Avant de lire
Cette page conserve le texte de Zola ; les titres de sections, dessins, légendes, résumés, notes et questions appartiennent à la Maison et sont visuellement séparés.
Repère essentiel : la lettre est publiée au cœur de l’affaire Dreyfus. Zola reprend les faits, accuse ceux qui ont maintenu l’erreur et choisit de s’exposer lui-même à un procès afin que l’enquête devienne publique.
Les mots historiquement injurieux présents dans le texte sont conservés parce qu’ils permettent d’étudier le mécanisme antisémite dénoncé par Zola. Ils ne constituent pas la voix du site.Section 01
Prendre le Président à témoin
Paragraphes 1 à 4 · La gloire présidentielle est menacée par une tache ; Zola annonce son devoir de parler.
Cette voix sort d’une machine. Patrick Levieux répond de l’interprétation.
Lecture arrêtée.Me permettez-vous, dans ma gratitude pour le bienveillant accueil que vous m’avez fait un jour, d’avoir le souci de votre juste gloire et de vous dire que votre étoile, si heureuse jusqu’ici, est menacée de la plus honteuse, de la plus ineffaçable des taches ?
Vous êtes sorti sain et sauf des basses calomnies, vous avez conquis les cœurs. Vous apparaissez rayonnant dans l’apothéose de cette fête patriotique que l’alliance russe a été pour la France, et vous vous préparez à présider au solennel triomphe de notre Exposition universelle, qui couronnera notre grand siècle de travail, de vérité et de liberté. Mais quelle tache de boue sur votre nom — j’allais dire sur votre règne — que cette abominable affaire Dreyfus ! Un conseil de guerre vient, par ordre, d’oser acquitter un Esterhazy, soufflet suprême à toute vérité, à toute justice. Et c’est fini, la France a sur la joue cette souillure, l’histoire écrira que c’est sous votre présidence qu’un tel crime social a pu être commis.
Puisqu’ils ont osé, j’oserai aussi, moi. La vérité, je la dirai, car j’ai promis de la dire, si la justice, régulièrement saisie, ne la faisait pas, pleine et entière. Mon devoir est de parler, je ne veux pas être complice. Mes nuits seraient hantées par le spectre de l’innocent qui expie là-bas, dans la plus affreuse des tortures, un crime qu’il n’a pas commis.
Et c’est à vous, monsieur le Président, que je la crierai, cette vérité, de toute la force de ma révolte d’honnête homme. Pour votre honneur, je suis convaincu que vous l’ignorez. Et à qui donc dénoncerai-je la tourbe malfaisante des vrais coupables, si ce n’est à vous, le premier magistrat du pays ?
Notes explicatives
- Félix Faure
- Président de la République de 1895 à 1899. Zola lui adresse la lettre pour placer l’autorité politique devant une responsabilité morale.
- Lettre ouverte
- Elle conserve une adresse personnelle, mais sa publication transforme le public entier en témoin de l’échange.
- Alliance russe
- Les cérémonies franco-russes donnent au Président une image de gloire que Zola oppose à la honte durable de l’affaire.
- Exposition universelle
- Paris prépare l’Exposition de 1900. Cette promesse de progrès rend plus choquante encore l’injustice présente.
Questions de compréhension
À qui Zola s’adresse-t-il directement, et qui lit réellement la lettre ?
Vérifier ma réponse
Il s’adresse à Félix Faure, mais la publication fait du public entier le destinataire réel.
Quelle opposition organise les deux premiers paragraphes ?
Vérifier ma réponse
La gloire présente du Président est opposée à la honte future que l’injustice pourrait attacher à son mandat.
Pourquoi Zola affirme-t-il qu’il doit parler ?
Vérifier ma réponse
Il refuse d’être complice du silence et estime que la justice n’a pas fait éclater toute la vérité.
Pourquoi prend-il le Président à témoin ?
Vérifier ma réponse
Le Président représente le premier magistrat du pays et ne pourra plus prétendre ignorer publiquement l’accusation.
Section 02
Fabriquer un coupable
Paragraphes 5 à 8 · Un soupçon préalable dirige l’enquête, puis chaque réaction de Dreyfus devient une preuve contre lui.
Cette voix sort d’une machine. Patrick Levieux répond de l’interprétation.
Lecture arrêtée.La vérité d’abord sur le procès et sur la condamnation de Dreyfus.
Un homme néfaste a tout mené, a tout fait, c’est le colonel du Paty de Clam, alors simple commandant. Il est l’affaire Dreyfus tout entière, on ne la connaîtra que lorsqu’une enquête loyale aura établi nettement ses actes et ses responsabilités. Il apparaît comme l’esprit le plus fumeux, le plus compliqué, hanté d’intrigues romanesques, se complaisant aux moyens des romans-feuilletons, les papiers volés, les lettres anonymes, les rendez-vous dans les endroits déserts, les femmes mystérieuses qui colportent, de nuit, des preuves accablantes. C’est lui qui imagina de dicter le bordereau à Dreyfus ; c’est lui qui rêva de l’étudier dans une pièce entièrement revêtue de glaces ; c’est lui que le commandant Forzinetti nous représente armé d’une lanterne sourde, voulant se faire introduire près de l’accusé endormi, pour projeter sur son visage un brusque flot de lumière et surprendre ainsi son crime, dans l’émoi du réveil. Et je n’ai pas à tout dire, qu’on cherche, on trouvera. Je déclare simplement que le commandant du Paty de Clam, chargé d’instruire l’affaire Dreyfus, comme officier judiciaire, est, dans l’ordre des dates et des responsabilités, le premier coupable de l’effroyable erreur judiciaire qui a été commise.
Le bordereau était depuis quelque temps déjà entre les mains du colonel Sandherr, directeur du bureau des renseignements, mort depuis de paralysie générale. Des « fuites » avaient lieu, des papiers disparaissaient, comme il en disparaît aujourd’hui encore ; et l’auteur du bordereau était recherché, lorsqu’un a priori se fit peu à peu que cet auteur ne pouvait être qu’un officier de l’état-major, et un officier d’artillerie : double erreur manifeste, qui montre avec quel esprit superficiel on avait étudié ce bordereau, car un examen raisonné démontre qu’il ne pouvait s’agir que d’un officier de troupe. On cherchait donc dans la maison, on examinait les écritures, c’était comme une affaire de famille, un traître à surprendre dans les bureaux mêmes, pour l’en expulser. Et, sans que je veuille refaire ici une histoire connue en partie, le commandant du Paty de Clam entre en scène, dès qu’un premier soupçon tombe sur Dreyfus. À partir de ce moment, c’est lui qui a inventé Dreyfus, l’affaire devient son affaire, il se fait fort de confondre le traître, de l’amener à des aveux complets. Il y a bien le ministre de la guerre, le général Mercier, dont l’intelligence semble médiocre ; il y a bien le chef de l’état-major, le général de Boisdeffre, qui paraît avoir cédé à sa passion cléricale, et le sous-chef de l’état-major, le général Gonse, dont la conscience a pu s’accommoder de beaucoup de choses. Mais, au fond, il n’y a d’abord que le commandant du Paty de Clam, qui les mène tous, qui les hypnotise, car il s’occupe aussi de spiritisme, d’occultisme, il converse avec les esprits. On ne croira jamais les expériences auxquelles il a soumis le malheureux Dreyfus, les pièges dans lesquels il a voulu le faire tomber, les enquêtes folles, les imaginations monstrueuses, toute une démence torturante.
Ah ! cette première affaire, elle est un cauchemar, pour qui la connaît dans ses détails vrais ! Le commandant du Paty de Clam arrête Dreyfus, le met au secret. Il court chez madame Dreyfus, la terrorise, lui dit que, si elle parle, son mari est perdu. Pendant ce temps, le malheureux s’arrachait la chair, hurlait son innocence. Et l’instruction a été faite ainsi, comme dans une chronique du quinzième siècle, au milieu du mystère, avec une complication d’expédients farouches, tout cela basé sur une seule charge enfantine, ce bordereau imbécile, qui n’était pas seulement une trahison vulgaire, qui était aussi la plus impudente des escroqueries, car les fameux secrets livrés se trouvaient presque tous sans valeur. Si j’insiste, c’est que l’œuf est ici, d’où va sortir plus tard le vrai crime, l’épouvantable déni de justice dont la France est malade. Je voudrais faire toucher du doigt comment l’erreur judiciaire a pu être possible, comment elle est née des machinations du commandant du Paty de Clam, comment le général Mercier, les généraux de Boisdeffre et Gonse ont pu s’y laisser prendre, engager peu à peu leur responsabilité dans cette erreur, qu’ils ont cru devoir, plus tard, imposer comme la vérité sainte, une vérité qui ne se discute même pas. Au début, il n’y a donc de leur part que de l’incurie et de l’inintelligence. Tout au plus, les sent-on céder aux passions religieuses du milieu et aux préjugés de l’esprit de corps. Ils ont laissé faire la sottise.
Notes explicatives
- Le bordereau
Pourquoi cette pièce est-elle capitale ? Le bordereau est la pièce matérielle qui déclenche l’accusation de 1894.
- La découverte. À la fin de septembre 1894, une femme de ménage de l’ambassade d’Allemagne à Paris, rémunérée par les services secrets français, remet à l’état-major une lettre non signée trouvée dans les papiers de l’ambassade. Elle annonce l’envoi de renseignements militaires : on l’appelle le « bordereau ».
- Le problème. Aucun nom n’y figure. Pour trouver l’auteur, les enquêteurs comparent donc les écritures. Malgré les désaccords entre experts, l’enquête se fixe sur Dreyfus ; le document devient la pièce centrale de son procès.
- Le retournement. En 1896, Picquart intercepte le « petit bleu », adressé à Esterhazy. En rapprochant cette nouvelle piste de l’écriture du bordereau, il comprend que l’accusation portée contre Dreyfus ne tient pas.
- Ce qu’il faut retenir. Le texte du bordereau ne nomme pas Dreyfus : c’est une attribution d’écriture fragile qui l’a transformé en coupable. Toute l’Affaire naît de cette attribution, puis du refus de reconnaître qu’elle est fausse.
- Du Paty de Clam
- Officier chargé de l’enquête initiale. Zola le présente comme l’organisateur d’une instruction romanesque et orientée.
- A priori
- Jugement posé avant l’examen complet des faits. Ici, le profil recherché précède l’identification de la personne.
- Mise au secret
- Isolement de l’accusé pendant l’instruction. Zola insiste sur le déséquilibre entre l’appareil militaire et l’homme enfermé.
Questions de compréhension
Quel rôle Zola attribue-t-il à du Paty de Clam ?
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Il en fait le metteur en scène de l’enquête et l’homme qui construit la culpabilité avant d’établir les faits.
Pourquoi l’expression « a priori » est-elle décisive ?
Vérifier ma réponse
Elle montre que l’enquête part d’un profil supposé et cherche ensuite à y faire entrer Dreyfus.
Comment les réactions de Dreyfus sont-elles utilisées ?
Vérifier ma réponse
Qu’il se trouble ou non, son comportement peut être interprété comme un signe de culpabilité.
Pourquoi Zola rapproche-t-il l’enquête d’un roman-feuilleton ?
Vérifier ma réponse
Il dénonce des procédés spectaculaires et imaginaires qui remplacent l’établissement sobre des preuves.
Section 03
Condamner dans le secret
Paragraphes 9 à 12 · Le huis clos, la faiblesse de l’accusation et la pièce secrète rendent le premier procès injuste.
Cette voix sort d’une machine. Patrick Levieux répond de l’interprétation.
Lecture arrêtée.Mais voici Dreyfus devant le conseil de guerre. Le huis clos le plus absolu est exigé. Un traître aurait ouvert la frontière à l’ennemi, pour conduire l’empereur allemand jusqu’à Notre-Dame, qu’on ne prendrait pas des mesures de silence et de mystère plus étroites. La nation est frappée de stupeur, on chuchote des faits terribles, de ces trahisons monstrueuses qui indignent l’Histoire, et naturellement la nation s’incline. Il n’y a pas de châtiment assez sévère, elle applaudira à la dégradation publique, elle voudra que le coupable reste sur son rocher d’infamie, dévoré par le remords. Est-ce donc vrai, les choses indicibles, les choses dangereuses, capables de mettre l’Europe en flammes, qu’on a dû enterrer soigneusement derrière ce huis clos ? Non ! il n’y a eu, derrière, que les imaginations romanesques et démentes du commandant du Paty de Clam. Tout cela n’a été fait que pour cacher le plus saugrenu des romans-feuilletons. Et il suffit, pour s’en assurer, d’étudier attentivement l’acte d’accusation, lu devant le conseil de guerre.
Ah ! le néant de cet acte d’accusation ! Qu’un homme ait pu être condamné sur cet acte, c’est un prodige d’iniquité. Je défie les honnêtes gens de le lire, sans que leur cœur bondisse d’indignation et crie leur révolte, en pensant à l’expiation démesurée, là-bas, à l’île du Diable. Dreyfus sait plusieurs langues, crime ; on n’a trouvé chez lui aucun papier compromettant, crime ; il va parfois dans son pays d’origine, crime ; il est laborieux, il a le souci de tout savoir, crime ; il ne se trouble pas, crime ; il se trouble, crime. Et les naïvetés de rédaction, les formelles assertions dans le vide ! On nous avait parlé de quatorze chefs d’accusation : nous n’en trouvons qu’une seule en fin de compte, celle du bordereau ; et nous apprenons même que les experts n’étaient pas d’accord, qu’un d’eux, M. Gobert, a été bousculé militairement, parce qu’il se permettait de ne pas conclure dans le sens désiré. On parlait aussi de vingt-trois officiers qui étaient venus accabler Dreyfus de leurs témoignages. Nous ignorons encore leurs interrogatoires, mais il est certain que tous ne l’avaient pas chargé ; et il est à remarquer, en outre, que tous appartenaient aux bureaux de la guerre. C’est un procès de famille, on est là entre soi, et il faut s’en souvenir : l’état-major a voulu le procès, l’a jugé, et il vient de le juger une seconde fois.
Donc, il ne restait que le bordereau, sur lequel les experts ne s’étaient pas entendus. On raconte que, dans la chambre du conseil, les juges allaient naturellement acquitter. Et, dès lors, comme l’on comprend l’obstination désespérée avec laquelle, pour justifier la condamnation, on affirme aujourd’hui l’existence d’une pièce secrète, accablante, la pièce qu’on ne peut montrer, qui légitime tout, devant laquelle nous devons nous incliner, le bon dieu invisible et inconnaissable. Je la nie, cette pièce, je la nie de toute ma puissance ! Une pièce ridicule, oui, peut-être la pièce où il est question de petites femmes, et où il est parlé d’un certain D… qui devient trop exigeant, quelque mari sans doute trouvant qu’on ne lui payait pas sa femme assez cher. Mais une pièce intéressant la défense nationale, qu’on ne saurait produire sans que la guerre fût déclarée demain, non, non ! C’est un mensonge ; et cela est d’autant plus odieux et cynique qu’ils mentent impunément sans qu’on puisse les en convaincre. Ils ameutent la France, ils se cachent derrière sa légitime émotion, ils ferment les bouches en troublant les cœurs, en pervertissant les esprits. Je ne connais pas de plus grand crime civique.
Voilà donc, monsieur le Président, les faits qui expliquent comment une erreur judiciaire a pu être commise ; et les preuves morales, la situation de fortune de Dreyfus, l’absence de motifs, son continuel cri d’innocence, achèvent de le montrer comme une victime des extraordinaires imaginations du commandant du Paty de Clam, du milieu clérical où il se trouvait, de la chasse aux « sales juifs », qui déshonore notre époque.
Notes explicatives
- Conseil de guerre
- Juridiction militaire. Le premier procès de Dreyfus se tient à huis clos en décembre 1894.
- Huis clos
- Le public est exclu de l’audience. Pour Zola, ce secret empêche le contrôle des affirmations de l’accusation.
- Pièce secrète
- Un dossier est communiqué aux juges sans être soumis à la défense, qui ne peut donc ni le connaître ni le discuter.
- Île du Diable
- Lieu de détention de Dreyfus en Guyane. Son éloignement donne une forme concrète à la violence de la condamnation.
Questions de compréhension
Pourquoi le huis clos devient-il suspect dans le raisonnement ?
Vérifier ma réponse
Il permet à l’accusation d’échapper au contrôle public et prépare l’usage d’éléments inconnus de la défense.
Que reste-t-il de l’accusation lorsque Zola la résume ?
Vérifier ma réponse
Essentiellement le bordereau, sur lequel les experts eux-mêmes ne s’accordent pas.
Quel défaut de droit la pièce secrète crée-t-elle ?
Vérifier ma réponse
L’accusé ne peut pas répondre à une preuve qu’il ne connaît pas.
Comment l’énumération du paragraphe 10 ridiculise-t-elle l’acte d’accusation ?
Vérifier ma réponse
Des comportements opposés deviennent tous des crimes ; l’accumulation montre qu’aucune réaction ne pourrait innocenter Dreyfus.
Section 04
Une autre piste apparaît
Paragraphes 13 à 15 · Picquart découvre un indice visant Esterhazy ; reconnaître cette piste obligerait l’état-major à revenir sur sa décision.
Cette voix sort d’une machine. Patrick Levieux répond de l’interprétation.
Lecture arrêtée.Et nous arrivons à l’affaire Esterhazy. Trois ans se sont passés, beaucoup de consciences restent troublées profondément, s’inquiètent, cherchent, finissent par se convaincre de l’innocence de Dreyfus.
Je ne ferai pas l’historique des doutes, puis de la conviction de M. Scheurer-Kestner. Mais, pendant qu’il fouillait de son côté, il se passait des faits graves à l’état-major même. Le colonel Sandherr était mort, et le lieutenant-colonel Picquart lui avait succédé comme chef du bureau des renseignements. Et c’est à ce titre, dans l’exercice de ses fonctions, que ce dernier eut un jour entre les mains une lettre-télégramme, adressée au commandant Esterhazy, par un agent d’une puissance étrangère. Son devoir strict était d’ouvrir une enquête. La certitude est qu’il n’a jamais agi en dehors de la volonté de ses supérieurs. Il soumit donc ses soupçons à ses supérieurs hiérarchiques, le général Gonse, puis le général de Boisdeffre, puis le général Billot, qui avait succédé au général Mercier comme ministre de la guerre. Le fameux dossier Picquart, dont il a été tant parlé, n’a jamais été que le dossier Billot, j’entends le dossier fait par un subordonné pour son ministre, le dossier qui doit exister encore au ministère de la guerre. Les recherches durèrent de mai à septembre 1896, et ce qu’il faut affirmer bien haut, c’est que le général Gonse était convaincu de la culpabilité d’Esterhazy, c’est que le général de Boisdeffre et le général Billot ne mettaient pas en doute que le fameux bordereau fût de l’écriture d’Esterhazy. L’enquête du lieutenant-colonel Picquart avait abouti à cette constatation certaine. Mais l’émoi était grand, car la condamnation d’Esterhazy entraînait inévitablement la révision du procès Dreyfus ; et c’était ce que l’état-major ne voulait à aucun prix.
Il dut y avoir là une minute psychologique pleine d’angoisse. Remarquez que le général Billot n’était compromis dans rien, il arrivait tout frais, il pouvait faire la vérité. Il n’osa pas, dans la terreur sans doute de l’opinion publique, certainement aussi dans la crainte de livrer tout l’état-major, le général de Boisdeffre, le général Gonse, sans compter les sous-ordres. Puis, ce ne fut là qu’une minute de combat entre sa conscience et ce qu’il croyait être l’intérêt militaire. Quand cette minute fut passée, il était déjà trop tard. Il s’était engagé, il était compromis. Et, depuis lors, sa responsabilité n’a fait que grandir, il a pris à sa charge le crime des autres, il est aussi coupable que les autres, il est plus coupable qu’eux, car il a été le maître de faire justice, et il n’a rien fait. Comprenez-vous cela ! voici un an que le général Billot, que les généraux de Boisdeffre et Gonse savent que Dreyfus est innocent, et ils ont gardé pour eux cette effroyable chose ! Et ces gens-là dorment, et ils ont des femmes et des enfants qu’ils aiment !
Notes explicatives
- Esterhazy
- Officier identifié par les défenseurs de Dreyfus comme l’auteur du bordereau.
- Picquart
- Chef du service de renseignements à partir de 1895. Il découvre des éléments reliant Esterhazy à l’ambassade d’Allemagne.
- Le petit bleu
- Carte-télégramme adressée à Esterhazy et interceptée par le service de renseignements. Elle déplace l’enquête vers un autre suspect.
- Scheurer-Kestner
- Vice-président du Sénat convaincu de l’innocence de Dreyfus. Il cherche une révision par les voies institutionnelles.
Questions de compréhension
Quel événement rouvre l’affaire ?
Vérifier ma réponse
La découverte d’indices visant Esterhazy, notamment le petit bleu, rend possible une autre attribution du bordereau.
Pourquoi Picquart est-il particulièrement important ?
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Il découvre la nouvelle piste dans l’exercice de ses fonctions, au cœur même du service qui avait accusé Dreyfus.
Quel choix le général Billot aurait-il pu faire ?
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Il aurait pu reconnaître les nouveaux faits et permettre la révision du procès.
Pourquoi ce choix devient-il difficile pour l’état-major ?
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Admettre la nouvelle piste reviendrait à reconnaître que l’institution s’est trompée et a condamné un innocent.
Section 05
Éloigner le témoin, protéger Esterhazy
Paragraphes 16 à 19 · Picquart est écarté, tandis qu’une chaîne de protections conduit à l’acquittement d’Esterhazy.
Cette voix sort d’une machine. Patrick Levieux répond de l’interprétation.
Lecture arrêtée.Le colonel Picquart avait rempli son devoir d’honnête homme. Il insistait auprès de ses supérieurs, au nom de la justice. Il les suppliait même, il leur disait combien leurs délais étaient impolitiques, devant le terrible orage qui s’amoncelait, qui devait éclater, lorsque la vérité serait connue. Ce fut, plus tard, le langage que M. Scheurer-Kestner tint également au général Billot, l’adjurant par patriotisme de prendre en main l’affaire, de ne pas la laisser s’aggraver, au point de devenir un désastre public. Non ! Le crime était commis, l’état-major ne pouvait plus avouer son crime. Et le lieutenant-colonel Picquart fut envoyé en mission, on l’éloigna de plus en plus loin, jusqu’en Tunisie, où l’on voulut même un jour honorer sa bravoure, en le chargeant d’une mission qui l’aurait sûrement fait massacrer, dans les parages où le marquis de Morès a trouvé la mort. Il n’était pas en disgrâce, le général Gonse entretenait avec lui une correspondance amicale. Seulement, il est des secrets qu’il ne fait pas bon d’avoir surpris.
À Paris, la vérité marchait, irrésistible, et l’on sait de quelle façon l’orage attendu éclata. M. Mathieu Dreyfus dénonça le commandant Esterhazy comme le véritable auteur du bordereau, au moment où M. Scheurer-Kestner allait déposer, entre les mains du garde des sceaux, une demande en révision du procès. Et c’est ici que le commandant Esterhazy paraît. Des témoignages le montrent d’abord affolé, prêt au suicide ou à la fuite. Puis, tout d’un coup, il paye d’audace, il étonne Paris par la violence de son attitude. C’est que du secours lui était venu, il avait reçu une lettre anonyme l’avertissant des menées de ses ennemis, une dame mystérieuse s’était même dérangée de nuit pour lui remettre une pièce volée à l’état-major, qui devait le sauver. Et je ne puis m’empêcher de retrouver là le lieutenant-colonel du Paty de Clam, en reconnaissant les expédients de son imagination fertile. Son œuvre, la culpabilité de Dreyfus, était en péril, et il a voulu sûrement défendre son œuvre. La révision du procès, mais c’était l’écroulement du roman-feuilleton si extravagant, si tragique, dont le dénouement abominable a lieu à l’île du Diable ! C’est ce qu’il ne pouvait permettre. Dès lors, le duel va avoir lieu entre le lieutenant-colonel Picquart et le lieutenant-colonel du Paty de Clam, l’un le visage découvert, l’autre masqué. On les retrouvera prochainement tous deux devant la justice civile. Au fond, c’est toujours l’état-major qui se défend, qui ne veut pas avouer son crime, dont l’abomination grandit d’heure en heure.
On s’est demandé avec stupeur quels étaient les protecteurs du commandant Esterhazy. C’est d’abord, dans l’ombre, le lieutenant-colonel du Paty de Clam qui a tout machiné, qui a tout conduit. Sa main se trahit aux moyens saugrenus. Puis, c’est le général de Boisdeffre, c’est le général Gonse, c’est le général Billot lui-même, qui sont bien obligés de faire acquitter le commandant, puisqu’ils ne peuvent laisser reconnaître l’innocence de Dreyfus, sans que les bureaux de la guerre croulent sous le mépris public. Et le beau résultat de cette situation prodigieuse, c’est que l’honnête homme là-dedans, le lieutenant-colonel Picquart, qui seul a fait son devoir, va être la victime, celui qu’on bafouera et qu’on punira. Ô justice, quelle affreuse désespérance serre le cœur ! On va jusqu’à dire que c’est lui le faussaire, qu’il a fabriqué la carte-télégramme pour perdre Esterhazy. Mais, grand Dieu ! pourquoi ? dans quel but ? Donnez un motif. Est-ce que celui-là aussi est payé par les juifs ? Le joli de l’histoire est qu’il était justement antisémite. Oui ! nous assistons à ce spectacle infâme, des hommes perdus de dettes et de crimes dont on proclame l’innocence, tandis qu’on frappe l’honneur même, un homme à la vie sans tache ! Quand une société en est là, elle tombe en décomposition.
Voilà donc, monsieur le Président, l’affaire Esterhazy : un coupable qu’il s’agissait d’innocenter. Depuis bientôt deux mois, nous pouvons suivre heure par heure la belle besogne. J’abrège, car ce n’est ici, en gros, que le résumé de l’histoire dont les brûlantes pages seront un jour écrites tout au long. Et nous avons donc vu le général de Pellieux, puis le commandant Ravary, conduire une enquête scélérate d’où les coquins sortent transfigurés et les honnêtes gens salis. Puis, on a convoqué le conseil de guerre.
Notes explicatives
- Éloignement de Picquart
- Le responsable qui insiste sur la nouvelle piste est envoyé loin de Paris puis poursuivi. Le déplacement devient un moyen de neutraliser sa parole.
- Mathieu Dreyfus
- Frère d’Alfred Dreyfus. Il dénonce publiquement Esterhazy comme auteur du bordereau.
- Esprit de corps
- Solidarité d’un groupe professionnel qui peut conduire ses membres à protéger l’institution avant de reconnaître une faute.
- Acquittement d’Esterhazy
- Le conseil de guerre l’acquitte en janvier 1898. Pour Zola, cette décision sert à maintenir la condamnation antérieure.
Questions de compréhension
Comment la hiérarchie répond-elle aux avertissements de Picquart ?
Vérifier ma réponse
Elle l’éloigne, l’empêche d’insister et finit par diriger les soupçons contre lui.
Pourquoi l’acquittement d’Esterhazy est-il central ?
Vérifier ma réponse
Il protège le nouveau suspect et empêche en même temps de reconnaître l’innocence de Dreyfus.
Que signifie l’image de la vérité qui marche ?
Vérifier ma réponse
Les faits continuent d’avancer malgré les obstacles et rendent le retour public de l’affaire inévitable.
Comment Zola passe-t-il d’un individu à un réseau ?
Vérifier ma réponse
Il nomme successivement plusieurs chefs et montre que la protection ne dépend plus d’un seul homme.
Section 06
La discipline contre l’équité
Paragraphes 20 à 22 · Le second conseil de guerre ne peut librement défaire ce que la hiérarchie a déclaré inattaquable.
Cette voix sort d’une machine. Patrick Levieux répond de l’interprétation.
Lecture arrêtée.Comment a-t-on pu espérer qu’un conseil de guerre déferait ce qu’un conseil de guerre avait fait ?
Je ne parle même pas du choix toujours possible des juges. L’idée supérieure de discipline, qui est dans le sang de ces soldats, ne suffit-elle à infirmer leur pouvoir d’équité ? Qui dit discipline dit obéissance. Lorsque le ministre de la guerre, le grand chef, a établi publiquement, aux acclamations de la représentation nationale, l’autorité de la chose jugée, vous voulez qu’un conseil de guerre lui donne un formel démenti ? Hiérarchiquement, cela est impossible. Le général Billot a suggestionné les juges par sa déclaration, et ils ont jugé comme ils doivent aller au feu, sans raisonner. L’opinion préconçue qu’ils ont apportée sur leur siège, est évidemment celle-ci : « Dreyfus a été condamné pour crime de trahison par un conseil de guerre ; il est donc coupable, et nous, conseil de guerre, nous ne pouvons le déclarer innocent ; or nous savons que reconnaître la culpabilité d’Esterhazy, ce serait proclamer l’innocence de Dreyfus. » Rien ne pouvait les faire sortir de là.
Ils ont rendu une sentence inique, qui à jamais pèsera sur nos conseils de guerre, qui entachera désormais de suspicion tous leurs arrêts. Le premier conseil de guerre a pu être inintelligent, le second est forcément criminel. Son excuse, je le répète, est que le chef suprême avait parlé, déclarant la chose jugée inattaquable, sainte et supérieure aux hommes, de sorte que des inférieurs ne pouvaient dire le contraire. On nous parle de l’honneur de l’armée, on veut que nous l’aimions, la respections. Ah ! certes, oui, l’armée qui se lèverait à la première menace, qui défendrait la terre française, elle est tout le peuple, et nous n’avons pour elle que tendresse et respect. Mais il ne s’agit pas d’elle, dont nous voulons justement la dignité, dans notre besoin de justice. Il s’agit du sabre, le maître qu’on nous donnera demain peut-être. Et baiser dévotement la poignée du sabre, le dieu, non !
Notes explicatives
- Chose jugée
- Principe qui donne une stabilité aux décisions de justice. Zola critique son usage comme formule sacrée destinée à empêcher toute révision.
- Discipline
- Dans l’armée, elle organise l’obéissance. Zola demande ce qu’elle devient lorsqu’un juge militaire doit contredire ses supérieurs.
- Équité
- Capacité de juger avec justice dans un cas concret. Le texte l’oppose à l’obéissance automatique.
- Deux conseils
- Le premier aurait pu commettre une erreur ; le second, informé du problème, couvre selon Zola l’illégalité précédente.
Questions de compréhension
Pourquoi le second conseil de guerre ne défait-il pas le premier ?
Vérifier ma réponse
La hiérarchie et la déclaration publique du ministre rendent presque impossible un jugement qui désavouerait l’institution.
Quelle tension Zola construit-il entre discipline et équité ?
Vérifier ma réponse
L’obéissance attendue des soldats risque d’empêcher l’indépendance nécessaire aux juges.
Pourquoi distingue-t-il les deux conseils ?
Vérifier ma réponse
Il présente le premier comme possiblement trompé et le second comme responsable d’avoir maintenu l’injustice en connaissance de cause.
Quel effet produit la série de questions ?
Vérifier ma réponse
Elle conduit le lecteur à conclure que l’acquittement était préparé par la hiérarchie avant même le jugement.
Section 07
Un système mobilise l’opinion
Paragraphes 23 à 26 · L’état-major, une partie de la presse et l’antisémitisme protègent l’erreur et étouffent la justice.
Cette voix sort d’une machine. Patrick Levieux répond de l’interprétation.
Lecture arrêtée.Je l’ai démontré d’autre part : l’affaire Dreyfus était l’affaire des bureaux de la guerre, un officier de l’état-major, dénoncé par ses camarades de l’état-major, condamné sous la pression des chefs de l’état-major. Encore une fois, il ne peut revenir innocent, sans que tout l’état-major soit coupable. Aussi les bureaux, par tous les moyens imaginables, par des campagnes de presse, par des communications, par des influences, n’ont-ils couvert Esterhazy que pour perdre une seconde fois Dreyfus. Ah ! quel coup de balai le gouvernement républicain devrait donner dans cette jésuitière, ainsi que les appelle le général Billot lui-même ! Où est-il, le ministère vraiment fort et d’un patriotisme sage, qui osera tout y refondre et tout y renouveler ? Que de gens je connais qui, devant une guerre possible, tremblent d’angoisse, en sachant dans quelles mains est la défense nationale ! et quel nid de basses intrigues, de commérages et de dilapidations, est devenu cet asile sacré, où se décide le sort de la patrie ! On s’épouvante devant le jour terrible que vient d’y jeter l’affaire Dreyfus, ce sacrifice humain d’un malheureux, d’un « sale juif » ! Ah ! tout ce qui s’est agité là de démence et de sottise, des imaginations folles, des pratiques de basse police, des mœurs d’inquisition et de tyrannie, le bon plaisir de quelques galonnés mettant leurs bottes sur la nation, lui rentrant dans la gorge son cri de vérité et de justice, sous le prétexte menteur et sacrilège de la raison d’État !
Et c’est un crime encore que de s’être appuyé sur la presse immonde, que de s’être laissé défendre par toute la fripouille de Paris, de sorte que voilà la fripouille qui triomphe insolemment, dans la défaite du droit et de la simple probité. C’est un crime d’avoir accusé de troubler la France ceux qui la veulent généreuse, à la tête des nations libres et justes, lorsqu’on ourdit soi-même l’impudent complot d’imposer l’erreur, devant le monde entier. C’est un crime d’égarer l’opinion, d’utiliser pour une besogne de mort cette opinion qu’on a pervertie jusqu’à la faire délirer. C’est un crime d’empoisonner les petits et les humbles, d’exaspérer les passions de réaction et d’intolérance, en s’abritant derrière l’odieux antisémitisme, dont la grande France libérale des droits de l’homme mourra, si elle n’en est pas guérie. C’est un crime que d’exploiter le patriotisme pour des œuvres de haine, et c’est un crime enfin que de faire du sabre le dieu moderne, lorsque toute la science humaine est au travail pour l’œuvre prochaine de vérité et de justice.
Cette vérité, cette justice, que nous avons si passionnément voulues, quelle détresse à les voir ainsi souffletées, plus méconnues et plus obscurcies ! Je me doute de l’écroulement qui doit avoir lieu dans l’âme de M. Scheurer-Kestner, et je crois bien qu’il finira par éprouver un remords, celui de n’avoir pas agi révolutionnairement, le jour de l’interpellation au Sénat, en lâchant tout le paquet, pour tout jeter à bas. Il a été le grand honnête homme, l’homme de sa vie loyale, il a cru que la vérité se suffisait à elle-même, surtout lorsqu’elle lui apparaissait éclatante comme le plein jour. À quoi bon tout bouleverser, puisque bientôt le soleil allait luire ? Et c’est de cette sérénité confiante dont il est si cruellement puni. De même pour le lieutenant-colonel Picquart, qui, par un sentiment de haute dignité, n’a pas voulu publier les lettres du général Gonse. Ces scrupules l’honorent d’autant plus, que, pendant qu’il restait respectueux de la discipline, ses supérieurs le faisaient couvrir de boue, instruisaient eux-mêmes son procès, de la façon la plus inattendue et la plus outrageante. Il y a deux victimes, deux braves gens, deux cœurs simples, qui ont laissé faire Dieu, tandis que le diable agissait. Et l’on a même vu, pour le lieutenant-colonel Picquart, cette chose ignoble : un tribunal français, après avoir laissé le rapporteur charger publiquement un témoin, l’accuser de toutes les fautes, a fait le huis clos, lorsque ce témoin a été introduit pour s’expliquer et se défendre. Je dis que cela est un crime de plus et que ce crime soulèvera la conscience universelle. Décidément, les tribunaux militaires se font une singulière idée de la justice.
Telle est donc la simple vérité, monsieur le Président, et elle est effroyable, elle restera pour votre présidence une souillure. Je me doute bien que vous n’avez aucun pouvoir en cette affaire, que vous êtes le prisonnier de la Constitution et de votre entourage. Vous n’en avez pas moins un devoir d’homme, auquel vous songerez, et que vous remplirez. Ce n’est pas, d’ailleurs, que je désespère le moins du monde du triomphe. Je le répète avec une certitude plus véhémente : la vérité est en marche, et rien ne l’arrêtera. C’est d’aujourd’hui seulement que l’affaire commence, puisque aujourd’hui seulement les positions sont nettes : d’une part, les coupables qui ne veulent pas que la lumière se fasse ; de l’autre, les justiciers qui donneront leur vie pour qu’elle soit faite. Quand on enferme la vérité sous terre, elle s’y amasse, elle y prend une force telle d’explosion, que, le jour où elle éclate, elle fait tout sauter avec elle. On verra bien si l’on ne vient pas de préparer, pour plus tard, le plus retentissant des désastres.
Notes explicatives
- Les bureaux de la guerre
- L’expression désigne ici l’appareil de l’état-major et ses services, au-delà des seules personnes déjà nommées.
- Campagne de presse
- Des journaux et des informations orientées façonnent l’opinion. Zola en fait un moyen de couvrir l’erreur institutionnelle.
- Antisémitisme
- Dreyfus est visé comme juif dans un climat de préjugés et de haine. Zola relie cette passion collective au maintien de l’accusation.
- La vérité en marche
- La métaphore transforme la vérité en force physique : enfermée, elle accumule une énergie capable de faire éclater le mensonge.
Questions de compréhension
Pourquoi l’affaire devient-elle celle de tout l’état-major ?
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Reconnaître l’innocence de Dreyfus obligerait l’institution à reconnaître la faute de ses chefs et de ses procédures.
Quel rôle la presse joue-t-elle ?
Vérifier ma réponse
Elle diffuse une version destinée à égarer l’opinion et à protéger les responsables.
Comment Zola relie-t-il préjugé et erreur judiciaire ?
Vérifier ma réponse
L’antisémitisme fournit un coupable déjà désigné et rend plus facile l’acceptation de preuves faibles.
Pourquoi le paragraphe 26 revient-il au Président ?
Vérifier ma réponse
Après la démonstration, Zola replace l’autorité politique devant le devoir d’agir et devant le jugement de l’histoire.
Section 08
Accuser les chefs
Paragraphes 27 à 31 · L’anaphore « J’accuse » nomme d’abord les responsables de la conduite et de la protection de l’affaire.
Cette voix sort d’une machine. Patrick Levieux répond de l’interprétation.
Lecture arrêtée.Mais cette lettre est longue, monsieur le Président, et il est temps de conclure.
J’accuse le lieutenant-colonel du Paty de Clam d’avoir été l’ouvrier diabolique de l’erreur judiciaire, en inconscient, je veux le croire, et d’avoir ensuite défendu son œuvre néfaste, depuis trois ans, par les machinations les plus saugrenues et les plus coupables.
J’accuse le général Mercier de s’être rendu complice, tout au moins par faiblesse d’esprit, d’une des plus grandes iniquités du siècle.
J’accuse le général Billot d’avoir eu entre les mains les preuves certaines de l’innocence de Dreyfus et de les avoir étouffées, de s’être rendu coupable de ce crime de lèse-humanité et de lèse-justice, dans un but politique et pour sauver l’état-major compromis.
J’accuse le général de Boisdeffre et le général Gonse de s’être rendus complices du même crime, l’un sans doute par passion cléricale, l’autre peut-être par cet esprit de corps qui fait des bureaux de la guerre l’arche sainte, inattaquable.
Notes explicatives
- Anaphore
- Répétition d’un même début de phrase. « J’accuse » donne un rythme commun aux griefs et engage personnellement celui qui parle.
- Responsabilité graduée
- Zola distingue l’ouvrier de l’erreur, la faiblesse, l’étouffement des preuves et la protection par esprit de corps.
- Lèse-humanité
- Expression formée sur le modèle des crimes contre le souverain. Elle place l’atteinte à l’être humain et à la justice au sommet de la gravité.
- Arche sainte
- Image d’un lieu sacré et intouchable. Elle critique l’état-major traité comme une institution qu’il serait interdit de discuter.
Questions de compréhension
Quel changement le paragraphe 27 annonce-t-il ?
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Zola cesse de reconstituer longuement les faits et passe à une conclusion accusatrice et nominative.
Comment les quatre premières accusations sont-elles organisées ?
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Elles suivent une chaîne de commandement et distinguent plusieurs formes de responsabilité.
Quel effet produit la répétition de « J’accuse » ?
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Elle transforme une liste en acte public, donne un rythme de marteau et oblige l’auteur à assumer chaque grief.
Pourquoi Zola nuance-t-il parfois ses affirmations ?
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Des formules comme « je veux le croire » ou « tout au moins » précisent le degré de responsabilité qu’il attribue à chacun.
Section 09
Élargir l’accusation aux rouages
Paragraphes 32 à 35 · Enquêteurs, experts, bureaux et conseils de guerre forment les rouages d’un même déni de justice.
Cette voix sort d’une machine. Patrick Levieux répond de l’interprétation.
Lecture arrêtée.J’accuse le général de Pellieux et le commandant Ravary d’avoir fait une enquête scélérate, j’entends par là une enquête de la plus monstrueuse partialité, dont nous avons, dans le rapport du second, un impérissable monument de naïve audace.
J’accuse les trois experts en écritures, les sieurs Belhomme, Varinard et Couard, d’avoir fait des rapports mensongers et frauduleux, à moins qu’un examen médical ne les déclare atteints d’une maladie de la vue et du jugement.
J’accuse les bureaux de la guerre d’avoir mené dans la presse, particulièrement dans l’Éclair et dans l’Écho de Paris, une campagne abominable, pour égarer l’opinion et couvrir leur faute.
J’accuse enfin le premier conseil de guerre d’avoir violé le droit, en condamnant un accusé sur une pièce restée secrète, et j’accuse le second conseil de guerre d’avoir couvert cette illégalité, par ordre, en commettant à son tour le crime juridique d’acquitter sciemment un coupable.
Notes explicatives
- Enquête partiale
- Une enquête n’examine plus également les hypothèses lorsqu’elle sélectionne seulement ce qui confirme la conclusion attendue.
- Experts en écritures
- Ils comparent le bordereau aux écritures. Leurs désaccords et leurs conclusions sont au cœur de la critique de Zola.
- Bureaux et presse
- L’accusation quitte les personnes seules pour viser un service capable d’orienter les journaux et l’opinion.
- Crime juridique
- Formule paradoxale : une institution chargée de dire le droit commettrait elle-même une violation du droit.
Questions de compréhension
Comment l’échelle des accusés s’élargit-elle ?
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Zola passe des officiers aux experts, puis aux bureaux et enfin aux deux juridictions militaires.
Pourquoi les experts sont-ils un rouage important ?
Vérifier ma réponse
Leur autorité technique donne une apparence de preuve à l’attribution contestée du bordereau.
Quel lien Zola établit-il entre les bureaux et la presse ?
Vérifier ma réponse
Il les accuse d’avoir organisé une campagne destinée à égarer l’opinion et à couvrir la faute.
Que montre la dernière accusation ?
Vérifier ma réponse
L’irrégularité du premier procès et l’acquittement du second sont reliés en une même chaîne institutionnelle.
Section 10
S’exposer pour obtenir la lumière
Paragraphes 36 à 40 · Zola assume la diffamation afin de provoquer un procès public où l’enquête pourra reprendre au grand jour.
Cette voix sort d’une machine. Patrick Levieux répond de l’interprétation.
Lecture arrêtée.En portant ces accusations, je n’ignore pas que je me mets sous le coup des articles 30 et 31 de la loi sur la presse du 29 juillet 1881, qui punit les délits de diffamation. Et c’est volontairement que je m’expose.
Quant aux gens que j’accuse, je ne les connais pas, je ne les ai jamais vus, je n’ai contre eux ni rancune ni haine. Ils ne sont pour moi que des entités, des esprits de malfaisance sociale. Et l’acte que j’accomplis ici n’est qu’un moyen révolutionnaire pour hâter l’explosion de la vérité et de la justice.
Je n’ai qu’une passion, celle de la lumière, au nom de l’humanité qui a tant souffert et qui a droit au bonheur. Ma protestation enflammée n’est que le cri de mon âme. Qu’on ose donc me traduire en cour d’assises et que l’enquête ait lieu au grand jour !
J’attends.
Veuillez agréer, monsieur le Président, l’assurance de mon profond respect.
Notes explicatives
- Diffamation
- Zola sait que ses accusations nominatives peuvent entraîner des poursuites selon la loi du 29 juillet 1881 sur la presse.
- Cour d’assises
- Le procès de Zola peut rendre publiques des pièces et des dépositions que l’affaire militaire a maintenues dans le secret.
- Lumière
- La métaphore associe publicité de l’enquête et connaissance du vrai. Elle répond au huis clos et à la pièce secrète.
- « J’attends »
- Deux mots isolés après une longue démonstration. Leur brièveté suspend la lettre et lance un défi aux autorités.
Questions de compréhension
Pourquoi Zola rappelle-t-il la loi sur la presse ?
Vérifier ma réponse
Il montre qu’il connaît le risque judiciaire et qu’il s’y expose volontairement.
Quel procès cherche-t-il à provoquer ?
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Son propre procès pour diffamation, qui permettra de remettre publiquement les faits en discussion.
Que dit-il de ses motifs personnels ?
Vérifier ma réponse
Il affirme ne pas agir par haine des personnes, mais au nom de la vérité, de la justice et de l’humanité.
Quel effet produit « J’attends » ?
Vérifier ma réponse
La formule brève montre qu’il assume les conséquences et place l’autorité devant l’obligation de répondre.
ÉMILE ZOLA
Source textuelle : Émile Zola, « J’accuse…! », L’Aurore, 13 janvier 1898.
Transcription reçue dans un EPUB exporté de Wikisource le 28 septembre 2026 ; identifiant de source : Wikisource, J’accuse…!. Métadonnées de l’EPUB : CC BY-SA 3.0 et GNU FDL. Le texte original de 1898 est dans le domaine public.
Les dix titres de section, les dessins, les légendes, les résumés, les notes et les questions sont des ajouts pédagogiques distincts du texte.
Les dix lectures audio sont produites par une voix de synthèse ElevenLabs. Patrick Levieux répond du choix d’interprétation et la Maison de leur intégration.