Les mots de la leçon, et ceux du bac
| ce que tu vois | le mot du bac |
|---|---|
| la pierre | la proposition |
| le mortier | la conjonction de coordination |
| le crochet | le mot subordonnant |
| poser | la juxtaposition |
| coller | la coordination |
| emboîter | la subordination |
Éprouvée sur le cas difficile — la petite pierre glissée à l’intérieur d’une grosse, qui se retrouve donc des deux côtés : « Le livre que tu lis est à moi. » L’image tient et explique l’emboîtement mieux que la règle.
Assieds-toi. Ce ne sera pas long, et après tu sauras faire.
On va parler des phrases qui sont trop longues. Tu sais, celles où tu te perds au milieu, et où ton professeur écrit « lourd » dans la marge sans t’expliquer pourquoi. Moi je vais t’expliquer pourquoi. Et tu verras, ce n’est pas compliqué du tout : il n’y a que trois façons de faire, et je les connais depuis plus longtemps que toi.
1 · Le mur de mon père
Mon père était maçon. Quand j’étais petite, je m’asseyais pour le regarder monter un mur, et j’ai fini par comprendre qu’il ne savait faire que trois choses. Trois. Toute sa vie.
Il posait. Il prenait une pierre, il la mettait à côté de l’autre, et il ne mettait rien entre les deux. Ça tenait parce que les pierres étaient lourdes et bien taillées, un point c’est tout.
Il collait. Il prenait sa truelle, il mettait du mortier entre les deux pierres, et il appuyait. Et il me disait toujours la même chose : « le mortier, ce n’est pas que de la colle, ma petite, c’est ce qui dit pourquoi les deux pierres sont ensemble. » Je n’ai pas compris tout de suite. Toi non plus tu ne comprends pas encore. Ça viendra dans cinq minutes.
Et il emboîtait. Il prenait son burin, il creusait un trou dans la grosse pierre, et il taillait une petite pierre juste à la forme du trou. La petite entrait dans la grosse. Elle n’était plus à côté : elle était dedans. Et si tu la retirais, il restait un trou dans le mur.
Poser. Coller. Emboîter. Ton père à toi ne fait peut-être pas de murs, mais ta langue, elle, fait exactement ça avec les phrases. Rien d’autre. Jamais.
2 · Les pierres, qu’on appelle des propositions
Une phrase longue, c’est un petit mur. Les blocs dont il est fait, moi je les appelle des pierres — et le monsieur qui corrigera ta copie les appelle des propositions. C’est la même chose, dite deux fois. Retiens les deux mots : tu auras besoin du sien le jour de l’épreuve.
Et chaque pierre a une pièce d’identité : un verbe dont on peut dire qui le fait et quand. Celui-là s’appelle un verbe conjugué.
« se blesse » — qui ? il. Quand ? maintenant. C’est un verbe conjugué. Il y a une pierre. « sentir » — qui ? on ne sait pas. Quand ? on ne sait pas. Pas de pierre. « en tombant » — personne, aucun moment. Pas de pierre.
C’est pour ça que dans « il choisit de sentir la douleur », il n’y a qu’une seule pierre. Tu vois deux verbes passer, mais un seul a quelqu’un qui le fait.
Pas de verbe conjugué, pas de proposition. Répète-la-moi. Elle est en langage de dragon, celle-là, et elle te sauvera plus d’une fois.
3 · Les joints, ou : où le mur se coupe
Tu ne vas pas couper ta phrase au hasard, tout de même. Les endroits où on coupe sont visibles. Mon père appelait ça les joints. Il y en a de trois sortes.
Un signe de ponctuation — une virgule, un point-virgule, deux points. Un des sept mots de mortier — mais, ou, et, donc, or, ni, car. Sept. Pas un de plus, et je les ai comptés toute ma vie. Un crochet — que, qui, quand, dont, où, si, comme, parce que, pour que.
Tu coupes juste avant le joint.
Et maintenant, écoute bien, parce que c’est le plus beau de l’affaire : le joint qui te dit où couper te dit en même temps comment les deux pierres tiennent.
Une ponctuation, sans aucun mot ? Les pierres sont posées : c’est la juxtaposition. Un des sept mots ? Elles sont collées : c’est la coordination, et ces sept mots s’appellent des conjonctions de coordination. Un crochet ? La pierre qui suit est emboîtée dans l’autre : c’est la subordination, et le crochet s’appelle un mot subordonnant.
Tu n’as pas deux leçons à apprendre, mon petit. Tu n’en as qu’une. Le geste qui découpe est celui qui explique.
4 · On vérifie toujours
Mon père vérifiait son mur au fil à plomb, même quand il était sûr de lui. Surtout quand il était sûr de lui.
Chaque part que tu as découpée doit contenir un verbe conjugué, et un seul.
Un seul : parfait. C’est une pierre, c’est une proposition. Deux : tu as sauté un joint. Reprends, il est là, tu ne l’as pas vu. Aucun : ce n’est pas une pierre du tout. C’est un renseignement accroché à sa voisine — tu le lui rends, et tu n’y penses plus.
Ce dernier cas, celui de la part sans verbe, c’est le piège préféré de l’examinateur. Je te le montre tout de suite, parce que je préfère que tu tombes dedans avec moi plutôt que tout seul le jour de l’épreuve.
5 · On le fait ensemble
Voilà ta phrase. C’est Lancelot, il va traverser une rivière sur un pont qui est une lame d’épée. À mains nues. Ne me demande pas pourquoi, il est amoureux.
« Au prix de la grande douleur qu’on lui a préparée, il passe outre, dans une grande détresse : il se blesse les mains, les genoux et les pieds. » (v. 3110-3112)
Je cherche mes joints. Il y a le crochet qu’. Il y a la virgule après préparée. Il y a les deux points. Trois joints, je coupe trois fois :
① Au prix de la grande douleur ② qu’on lui a préparée ③ il passe outre, dans une grande détresse ④ il se blesse les mains, les genoux et les pieds
Maintenant le fil à plomb.
① — Au prix de la grande douleur. Je cherche… il n’y a pas de verbe. Personne ne fait rien, à aucun moment. Donc ce n’est pas une proposition. Je la rends à sa voisine : elle sert à nous dire à quel prix il passe.
② — qu’on lui a préparée. Le verbe est a préparée, c’est on qui le fait. Une proposition.
③ — il passe outre, dans une grande détresse. Le verbe est passe, c’est il. Une proposition.
④ — il se blesse les mains, les genoux et les pieds. Le verbe est se blesse, c’est il. Une proposition.
Trois propositions. Et je n’ai rien deviné : j’ai coupé aux joints, j’ai compté les verbes.
Et je sais déjà comment elles tiennent, sans travailler davantage. Devant ② j’avais coupé sur un crochet : elle est emboîtée, elle est subordonnée, et elle sert à dire de quelle douleur on parle — pas n’importe laquelle, celle qu’on lui a préparée. Entre ③ et ④ j’avais coupé sur des deux points, et il n’y avait aucun mot : elles sont simplement posées l’une contre l’autre. Juxtaposées.
6 · Et alors ? — la question qui rapporte
Découper, c’est la moitié du travail. L’autre moitié, c’est de dire ce que ça change.
Regarde entre ③ et ④. Chrétien pouvait écrire « il passe outre si bien qu’il se blesse ». Ça se disait très bien. Il ne l’a pas fait. Il a mis deux points, et rien d’autre. D’un côté le courage, de l’autre le compte des plaies, et rien entre les deux pour amortir.
Et tu sais pourquoi c’est beau ? Parce que sous le pont, il n’y a rien non plus. Lancelot avance sur une lame au-dessus du vide, sans rien pour le retenir — et Chrétien n’a rien mis entre ses deux propositions non plus. Le lecteur passe de l’une à l’autre tout seul, sans appui, exactement comme lui.
La phrase est bâtie comme le pont. Si tu dis ça le jour de l’oral, ma parole, le vieux dragon lèvera les yeux de sa feuille.
7 · Les trois bêtises à ne pas faire
Tu comptes tous les verbes. Non : seulement ceux qui ont quelqu’un et un moment. « Sentir », « en tombant » — laisse-les tranquilles.
Tu prends « puis », « alors », « pourtant » pour du mortier. Ce n’en est pas, il n’y a que sept mots de mortier. Et tu peux le vérifier sans me croire : le vrai mortier est coincé entre les deux pierres, il ne peut pas bouger. — « Il sort pourtant » se dit. « Il sort mais » ne se dit pas. Dis-les à voix haute, ton oreille tranchera mieux que moi.
Tu nommes, et tu t’arrêtes. Écrire « juxtaposition » et poser son stylo, c’est la moitié de la note. Le correcteur attend la suite : et alors ?
Au guichet
Tu comprends dans ta langue. Tu réponds dans la sienne. Ce n’est pas de l’hypocrisie : c’est une langue de métier, et tu viens de l’apprendre sans t’en rendre compte.
Un morceau se dit une PROPOSITION ; le verbe qui compte se dit un verbe CONJUGUÉ ; une phrase à plusieurs propositions est une phrase COMPLEXE.
Poser se dit JUXTAPOSITION. Coller se dit COORDINATION, par une conjonction de coordination. Emboîter se dit SUBORDINATION : la proposition subordonnée est incluse dans une proposition principale et y occupe une fonction.
Parmi les subordonnées : la relative complète un nom (leçon ③) · la conjonctive complétive complète un verbe · la conjonctive circonstancielle donne une circonstance (leçon ④).
Ta réponse, en deux minutes, mot pour mot :
« Cette phrase est complexe : elle comporte trois verbes conjugués, donc trois propositions. ‹ qu’on lui a préparée › est une proposition subordonnée relative, introduite par le pronom relatif ‹ que ›, dont l’antécédent est ‹ la grande douleur ›. Les deux propositions suivantes sont juxtaposées par les deux-points. L’absence de lien logique laisse au lecteur le soin de mesurer lui-même le prix du passage. »
Si tu ne retiens qu’une chose : poser, coller, emboîter. Et si tu en retiens deux : quand un écrivain ne met rien entre deux propositions, ce n’est pas qu’il a oublié. C’est qu’il te fait confiance.
Source de la citation, ouverte et lue le 11 août 2026 : Le Chevalier de la charrette, texte intégral et traduction — vers 3098-3101.