — donc trier. Florence a prouvé que trier est inefficace, mais aussi que la morale ne se calcule pas : elle se vit. La morale est parfois un refus de calculer.
7L’officier qui écrit à la mère de l’ennemi (récit)
Le 17 décembre 1943, sur le front de l’Est, un officier allemand de 32 ans, Karl, trouve le corps d’un soldat soviétique. Dans sa poche, une photo : une femme âgée, un enfant. Karl prend la photo et écrit à l’adresse inscrite au dos : « Chère madame, votre fils est tombé pour sa patrie. Il n’a pas souffert. Je l’ai enterré avec les honneurs. » Il joint la photo, poste la lettre. Karl est tué trois semaines plus tard ; la mère du soldat, morte en janvier, ne lira jamais ces lignes. Mais la lettre existe — on peut la lire dans les archives russes. Karl avait le devoir de tuer. Il a choisi d’écrire.
Auteurs associés : Levinas
Le visage de l’autre traverse les uniformes. Karl n’a pas vu un ennemi : il a vu un fils. Pour Levinas, la responsabilité est infinie — on est responsable même de ceux qu’on doit combattre.
8L’élève face au tricheur (récit)
Le 5 juin 2019, au lycée Janson-de-Sailly à Paris, lors de l’épreuve de philosophie du baccalauréat, un élève de 17 ans, Thomas, surprend son voisin en train de consulter une antisèche. Il hésite, lève la main, appelle le surveillant. Le voisin est exclu et devra repasser son bac l’année suivante. Les camarades ne parlent plus à Thomas : il se retrouve seul. Sa mère lui demande pourquoi. « Parce que s’il avait eu une meilleure note que moi en trichant, ce n’était pas juste. »
Auteurs associés : Kant
L’impératif catégorique ne demande pas si l’action est populaire, mais si elle est universalisable. Thomas n’a pas dénoncé un ami par méchanceté : il a dénoncé la triche — car si tout le monde trichait, l’examen n’aurait plus de sens.
9Le médecin qui a dû choisir (récit, Covid-19, 2020)
Le 28 mars 2020, à l’hôpital de Mulhouse, pendant la première vague du Covid-19, le Dr Lefebvre, 48 ans, chef de réanimation, manque de respirateurs et ne peut sauver tout le monde. Son père, 76 ans, diabétique, est admis en même temps qu’un autre patient de 40 ans, sans antécédent. Il sait que son père a moins de chances. Il donne le respirateur au jeune homme ; son père meurt dans la nuit. Il n’assiste pas aux funérailles, reste à l’hôpital, sauve d’autres vies. « Comment vivez-vous avec cela ? » — « Je vis avec. C’était mon devoir. »
Auteurs associés : Mill
Pour l’utilitariste, le devoir est de maximiser le bien-être du plus grand nombre : un sauvé de 40 ans, c’est plus d’années de vie qu’un sauvé de 76 ans. Le calcul est froid. La douleur, elle, ne se calcule pas.
10Le village qui cacha des enfants (le Chambon-sur-Lignon, 1940-1944)
Pendant l’Occupation, les habitants du Chambon-sur-Lignon, un village protestant de Haute-Loire, cachent et sauvent plusieurs milliers de personnes, surtout des enfants juifs, au péril de leur vie. Menés par le pasteur André Trocmé, ils refusent en silence de livrer ceux que la loi ordonnait de dénoncer.
Auteurs associés : Kant, Bergson
Le devoir moral peut commander de désobéir à la loi. Au Chambon, obéir à sa conscience valait plus qu’obéir à l’État — le juste contre le légal.
11Supplicié pour un salut manqué (le chevalier de La Barre, 1766)
En 1766, à Abbeville, le jeune chevalier de La Barre est accusé de n’avoir pas ôté son chapeau au passage d’une procession et de détenir le Dictionnaire philosophique de Voltaire. On le torture, on le décapite, puis on brûle son corps avec le livre. Voltaire fera de cette barbarie le symbole de l’intolérance.
Auteurs associés : Voltaire, Kant
Le devoir envers sa conscience peut entrer en conflit avec la loi et la religion. La Barre pose la question des limites de ce qu’un État a le droit d’exiger.
12La dernière lettre d’un garçon de dix-sept ans (Guy Môquet, 1941)
Le 22 octobre 1941, à Châteaubriant, l’occupant fait fusiller vingt-sept otages en représailles. Parmi eux, Guy Môquet, dix-sept ans. Quelques heures avant, il écrit à ses parents : « Je vais mourir ! […] 17 ans et demi, ma vie a été courte… » Sa lettre est devenue un symbole du sacrifice et du devoir.
Auteurs associés : Kant, Sartre
Le sens du devoir peut aller jusqu’au don de sa vie. Môquet incarne l’obligation morale librement assumée, plus forte que l’instinct de conservation.
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1. Le devoir se définit comme :
Le devoir est l’obligation morale d’agir d’une certaine manière, indépendamment de nos désirs : il suppose toujours une règle (dire la vérité, aider autrui). Sa marque propre est de pouvoir contredire l’inclination — je dois parfois faire ce dont je n’ai pas envie. Ce n’est donc pas ce dont on a envie (qui relève du désir), ni une contrainte physique (le devoir oblige sans forcer), ni une simple habitude sociale (ce serait la mœurs, non la morale).
2. Il ne faut pas confondre morale et mœurs, car :
La morale est l’ensemble des règles définissant le bien et le mal, et surtout la réflexion sur ce qui doit être. Les mœurs sont les habitudes, les usages effectifs d’une société — ce qui se fait, non ce qui doit se faire. On peut donc critiquer moralement des mœurs établies (l’esclavage fut une mœurs). Les deux ne sont pas identiques, la morale n’a rien d’illégal, et les mœurs, variables d’une société à l’autre, ne sont nullement universelles.
3. L’« autonomie » (Kant) signifie :
Étymologiquement, autonomie signifie « se donner à soi-même (autos) sa loi (nomos) ». Chez Kant, être autonome, c’est obéir à une loi morale que la raison se prescrit — et non subir une règle venue du dehors. C’est le fondement de la dignité et, paradoxalement, de la liberté : je suis libre quand j’obéis à ma propre raison. Ce n’est donc pas « faire ce que l’on veut » (ce serait céder à l’impulsion), ni obéir à une autorité extérieure, ni suivre ses passions — tout cela relève de l’hétéronomie.
4. L’« hétéronomie » désigne le fait de :
L’hétéronomie (heteros, « autre » ; nomos, « loi ») est le contraire de l’autonomie : recevoir sa loi d’un autre que soi — la société, la religion, une autorité, ou même ses propres penchants. L’action n’est alors morale qu’en apparence, car elle ne procède pas d’une volonté rationnelle libre. Ce n’est donc pas se gouverner soi-même (c’est l’autonomie), ni l’absence de règle, ni l’action par pure raison (qui, elle, est autonome).
5. La morale déontologique (Kant) juge une action d’après :
La morale déontologique (du grec deon, « le devoir ») juge la valeur d’un acte à son principe : une action est morale si elle est accomplie par devoir, par respect de la loi morale — l’intention compte plus que les conséquences. Le devoir doit être universalisable, et l’homme traité comme une fin. Elle s’oppose au conséquentialisme, qui juge aux résultats. Ce n’est donc ni les résultats chiffrés, ni le plaisir, ni l’opinion majoritaire qui font la moralité : c’est l’intention droite.
6. La morale conséquentialiste (Bentham, Mill) juge une action d’après :
Le conséquentialisme — dont l’utilitarisme est la forme principale — juge un acte à ses effets : une action est morale si ses conséquences augmentent le bonheur du plus grand nombre. Le bonheur (plaisir, absence de souffrance) sert de critère, et la valeur de l’acte tient à ses résultats. Il s’oppose à la déontologie kantienne, centrée sur l’intention et la règle. Sa limite : le risque de sacrifier des individus au nom du collectif. Ce n’est donc ni l’intention seule, ni une règle absolue, ni la tradition.
7. Pour Kant, « agis d’après la maxime qui peut devenir une loi universelle » : c’est :
L’impératif catégorique commande inconditionnellement : avant d’agir, je dois me demander si la maxime (la règle) de mon acte pourrait, sans contradiction, valoir pour tous. Mentir échoue au test : si tout le monde mentait, la parole n’aurait plus de sens. C’est le cœur de la morale kantienne. Ce n’est pas un impératif « hypothétique » (un conseil de prudence, « si tu veux X, fais Y »), ni une règle de politesse, ni un calcul d’intérêt : c’est une exigence absolue de la raison.
8. Pour Kant, traiter l’humanité « toujours comme une fin, jamais simplement comme un moyen » signifie :
La deuxième formule de l’impératif catégorique fonde le respect : toute personne possède une dignité, une valeur absolue, qui interdit de la réduire à un simple instrument de mes fins. On peut demander un service (traiter autrui aussi comme un moyen), mais jamais simplement comme un moyen, en niant sa liberté et sa dignité. Ce n’est donc pas s’interdire tout service, ni une leçon de manipulation, ni la poursuite d’un but personnel : c’est le respect inconditionnel de la personne.
9. Pour Bentham, « le plus grand bonheur du plus grand nombre » est :
La formule résume l’utilitarisme : est juste ce qui produit le plus de bonheur (plaisir, moins de souffrance) pour le plus grand nombre. La morale devient un calcul d’utilité, où chaque individu compte pour un. C’est une morale des conséquences, qui se veut rationnelle et sociale. Sa limite : elle peut justifier de sacrifier une minorité au bien-être de la majorité. Ce n’est ni une devise vide, ni le droit du plus fort (chacun compte également), ni un idéal religieux : c’est un principe rationnel et laïque.
10. Pour Mill, « il vaut mieux être un homme insatisfait qu’un porc satisfait » : il affirme que :
Mill amende l’utilitarisme de Bentham : le bonheur ne se mesure pas qu’en quantité, mais aussi en qualité. Les plaisirs intellectuels et moraux valent davantage que les plaisirs simplement sensibles, et un être capable de les goûter ne les échangerait pas contre une satisfaction inférieure. Le bonheur humain ne se réduit donc pas aux plaisirs immédiats. Sa limite : la difficulté à mesurer objectivement cette hiérarchie. Ce n’est ni l’égalité de tous les plaisirs, ni le mépris du bonheur, ni le refus de tout plaisir.
11. Pour Nietzsche, « il n’y a pas de phénomènes moraux, mais une interprétation morale des phénomènes » : la morale est :
Nietzsche soupçonne la morale : les faits en eux-mêmes ne sont ni bons ni mauvais ; c’est nous qui les interprétons moralement, selon des valeurs héritées. Ces valeurs ne sont pas absolues : elles ont une histoire, traduisent des rapports de force (la « morale des esclaves » née du ressentiment), et peuvent masquer des intérêts. Il n’existe donc pas de morale universelle. Sa limite : le risque de relativisme moral. Ce n’est ni une vérité éternelle, ni un instinct fixe, ni une science exacte.
12. Pour Durkheim, « la morale commence là où commence l’attachement à un groupe » : le devoir vient :
Durkheim, fondateur de la sociologie, explique la morale par le social : les règles morales unissent les individus, et le devoir naît de l’appartenance à un groupe, qui produit et impose ses obligations. La conscience morale intériorise des normes collectives. Sa limite : expliquer les résistances individuelles à la morale dominante. C’est une thèse opposée à Kant (la raison individuelle) : ici, le devoir vient du dehors, du groupe. Ce n’est donc ni la seule raison individuelle, ni un instinct inné, ni un contrat écrit.
13. Pour Freud, « le surmoi est l’héritier du complexe d’Œdipe » : la morale est :
Freud donne une origine psychique à la morale : l’enfant intériorise les interdits parentaux, qui forment le surmoi — instance inconsciente qui surveille le Moi, juge et culpabilise. La conscience morale n’est donc pas d’abord affaire de raison claire, mais de mécanismes inconscients hérités de l’enfance. Sa limite : une possible réduction psychologique de la morale. Ce n’est ni un choix pleinement conscient, ni un pur produit de la raison (contre Kant), ni une invention récente : c’est un héritage intériorisé.
14. Pour Kant, le devoir peut être la véritable liberté parce que :
Le sens commun oppose devoir et liberté : les règles paraissent contraires aux désirs (Calliclès). Kant renverse cette opposition : suivre ses impulsions, c’est être esclave de sa sensibilité ; obéir à la loi morale que ma raison se prescrit, c’est l’autonomie — donc la vraie liberté. Le devoir n’est pas subi du dehors : il est voulu du dedans. Le devoir ne supprime donc pas la liberté, la liberté n’est pas l’absence de toute règle, et cette obéissance-là, à soi-même, n’a rien de servile.
15. Le dilemme du tramway (Philippa Foot, 1967) sert surtout à opposer :
Un tramway va tuer cinq personnes ; en actionnant un levier, on le dévie vers une voie où il n’en tuera qu’une. Faut-il le faire ? L’utilitariste répond oui : cinq vies valent mieux qu’une (calcul des conséquences). Le kantien hésite : dévier, c’est se servir de la personne seule comme d’un moyen pour en sauver d’autres. Le dilemme met donc face à face déontologie et conséquentialisme. Ce n’est pas droit/médecine, ni physique/éthique, ni ville/campagne : c’est le cœur du débat moral de la notion.
16. Le général de Bollardière, sanctionné pour avoir refusé la torture, illustre (Kant) :
Seul officier général puni pour s’être opposé à la torture pendant la bataille d’Alger, Bollardière demande à être relevé plutôt que d’y participer. Il n’a pas obéi à sa hiérarchie : il a obéi à sa raison. Avec Kant : le devoir moral est catégorique, il ne se plie ni aux ordres ni aux circonstances, et nul ne peut vouloir universaliser la torture. Ce n’est donc pas un éloge de l’obéissance hiérarchique, ni une justification de la torture, ni une condamnation de l’armée (Bollardière voulait en sauver l’honneur).
17. Jérôme Kerviel, qui invoque son « devoir » de trader (« rapporter des profits »), illustre (Arendt) :
Kerviel justifie ses positions démesurées par la consigne reçue : « C’était mon devoir. » Mais ce « devoir » n’était qu’une obéissance à la culture d’entreprise, sans recul ni jugement. Avec Arendt : la banalité du mal, c’est précisément obéir sans penser ; le vrai devoir n’est pas l’obéissance, mais le jugement. Ce n’est donc pas que le devoir professionnel prime la morale (au contraire), ni que Kerviel serait innocent (il fut condamné), ni que la finance échappe à toute règle.
18. L’enfant qui partage spontanément son goûter illustre (Rousseau) :
Sophie, 7 ans, voit son camarade qui a faim, et lui donne la moitié de son gâteau — sans raisonner : « Elle a juste partagé. » Avec Rousseau : le devoir élaboré n’est pas inné, mais la pitié, elle, l’est — l’homme naturel a horreur de voir souffrir son semblable. La morale naît d’abord de cette sensibilité au rapport à autrui, avant tout calcul. Ce n’est donc pas que le devoir soit purement rationnel (contre Kant, ici), ni que les enfants soient amoraux, ni que le partage s’apprenne nécessairement tard.
19. Florence Nightingale refusant de trier les blessés illustre l’idée que :
Contre les médecins qui lui ordonnent de trier — sauver les uns, laisser mourir les autres —, Nightingale soigne tous les blessés ; et sa mortalité se révèle plus basse que là où l’on triait. L’exemple dialogue avec Bentham : le calcul utilitariste conseillait de trier ; elle prouve que trier est inefficace, mais surtout que la dignité de chaque blessé ne se met pas en balance. La morale se vit plus qu’elle ne se calcule. Ce n’est donc pas l’éloge du calcul du nombre, ni du tri, ni l’inutilité du soin.
20. Le village du Chambon-sur-Lignon, cachant des enfants juifs contre la loi de Vichy, illustre :
Menés par le pasteur Trocmé, les habitants du Chambon sauvent des milliers de personnes, surtout des enfants, en refusant de livrer ceux que la loi ordonnait de dénoncer. L’exemple oppose le légal et le juste : obéir à sa conscience valait plus qu’obéir à un État injuste (Kant, Bergson). Le devoir moral peut donc commander de désobéir à la loi. Ce n’est ni l’obéissance inconditionnelle à l’État, ni l’affirmation que la loi est toujours juste, ni la condamnation de toute désobéissance.
21. L’officier Karl écrivant à la mère du soldat ennemi qu’il a combattu illustre (Levinas) :
Trouvant sur un soldat mort une photo de sa mère et de son enfant, Karl lui écrit pour lui annoncer, avec douceur, la mort de son fils. Il « avait le devoir de tuer ; il a choisi d’écrire ». Avec Levinas : le visage de l’autre traverse les uniformes — Karl n’a pas vu un ennemi, mais un fils —, et la responsabilité envers autrui est infinie, s’étendant même à ceux qu’on doit combattre. Ce n’est pas un tract pacifiste, ni la négation de l’ennemi, ni la primauté absolue du devoir militaire : c’est l’irruption de la responsabilité éthique.
22. L’élève qui dénonce un tricheur au bac, et en perd ses amis, illustre (Kant) :
Thomas signale la triche de son voisin et se retrouve seul, rejeté par ses camarades. Il n’a pas agi par malveillance, mais parce qu’une meilleure note obtenue en trichant « n’était pas juste ». Avec Kant : le critère n’est pas la popularité de l’acte, mais son universalisabilité — si tout le monde trichait, l’examen n’aurait plus de sens. L’exemple ne prône pas la dénonciation systématique d’autrui, ni la délation érigée en devoir absolu, ni la primauté de l’amitié sur la justice : il vise la triche, pas la personne.
23. Le médecin qui, faute de respirateurs, ne sauve pas son propre père illustre (Mill) :
En pleine vague de Covid, le Dr Lefebvre donne l’unique respirateur au patient de 40 ans plutôt qu’à son père de 76 ans, qui meurt. « C’était mon devoir. » L’exemple illustre la logique de Mill : maximiser le bien-être — ici, les années de vie — du plus grand nombre, indépendamment des liens personnels. Le calcul est froid ; la douleur, elle, ne se calcule pas. Ce n’est donc pas la primauté du devoir familial (qu’il sacrifie justement), ni une condamnation de la médecine, ni le refus de choisir (l’urgence l’impose).
24. Le chevalier de La Barre, supplicié en 1766 pour irrévérence et pour un livre de Voltaire, illustre :
Accusé de n’avoir pas salué une procession et de détenir le Dictionnaire philosophique de Voltaire, La Barre est torturé, décapité, son corps brûlé avec le livre. Voltaire en fera le symbole de l’intolérance. L’exemple pose la question des limites de ce qu’un État a le droit d’exiger, et du conflit entre la conscience et une loi injuste (Voltaire, Kant). Ce n’est évidemment ni une justification du châtiment du « blasphème », ni l’idée que la loi doit tout punir, ni une critique de la tolérance : c’est une dénonciation de la barbarie.
25. Guy Môquet, fusillé à 17 ans, dont la dernière lettre est un symbole, illustre (Sartre) :
Otage fusillé en représailles à Châteaubriant, Guy Môquet écrit à ses parents quelques heures avant de mourir. Sa lettre devient un symbole du devoir et du sacrifice. Avec Sartre : l’homme est libre, et le sens du devoir peut aller jusqu’au don de sa vie — une obligation morale librement assumée, plus forte que l’instinct de conservation. Ce n’est donc pas l’absurdité du sacrifice, ni l’idée que les jeunes seraient sans devoirs, ni la toute-puissance de la peur : c’est la liberté qui s’élève au-dessus d’elle.
26. Le débat « faut-il agir par devoir ou selon les conséquences ? » oppose :
C’est l’opposition majeure de la notion. La déontologie de Kant juge l’acte à son principe : agir par devoir, selon une règle universalisable, en respectant la dignité — l’intention prime. Le conséquentialisme de Bentham et Mill juge l’acte à ses effets : est bon ce qui augmente le bonheur du plus grand nombre. Les autres couples portent sur l’origine du devoir (Rousseau/Durkheim : nature ou société), sa critique (Freud/Nietzsche) ou la liberté (Épictète/Descartes), non sur ce critère de l’action.
27. Le débat sur l’origine du devoir oppose notamment :
D’où vient l’obligation morale ? La notion aligne plusieurs réponses : de la raison qui se donne sa loi (Kant), de la pitié et de la bonté naturelles (Rousseau), de la société et de l’appartenance à un groupe (Durkheim), de l’intériorisation inconsciente des interdits — le surmoi (Freud). S’y ajoute Nietzsche, qui y voit une construction historique. Ce pluralisme des fondements est au cœur du cours. Ce n’est donc pas seulement Bentham/Mill (les conséquences), ni seulement Sartre/Spinoza ou Épictète/Cicéron (la liberté et ses formes).
28. Pour Cicéron, « le premier devoir de la justice est de ne nuire à personne » signifie que :
Cicéron hiérarchise les devoirs : avant même la bienfaisance (faire du bien), vient l’exigence de ne pas nuire à autrui, sauf à répondre à une injustice reçue. C’est la base de la vie sociale : la justice comme abstention du tort précède la générosité. La formule ne dit pas qu’il ne faut jamais aider (la bienfaisance vient ensuite), n’autorise pas toute vengeance (« provoqué par une injustice » reste très encadré), et ne rend pas le devoir facultatif : elle en ordonne les priorités.
29. Pour Bergson, la distinction entre « société close » et « société ouverte » signifie que le devoir a :
Bergson distingue deux morales de nature différente. La morale close repose sur la pression du groupe : des obligations qui maintiennent la cohésion d’une société refermée sur elle-même. La morale ouverte procède d’une aspiration : l’appel de quelques grandes figures vers l’humanité entière, l’amour au-delà des frontières. « On ne passera jamais de l’une à l’autre par voie d’élargissement » : ce sont deux sources distinctes. Ce n’est donc pas une source unique (la peur), ni une origine seulement divine, ni une nature purement légale.
30. La grande alternative de la notion oppose :
Toute la notion se déploie entre plusieurs tensions. D’un côté, une morale du devoir : agir par principe, selon une loi rationnelle et universalisable, par respect de la dignité (Kant). De l’autre, une morale des conséquences : juger aux effets sur le bonheur collectif (Bentham, Mill) — et des lectures qui expliquent le devoir par ses origines : la nature (Rousseau), la société (Durkheim), l’inconscient (Freud), l’histoire (Nietzsche). L’alternative structurante est bien là. Ni corps/esprit, ni travail/repos, ni vrai/beau.