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L'essentiel · Première · Bac de français
Simone Schwarz-Bart, Pluie et vent sur Télumée Miracle (1972)
Parcours : « tisser les mémoires, habiter le monde »
Dans le journal du vendredi, l'essentiel tient en une colonne : le roman commence par les ancêtres, et cet ordre est un choix. Ici, on descend jusqu'aux racines : ce que la première partie installe, pourquoi elle décide de tout le reste, et comment t'en servir. Les citations sont situées dans le livre, pour que tu puisses tout retrouver.
Ouvre le roman : tu cherches Télumée, et c'est Toussine que tu rencontres. La narratrice attend la deuxième partie pour aborder sa propre vie ; la première, souvent sautée par les lecteurs pressés, est donnée aux siens. Cet ordre est un choix, et il se comprend comme on comprend un arbre : par le dessous. Si tu veux savoir pourquoi Télumée tient debout dans les orages, regarde ce qui pousse sous elle. C'est le trajet de cette page.
Situons la parole. Celle qui raconte est une vieille femme, debout dans son jardin de Guadeloupe, qui remonte le fil de sa vie depuis la fin. Son premier geste est une maxime, au présent de vérité générale : « Le pays dépend bien souvent du cœur de l'homme : il est minuscule si le cœur est petit, et immense si le cœur est grand » (première partie, chapitre premier). Remarque ce que la phrase fait : elle parle du pays avant de parler d'une femme, du monde avant du moi. La suite immédiate enfonce la racine : « c'est ici même, en Guadeloupe, que je choisirais de renaître, souffrir et mourir » (première partie, chapitre premier). Choisir son île en pleine connaissance de son histoire, voilà le sol du livre ; tout ce qui suit racontera comment un tel attachement se construit.
La première partie porte un titre de généalogiste : « Présentation des miens ». Elle installe la lignée des femmes Lougandor : Minerve, libérée par l'abolition, Toussine sa fille, Victoire la lavandière, puis Télumée. Quatre générations, portées par les mères plus que par les pères : les hommes passent, elles tiennent. Regarde aussi comment cette lignée se transmet : par la parole. Enfant, Télumée entend sa mère parler de Toussine avec tant de ferveur que « toute vivante elle était entrée, pour moi, dans la légende » (première partie, chapitre premier). La mémoire familiale fonctionne comme une fabrique de figures : la grand-mère est d'abord un récit avant d'être une personne.
Toussine donne à la lignée son épisode fondateur. Elle traverse le pire : un incendie emporte l'une de ses filles, et la maison se referme sur son deuil pendant trois années. Puis elle reparaît, droite, et remet son jardin en état. Pour ce relèvement, les habitants de L'Abandonnée lui remettent un nom neuf : « nous t'appellerons : Reine Sans Nom » (première partie, chapitre premier). Le doyen du village dira plus tard des Lougandor qu'ils « ont toujours aimé survoler, ils s'accrochaient des ailes et ils se hissaient » (première partie, chapitre II). Pèse le verbe s'accrochaient : les ailes sont fabriquées, jamais données. La première partie installe exactement cela : une manière de plier sans rompre, dont Télumée héritera avant toute autre chose.
Derrière la lignée, il y a l'histoire. La narratrice rappelle que ses ancêtres furent esclaves dans cette île à volcans : la mémoire intime est aussi une mémoire collective. Le roman fait éprouver cette découverte à hauteur d'enfant : un soir, après une visite chez man Cia, la petite Télumée comprend que « l'esclavage n'était pas un pays étranger » (deuxième partie, chapitre II) ; tout cela a eu lieu ici même, dans les mornes où elle vit. L'abolition date de 1848 ; les places n'ont pas suivi. Télumée sera servante chez les Desaragne, famille blanche de l'île, puis coupeuse de canne. Voilà pourquoi le récit remonte si loin : commencer par la lignée montre que cette vie est un maillon dans une longue chaîne de femmes, et que cette chaîne plonge dans le sol même du pays.
Cette entrée en matière donne aussi le style du livre. La narratrice parle comme on parle à quelqu'un : par proverbes, par chansons, par adresses au lecteur, à la manière des veillées créoles. Écoute ce qui se passe quand la grand-mère chante en faisant les nattes de l'enfant : « pour les chants d'esclaves, soudain la fine voix se détachait de ses traits de vieille » (deuxième partie, chapitre premier). Par le chant, la vieille femme devient le porte-voix des morts : la sève monte des racines jusqu'à la voix. Conséquence pratique pour toi : ce livre se comprend beaucoup mieux lu à haute voix, et les passages préparés pour l'oral se retiennent plus vite si tu les dis.
Récapitulons, car le titre du roman dit la même chose autrement. La pluie et le vent, ce sont les épreuves qui tombent sans prévenir sur les vies ; Télumée Miracle, c'est le nom que la communauté donnera à celle qui reste debout après l'orage. À l'avant-dernière page, la narratrice le formule elle-même : « je reste une femme sur mes deux pieds, et je sais que le nègre n'est pas une statue de sel que dissolvent les pluies » (deuxième partie, chapitre XV). Une femme qui tient ainsi a d'abord été plantée, et c'est le travail de la première partie. Chez Schwarz-Bart, raconter, c'est tisser : le récit d'une vie tient parce qu'il est noué aux vies d'avant.
En dissertation, l'ordre du roman est un argument à part entière : les siens d'abord, sa vie ensuite. Pour un sujet sur la mémoire, oppose les deux parties et montre que dire d'où l'on vient précède le reste ; l'argument de composition est toujours bien vu. Le parcours s'appelle « tisser les mémoires, habiter le monde », et la première partie fait très exactement les deux : elle tisse les mémoires, puisque la lignée y est racontée de mère en fille ; elle apprend à habiter le monde, puisque le pays y est choisi dès la première phrase. À l'oral, savoir expliquer pourquoi le roman retarde ainsi son héroïne fait toujours son effet : tu montres que tu as lu la partie que beaucoup sautent.
Tu es venu chercher une réponse de composition, tu repars avec la loi du livre : une vie tient par ce qui la précède, comme un arbre par ce qu'on ne voit pas. Retiens les trois verbes de la lignée : tenir, plier, repousser. Ils résument la première partie, et ils t'accompagneront jusqu'à la dernière page.