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Le saviez-vous ? · Première · Bac de français
Françoise de Graffigny, Lettres d'une Péruvienne (1747)
Parcours : « Un nouvel univers s'est offert à mes yeux »
Le parcours de l'œuvre · L'œuvre en trois minutes
Dans le journal du vendredi, le fait tient en quelques lignes : des auteurs ont corrigé la fin du roman pour marier l'héroïne. Ici, on entre dans le détail : qui a repris les pinceaux, quand, et ce que leurs retouches ont recouvert. L'original est accroché au mur, approche-toi.
Il arrive qu'un livre déplaise au point que ses lecteurs le récrivent. C'est exactement ce qui est arrivé aux Lettres d'une Péruvienne, et l'histoire est plus savoureuse qu'un scandale de théâtre : pendant un demi-siècle, des mains étrangères ont repeint le dénouement de Graffigny pour lui donner la fin qu'elle avait refusé d'écrire. Suivons l'affaire dans l'ordre : la toile d'origine, les retouches, et le musée qui a fini par trancher.
Dans un jardin, Zilia tend une main amicale à Déterville tout en gardant la clé de sa demeure.
Le roman paraît en 1747, sans nom d'auteur, et le succès est immédiat et considérable : il est réimprimé dès l'année de sa parution, contrefait, traduit, lu dans toute l'Europe. Derrière l'anonymat se tient une femme de cinquante-deux ans, Françoise de Graffigny, née à Nancy en 1695, arrivée tard à Paris après une vie difficile, et ce roman est le premier livre qu'elle publie. Trois ans plus tard, sa comédie Cénie triomphe à la Comédie-Française, et sa correspondance, immense, est aujourd'hui une source précieuse pour les historiens.
Au pied d’un autel inca, Zilia imagine les richesses pillées revenir vers ceux qui les ont perdues.
Ce qui a déplu tient au dernier tableau. Un roman du temps se terminait par une union, une retraite au couvent ou une mort ; Graffigny écarte les trois solutions et laisse son héroïne vivante, libre et satisfaite. Zilia refuse d'épouser le chevalier Déterville et choisit de vivre avec ses livres et son amitié pour lui. Regarde bien le détail de la touche finale, car tout est là : ce refus n'est pas un congé poliment tourné, c'est une invitation. « venez apprendre à connoître les plaisirs innocents & durables », lui écrit-elle dans la dernière lettre, avec l'orthographe du temps, avant de lui promettre « tout ce qui peut vous dédommager de l'amour » (dernière lettre). Le verbe est un impératif d'accueil : Zilia ne renvoie pas celui qui l'aime, elle lui propose une autre manière de vivre auprès d'elle, et de durer.
La réaction ne s'est pas fait attendre. Dès 1748 paraît une Suite des Lettres d'une Péruvienne en sept lettres, que Graffigny elle-même attribuait au chevalier de Mouhy. En 1758, Ignace Hugary de Lamarche-Courmont publie des Lettres d'Aza, trente-cinq lettres qui donnent enfin la parole au prince silencieux et se présentent comme la conclusion du roman. En 1797 encore, cinquante ans après l'original, Morel de Vindé ajoute une suite en quinze lettres à une nouvelle édition. La scène s'en mêle aussi : un opéra-comique, La Péruvienne, est créé à Paris en 1754, et Goldoni donne à Venise, en 1755, une Peruviana en vers, si mal reçue qu'elle ne fut jouée qu'une seule fois.
L'épisode le plus révélateur concerne les Lettres d'Aza. Ce prolongement eut un tel succès qu'il fut régulièrement joint aux réimpressions du roman, et le plus souvent présenté comme écrit par Graffigny elle-même. Mesure ce que cela signifie : pendant des décennies, des lecteurs ont acheté les Lettres d'une Péruvienne avec, cousue à la fin, une conclusion apocryphe portant en pratique la signature de l'autrice. Le tableau circulait avec sa retouche, et le cartel attribuait le tout au même pinceau.
Dans une salle éclairée, Zilia transforme le palais en cabinet d’étude couvert de livres, de cartes et de quipos.
Toutes ces continuations poursuivent le même but : prolonger l'histoire pour la conclure par le mariage que Graffigny avait refusé d'écrire. Leurs auteurs transforment l'invitation en fiançailles, et le roman perd aussitôt ce qui faisait sa nouveauté : une héroïne qui, ayant tout perdu et tout appris, décide seule de sa propre vie et donne à l'amitié la place que le mariage occupait d'ordinaire dans les romans du temps. En repeignant la dernière scène, les continuateurs prouvaient sans le vouloir qu'ils avaient parfaitement compris l'original : c'est bien ce refus-là qui les dérangeait.
Seule devant la fenêtre ouverte, Zilia affirme son existence entre une lettre achevée et un soleil levant.
Graffigny, de son côté, a retouché sa propre toile, mais à sa manière : l'édition de 1752 ajoute une introduction historique consacrée aux Incas et trois lettres nouvelles, en récrit une quatrième, et durcit la critique plutôt qu'elle ne l'adoucit. On le sait par un fait bien documenté : en 1751, le jeune Turgot lui avait demandé par lettre d'atténuer ses critiques envers les Français, et elle n'en a rien fait. Le temps a ensuite rendu son verdict : les continuations sont restées des curiosités d'érudits, tandis que le roman de Graffigny est revenu dans les éditions modernes et dans les programmes, où l'on étudie précisément la fin que ses contemporains voulaient corriger.
Cette histoire de réception est un argument tout trouvé pour ta copie, et elle sert directement le parcours « Un nouvel univers s'est offert à mes yeux » : si tant de lecteurs ont voulu refermer l'univers que Zilia s'ouvrait, c'est que ce dénouement inventait réellement quelque chose. En dissertation, le succès des suites prouve mieux qu'aucun commentaire la hardiesse du refus final ; cite une date, 1748 pour la première suite, et l'essentiel est établi. Tu peux même retourner l'argument avec élégance : la meilleure lecture critique du roman, ce sont ses correcteurs anonymes qui l'ont faite, en montrant du doigt ce qu'ils s'empressaient d'effacer.
Retiens la scène du musée : des visiteurs mécontents, des repeints successifs, et une toile d'origine qui les a tous traversés. Les retouches ont fait leur temps ; l'original, lui, est toujours accroché, et c'est devant lui qu'on te donnera rendez-vous en juin.