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Texte intégral · ancien français et traduction en regard
Lancelot
ou le Chevalier de la charrette
Chrétien de Troyes, roman en vers achevé par Godefroi de Leigni
L'essentiel
Le roman, dans sa langue et dans la nôtre
Le texte original est présenté en regard d'une traduction nouvelle, section par section. Chaque vers porte une ancre pour le citer précisément, et les notes savantes restent repliées au bas de chaque section. L'index des 96 sections t'accompagne pendant toute la lecture.
Note
1. Le texte de base
La présente traduction a été établie sur le texte en ancien français que porte l’édition bilingue de poche, texte conforme pour l’essentiel à la copie dite de Guiot (Paris, BnF, fr. 794), copiée vers 1235 en Champagne, qui sert de manuscrit de base à la plupart des éditions modernes du roman, de Mario Roques (CFMA, 1958) à Foulet et Uitti (1989) et à Charles Méla (1992). Ce choix n’est pas neutre : Guiot est un copiste interventionniste, dont les leçons divergent parfois de la branche représentée par les autres témoins ; mais il offre l’état du texte que la tradition scolaire et savante française a consacré, celui-là même sur lequel travaillent les élèves qui disposent de l’édition bilingue. Nous n’avons pas fait œuvre d’éditeur : là où notre source numérisée était saine, nous l’avons suivie ; là où elle était corrompue, nous avons corrigé d’après le sens et, pour l’épilogue, d’après la vulgate du roman, en le signalant.
La numérotation des vers est celle des éditions courantes du texte de Guiot, avec les légers flottements que le lecteur connaît d’une édition à l’autre. Le roman compte 7 112 vers, tous donnés ici. Deux numéros seulement, 2159 et 5894, sont enjambés par la numérotation marginale de l’édition, qui compte cinq vers là où quatre lignes sont imprimées : le texte y est continu, rien n’y manque, et la note au vers concerné le rappelle.
2. Le parti de la prose
Chrétien écrit en octosyllabes à rimes plates, le vers narratif par excellence du douzième siècle, dont l’allure est si régulière qu’elle s’entend à peine et si souple qu’elle porte aussi bien le dialogue vif que la description et le monologue lyrique. Toutes les traductions françaises modernes du roman ont renoncé à le rendre en vers, et la nôtre ne fait pas exception. Les raisons sont connues : l’octosyllabe français moderne, associé depuis La Fontaine et le vers de circonstance à la légèreté, trahirait le registre ; la rime plate, sur sept mille vers, produirait un effet de comptine que l’original n’a pas ; et la contrainte métrique obligerait à des chevilles plus infidèles que la prose la plus libre.
Notre prose cherche cependant à garder deux propriétés du vers de Chrétien. D’abord son rythme binaire : l’octosyllabe va très souvent par couples, et la phrase de Chrétien avance par membres brefs, parallèles ou antithétiques. Nous avons conservé ces balancements chaque fois que le français moderne le supportait : « j’étais au sommet, me voici au creux ; j’avais le bien, j’ai le mal » (v. 6471-6472). Ensuite ses formules : les sentences, les proverbes, les répliques qui font mouche sont traduits en phrases closes, détachables, telles que le texte les donne, car elles étaient faites pour être retenues.
3. Registre et lexique
Le principe directeur a été le suivant : moderniser la syntaxe, conserver le monde. La phrase est celle du français d’aujourd’hui, sans archaïsme de pacotille (nul « moult », nul « icelui ») ; mais les realia et les institutions gardent leur nom propre, parce que les traduire serait les dissoudre. Nous écrivons donc vavasseur, sénéchal, bretèche, haubert, ventaille, heaume, destrier, palefroi, écu, gonfanon, prime, none, vêpres : ces mots sont définis en note à leur première occurrence, et c’est précisément l’office de l’apparat que de dispenser la traduction de les affadir.
Trois familles lexicales demandaient un traitement raisonné.
Le vocabulaire féodal de l’amour, d’abord. Chrétien pense la relation amoureuse dans les catégories du droit vassalique : comandemant, servise, guerredon, merci, covant, otroi, congié. Nous avons systématiquement gardé la couleur juridique : commandement, service, récompense (ou guerredon en note), merci, promesse ou convention, congé. Traduire merci par « pitié » partout serait effacer le fait capital que la merci est d’abord une grâce que le vainqueur ou la dame accorde en souverain ; nous écrivons « merci » dans les scènes de reddition et de prière amoureuse, et « pitié » quand le texte dit pitié.
Les personnifications, ensuite. Amors, Reisons, Malvestiez, Proesce, Peresce, Largece, Pitiez, Fortune, Morz sont des agents du récit, non des abstractions décoratives : elles commandent, prêtent, enferment, guettent. Nous leur avons conservé la majuscule et la construction personnelle (« Amour le fait demeurer tout entier en un seul lieu », v. 1232-1233 ; « Raison enferme et lie ce cœur fou », v. 6846), là où plusieurs traductions modernes tendent à les diluer en substantifs abstraits.
L’alternance du tu et du vous, enfin. Elle n’est pas flottante chez Chrétien : elle est un instrument. Méléagant tutoie Arthur dès sa première phrase (v. 55), et ce tutoiement est une gifle ; le prétendant du pré tutoie la demoiselle qu’il convoite ; la demoiselle à la mule tutoie Lancelot en suppliante exaltée ; les amants, eux, se vouvoient jusque dans le lit. Nous avons reproduit l’alternance du texte vers par vers, sans la régulariser.
4. Syntaxe, temps, narrateur
La parataxe de Chrétien, cette manière d’aligner les propositions sans les subordonner, fait partie du sens : elle donne aux scènes de violence leur sécheresse (« il est tombé mort, c’en est fait de lui », v. 7089) et aux dénouements leur froideur de constat. Nous l’avons gardée partout où elle porte, en réservant la subordination aux passages d’analyse où Chrétien lui-même construit de longues périodes casuistiques.
L’ancien français passe sans prévenir du passé au présent de narration, parfois dans la même phrase. Le français moderne tolère mal ce mélange à échelle si courte ; nous avons lissé par séquences, en conservant le présent là où il crée l’effet de direct (combats, entrées en scène) et le passé là où le récit prend du champ.
Le narrateur de Chrétien intervient, interpelle, feint de ne pas savoir, refuse de dire. Ces interventions sont traduites intégralement, y compris les plus déconcertantes pour le goût moderne : le « vous qui en avez fait autant » de la fausse fatigue (v. 4551), la réticence solennelle sur la nuit d’amour (v. 4680-4684), la promesse différée au sujet de la sœur de Méléagant (v. 6242-6251). Elles sont la signature de l’auteur.
5. La présente traduction et ses devancières
Le roman a été plusieurs fois traduit en français moderne, et chaque version a son économie propre. Sans prétendre à un examen exhaustif, on peut situer la nôtre par rapport à quatre repères.
La traduction de Jean Frappier (1962) reste un modèle de prose académique : période ample, vocabulaire choisi, tendance à l’ennoblissement ; elle date par son registre soutenu uniforme, qui gomme les ruptures de ton de l’original. Celle de Charles Méla (Lettres gothiques, 1992) prend le parti inverse d’un littéralisme serré, jusqu’au calque syntaxique, précieux pour le travail philologique mais d’une lecture parfois rugueuse. La version procurée par l’équipe de Daniel Poirion pour la Pléiade (1994) tient un moyen terme d’une grande sûreté. Enfin la traduction de Jean-Claude Aubailly pour l’édition bilingue de poche (1991), destinée d’abord aux étudiants, privilégie la fluidité et l’explicitation : elle dénoue volontiers la parataxe, éclaire les ellipses, et son vis-à-vis avec l’original lui permet cette liberté.
Notre traduction se veut plus proche de Méla pour la fidélité aux images et aux constructions, plus proche d’Aubailly pour la lisibilité de la phrase, et elle s’écarte des deux sur un point de méthode : l’annotation, chez nous, prend en charge tout ce que la traduction refuse d’expliciter. Trois exemples de détail, sur des passages que l’usage scolaire a consacrés, feront voir la nuance.
Au vers 26 du prologue, la comtesse fournit à Chrétien matiere et san. La traduction courante de l’édition bilingue rend san par « esprit » ; nous traduisons « la matière et le sens », parce que san désigne ici, selon l’exégèse dominante depuis les travaux sur la poétique de Chrétien, l’orientation signifiante imposée au sujet, son interprétation directrice, et que « sens » garde au terme sa valeur technique (voir la note au v. 26).
Au vers 4697, li cors s’an vet, li cuers sejorne est rendu dans la version courante par la formule, devenue proverbiale chez les élèves, « le corps s’en va ; le cœur reste ». Nous traduisons « le corps s’en va, le cœur séjourne » : sejorner, c’est demeurer en un lieu comme on y fait étape, et le verbe dit que le cœur a élu domicile, non qu’il est oublié derrière.
Au vers 5645 enfin, l’ordre de la reine, au noauz, est rendu par toutes les traductions modernes, la nôtre comprise, par « au plus mal » : la formule est juste et l’usage l’a fixée ; mais elle sacrifie nécessairement le jeu onomastique entre l’adverbe noauz et le nom du tournoi de Noauz, que seule la note peut restituer (voir la note au v. 5645).
6. Principes de l’annotation
Les notes s’adressent à l’esprit curieux et exigeant : elles ne supposent rien d’autre que le goût d’y regarder de près, et donnent en passant les rudiments d’ancien français dont elles ont besoin. Elles sont de quatre ordres, librement mêlés : notes de langue (lexique, étymologie, syntaxe), notes de civilisation (realia, institutions, droit), notes de traduction (justification d’un parti, écart avec les versions existantes), notes d’interprétation (structure, sources, fortune critique). Les références savantes sont données en style abrégé ; on rappelle une fois pour toutes que la catégorie même d’« amour courtois » fut forgée par Gaston Paris en 1883 dans son étude de ce roman précisément (Romania, XII), ce qui suffit à mesurer la place du Chevalier de la charrette dans l’histoire des idées littéraires.
Dans l’édition complète, le texte en ancien français et la traduction se font face, et chaque note est imprimée au bas de la page où tombe le vers concerné, conformément à l’usage des belles éditions.
Le texte en regard
Prologue vers 1 à 29
Puisque ma dame de Champagne veut que j'entreprenne un roman, je m'y mettrai bien volontiers, en homme qui lui appartient tout entier pour tout ce qu'il peut faire en ce monde, et sans y mêler la moindre flatterie.
Un autre, à ma place, aurait voulu s'y prendre autrement, et glisser un compliment. Il aurait dit, et j'en aurais témoigné, qu'elle est la dame qui l'emporte sur toutes celles qui vivent aujourd'hui, comme le souffle du vent l'emporte sur l'air immobile de mai ou d'avril.
Ma foi, je ne suis pas de ceux qui flattent leur dame. Irai-je dire : « Autant une gemme vaut de perles et de sardoines, autant la comtesse vaut de reines » ? Certes non, je n'en dirai rien, et pourtant c'est vrai, malgré moi.
Voici tout ce que je dirai : son commandement fait plus pour cette œuvre que mon intelligence et que ma peine. Du Chevalier de la charrette, la comtesse fournit la matière et le sens, et lui se charge de l'ouvrage, n'y mettant guère que son travail et son application. Sur ce, il commence son récit.
Notes (4)
- v. 1-29 le prologue. Seul prologue de Chrétien où l'auteur déclare écrire sur commande et désavoue par avance la responsabilité du propos. La critique y a lu tour à tour une dédicace convenue, une précaution ironique envers un sujet adultère, ou la clef d'un roman écrit à contre-cœur, ce que l'abandon final à Godefroi de Leigni (v. 7098 sqq.) semblerait confirmer. Le débat reste ouvert.
- v. 21 comandemanz. Le « commandement » de la comtesse annonce lexicalement le « commandement d'Amour » de l'épisode de la charrette (v. 375 sqq.) : l'auteur obéit à sa dame comme l'amant obéira à la sienne. L'écho est certainement voulu ; la traduction conserve le même mot aux deux endroits
- v. 26 matiere et san. Couple technique de la poétique de Chrétien : la matiere est le donné narratif, le san l'orientation signifiante qu'on lui imprime (interprétation défendue notamment par D. Kelly, « Sens and Conjointure in the Chevalier de la Charrette », 1966). Nous traduisons « la matière et le sens » ; la version bilingue courante porte « la matière et l'esprit », qui tire san vers l'ingenium. L'enjeu n'est pas mince : si le san* est fourni par Marie de Champagne, l'idéologie amoureuse du roman est déclarée d'emprunt.
- v. 28-29 painne et antancion. « Son travail et son application » : Chrétien se réserve la seule exécution. Comparer le prologue d'Erec et Enide, où il revendique au contraire la molt bele conjointure* : d'un roman à l'autre, la répartition des mérites s'inverse.
Ouverture vers 30 à 60
Il raconte qu'à une Ascension le roi Arthur avait tenu cour, riche et belle autant qu'il lui plut, aussi riche qu'il convient à un roi. Le repas fini, le roi ne quitta pas ses compagnons. La salle était pleine de barons, la reine était avec eux, et il y avait là, à ce qu'il me semble, mainte belle dame courtoise, sachant parler en langue française. Keu, qui avait servi aux tables, mangeait avec les connétables.
Comme Keu était assis à table, voici que survient un chevalier, paré de tout son équipage, armé de toutes ses armes. En tel arroi, le chevalier vint jusque devant le roi, sans que personne y prenne garde, et il ne le salua pas. Il lui dit :
« Roi Arthur, je tiens en prison des chevaliers, des dames et des demoiselles de ta terre et de ta maison. Mais si je t'en parle, ce n'est pas pour t'annoncer que je te les rendrai. Je veux plutôt te dire et te faire savoir que tu n'as ni la force ni les biens qui te permettraient de les récupérer. Sache-le bien : tu mourras sans avoir jamais pu leur porter secours. »
Notes (2)
- v. 30 sqq. l'Ascension. La cour plénière aux grandes fêtes liturgiques est un topos du roman arthurien ; l'Ascension, fête de l'élévation, n'est peut-être pas choisie au hasard pour un récit qui montera l'amant « de si bas si haut ». [AUTRE VERSION, non retenue ici : « cort molt riche a Chamaalot » — c'est la première fois, dans toute la littérature, que le nom de Camelot est écrit.]
- v. 55 le tutoiement de Méléagant. Tu n'as ni la puissance... : l'agresseur tutoie le roi devant sa cour. L'ancien français distingue fortement tu et vous en contexte curial ; ce tutoiement liminaire est une insolence calculée, que la traduction conserve. Et l'insolence est bien un calcul : devant son propre père, jusque dans la fureur, Méléagant continue de vouvoyer (« Est ce songes ou vos resvez », v. 6343 ; « Pere, se Dex vos saut », v. 6256), tandis que c'est Bademagu qui tutoie son fils pour le réprimander (v. 3196 sqq., v. 6305 sqq., « nule rien an toi ne voi », v. 6354). Méléagant sait donc vouvoyer, et choisit de ne pas le faire devant Arthur.
Le défi lancé à la cour vers 61 à 81
Le roi lui répond qu'il lui faut bien endurer ce qu'il ne peut amender, mais que cela lui pèse durement. Le chevalier fait alors mine de repartir : il tourne le dos, quitte le roi et traverse la salle. Mais il ne descend pas les marches ; il s'arrête au seuil et lance de là :
« Roi, s'il y a à ta cour ne serait-ce qu'un chevalier en qui tu aies assez de confiance pour oser lui remettre la reine, afin qu'il la mène dans ce bois, derrière moi, là où je m'en vais, je l'y attendrai. Et je prends cet engagement : je te rendrai tous les captifs qui sont retenus dans ma terre, s'il peut me la disputer et la conquérir, et s'il parvient à la ramener. »
Ils furent nombreux, au palais, à entendre ces mots, et toute la cour en fut bouleversée.
Le chantage de Keu vers 82 à 113
La nouvelle parvint à Keu, qui mangeait avec les serviteurs. Il laisse le repas, vient tout droit au roi et lui parle comme un homme en colère :
« Roi, je t'ai servi de bon cœur, en toute bonne foi, loyalement. Maintenant je prends congé : je m'en irai, et jamais plus je ne te servirai. Je n'ai ni volonté ni désir de te servir désormais. »
Le roi souffre de ce qu'il entend, et dès qu'il se sent en état de répondre, il lui demande :
« Parlez-vous sérieusement, ou par plaisanterie ?
— Beau sire roi, répond Keu, je n'ai que faire de plaisanter. Je prends congé tout à fait sérieusement. Je ne vous réclame ni récompense ni salaire pour mon service : ma décision est prise, je m'en vais sans délai.
— Est-ce colère ou dépit, dit le roi, qui vous fait vouloir partir ? Sénéchal, restez à la cour, comme vous l'avez toujours fait, et sachez-le bien : il n'est rien en ce monde que je ne vous donne sur-le-champ pour que vous restiez.
— Sire, dit-il, inutile. Je n'accepterais pas, chaque jour, un plein setier d'or fin. »
La reine aux pieds de Keu vers 114 à 159
Voilà le roi au désespoir. Il est allé trouver la reine :
« Dame, savez-vous ce que le sénéchal exige de moi ? Il demande congé et dit qu'il ne restera plus à ma cour, et je ne sais pourquoi. Ce qu'il refuse de faire pour moi, il le fera aussitôt à votre prière. Allez le voir, ma dame chère ; puisqu'il ne daigne pas rester pour moi, priez-le de rester pour vous, et jetez-vous à ses pieds s'il le faut : je ne connaîtrais plus jamais la joie si je perdais sa compagnie. »
Le roi envoie la reine au sénéchal. Elle le trouva parmi les autres et, venue devant lui :
« Keu, sachez-le sans détour, je suis profondément contrariée de ce que l'on m'a rapporté de vous. On m’a conté, et j’en suis toute peinée, que vous voulez quitter le roi : d’où cela vous vient-il, et de quel cœur ? Je ne vous tiens plus pour sage ni pour courtois, comme j’en avais coutume. Je veux vous prier de rester : Keu, restez, je vous en prie !
— Dame, dit-il, grand merci, mais je ne resterai pas. »
La reine le prie encore, et tous les chevaliers avec elle, en masse. Keu lui répond qu'elle se fatigue pour une chose qui n'en vaut pas la peine. Alors la reine, de toute sa hauteur, se laisse tomber à ses pieds. Keu la supplie de se relever ; elle répond qu'elle n'en fera rien : jamais elle ne se relèvera tant qu'il n'aura pas accordé ce qu'elle veut.
Keu lui a alors promis de rester, à une condition : que le roi lui accorde d'avance ce qu'il va demander, et qu'elle-même l'accorde aussi.
« Keu, dit-elle, quoi que ce soit, lui et moi nous l'accorderons. Venez, et n'ayez aucune crainte : c'est à ce prix que vous restez. »
Notes (1)
- v. 154 sqq. le don contraignant. Institution narrative d'origine folklorique, étudiée par J. Frappier sous ce nom : le roi promet un don avant d'en connaître le contenu et se trouve lié par sa parole. Le motif structure aussi la scène des demoiselles de Noauz (v. 5389 sqq.), où Arthur promet de même « avant de connaître leur volonté » : la royauté arthurienne est deux fois piégée par sa propre libéralité.
Le don arraché vers 160 à 196
Keu s'en va avec la reine, et ils sont venus devant le roi.
« Sire, dit la reine, j'ai retenu Keu, à grand-peine. Mais je vous le remets sous cet engagement : vous ferez ce qu'il dira. »
Le roi en soupira de joie et dit qu'il exécutera son commandement, quoi qu'il demande.
« Sire, dit Keu, sachez maintenant ce que je veux, et quel est le don que vous m'avez garanti. Je m'estime bien heureux de l'obtenir, par votre grâce : la reine, que voici, vous me l'avez accordée ; je l'emmène, et nous irons rejoindre le chevalier qui nous attend dans la forêt. »
Le roi en souffre, mais il l'en investit, car jamais il ne s'est dédit de rien. Mais il le fit dans la colère et la douleur, et cela parut bien sur son visage. La reine en fut elle aussi accablée, et par toute la maison on dit que c'était orgueil, outrage et déraison, ce que Keu avait demandé et obtenu.
Le roi a pris la reine par la main et lui a dit :
« Dame, sans qu'il y ait à discuter, il vous faut partir avec Keu. »
Et Keu : « Confiez-la-moi, et ne craignez rien : je la ramènerai saine et sauve, et tout heureuse. »
Le roi la lui confie, et lui l'emmène.
Le départ vers 197 à 260
Derrière eux deux, tous sortent, et il n'en est pas un seul qui n'en soit affligé. Sachez que le sénéchal fut armé de pied en cap ; son cheval fut amené au milieu de la cour, et à côté un palefroi, comme il convient à une reine. La reine vient au palefroi, qui n'était ni rétif ni tirant sur le mors ; elle monte, et dit à voix basse, pour qu'on ne l'entende pas :
« Ah ! ami, si vous le saviez, jamais, je crois, vous ne laisseriez Keu m'emmener un seul pas. »
Elle crut l'avoir dit tout bas, mais le comte Guinable l'entendit, qui se tenait près d'elle au moment où elle montait.
Au départ, tous ceux et toutes celles qui la virent menèrent un deuil aussi grand que si elle gisait morte en bière : nul ne croit qu'elle revienne jamais, de toute sa vie. Le sénéchal, dans son insolence, l'emmène là où l'autre l'attend.
Personne pourtant ne s'en affligea au point d'entreprendre de les suivre, jusqu'à ce que monseigneur Gauvain dît au roi son oncle, devant tous :
« Sire, vous avez agi en grand enfant, et je m’en étonne fort ; mais, si vous en croyez mon conseil, tant qu’ils sont encore si près, vous et moi irions à leur suite, avec ceux qui voudront venir. Pour moi, je ne pourrais me retenir d'y aller sur l'heure. Il ne serait pas convenable que nous n'allions pas derrière eux, au moins jusqu'à savoir ce que deviendra la reine et comment Keu se comportera.
— Allons-y, beau neveu, fait le roi. Voilà des paroles courtoises. Et puisque vous prenez l'affaire en main, commandez qu'on sorte les chevaux, qu'on leur mette freins et selles, et qu'il ne reste plus qu'à monter. »
Déjà les chevaux sont amenés, équipés et sellés. Le roi monte le tout premier, puis monseigneur Gauvain, puis tous les autres à qui mieux mieux : chacun voulait être de la compagnie, et chacun y va à sa guise, les uns en armes, beaucoup sans armes. Monseigneur Gauvain était armé, et il fit mener en dextre, par deux écuyers, deux destriers. Et comme ils approchaient, ils virent sortir de la forêt le cheval de Keu, et le reconnurent, et virent que les rênes...
Notes (1)
- v. 225 vos avez agi en anfant. Le reproche de Gauvain au roi inverse la hiérarchie vassalique : le neveu fait la leçon à l'oncle et suzerain. La faillite du pouvoir légitime, posée dès l'ouverture, crée le vide que l'amant viendra remplir
Le cheval sans cavalier et le chevalier inconnu vers 261 à 303
... les rênes du frein rompues toutes deux. Le cheval revenait tout seul, l'étrivière teinte de sang, et l'arçon arrière de la selle brisé, en morceaux. Il n'y a personne qui n'en soit consterné, et l'un pousse l'autre du coude en se faisant signe.
Bien loin devant toute la troupe chevauchait monseigneur Gauvain ; il ne tarda guère à voir venir, au pas, un chevalier monté sur un cheval fourbu, épuisé, pantelant et couvert de sueur. Le chevalier salua monseigneur Gauvain le premier, et monseigneur Gauvain lui rendit son salut. Le chevalier, qui avait reconnu Gauvain, s'arrêta et dit :
« Sire, vous voyez bien que mon cheval est trempé de sueur et hors d'état de servir. Et je crois que ces deux destriers sont à vous : je vous prierais, avec promesse de vous rendre le service et de vous en payer le prix, de me prêter ou de me donner l'un ou l'autre, celui que vous voudrez. »
Gauvain lui laisse prendre celui des deux qu'il préfère. Mais l'autre, dans le grand besoin où il était, n'alla pas chercher le meilleur, ni le plus beau, ni le plus grand : il sauta sur celui qui se trouvait le plus près de lui, et l'a lancé aussitôt. Et celui qu'il venait de quitter tombe mort : il l'avait, ce jour-là, tant fatigué, éreinté et surmené.
Sans un mot de plus, le chevalier s'en va, piquant des deux à travers la forêt, et monseigneur Gauvain le suit et le chasse avec ardeur, jusqu'au moment où il eut dévalé une colline.
Les traces du combat, puis la charrette vers 304 à 344
Et quand il eut longuement chevauché, il retrouva, mort, le destrier qu’il avait donné au chevalier, et vit un grand piétinement de chevaux, et grande jonchée d’écus et de lances tout autour. Tout indiquait qu'il y avait eu là un grand combat de plusieurs chevaliers, et il lui pesa fort de n'y avoir pas été. Il ne s'y arrêta guère : il passe outre à vive allure, jusqu'à ce qu'il revît, d'aventure, le chevalier, tout seul, à pied, tout armé, le heaume lacé, l'écu au cou, l'épée ceinte. Il avait rejoint une charrette.
La charrette servait alors à ce que sert aujourd'hui le pilori, et dans chaque bonne ville où l'on en compte maintenant plus de trois mille, il n'y en avait qu'une en ce temps-là ; elle était commune, comme le sont les piloris, à ceux qui commettent trahison ou meurtre, aux vaincus du duel judiciaire, et aux voleurs qui ont pris le bien d'autrui par larcin ou l'ont arraché de force sur les chemins. Qui était repris en faute était mis sur la charrette et mené par toutes les rues ; il avait perdu tous les honneurs, il n'était plus jamais écouté à la cour, ni honoré, ni fêté. Parce qu'en ce temps-là les charrettes étaient telles, et si cruelles, on dit pour la première fois : « Quand tu verras charrette et la croiseras, signe-toi et souviens-toi de Dieu, pour que mal ne t'advienne. »
Notes (1)
- v. 321 sqq. la charrette. Le narrateur suspend le récit pour une digression d'antiquaire : la charrette servait alors, dit-il, comme le pilori depuis ; y monter valait mort civile. L'excursus, unique en son genre chez Chrétien, fabrique de toutes pièces une « coutume » archaïque dont rien n'atteste l'existence : l'archéologie est ici une fiction au service du scandale.
Le nain et les deux pas vers 345 à 377
Le chevalier, à pied, sans lance, s'avance derrière la charrette. Il voit un nain sur les limons, qui tenait, comme un charretier, une longue verge à la main. Et le chevalier dit au nain :
« Nain, pour Dieu, dis-moi si tu as vu passer par ici ma dame la reine. »
Le nain, être vil, de basse engeance, refusa de lui en donner des nouvelles et répondit :
« Si tu veux monter sur la charrette que je mène, d'ici demain tu pourras savoir ce que la reine est devenue. »
Le nain, sans l'attendre, poursuit aussitôt son chemin. Le chevalier tarde à y monter, le temps seulement de deux pas. C'est pour son malheur qu'il tarda, pour son malheur qu'il eut honte de sauter sur-le-champ : il s'en trouvera fort mal traité.
C'est que Raison, qui se sépare d'Amour, lui dit de se garder de monter ; elle le sermonne et lui enseigne de ne rien faire ni entreprendre dont il récolte honte ou reproche. Raison, qui ose lui parler ainsi, n'est pas dans le cœur, mais seulement dans la bouche. Amour, lui, est enclos dans le cœur, qui lui commande et l'exhorte à monter tout de suite dans la charrette. Amour le veut, et il y saute : que lui importe la honte, puisqu'Amour le commande et le veut.
Notes (2)
- v. 365-377 Raison contre Amour. Psychomachie en miniature : Reisons n'a son siège que « dans la bouche », Amors « dans le cœur ». La topique cœur/bouche recoupe la hiérarchie augustinienne de l'intention et de la parole. Noter que Raison n'est pas réfutée : elle est disqualifiée par son lieu. Le dispositif sera exactement retourné au v. 6846, où Raison passe au service du secret amoureux.
- v. 377 les deux pas. L'hésitation, deux pas durant, entre Raison et Amour, paraît d'abord une notation réaliste ; elle se révélera, quatre mille vers plus loin (v. 4487), la faute que la reine n'a pas pardonnée. Aucun lecteur ne peut le deviner ici : Chrétien pratique la motivation à longue portée.
Gauvain refuse la charrette vers 378 à 397
Monseigneur Gauvain arrive alors, pressant sa monture derrière la charrette, et quand il y trouve assis le chevalier, il s'en émerveille. Puis il dit au nain :
« Renseigne-moi sur la reine, si tu sais quelque chose. »
Et le nain : « Si tu te hais autant que ce chevalier qui est assis là, monte avec lui, si le cœur t'en dit, et je te mènerai avec lui. »
Quand monseigneur Gauvain l'entendit, il tint la chose pour pure folie et dit qu'il n'y montera pas, car ce serait faire un trop vilain échange que troquer un cheval contre une charrette.
« Mais va où tu voudras : où tu iras, j'irai. »
Là-dessus ils se mettent en route : l'un chevauche, les deux autres vont en charrette, et ils suivirent ensemble le même chemin.
La ville hostile vers 398 à 419
À la tombée du soir, ils vinrent à un château, et sachez que le château était fort riche et fort beau. Tous trois entrent par une même porte. Les gens s'étonnent du chevalier que le nain transporte sur la charrette, mais ils ne se le disent pas à voix basse : petits et grands, les vieillards et les enfants le
conspuent à grands cris par les rues, et le chevalier s'entend couvrir d'injures et de mépris. Tous demandent :
« À quel supplice ce chevalier sera-t-il livré ? Sera-t-il écorché ou pendu, noyé ou brûlé sur un feu d'épines ? À quel forfait a-t-il été pris ? Est-il convaincu de vol ? Est-il meurtrier ? A-t-il perdu un duel ? »
Et le nain se tait obstinément, sans répondre ni ceci ni cela.
Le logis de la demoiselle vers 420 à 458
Il mène le chevalier vers le logis, et Gauvain suit toujours le nain vers une tour qui se dressait au ras de la ville, une prairie de l'autre côté, la tour assise sur une roche grise, haute et taillée à pic au-dessus du val. Derrière la charrette, à cheval, Gauvain entre dans la tour. Dans la salle, ils ont rencontré une demoiselle en beaux atours, la plus belle du pays, et ils voient venir avec elle deux jeunes filles, nobles et belles. Dès qu'elles virent monseigneur Gauvain, elles lui firent fête et le saluèrent, et s'enquirent du chevalier :
« Nain, quel méfait a commis ce chevalier, que tu mènes comme un impotent ? »
Le nain ne veut pas leur en rendre raison : il fait descendre le chevalier de la charrette, puis il s'en va, et l'on ne sut où il alla.
Alors des valets s'avancent, qui les désarmèrent tous les deux, et la demoiselle fit apporter deux manteaux de vair qu'ils revêtirent. Quand vint l'heure du souper, le repas fut bien apprêté. La demoiselle s'assit à table auprès de monseigneur Gauvain. Pour rien au monde ils n'auraient voulu changer de logis ni d'hôtesse, car elle leur fit grand honneur, et leur tint bonne et belle compagnie toute la soirée.
Le lit interdit vers 459 à 512
Quand ils eurent assez mangé, deux lits furent dressés au milieu de la salle, hauts et longs ; et il y en avait un troisième à côté, plus beau que les autres et plus riche, car, comme l'affirme le conte, il avait en lui tout le raffinement qu'on peut souhaiter dans un lit. Quand vint le moment du coucher, la demoiselle prit ses deux hôtes, leur montra les deux lits et dit :
« C'est pour vous que sont faits ces deux lits, là ; mais dans celui-ci, plus près, mais dans ce lit-ci, en deçà, ne couche que celui qui l’a mérité : il n’a pas été fait pour vous. »
Le chevalier, celui qui était venu sur la charrette, lui répond alors qu’il tient la défense de la demoiselle pour dédain et pour mépris :
« Dites-moi, fait-il, la raison pour laquelle ce lit est défendu. »
Elle répondit sans y réfléchir, en femme qui avait sa réponse toute prête :
« Ce n’est pas à vous de le demander ni de vous en enquérir. Un chevalier est honni sur terre dès lors qu'il est monté en charrette ; il n'a aucun droit de se mêler de ce que vous me demandez là, et moins encore d'y coucher : il pourrait le payer cher, et vous le paieriez fort cher, s’il vous en venait seulement la pensée.
— C’est ce que vous verrez, fait-il, sous peu.
— Je le verrai ?
— Oui.
— Eh bien, on va voir !
— Je ne sais qui le paiera, fait le chevalier, par ma tête. Qui que cela fâche et à qui qu’il en pèse, c’est dans ce lit que je veux coucher, et y reposer tout à loisir. »
Sitôt déchaussé, dans le lit, qui était plus long et plus haut que les deux autres d'une demi-aune, il se couche sous un samit jaune, une courtepointe semée d'étoiles d'or. La fourrure n'en était pas de vair pelé, mais de zibeline : la couverture qu'il avait sur lui eût convenu à un roi. Et le lit n'était pas fait de chaume, ni de paille, ni de vieilles nattes.
Notes (1)
- v. 486 sqq. le lit interdit et la lance enflammée. L'épreuve du lit périlleux appartient au fonds celtique (on la retrouve pour Gauvain dans le Conte du Graal) ; la lance de feu qui tombe à minuit a été rapprochée des traditions de l'Autre Monde. Chrétien la rationalise à peine : nul n'en donne l'explication, et le héros se rendort.
La lance de feu vers 513 à 534
À minuit, des lattes du toit fondit une lance, comme la foudre, le fer en avant, qui faillit coudre le chevalier par les flancs à la couverture et aux draps blancs. Sur la lance il y avait un pennon tout embrasé ; le feu prit à la couverture, aux draps, au lit tout entier. Et le fer de la lance frôla le côté du chevalier, au point de lui enlever un peu de peau, sans le blesser. Le chevalier s'est dressé, éteint le feu, prend la lance et la jette au milieu de la salle. Pour autant il n'abandonna pas son lit : il se recoucha et dormit, tout aussi tranquillement qu'il s'était endormi la première fois.
À la fenêtre : la reine vers 535 à 582
Le lendemain, au point du jour, la demoiselle de la tour leur fit préparer la messe, et les fit lever et éveiller. Quand on leur eut chanté la messe, aux fenêtres qui donnaient sur la prairie s'en vint, pensif, le chevalier, celui qui s'était assis sur la charrette, et il regardait en bas, vers les prés. À la fenêtre voisine était venue la jeune fille, et monseigneur Gauvain s'y entretint avec elle à l'écart, un moment. De quoi ? Je ne sais.
Ils restèrent tant appuyés à la fenêtre qu'en bas, le long de la rivière, ils virent passer une civière où gisait un chevalier, et à côté trois demoiselles menaient un deuil grand et farouche. Derrière la civière, ils voient venir un cortège ; en tête venait un grand chevalier, qui menait à sa gauche une belle dame. Le chevalier, de la fenêtre, reconnut que c'était la reine. Il ne cessa pas un instant de la regarder, absorbé, ravi, aussi longtemps qu'il le put. Et quand il ne put plus la voir, il voulut se laisser tomber dans le vide et basculer tout entier ; il était déjà à demi dehors quand monseigneur Gauvain le vit : il le tire en arrière et lui dit :
« De grâce, sire, tenez-vous en paix ! Pour Dieu, ne songez plus jamais à commettre pareille folie. C'est à grand tort que vous haïssez votre vie.
— Non, c'est à bon droit, fait la demoiselle. Est-ce que la nouvelle de son infortune ne sera pas sue partout, qu'il est monté en charrette ? Il doit bien souhaiter qu'on le tue : mieux vaudrait pour lui la mort que la vie. Sa vie est désormais vouée à la honte, au mépris et au malheur. »
Le don du cheval et le départ vers 583 à 614
Là-dessus les chevaliers demandèrent leurs armes et s'armèrent. Et alors la demoiselle fit acte de courtoisie, de générosité et de grandeur : après avoir tant raillé et piqué le chevalier, elle lui donna un cheval et une lance, en gage d'amitié et de paix.
Les chevaliers ont pris congé en hommes courtois et bien appris, de la demoiselle, et ils l’ont saluée ; puis ils s’en vont dans la direction où ils avaient vu passer le cortège ; ils sortirent du château sans que personne leur adressât la parole. Rapidement, ils s'en vont par où ils avaient vu la reine. Ils n'ont pas rattrapé le cortège, qui allait à vive allure. Des prés, ils entrent dans un enclos et trouvent un chemin empierré. Ils ont tant erré par la forêt qu'il pouvait être prime, et là, à un carrefour, ils ont trouvé une demoiselle. Tous deux l'ont saluée, et chacun la requiert et la prie de leur dire, si elle le sait, où la reine a été emmenée. Elle répond en personne sensée :
« Je saurais bien, pour peu que vous me promettiez assez, vous mettre sur le droit chemin et dans la bonne voie ; et je vous nommerais la terre, et le chevalier qui l’emmène. Mais il y faudrait grande peine : qui voudrait entrer dans cette terre aurait fort à souffrir avant d’y parvenir. »
Notes (1)
- v. 611 sqq. la fenêtre et le cortège. Première apparition du motif de la fenêtre, qui scandera tout le roman : fenêtre du regard (ici), fenêtres du donjon lors du duel (v. 3585 sqq.), fenêtre du rendez-vous nocturne (v. 4506 sqq.), fenêtre unique de la tour murée (v. 6139). L'architecture du roman est une architecture d'ouvertures.
Le prix de la demoiselle et le nom du ravisseur vers 615 à 643
Et monseigneur Gauvain lui dit :
« Demoiselle, Dieu me soit en aide, je vous promets sans réserve de mettre à votre service, quand il vous plaira, tout mon pouvoir, pourvu que vous me disiez la vérité. »
Et celui qui avait été sur la charrette ne dit pas qu'il lui promet tout son pouvoir : il proclame, en homme qu'Amour rend riche, puissant et hardi en toute chose, qu'il lui promet, sans hésitation et sans crainte, tout ce qu'elle voudra, et qu'il se remet entièrement à elle.
« Alors je vous le dirai », fait-elle. Et la demoiselle leur conte :
« Par ma foi, seigneurs, c'est Méléagant, un chevalier très fort et très grand, fils du roi de Gorre, qui l'a prise ; et il l'a emmenée au royaume d'où nul étranger ne revient : chacun est contraint d'y demeurer, en servitude et en exil. »
Les deux passages du royaume de Gorre vers 644 à 699
Et lui, alors, de lui demander encore :
« Demoiselle, où est cette terre ? Où pourrons-nous en trouver le chemin ?
— Vous le saurez bien, répond-elle, mais, sachez-le, vous y trouverez bien des obstacles et de mauvais passages, car on n'y entre pas aisément, sinon avec le congé du roi : le roi a nom Bademagu. On peut pourtant y entrer par deux voies très périlleuses, deux passages redoutables. L'un s'appelle le Pont-dans-l'eau, parce que le pont est sous l'eau : entre le pont et le fond, il y a autant d'eau qu'entre le pont et la surface, ni moins d'un côté ni plus de l'autre, le pont est exactement au milieu ; et il n'a qu'un pied et demi de large, et autant d'épaisseur. Voilà un plat qu'on est bien excusé de refuser, et c'est pourtant le moins périlleux des deux. Mais entre les deux il y a bien des aventures dont je me tais. L’autre pont est bien pire, et si périlleux que jamais homme ne l’a franchi, car il est tranchant comme une épée ; c'est pourquoi tous les gens l'appellent le Pont-de-l'épée. Voilà toute la vérité, autant qu'il est en mon pouvoir de vous la dire. »
Et lui, ensuite, lui demande encore :
« Demoiselle, si vous daignez, enseignez-nous ces deux voies. »
Et la demoiselle répond :
« Voici la voie directe du Pont-dans-l'eau, et celle-là va tout droit au Pont-de-l'épée. »
Alors le chevalier, celui qui avait été charretier, a dit :
« Sire, je vous donne le partage sans rancune : prenez l'une de ces deux voies et laissez-moi l'autre ; prenez celle que vous préférez.
— Par ma foi, fait monseigneur Gauvain, l'un et l'autre passage sont bien périlleux et rudes. Je ne saurais choisir avec sagesse, je ne sais guère lequel prendre ; mais il ne serait pas juste que je me dérobe une fois le partage offert : je prends le Pont-sous-l’eau. »
« Il est donc juste, fait l’autre, que j’aille, moi, sans querelle, au Pont-de-l’épée ; et j’y consens. »
Alors ils se séparent tous trois, en se recommandant l'un l'autre à Dieu de tout cœur. Et quand elle les voit partir, elle leur dit :
« Chacun de vous me doit une récompense, à ma convenance, à l'heure où je voudrai la prendre. Gardez-vous de l'oublier.
— Non, nous ne l'oublierons pas, douce amie », font les deux chevaliers.
Le chevalier absorbé dans sa pensée vers 700 à 745
Chacun s'en va alors de son côté. Et celui de la charrette reste plongé dans ses pensées, en homme sans force et sans défense contre Amour, qui le tient en son pouvoir. Sa pensée est telle qu'il s'oublie lui-même : il ne sait s'il est ou s'il n'est pas, il n'a plus mémoire de son nom, il ne sait s'il est armé ou non, il ne sait où il va ni d'où il vient. Il ne se souvient de rien, sinon d'une seule, et pour celle-là il a mis toutes les autres en oubli. Il pense à celle-là seule, si fort qu'il n'entend, ne voit, ne comprend rien.
Son cheval l'emporte rapidement, sans prendre de voie tordue, mais la meilleure et la plus droite ; et il fait si bien, d'aventure, qu'il l'a porté dans une lande. Dans cette lande il y avait un gué, et de l'autre côté, en armes, un chevalier qui le gardait, accompagné d'une demoiselle venue sur un palefroi. Il était déjà près de none passée, et le chevalier ne sortait toujours pas de sa pensée, ni ne s'en lassait. Le cheval, qui avait grand soif, voit le gué, l'eau belle et claire, et y court dès qu'il la voit. Et celui de l'autre rive s'écrie :
« Chevalier, je garde le gué, et je vous en interdis l'entrée ! »
L'autre ne l'entend ni ne l'écoute, car sa pensée ne le lui permit pas, et le cheval, pendant ce temps, s'élançait vers l'eau.
La défense du gué vers 746 à 834
L’autre lui crie de retenir sa monture :
« Laisse le gué, tu feras sagement : ce n’est pas là le passage ! »
Et il jure le cœur de son ventre qu’il le frappera s’il y entre. Mais le chevalier ne l’entend pas. Alors il lui crie une troisième fois :
« Chevalier, n'entrez pas dans le gué : par ma tête, je vous frapperai ! »
L'autre saute dans l'eau, toujours perdu dans sa pensée. Alors le gardien fond sur lui et le frappe si fort qu'il l'abat tout étendu au milieu du gué qu'il lui avait interdit : d'un même vol s'envolèrent sa lance et l'écu qu'il portait au cou.
Quand l'autre sent l'eau, il tressaille ; tout étourdi, il saute sur ses pieds, comme un homme qui s'éveille. Il écoute, il regarde et se demande avec stupeur qui a bien pu le frapper. Alors il voit le chevalier et lui crie :
« Vassal, pourquoi m'avez-vous frappé, dites-le-moi, quand je ne savais pas que vous étiez devant moi et que je ne vous avais fait aucun tort ?
— Par ma foi, si fait, répond l'autre. Ne m'avez-vous pas tenu pour bien peu de chose, quand je vous ai interdit le gué trois fois, en criant du plus haut que j'ai pu ? Vous avez bien entendu le défi, au moins deux fois ou trois, et vous êtes entré malgré moi, et j'avais bien dit que je vous frapperais dès que je vous verrais dans l'eau. »
Le chevalier répond alors :
« Maudit soit qui jamais vous entendit ni ne vous vit, moi excepté ! Il se peut bien, mais j'étais dans mes pensées, que vous m'ayez interdit le gué. Sachez que vous avez agi pour votre malheur, si je pouvais seulement vous tenir au frein d'une main.
— Et qu'arriverait-il donc ? répond l'autre. Tu pourras m'y tenir sur-le-champ, au frein, si tu oses m'y prendre. Ta menace et ton orgueil, je ne les estime pas une poignée de cendre !
— Je ne demande pas mieux, répond-il : quoi qu'il doive en advenir, je voudrais déjà t'y tenir. »
Alors le chevalier s'avance au milieu du gué ; et l'autre le saisit par la rêne de la main gauche et par la cuisse de la main droite : il le tire, le secoue et le serre si durement que l'autre se plaint : il lui semble que la cuisse lui sort du corps. Il le prie de le lâcher :
« Chevalier, s'il te plaît de te battre avec moi à égalité, prends ton écu, ton cheval et ta lance, et joute contre moi.
— Non, par ma foi, répond-il, car je crois que tu t'enfuirais sitôt que tu m'aurais échappé. »
À ces mots l'autre eut grande honte et lui redit :
« Chevalier, monte sur ton cheval en toute assurance : je t'engage loyalement ma parole que je n'esquiverai ni ne fuirai. Tu m'as dit une parole de honte, et elle me blesse. »
Et lui répond encore :
« Auparavant, la foi m’en sera engagée : je veux que tu me promettes que tu ne fuiras ni ne te déroberas, que tu ne me toucheras pas et que tu n’approcheras pas de moi avant de me voir en selle. Je t'aurai fait une belle grâce, te tenant, si je te lâche. »
L'autre la lui jure, puisqu'il ne peut faire autrement.
Le combat du gué vers 835 à 894
Quand il en eut reçu la promesse, il alla prendre son écu et sa lance, qui s'en allaient flottant au fil du gué et descendaient toujours, déjà loin en aval. Puis il retourne prendre son cheval. Quand il l'eut pris et fut remonté, il saisit l'écu par les courroies et met la lance en arrêt sur le feutre ; puis ils piquent l'un contre l'autre de toute la vitesse de leurs chevaux. Celui qui devait défendre le gué attaque le premier et le frappe si durement que sa lance vole en éclats. Et l'autre le frappe de telle sorte qu'il l'envoie au fond du gué, à plat sous le flot, et l'eau se referme sur lui. Puis il se retire en arrière et descend de cheval, car il se sentait de taille à en mener et chasser cent pareils devant lui. Il tire du fourreau la lame d'acier ; l'autre bondit sur pied et dégaine la sienne, flamboyante et bonne, et ils s'affrontent corps à corps. Ils tendent devant eux les écus où reluit l'or et s'en couvrent ; les épées travaillent sans trêve ni repos ; ils osent se donner des coups terribles, si bien que la bataille en vient à ce point que le chevalier de la charrette en a, au cœur, très grande honte : il se dit qu’il rendra bien mal la dette de la voie qu’il a entreprise, s’il met si longtemps à venir à bout d’un seul adversaire. S'il en avait rencontré cent de cette valeur, la veille, dans un vallon, il ne croit ni ne pense qu'ils auraient tenu contre lui : le voilà affligé et furieux de se voir si diminué, gaspillant ses coups et perdant sa journée. Alors il fond sur l'autre et le presse tant que l'autre lâche pied et fuit ; le gué, si dur que cela lui soit, et le passage, il les lui abandonne. Mais lui le pourchasse toujours, jusqu'à ce que l'autre tombe sur les mains. Alors le charretier lui court sus et jure par tout ce qu'il peut voir que l'autre a fait pour son malheur de le jeter dans le gué et de lui voler sa pensée.
La demoiselle que le gardien avait amenée avec lui entend les menaces ; prise de peur, elle le prie d'épargner, pour l'amour d'elle, la vie du vaincu. Mais il dit qu'il le tuera vraiment : il ne peut, pour elle, lui faire merci, car l’autre lui a fait trop grande honte.
La grâce du gardien du gué vers 895 à 931
Alors il marche sur lui, l’épée tirée ; et la demoiselle, tout effrayée, dit :
« Pour Dieu et pour moi, accordez-lui la merci que je vous demande. »
Et lui répond :
« Que Dieu me soit en aide, jamais personne ne m’a tant méfait qui, m’ayant requis merci au nom de Dieu, n’ait obtenu de moi, pour Dieu et comme il est juste, merci une fois. Ainsi l’aurai-je de toi : je ne dois pas te la refuser dès lors qu’elle m’a été demandée ; mais auparavant tu m’engageras ta foi de te rendre prisonnier, là où je le voudrai, quand je t’en sommerai. »
L’autre le lui jura, la mort dans l’âme. La demoiselle reprend alors :
« Chevalier, par ta générosité, puisqu'il t'a demandé merci et que tu la lui as accordée, si jamais tu as délié un prisonnier, délie-moi celui-ci. Tiens-le quitte de sa prison envers moi, et je m'engage, le moment venu, à t'en rendre la récompense qu'il te plaira, selon mon pouvoir. »
Et alors il la reconnut, à la parole qu'elle avait dite, et il lui rend le prisonnier tout quitte. Elle en éprouve honte et angoisse, car elle crut qu'il l'avait reconnue, et elle ne l'aurait pas voulu. Lui s'en va sans attendre ; l'un et l'autre le recommandent à Dieu et lui demandent congé. Il le leur donne, puis s'en va.
L'offre de la demoiselle vers 932 à 966
Il alla tant qu’à la tombée du soir il trouva, venant vers lui, une demoiselle très belle et très avenante, bien parée et bien vêtue. La demoiselle le salue en personne sage et bien apprise, et il répond :
« Demoiselle, que Dieu vous garde saine et joyeuse. »
Puis elle lui dit : « Sire, mon logis est tout prêt pour vous, près d'ici, si vous voulez bien l'accepter. Mais vous n'y serez hébergé qu'à une condition : c'est que vous coucherez avec moi. Voilà mon offre, et je vous la présente. »
Plus d'un, pour ce présent, lui aurait rendu cinq cents mercis ; lui en devint tout sombre, et lui répondit tout autrement :
« Demoiselle, de votre logis je vous remercie, et j'en fais grand cas ; mais, s'il vous plaisait, du coucher je me passerais fort bien.
— Je n'en ferai rien autrement, par mes yeux », fait la jeune fille.
Et lui, puisqu'il ne peut mieux, l'accorde comme elle veut ; mais de l'accorder, le cœur lui fait mal. Si cela seul le blesse déjà, au coucher il aura bien de la tristesse ; et bien du tourment et de la peine y aura la demoiselle qui l'emmène. Peut-être l'aime-t-elle tant qu'elle ne voudra pas le tenir quitte.
Notes (1)
- v. 940 sqq. l'hébergement conditionné. L'offre d'un gîte contre la promesse du coucher relève du motif de la demoiselle cacheresse ; la suite (simulacre de viol, portiers armés) révèle une mise en scène : la demoiselle éprouve le héros. Chrétien ne dévoile jamais explicitement la machination ; le lecteur la déduit du congé donné aux « siens » (v. 1184-1186).
Le manoir désert vers 967 à 1045
Lorsqu'il lui eut accordé son désir et sa volonté, elle l'emmène jusqu’en une enceinte : il n’en était pas de plus belle jusqu’en Thessalie, car elle était close à la ronde de hauts murs et d’eau profonde, et là-dedans il n'y avait personne, hormis celui qu'elle attendait. Elle y avait fait bâtir pour sa demeure de belles chambres en nombre, et une salle grande et vaste. Chevauchant le long d'une rivière, ils arrivèrent au logis, et l'on avait, pour leur passage, abaissé un pont tournant. Ils passèrent le pont et trouvèrent ouverte la salle, couverte de tuiles. Par la porte qu'ils trouvent ouverte ils entrent, et voient une table dressée d'une nappe grande et large ; dessus, les plats étaient servis, les chandelles allumées dans les chandeliers, les hanaps d'argent doré, et deux pots, l'un plein de vin de mûre, l'autre d'un fort vin blanc. Près de la table, au bout d'un banc, ils trouvèrent deux bassins tout pleins d'eau chaude pour se laver les mains, et de l'autre côté une serviette finement ouvrée, belle et blanche, pour les essuyer. Mais de valet, de serviteur ni d'écuyer, ils n'en trouvèrent ni n'en virent là- dedans.
Le chevalier ôte l'écu de son cou et le pend à un croc ; il prend sa lance et la pose en haut sur un râtelier. Aussitôt il saute à bas de son cheval, et la demoiselle du sien. Il plut fort au chevalier qu'elle ne voulût pas même attendre son aide pour descendre. Sitôt à terre, elle court sans tarder jusqu'à une chambre, lui rapporte un court manteau d'écarlate et l'en revêt. La salle n'était pas plongée dans l'ombre, bien que les étoiles brillent déjà : il y avait là tant de torches, grosses et ardentes, que la clarté était très grande. Quand elle lui eut mis le manteau au cou, elle lui dit :
« Ami, voici l'eau et la serviette ; personne ne vous les offre ni ne vous les présente, car céans vous ne voyez que moi. Lavez vos mains et asseyez-vous quand il vous plaira : l'heure et le repas le demandent, comme vous pouvez le voir. Lavez donc, et allez vous asseoir.
— Très volontiers. »
Il s'assied, et elle près de lui, ce qui lui plaît fort ; ils mangèrent ensemble et burent, tant qu'il fallut se lever de table. Quand ils furent levés, la jeune fille dit au chevalier :
« Sire, allez vous distraire là dehors, si cela ne vous ennuie ; vous y resterez seulement, s'il vous plaît, le temps de penser que je pourrai être couchée. Que cela ne vous fâche ni ne vous déplaise, car alors vous pourrez venir à temps, si vous voulez me tenir votre promesse. »
Et lui répond : « Je vous tiendrai votre promesse, et je reviendrai quand je croirai qu'il en est l'heure. »
Le simulacre de viol vers 1046 à 1191
Alors il sort, et s'attarde un long moment au milieu de la cour, jusqu'à ce qu'il lui faille rentrer, car il doit tenir sa promesse. Il revient dans la salle ; mais celle qui se prétend son amie, il ne la trouve pas : elle n'y était plus. Quand il ne la trouve ni ne la voit :
« Où qu'elle soit, dit-il, je la chercherai jusqu'à ce que je l'aie. »
Il se met en quête sans plus tarder, à cause de la promesse qu'il lui avait faite. Entrant dans une chambre, il entend crier à voix haute une jeune fille, et c'était celle-là même avec qui il devait coucher. Il voit alors ouverte la porte d'une autre chambre, vient de ce côté et voit, droit sous ses yeux, qu'un chevalier l'avait renversée et la tenait en travers du lit, jupes retroussées. Elle, sûre qu'il viendrait à son secours, criait à pleine voix :
« À l'aide ! à l'aide ! chevalier, toi qui es mon hôte ! Si tu ne me secours pas vite, il me déshonorera sous tes yeux ! C'est toi qui dois coucher avec moi, tu me l'as juré ! Celui-ci fera- t-il donc de moi sa volonté, de force, sous ton regard ? Gentil chevalier, ressaisis-toi, secours-moi sans tarder ! »
Il voit que l'autre tenait la demoiselle fort vilainement, découverte jusqu'au nombril, et il en a grande honte, et il lui pèse fort qu'on la touche ainsi, nu à nue ; non qu'il en conçût du désir, ni la moindre jalousie. Mais à l'entrée il y avait des portiers, tous en armes : deux chevaliers tenant l'épée nue, et derrière eux quatre hommes d'armes tenant chacun une hache, de celles dont on trancherait une vache en deux par l'échine, aussi net que la racine d'un genièvre ou d'un genêt.
Le chevalier s'arrête sur le seuil et dit :
« Dieu, que pourrai-je faire ? Je suis en route pour une si grande affaire, pour la reine Guenièvre ! Je ne dois pas avoir un cœur de lièvre, quand c'est pour elle que je suis en cette quête. Si Lâcheté me prête son cœur et si j'exécute son commandement, je n'atteindrai pas ce que je poursuis. Je suis honni si je reste ici. Quelle indignité, d'avoir seulement parlé de rester : j'en ai le cœur triste et noir. J'en ai honte, j'en ai une douleur telle que je voudrais mourir d'avoir tant tardé. Que Dieu n'ait jamais pitié de moi si je parle par orgueil, et si je ne préfère pas mourir avec honneur plutôt que vivre dans la honte. Et si la voie m'était libre, quel honneur y aurait-il, si ces gens me donnaient congé de passer sans contestation ? Alors y passerait, sans mentir, le pire homme qui vive. Et j'entends cette malheureuse qui me crie merci sans relâche, qui me rappelle ma promesse et me reproche vilainement mon retard. »
Aussitôt il s'approche de la porte, y engage le cou et la tête, lève les yeux vers les lames qui descendent, voit venir les épées et se rejette en arrière. Les chevaliers ne purent retenir leurs coups, lancés à toute volée : les épées frappent le sol et se brisent toutes deux. Quand elles furent brisées, il fit moins de cas des haches, les craignit et les redouta moins. Il bondit au milieu d'eux, frappe du coude un homme d'armes, puis un autre : les deux plus proches, il les heurte des coudes et des bras si bien qu'il les jette à plat tous deux ; le troisième le manque ; le quatrième l'assaille et le frappe : le coup lui tranche le manteau et la chemise, lui déchire la chair blanche de l'épaule, et le sang en dégoutte. Mais lui, sans s'attarder, sans se plaindre de sa plaie, allonge le pas, court et saisit aux tempes celui qui faisait violence à son hôtesse. Il pourra tenir sa promesse et sa parole avant de partir ! Bon gré mal gré, il le redresse de force. Cependant celui qui l'avait manqué revient sur lui au plus vite, lève de nouveau son coup et croit bien lui fendre le crâne jusqu'aux dents avec sa hache. Mais lui, qui savait bien se défendre, tend le chevalier qu'il tenait à la rencontre du coup ; et l'autre, de sa hache, l'atteint là où l'épaule se joint au cou, et les sépare l'une de l'autre. Le chevalier saisit la hache, l'arrache prestement des poings de l'autre, lâche celui qu'il tenait, car il lui fallait se défendre : les chevaliers fondent sur lui, et les trois qui tiennent encore leurs haches l'assaillent avec fureur. Lui saute lestement entre le lit et la paroi et leur crie :
« Allons, tous à moi ! Fussiez-vous vingt-sept, maintenant que j'ai ce retranchement, vous aurez de la bataille tant que vous voudrez : jamais vous ne me verrez lassé ! »
Et la jeune fille, qui le regarde, dit :
« Par mes yeux, vous n'avez plus rien à craindre, désormais, là où je serai. »
Sur-le-champ elle renvoie les chevaliers et les hommes d'armes, et tous quittent les lieux, sans délai ni réplique. Et la demoiselle reprend :
« Sire, vous m'avez bien défendue contre toute ma maisonnée. Venez maintenant, je vous emmène. »
Le lit partagé, le cœur ailleurs vers 1192 à 1280
Ils s'en vont dans la salle, la main dans la main ; mais à lui, cela ne plaisait guère : il se serait fort bien passé d'elle. Un lit était dressé au milieu de la salle, aux draps qui n'étaient pas salis, mais blancs, amples et fins. La couche n'était pas de paille hachée ni de dures courtepointes ; sur elle était étendue une couverture de deux étoffes de soie. La demoiselle s'y coucha, mais sans ôter sa chemise. Lui eut grand-peine à se déchausser et se dévêtir : l'angoisse le faisait suer ; mais au travers de l'angoisse, la promesse le domine et le brise. Est-ce donc contrainte ? Autant vaut : c'est par contrainte qu'il lui faut aller se coucher avec la demoiselle. La promesse le somme et le presse. Il se couche sans hâte, mais sans retirer sa chemise, pas plus qu'elle n'avait fait de la sienne. Il se garde bien de la toucher : il s'écarte d'elle et se couche sur le dos, sans dire mot, comme un convers à qui la parole est défendue quand il est étendu dans son lit. Pas une fois il ne tourne son regard vers elle, ni d'aucun côté. Il ne peut lui faire bon visage. Pourquoi ? Parce que le cœur n'y est pas : il a mis toute son attention ailleurs. Ce qui semble beau et charmant à tout le monde ne lui plaît ni ne le tente. Le chevalier n'a qu'un cœur, et ce cœur n'est plus à lui : il l'a confié à autrui, si bien qu'il ne peut le prêter ailleurs. Amour le fait demeurer tout entier en un seul lieu, Amour qui gouverne tous les cœurs. Tous ? Non pas : seulement ceux qu'elle prise. Et celui qu'elle daigne gouverner doit s'en priser davantage. Amour prisait tant le cœur de celui-ci qu'elle le gouvernait plus que tout autre, et lui donnait un si grand orgueil que je ne veux le blâmer en rien s'il refuse ce qu'Amour lui défend et tend tout entier là où Amour le veut.
La demoiselle voit bien que sa compagnie lui pèse ; elle s'en passerait volontiers, et ne lui réclamera rien de plus, puisqu'il ne cherche pas à la toucher.
« S'il ne doit pas vous en peser, sire, dit-elle, je partirai d'ici ; j'irai me coucher dans ma chambre, et vous en serez plus à l'aise. Je ne crois pas que mon plaisir ni ma compagnie vous plaisent beaucoup. Ne tenez pas pour discourtoisie ce que je vous dis là, c'est ce que je pense. Reposez-vous cette nuit : vous m'avez si bien rendu ma promesse que je n'ai plus le droit de rien vous réclamer. Je veux vous recommander à Dieu, et je m'en irai. »
Elle se lève alors. Au chevalier cela ne pèse guère : il la laisse aller volontiers, en homme qui est ami tout entier d'une autre. La demoiselle s'en aperçoit bien et le voit bien ; venue dans sa chambre, elle se couche toute nue et se dit à elle- même :
« Depuis l'heure où j'ai connu mon premier chevalier, je n'en ai pas connu un seul que j'estimasse, hormis celui-ci, le tiers d'un denier angevin. Car à ce que je pense et devine, il veut se vouer à une entreprise si grande que jamais chevalier n'osa en tenter d'aussi périlleuse ni d'aussi rude. Dieu lui donne d'en venir à bout ! »
Alors elle s'endormit, et resta couchée jusqu'à l'apparition du jour clair.
Notes (3)
- v. 1219 convers. « Sans dire mot, comme un convers à qui la parole est défendue » : le frère convers, religieux non clerc voué aux tâches manuelles, est astreint au silence dans certains ordres. La comparaison monastique, appliquée à un homme couché près d'une femme nue, est d'une ironie parfaitement consciente
- v. 1232-1234 Amors, qui toz les cuers justise. Justisier, c'est exercer sa juridiction : Amour est un seigneur justicier qui « tient » les cœurs comme un fief. Nous traduisons « Amour qui gouverne tous les cœurs » pour garder l'idée de juridiction ; « régir » eût été possible. La restriction qui suit (« Tous ? Non pas : seulement ceux qu'elle prise ») fait de l'amour une élection, non une loi commune : aristocratisme amoureux caractéristique de la fine amor*.
- v. 1273 la tierce part d'un angevin. Le denier angevin est une petite monnaie ; n'estimer les autres chevaliers que « le tiers d'un denier angevin » est une hyperbole de dépréciation courante. La demoiselle évalue en monnaie : le lexique économique traverse tout le roman, jusqu'à la « dette » finale (v. 6885 sqq.)
Le départ et la coutume de Logres vers 1281 à 1343
Sitôt que l'aube point, vite et tôt elle se lève. Le chevalier s'éveille de même, s'apprête, s'équipe et s'arme sans attendre personne. La demoiselle arrive alors et le voit déjà équipé.
« Bonne journée vous soit donnée, fait-elle en le voyant.
— Et à vous de même, demoiselle », fait le chevalier, ajoutant qu'il lui tarde qu'on lui ait sorti son cheval.
La jeune fille le lui fait amener et dit :
« Sire, je m'en irais avec vous, un bon bout de cette route, si vous osiez m'emmener et me conduire selon les us et les coutumes qui furent établis, bien avant nous, au royaume de Logres. »
Les coutumes et les franchises étaient telles, en ce temps-là, qu'un chevalier trouvant seule une demoiselle ou une jeune fille se fût plutôt tranché la gorge que de lui manquer d'honneur, s'il tenait à son renom ; et s'il lui faisait violence, il en était honni à jamais dans toutes les cours. Mais si elle était conduite par un autre, et qu'il plût au chevalier de livrer bataille à ce défenseur et de la conquérir par les armes, alors il pouvait faire d'elle sa volonté sans honte et sans blâme. C'est pourquoi la jeune fille lui dit que, s'il l'osait et le voulait, il la conduirait selon cette coutume, en sorte que nul autre ne pût lui nuire, et qu'elle s'en allât avec lui. Et il lui dit :
« Nul ne vous fera jamais tort, je vous le garantis, qu'il ne
me l'ait fait d'abord.
— Alors, dit-elle, je veux y aller. »
Elle fait seller son palefroi ; son ordre fut vite exécuté : le palefroi lui fut amené, et au chevalier son cheval. Tous deux montent, sans écuyer, et s'en vont à vive allure. Elle lui parle, mais il n'a cure de tout ce qu'elle lui dit, et repousse sa parole : penser lui plaît, parler lui pèse. Sa plaie ne lui fait ni envie ni volonté de chercher emplâtre ni médecin, tant qu'elle n'empire pas ; mais celle à qui il pense, il la chercherait volontiers...
Notes (1)
- v. 1302 sqq. les coutumes de Logres. Exposé en forme de digression juridique : la demoiselle escortée est inviolable, mais qui vainc l'escorte peut « faire d'elle sa volonté sans honte ». Cette « coutume » est une fiction narrative (aucun droit réel ne la connaît), mais elle est exposée avec le sérieux d'un coutumier : Chrétien juriste d'un monde inventé. Logres, du gallois Lloegr, désigne l'Angleterre arthurienne.
Le peigne de la reine vers 1344 à 1419
Ils suivirent tant voies et sentiers, par où le droit chemin les mène, qu'ils arrivent près d'une fontaine. La fontaine est au milieu d'un pré, avec un perron à côté. Sur le perron qui était là, je ne sais qui avait oublié un peigne d'ivoire doré. Jamais, depuis le temps du géant Ysoré, ni sage ni fou n'en vit d'aussi beau. Entre les dents du peigne, celle qui s'en était peignée avait laissé de ses cheveux, une bonne demi- poignée.
Quand la demoiselle aperçoit la fontaine et voit le perron, elle ne veut pas que lui les voie, et s'engage sur un autre chemin. Et lui, qui se délecte et se nourrit de sa pensée, qui lui plaît tant, ne s'aperçoit pas tout de suite qu'elle l'écarte de sa route ; mais quand il s'en est aperçu, il craint d'être joué : il croit qu'elle fait un détour et quitte le chemin pour esquiver quelque péril.
« Halte, demoiselle, fait-il, vous n'allez pas bien : venez par ici. Jamais, je crois, ne prit la bonne direction qui sortit de ce chemin.
— Sire, nous irons mieux par ici, fait la jeune fille, je le sais bien. »
Et lui répond : « Je ne sais, demoiselle, ce que vous pensez ; mais vous pouvez bien voir que c'est ici le droit chemin battu. Puisque je m'y suis engagé, je ne tournerai pas d'un autre côté ; s'il vous plaît, venez-vous-en, car je suivrai cette voie sans changer. »
Ils avancent alors jusqu'à ce qu'ils viennent près du perron, et voient le peigne.
« Jamais certes, d'aussi loin qu'il m'en souvienne, fait le chevalier, je ne vis d'aussi beau peigne que celui-ci.
— Donnez-le-moi, fait la jeune fille.
— Volontiers, demoiselle », dit-il.
Alors il se baisse et le prend. Quand il le tint, longuement il le regarde et contemple les cheveux ; et elle se mit à rire. Quand il la voit rire, il la prie de lui dire pourquoi elle a ri. Et elle dit : « Taisez-vous : je ne vous en dirai rien de sitôt. — Pourquoi ? fait-il. — Parce que je n'en ai nulle envie. » Quand il l'entend, il la conjure, en homme qui ne croit pas qu'amie envers ami, ni ami envers amie, doivent se parjurer à aucun prix :
« Si vous aimez quelque chose de tout votre cœur, demoiselle, par cet objet de votre amour, je vous conjure, vous requiers et vous prie de ne plus me le cacher.
— Vous m'en adjurez trop sérieusement, fait-elle, aussi vais- je vous le dire, sans mentir en rien. Ce peigne, si jamais j'ai su quelque chose, fut à la reine, j'en suis sûre. Et croyez-moi sur un point : les cheveux que vous voyez, si beaux, si clairs, si lumineux, restés entre les dents, sont venus de la tête de la reine : jamais ils ne poussèrent en autre pré. »
Et le chevalier dit : « Par ma foi... »
Notes (2)
- v. 1352 des le tens Ysoré. Ysoré est un géant sarrasin des chansons de geste (cycle de Guillaume) : la formule « depuis le temps d'Ysoré » vaut « de mémoire d'homme ». Nous explicitons « le géant Ysoré », l'allusion étant morte pour le lecteur moderne
- v. 1382 sqq. le peigne au perron. Le peigne d'ivoire oublié près d'une fontaine, avec les cheveux de la dame, croise deux motifs : l'objet-relais de la femme absente et le perron de fontaine, seuil habituel du merveilleux. Ici, aucun prodige : le merveilleux du roman est intérieur, c'est la pâmoison de l'amant.
La pâmoison vers 1420 à 1456
« ... des reines et des rois, il y en a bien assez : de laquelle voulez-vous parler ?
— Par ma foi, sire, dit-elle, de la femme du roi Arthur. »
Quand il l'entend, il n'a plus la force de s'empêcher de fléchir en avant : il lui fallut par force s'appuyer sur l'arçon de la selle. À cette vue, la demoiselle s'étonne et s'effraie : elle crut qu'il allait tomber. Si elle eut peur, ne l'en blâmez pas : elle le crut évanoui. Et il l'était, autant vaut dire, il s'en fallait de bien peu, car il avait au cœur une telle douleur que la parole et la couleur lui manquèrent un long moment. La demoiselle a mis pied à terre et court aussi vite qu'elle peut pour le retenir et le secourir : pour rien au monde elle n'aurait voulu le voir tomber à terre. Quand il la vit, il en eut honte et lui dit :
« Pour quel besoin êtes-vous venue là, devant moi ? »
Ne croyez pas que la demoiselle lui en avoue la raison : il en aurait eu honte et angoisse, cela l'aurait accablé et blessé, si elle lui avait avoué la vérité. Elle s'est bien gardée de la dire, et répond avec beaucoup de tact :
« Sire, je suis venue chercher ce peigne, c'est pour cela que je suis descendue à terre : j'avais un tel désir de l'avoir qu'il me tardait de le tenir. »
Notes (1)
- v. 1424-1435 la pâmoison. Défaillance codifiée de l'amant à la seule mention de l'aimée ; le narrateur l'euphémise avec humour (« il l'était, autant vaut dire »). Le corps dit la vérité que la parole tait : sémiotique amoureuse promise à une immense fortune romanesque.
La relique vers 1457 à 1499
Et lui, qui veut bien qu'elle ait le peigne, le lui donne, après en avoir retiré les cheveux, si doucement qu'il n'en rompt aucun. Jamais yeux d'homme ne verront chose entourée de tant d'honneurs : il commence à les adorer, et bien cent mille fois les porte à ses yeux, à sa bouche, à son front, à son visage. Il n'est joie qu'il n'en fasse : il s'en fait heureux, il s'en fait riche. Il les place dans son sein, près du cœur, entre sa chemise et sa chair. Il n'aurait pas préféré un char chargé d'émeraudes et d'escarboucles ; il ne croyait plus qu'un abcès ni aucun autre mal pût jamais l'atteindre ; il dédaigne l'électuaire aux perles, le remède contre la pleurésie, la thériaque même, et jusqu'à saint Martin et saint Jacques : tant il se fie à ces cheveux, il n'a besoin d'aucun autre secours.
Mais on me tiendrait pour menteur et pour fou, si je disais le vrai : quand la foire du Lendit battra son plein, avec toutes ses richesses assemblées, le chevalier n'en voudrait pas la totalité, c'est vérité prouvée, en échange de ces cheveux qu'il a trouvés. Et si vous me pressez de dire vrai : de l'or affiné cent mille fois, et recuit autant de fois encore, paraîtrait plus obscur que la nuit comparée au plus beau jour d'été de toute l'année, à qui verrait l'or et les cheveux posés l'un près de l'autre. Mais pourquoi ferais-je un long conte ? La jeune fille remonte bien vite, emportant le peigne ; et lui se délecte et se réjouit des cheveux qu'il a sur son sein.
Notes (3)
- v. 1460 sqq. l'adoration des cheveux. Aorer, cent mille attouchements, les cheveux « entre chemise et chair » : la scène transpose méthodiquement le culte des reliques. La gradation qui suit congédie les remèdes puis les saints guérisseurs : le blasphème est frôlé de façon si appuyée qu'on y a vu tantôt l'exaltation mystique de la fine amor, tantôt sa satire discrète. Les deux lectures se soutiennent.
- v. 1474-1475 diamargareton... tiriasque. Termes d'apothicaire : le diamargariton est l'électuaire aux perles des antidotaires, la tiriasque la thériaque ; pleüriche désigne un remède mal identifié, sans doute le pliris* des mêmes recueils, que nous rendons, faute de mieux, par « le remède contre la pleurésie ». L'étalage pharmaceutique authentifie plaisamment le miracle amoureux.
- v. 1482 la foire du Lendit. Grande foire de Saint-Denis, en juin, l'une des plus riches de France : référence de réalité économique contemporaine, rare chez Chrétien, qui donne son prix à l'hyperbole (toutes les richesses du Lendit contre une demi-poignée de cheveux).
Le prétendant orgueilleux vers 1500 à 1592
Après la plaine, ils trouvent une forêt et suivent une sente, tant que la voie se resserre : il fallut aller l'un derrière l'autre, car on n'y pouvait mener deux chevaux de front pour rien au monde. La jeune fille s'en va bon train devant son hôte, par le droit chemin. Là où la voie était la plus étroite, ils voient venir un chevalier. Elle, du plus loin qu'elle le vit, le reconnut et dit :
« Voyez-vous celui qui vient à notre rencontre, tout armé et prêt à la bataille ? Il compte bien m'emmener avec lui sans rencontrer de défense ; je sais bien que c'est là sa pensée, car il m'aime, l'insensé, et depuis longtemps, en personne et par ses messagers, il me presse de ses prières. Mais mon amour lui est refusé : pour rien au monde je ne pourrais l'aimer. Dieu m'assiste, je mourrais plutôt que de l'aimer jamais ! Je sais bien qu'à cette heure il éprouve une joie aussi grande que s'il m'avait déjà toute conquise. Mais je vais voir maintenant ce que vous ferez ! On va voir si vous êtes preux, on va le voir, on va voir si votre conduite me protège. Si vous savez me garantir, alors je dirai sans mentir que vous êtes preux et de grande valeur. »
Et il lui dit : « Allez, allez ! », parole qui en vaut une autre : c'est comme s'il disait : « Peu m'importe ; c'est pour rien que vous vous alarmez de ce que vous m'avez dit. »
Tandis qu'ils parlent ainsi, le chevalier qui venait seul ne vint pas lentement de leur côté : il fondait sur eux deux au grand galop. Et il lui plaît de se hâter, parce qu'il ne croit pas perdre sa peine, et il s'estime chanceux de voir la créature qu'il aime le plus. Dès qu'il l'approche, il la salue du cœur et de la bouche :
« Que l'être que je désire le plus, dont j'ai le moins de joie et le plus de douleur, soit le bienvenu, d'où qu'il vienne ! »
Il ne serait pas juste qu'elle fût avare de sa parole au point de ne pas lui rendre, des lèvres au moins, son salut. Le salut de la jeune fille vaut beaucoup au chevalier, bien qu'il ne lui coûte rien et ne lui souille pas la bouche. Et eût-il, à cette heure, jouté avec les honneurs dans un tournoi, il ne s'en serait pas tant estimé, il n'aurait pas cru conquérir autant de gloire et de renom. Comme il s'en aime et s'en prise davantage, il la saisit par la rêne du frein et dit :
« Maintenant je vous emmène ! J'ai aujourd'hui navigué droit et bien, me voici arrivé à très bon port. Me voilà délivré de tous mes maux : après le péril, le port ; après la grande peine, la grande fête ; après la grande douleur, la pleine santé. J'ai maintenant tout ce que je veux, puisque je vous trouve en telle occasion que je puis vous emmener avec moi, sur l'heure, sans encourir de honte. »
Et elle dit : « Cela ne vous avance en rien : je suis sous la conduite de ce chevalier, et, je le crois bien, il faudra me disputer à lui avant de m'arracher à sa garde. Je ne crois pas avoir jamais vu d'homme contre qui il ne saurait me conquérir. Et puisque je vous trouve ici à mon aise, dût-il lui en peser et lui déplaire, je vous emmènerai sous ses yeux, et qu'il fasse de son mieux ! »
Le père et le fils vers 1593 à 1699
L'autre ne s'emporte en rien de tout l'orgueil qu'il entend, mais, sans raillerie et sans vantardise, il se met à la lui disputer :
« Sire, ne vous hâtez pas, ne gaspillez pas vos paroles, parlez avec un peu de mesure. Votre droit ne vous sera pas ôté, quand vous l'aurez établi. C'est sous ma conduite, sachez-le bien, que la jeune fille est venue ici. Laissez-la : vous l'avez trop retenue, et elle n'a encore rien à craindre de vous. »
L'autre consent qu'on le brûle vif s'il ne l'emmène malgré lui. Et lui :
« Ce ne serait pas bien, de vous laisser l'emmener ; sachez-le, je me battrais plutôt. Mais si nous voulons vraiment nous battre, nous ne le pourrions sur ce chemin, quelque peine que nous y prenions. Allons plutôt jusqu'à une voie découverte, jusqu'à un pré ou une lande. »
L'autre dit qu'il ne demande pas mieux :
« Certes, je suis bien d'accord : vous n'avez pas tort, ce chemin est trop étroit ; mon cheval y serait si gêné que je craindrais qu'il ne se brise la cuisse avant même de l'avoir fait tourner. »
Puis il ajoute : « Certes, je regrette fort que nous ne nous soyons pas rencontrés en place large et devant des hommes : il m'aurait plu qu'on vît lequel de nous deux ferait le mieux. Mais venez maintenant, allons la chercher : nous trouverons près d'ici un terrain tout à fait libre, grand et large. »
Ils s'en vont alors jusqu'à une prairie. Dans cette prairie il y avait des jeunes filles, des chevaliers et des demoiselles qui jouaient à plusieurs jeux, car le lieu était beau. Ils ne jouaient pas tous à des bagatelles, mais au trictrac et aux échecs, les uns aux dés, les autres au « sans », d'autres encore à la mine. C'est à ces jeux que jouaient la plupart ; les autres menaient leurs jeux d'enfance, rondes, caroles et danses ; ils chantent, font des culbutes et des sauts, et quelques-uns s'exercent à la lutte.
Un chevalier d'un certain âge se tenait de l'autre côté du pré, sur un cheval d'Espagne alezan ; son harnais et sa selle étaient d'or, et ses cheveux grisonnaient. Une main posée au côté, en belle contenance, il regardait, en chemise à cause du beau temps, les jeux et les danses ; un manteau d'écarlate fourré de vair lui couvrait les épaules. De l'autre côté, près d'un sentier, il y en avait jusqu'à vingt-trois, armés, sur de bons chevaux d'Irlande. Sitôt que les trois arrivent sur eux, tous s'interrompent de mener joie, et tous crient à travers les prés :
« Voyez, voyez le chevalier qu'on a mené sur la charrette ! Que personne ne continue de jouer tant qu'il sera là. Maudit qui cherchera à jouer, maudit qui daignera jouer tant qu'il y sera ! »
Pendant ce temps, voici venu, devant le chevalier chenu, son fils, celui qui aimait la jeune fille et la tenait déjà pour sienne :
« Sire, j'ai une très grande joie, et l'entende qui veut l'entendre ! Dieu m'a donné la chose que j'ai toujours le plus désirée ; il ne m'aurait pas donné autant en me faisant roi couronné, je ne lui en aurais pas su si bon gré, je n'y aurais pas tant gagné : car ce gain est beau et bon.
— Je ne sais pas encore s'il est à toi », fait le chevalier à son fils.
L'autre lui réplique aussitôt : « Vous ne le savez pas ? Ne le voyez-vous donc pas ? Par Dieu, sire, n'en doutez pas, puisque vous voyez que je la tiens ! Dans cette forêt d'où je viens, je l'ai rencontrée tout à l'heure qui s'en venait : je crois que Dieu me l'amenait, et je l'ai prise, elle est à moi.
— Je ne sais pas encore si celui que je vois venir derrière toi te l'accorde. Il vient te la disputer, je crois. »
Notes (1)
- v. 1638 sqq. les jeux du pré. Tables, échecs, dés, san, mine : catalogue des jeux de société aristocratiques ; la « mine » (v. 2703 pour la métaphore) est un jeu d'argent, d'où notre note au combat de l'orgueilleux. La suspension des jeux à la vue du charretier, puis leur reprise une fois le mépris retourné en admiration, encadrent l'épisode comme un baromètre social.
La prairie suspend ses jeux vers 1700 à 1828
Pendant ces mots et ces paroles, les rondes s'étaient arrêtées à cause du chevalier qu'ils voyaient : par malveillance et par mépris de lui, ils cessèrent jeux et joie. Et l'autre chevalier, sans répit, courut droit à la jeune fille :
« Laissez, chevalier, la demoiselle, fait-il, vous n'y avez aucun droit ! Si vous l'osez, sur-le-champ, je la défendrai contre vous. »
Et le vieux chevalier dit alors : « Ne le savais-je pas bien ? Beau fils, ne retiens plus la jeune fille, laisse-la-lui. »
Cela ne fut pas du goût du jeune homme : il jure qu'il n'en rendra rien :
« Que Dieu ne me donne plus jamais de joie si je la lui rends ! Je la tiens et je la tiendrai comme mon bien lige. La courroie de mon écu sera rompue, et toutes ses attaches, je n'aurai plus aucune confiance en mon corps ni en mes armes, en mon épée ni en ma lance, quand je lui laisserai mon amie !
— Je ne te laisserai pas te battre, quoi que tu dises, fait le père. Tu te fies trop à ta prouesse. Fais ce que je te commande. »
L'autre, dans son orgueil, réplique : « Suis-je un enfant, qu'on effraie ? Je puis bien m'en vanter : aussi loin que la mer enserre les terres, il n'y a chevalier, et il y en a beaucoup, d'assez de valeur pour que je la lui laisse, et que je ne pense pas réduire à merci en très peu de temps.
— Je te l'accorde, beau fils, fait le père : c'est ce que tu crois, tant tu te fies à ta force. mais je ne veux pas, et ne voudrai pas d'aujourd'hui, que tu t'essaies à celui-ci. »
Et le fils : « Je me couvrirais de honte à suivre votre conseil ! Maudit soit qui vous croira et qui, à cause de vous, renoncera à se battre avec fureur ! Il est bien vrai qu'auprès des siens on fait mauvais marché : je négocierais mieux ailleurs, car vous cherchez à me duper. Je sais bien qu'en terre étrangère je ferais mieux mes affaires : jamais quelqu'un qui ne me connaîtrait pas ne me détournerait de ma volonté, et vous, vous me contrariez et me nuisez. J'en suis d'autant plus tourmenté que vous m'avez blâmé ; car qui blâme, vous le savez bien, son désir à homme ou à femme, ne fait qu'attiser et enflammer ce désir. Mais si je renonce à rien pour vous, que Dieu ne me donne plus jamais de joie ! Je me battrai malgré vous !
— Par la foi que je dois à saint Pierre l'apôtre, fait le père, je vois bien que la prière n'y vaudrait rien. Je perds mon temps à te sermonner ; mais je vais t'arranger sur l'heure un tel parti que, bon gré mal gré, il te faudra faire toute ma volonté, car tu auras le dessous. »
Aussitôt il appelle à lui tous les chevaliers, et leur commande de lui tenir son fils, qu'il ne peut corriger :
« Je le ferais lier plutôt que de le laisser se battre. Vous êtes tous mes hommes, vous me devez amour et fidélité : sur tout ce que vous tenez de moi, je vous le commande et vous en prie tout ensemble. Il fait grande folie, ce me semble, et c'est bien son grand orgueil, quand il contredit ce que je veux. »
Et eux disent qu'ils vont le saisir, et que, tant qu'ils le tiendront, l'envie de se battre ne lui prendra plus, et qu'il lui faudra, malgré lui, rendre la jeune fille. Alors tous vont l'empoigner et le saisir par les bras et par le cou.
« Ne te tiens-tu pas pour fou, maintenant ? fait le père. Reconnais la vérité : tu n'as plus force ni pouvoir de te battre ni de jouter, quoi qu'il t'en coûte, quoi qu'il t'en pèse et t'en chagrine. Consens à ce qui me plaît et me convient, tu agiras en sage. Et sais-tu quelle est ma pensée ? Pour que ton chagrin soit moindre, nous suivrons, toi et moi, si tu veux, le chevalier, aujourd'hui et demain, par le bois et par la plaine, chacun sur son cheval qui va l'amble. Nous pourrions bien le trouver bientôt de tel état et de telle apparence que je te laisserais t'éprouver contre lui et te battre à ta guise. »
L'autre le lui a promis, bien malgré lui, puisqu'il le faut. En homme qui n'y peut rien, il dit qu'il y renoncera pour lui, mais qu'ils le suivront tous les deux.
À la vue de cette aventure, les gens répandus dans le pré disent tous :
« Avez-vous vu ? Celui qui fut sur la charrette a conquis aujourd'hui un tel honneur qu'il emmène l'amie du fils de notre seigneur, et notre seigneur le souffre ! Nous pouvons dire en vérité qu'il lui trouve bien quelque mérite, puisqu'il le laisse l'emmener. Et cent fois maudit qui cessera encore de jouer à cause de lui ! Retournons jouer ! »
Alors ils recommencent leurs jeux, leurs rondes et leurs danses.
Le cimetière et la tombe prophétique vers 1829 à 1959
Aussitôt le chevalier tourne bride ; il ne s'attarde pas davantage dans la prairie ; et derrière lui la jeune fille ne reste pas : il l'emmène. Tous deux s'en vont en grande hâte, et le fils et le père les suivent de loin. Par un pré fauché, ils ont chevauché jusqu'à none, et trouvent, en un lieu très beau, une église et, près du chœur, un cimetière clos de murs.
Il n'agit ni en rustre ni en fou, le chevalier qui entra dans l'église, à pied, pour prier Dieu. La demoiselle lui tint son cheval jusqu'à son retour. Quand il eut fait sa prière et qu'il revenait, voici qu'un moine très vieux vient à sa rencontre, droit devant lui. Quand il le croise, il le prie très doucement de lui dire ce qu'il y avait dans ces murs ; l'autre répond qu'il y a un cimetière. Et lui :
« Menez-m'y, et que Dieu vous aide !
— Volontiers, sire. »
Alors il l'y mène, parmi les plus belles tombes qu'on pût trouver d'ici jusqu'à Dombes, et de là jusqu'à Pampelune. Sur chacune, des lettres gravées disaient les noms de ceux qui reposeraient dans ces tombes. Et lui-même, à la file, se mit à lire les noms, et trouva : « Ci-gît un jour Gauvain, ici Louis, ici Yvain. » Après ces trois, il en lut beaucoup d'autres, les noms des chevaliers d'élite, des plus prisés et des meilleurs, de cette terre et d'ailleurs. Parmi les autres, il en trouve une de marbre, qui paraît, dans sa facture, la plus belle de toutes. Le chevalier appelle le moine et dit :
« Ces tombes qui sont ici, à quoi servent-elles ? »
Et l'autre : « Vous avez vu les inscriptions ; si vous les avez comprises, vous savez bien ce qu'elles disent et ce que signifient les tombes.
— Et cette plus grande, dites-moi à quoi elle sert. »
L'ermite répond : « Je vais vous le dire. C'est un monument qui surpasse tous ceux qui furent jamais faits : jamais on n'en vit d'aussi riche ni d'aussi bien sculpté, ni moi ni personne. Il est beau dehors, et plus encore dedans. Mais n'y songez pas : cela ne vous servirait de rien, car jamais vous ne verrez l'intérieur ; il faudrait sept hommes très forts et très grands pour découvrir la tombe, si l'on voulait l'ouvrir, car elle est couverte d'une dalle. Et sachez-le, c'est chose certaine : pour la lever il faudrait sept hommes plus forts que vous et moi. Des lettres y sont gravées, qui disent : "Celui qui lèvera cette dalle, seul, par son propre corps, délivrera ceux et celles qui sont prisonniers dans la terre dont ne sort ni clerc ni gentilhomme depuis l'heure où il y est entré : jamais nul n'en est revenu. Les étrangers y sont retenus prisonniers, tandis que ceux du pays vont et viennent, dedans et dehors, à leur gré." »
Aussitôt le chevalier va saisir la dalle, et il la lève, sans la moindre peine, mieux que ne l'auraient fait dix hommes en y mettant toute leur force. Et le moine en fut stupéfait, au point qu'il faillit tomber en voyant cette merveille, car il ne croyait pas voir sa pareille de toute sa vie. Il dit :
« Sire, j'ai maintenant grande envie de savoir votre nom : me le direz-vous ?
— Moi, non, fait le chevalier, par ma foi.
— Certes, fait l'autre, j'en suis fâché. Mais si vous me le disiez, vous feriez une grande courtoisie et pourriez y trouver grand profit. Qui êtes-vous, et de quel pays ?
— Je suis un chevalier, vous le voyez, né au royaume de Logres ; je voudrais en être quitte à ce prix. Et vous, s'il vous plaît, redites-moi qui reposera dans cette tombe.
— Sire, celui qui délivrera tous ceux qui sont pris au piège dans le royaume dont nul n'échappe. »
Quand le moine lui eut tout conté, le chevalier le recommanda à Dieu et à tous ses saints, puis il est revenu, aussi vite qu'il le put, auprès de la demoiselle. Le vieux moine chenu l'accompagne hors de l'église ; ils regagnent le chemin et, tandis que la jeune fille remonte en selle, le moine lui raconte tout ce que le chevalier avait fait là- dedans, et la pria de lui dire son nom, si elle le savait ; elle dut lui avouer qu'elle ne le sait pas, mais qu'une chose peut se dire sans crainte : il n'y a pas un tel chevalier vivant aussi loin que soufflent les quatre vents.
Alors la jeune fille le quitte et s'élance derrière le chevalier. À ce moment, ceux qui les suivaient arrivent, et trouvent le moine seul devant l'église.
Notes (3)
- v. 1866 Ci girra Gauvains. Les tombes portent au futur les noms des vivants : cimetière prophétique, probablement d'origine celtique, christianisé en nécropole d'élection. Le futur girra* (« ci-gît » au futur) est intraduisible tel quel ; nous rendons « Ci-gît un jour Gauvain », qui garde le scandale grammatical.
- v. 1900 sqq. l'inscription de la dalle. L'épitaphe-oracle fait du soulèvement de la dalle une élection messianique : « délivrera ceux et celles qui sont prisonniers ». Le vocabulaire (délivrance, captifs, terre dont nul ne revient) autorise la lecture typologique, descente aux Enfers et harrowing of hell, sans que Chrétien l'impose jamais.
- v. 1929-1931 l'anonymat maintenu. « Un chevalier né au royaume de Logres » : le héros refuse deux fois son nom (au moine, puis à la demoiselle, v. 2004-2007). Le nom, différé jusqu'au v. 3660, sera donné par la reine : l'identité vient de la dame. Sur ce dispositif, voir la note au v. 3660.
Le père renonce à la poursuite vers 1960 à 2013
Le vieux chevalier en chemise lui dit :
« Sire, avez-vous vu, dites-le-nous, un chevalier qui mène une demoiselle ? »
Et l'autre répond : « Il ne m'en coûtera pas de vous en conter toute la vérité, car ils partent d'ici à l'instant. Le chevalier a été là-dedans, et il y a fait de si grandes merveilles qu'il a levé tout seul la dalle de la grande tombe de marbre, sans le moindre effort. Il va secourir la reine, et il la secourra sans nul doute, et avec elle tout le reste du peuple. Vous le savez bien vous-même, vous qui avez souvent lu les lettres gravées sur la dalle. Jamais en vérité ne naquit d'homme ni de femme, jamais ne s'assit en selle un chevalier qui valût celui-ci. »
Alors le père dit à son fils :
« Fils, que t'en semble ? N'est-il pas d'une rare vaillance, celui qui a fait pareil exploit ? Maintenant tu sais bien à qui fut le tort : tu sais bien si le tort fut tien ou mien. Je ne voudrais pas, pour la ville d'Amiens, que tu te fusses battu contre lui ; et tu t'es pourtant bien débattu avant qu'on pût t'en détourner. Maintenant nous pouvons nous en retourner, car ce serait grande folie que de les suivre plus avant. »
Et le fils répond : « Je vous l'accorde volontiers : les suivre ne nous vaudrait rien. Puisqu'il vous plaît, retournons-nous- en. »
En rebroussant chemin, il a agi en homme très sage. Et la jeune fille, pendant ce temps, chevauche tout près du chevalier ; elle veut se faire écouter de lui et veut apprendre son nom. Elle le lui demande, elle le prie, une fois, puis une autre, tant qu'à la fin, excédé, il lui dit :
« Ne vous ai-je pas dit que je suis du royaume du roi Arthur ? Par la foi que je dois à Dieu et à sa puissance, de mon nom vous ne saurez rien. »
Alors elle lui demande congé pour s'en retourner, et il le lui donne de bonne grâce. La jeune fille s'en va, et lui a chevauché sans compagnie jusqu'à une heure tardive.
L'hospitalité du vavasseur vers 2014 à 2104
Après vêpres, à l'heure de complies, comme il suivait son chemin, il vit venir un chevalier qui sortait du bois où il avait chassé. Il venait, le heaume lacé, sa venaison troussée sur un grand cheval de chasse gris fer, telle que Dieu la lui avait donnée. Le vavasseur vient bien vite à la rencontre du chevalier et le prie de se loger chez lui :
« Sire, fait-il, la nuit viendra bientôt : il est temps désormais de prendre logis, et la raison même vous le commande. J'ai une maison à moi, près d'ici, où je vais vous mener. Jamais personne ne vous logea mieux que je le ferai, selon mon pouvoir, s'il vous plaît, et j'en serai heureux.
— Et moi, j'en suis fort heureux aussi », fait l'autre.
Le vavasseur envoie aussitôt son fils en avant, pour préparer le logis et hâter la cuisine. Et le jeune homme, sans s'attarder, exécute son ordre sur-le-champ, de bon cœur et loyalement, et part à vive allure. Les autres, qui n'ont cure de se presser, ont continué leur chemin derrière lui jusqu'à la maison.
Le vavasseur avait pour femme une dame de bonnes manières, et cinq fils qu'il chérissait, trois jeunes gens et deux chevaliers, et deux filles nobles et belles, encore à marier. Ils n'étaient pas nés dans ce pays : ils y étaient enfermés, et y avaient été longtemps tenus prisonniers, car ils étaient nés au royaume de Logres.
Le vavasseur a mené le chevalier dans sa cour ; la dame accourt à sa rencontre, ses fils et ses filles se précipitent, tous s'offrent à le servir ; ils le saluent et l'aident à descendre. À leur seigneur, ni les sœurs ni les cinq frères ne prêtent grande attention, car ils savaient bien que leur père le voulait ainsi. Ils l'honorent et le fêtent de leur mieux ; et quand ils l'eurent désarmé, l'une des deux filles de son hôte lui met un manteau au cou, celui de son propre dos.
Fut-il bien servi au souper ? Je ne cherche même pas à en parler. Mais quand vint l'après-repas, on ne se fit plus aucune retenue de parler de toutes sortes d'affaires. Le vavasseur commença par demander à son hôte qui il était et de quelle terre, mais son nom, il ne le lui demanda pas. Et lui répond aussitôt :
« Je suis du royaume de Logres ; jamais encore je n'étais venu en ce pays. »
Quand le vavasseur l'entend, il s'en étonne fort, et sa femme, et tous ses enfants ; il n'en est pas un que cela n'afflige, et ils commencent à lui dire :
« C'est pour votre malheur que vous êtes venu, beau doux sire, quel grand dommage pour vous ! Car vous voici comme nous, en servitude et en exil.
— Et d'où êtes-vous donc ? fait-il.
— Sire, nous sommes de votre terre. En ce pays, bien des hommes de bien de votre terre sont tenus en servitude. Maudite soit pareille coutume, et maudits ceux qui la maintiennent ! Car nul étranger ne vient ici sans être contraint d'y rester : la terre le retient. Y entre qui veut, mais il lui faut y demeurer. Pour vous-même, c'en est fait : vous n'en sortirez, je crois, jamais.
— Si fait, dit-il, si je le puis. »
Notes (2)
- v. 2022 vavasors. Le vavasseur (vassus vassorum*, vassal de vassal) est le petit noble rural, figure récurrente de l'hospitalité et de la sagesse chez Chrétien. Le mot est conservé tel quel dans la traduction.
- v. 2096 sqq. la coutume de Gorre. « Y entre qui veut, mais il lui faut y demeurer » : le royaume dont nul étranger ne revient est la transposition la plus transparente de l'Autre Monde celtique dans le roman (rapprochements classiques depuis Gaston Paris et Loomis) ; le nom même de Gorre a été rapproché de l'« île de verre » (insula vitrea, Glastonbury). Chrétien laisse la donnée mythique à l'état de coutume juridique, sans explication surnaturelle.
La brèche d'espérance vers 2105 à 2174
Le vavasseur reprend : « Comment ? Vous croyez en sortir ?
— Oui, s'il plaît à Dieu, et j'y ferai tout mon pouvoir.
— Alors tous les autres sortiraient sans crainte, librement : car dès que l'un sortira loyalement de cette prison, tous les autres, sans faute, pourront en sortir sans qu'on s'y oppose. »
Alors le vavasseur se souvient qu'on lui avait dit et conté qu'un chevalier de grande valeur entrait de force dans le pays pour la reine que détenait Méléagant, le fils du roi ; et il se dit : « Certes, je pense et je crois que c'est lui ; je vais donc le lui dire. » Il lui dit :
« Ne me cachez rien, sire, de votre affaire, et je m'engage à vous donner conseil du mieux que je saurai. J'y trouverai moi-même mon profit, si vous pouvez réussir. Découvrez- moi la vérité, pour votre bien et pour le mien. C'est en ce pays, j'en suis convaincu, que vous êtes venu chercher la reine, au milieu de cette engeance perfide, pire que les Sarrasins. »
Et le chevalier lui répond : « Je n'y suis venu pour nulle autre chose. Je ne sais où ma dame est enfermée, mais je brûle de la secourir, et j'ai grand besoin de conseil. Conseillez-moi, si vous savez. »
Et l'autre dit : « Sire, vous avez entrepris une voie bien rude. La voie où vous êtes vous mène tout droit au Pont-de- l'épée. Il vous faudrait écouter conseil : si vous vouliez me croire, vous iriez au Pont-de-l'épée par une voie plus sûre, et je vous y ferais conduire. »
Mais lui, qui convoite la plus courte, lui demande : « Est- elle aussi droite que cette voie-ci ?
— Non, fait-il ; elle est plus longue, mais plus sûre. »
Et lui : « De cela je n'ai cure. Conseillez-moi sur celle-ci, car je suis prêt à la suivre.
— Sire, en vérité, vous n'y aurez aucun profit. à passer par cet autre chemin, demain vous arriverez à un passage où vous pourriez vite subir grand dommage : il s'appelle le Passage des pierres. Voulez-vous que je vous dise à quel point ce passage est mauvais ? Un seul cheval peut y passer : deux hommes n'y marcheraient pas de front, et le défilé est bien gardé et bien défendu. On ne vous le livrera pas sitôt que vous y arriverez : vous y recevrez maint coup d'épée et de lance, et vous en rendrez tout autant, avant d'être passé de l'autre côté. »
Notes (3)
- v. 2110-2115 la délivrance solidaire. « Dès que l'un sortira loyalement, tous les autres pourront sortir » : la clause donne à la quête privée sa portée collective et fait de l'amant, sans qu'il le cherche, un libérateur de peuple. Ressort essentiel du san du roman.
- v. 2134-2135 gent sarradine... pire que Sarrazin. La comparaison avec les Sarrasins, ennemis par excellence de la chanson de geste, mesure l'altérité de Gorre à l'aune épique ; elle est dans la bouche du vavasseur, non du narrateur
- v. 2159 et 5894 numéros enjambés. Deux fois dans le volume, les marges imprimées comptent cinq vers là où quatre lignes sont composées : le numéro 2159 est enjambé entre les marges 2155 et 2160, le numéro 5894 entre 5890 et 5895. Vérification faite sur l'exemplaire, ligne à ligne et par coordonnées : le texte est continu, rien n'y manque ; c'est la numérotation marginale de l'édition qui saute un rang. Notre traduction suit le texte, la numérotation suit les marges.
Le Passage des pierres vers 2175 à 2256
Quand il lui eut tout exposé, un chevalier s'avança, qui était fils du vavasseur, et dit :
« Sire, avec ce seigneur je m'en irai, si cela ne vous fâche. »
Alors un des jeunes fils se lève et dit : « J'irai de même. »
Et le père leur en donne congé, très volontiers, à tous deux. Voilà le chevalier qui ne partira plus seul, et il les en remercie, lui qui aimait beaucoup la compagnie.
Là-dessus les paroles s'arrêtent ; on mène le chevalier se coucher, et il dormit, s'il en eut envie. Dès qu'il put voir le jour, il se lève ; ceux qui devaient l'accompagner le voient, et sont aussitôt debout. Les chevaliers se sont armés, ont pris congé et s'en vont, le jeune homme en tête. Ils font tant de chemin ensemble qu'ils arrivent au Passage des pierres, à l'heure de prime exactement. Au milieu se dressait une bretèche, où un guetteur se tenait en permanence. Avant qu'ils approchent, celui de la bretèche les voit et crie de toutes ses forces :
« Voici un ennemi ! Voici un ennemi ! »
Aussitôt surgit sur la bretèche un chevalier à cheval, revêtu d'une armure neuve, flanqué de chaque côté d'hommes d'armes portant des haches tranchantes. Et comme il approche du passage, celui qui le guette lui reproche fort laidement la charrette :
« Vassal, tu as montré une grande audace, et tu es un fou fieffé, d'être entré dans ce pays. Jamais homme ne devrait venir ici qui fût monté sur une charrette, et que Dieu ne t'en laisse pas jouir ! »
Alors ils piquent l'un vers l'autre de toute la vitesse de leurs chevaux. Celui qui doit garder le passage brise net sa lance et en laisse tomber les deux tronçons. Et l'autre l'atteint à la gorge, juste au-dessus du bord de l'écu, et le jette à la renverse, en travers, sur les pierres. Les hommes d'armes bondissent, haches en main, mais ils le manquent exprès : ils n'ont nulle envie de faire du mal, ni à lui ni à son cheval. Et le chevalier voit bien qu'ils ne veulent le blesser en rien ni ne cherchent à lui nuire ; il ne se soucie pas de tirer l'épée, et passe outre sans querelle, ses compagnons derrière lui.
Et l'un d'eux dit à l'autre : « Jamais on ne vit si bon chevalier, jamais nul ne l'égala. N'a-t-il pas fait une pure merveille, en passant ici de force ?
— Beau frère, pour Dieu, hâte-toi, fait le chevalier à son frère : cours jusqu'à notre père, et conte-lui cette aventure. »
Mais le jeune homme affirme et jure qu'il n'ira pas le dire, et qu'il ne quittera jamais ce chevalier avant que celui-ci l'ait adoubé et fait chevalier ; que l'autre aille faire le message, si cela lui tient tant à cœur !
Alors ils s'en vont tous trois de compagnie, jusqu'à ce qu'il pût être none passée.
Notes (2)
- v. 2200 bretesche. Ouvrage de bois avancé, galerie fortifiée dominant un passage : mot conservé (bretèche), défini ici
- v. 2229-2232 les haches qui manquent exprès. Les hommes d'armes « le manquent exprès » : premier signe que le pays lui-même se range du côté du libérateur annoncé. La prophétie du tombeau commence à travailler le monde.
L'homme qui les piège et la révolte des captifs vers 2257 à 2496
Vers none, ils ont trouvé un homme qui leur demande qui ils sont ; et ils répondent : « Nous sommes des chevaliers qui allons à nos affaires. »
Et l'homme dit au chevalier : « Sire, je voudrais vous héberger, vous et vos compagnons ensemble. »
C'est à celui qui lui paraît le seigneur et le maître des autres qu'il adresse ces mots, et l'autre lui répond :
« Il ne se peut pas que je prenne logis à cette heure : bien lâche qui s'attarde et se repose à son aise après avoir entrepris pareille affaire. Et j'ai entrepris telle chose que de longtemps je ne prendrai de logis. »
Et l'homme lui redit : « Ma maison n'est pas près d'ici, elle est loin en avant. Vous pouvez y venir, avec l'assurance de prendre logis à une heure convenable : il sera tard quand vous y parviendrez.
— J'irai donc », fait-il.
L'homme se met alors en route devant eux et les mène, et eux le suivent sur la voie plate. Quand ils ont longtemps marché, ils ont rencontré un écuyer qui venait par le chemin au grand galop, sur un roussin gras et rond comme une pomme. Et l'écuyer dit à l'homme : « Sire, sire, venez plus vite ! Les gens de Logres se sont levés en armes contre ceux de cette terre : la guerre est déjà commencée, et la querelle, et la mêlée ! On dit qu'en cette contrée un chevalier a fait irruption, qui s'est battu en mille lieux, et à qui nul ne peut interdire aucun passage où il veuille venir : il y passe, dût-il en peser à quiconque. Tous disent en ce pays qu'il les délivrera tous et mettra les nôtres au-dessous. « Hâtez-vous donc, c'est mon conseil ! »
L'homme prend alors le galop, et les autres en furent remplis de joie, car ils l'avaient entendu aussi, et ils voudront aider les leurs. Le fils du vavasseur s'écrie :
« Sire, entendez ce que dit ce serviteur ! Allons, aidons nos gens qui sont aux prises avec ceux de là-bas ! »
Et l'homme file sans les attendre, et se dirige à toute allure vers une forteresse plantée sur un tertre, et court tant qu'il arrive à l'entrée, eux derrière lui, à l'éperon. L'enceinte était close de hauts murs et de fossés. Dès qu'ils y furent entrés, on laissa retomber sur leurs talons une porte, pour qu'ils ne pussent ressortir. Et eux :
« Allons ! allons ! ce n'est pas ici que nous nous arrêterons ! »
À la suite de l'homme, ils vont bon train jusqu'à l'issue, qui ne leur fut pas interdite ; mais dès que l'homme fut dehors, on laissa retomber derrière lui une porte coulissante. Ils en furent accablés de se voir enfermés là-dedans, car ils croient être victimes d'un enchantement.
Mais celui dont je dois vous parler avant tous portait au doigt un anneau dont la pierre avait tel pouvoir qu'un enchantement ne pouvait le retenir dès qu'il l'avait regardée. Il met l'anneau devant ses yeux, regarde la pierre et dit :
« Dame, dame, Dieu m'assiste, j'aurais maintenant grand besoin que vous puissiez me secourir ! »
Cette dame était une fée, qui lui avait donné l'anneau et l'avait nourri dans son enfance ; et il avait très grande confiance qu'en quelque lieu qu'il fût, elle viendrait le secourir et l'aider. Mais il voit bien, à son appel et à la pierre de l'anneau, qu'il n'y a là aucun enchantement, et il sait avec certitude qu'ils sont bel et bien enfermés et sous les verrous.
Ils arrivent alors à la porte barrée d'une poterne étroite et basse. Tous ensemble tirent l'épée, et chacun frappe tant de la sienne qu'ils eurent tranché la barre. Une fois hors de la tour, ils voient la bataille engagée en bas dans les prés, immense et farouche : ils étaient bien mille chevaliers au moins, d'un côté et de l'autre, sans compter la piétaille des vilains.
En descendant vers les prés, le fils du vavasseur parla en homme sage et mesuré :
« Sire, avant d'arriver là-bas, nous ferions sagement, je crois, d'envoyer quelqu'un s'informer de quel côté se tiennent les nôtres. Je ne sais par où ils viennent, mais j'irai, si vous voulez.
— Je le veux, fait-il. Allez-y vite, et vite il vous faut revenir. »
Il y va vite, revient vite, et dit : « La chance est pour nous : j'ai vu avec certitude que ceux de ce côté-ci sont les nôtres. »
Alors le chevalier fonça droit vers la mêlée. Il croise un chevalier qui venait sur lui, joute avec lui et le frappe si fort dans l'œil qu'il l'abat mort. Le jeune fils met pied à terre, prend le cheval du mort et ses armes, et s'en arme avec adresse. Une fois armé, sans tarder, il monte, saisit l'écu et la lance, grande, rigide et peinte ; il ceint au côté l'épée tranchante, flamboyante et claire, et suit dans la bataille son frère et son seigneur.
Celui-ci s'y est magnifiquement tenu, un long moment : il rompt, fend et met en pièces écus, heaumes et hauberts. Ni bois ni fer ne protège celui qu'il atteint : il le jette à mal, ou mort à bas du cheval. À lui seul il faisait si bien qu'il les défaisait tous, et ceux qui étaient venus avec lui faisaient de leur côté très bien aussi.
Les gens de Logres s'en émerveillent, car ils ne le connaissent pas, et interrogent à son sujet le fils du vavasseur. On le presse tant de questions qu'on leur dit : « Seigneurs, c'est celui qui nous tirera tous d'exil, et de la grande misère où nous sommes depuis si longtemps. Nous lui devons rendre grand honneur, puisque, pour nous tirer de prison, il a passé tant de lieux périlleux, et il en passera bien d'autres encore : il a beaucoup à faire, et il a déjà beaucoup fait. »
Nul qui n'en ait de la joie, quand la nouvelle eut tant couru qu'elle fut contée à tous : tous l'entendirent, tous la surent. De la joie qu'ils en eurent, leur force croît, leur ardeur redouble, tant qu'ils tuent bon nombre des autres ; et s'ils les malmènent si fort, c'est grâce aux exploits d'un seul chevalier, me semble-t-il, plus que grâce à tous les autres ensemble. Et s'il n'avait fait si près de nuit, tous les ennemis s'en allaient déconfits ; mais la nuit vint, si obscure qu'il leur fallut se séparer.
À la séparation, tous les captifs, comme à l'envi, se pressèrent autour du chevalier ; de toutes parts ils saisirent son frein, et ils commencent à lui dire :
« Soyez le bienvenu, beau sire ! »
Et chacun dit : « Sire, par ma foi, vous logerez chez moi ! Sire, pour Dieu et pour son nom, ne logez nulle part ailleurs que chez moi ! »
Tous répètent ce que dit l'un : chacun veut l'héberger, les jeunes comme les vieux, et chacun dit : « Vous serez mieux dans ma maison que dans celle d'un autre. » Ainsi parle chacun pour soi, et l'un l'arrache à l'autre, chacun voulant l'avoir pour soi ; et peu s'en faut qu'ils n'en viennent aux mains. Il leur dit qu'ils se querellent pour une grande niaiserie et une folie :
« Laissez, fait-il, cette dispute, qui ne sert ni à moi ni à vous. La querelle n'est pas bonne entre nous : nous devrions plutôt nous entraider. Il ne vous sied pas de plaider à qui m'hébergera, en vous chamaillant : votre souci devrait être de me loger en tel lieu que vous y trouviez tous votre avantage, et que je sois sur mon droit chemin. »
Chacun pourtant répète encore : « C'est chez moi ! — Non, chez moi !
— Vous ne parlez toujours pas bien, fait le chevalier. À mon avis, le plus sage d'entre vous est fou de disputer là-dessus. Vous devriez me faire avancer, et vous voulez me faire tourner ! Si vous m'aviez tous, dans l'ordre, l'un après l'autre, à qui mieux mieux, rendu autant d'honneur et de service qu'on peut en rendre à un homme, par tous les saints qu'on prie à Rome, je ne vous en saurais pas meilleur gré, une fois le bienfait reçu, que je vous en sais de la seule bonne volonté. Que Dieu me donne joie et santé : la bonne volonté me réjouit autant que si chacun m'avait déjà comblé de grands honneurs et de grands biens. Qu'elle compte donc pour le fait ! »
Ainsi il les gagne tous et les apaise. On le mène loger, sur son chemin, chez un chevalier fort à l'aise, et tous se mettent en peine de le servir ; tous l'honorèrent, le servirent et lui firent très grande joie toute la soirée, jusqu'au coucher, car tous le tenaient très cher.
Notes (1)
- v. 2336 sqq. l'anneau de la fée. Unique mention, dans le roman, de la fée qui éleva le héros (la Dame du Lac de la tradition postérieure) : l'anneau révèle les enchantements. Il ne « fonctionne » jamais positivement dans le roman (ici comme au v. 3124, il ne révèle que l'absence d'enchantement) : Chrétien désamorce le merveilleux au moment même où il le convoque.
Le logis du soir vers 2497 à 2565
Au matin, à l'heure du départ, chacun voulut partir avec lui : chacun s'offre et se présente ; mais il ne lui plaît ni ne lui convient qu'aucun homme parte avec lui, hormis les deux seuls qu'il avait amenés là : eux, et personne d'autre. Ce jour- là, ils ont chevauché depuis le matin jusqu'aux vêpres sans rencontrer d'aventure. En chevauchant à vive allure, ils sortirent très tard d'une forêt ; au sortir, ils virent la maison d'un chevalier, et sa femme, qui semblait une dame de bien, assise à la porte. Dès qu'elle put les voir, elle s'est dressée à leur rencontre ; le visage joyeux et riant, elle les salue et dit :
« Soyez les bienvenus ! Je veux que vous preniez mon logis. Vous voilà hébergés : descendez.
— Dame, puisque vous le commandez, grand merci : nous descendrons, et nous prendrons votre logis pour cette nuit. »
Ils descendent, et la dame fait prendre les chevaux, car elle avait une fort belle maisonnée. Elle appelle ses fils et ses filles, qui accoururent aussitôt : des jeunes gens courtois et avenants, des chevaliers et de belles filles. Aux uns elle commande d'ôter les selles des chevaux et de bien les panser ; nul n'ose s'y refuser. tous s'y prêtent au contraire très volontiers. Il fait désarmer les chevaliers ; les filles s'empressent à les désarmer ; désarmés, on leur donne à revêtir trois courts manteaux. Puis on les mène tout droit au logis, qui était fort beau. Le maître de maison n'y était pas : il était au bois, avec deux de ses fils. Mais il arriva bientôt, et sa maisonnée, fort bien apprise, bondit à sa rencontre hors de la porte. La venaison qu'il apporte, ils la détroussent et la délient bien vite, et lui racontent en lui disant :
« Sire, sire, vous ne savez pas : vous avez pour hôtes trois chevaliers !
— Dieu en soit adoré ! » fait-il.
Le chevalier et ses deux fils font à leurs hôtes très grande fête, et la maisonnée n'est pas en reste : jusqu'au plus petit, chacun s'apprêtait à faire ce qu'il y avait à faire. Les uns courent hâter le repas, d'autres allumer les chandelles, qu'ils allument et font flamber ; on prend la serviette et les bassins, on offre l'eau pour laver les mains, et de cela on n'est pas avare. Tous se lavent et vont s'asseoir. Rien de ce qu'on pouvait voir là-dedans n'était pesant ni désagréable.
L'orgueilleux au premier service vers 2566 à 2649
Au premier service survint un présent imprévu : un chevalier à la porte, dehors, plus orgueilleux qu'un taureau, qui est une bête fort orgueilleuse. Des pieds jusqu'à la tête, il siégeait tout armé sur son destrier. une jambe affermie dans l'étrier, et l'autre, par contenance et par élégance, jetée sur le col du destrier à crinière. Le voilà arrivé de la sorte sans que personne y prît garde, jusqu'à ce qu'il fût devant eux et dît :
« Lequel est-ce, je veux le savoir, qui a tant de folie et d'orgueil, et la tête si vide de cervelle, qu'il vient en ce pays et croit passer au Pont-de-l'épée ? C'est pour rien qu'il est venu se fatiguer, pour rien qu'il a perdu ses pas. »
Et l'autre, sans se troubler, lui répond avec une parfaite assurance :
« Je suis celui qui veut passer au Pont.
— Toi ? Toi ! Comment as-tu osé le penser ? Avant d'entreprendre pareille chose, tu aurais dû songer à quelle fin et à quel terme tu pourrais aboutir, et tu aurais dû te ressouvenir de la charrette où tu montas. J'ignore si tu as honte d'y être monté, mais jamais homme de bon sens n'eût entrepris une si grande affaire, s'il portait le reproche de ce blâme. »
À tout ce qu'il l'entend dire, l'autre ne daigne pas répondre un mot ; mais le maître de la maison et tous les autres s'en étonnent sans mesure, et non sans raison :
« Ah ! Dieu, quelle mésaventure ! se dit chacun d'eux en lui-même. Maudite soit l'heure où une charrette fut d'abord conçue et construite, car c'est une chose bien vile et méprisable ! Ah ! Dieu, de quoi fut-il accusé ? Et pourquoi fut-il charreté ? Pour quel péché ? Pour quel forfait ? On le lui reprochera désormais toujours. S'il était lavé de ce reproche, aussi loin que s'étend le monde entier, on ne trouverait pas un chevalier, si éprouvée que soit sa prouesse, qui égalât ce chevalier ; qui les rassemblerait tous n'en verrait pas d'aussi beau ni d'aussi noble, à dire vrai. »
Ainsi parlaient-ils d'une commune voix. Et l'autre, avec un orgueil parfait, reprit la parole :
« Chevalier, entends-moi, toi qui t'en vas au Pont-de- l'épée : si tu veux, tu passeras l'eau très aisément, en douceur. Je te ferai passer bien vite de l'autre côté dans une barque. Mais si je veux te faire payer le péage, une fois que je te tiendrai de l'autre côté, je te prendrai la tête, si je veux ; sinon, tu seras à ma merci. »
Et l'autre répond qu'il ne cherche pas sa propre mésaventure : jamais il ne mettra sa tête à un pareil hasard, quoi qu'il en coûte. Et l'autre reprend :
« Puisque tu refuses, à qui qu'en soient la honte et le deuil, il te faudra sortir ici et te battre contre moi, corps à corps. »
Et lui, pour se jouer de lui : « Si je pouvais le refuser, je m'en passerais très volontiers ; mais en vérité, je préfère me battre plutôt que d'être contraint à pire. »
Notes (1)
- v. 2568-2569 plus orguelleus que n'est uns tors. « Plus orgueilleux qu'un taureau, qui est une bête fort orgueilleuse » : le narrateur feint de justifier sa comparaison par une glose zoologique naïve. Humour de clerc, que la traduction garde tel quel
Le combat de la lande vers 2650 à 2743
Avant de se lever de la table où ils étaient assis, il dit aux valets qui le servaient de mettre vite la selle à son cheval, et d'aller lui chercher ses armes. Et eux s'y emploient à toute vitesse : les uns se donnent la peine de l'armer, les autres amènent son cheval. Et sachez-le : à le voir s'avancer au pas, armé de toutes ses armes, tenant l'écu par les courroies, monté sur son cheval, on ne pouvait le mécompter ni parmi les beaux ni parmi les bons. Le cheval lui allait si bien qu'il semblait ne pouvoir être qu'à lui, comme l'écu qu'il embrassait par les courroies ; et il avait au chef lacé un heaume si bien posé qu'il ne vous serait jamais venu à l'esprit qu'il l'eût emprunté ou reçu à crédit : vous auriez dit plutôt, tant cela vous eût plu, qu'il était né et avait grandi avec. Sur ce point, je voudrais être cru.
Hors de la porte, dans une lande, se tient celui qui exige la joute, là où la bataille devait avoir lieu. Dès que l'un voit l'autre, ils piquent des deux à bride abattue, se heurtent avec fracas et se donnent de leurs lances de tels coups qu'elles plient, s'arquent et volent toutes deux en éclats. De leurs épées ils taillent les écus, les heaumes, les hauberts ; ils tranchent les bois, rompent les fers, si bien qu'ils se blessent en plusieurs endroits. De rage, ils se paient de tels coups qu'on les eût dits fixés par contrat. Mais les épées, bien souvent, glissent jusque sur la croupe des chevaux ; elles s'abreuvent de sang et s'en soûlent, s'enfonçant jusque dans les flancs des bêtes, si bien qu'ils les abattent mortes toutes deux. Une fois tombés à terre, ils se requièrent à pied ; et se fussent-ils haïs de haine mortelle, ils ne se seraient pas, en vérité, assaillis plus cruellement de leurs épées. Ils se frappent avec plus de cadence que celui qui mise ses deniers au jeu de la mine et ne cesse de jouer, doublant à chaque coup manqué. Mais ce jeu-ci était bien différent : il n'y avait aucun coup pour rien, seulement des coups, et une bataille farouche, féroce et très cruelle.
Tous étaient sortis de la maison : le maître, la dame, les filles et les fils ; il ne resta là ni celle ni celui, de la maison ou d'ailleurs : tous étaient venus se ranger pour voir la mêlée, dans la lande qui était fort large. Le chevalier de la charrette s'accuse et se blâme de lâcheté, quand il voit que son hôte le regarde ; puis il prend garde aux autres, qui le regardaient tous ensemble. De colère, tout le corps lui tremble : il devrait, pense-t-il, avoir depuis longtemps vaincu celui qui se bat contre lui. Alors il le frappe, abat son épée tout près de sa tête, et fond sur lui comme la tempête : il le presse, il le pousse tant qu'il lui arrache du terrain. Il lui ôte le champ pied à pied et le mène si mal au point que le souffle lui manque presque et qu'il ne reste en lui guère de défense. Alors le chevalier se souvient que l'autre lui avait fort vilainement reproché la charrette. Il l'attaque de flanc et le malmène si bien qu'il ne lui reste lacet ni courroie qu'il ne rompe autour du col ; il fait voler le heaume de sa tête et tomber la ventaille. Il le tourmente et l'accable tant qu'il lui faut venir à merci. Comme l'alouette qui ne peut tenir devant l'émerillon, et n'a plus d'abri lorsqu'il la dépasse et la domine, ainsi l'autre, dans toute sa honte, doit venir lui demander merci, faute de mieux.
Notes (1)
- v. 2703 la mine. Jeu d'argent où l'on double la mise ; la comparaison des coups de la bataille avec les enchères d'un joueur (« doublant à chaque coup manqué ») introduit le lexique du jeu et du paiement dans la violence, qui culminera avec la métaphore des dés de Gauvain (v. 6750 sqq.)
La demoiselle à la mule et la tête tranchée vers 2744 à 3002
Quand il l'entend demander merci, il ne le touche ni ne le frappe plus, mais dit :
« Veux-tu que j'aie merci de toi ?
— Voilà une parole bien sage, fait l'autre, comme en dirait un fou ! Jamais je n'ai rien désiré autant que la merci, à cette heure. »
Et lui : « Il te faudrait monter sur une charrette. Tu pourrais parler tant que tu voudrais, tout serait vain, si tu ne montais dans la charrette, pour avoir eu la bouche assez folle pour me la reprocher vilainement. »
Et le chevalier lui répond : « Ne plaise à Dieu que j'y monte !
— Non ? fait l'autre. Alors vous mourrez.
— Sire, vous le pouvez bien. Mais, pour Dieu, je vous demande et requiers merci, à cette seule exception que je ne doive pas monter en charrette. Il n'est nulle condition que je n'accepte, hormis celle-là, si dure et si lourde soit-elle. J'aimerais mieux être mort, je crois, que d'avoir subi ce malheur. Nulle autre chose, si pénible soit-elle, que vous me disiez, que je ne fasse pour obtenir merci et votre grâce. »
Tandis qu'il demande ainsi merci, voici que par la lande arrive à l'amble une jeune fille sur une mule fauve, tête nue et ceinture défaite, tenant une escourgée dont elle donnait de grands coups à la mule ; et nul cheval au grand galop, en vérité, n'allait plus vite que cette mule à l'amble. Au chevalier de la charrette, la jeune fille dit :
« Dieu te mette, chevalier, au cœur la joie parfaite de la créature qui te plaît le plus ! »
Lui, qui l'a entendue avec plaisir, répond : « Dieu vous bénisse, jeune fille, et vous donne joie et santé ! »
Alors elle dit son désir : « Chevalier, fait-elle, je suis venue de loin, en grand besoin, vers toi, pour te demander un don, en échange d'une récompense aussi grande que je pourrai te la faire ; et tu auras encore besoin de mon aide, je le crois.
— Dites-moi ce que vous voulez, répond-il, et si je l'ai, vous pourrez l'avoir sans délai, pourvu que ce ne soit pas chose trop pesante.
— C'est la tête de ce chevalier que tu as vaincu ; et en vérité, tu n'as jamais trouvé félon si déloyal. Tu ne commettras ni péché ni mal : tu feras aumône et bien, car c'est la créature la plus déloyale qui fut jamais et qui jamais sera. »
Quand le vaincu entend qu'elle veut qu'il le tue, il lui dit : « Ne la croyez pas : elle me hait. Mais je vous prie d'avoir pitié de moi, au nom de ce Dieu qui est fils et père, et qui fit sa mère de celle qui était sa fille et sa servante.
— Ah ! chevalier, fait la jeune fille, ne crois pas ce traître ! Que Dieu te donne joie et honneur aussi grands que tu peux les convoiter, et te donne de mener à bien ce que tu as entrepris ! »
Voilà le chevalier si empoigné qu'il s'arrête et demeure dans sa pensée : donnera-t-il la tête à celle qui le presse de la trancher, ou aura-t-il assez de tendresse pour l'autre pour qu'il le prenne en pitié ? À celle-ci et à celui-là, il veut accorder ce qu'ils demandent : Largesse et Pitié lui commandent de contenter l'un et l'autre, car il était généreux et compatissant. Mais si elle emporte la tête, Pitié sera vaincue et mise à mort ; et si elle ne l'emporte pas, Largesse sera déconfite. Dans une telle prison, dans une telle détresse le tiennent Pitié et Largesse, que chacune le tourmente et l'aiguillonne. La jeune fille qui la lui demande veut qu'il lui donne la tête ; et de l'autre côté, l'autre l'implore au nom de la pitié et de sa noblesse d'âme. Et puisqu'il lui a requis merci, ne l'aura-t-il donc pas ? Si : car jamais il ne lui arriva, si ennemi que fût l'homme, une fois qu'il l'avait mis au-dessous de lui et contraint de crier merci, de la lui refuser une première fois — mais au-delà d'une fois, jamais il n'y consentirait. Il ne la refusera pas à celui qui le requiert et le prie, puisque telle est sa coutume. Et celle qui veut la tête, l'aura-t-elle ? Oui, s'il le peut.
« Chevalier, fait-il, il te faut te battre de nouveau contre moi, et je te ferai cette grâce, si tu veux défendre ta tête, que je te laisserai reprendre ton heaume, et armer de nouveau, à loisir, ton corps et ta tête, du mieux que tu pourras. Mais sache que tu mourras si je te vaincs une seconde fois. »
Et l'autre répond : « Je ne demande pas mieux, et ne te réclame pas d'autre merci.
— Et je te donne encore cet avantage, fait-il : je me battrai contre toi sans bouger de la place où je suis. »
L'autre s'équipe, et ils reviennent aussitôt à la bataille avec fureur ; mais le chevalier le revainquit cette fois plus aisément qu'il n'avait fait d'abord. Et la jeune fille aussitôt crie :
« Ne l'épargne pas, chevalier, quoi qu'il te dise ! certes, il ne t'aurait pas épargné, lui, s'il t'avait vaincu une seule fois ! Sache-le bien : si tu le crois, il te trompera derechef. Tranche la tête au plus déloyal de l'empire et de la couronne, franc chevalier, et donne-la-moi ! Tu dois bien me la donner : un jour viendra où je saurai t'en récompenser. S'il le peut, il te trompera encore une fois par sa parole. »
Celui qui voit sa mort approcher lui crie merci à voix très haute, mais son cri ne lui vaut rien, ni rien de ce qu'il sait dire. L'autre le tire par le heaume, dont il tranche tous les lacets, abat de sa tête la ventaille et la coiffe blanche. Et l'autre se hâte de crier, il ne peut plus :
« Merci, pour Dieu ! Merci, vassal !
— Que je sois sauvé, répond-il : jamais plus je n'aurai pitié de toi, après t'avoir une fois donné répit.
— Ah ! fait l'autre, vous commettriez un péché, en croyant mon ennemie et en me tuant de la sorte. »
Et celle qui désire sa mort l'exhorte, de son côté, à lui trancher la tête au plus vite, et à ne plus croire sa parole. Il frappe : la tête vole au milieu de la lande, le corps s'affaisse. La jeune fille en est contente et satisfaite. Le chevalier prend la tête par les cheveux et la tend à celle qui en mène grande joie, et qui dit :
« Que ton cœur reçoive une joie aussi grande, de la créature qu'il désire le plus, que la mienne à cette heure, de la créature que je haïssais le plus. Rien ne me faisait souffrir, sinon qu'il vécût si longtemps. Une récompense t'attend de moi, qui te viendra fort à propos ; de ce service que tu m'as rendu, tu tireras grand profit, je te l'assure. Je m'en irai maintenant : je te recommande à Dieu, qu'il te garde d'encombre. »
Aussitôt la jeune fille part, et l'un l'autre se recommandent à Dieu. Mais chez tous ceux qui, dans la lande, avaient vu la bataille, une immense joie s'est levée. Ils désarment aussitôt le chevalier en menant grande fête, et l'honorent de tout ce qu'ils savent. Puis ils se relavent les mains, car ils voulaient se remettre à table ; les voilà plus gais qu'à l'ordinaire, et ils mangent dans la joie. Quand ils eurent longuement mangé, le vavasseur dit à son hôte, assis à ses côtés :
« Sire, nous sommes venus ici, il y a longtemps, du royaume de Logres. Nous y sommes nés, et nous voudrions qu'honneur, grand bien et joie vous viennent en ce pays, car nous y aurions profit avec vous, et bien d'autres y gagneraient, si honneur et bien vous arrivaient en ce pays, en cette entreprise. »
Et lui répond : « Dieu vous entende ! »
Quand le vavasseur eut laissé retomber sa parole, un de ses fils la reprit :
« Sire, c'est tous nos moyens que nous devrions mettre à votre service, et donner plutôt que promettre. Si vous aviez besoin de prendre, nous ne devrions pas même attendre que vous le demandiez. Sire, ne vous mettez pas en peine de votre cheval, s'il est mort : nous avons céans des chevaux robustes. Je veux que vous ayez du nôtre : le meilleur, à la place du vôtre, vous l'emmènerez, vous en avez bien besoin. »
Et lui répond : « Très volontiers. »
Là-dessus on fait préparer les lits, et l'on se couche. Au point du jour, ils se lèvent matin et s'apprêtent ; apprêtés, ils se mettent en route. Au départ, il ne manque à rien : il prend congé de la dame, du seigneur et de tous les autres. Mais je vous conte une chose, pour ne rien vous passer : le chevalier ne voulut pas monter sur le cheval prêté qu'on lui avait présenté à la porte ; il y fit monter (je tiens à vous le dire) l'un des deux chevaliers venus avec lui, et lui-même monta sur le cheval de celui-ci, comme il lui plut et lui convint. Chacun en selle, ils se mirent en chemin tous trois, avec le congé et l'accord de leur hôte, qui les avait servis et honorés de tout son pouvoir.
Notes (3)
- v. 2744-2747 l'alouette et l'émerillon. Comparaison de fauconnerie : l'émerillon est un petit faucon employé contre l'alouette. Le bestiaire cynégétique fournit à Chrétien ses images de poursuite (cf. le cerf de lande, v. 5629, et la « mue », v. 6630).
- v. 2838-2851 Largesse et Pitié. Seconde psychomachie du roman : deux vertus courtoises se disputent le héros, et le débat est résolu non par un choix mais par une casuistique (seconde bataille, merci non renouvelable) qui satisfait les deux. La scène a valeur de leçon : la prouesse courtoise est un art de composer les obligations contradictoires.
- v. 2912-2914 la merci non renouvelable. « Jamais plus je n'aurai pitié de toi, après t'avoir une fois donné répit » : règle coutumière de la merci, qui éclaire par avance le serment terrible du v. 4984 (nulle merci pour Méléagant) et son exécution finale. Le dénouement est juridiquement préparé dès ici.
Le Pont-de-l'épée vers 3003 à 3139
Ils suivent le droit chemin tant que le jour décline, et arrivent au Pont-de-l'épée, après none, vers l'heure des vêpres. Au pied du pont, qui est très redoutable, ils sont descendus de leurs chevaux, et ils voient l'eau félonne, noire et grondante, rapide et lourde, si laide et si épouvantable qu'on eût dit le fleuve du diable, si périlleuse et si profonde qu'il n'est créature au monde qui, y tombant, ne fût engloutie comme dans la mer salée. Et le pont jeté en travers était différent de tous les autres : jamais il n'y en eut de tel, jamais il n'y en aura. Jamais, à qui veut la vérité, il n'y eut si mauvais pont, ni si mauvaise planche : d'une épée fourbie et blanche était fait le pont sur l'eau froide ; mais l'épée était solide et rigide, et longue de deux lances. De chaque côté, un grand tronc, où l'épée était clouée. Que nul ne craigne d'y tomber parce qu'elle romprait ou plierait : elle avait tant de qualité qu'elle pouvait porter une lourde charge.
Ce qui achevait de désespérer les deux chevaliers qui accompagnaient le troisième, c'est qu'ils croyaient voir deux lions, ou deux léopards, attachés à un bloc de pierre à l'autre bout du pont. L'eau, le pont et les lions les mettent en un tel effroi qu'ils tremblent de peur tout entiers, et disent :
« Sire, croyez le conseil que vous donnent vos yeux ! vous en avez nécessité et besoin ! Ce pont est méchamment fait et joint, et mal charpenté. Si vous ne rebroussez pas chemin à temps, il sera trop tard pour vous en repentir. Il est bien des choses qu'il faut faire avec discernement. Admettons que vous soyez passé de l'autre côté, ce qui ne peut arriver d'aucune façon, pas plus qu'on ne peut retenir les vents et leur défendre de souffler, ni interdire aux oiseaux de chanter, pas plus qu'un homme ne peut rentrer dans le ventre de sa mère et renaître, chose impossible autant que de vider la mer : pouvez-vous croire et penser que ces deux lions furieux, enchaînés là-bas, ne vous tueront pas, ne suceront pas le sang de vos veines, ne mangeront pas votre chair et n'en rongeront pas les os ? C'est bien assez d'audace pour moi d'oser les regarder, d'oser porter les yeux sur eux ! Si vous ne prenez garde à vous, ils vous tueront, sachez-le : ils vous auront vite rompu et arraché les membres du corps, car ils ne connaissent pas la pitié. Ayez donc pitié de vous, et restez avec nous ! Vous seriez coupable envers vous-même, de vous jeter sciemment dans un péril de mort aussi certain. »
Et lui leur répond en riant :
« Seigneurs, soyez grandement remerciés de vous alarmer ainsi pour moi : c'est votre affection qui parle, et votre noblesse. Je sais bien que vous ne voudriez mon malheur d'aucune manière. mais j'ai telle foi et telle croyance en Dieu, qu'il me gardera partout. Ce pont ni cette eau, je ne les crains pas plus que cette terre ferme : je veux me risquer à l'aventure de passer outre, et m'y préparer. Plutôt mourir que reculer ! »
Ils ne savent plus que lui dire, mais de pitié l'un et l'autre pleurent et soupirent abondamment. Et lui s'apprête de son mieux à franchir le gouffre, et fait une bien étrange merveille : il désarme ses pieds et ses mains. Il ne sera pas indemne ni entier quand il parviendra de l'autre côté ! Mais il se sera bien tenu sur l'épée, plus tranchante qu'une faux, à mains nues et déchaussé, car il n'a gardé aux pieds ni soulier, ni chausse, ni avant-pied. Il ne s'effrayait guère de se blesser aux mains et aux pieds : il aimait mieux se mutiler que tomber du pont et se baigner dans une eau dont jamais il ne sortirait.
Au prix de la grande douleur qu'on lui a préparée, il passe outre, dans une grande détresse : il se blesse les mains, les genoux et les pieds. mais Amour, qui le conduit et le mène, le soulage et le guérit tout entier, et la souffrance lui était douce. Des mains, des pieds et des genoux, il fait tant qu'il parvient de l'autre côté. Alors il se rappelle et se souvient des deux lions qu'il croyait avoir vus quand il était sur l'autre rive. Il regarde : il n'y avait pas même un lézard, rien qui pût lui nuire. Il porte sa main devant son visage, regarde son anneau et fait l'épreuve : quand il ne trouve aucun des deux lions qu'il croyait avoir vus, il pensa qu'on l'avait trompé par enchantement ; mais il n'y avait là rien de vivant.
Et ceux de l'autre rive, de le voir ainsi passé, mènent la joie qu'on devine ; mais ils ne savent pas ses blessures. Et lui tient pour un grand gain de n'avoir pas souffert pire mal. Le sang de ses plaies, il l'étanche avec sa chemise, tout autour. Et il voit devant lui une tour si forte que jamais, de ses yeux, il n'en avait vu de pareille.
Notes (5)
- v. 3012 li fluns au deable. L'eau du Pont-de-l'épée est comparée au « fleuve du diable » : la topographie infernale chrétienne se superpose à la rivière-frontière de l'Autre Monde celtique. Double codage caractéristique du roman
- v. 3016 la mer betee. Littéralement la « mer figée » ou coagulée des légendes cosmographiques (mer Betée), où les navires restent pris. Nous traduisons librement « la mer salée », le référent légendaire étant perdu ; la note restitue l'image exacte
- v. 3095-3112 la traversée. Mains et pieds désarmés, le tranchant « plus affilé qu'une faux » : le supplice volontaire a été lu comme une stigmatisation, et le mot martire employé plus loin (v. 4691) autorise la lecture christique de l'amant. Voir aussi la note au v. 3114.
- v. 3113-3115 Amour médecin. Mes tot le rasoage et sainne / Amors qui le conduist et mainne, / si li estoit a sofrir dolz : Amour, qui conduit et mène le héros, le soulage et le guérit tout entier, et la souffrance lui était douce. C'est l'un des passages les plus cités du roman : la personnification atteint ici sa fonction la plus haute, guide et médecin à la fois, et le paradoxe de la douleur douce fonde le langage amoureux neuf que le roman invente.
- v. 3124-3129 l'épreuve de l'anneau. Les lions gardiens n'étaient qu'un enchantement d'optique ; l'anneau ne trouve « rien de vivant ». Le merveilleux menaçant se dissout à l'arrivée : l'épreuve était tout entière dans le corps et la volonté, non dans le monstre. Rationalisation typique de Chrétien.
Le père et le fils à la fenêtre vers 3140 à 3186
Jamais il n'en avait vu d'aussi forte : la tour ne pouvait être meilleure. Appuyé à une fenêtre se tenait le roi Bademagu, homme subtil et pénétrant en tout ce qui touche l'honneur et le bien, et qui voulait par-dessus tout garder et pratiquer la loyauté. Et près de lui, son fils, qui faisait toujours, de tout son pouvoir, exactement le contraire, car la déloyauté lui plaisait, et jamais il ne fut las ni ennuyé de commettre vilenie, trahison et félonie ; il s'était accoudé près de lui. Ils avaient vu, de là-haut, le chevalier passer le pont à grande peine et à grande douleur. De colère et de dépit, Méléagant en a changé de couleur : il sait bien que la reine va maintenant lui être disputée. Mais c'était un chevalier qui ne redoutait personne, si fort et si farouche fût-il. Nul n'eût été meilleur chevalier, s'il n'avait été félon et déloyal ; mais il avait un cœur de bois, sans aucune douceur et sans pitié.
Ce qui rend le roi joyeux fait le grand chagrin de son fils. Le roi savait avec certitude que celui qui avait passé le pont était bien meilleur que quiconque : car jamais n'oserait y passer un homme chez qui sommeille Lâcheté, qui couvre les siens de honte plus que Prouesse ne les couvre d'honneur. Prouesse ne peut pas autant que Lâcheté et Paresse, car c'est la vérité, n'en doutez pas : on peut faire plus de mal que de bien. De ces deux choses je vous dirais long, si cela ne me retardait ; mais je me tourne vers autre chose et reviens à ma matière : écoutez quelle école le roi fait à son fils.
Notes (1)
- v. 3163-3167 le portrait de Méléagant. « Nul n'eût été meilleur chevalier, s'il n'avait été félon » : le vilain du roman n'est pas un faible mais une prouesse sans courtoisie, un « cœur de bois ». Chrétien construit l'antithèse exacte du héros : même force, san inverse.
La leçon du roi vers 3187 à 3302
« Fils, fait-il, c'est un hasard qui nous a menés, toi et moi, nous appuyer à cette fenêtre, et nous en avons eu ce salaire : nous avons vu à découvert la plus grande hardiesse qui fut jamais même conçue. Dis-moi maintenant si tu ne sais pas gré à celui qui a accompli une telle merveille. Accorde-toi donc avec lui, fais la paix, et rends-lui la reine sans conditions. Tu n'auras aucun profit dans la querelle : tu peux y trouver au contraire un grand dommage. Fais-toi donc tenir pour sage et pour courtois : envoie-lui la reine avant qu'il paraisse devant toi. Fais-lui honneur sur ta terre : ce qu'il est venu chercher, donne-le-lui avant qu'il te le demande ; car tu sais bien, avec certitude, qu'il cherche la reine Guenièvre. Ne te fais pas tenir pour obstiné, pour fou ni pour orgueilleux. Puisqu'il est seul sur ta terre, tu dois lui faire compagnie : un homme de bien doit attirer à lui l'homme de bien, l'honorer et le fêter, non le tenir à distance. Qui rend honneur, l'honneur est pour lui : sache- le bien, l'honneur sera tien si tu rends honneur et service à celui qui est, sans conteste, le meilleur chevalier du monde. »
L'autre répond : « Que Dieu me confonde s'il n'en existe pas d'aussi bon, ou de meilleur ! »
Il eut tort d'oublier de se nommer : il ne s'estime pas moins que lui. Et il ajoute : « Pieds joints et mains jointes, voulez- vous, peut-être, que je devienne son homme et que je tienne de lui ma terre ? Dieu m'assiste ! je me ferais plutôt son homme que de la lui rendre ! Elle ne lui sera certes jamais rendue par moi : elle sera disputée et défendue contre tous ceux qui seront assez fous pour oser venir la réclamer. »
Alors le roi lui redit : « Fils, tu agirais en grande courtoisie en laissant cet entêtement. Je te conseille et te prie de rester en paix. Tu le sais bien : ce serait une honte pour le chevalier de ne pas conquérir la reine sur toi en bataille. Il doit certes préférer l'avoir par bataille que par bienfait, car cela grandira son renom. À mon avis, il ne la réclame pas pour qu'on la lui donne en paix : il veut l'avoir par bataille. Aussi ferais-tu sagement de lui dérober la bataille. Il me pèse fort de te voir faire le fou ; mais si tu méprises mon conseil, il m'en chaudra moins que de toi, s'il t'en arrive malheur. Et un grand mal peut t'en venir, car le chevalier n'a rien à redouter de personne, hormis de toi seulement. De la part de tous mes hommes et de la mienne, je lui donne trêve et sûreté. Jamais je n'ai commis déloyauté, trahison ni félonie, et je ne commencerai pas, pas plus pour toi que pour un étranger. Je ne cherche pas à te flatter : je promets au chevalier qu'il ne manquera de rien, ni d'armes ni de cheval, puisqu'il a montré tant de hardiesse en venant jusqu'ici. Il sera gardé et protégé, en toute sûreté, contre tous les hommes, hormis contre toi seul. Et je veux bien te l'apprendre : s'il peut se défendre contre toi, il n'aura besoin de redouter personne. »
« J'ai tout loisir de me taire et de vous écouter, répond Méléagant, mais peu m'importe tout ce que vous dites. Je ne suis pas ermite à ce point, ni si homme de bien, ni si charitable, et je ne tiens pas tant à l'honneur que de lui donner la créature que j'aime le plus. Son affaire ne sera pas faite si vite ni si aisément : il en ira tout autrement que vous ne le croyez, vous et lui. Si vous l'aidez contre moi, nous ne nous rendrons pas pour autant. S'il a paix et trêve de vous et de tous vos hommes, que m'importe ? Le cœur ne m'en manque pas : il me plaît fort, Dieu me garde, qu'il n'ait à se garder que de moi. Et je ne vous demande de rien faire pour moi qui puisse passer pour déloyauté ni trahison. Soyez homme de bien tant qu'il vous plaira, et laissez-moi être cruel !
— Comment ? Tu n'en démordras pas ?
— Non, fait-il.
— Alors je me tais. Fais de ton mieux, je te laisse : je vais parler au chevalier. Je veux lui offrir et lui présenter mon aide et mon conseil sans réserve, car je suis tout entier de son côté. »
Le roi au pied du pont vers 3303 à 3422
Alors le roi descendit et fit seller son cheval. On lui amène un grand destrier, il monte par l'étrier et emmène quelques- uns de ses gens : trois chevaliers et deux sergents, sans plus. Ils ne cessèrent de descendre jusqu'à la planche, et ils voient le chevalier qui étanche ses plaies et en essuie le sang. Le roi compte l'avoir longtemps pour hôte, le temps de guérir ses plaies ; mais autant s'attendre à voir la mer tarir !
Le roi se hâte de descendre de cheval, et l'autre, si blessé qu'il fût, s'est aussitôt dressé à sa rencontre, non qu'il le connût, et sans rien laisser paraître de la douleur qu'il avait aux pieds et aux mains, pas plus que s'il eût été parfaitement sain. Le roi le voit faire effort sur lui-même, court le saluer et dit :
« Sire, je suis tout ébahi que vous ayez fait irruption dans ce pays, chez nous. Mais soyez-y le bienvenu, car jamais personne ne recommencera : jamais il n'advint et jamais il n'adviendra que quelqu'un montre pareille hardiesse, à se jeter dans un tel péril. Et sachez-le, je vous en aime d'autant plus, que vous avez fait ce que nul n'oserait même penser, à plus forte raison faire. Vous me trouverez tout à fait bienveillant, envers vous, et loyal, et courtois. Je suis le roi de cette terre, et je vous offre sans réserve mon conseil et mon service ; et je devine fort bien quelle chose vous êtes venu chercher : c'est la reine, je crois, que vous cherchez.
— Sire, fait-il, vous devinez bien : nul autre besoin ne m'amène ici.
— Ami, fait le roi, il y faudrait grande peine avant que vous l'ayez, et vous êtes grièvement blessé : je vois les plaies et le sang. Vous ne trouverez pas si généreux celui qui l'a amenée ici, qu'il vous la rende sans combat ; mais il vous faut séjourner et faire soigner vos plaies jusqu'à parfaite guérison. De l'onguent aux trois Maries, et de meilleur s'il s'en trouve, je vous donnerai, car je désire fort votre confort et votre guérison. La reine est en bonne prison : nul homme de chair n'approche d'elle, pas même mon fils, qui en enrage, lui qui l'amena ici avec lui. Jamais homme ne fut aussi forcené qu'il s'en forcène et s'en démène. Moi, j'ai pour vous le cœur bien disposé, et je vous donnerai, Dieu me sauve, très volontiers tout ce qu'il vous faut. Jamais mon fils n'aura de si bonnes armes, lui qui m'en voudra, que je ne vous en donne d'aussi bonnes, et un cheval tel qu'il vous le faut. Et je vous prends, en dépit de quiconque, sous ma protection contre tous les hommes : vous n'aurez à redouter personne, hormis celui-là seul qui amena la reine ici. Jamais homme n'a menacé un autre comme je l'ai menacé, et peu s'en faut que je ne l'aie chassé de ma terre, de colère, parce qu'il ne vous la rend pas. C'est pourtant mon fils ; mais ne vous en souciez pas : s'il ne vous vainc en bataille, jamais il ne pourra, contre mon gré, vous causer de tort pour la valeur d'un pois.
— Sire, dit-il, grand merci ! Mais je perds trop de temps ici, et je ne veux ni en perdre ni en gaspiller. Je ne souffre de rien, je n'ai pas de plaie qui me gêne. Menez-moi jusqu'à ce que je le trouve : avec les armes que voici, je suis prêt à me divertir sur l'heure, à donner des coups et à en recevoir.
— Ami, mieux vaudrait attendre quinze jours ou trois semaines, que vos plaies soient guéries. Un séjour d'au moins quinze jours vous serait bon, car pour rien au monde je ne souffrirais, et je ne pourrais pas voir, que vous vous battiez sous mes yeux avec de telles armes et un tel équipement.
— S'il ne tenait qu'à vous, répond l'autre, sachez qu'il n'y aurait pas d'autres armes : c'est avec celles-ci que je livrerais volontiers la bataille, sur-le-champ, sans chercher le moindre répit, terme ni délai, pas un pas, pas une heure. Mais pour vous, je ferai ceci : j'attendrai jusqu'à demain. Et que nul n'en parle plus : je n'attendrais pas davantage ! »
Alors le roi lui a garanti que tout serait selon sa volonté, puis le fait mener au logis, et prie et commande ceux qui l'emmènent de se mettre en peine de le servir, ce qu'ils font de tout point.
Notes (1)
- v. 3358 l'oignemant as trois Maries . Onguent légendaire rattaché aux trois Maries de l'Évangile venues embaumer le Christ : la pharmacopée pieuse au service des plaies du héros prolonge discrètement le codage christique de la traversée
La dernière tentative du roi vers 3423 à 3509
Et le roi, qui aurait très volontiers obtenu la paix s'il l'avait pu, revint encore auprès de son fils et lui parle en homme qui voudrait la paix et l'accord :
« Beau fils, accorde-toi avec ce chevalier sans combattre ! Il n'est pas venu ici pour se divertir, ni pour tirer à l'arc ou chasser : il vient pour conquérir son honneur, pour accroître et illustrer son renom. Et il aurait pourtant grand besoin de repos, comme je l'ai vu. S'il avait suivi mon conseil, ni ce mois-ci ni le mois prochain il n'aurait cherché la bataille qu'il désire déjà si fort. Si tu lui rends la reine, crains-tu d'en être déshonoré ? N'en aie aucune peur : il ne peut t'en venir aucun blâme. C'est plutôt péché de retenir une chose sur laquelle on n'a ni raison ni droit. La bataille, il l'aurait très volontiers livrée sur-le-champ, alors qu'il n'a plus ni mains ni pieds intacts : il les a fendus et couverts de plaies.
— Vous vous alarmez pour une sottise, fait Méléagant à son père. Par la foi que je dois à saint Pierre, je ne vous croirai pas dans cette affaire. On devrait m'écarteler à quatre chevaux si je vous croyais ! S'il cherche son honneur, je cherche le mien ; s'il cherche son renom, je cherche le mien ; et s'il veut fort la bataille, je la veux cent fois plus encore !
— Je vois bien que tu cours à la folie, fait le roi : tu la trouveras. Demain tu éprouveras ta force contre le chevalier, puisque tu le veux.
— Qu'il ne me vienne jamais plus grand chagrin que celui-là ! fait Méléagant. J'aimerais bien mieux que ce fût aujourd'hui plutôt que demain ! Voyez comme j'en ai le regard sombre, et la mine abattue ! Tant que je ne me bats pas, je n'aurai ni joie, ni bien, ni aise, et rien ne m'arrivera qui me plaise. »
Le roi voit que ni conseil ni prière n'y valent rien, en aucune manière ; il l'a quitté à contrecœur, a pris un cheval très fort et très bon, de belles armes, et les envoie à celui qui saura bien les employer. Il y avait là un homme âgé, très bon chrétien, le plus loyal du monde, qui s'entendait à guérir les plaies mieux que tous les médecins de Montpellier. Cette nuit-là, il fit au chevalier tout le bien qu'il savait faire, car le roi le lui avait commandé.
Déjà les nouvelles couraient chez les chevaliers et les jeunes filles, les dames et les barons de tout le pays d'alentour ; et de toute la contrée, à une grande journée à la ronde, étrangers et gens du lieu chevauchèrent à bride abattue, toute la nuit jusqu'au jour. À l'aube, des uns et des autres, il y eut devant la tour si grande presse qu'on n'y pouvait tourner le pied. Et le roi se lève au matin, accablé par cette bataille, et vient de nouveau trouver son fils, qui avait déjà lacé sur sa tête son heaume, fait à Poitiers. Il ne peut plus y avoir de répit, ni de paix conclue : le roi l'a instamment demandée, mais il ne se peut qu'il l'obtienne.
Notes (1)
- v. 3485 tuit cil de Monpellier. L'école de médecine de Montpellier, déjà célèbre au douzième siècle : nous explicitons « tous les médecins de Montpellier ». Realia contemporaine, comme le Lendit ou les heaumes de Poitiers
La bataille sous les fenêtres vers 3510 à 3629
Devant la tour, au milieu de la place où tout le peuple s'était rassemblé, là se fera la bataille : le roi le veut et l'ordonne. Le roi fait mander au plus vite le chevalier étranger, et on l'amène sur la place, pleine des gens du royaume de Logres. Comme on va d'ordinaire à l'église, pour entendre les orgues, aux fêtes annuelles, à la Pentecôte ou à Noël, ainsi s'étaient-ils tous assemblés là, d'un même mouvement. Trois jours durant, toutes les jeunes filles étrangères, celles du royaume du roi Arthur, avaient jeûné et marché nu- pieds, en chemise de crin, pour que Dieu donne force et vigueur, contre son adversaire, au chevalier qui devait livrer bataille pour les captifs. Et ceux du pays, de leur côté, priaient pour leur seigneur, que Dieu lui donne la victoire et l'honneur de la bataille.
De bon matin, avant que prime sonne, on les avait amenés tous deux au milieu de la place, tout armés, sur deux chevaux couverts de fer. Méléagant était fort élégant et bien découplé, les bras, les jambes et les pieds bien taillés ; le heaume et l'écu pendu à son cou lui allaient à merveille. Mais c'est pour l'autre que tous tenaient, même ceux qui eussent voulu sa honte, et tous disent que Méléagant ne vaut rien auprès de lui.
Dès qu'ils furent tous deux au milieu de la place, le roi s'avance, les retient tant qu'il peut et s'efforce encore de faire la paix, mais il ne peut y plier son fils. Alors il leur dit :
« Tenez au moins vos freins et vos chevaux, le temps que je sois monté dans la tour. Ce ne sera pas une trop grande bonté que de vous retarder d'autant pour moi. »
Alors il les quitte, plein d'angoisse, et va droit là où il savait trouver la reine, qui l'avait prié, la veille au soir, de la placer en un lieu d'où elle pût voir la bataille tout à son aise ; et il lui en avait accordé le don. Il alla donc la chercher et la conduire, car il mettait tous ses soins à l'honorer et à la servir. Il l'a placée à une fenêtre, et lui-même se tint près d'elle, à droite, accoudé à une autre fenêtre. Autour d'eux deux étaient rassemblés, des uns et des autres, quantité de chevaliers, de dames avisées, de jeunes filles nées au pays ; et il y avait là beaucoup de captives, absorbées dans leurs oraisons et leurs prières : prisonniers et prisonnières priaient tous pour leur seigneur, car c'est en Dieu et en lui qu'ils mettaient leur espérance de secours et de délivrance.
Alors, sans plus attendre, on fait reculer toute la foule. Ils calent les écus contre leurs coudes, embrassent les courroies et éperonnent si fort qu'ils enfoncent l'un dans l'écu de l'autre deux brassées de leurs lances, qui éclatent et volent en brandons. Les chevaux, lancés à fond, se heurtent front contre front, poitrail contre poitrail ; les écus se heurtent ensemble, et les heaumes, si bien qu'au fracas qu'ils rendirent on eût cru un violent coup de tonnerre. Il ne resta poitrail ni sangle, étrier, rêne ni courroie à rompre, et les arçons des selles, pourtant très solides, volèrent en morceaux. Ils n'eurent pas grande honte de tomber à terre quand tout leur harnais les eut lâchés : ils rebondirent aussitôt sur leurs pieds et s'affrontent sans un mot, plus farouchement que deux sangliers, et se frappent sans menaces de grands coups de leurs épées d'acier, en hommes qui se haïssent à mort. Souvent ils se raclent si âprement les heaumes et les hauberts blancs qu'après le fer le sang jaillit. Ils fournissent une magnifique bataille, s'étourdissant et se meurtrissant de coups pesants et perfides ; maints assauts farouches, rudes et longs, ils se les rendirent à égalité, si bien qu'on ne savait juger qui avait le meilleur ni le pire.
Mais il ne pouvait manquer que celui qui avait passé le pont ne fût très affaibli de ses mains blessées. Les gens qui tenaient pour lui en sont tout alarmés : ils voient ses coups faiblir et craignent que le pire ne lui advienne ; il leur semblait déjà qu'il avait le pire, et Méléagant le meilleur ; et ils en parlaient tout autour.
Notes (2)
- v. 3518-3523 les orgues aux grandes fêtes. La foule s'assemble « comme on va à l'église pour entendre les orgues à la Pentecôte ou à Noël » : rare mention littéraire précoce de l'orgue liturgique ; la comparaison sacralise le duel autant qu'elle mesure l'affluence.
- v. 3524-3531 le je û ne des captives. Trois jours de jeûne, nu-pieds, en chemise de crin, pour que Dieu donne force au champion : la bataille est vécue par le peuple captif comme une ordalie, un jugement de Dieu, ce que la suite (serments sur reliques, v. 4960 sqq.) confirmera juridiquement.
« Il s'appelle Lancelot du Lac » vers 3630 à 3757
Mais aux fenêtres de la tour il y avait une jeune fille très avisée, qui pense et se dit en son cœur que le chevalier n'avait pas entrepris la bataille pour elle, ni pour tout ce menu peuple assemblé sur la place : il ne l'aurait jamais entreprise, si ce n'était pour la reine. Et elle pense que s'il la savait à la fenêtre, en train de le regarder et de le voir, il en reprendrait force et hardiesse. Et si elle avait su son nom, elle lui aurait très volontiers crié de regarder un peu autour de lui. Alors elle vint à la reine et dit :
« Dame, pour Dieu, pour votre bien et pour le nôtre, je vous demande le nom de ce chevalier, pour que cela lui vienne en aide : dites-le-moi, si vous le savez.
— Vous m'avez demandé là, demoiselle, fait la reine, une chose où je ne vois nulle haine ni malveillance, mais rien que du bien. Lancelot du Lac : c'est le nom du chevalier, autant que je sache.
— Dieu ! Comme j'en ai le cœur riant, joyeux et léger ! » fait la jeune fille.
Alors elle bondit en avant et l'appelle, si haut que tout le peuple l'entend : à très haute voix : « Lancelot ! Retourne- toi, et regarde qui est celle qui a les yeux sur toi ! »
Lancelot, en entendant son nom, ne tarda guère à se retourner : il se retourne et voit là-haut, assise aux loges de la tour, la créature qu'il désirait le plus au monde contempler. Depuis l'instant où il l'aperçut, il ne détourna ni ne bougea plus vers elle son visage ni ses yeux, et se défendait par- derrière. Et Méléagant le pressait toujours, autant qu'il pouvait, tout joyeux à la pensée que l'autre n'a plus de défense contre lui ; ceux du pays en sont pleins de joie, et les étrangers si accablés qu'ils ne peuvent plus se soutenir : beaucoup se laissèrent tomber au sol, éperdus, à genoux ou tout étendus. Ainsi, il y a là beaucoup de joie et beaucoup de deuil.
Alors, de nouveau, la jeune fille cria depuis la fenêtre :
« Ah ! Lancelot ! Que peut-il se passer, que tu te comportes si follement ? En toi étaient tout le bien et toute la prouesse ; je ne pense ni ne crois que Dieu ait jamais fait chevalier qui pût se comparer à ta valeur et à ton renom ! Et te voilà qui te bats derrière ton dos, et jettes tes coups à revers, pour combattre en regardant cette tour, qu'il fait si bon et si beau regarder ! » De honte, alors, Lancelot s'en hait lui-même, sachant bien qu'il a eu longtemps le pire de la bataille, et que tous et toutes l'ont su. Alors il bondit en arrière, décrit son tour, et met de force Méléagant entre lui et la tour. Méléagant s'efforce de repasser de l'autre côté, mais Lancelot lui court sus et le heurte de toute sa vigueur, de tout son corps, écu en avant, chaque fois qu'il veut tourner, si bien qu'il le fait chanceler, deux fois ou plus, qu'il le veuille ou non. Force et hardiesse lui croissent, car Amour lui prête une aide puissante, et aussi le fait qu'il n'avait jamais rien haï autant que celui qui se bat contre lui. Amour
et Haine mortelle, si grande qu'il n'en fut jamais de telle, le rendent si farouche et si ardent que Méléagant cesse de prendre la chose en jeu : il le craint fort, car jamais il n'avait approché ni connu chevalier si hardi, et jamais chevalier ne l'avait autant meurtri ni malmené que celui-ci. Volontiers il s'éloigne de lui, esquive et recule, tant il hait et refuse ses coups. Et Lancelot, sans le menacer, le chasse à grands coups vers la tour où la reine était accoudée : il l'a souvent servie, cette tour, il lui a rendu hommage, en poussant l'autre si près qu'il lui fallait s'arrêter, car il ne l'aurait plus vue s'il avait avancé d'un pas.
Ainsi Lancelot le menait très souvent en arrière, en avant, partout où bon lui semblait, et il s'arrêtait chaque fois devant la reine, sa dame, qui lui a mis au corps la flamme qui le fait la contempler sans cesse. Et cette flamme le rendait si ardent contre Méléagant que partout où il lui plaisait, il pouvait le mener et le chasser : comme un aveugle, comme un homme à la jambe de bois, il le mène, malgré qu'il en ait.
Notes (3)
- v. 3660 Lanceloz del Lac a a non. Premier énoncé du nom du héros, au milieu exact du roman, et dans la bouche de la reine. Le dispositif du nom différé, que Chrétien reprendra pour Perceval, fait de l'identité une donation de l'aimée ; le cri de la demoiselle transforme aussitôt le nom en talisman guerrier. Sur la valeur structurale du procédé, voir Kelly (1966) ; c'est la pièce maîtresse de toute lecture du roman comme récit d'une identité fondée par l'amour
- v. 3675-3678 le combat à reculons. Lancelot combat « par-derrière », les yeux rivés à la tour : la scène pousse jusqu'au comique le primat du regard amoureux sur l'efficacité guerrière, avant que la demoiselle n'invente la solution (mettre l'ennemi entre soi et la tour). Le corps amoureux doit apprendre la géométrie.
- v. 3721-3726 Amour et Haine. « Amour et Haine mortelle » font ensemble la fureur du héros : rare reconnaissance, chez Chrétien, d'une énergétique mixte de la prouesse, que la morale courtoise préfère d'ordinaire attribuer au seul amour.
La bataille interrompue vers 3758 à 3799
Le roi voit son fils si accablé qu'il ne s'aide ni ne se défend plus ; il en souffre, et la pitié le prend. Il y portera remède, s'il le peut ; mais pour bien s'y prendre, c'est la reine qu'il lui faut prier. Alors il commença à lui dire :
« Dame, je vous ai beaucoup aimée, servie et honorée depuis que je vous ai eue en ma garde. Jamais je n'ai su chose à faire que je ne la fisse volontiers, pourvu que j'y visse votre honneur. Rendez-m'en maintenant la récompense. Je veux vous demander un don que vous ne devriez m'accorder que par amitié : je vois bien que dans cette bataille mon fils a sans conteste le dessous. Je ne vous en prie pas parce que cela me chagrine, mais pour que Lancelot, qui en a le pouvoir, ne le tue pas. Vous ne devez pas le vouloir non plus, non certes qu'il n'ait mal agi envers vous comme envers lui ; mais pour moi, dame, faites-lui la grâce, de lui dire — car je vous en prie — qu'il retienne ses coups. Ainsi pourriez-vous payer mon service, s'il vous agrée.
— Beau sire, sur votre prière, je le veux bien », fait la reine. « Quand j'aurais une haine mortelle pour votre fils, que je n'aime point, vous m'avez si bien servie que, pour vous complaire, je veux bien qu'il s'arrête. »
Alors elle dit, de façon à être entendue : « Lancelot, arrêtez- vous. »
Cette parole ne fut pas dite en secret : Lancelot et Méléagant l'ont entendue. Qui aime est docile, et il fait tôt et de bon cœur...
« Qui aime est docile » vers 3800 à 3898
... ce qui doit plaire à son amie, dès lors qu'il est ami tout entier. Lancelot devait donc bien le faire, lui qui aima plus que Pyrame, si jamais homme put aimer davantage. Lancelot entendit la parole ; et dès que le dernier mot eut coulé de sa bouche, dès qu'elle eut dit : « Puisque vous voulez qu'il s'arrête, je le veux bien », Lancelot, pour rien au monde, ne l'aurait plus touché ni n'aurait bougé, dût l'autre le tuer. Il ne le touche pas, il ne bouge plus ; et l'autre le frappe tant qu'il peut, forcené de rage et de honte d'apprendre qu'on en est venu à prier pour lui.
Le roi, pour le chapitrer, est descendu de la tour ; il entre dans la bataille et dit aussitôt à son fils :
« Comment ? Est-ce là une belle manière, de le frapper alors qu'il ne te touche plus ? Te voilà trop cruel et trop farouche, et preux bien mal à propos ! Et nous savons tous avec certitude qu'il a le dessus sur toi. »
Alors Méléagant, que la honte égarait, dit au roi : « Vous êtes aveugle, peut-être ! À mon avis, vous n'y voyez goutte. Bien aveugle qui doute que je n'aie le dessus sur lui !
— Cherche donc qui te croie ! fait le roi. Tous ces gens savent bien si tu dis vrai ou si tu mens. Nous savons bien, nous, la vérité. »
Alors le roi dit à ses barons de lui tirer son fils en arrière ; eux ne tardent pas, et son ordre est vite exécuté : ils ont tiré Méléagant en arrière. Pour tirer Lancelot en arrière, nul besoin de grande force : l'autre aurait pu lui faire bien du mal avant qu'il le touchât. Et alors le roi dit à son fils :
« Dieu m'assiste, il te faut maintenant faire la paix et rendre la reine ! Toute la querelle, entière, il te faut l'abandonner et t'en déclarer quitte.
— Voilà une belle sottise ! Je vous entends débattre de rien ! Allez-vous-en ! Laissez-nous combattre, et ne vous en mêlez plus ! »
Et le roi dit qu'il s'en mêlera bien, « car je sais bien que celui- ci te tuerait, si on vous laissait combattre.
— Lui, me tuer ? C'est moi qui l'aurais vite tué et vaincu, si vous ne nous dérangiez pas et nous laissiez combattre.
— Alors le roi dit : « Dieu me sauve, tout ce que tu dis ne te vaut rien. »
— Pourquoi ? fait-il.
— Parce que je ne veux pas. Je ne croirai ni ta folie ni ton orgueil au point de te laisser tuer. Bien fou qui désire sa mort, comme tu le fais sans le savoir. Et je sais bien que tu me hais parce que je veux t'en préserver. Mais ta mort, Dieu ne me la laissera jamais voir de mes yeux, je l'espère, car j'en aurais trop grande douleur. »
Il lui parle tant, il le sermonne tant, que paix et accord sont conclus. La paix est ainsi faite : Méléagant lui rend la reine, à cette condition que Lancelot, sans le moindre délai, quelle que soit l'heure où l'autre l'en sommera, se battra de nouveau contre Méléagant, un an jour pour jour après la sommation. Cela ne pèse en rien à Lancelot. À la paix, tout le peuple accourt, et l'on décide que la bataille aura lieu à la cour du roi Arthur, qui tient la Bretagne et la Cornouailles : c'est là qu'on décide qu'elle sera, encore faut-il que la reine l'octroie, et que Lancelot s'engage : si Méléagant le fait se rendre, elle reviendra avec lui, sans que nul la retienne. La reine y consent ainsi, et Lancelot donne son accord. Sur ces conventions on les a séparés et désarmés.
Notes (2)
- v. 3803 plus ama que Piramus. Pyrame, amant suicidé de la fable ovidienne, connue par le poème français Piramus et Tisbé* : l'étalon antique de l'amour absolu. La comparaison annonce ironiquement la tentative de suicide de Lancelot (v. 4263 sqq.).
- v. 3810-3813 l'obéissance instantanée. L'arrêt au premier mot de la reine, sous les coups, transpose au combat la doctrine énoncée en tête de passage (« qui aime est docile ») : l'obéissance est la forme suprême de l'amour, thèse que le tournoi de Noauz systématisera. Le roi doit faire tirer Méléagant en arrière, non Lancelot : la dissymétrie est le sens même de la scène.
La froideur de la reine vers 3899 à 3999
Or la coutume du pays voulait que, dès que l'un sortait, tous les autres pussent sortir. Tous bénissaient Lancelot ; et vous pouvez bien deviner quelle joie il dut y avoir : et certes, elle y fut sans aucun doute. Les étrangers s'assemblent tous et font fête à Lancelot, et tous disent, pour qu'il l'entende :
« Sire, en vérité, nous fûmes remplis de joie sitôt que nous entendîmes votre nom, car nous fûmes aussitôt certains que nous serions tous délivrés. »
À cette fête il y eut grande presse : chacun se démène et brûle de pouvoir le toucher ; qui put l'approcher de plus près en fut plus heureux qu'il ne saurait dire. Il y eut là beaucoup de joie, et beaucoup de tristesse aussi : ceux qui sont sortis de prison s'abandonnent tout entiers à la joie ; mais Méléagant et les siens n'ont rien de ce qu'ils désirent, ils restent pensifs, mornes, abattus.
Le roi quitte la place et n'y laisse pas Lancelot : il l'emmène, et lui le prie de le mener à la reine.
« Ce n'est pas moi qui m'y refuserai, fait le roi, car cela me semble bien à faire. Et je vous montrerai aussi Keu le sénéchal, s'il vous plaît. »
Peu s'en faut que Lancelot ne lui tombe aux pieds, tant sa joie est grande. Le roi l'a aussitôt mené dans la salle où la reine était venue et l'attendait. Quand la reine voit le roi tenant Lancelot par le doigt, elle s'est dressée devant le roi, a pris un air courroucé, a baissé la tête et n'a pas dit un mot.
« Dame, voici Lancelot, fait le roi, qui vient vous voir : cela doit bien vous plaire et vous agréer.
— Moi ? Sire, à moi, il ne peut pas plaire : de sa vue, je n'ai que faire.
— Allons ! dame, dit le roi, qui était si généreux et si courtois, où avez-vous pris ce cœur-là ? Certes, vous méprisez trop un homme qui vous a tant servie : dans cette quête, il a souvent mis pour vous sa vie en péril de mort, et il vous a secourue et défendue contre Méléagant mon fils, qui ne vous a rendue qu'enrageant.
— Sire, en vérité, il a mal employé sa peine. Je ne le cacherai pas : je ne lui en sais aucun gré. »
Voilà Lancelot consterné ; il lui répond pourtant avec une parfaite douceur, en amant parfait :
« Dame, certes, cela me peine, et je n'ose demander pourquoi. »
Lancelot se serait longuement lamenté, si la reine l'avait écouté ; mais pour l'accabler et le confondre, elle ne veut pas lui répondre un seul mot : elle est entrée dans une chambre. Et Lancelot, jusqu'à l'entrée, l'accompagne des yeux et du cœur ; mais aux yeux, la route fut courte, car la chambre était trop proche ; et ils y seraient entrés après elle bien volontiers, si cela s'était pu. Le cœur, qui est bien davantage seigneur et maître, et de bien plus grand pouvoir, a passé outre à sa suite, et les yeux sont restés dehors, pleins de larmes, avec le corps.
Le roi lui dit en confidence : « Lancelot, je m'étonne fort de ce que cela peut être, et d'où cela vient, que la reine ne puisse vous voir ni ne veuille vous parler. Si elle avait jamais coutume de vous parler, elle ne devrait pas maintenant vous faire cette difficulté ni bouder vos paroles, après ce que vous avez fait pour elle. Dites-moi, si vous le savez, pour quelle chose, pour quel méfait, elle vous a fait pareil visage.
— Sire, je ne m'y attendais pas à l'instant. Mais il ne lui plaît ni de me voir ni d'écouter ma parole : cela m'afflige et me pèse fort.
— Certes, fait le roi, elle a tort, car vous vous êtes, pour elle, mis en aventure jusqu'à la mort. Venez-vous-en, beau doux ami, vous irez parler au sénéchal.
— J'y vais très volontiers », fait-il.
Notes (2)
- v. 3957-3959 je ne l'an sai point de gré. La froideur publique de la reine délivrée : la litote (« je ne lui en sais aucun gré ») installe une énigme de cinq cents vers. Noter la réponse de Lancelot « en amant parfait » (a meniere de fin amant, v. 3962) : première apparition, dans le roman, de l'expression technique de la fine amor*, que nous rendons par « amant parfait ».
- v. 3976-3980 le cœur qui franchit la porte. Le cœur suit la reine dans la chambre, les yeux restent dehors « pleins de larmes, avec le corps » : première formulation de la partition cœur/corps qui culminera au v. 4697. La psychologie de Chrétien est une topographie.
Keu et le départ vers Gauvain vers 4000 à 4118
Ils vont tous deux chez le sénéchal. Quand Lancelot parut devant lui, le sénéchal lui dit d'entrée :
« Comme tu m'as couvert de honte !
— Moi ? Et de quoi ? fait Lancelot ; dites-le-moi : quelle honte vous ai-je donc faite ?
— Très grande : tu as mené à bien la chose que je n'ai pu mener à bien, et tu as fait ce que je n'ai pu faire. »
Alors le roi les laisse tous deux et sort de la chambre tout seul. Et Lancelot demande au sénéchal s'il a beaucoup souffert.
« Oui, fait-il, et je souffre encore. Jamais je n'ai eu plus mal que maintenant, et je serais mort depuis longtemps sans le roi qui sort d'ici, qui m'a montré, dans sa pitié, tant de douceur et d'amitié que jamais, quand il le savait, rien de ce qui m'était nécessaire ne m'a manqué une seule fois : tout m'était préparé dès l'instant qu'il l'apprenait. Mais à chaque bien qu'il me faisait, Méléagant, de son côté, son fils, qui est pétri de ruses mauvaises, appelait à lui les médecins par traîtrise et leur commandait de mettre sur mes plaies des onguents qui me tuassent. Ainsi j'avais un père et un parâtre : quand le roi me faisait poser sur les plaies un bon emplâtre, mettant tous ses soins à hâter ma guérison, son fils, par traîtrise, me le faisait bien vite ôter, parce qu'il voulait ma mort, et y faisait mettre un onguent mauvais. Mais je sais avec certitude que le roi n'en savait rien : un tel meurtre, une telle félonie, il ne les eût soufferts d'aucune manière. Et vous ne savez pas la générosité qu'il a montrée envers ma dame : jamais tour frontière ne fut si bien gardée par nul guetteur, depuis le temps où Noé fit l'arche, qu'il ne l'ait mieux gardée encore : il ne la laisse même pas voir à son fils, qui en enrage, sinon devant l'assemblée des gens ou devant sa propre personne. Avec tant d'honneur l'a traitée jusqu'ici le noble roi, grâces lui soient rendues, exactement comme elle a su elle-même le régler : nul autre qu'elle n'en fixa les règles, et le roi l'en estima bien davantage, pour la loyauté qu'il vit en elle. Mais est-ce vrai, ce qu'on m'a dit, qu'elle a contre vous une si grande colère qu'elle vous a, devant tous, refusé sa parole ?
— On vous a dit la vérité tout entière, fait Lancelot. Mais, pour Dieu, sauriez-vous me dire pourquoi elle me hait ? »
L'autre répond qu'il n'en sait rien, et qu'il s'en étonne étrangement.
« Qu'il en soit donc à son commandement », fait Lancelot, qui ne peut mieux. Et il dit : « Il me faut prendre congé : j'irai chercher monseigneur Gauvain, qui est entré en cette terre et m'a promis de venir tout droit au Pont-sous-l'eau. »
Alors il est sorti de la chambre, s'est présenté devant le roi et lui demande congé pour cette route. Le roi le lui accorde volontiers ; mais ceux qu'il avait délivrés et tirés de prison lui demandent ce qu'ils feront. Et il dit :
« Avec moi viendront tous ceux qui voudront venir ; et ceux qui voudront rester près de la reine, qu'ils y restent : il n'est pas juste qu'ils viennent avec moi. »
Avec lui vont tous ceux qui veulent, joyeux et gais plus qu'à l'ordinaire. Auprès de la reine restent des jeunes filles en fête, des dames et maint chevalier ; mais pas un seul n'y reste qui ne préférât retourner en son pays plutôt que d'y séjourner. La reine les retient cependant, à cause de monseigneur Gauvain qui vient : elle ne bougera pas, dit- elle, avant d'avoir de ses nouvelles.
Partout la nouvelle est répandue que la reine est toute délivrée, et délivrés tous les prisonniers, qui s'en iront, sans faute, quand il leur plaira et leur conviendra. Les gens du pays s'enquièrent du vrai les uns auprès des autres, ne parlent d'autre chose quand ils se rassemblent, et ils ne sont pas fâchés que les mauvais passages soient abattus : on va et vient qui veut, ce n'est plus comme avant !
Notes (1)
- v. 4035 pere et parrastre. « Un père et un parâtre » : le mot parrastre* (beau-père, avec sa connotation hostile de marâtre au masculin) oppose en une formule les soins de Bademagu et les poisons de Méléagant. La traduction garde le vieux mot, transparent.
Le guet-apens et la fausse mort de Lancelot vers 4119 à 4176
Quand les gens du pays qui n'avaient pas assisté à la bataille surent comment Lancelot l'avait emporté, ils se portèrent tous du côté où ils savaient qu'il allait, car ils s'imaginent que le roi leur saura gré de prendre Lancelot et de le lui ramener. Et les siens étaient tous dépouillés de leurs armes ; aussi furent-ils joués, quand ceux du pays vinrent en armes. Ce ne fut pas merveille s'ils prirent Lancelot, qui était désarmé. Ils le ramènent prisonnier, les pieds liés sous son cheval. Et les siens disent :
« Vous faites mal, seigneurs, car le roi nous protège : nous sommes tous en sa garde. »
Et les autres : « Nous n'en savons rien ; mais tels que nous vous avons pris, il vous faudra venir à la cour. »
Une nouvelle, qui vole et court vite, vient au roi : ses gens ont pris Lancelot et l'ont mis à mort. Quand le roi l'entend, il en a lourd chagrin, et il jure, bien plus que sur sa tête, que ceux qui l'ont tué en mourront ; jamais ils ne pourront s'en défendre : s'il peut les tenir ou les prendre, il n'y aura plus qu'à les pendre, les brûler ou les noyer. Et s'ils veulent nier, il ne les croira à aucun prix, car ils lui ont mis au cœur un trop grand deuil, et lui ont fait une honte si grande qu'on la lui reprocherait s'il n'en tirait vengeance ; mais il la prendra, qu'on n'en doute pas.
La nouvelle court partout ; elle fut rapportée à la reine, qui était assise au repas. Peu s'en faut qu'elle ne se tue, sitôt qu'elle entend, sur Lancelot, le mensonge et la nouvelle : elle la croit vraie, et elle en est si terriblement bouleversée que peu s'en faut qu'elle n'en perde la parole. Mais à cause des gens, elle dit tout haut :
« En vérité, sa mort me pèse ; et si elle me pèse, je n'ai pas tort : c'est pour moi qu'il vint en ce pays, j'en dois donc avoir du chagrin. »
Puis elle se dit à elle-même, tout bas, pour qu'on ne l'entende pas, qu'il ne faudra plus jamais la prier de boire ni de manger, s'il est vrai que celui-là est mort pour la vie de qui elle vivait.
Le deuil de la reine vers 4177 à 4244
Aussitôt elle se lève de table, pleine de douleur, et se lamente sans que nul l'entende ni l'écoute. De se tuer elle a une telle frénésie qu'elle se prend souvent à la gorge ; mais d'abord elle se confesse à elle seule, se repent, bat sa coulpe, s'accuse et se charge du péché qu'elle avait commis envers celui dont elle savait qu'il avait toujours été sien, et le serait encore, s'il était en vie. De sa cruauté elle mène un tel deuil qu'elle en perd beaucoup de sa beauté. Sa cruauté, sa félonie l'ont rendue toute pâle, toute sombre, et aussi ses veilles et ses jeûnes. Elle rassemble toutes ses fautes, toutes lui reviennent devant les yeux, elle les repasse toutes et redit sans cesse :
« Hélas ! À quoi ai-je pensé, quand mon ami vint devant moi, que je ne daignai pas lui faire fête ni ne voulus jamais l'écouter ? Quand je lui refusai mon regard et ma parole, n'ai-je pas agi en folle ? En folle ? J'ai agi plutôt, Dieu m'assiste, en félonne et en cruelle ! Je croyais le faire par jeu, mais lui ne l'a pas cru ainsi, et il ne me l'a pas pardonné. C'est moi seule qui lui ai porté le coup mortel, à mon sens. Quand il vint devant moi souriant, croyant que je lui ferais grande joie et que je voudrais le voir, et que je ne voulus jamais le voir, ne fut-ce pas un coup mortel ? Quand je lui refusai ma parole, du même coup, je crois, je le séparai à la fois du cœur et de la vie. Ces deux coups l'ont tué, me semble-t-il, et non d'autres soudards. Et Dieu ! Aurai-je rachat de ce meurtre, de ce péché ? Non certes : tous les fleuves seront à sec, et la mer tarie, avant ! Hélas ! Comme j'aurais été guérie, comme j'aurais été réconfortée, si une seule fois, avant sa mort, je l'avais tenu entre mes bras ! Comment ? Oui, certes, nu à nue, pour en être plus à mon aise. Puisqu'il est mort, je suis bien lâche de ne pas faire en sorte de mourir. Ma vie doit-elle donc me nuire, si je reste vivante après sa mort, quand je ne prends plaisir à rien, sinon aux maux que je traîne pour lui ? Après sa mort, m'en faire une douceur, quand, lui vivant, ils lui eussent été si doux, ces maux dont j'ai maintenant si grande envie... Lâche est celle qui aime mieux mourir que souffrir du mal pour son ami. Certes, il m'est très doux d'aller le pleurant longuement : j'aime mieux vivre et souffrir les coups que mourir et être en repos. »
La reine demeura dans ce deuil deux jours, sans manger ni boire, tant qu'on la crut morte.
Notes (1)
- v. 4197 sqq. le monologue de la reine. L'auto-accusation (« c'est moi seule qui lui ai porté le coup mortel ») retourne le lexique guerrier contre la dame ; le vœu du corps à corps (tot nu a nu, v. 4228) est d'une franchise charnelle rare, que les traductions anciennes atténuaient volontiers ; nous traduisons littéralement « nu à nue ». Le raisonnement final (vivre pour souffrir vaut mieux que mourir) applique à la lettre la casuistique de la pénitence amoureuse.
Le désespoir de Lancelot vers 4245 à 4396
Il ne manque pas de porteurs de nouvelles, et plus volontiers de la laide que de la belle : à Lancelot vient la nouvelle que sa dame et amie est morte. Il en fut accablé, n'en doutez pas ; chacun peut savoir qu'il en fut affligé et douloureux. En vérité, il en fut si abattu, si vous voulez l'entendre et le savoir, qu'il prit sa propre vie en dégoût : il voulut se tuer sans délai, mais il fit d'abord une complainte. D'une ceinture qu'il portait, il noue l'un des bouts en nœud coulant, et se dit à lui seul, en pleurant :
« Ah ! Mort ! Quel guet-apens tu m'as dressé, qui me ruines en pleine santé ! Je suis ruiné, et je ne sens de mal que le deuil qui me descend au cœur. Ce deuil est un mal, un mal mortel : je veux bien qu'il le soit, et, s'il plaît à Dieu, j'en mourrai. Comment ? Ne pourrai-je donc mourir autrement, si Dieu ne veut pas ? Si fait, pourvu qu'il me laisse serrer ce nœud autour de ma gorge : ainsi, je pense bien contraindre la Mort à me tuer malgré elle. La Mort, qui n'a jamais désiré que ceux qui ne veulent pas d'elle, ne veut pas venir ; mais ma ceinture me l'amènera toute captive, et dès qu'elle sera en mon pouvoir, elle fera ma volonté. Oui, mais elle viendra trop lentement, tant je suis avide de l'avoir ! »
Alors il ne tarde ni ne diffère : il passe le nœud autour de sa tête et l'arrête autour de son cou ; et pour être sûr de se faire mal, il lace l'autre bout de la ceinture, serré, à l'arçon de sa selle, de sorte que nul ne s'en aperçoit. Puis il se laisse pencher vers la terre : il voulait se faire traîner par son cheval jusqu'à s'éteindre — il dédaigne de vivre une heure de plus.
Quand ils le voient tombé à terre, ceux qui chevauchaient avec lui croient à un évanouissement, car nul n'aperçoit le nœud qu'il avait lacé autour du cou. Aussitôt ils l'ont redressé, le relèvent dans leurs bras, et trouvent alors le lacet dont il s'était fait son propre ennemi en le mettant autour de son cou. Ils le tranchent en toute hâte ; mais le lacet lui avait si durement malmené la gorge que, de quelque temps, il ne put parler : peu s'en faut que toutes les veines du cou et de la gorge ne soient rompues. Et désormais, l'eût-il voulu de toutes ses forces, il ne pouvait plus se faire aucun mal. On le surveillait, et il en souffrait ; de douleur il faillit s'embraser, car très volontiers il se fût tué, si nul n'y avait pris garde. Et quand il ne peut plus se nuire, il dit :
« Ah ! vile Mort dénaturée ! Mort, pour Dieu, n'avais-tu donc pas assez de pouvoir et de force pour me tuer avant ma dame ? Peut-être est-ce parce que c'eût été bien agir que tu n'as pas voulu, pas daigné le faire ! C'est par félonie que tu m'as épargné : on ne le comptera jamais autrement. Ah ! le beau service, la belle bonté ! Comme tu les as bien placés ! Maudit soit qui t'en remercie et t'en sait gré ! Je ne sais laquelle me hait le plus : la Vie, qui me désire, ou la Mort, qui ne veut pas me tuer. Ainsi l'une et l'autre me tuent ; mais c'est justice, Dieu m'assiste, que je sois en vie malgré moi : car j'aurais dû me tuer dès que ma dame la reine m'a montré un visage de haine. Elle ne l'a pas fait sans raison : il y eut quelque bonne cause, mais je ne sais laquelle. Si je l'avais sue, avant que son âme aille devant Dieu, je le lui aurais réparé aussi richement qu'il lui aurait plu, pourvu qu'elle eût pitié de moi. Dieu ! Ce forfait, quel a-t-il pu être ? Je crois bien qu'elle a peut-être su que je suis monté sur la charrette. Je ne sais quel blâme elle pourrait me faire, sinon celui-là. C'est lui qui m'a trahi. Mais si elle m'a haï pour cela... Dieu ! Ce forfait, pourquoi m'a-t-il nui ? Il n'a jamais connu Amour, celui qui me tourne cela en reproche : car on ne pourrait rien dire, de ce qui vient d'Amour, qui mérite un reproche ; tout ce qu'on peut faire pour son amie n'est qu'amour et courtoisie. Pour mon amie... Hélas, je ne l'ai pas fait pour "mon amie". Je ne sais comment dire : je ne sais si je dois dire amie ou non, je n'ose lui donner ce doux nom.
Mais je crois savoir d'Amour au moins ceci : elle n'aurait pas dû me tenir pour plus vil, si elle m'aimait, mais m'appeler son ami véritable, puisque tout ce que veut Amour me semblait un honneur à faire pour elle, jusqu'à monter sur la charrette. Cela, elle aurait dû le compter pour Amour : c'en est la preuve véritable ; c'est ainsi qu'Amour éprouve les siens, ainsi qu'elle les reconnaît. Mais à ma dame ce service n'a pas plu : je l'ai bien éprouvé au visage qu'elle m'a fait. Et cependant son ami a fait pour elle ce qui a valu à bien des hommes honte, reproche et blâme ; j'ai joué ce jeu qu'on me reproche, et ma douceur s'est faite amertume, par ma foi, car telle est la coutume de ceux qui ne savent rien d'Amour et qui trempent l'honneur dans la honte : mais qui mouille l'honneur dans la honte ne le lave pas, il le souille. Ceux-là ignorent tout d'Amour, qui vont ainsi méprisant les siens ; et il s'écarte bien loin d'Amour, celui qui ne craint pas son commandement. Car, sans faute, il s'en trouve grandi, celui qui fait ce qu'Amour lui commande, et tout en est pardonnable ; c'est manquer, que de ne pas l'oser. »
Notes (2)
- v. 4263 sqq. le suicide manqué. Suicide par étranglement, non par pendaison : la ceinture nouée au cou, l'autre bout lacé serré à l'arçon, l'amant se laisse pencher vers la terre pour se faire traîner par son cheval, et ceux qui l'accompagnent le relèvent « tombé à terre » ; la critique dit « pendaison », par commodité. Geste théologiquement damnable, que Chrétien traite sans un mot de réprobation, tout entier dans la logique de la religion d'amour. L'apostrophe à la Mort personnifiée (« quel guet-apens tu m'as dressé ») relève du grand style lyrique ; la Mort « qui ne désire que ceux qui ne veulent pas d'elle » est une sentence promise à une longue postérité.
- v. 4349-4396 l'examen de conscience. Lancelot ne trouve qu'une faute possible, la charrette, et la retourne en preuve : « c'est ainsi qu'Amour éprouve les siens ». Le passage est la théologie du roman en abrégé : tout ce qui vient d'Amour est justifiable, « c'est manquer que de ne pas l'oser ». La reine dira exactement l'inverse (v. 4484 sqq.) : non la charrette, mais les deux pas. L'erreur d'interprétation du héros est le ressort du pardon.
Les nouvelles vraies vers 4397 à 4449
Ainsi Lancelot se lamente ; et près de lui ses gens sont dans le chagrin, qui le gardent et le tiennent. Sur ces entrefaites arrive la nouvelle que la reine n'est pas morte. Aussitôt Lancelot se console ; et s'il avait mené d'abord, de sa mort, un deuil immense, farouche et violent, la joie qu'il eut de la savoir en vie fut bien cent mille fois plus grande.
Et quand ils furent à six ou sept lieues du séjour où se trouvait le roi Bademagu, une nouvelle qui lui fut très chère lui fut contée de Lancelot, et il l'écouta avec bonheur : Lancelot vit, il arrive, sain et joyeux. Le roi agit alors en homme parfaitement courtois : il alla le dire à la reine. Et elle lui répond :
« Beau sire, puisque vous le dites, je le crois bien. Mais s'il était mort, je vous l'avoue, jamais plus je n'aurais été heureuse. Ma joie me serait devenue trop étrangère, si un chevalier, à mon service, avait reçu et trouvé la mort. »
Alors le roi la quitte ; et il tarde fort à la reine que sa joie et son ami arrivent : elle n'a plus aucune envie de lui tenir rancune de quoi que ce soit. Mais la rumeur, qui ne se repose jamais et court sans fin, revient encore à la reine : Lancelot se serait tué pour elle, si on l'avait laissé faire. Elle en est heureuse, et le croit bien, mais elle ne l'eût voulu pour rien au monde : le malheur eût été trop grand.
Sur ces entrefaites, voici venu Lancelot, en grande hâte. Dès que le roi le voit, il court l'embrasser et le serrer : il lui semble qu'il va s'envoler, tant sa joie le rend léger. Mais la joie est abrégée par ceux qui l'avaient pris et lié : le roi leur dit qu'ils sont venus pour leur malheur, qu'ils sont tous morts et perdus. Et ils lui ont répondu qu'ils croyaient agir selon son désir.
« C'est moi que vous avez offensé, lui n'a rien à y voir, fait le roi...
Le pardon du roi et l'accueil de la reine vers 4450 à 4468
« ... à lui, vous n'avez fait nulle honte, mais à moi seul, qui le protégeais : de toute façon, la honte est mienne. Mais vous n'aurez pas à en rire, quand vous m'échapperez. »
Quand Lancelot l'entend se courroucer, il se met en toute la peine qu'il peut de faire et de mener la paix, tant qu'il l'a faite. Alors le roi l'emmène voir la reine. Cette fois, la reine ne laissa pas ses yeux tomber vers la terre : elle alla joyeusement à sa rencontre, l'honora de tout son pouvoir et le fit asseoir à côté d'elle. Puis ils parlèrent à loisir de tout ce qui leur venait à plaisir ; et la matière ne leur manquait pas : Amour leur en fournissait en abondance.
L'aveu des deux pas vers 4469 à 4505
Et quand Lancelot voit son heure, quand il voit que rien de ce qu'il dit ne déplaît à la reine, alors, en confidence, il lui a dit :
« Dame, je me demande avec stupeur pourquoi vous m'avez fait ce visage, avant-hier, quand vous m'avez vu, sans m'adresser un seul mot : peu s'en faut que vous ne m'en ayez donné la mort, et je n'eus pas alors la hardiesse d'oser vous en demander la raison, comme j'ose maintenant vous la demander. Dame, je suis prêt à réparer, pourvu que vous me disiez le forfait qui m'a jeté dans un tel désarroi. »
Et la reine lui expose : « Comment ? N'avez-vous pas eu honte de la charrette, et n'avez-vous pas hésité ? C'est à grand regret que vous y êtes monté, puisque vous avez tardé deux pas. Voilà, en vérité, pourquoi je n'ai voulu ni vous parler ni vous regarder.
— Que Dieu me garde une autre fois, fait Lancelot, de pareil méfait ; et que jamais Dieu n'ait pitié de moi, si vous n'aviez pas entièrement raison ! Dame, pour Dieu, recevez de moi, sur-le-champ, la réparation ; et si vous devez jamais me pardonner, pour Dieu, dites-le-moi !
— Ami, soyez-en quitte tout à fait, fait la reine : je vous le pardonne de très bon cœur.
— Dame, fait-il, grand merci. Mais je ne puis pas vous dire ici tout ce que je voudrais : je vous parlerais volontiers plus à loisir, si cela pouvait être. »
Notes (2)
- v. 4484-4489 l'aveu des deux pas. La faute n'était pas d'être monté, mais d'avoir tardé : la casuistique amoureuse juge l'intention au grain le plus fin, et le repentir de Lancelot (« vous aviez entièrement raison ») consacre la juridiction absolue de la dame. Gaston Paris a fondé sur cette scène, entre autres, sa définition de l'« amour courtois » comme soumission jamais suffisante.
- v. 4498-4500 l'absolution. Le pardon est donné dans le vocabulaire de la confession et de la quittance : toz an soiez vos quites... oltreemant — « soyez-en quitte tout à fait » : la dame lie et délie. La religion d'amour a ses sacrements.
Le rendez-vous à la fenêtre vers 4506 à 4532
Et la reine lui montre une fenêtre, de l'œil, non du doigt, et dit :
« Venez me parler à cette fenêtre, cette nuit, quand tout le monde dormira céans ; vous viendrez par ce verger. Entrer ici, y loger votre corps, vous ne le pourrez pas : je serai dedans, vous dehors, car céans vous ne pourrez pénétrer. Et moi, je ne pourrai vous rejoindre que de la bouche ou de la main ; mais s'il vous plaît, jusqu'au matin, j'y serai, pour l'amour de vous. Nous réunir, nous ne le pourrions pas : dans ma chambre, devant moi, couche Keu le sénéchal, qui languit des plaies dont il est couvert. Et la porte, de surcroît,
n'est jamais ouverte : elle est bien fermée et bien gardée. Quand vous viendrez, prenez garde qu'aucun espion ne vous surprenne.
— Dame, fait-il, autant que je puisse, nul espion ne me verra, qui en pense ou en dise du mal. »
Ainsi ont-ils fixé leur entretien, et ils se séparent pleins de joie.
Notes (1)
- v. 4507 a l'uel, non mie au doi. « De l'œil, non du doigt » : la discrétion courtoise jusque dans la désignation d'une fenêtre. Le détail, minuscule, est un précepte de conduite ; toutes les traductions le conservent, tant il est parfait
L'attente du soir vers 4533 à 4576
Lancelot sort de la chambre, si joyeux qu'il ne se souvient plus d'aucun de tous ses tourments. Mais la nuit tarde trop à venir, et le jour lui a duré, à ce qu'il endure, plus que cent autres, plus qu'une année entière. Comme il serait volontiers allé au rendez-vous, si la nuit était tombée ! À force de lutter contre le jour, la nuit très noire et obscure a fini par le prendre sous sa couverture et l'affubler de sa chape. Quand il vit le jour assombri, il se donna l'air las et fatigué, et dit qu'il avait beaucoup veillé, qu'il avait besoin de repos. Vous pouvez bien comprendre et deviner, vous qui en avez fait autant, que c'est pour les gens de son logis qu'il joue la fatigue et se fait coucher ; mais son lit ne lui était guère cher : pour rien au monde il ne s'y serait reposé, il ne l'aurait pu, il ne l'aurait osé, et il n'aurait pas voulu non plus en avoir la hardiesse ni le pouvoir.
Bien vite et sans bruit il se leva ; et il ne lui pesa guère que ne brillât dehors ni lune ni étoile, et que dans la maison il n'y eût ni chandelle allumée, ni lampe, ni lanterne. Il s'en alla ainsi, aux aguets, sans que nul y prît garde : tous croyaient qu'il dormait dans son lit, toute la nuit. Sans compagnie et sans escorte, il s'en va bien vite vers le verger, et n'y trouva personne. Et il a eu cette chance qu'un pan du mur du verger s'était récemment écroulé. Par cette brèche, promptement, il passe, et va jusqu'à la fenêtre.
Notes (1)
- v. 4551 vos qui avez fet autretel. Le narrateur prend à témoin le lecteur amoureux (« vous qui en avez fait autant ») : complicité d'expérience qui installe le public dans la connivence, à l'opposé de la réticence solennelle qui suivra (v. 4680 sqq.)
La reine à la fenêtre vers 4577 à 4632
Là, il se tient si coi qu'il ne tousse ni n'éternue, jusqu'à ce que la reine soit venue, dans une chemise toute blanche ; elle n'avait mis dessus ni bliaut ni cotte, mais un court manteau d'écarlate et de marmotte. Quand Lancelot voit la reine penchée à la fenêtre, garnie de gros barreaux de fer, il l'a saluée d'un doux salut. Elle le lui rend aussitôt, car ils étaient pleins de désir, lui d'elle, elle de lui. De choses viles ni pesantes, ils ne tiennent parlement ni propos. Ils se rapprochent l'un de l'autre et se tiennent tous deux main dans la main. De ne pouvoir se rejoindre, ils souffrent au- delà de toute mesure : ils en accusent la ferrure. Mais Lancelot s'en fait fort : s'il plaît à la reine, il entrera avec elle là-dedans ; ce ne sont pas les barreaux qui l'en empêcheront. Et la reine lui répond :
« Ne voyez-vous pas comme ces fers sont raides à plier et durs à briser ? Vous aurez beau les étreindre, les tirer à vous et les secouer : vous ne pourriez les arracher.
— Dame, fait-il, ne vous en souciez pas ! je ne crois pas que le fer y vaille rien : il n'est rien, hormis vous seule, qui puisse m'empêcher d'aller jusqu'à vous. Si votre congé me l'accorde, la voie m'est toute libre ; mais s'il ne vous agrée pas pleinement, alors elle m'est si encombrée que je n'y passerais pour rien au monde.
— Certes, fait-elle, je le veux bien : mon vouloir ne vous retient pas. Mais il vous faut attendre que je sois couchée dans mon lit, pour que le bruit ne vous joue pas un mauvais tour : il n'y aurait ni jeu ni plaisir si le sénéchal, qui dort ici, s'éveillait à notre bruit. C'est pourquoi il est juste que je me retire ; car il n'y pourrait voir nul bien, celui qui me verrait ici debout.
— Dame, fait-il, allez donc ; mais ne craignez jamais que j'y fasse le moindre bruit : je compte tirer les fers si doucement que je n'aurai aucune peine et n'éveillerai personne. »
Les barreaux descellés vers 4633 à 4650
Alors la reine se retire, et lui s'apprête et se dispose à venir à bout de la fenêtre. Il empoigne les barreaux, les secoue et les tire, si bien qu'il les fait tous plier et qu'il les arrache de leurs scellements. Mais le fer était si tranchant qu'il s'ouvrit la première phalange du petit doigt jusqu'aux nerfs, et se trancha, de l'autre doigt, toute la première jointure. Mais du sang qui goutte des plaies, il ne sent rien : à tout autre chose est sa pensée. La fenêtre n'est pas basse ; Lancelot y passe pourtant très vite et très lestement. Dans son lit, il trouve Keu endormi.
Notes (1)
- v. 4641-4643 les doigts tranchés. Les phalanges ouvertes « jusqu'aux nerfs » sans que le héros les sente : l'anesthésie amoureuse répond à la douceur des plaies du Pont-de-l'épée. Le sang versé ici fournira, par les draps tachés, la péripétie judiciaire du lendemain : l'économie narrative est parfaite.
La nuit d'amour vers 4651 à 4697
Puis il vint au lit de la reine ; il s'incline devant elle et l'adore, car en nul corps saint il ne croit autant. Et la reine lui tend les bras à sa rencontre, l'enlace, l'étreint étroitement contre sa poitrine et l'attire près d'elle dans son lit ; elle lui fait le plus bel accueil qu'elle puisse jamais lui faire, dicté par Amour et par son cœur. C'est d'Amour que lui vient cette fête ; et si elle eut pour lui grand amour, lui en eut pour elle cent mille fois plus, car Amour manqua à tous les autres cœurs auprès de ce qu'il fit dans le sien : dans son cœur Amour reprit racine tout entière, et fut si absolue qu'elle resta chétive dans tous les autres cœurs.
Maintenant Lancelot a tout ce qu'il veut, puisque la reine accueille de bon gré sa compagnie et sa tendresse, puisqu'il la tient entre ses bras, et elle lui entre les siens. Ce jeu lui est si doux et si bon, et du baiser, et des sens, qu'il leur advint sans mentir une joie et une merveille telles que jamais leur pareille ne fut contée ni sue. Mais elle sera toujours tue par moi, car en conte elle ne doit pas être dite : des joies, ce fut la plus choisie et la plus délicieuse, celle que le conte nous tait et nous cache.
Joie et plaisir, Lancelot les eut toute cette nuit. Mais le jour vient, qui l'accable, quand il se lève d'auprès de son amie. Au lever, il fut un vrai martyr, tant le départ lui fut cruel, car il y souffre un grand martyre : son cœur tire sans cesse de ce
côté-là où la reine demeure, et il n'a pas le pouvoir de le ramener, car la reine lui plaît tant qu'il n'a nul désir de la quitter : le corps s'en va, le cœur séjourne.
Notes (3)
- v. 4652-4653 si l'aore et se li ancline. « Il s'incline devant elle et l'adore, car en nul corps saint il ne croit autant » : le sommet du transfert religieux. Cors sainz* désigne techniquement la relique corporelle ; la comparaison est donc précise, non vague. La génuflexion du départ « comme devant un autel » (v. 4716-4718) ferme la nuit en office. Aucune traduction ne peut esquiver le scandale, qui est le sens.
- v. 4680-4684 la réticence du narrateur. Le conte « tait et cèle » la joie la plus choisie : occultatio rhétorique qui dit en refusant de dire. On y a vu la pudeur, la préciosité, ou l'ultime hommage : l'indicible comme superlatif. La traduction garde le tour négatif.
- v. 4697 li cors s'an vet, li cuers sejorne. Formule-emblème du roman. Sur notre choix de « séjourne » contre le « reste » de la version courante, voir la préface, § 5
Le sang sur les draps vers 4698 à 4789
Il retourne droit à la fenêtre ; mais de son corps, il en reste assez : les draps sont tachés et teints du sang tombé de ses doigts. Lancelot part au comble de la détresse, plein de soupirs et plein de larmes. De se revoir, nul terme n'est fixé : il en souffre, mais cela ne peut être. À regret il repasse par la fenêtre, où il était entré de si bon cœur. Ses doigts n'étaient plus entiers, tant il s'y était grièvement blessé ; et pourtant il a redressé les fers et les a remis à leur place, si bien que ni devant, ni derrière, ni d'un côté ni de l'autre, il ne paraît qu'on ait ôté, tiré ni plié aucun des barreaux. Au départ, il s'est incliné vers la chambre, faisant tout comme s'il était devant un autel ; puis il s'en va, dans une immense angoisse.
Il ne rencontre personne qui le connaisse, jusqu'à son logis. Il se couche nu dans son lit, sans éveiller âme qui vive. Et alors seulement il s'étonne de découvrir ses doigts blessés ; mais il ne s'en émeut nullement, car il sait avec certitude que c'est en tirant les fers du mur de la fenêtre qu'il s'est blessé. Aussi ne s'en fâcha-t-il point : il aurait mieux aimé s'arracher les deux bras du corps que de n'être pas passé de l'autre côté ; mais s'il s'était, ailleurs, aussi vilainement meurtri et abîmé, il en eût été fâché et furieux.
La reine, au matin, dans sa chambre aux courtines, s'était doucement endormie. Elle ne se doutait pas que ses draps fussent tachés de sang : elle les croyait toujours bien blancs, beaux et convenables. Et Méléagant, sitôt vêtu et paré, s'en vint vers la chambre où la reine reposait. Il la trouve éveillée, et voit les draps tachés et constellés de sang frais ; il pousse du coude ses compagnons et, en homme qui flaire le mal, regarde vers le lit de Keu le sénéchal : il y voit des draps tachés de sang aussi, car dans la nuit, sachez-le, les plaies de Keu s'étaient rouvertes. Et il dit :
« Dame, j'ai maintenant trouvé les preuves que je voulais ! C'est bien vrai qu'il fait pure folie, celui qui se donne la peine de garder une femme : il y perd son travail et sa peine, et la perd plus vite, celui qui la garde le plus. Voilà une belle garde que celle de mon père, qui vous surveille à cause de moi ! De moi, il vous a bien gardée ; mais cette nuit, Keu le sénéchal vous a regardée de près, malgré lui, et il a eu de vous tout ce qu'il voulait : cela sera parfaitement prouvé.
— Comment ? fait-elle.
— J'ai trouvé du sang sur vos draps, qui en témoigne, puisqu'il faut que je le dise. Je le sais et je le prouve par ceci : dans vos draps et dans les siens, je trouve le sang tombé de ses plaies. Voilà des preuves bien véridiques ! »
Alors, pour la première fois, la reine vit, dans l'un et l'autre lit, les draps ensanglantés ; elle s'en étonne, en eut honte, en devint vermeille, et dit :
« Que le Seigneur Dieu me garde : ce sang que je regarde sur mes draps, jamais Keu ne l'y apporta ; c'est mon nez qui a saigné cette nuit. De mon nez, je le suppose. »
Et elle croit dire vrai.
« Par ma tête, fait Méléagant, tout ce que vous dites n'est rien ! Nul besoin de paroles feintes : vous êtes prise et convaincue, et la vérité sera bien prouvée. »
Notes (1)
- v. 4740 sqq. les draps tachés. Le sang des doigts de l'amant, imputé aux plaies de Keu : le hasard des corps fabrique une fausse preuve vraie. Toute la scène judiciaire qui suit reposera sur cette équivoque matérielle, doublée au serment par une équivoque verbale (v. 4961 sqq.).
L'accusation portée devant le roi vers 4790 à 4900
Alors Méléagant dit aux gardes qui étaient là : « Seigneurs, ne bougez pas, et veillez à ce que les draps ne soient pas ôtés du lit avant mon retour. Je veux que le roi me rende justice, quand il aura vu la chose. »
Puis il le chercha tant qu'il le trouva, se laissa tomber à ses pieds et dit :
« Sire, venez voir ce dont vous ne vous doutez pas. Venez voir la reine, et vous verrez des merveilles avérées, que j'ai vues et découvertes. Mais avant d'y aller, je vous prie de ne me manquer ni de justice ni de droit. Vous savez bien à quels périls j'ai exposé ma personne pour la reine ; et vous m'en avez fait votre ennemi, puisque c'est à cause de moi que vous la faites garder. Ce matin, je suis allé la voir dans son lit, et j'y ai tant vu que j'ai bien reconnu que Keu couche avec elle chaque nuit. Sire, pour Dieu, ne soyez pas fâché si cela me pèse et si je m'en plains, car c'est pour moi un cruel mépris qu'elle me haïsse et me dédaigne, quand Keu, chaque nuit, couche avec elle.
— Tais-toi ! fait le roi. Je ne le crois pas.
— Sire, venez donc voir les draps, et l'état où Keu les a mis. Puisque vous ne croyez pas ma parole et pensez que je vous mens, les draps et la couette ensanglantés des plaies de Keu, je vous les montrerai.
— Allons-y donc, et je verrai, fait le roi, car je veux le voir : mes yeux m'apprendront la vérité. »
Le roi va aussitôt jusqu'à la chambre, où il trouva la reine qui se levait. Il voit les draps ensanglantés sur son lit, et sur le lit de Keu tout pareillement, et dit :
« Dame, voilà qui va bien mal, si ce que mon fils m'a dit est vrai. »
Elle répond : « Dieu m'assiste, jamais, même en songe, on ne conta mensonge aussi noir ! Je pense que Keu le sénéchal est assez courtois et assez loyal pour qu'on ne le soupçonne pas ; et moi, je n'expose pas mon corps au marché, ni ne le livre à l'encan. Certes, Keu n'est pas homme à me demander pareil outrage, et je n'ai jamais eu le cœur de le faire, et ne l'aurai jamais.
— Sire, je vous saurai le meilleur gré du monde, fait Méléagant à son père, si Keu paie son outrage, en sorte que la reine en ait la honte. C'est à vous qu'appartient et revient la justice, et je vous en requiers et prie. Keu a trahi le roi Arthur, son seigneur, qui avait en lui assez de confiance pour lui avoir confié la créature qu'il aime le plus en ce monde.
— Sire, souffrez que je réponde, fait Keu, et je m'en disculperai. Que Dieu, quand je quitterai ce monde, refuse le pardon à mon âme, si jamais j'ai couché avec ma dame ! Certes, j'aimerais mieux être mort que d'avoir cherché contre mon seigneur pareille infamie et pareil tort. Que jamais Dieu ne me donne meilleure santé que celle où me voici, qu'il m'envoie plutôt la mort sur l'heure, si jamais j'en ai eu seulement la pensée ! Mais je sais ceci de mes plaies : elles ont abondamment saigné cette nuit, et mes draps en sont ensanglantés. Voilà pourquoi votre fils me soupçonne, mais certes il n'en a aucun droit. »
Et Méléagant lui répond : « Dieu m'assiste, ce sont les diables et les démons vivants qui vous ont trahi ! Vous vous êtes trop échauffé cette nuit, et c'est pour vous être trop démené que vos plaies, sans doute, se sont rouvertes. Vos fables ne vous servent de rien : le sang, des deux côtés, fait preuve ; nous le voyons bien, et cela saute aux yeux. Il est juste de payer son forfait, quand on est si manifestement pris et convaincu. Jamais chevalier de votre renom ne commit pareille inconvenance : vous voilà couvert de honte.
— Sire, sire, fait Keu au roi, je défendrai ma dame et moi de ce dont votre fils m'accuse. Il me met en peine et en tourment, mais certes c'est à tort qu'il me tourmente.
— Vous n'avez que faire de bataille, fait le roi : vous souffrez trop.
— Sire, si vous voulez le permettre, malade comme je suis, je me battrai contre lui, et je montrerai que je suis sans faute dans ce blâme dont il m'accable. »
Notes (1)
- v. 4844-4847 la défense de la reine. « Je n'expose pas mon corps au marché, ni ne le livre à l'encan » : la reine récuse l'accusation dans le lexique du commerce (regiet an foire, livreison), qui dit crûment ce que serait l'adultère aux yeux du monde : une aliénation marchande du corps. L'ironie est que le lecteur sait la nuit réelle : la reine ment sur le fait, non sur le droit qu'elle revendique sur son corps.
Les serments sur les reliques vers 4901 à 4986
Or la reine avait fait mander en secret Lancelot ; et elle dit au roi qu'elle aura un chevalier qui défendra le sénéchal de cette accusation contre Méléagant, s'il l'ose. Et Méléagant dit aussitôt :
« Il n'est aucun chevalier que j'excepte : contre tous j'accepterai la bataille jusqu'à ce que l'un de nous reste vaincu, fût-ce un géant ! »
Alors Lancelot entra ; et il y eut une telle foule de chevaliers que la salle entière en fut pleine. Dès qu'il fut venu, devant tous, jeunes et chenus, la reine expose la chose et dit :
« Lancelot, cette honte, c'est Méléagant qui me l'a imputée ; il m'a mise en soupçon auprès de tous ceux qui l'entendent, si vous ne l'obligez à s'en dédire. Cette nuit, dit- il, Keu a couché avec moi, parce qu'il a vu mes draps et les siens teints de sang ; et il dit que Keu en sera convaincu, s'il ne peut se défendre contre lui, ou si un autre ne veut entreprendre la bataille pour l'aider.
— Vous n'aurez jamais à plaider cela, fait Lancelot, là où je serai. Qu'à Dieu ne plaise que l'on soupçonne, de pareille affaire, ni vous ni lui ! Je suis prêt à prouver par bataille qu'il n'en eut jamais la pensée, si tant est qu'il y ait en moi quelque défense. Je le défendrai de tout mon pouvoir : pour lui, j'entreprends la bataille. »
Et Méléagant bondit en avant et dit : « Que le Seigneur Dieu me sauve, je le veux bien et cela me sied à merveille : que nul ne pense que cela me pèse !
— Sire roi, dit Lancelot, je m'entends aux causes, aux lois, aux procès et aux jugements : quand pèse un tel soupçon, la bataille ne doit pas aller sans serment. »
Et Méléagant, sans se troubler, lui répond aussitôt : « Bien d'accord pour les serments, et que les reliques des saints viennent sur l'heure, car je sais bien que le droit est pour moi ! »
Et Lancelot dit en face : « Que le Seigneur Dieu m'assiste : jamais Keu le sénéchal ne la connut, lui que l'on soupçonne de pareille chose. »
Aussitôt ils demandent leurs armes et font amener leurs chevaux ; on les leur amène ; des valets les arment, les voilà armés. Et déjà les reliques sont apportées. Méléagant s'avance, et Lancelot à côté de lui ; tous deux s'agenouillent. Et Méléagant tend la main vers les reliques et jure d'une voix pleine :
« Que Dieu et les saints me soient témoins : Keu le sénéchal fut cette nuit le compagnon de la reine en son lit, et il eut d'elle tout son plaisir.
— Et moi, je t'en accuse comme parjure, fait Lancelot, et je jure à mon tour qu'il n'y coucha pas et ne la toucha pas. Et de celui qui a menti, que Dieu, s'il lui plaît, prenne vengeance, et qu'il fasse éclater la vérité ! Mais je ferai encore un autre serment, et je jurerai, quoi qu'il en pèse et à qui que ce soit, que s'il m'est donné aujourd'hui de prendre le dessus sur Méléagant, avec l'aide de Dieu et rien de plus, et de ces reliques que voici, jamais je n'aurai pitié de lui ! »
Le roi n'eut aucune joie à entendre ce serment-là.
Notes (2)
- v. 4961 sqq. le serment é quivoque. Méléagant jure un fait faux qu'il croit vrai (Keu a couché avec la reine) ; Lancelot jure un fait littéralement vrai qui masque tout (Keu n'y coucha point). Le serment ambigu, dont le parangon est celui d'Iseut chez Béroul et Thomas, met Dieu au service de la lettre contre l'esprit : l'ordalie qui suit donnera raison au parjure véridique. Chrétien ne commente pas ; le silence est vertigineux.
- v. 4977-4986 le serment sans merci. Lancelot jure de surcroît que, vainqueur, il n'aura « jamais pitié » de Méléagant : serment licite (voir v. 2912-2914) mais terrible, dont le roi ne se réjouit pas. Il rend juridiquement inévitable la décapitation finale : le dénouement est scellé ici, à mi- course.
Le duel interrompu vers 4987 à 5043
Quand les serments furent prononcés, on leur amena leurs chevaux, beaux et bons en toutes qualités ; chacun monte sur le sien, et ils fondent l'un sur l'autre de toute la vitesse du cheval. Et au plus fort de l'élan des bêtes, les deux guerriers se frappent si fort qu'il ne leur reste des deux lances qu'un tronçon au poing. Ils se portent l'un l'autre à terre, mais sans faire mine d'être morts : ils se relèvent aussitôt et se blessent tant qu'ils peuvent du tranchant des épées nues. Les étincelles, toutes ardentes, jaillissent des heaumes vers les nues. Ils s'assaillent avec une telle rage, les épées nues au poing, qui vont et viennent, se croisent et se frappent, qu'ils ne cherchent pas même le répit de reprendre haleine.
Le roi, que le combat afflige et accable, en a appelé la reine, qui était allée s'accouder là-haut, aux loges de la tour ; au
nom de Dieu le créateur, il lui dit de permettre qu'on les sépare.
« Tout ce qui vous convient et vous plaît, fait la reine, de bonne foi : vous ne ferez rien là contre mon gré. »
Lancelot a bien entendu ce que la reine a répondu à la demande du roi : dès lors il ne cherche plus à se battre, et abandonne aussitôt la lutte. Mais Méléagant frappe et cogne sur lui sans vouloir de répit ; et le roi se jette entre les deux et retient son fils, qui dit et jure qu'il n'a cure de paix :
« Je veux la bataille, je me moque de la paix ! »
Et le roi lui dit : « Tais-toi, et crois-moi, tu agiras en sage. Il ne t'en viendra certes ni honte ni dommage, si tu me crois ; fais donc ce que tu dois faire. Ne te souvient-il pas que tu as, à la cour du roi Arthur, une bataille conclue contre lui ? Et peux-tu douter que ce ne soit pour toi un bien plus grand honneur de l'emporter là-bas qu'ailleurs ? »
Le roi dit cela pour tenter de l'apaiser ; il l'apaise enfin, et les sépare.
Le nain qui trahit vers 5044 à 5104
Et Lancelot, à qui il tardait fort de retrouver monseigneur Gauvain, vient demander congé au roi, puis à la reine. Avec leur permission, il s'achemine, courant, vers le Pont-sous- l'eau, suivi d'une grande troupe de chevaliers ; mais il y en avait bon nombre dont il eût été content qu'ils restassent.
Ils font de bonnes étapes jusqu'à approcher du Pont-sous- l'eau, dont ils sont encore à une lieue. Avant qu'ils fussent près du pont, avant qu'ils pussent le voir, un nain vint à leur rencontre sur un grand cheval de chasse, tenant une escourgée pour pousser et menacer sa bête. Aussitôt il demande, comme on le lui avait commandé :
« Lequel de vous est Lancelot ? Ne me le cachez pas, je suis des vôtres ; dites-le en toute assurance, car c'est pour votre grand bien que je le demande. »
Lancelot lui répond pour lui-même : « Je suis celui que tu demandes et que tu cherches.
— Ah ! Lancelot, noble chevalier, laisse ces gens et crois-moi : viens tout seul avec moi, car je veux te mener en très bon lieu. Que nul ne te suive, pour rien au monde : qu'ils attendent ici, nous reviendrons tout à l'heure. »
Lui, qui ne soupçonne aucun mal, fait rester là toute sa troupe et suit le nain, qui l'a trahi. Et ses gens, qui l'attendent là, pourront l'attendre longtemps : ceux qui l'ont pris et se sont saisis de lui n'ont aucune envie de le rendre. Et ses gens mènent si grand deuil de ne pas le voir revenir, qu'ils ne savent que faire. Tous disent que le nain les a trahis, et leur douleur est grande ; ce serait folie de le demander. Affligés, ils se mettent à sa recherche, mais ils ne savent où le trouver ni de quel côté chercher. Ils tiennent conseil tous ensemble : les plus raisonnables et les plus sages s'accordent, me semble-t-il, à gagner le passage du Pont- sous-l'eau, qui est proche, et à chercher ensuite Lancelot avec le conseil de monseigneur Gauvain, s'ils le trouvent, au bois ou en plaine. À cet avis tous se rangent, sans s'en écarter en rien.
Notes (1)
- v. 5059 sqq. le nain. Second nain du roman (après celui de la charrette), même fonction de passeur maléfique : figure folklorique du guide trompeur, que la littérature arthurienne emploie systématiquement au seuil des captivités.
Gauvain repêché vers 5105 à 5166
Ils vont vers le Pont-sous-l'eau, et sitôt arrivés au pont, ils ont vu monseigneur Gauvain, basculé du pont, tombé dans l'eau, qui était très profonde : tantôt il émerge, tantôt il coule ; ils le voient, puis le perdent de vue. Ils s'approchent et l'accrochent avec des branches, des perches et des crocs. Il n'avait que le haubert sur le dos, et sur la tête son heaume fixé, qui en valait bien dix autres, et ses chausses de fer aux jambes, toutes rouillées de sa sueur, car il avait enduré bien des épreuves, et traversé, et vaincu, bien des périls et bien des assauts. Sa lance, son écu et son cheval étaient sur l'autre rive.
Ceux qui l'ont tiré de l'eau ne croient pas qu'il vive, car il en avait beaucoup dans le corps ; et jusqu'à ce qu'il l'eût rendue, ils n'ont pas entendu de lui une parole. Mais quand sa parole et sa voix, quand la voie de son cœur furent dégagées, dès qu'il put s'y prendre et se faire entendre, il se mit à parler : il demanda aussitôt des nouvelles de la reine à ceux qui étaient devant lui. Et ceux-ci répondirent qu'elle ne quitte pas un instant le roi Bademagu, qui la sert beaucoup et l'honore beaucoup.
« Quelqu'un est-il venu depuis, en cette terre, pour la chercher ? fait monseigneur Gauvain.
— Oui, répondent-ils : Lancelot du Lac, qui passa au Pont- de-l'épée. Il l'a secourue et délivrée, et avec elle nous tous ; mais un avorton nous a trahis, un nain bossu et grimaçant : il nous a joués de vilaine façon, il nous a dérobé Lancelot, et nous ne savons ce qu'il en a fait.
— Et quand cela ? fait monseigneur Gauvain.
— Sire, aujourd'hui même, tout près d'ici, quand lui et nous venions à votre rencontre.
— Et comment s'est-il conduit depuis qu'il est entré dans ce pays ? »
Alors ils commencent à lui dire ; ils lui racontent tout, de bout en bout, sans oublier un seul mot ; et de la reine ils lui disent qu'elle l'attend, et affirme que rien ne la fera bouger du pays avant qu'elle ne le voie, quelque nouvelle qu'on lui en donne.
Notes (1)
- v. 5114 sqq. Gauvain repêché. Le Pont-sous-l'eau, voie « raisonnable » choisie par Gauvain au début, s'achève en quasi-noyade burlesque : la voie du bon sens échoue là où la voie insensée du Pont-de-l'épée a réussi. La symétrie des deux ponts est l'armature morale du roman : à quête absolue, chemin absolu.
La lettre forgée vers 5167 à 5299
Monseigneur Gauvain leur répond : « Quand nous quitterons ce pont, irons-nous chercher Lancelot ? »
Il n'en est pas un qui ne conseille plutôt d'aller d'abord auprès de la reine : le roi le fera chercher, lui ; car ils pensent que c'est par trahison que son fils Méléagant, qui le hait tant, l'a fait mettre en prison. En quelque lieu qu'il soit, si le roi l'apprend, il le fera rendre : ils peuvent s'en remettre à lui. À ce conseil tous se rangent, et aussitôt ils se mettent en route, jusqu'à approcher de la cour où étaient la reine et le roi, et Keu avec eux, le sénéchal, et aussi le déloyal, pétri et comblé de traîtrise, qui a jeté, au sujet de Lancelot, un trouble affreux chez tous ceux qui arrivent. Ils se tiennent pour trahis et pour morts, et mènent grand deuil, car leur douleur est lourde. Elle n'est pas courtoise, la nouvelle qui porte à la reine ce deuil ; elle s'en console pourtant du mieux qu'elle peut : pour monseigneur Gauvain, il lui faut bien se réjouir quelque peu, et elle le fait ; mais elle ne cache pas si bien son deuil qu'il n'y paraisse un peu. Il lui faut faire à la fois joie et deuil : pour Lancelot son cœur est vide, et devant monseigneur Gauvain elle affiche une joie débordante.
Il n'est personne qui, apprenant la perte de Lancelot, n'en soit affligé et éperdu. Le roi aurait eu grande joie de la venue de monseigneur Gauvain, et grand plaisir à le connaître ; mais il a tel deuil et tel poids au cœur, de Lancelot trahi, qu'il en est abattu et consterné. Et la reine le presse et le prie de le faire chercher par toute sa terre, de haut en bas, sans délai et sans trêve ; monseigneur Gauvain et Keu font de même : il n'en est pas un seul qui ne l'en prie et ne l'en somme.
« Laissez-moi ce soin, fait le roi, et n'en parlez plus : j'y suis résolu depuis longtemps. Sans prière et sans requête, je ferai bien mener cette enquête. »
Chacun s'incline devant lui. Le roi envoie aussitôt par son royaume ses messagers, des serviteurs connus et avisés, qui ont demandé de ses nouvelles par toute la contrée. Partout ils se sont enquis, mais sans rien apprendre de vrai. N'ayant rien trouvé, ils s'en reviennent là où séjournent les chevaliers, Gauvain, Keu et tous les autres, qui déclarent qu'ils iront le chercher eux-mêmes, lance sur le feutre, armés de pied en cap, sans y envoyer personne d'autre.
Un jour, après le repas, ils étaient tous dans la salle où ils s'armaient — le moment était venu, il n'y avait plus qu'à partir — quand un jeune messager entra, passa au milieu d'eux et vint jusque devant la reine, qui n'avait pas son teint rose, car pour Lancelot elle menait un tel deuil, sans nouvelles de lui, qu'elle en avait changé de couleur. Le jeune homme la salua, et le roi qui était près d'elle, puis tous les autres, et Keu, et monseigneur Gauvain. Il tenait une lettre à la main ; il la tend au roi, qui la prend. Le roi la fit lire, devant tous, par un clerc qui s'y entendait sans faute. Celui qui la lut sut bien leur dire ce qu'il vit écrit sur le parchemin : « Lancelot salue le roi comme son bon seigneur, et le remercie de l'honneur qu'il lui a fait et de ses bienfaits, en homme qui est tout entier à son commandement. Et sachez en toute certitude qu'il est auprès du roi Arthur, plein de santé et de force ; et il mande à la reine de s'en venir, si elle y consent, avec monseigneur Gauvain et Keu. » La lettre portait des signes de créance propres à les convaincre, et ils la crurent.
Ils en furent remplis de joie ; toute la cour bruit de joie, et l'on annonce le départ pour le lendemain, au point du jour. Quand le jour parut, ils s'apprêtent et s'équipent, se lèvent, montent et partent. Et le roi les suit et les escorte en grande joie et en grande liesse, un long bout de la route. Il les conduit hors de sa terre, et quand il les en eut fait sortir, il prit congé de la reine, puis de tous ensemble. La reine, en prenant congé, le remercie avec beaucoup de grâce de l'avoir si longuement servie ; elle lui met ses deux bras autour du cou, lui offre et lui promet son service et celui de son époux : elle ne peut lui promettre davantage. Et monseigneur Gauvain de même, comme à un seigneur et à un ami, et Keu de même : tous le lui promettent. Puis ils se mettent en route ; le roi les recommande à Dieu, salue tous les autres après ces trois, et s'en retourne.
Notes (1)
- v. 5252 sqq. la lettre forgée. Le faux en écriture, avec ses entresaignes (signes de créance) contrefaits, introduit dans le roman courtois la fraude documentaire : la trahison de Méléagant est lettrée. Nul n'identifiera jamais le faussaire : Chrétien laisse l'exécutant dans l'ombre pour concentrer l'odieux sur le commanditaire.
La supercherie découverte et l'annonce du tournoi vers 5300 à 5379
La reine ne s'attarde aucun jour de toute la semaine, ni le cortège qu'elle emmène, jusqu'à ce que parvienne à la cour la nouvelle, très douce au roi Arthur, de la reine qui approche. Et pour son neveu, une grande joie, une grande allégresse lui montent au cœur : il croyait que c'était grâce à la prouesse de Gauvain que revenaient la reine, et Keu, et tout le menu peuple. Mais il en est autrement qu'ils ne croient. Pour eux, la ville entière se vide, tous vont à leur rencontre, et chacun dit en les croisant, chevalier ou vilain :
« Bienvenue à monseigneur Gauvain, qui a ramené la reine et mainte dame captive, et maint prisonnier nous a rendu ! »
Et Gauvain leur a répondu : « Seigneurs, vous me louez pour rien. Épargnez-vous désormais de le dire, car rien ne m'en revient. Cet honneur me fait honte, car je n'y arrivai ni à temps ni à l'heure : ma lenteur m'a fait tout manquer. Mais Lancelot y fut à temps, et il y conquit un honneur si grand que jamais chevalier n'en eut d'aussi haut.
— Où est-il donc, beau cher sire, quand nous ne le voyons pas à vos côtés ?
— Où ? fait aussitôt monseigneur Gauvain. Mais à la cour de monseigneur le roi ! N'y est-il pas ?
— Non, par ma foi, ni dans toute cette contrée : depuis que ma dame fut emmenée, nous n'avons eu de lui aucune nouvelle. »
Et monseigneur Gauvain comprit alors, pour la première fois, que la lettre était fausse, qu'elle les avait trahis et déçus : par la lettre ils ont été trompés. Les voilà de nouveau plongés dans le deuil ; ils arrivent à la cour en menant leur douleur, et le roi demande aussitôt des nouvelles de l'affaire. Il s'en trouva bien assez pour lui conter comment Lancelot avait œuvré, comment par lui furent recouvrés la reine et tous les prisonniers, et comment, par quelle trahison, le nain le leur déroba et le leur vola. Cette chose déplaît au roi ; elle lui pèse et l'accable ; mais la joie lui soulève si fort le cœur, tant elle est grande, de retrouver la reine, que le deuil s'achève dans la joie : quand il a la créature qu'il désire le plus, du reste il se soucie peu.
Tandis que hors du pays était la reine, à ce qu'il me semble, les dames et les demoiselles privées de soutien tinrent conseil entre elles, et dirent qu'elles voudraient se marier prochainement. À l'issue de ce conseil fut décidé un grand tournoi : la dame de Noauz le convint contre celle de Pomelegoi. De ceux qui se comporteront mal, elles ne diront pas un mot ; mais ceux qui feront bien, elles déclarent qu'elles voudront les aimer. Et elles le firent savoir et crier par toutes les terres proches, et de même par les lointaines ; et elles firent crier le jour du tournoi longtemps à l'avance, pour qu'il y eût plus de monde.
Notes (1)
- v. 5369-5370 Noauz. Le tournoi se tient « à Noauz », et la dame de Noauz l'organise : le nom de lieu est homophone de l'adverbe noauz, « pis ». Voir la note au v. 5645.
La reine ira, et Lancelot le saura vers 5380 à 5479
La reine arriva avant le terme qu'elles avaient fixé ; et sitôt qu'elles surent la reine revenue, la plupart prirent le chemin de la cour, se présentèrent devant le roi et le pressèrent instamment de leur accorder un don et de consentir à leur désir. Et il leur promit, avant même de connaître leur volonté, qu'il ferait tout ce qu'elles voudraient. Alors elles lui dirent qu'elles voulaient qu'il permît à la reine de venir voir leur tournoi. Et lui, qui n'a pas coutume de rien refuser, dit que cela lui plaît, si elle le veut. Elles, toutes joyeuses, vont devant la reine et lui disent sans attendre :
« Dame, ne nous reprenez pas ce que le roi nous a donné. »
Et elle leur demande : « Quelle chose est-ce ? Ne me le cachez pas. »
Alors elles lui disent : « Si vous voulez venir à notre tournoi, il ne cherchera pas à vous retenir et ne s'y opposera jamais. »
Et elle dit qu'elle ira, puisqu'il lui en donne congé. Aussitôt, par tout le royaume, les demoiselles envoient dire et mander qu'elles devaient amener la reine au jour crié pour le tournoi. La nouvelle alla partout, loin et près, ici et là ; elle courut et s'étendit tant qu'elle se répandit jusqu'au royaume dont nul jadis ne revenait — mais aujourd'hui, quiconque le voulait en avait l'entrée et la sortie, sans que rien lui fût défendu. La nouvelle fut si bien portée, dite et contée par ce royaume, qu'elle parvint chez un sénéchal de Méléagant le déloyal, le traître, que le feu de l'enfer le brûle ! Ce sénéchal avait Lancelot en garde : c'est chez lui que l'avait mis en prison Méléagant, son ennemi, qui le haïssait d'une haine mortelle.
Lancelot sut la nouvelle du tournoi, l'heure et le terme ; dès lors ses yeux ne furent plus sans larmes ni son cœur joyeux, dès qu'il le sut. La dame de la maison vit Lancelot triste et pensif, et lui parla en confidence :
« Sire, pour Dieu et pour votre âme, dites-moi la vérité, fait la dame : pourquoi êtes-vous si changé ? Vous ne buvez ni ne mangez, et je ne vous vois plus jouer ni rire. En toute confiance, vous pouvez me dire votre pensée et votre peine.
— Ah ! dame, si je suis triste, pour Dieu, ne vous en étonnez pas. En vérité, je suis au désespoir de ne pouvoir être là où sera tout le bien du monde : au tournoi où s'assemble tout le peuple, à ce qu'il me semble. Et pourtant, s'il vous plaisait, et si Dieu vous faisait assez généreuse pour m'y laisser aller, vous pourriez être tout à fait sûre que je me conduirais envers vous en homme qui reviendrait dans votre prison.
— Certes, fait-elle, je le ferais très volontiers, si je n'y voyais ma ruine et ma mort. Mais je crains si fort mon seigneur, Méléagant l'infâme, que je n'oserais pas : il détruirait tout à fait mon mari. Rien d'étonnant si je le redoute : il est si félon, vous le savez.
— Dame, si vous craignez que je ne revienne pas dans votre prison aussitôt après le tournoi, je vous en ferai un serment que je ne trahirai jamais : rien au monde ne me retiendra de revenir dans votre prison aussitôt après le tournoi.
— Par ma foi, fait-elle, je l'accorde, mais à une condition.
— Dame, laquelle ?
— Sire, la voici : vous me jurerez le retour... »
Notes (1)
- v. 5426-5427 que max feus arde !. « Que le feu de l'enfer le brûle ! » : imprécation du narrateur contre son propre personnage, trait d'oralité jongleresque conservé tel quel
Le serment à la dame et les armes vermeilles vers 5480 à 5504
« ... et avec cela vous me donnerez l'assurance de votre amour : je veux l'avoir.
— Dame, tout celui que j'ai, je vous le donne, en vérité, avec mon retour.
— Autant dire que je n'ai rien, fait la dame en riant : à une autre, si je ne me trompe, vous avez confié et remis l'amour que je vous ai demandé. Pourtant, sans le moindre dépit, j'en prends autant que j'en puis avoir : je m'en tiendrai à ce que je puis, et j'en prendrai le serment : vous vous engagerez envers moi à revenir dans ma prison. »
Lancelot, dans les formes qu'elle veut, lui fait sur la sainte Église le serment qu'il reviendra sans faute. Et la dame lui remet aussitôt les armes de son mari, vermeilles, et le cheval, qui était merveilleusement beau, fort et hardi. Il monte, et le voilà parti, revêtu d'armes splendides, toutes fraîches et toutes neuves.
L'auberge misérable et le héraut vers 5505 à 5574
Il chemina tant qu'il vint à Noauz. Il se rangea de ce parti, et prit logis hors de la ville : jamais homme de sa valeur n'en eut de pareil, petit et bas ; mais il ne voulait pas se loger en un lieu où on le reconnût. Des chevaliers de choix, il y en avait beaucoup d'assemblés au château ; mais dehors il y en avait bien davantage, car pour la reine il en était tant venu que le cinquième ne put trouver de toit : pour un seul qui serait venu, il y en avait sept qui n'auraient pas bougé sans la reine. Sur cinq lieues à la ronde, les barons s'étaient logés dans des pavillons, des loges et des tentes ; et de dames et de gracieuses demoiselles, il y en avait tant que c'était merveille.
Lancelot avait posé son écu dehors, à la porte de son logis ; et lui, pour se détendre, s'était désarmé et reposait sur un lit qu'il prisait fort peu : il était étroit, le matelas mince, couvert d'une grosse toile de chanvre. Lancelot, tout désarmé, s'était étendu sur ce lit. Comme il gisait si pauvrement, voici un garnement, un héraut d'armes en chemise, qui avait laissé en gage à la taverne sa cotte avec ses chaussures, et venait nu-pieds, à vive allure, sans manteau contre le vent. Il trouva l'écu devant la porte et l'examina, mais il ne pouvait reconnaître ni l'écu ni son maître : il ne savait qui devait le porter. Il voit la porte de la maison ouverte, entre, et voit sur le lit Lancelot ; dès qu'il le vit, il le reconnut, et se signa. Et Lancelot lui fit défense expresse de parler de lui, où qu'il allât : s'il disait qu'il le connaissait, mieux lui vaudrait s'être fait les yeux arrachés ou le cou brisé.
« Sire, je vous ai toujours porté grande estime, fait le héraut, et je vous la porte encore ; jamais, tant que je vivrai, je ne ferai, pour aucun bien du monde, rien qui doive vous fâcher. »
Aussitôt il bondit hors de la maison et s'en va criant à pleine voix :
« Voici venu celui qui les prendra tous à l'aune ! Voici venu celui qui les aunera ! »
Le garçon le criait partout, et les gens sortent de toutes parts, lui demandent ce qu'il crie. Il n'est pas assez hardi pour le dire, et va criant la même chose : « Voici venu celui qui les aunera ! » Ce héraut fut notre maître à tous : c'est lui qui nous apprit à le dire, c'est lui qui le dit le premier.
Notes (2)
- v. 5537 un hyraut d'armes. L'une des toutes premières apparitions du héraut d'armes dans la littérature française : personnage neuf, encore misérable (en chemise, nu-pieds, sa cotte en gage à la taverne), qui crie les champions. Chrétien se donne plaisamment pour le témoin de la naissance du métier
- v. 5563 Or est venuz qui l'aunera !. Auner* : mesurer à l'aune ; d'où, au figuré, prendre la mesure de tous, les rosser. Le cri, dit le narrateur, est devenu proverbial : « ce héraut fut notre maître à tous, c'est lui qui l'a dit le premier » (v. 5572-5574). Étiologie plaisante d'une locution réelle ; nous traduisons en doublant l'image (« celui qui les prendra tous à l'aune »), puis en gardant le verbe nu.
Le premier jour : la prouesse, puis l'ordre vers 5575 à 5662
Déjà les troupes sont rassemblées, la reine et toutes les dames, les chevaliers et le reste des gens, car il y avait quantité d'hommes d'armes de toutes parts, à droite et à gauche. À l'endroit du tournoi se dressaient de grandes loges de bois, pour la reine, les dames et les demoiselles : jamais on ne vit loges si belles, si longues ni si bien faites. C'est là que les dames se sont rangées, toutes à la suite de la reine, voulant voir le tournoi, et qui ferait le mieux ou le pis. Les chevaliers arrivent, dix par dix, vingt par vingt, trente par trente, ici quatre-vingts, ici quatre-vingt-dix, ici cent, ici plus, là deux fois autant. L'assemblée est si grande devant les loges et alentour, qu'ils engagent le combat. Armés et désarmés se rassemblent ; les lances ont l'air d'un grand bois, tant en font apporter ceux qui veulent s'en donner : on ne voyait plus que lances, bannières et gonfanons. Les jouteurs s'ébranlent pour la joute et trouvent en nombre des compagnons venus pour jouter ; les autres s'apprêtaient de leur côté à d'autres prouesses. Les prairies, les labours et les jachères en sont si pleins qu'on ne peut estimer le nombre des chevaliers, tant il y en avait.
Mais Lancelot ne fut pas de ce premier rassemblement ; et quand il parut au milieu de la prairie, le héraut, en le voyant venir, ne put se retenir de crier : « Voyez celui qui les aunera ! Voyez celui qui les aunera ! » On demande : « Qui est- il ? » Mais il ne veut rien leur en dire.
Quand Lancelot entra dans la mêlée, il valait à lui seul vingt des meilleurs, et il commence à si bien faire que nul ne peut détacher les yeux de lui, où qu'il soit. Du côté de Pomelegoi il y avait un chevalier preux et vaillant, monté sur un cheval bondissant, plus rapide qu'un cerf de lande : c'était le fils du roi d'Irlande, qui faisait très bien et très beau ; mais quatre fois plus leur plaisait à tous le chevalier qu'ils ne connaissaient pas. Et tous se pressent de demander : « Qui est celui qui fait si bien ? »
Alors la reine prend à part une demoiselle fine et avisée, et lui dit : « Demoiselle, il vous faut porter un message, et vite, en paroles brèves. Descendez de ces loges, allez-moi jusqu'à ce chevalier qui porte l'écu vermeil, et dites-lui en secret que je lui mande : "au plus mal". »
La demoiselle, vite et discrètement, fait ce que veut la reine. Elle s'attache aux pas du chevalier jusqu'à le serrer de près, et lui dit, en fille sage et fine, sans qu'aucun voisin ni voisine l'entende :
« Sire, ma dame la reine vous mande par moi, et je vous le dis : "au plus mal". »
Quand il l'entendit, il lui répondit : « Très volontiers », en homme qui est sien tout entier. Alors il fond sur un chevalier, de toute la vitesse de son cheval, et manque son coup quand il aurait dû le frapper. Et de ce moment jusqu'à la tombée du soir, il ne fit que le pis qu'il pouvait, parce qu'ainsi plaisait à la reine.
Notes (1)
- v. 5645 au noauz. L'ordre de la reine joue sur l'homophonie entre l'adverbe noauz (« pis », comparatif ancien rattaché au latin nugalis*, « sans valeur ») et le nom du tournoi : combattre « au pis » à Noauz. Le calembour est intraduisible ; « au plus mal », consacré par l'usage des traductions, rend l'ordre mais perd le lieu. L'épreuve elle-même est le chef-d'œuvre de la casuistique du roman : l'obéissance ne vaut que si elle est indifférente à son contenu, honte ou gloire (cf. la réponse du v. 5891-5892).
La journée de honte vers 5663 à 5762
L'autre, qui l'attaquait, n'a pas manqué le sien : il le frappe d'un grand coup, pesant, appuyé ; et Lancelot prend la fuite. De tout ce jour, il ne tourna plus l'encolure de son destrier vers aucun chevalier ; dût-il en mourir, il n'eût rien fait que s'il y voyait sa honte, son déshonneur et sa disgrâce ; et il fait mine d'avoir peur de tous ceux qui vont et viennent. Et les chevaliers font de lui leurs risées et leurs moqueries, eux qui l'avaient tant prisé d'abord. Et le héraut, qui répétait : « Il les vaincra tous à la file ! », est tout penaud et tout défait, car il entend les railleries et les piques de ceux qui disent :
« Ami, il n'est plus temps : celui-là n'aunera plus rien ! Il a tant auné qu'elle est brisée, cette aune que tu nous as tant vantée ! »
La plupart disent : « Qu'est-ce que cela veut dire ? Il était si preux tout à l'heure, et le voilà chose si couarde qu'il n'ose attendre un chevalier. Peut-être n'avait-il jamais porté les armes, et c'est pour cela qu'il fit si fort à son arrivée : il frappait comme un forcené, et nul chevalier, si aguerri fût-il, ne tenait devant lui. Maintenant il en a tant appris, des armes, que de sa vie il n'aura plus envie d'en porter. Son cœur n'y résiste plus : il n'y a rien au monde d'aussi lâche. »
Et la reine, elle, ne s'en afflige pas : elle en est heureuse, cela lui plaît fort, car elle sait bien, et elle se tait, que c'est Lancelot en vérité. Ainsi, tout le jour jusqu'au soir, il se fit tenir pour couard ; puis les vêpres tardives les séparèrent.
Au départ, ce fut un grand débat sur ceux qui avaient le mieux fait. Le fils du roi d'Irlande pense, sans conteste et sans réplique, avoir tout le renom et tout le prix ; mais il se trompe lourdement : il y en avait bien d'autres de sa valeur. Même le chevalier vermeil avait, la veille, plu aux dames et aux demoiselles, aux plus nobles et aux plus belles, au point qu'elles n'avaient eu d'yeux, ce jour-là, pour personne autant que pour lui : elles avaient bien vu comment il avait fait d'abord, comme il était preux et hardi ; puis le voilà devenu si couard qu'il n'osait plus attendre un seul chevalier, et que le pire de tous aurait pu l'abattre et le prendre, s'il l'eût voulu.
Mais il fut convenu de toutes et de tous que le lendemain, on reviendrait tous au tournoi, et que les demoiselles prendraient pour maris ceux qui, ce jour-là, auraient l'honneur. Là-dessus, on regagne les logis, et dans plus d'un endroit on entendit des gens qui commençaient à dire :
« Où est le pire des chevaliers, le néant, le méprisé ? Où est- il allé ? Où se terre-t-il ? Où le trouver ? Où le chercherons- nous ? Peut-être ne le reverrons-nous jamais : Lâcheté l'a chassé, elle dont il a embrassé un tel fardeau qu'il n'y a rien au monde d'aussi lâche. Et il n'a pas tort : un lâche est cent mille fois plus à l'aise qu'un preux, qu'un combattant. Lâcheté est de tout repos ; c'est pourquoi il lui a donné le baiser de paix, et lui a pris tout ce qu'il a. Jamais, en vérité, Prouesse ne s'est abaissée à se loger en lui, ni à s'asseoir seulement à ses côtés. mais en lui s'est logée tout entière Lâcheté, qui a trouvé un hôte qui l'aime tant et la sert tant que, pour son honneur à elle, il perd le sien. »
Ainsi se gaussent-ils toute la nuit, à s'étrangler de médire ; mais tel dit souvent du mal d'autrui qui est bien pire que celui qu'il blâme et qu'il méprise. Chacun en dit ce qui lui plaît.
Notes (1)
- v. 5677-5699 les moqueries. La honte publique volontairement endurée un jour entier répond à la charrette : même structure (infamie acceptée sur ordre d'Amour ou de la dame), mais inversée dans la durée et l'espace social. Le roman est bâti sur ces reprises amplifiées.
Le second jour : le blason des écus vers 5763 à 5834
Quand vint le jour, tous les gens se rééquipèrent et revinrent au tournoi. Dans les loges reprirent place la reine, les dames et les demoiselles, et avec elles maint chevalier sans armes, prisonniers ou croisés, et ceux-ci leur détaillent les armoiries des chevaliers qu'ils prisent le plus. Ils se disent entre eux :
« Voyez-vous celui à la bande d'or sur cet écu barré ? C'est Governal de Roberdic. Et voyez-vous celui d'après, qui a fait peindre côte à côte, sur son écu, une aigle et un dragon ? C'est le fils du roi d'Aragon, venu en cette terre pour conquérir prix et honneur. Et voyez-vous son voisin, qui pique si bien et joute si bien, à l'écu mi-parti, vert d'un côté avec un léopard peint sur le vert, et d'azur pour l'autre moitié ? C'est Ignaure le convoité, l'amoureux, le plaisant. Et celui qui porte les faisans peints bec à bec sur son écu ? C'est Coguillant de Mautirec. Et voyez-vous ces deux-là, côte à côte, sur ces deux chevaux pommelés, aux écus d'or à lions sombres ? L'un se nomme Sémiramis, et l'autre est son compagnon : ils ont fait peindre leurs écus à l'identique. Et voyez-vous celui qui porte, peinte sur son écu, une porte d'où semble sortir un cerf ? Par ma foi, c'est le roi Yder. »
Ainsi blasonne-t-on depuis les loges : « Cet écu-là fut fait à Limoges, c'est Pilade qui l'en rapporta, lui qui veut être sans cesse au combat et le désire ardemment. Cet autre fut fait à Toulouse, avec le harnais et le poitrail : c'est Keu d'Estraus qui l'en rapporta. Celui-là vient de Lyon-sur-le-Rhône, il n'en est pas de meilleur sous le ciel : il fut donné, pour un grand service, à Taulas de la Déserte, qui le porte bien et s'en couvre bien. Et cet autre est un ouvrage d'Angleterre, fait à Londres, où vous voyez ces deux hirondelles qui semblent prêtes à s'envoler ; mais elles ne bougent pas, et reçoivent maint coup des aciers poitevins : c'est le jeune Thoas qui le porte. »
Ainsi décrivent-ils et détaillent-ils les armes de ceux qu'ils connaissent ; mais de celui qu'ils avaient tenu en tel mépris, ils ne voient nulle trace, et ils pensent qu'il s'est dérobé, puisqu'il ne s'est pas joint à la mêlée. Quand la reine ne le voit nulle part, l'envie lui prend d'envoyer quelqu'un parcourir les rangs jusqu'à ce qu'on le trouve. Elle ne sait qui y envoyer qui sache mieux le chercher que celle qui y alla la veille de sa part.
Notes (2)
- v. 5775 sqq. le blason des loges. La revue des écus commentée par les spectateurs est l'un des plus anciens ensembles de descriptions armoriales de la littérature française, contemporain des débuts de l'héraldique réelle. Les chevaliers qui commentent sans combattre sont « prisonniers ou croisés » (qui prison ou croisié se erent, v. 5770) : le prisonnier sur parole et le croisé en attente de départ ne portent pas les armes en tournoi. Réalité institutionnelle précise.
- v. 5796 Semiramis. Un chevalier porte le nom de la reine de Babylone : onomastique d'exotisme savant, qui signale le goût des romans antiques dans le public de Chrétien (cf. Bucéphale, v. 6780, et Pyrame, v. 3803).
« Au plus mal » encore, puis « au mieux » vers 5835 à 5914
Aussitôt elle l'appelle et lui dit :
« Allez, demoiselle, montez sur votre palefroi. Je vous envoie au chevalier d'hier : cherchez-le jusqu'à ce que vous l'ayez trouvé, sans vous attarder pour rien au monde. Et redites-lui encore qu'il fasse de nouveau "au plus mal". Et quand vous l'en aurez sommé, écoutez bien sa réponse. »
Elle ne prend aucun retard, car elle avait bien noté, la veille au soir, de quel côté il se retirait, sachant sans nul doute qu'on l'y renverrait. Elle a cheminé parmi les rangs jusqu'à ce qu'elle vît le chevalier, et va aussitôt lui glisser qu'il fasse encore « au plus mal », s'il veut avoir l'amour et la grâce de la reine, car c'est elle qui le lui mande. Et lui : « Puisqu'elle le commande, répond-il, qu'elle en soit remerciée. »
Aussitôt la demoiselle repartit. Et alors commencent les huées des valets, des sergents et des écuyers :
« Voyez la merveille ! Celui aux armes vermeilles est revenu ! Mais que fait-il ? Il n'y a rien au monde d'aussi vil, d'aussi méprisable, d'aussi failli : Lâcheté le tient si bien en son pouvoir qu'il ne peut rien contre elle. »
Et la demoiselle revient auprès de la reine, qui la tint de court et de près jusqu'à ce qu'elle eût entendu la réponse dont elle fut toute réjouie, car maintenant elle sait sans nul doute que c'est celui à qui elle est tout entière, et lui tout entier à elle, sans nulle faille. Elle dit à la demoiselle d'y retourner bien vite, et de lui dire qu'elle lui commande et le prie de faire « au mieux » qu'il pourra. Et celle-ci dit qu'elle y va sur-le-champ, sans chercher de répit. Des loges elle est descendue jusqu'à son valet, qui lui gardait son palefroi ; elle monte, s'en va jusqu'à trouver le chevalier, et lui dit aussitôt :
« Sire, ma dame vous mande maintenant : tout "le mieux" que vous pourrez !
— Et lui répond : « Vous lui direz qu'il n'est rien qui me pèse à faire, dès lors que cela lui plaît, car tout ce qui lui plaît est mon désir. »
Alors la demoiselle ne fut pas lente à reporter son message, pensant bien que la reine en aurait joie et liesse. Le plus droit qu'elle put, elle se dirigea vers les loges ; et la reine s'est levée et est allée à sa rencontre, sans descendre pourtant : elle l'attend en haut du degré. La demoiselle monte les marches, heureuse de son message, et venue auprès d'elle :
« Dame, jamais je ne vis chevalier d'aussi belle grâce : il veut si totalement faire tout ce que vous lui mandez que, si vous m'en demandez la vérité, il fait un visage tout pareil du bien comme du mal.
— Par ma foi, fait-elle, cela se peut bien. »
Le triomphe de l'écu vermeil vers 5915 à 6056
Alors elle retourne à la fenêtre pour regarder les chevaliers. Et Lancelot, sans plus attendre, saisit l'écu par les courroies : le désir le brûle et l'embrase de montrer toute sa prouesse. Il tourne l'encolure de son destrier et le lance entre deux rangs. Ils vont être ébahis sous peu, les dupes, les moqueurs, qui ont passé une pièce du jour et de la nuit à le railler : ils s'en sont longtemps amusés, divertis et gaussés !
L'écu embrassé par les courroies, le fils du roi d'Irlande pique des deux, à bride abattue, et vient sur lui de l'autre côté. Ils se heurtent si fort que le fils du roi d'Irlande ne demande plus rien de la joute : sa lance se brise et vole en éclats, car il n'a pas frappé sur de la mousse, mais sur des ais bien durs et bien secs. Lancelot lui a appris, dans cette joute, un tour de son métier : il lui plaque l'écu contre le bras, lui serre le bras contre le flanc, et le porte du cheval à terre. Aussitôt des chevaliers s'élancent, des deux camps, piquant et éperonnant, les uns pour dégager le fils du roi, les autres pour l'accabler. Les premiers croient aider leur seigneur, mais la plupart vident les arçons dans la mêlée et dans l'assaut.
Mais de tout le jour Gauvain, qui était là parmi les autres, ne se mêla pas de porter les armes : il prenait tant de plaisir à regarder les prouesses de celui aux armes teintes de sinople, que celles des autres lui semblaient éteintes : auprès des siennes, elles ne paraissaient plus. Et le héraut reprend courage et crie, à la face de tous :
« Voici venu celui qui les aunera ! Aujourd'hui vous verrez ce qu'il fera ! Aujourd'hui paraîtra sa prouesse ! »
Alors le chevalier dirige son cheval et fait une pointe contre un chevalier de grande allure, et le frappe si fort qu'il le porte à terre, à cent pieds de son cheval et plus. Il se met à si bien faire, de l'épée et de la lance, qu'il n'est personne, parmi ceux qui portent les armes, qui ne prenne plaisir à le regarder. Même beaucoup de ceux qui combattent s'en délectent et s'en réjouissent, car c'est un grand plaisir de voir comme il fait trébucher et tomber chevaux et chevaliers ensemble : il n'affronte guère de chevalier qui reste en selle, et les chevaux qu'il gagne, il les donne à tous ceux qui les veulent. Et ceux qui avaient coutume de le railler disent :
« Nous voilà honnis et morts. Nous avons eu grand tort de le mépriser et de l'avilir : il en vaut bien un millier de ceux qui sont sur ce champ, car il a vaincu et surpassé tous les chevaliers du monde : il n'en est pas un qui se compare à lui. »
Et les demoiselles, qui le regardaient avec émerveillement, disaient qu'il leur ôtait tout espoir de l'épouser : elles n'osaient se fier ni à leur beauté, ni à leurs richesses, ni à leur pouvoir, ni à leur rang, car ni pour beauté ni pour avoir ce chevalier ne daignerait prendre aucune d'elles, tant il est preux. Et pourtant, la plupart font un vœu : elles déclarent que si elles n'épousent pas celui-là, elles ne seront pas mariées de l'année, ni données à mari ni à seigneur. Et la reine, qui entend leurs vantardises, en rit tout bas et s'en moque : elle sait bien que pour tout l'or d'Arabie, qu'on l'étalerait devant lui, il ne prendrait pas la meilleure d'entre elles, ni la plus belle ni la plus noble, celui qu'elles désirent toutes. Leur volonté est commune : chacune voudrait l'avoir ; et l'une est jalouse de l'autre comme si elle était déjà sa femme, parce qu'elles le voient si adroit qu'elles ne pensent ni ne croient qu'aucun homme d'armes, tant il leur plaisait, pût faire ce qu'il faisait.
Il fit si bien qu'au départ, des deux côtés on dit sans mentir qu'il n'avait pas eu son pareil, celui qui porte l'écu vermeil. Tous le dirent, et c'était vrai. Mais au départ, il laissa tomber son écu dans la presse, là où il la vit la plus dense, et sa lance, et sa housse, puis il s'en va à vive allure. Il partit si furtivement que nul, de toute l'assemblée, n'y prit garde. Et lui, se mettant en route, s'en alla très vite et tout droit vers le lieu d'où il était venu, pour acquitter son serment.
Au sortir du tournoi, tous le cherchent et le réclament : ils ne trouvent rien, car il s'enfuit, n'ayant nulle envie qu'on le reconnaisse. Les chevaliers en ont grand deuil et grande angoisse, eux qui lui auraient fait grande fête s'ils l'avaient tenu. Et si les chevaliers furent affligés qu'il les eût ainsi quittés, les demoiselles, quand elles le surent, en eurent un chagrin bien plus grand encore, et déclarent que, par saint Jean, elles ne se marieront pas de l'année : puisqu'elles n'ont pas celui qu'elles voulaient, tous les autres sont tenus quittes. Ainsi se dispersa le tournoi sans qu'aucune y prît mari.
Notes (1)
- v. 6009-6016 le rire de la reine. La reine rit « tout bas » des demoiselles qui rêvent d'épouser le champion : ironie de la détentrice du secret. Le narrateur épouse son point de vue sans le dévoiler : focalisation complice, très moderne de facture.
Le retour en prison et la tour de Gorre vers 6057 à 6146
Et Lancelot ne s'attarde pas : il retourne vite dans sa prison. Et le sénéchal arriva deux ou trois jours avant Lancelot, et demanda où il était. Et la dame, qui lui avait remis les armes vermeilles de son mari, belles et bien fourbies, son harnais et son cheval, dit la vérité au sénéchal : comment elle l'avait envoyé là où l'on avait tournoyé, au tournoi de Noauz.
« Dame, en vérité, fait le sénéchal, vous ne pouviez faire pis ! Il m'en viendra, je crois, un immense malheur : monseigneur Méléagant me traitera plus mal que le géant ne m'eût traité si j'avais fait naufrage devant lui. J'en mourrai, j'en serai ruiné, dès l'instant qu'il le saura, car il n'aura de moi nulle pitié.
— Beau sire, ne vous effrayez pas, fait la dame ; n'ayez pas une telle peur, il ne le faut pas : rien au monde ne peut le retenir, car il me jura sur les reliques qu'il reviendrait au plus tôt qu'il pourrait. »
Le sénéchal monte aussitôt, vient à son seigneur et lui conte toute la chose et l'aventure ; mais il le rassure fort en lui disant de quelle manière sa femme reçut le serment du retour en prison.
« Il n'y manquera pas, fait Méléagant, je le sais bien ; et pourtant j'ai grand chagrin de ce qu'a fait votre femme : pour rien au monde je n'aurais voulu qu'il fût à ce tournoi. Repartez maintenant, et veillez, quand il sera revenu, à ce qu'il soit tenu dans une prison telle qu'il n'en puisse sortir et n'ait plus nul pouvoir de son corps ; et mandez-le-moi sur- le-champ.
— Ce sera fait comme vous l'ordonnez, fait le sénéchal. Il s'en va, et trouva Lancelot revenu, prisonnier dans sa cour. Un messager repart en arrière, envoyé par le sénéchal à Méléagant, au plus droit, pour lui dire que Lancelot est revenu.
À cette nouvelle, Méléagant prit des maçons et des charpentiers qui firent, de gré ou de force, ce qu'il leur commanda. Il manda les meilleurs du pays et leur dit de lui bâtir une tour, et d'y mettre toute leur peine pour qu'elle fût vite achevée. C'est au bord de la mer que la pierre fut tirée, car près de Gorre, tout à côté, court un bras de mer grand et large ; au milieu de ce bras il y avait une île, que Méléagant connaissait bien. C'est là qu'il commanda de porter la pierre et le bois pour bâtir la tour. En moins de cinquante-sept jours la tour fut tout achevée : forte, épaisse, haute et large. Quand elle fut ainsi fondée, il y fit amener Lancelot de nuit, et l'enferma dans la tour. Puis il commanda de murer les portes, et fit jurer à tous les maçons que jamais, par eux, il ne serait dit un mot de cette tour, aucun jour de leur vie. Il voulut qu'elle restât secrète ; et il n'y demeura porte ni entrée, hormis une petite fenêtre. C'est là que Lancelot dut vivre ; et on lui donnait à manger, fort pauvrement et avec parcimonie, par cette petite fenêtre, à heure fixée et dite, comme l'avait ordonné le félon pétri de déloyauté.
Notes (1)
- v. 6120 sqq. la tour de l'île. Tour sans porte, une seule fenêtre, bâtie en cinquante-sept jours : la prison marine reprend en négatif toutes les fenêtres heureuses du roman (voir note au v. 611). Le pain d'orge et l'eau trouble (v. 6617-6618) sont le régime pénitentiaire type des récits de captivité.
Méléagant à la cour d'Arthur vers 6147 à 6179
Maintenant Méléagant a fait tout ce qu'il veut. Aussitôt après, il se rend droit à la cour du roi Arthur : le voici arrivé. Et parvenu devant le roi, débordant d'orgueil et de démesure, il commence son discours :
« Roi, devant toi, en ta maison, j'ai une bataille conclue ; mais de Lancelot, je ne vois trace, lui qui l'a acceptée contre moi. Néanmoins, comme je le dois, j'offre ma bataille, à la face de tous ceux que je vois céans. Et s'il est ici, qu'il s'avance, et qu'il soit homme à me tenir parole, dans votre cour, d'aujourd'hui en un an. Je ne sais si l'on vous a jamais dit de quelle manière et en quels termes cette bataille fut conclue ; mais je vois ici des chevaliers qui assistèrent à nos conventions et sauraient bien vous le dire, s'ils voulaient reconnaître la vérité. Et s'il veut me le nier, je ne prendrai nul champion à gages : c'est contre son corps que je le prouverai. »
La reine, qui siégeait alors près du roi, l'attire à elle et commence à lui dire :
« Sire, savez-vous qui est cet homme ? C'est Méléagant, qui me fit prisonnière sous l'escorte de Keu le sénéchal... »
Méléagant à la cour, la promesse de Gauvain vers 6180 à 6229
« ... il me fit bien de la honte et du mal. »
Et le roi lui a répondu : « Dame, j'ai bien compris : je sais fort bien que c'est celui qui tenait mes gens en exil. »
La reine n'en dit pas davantage. Le roi tourne alors sa parole vers Méléagant et lui dit :
« Ami, Dieu m'assiste, de Lancelot nous ne savons nulle nouvelle, et nous en avons grand deuil.
— Sire roi, fait Méléagant, Lancelot m'a dit que je le trouverais ici sans faute, et je ne dois sommer cette bataille nulle part ailleurs qu'en votre cour. Je veux que tous les barons ici présents m'en portent témoignage : je l'en somme, d'aujourd'hui en un an, selon les conventions que nous fîmes là où nous avons conclu la bataille. »
À ces mots se lève monseigneur Gauvain, que ce discours accable, et il dit :
« Sire, de Lancelot, il n'y a nulle trace en toute cette terre ; mais nous l'enverrons chercher, et s'il plaît à Dieu, on le trouvera avant le bout de l'an, à moins qu'il ne soit mort ou emprisonné. Et s'il ne vient pas, accordez-moi la bataille : je la ferai. Pour Lancelot je m'armerai au jour dit, s'il ne revient pas avant. »
« Ah ! pour Dieu, beau sire roi, fait Méléagant, accordez-la- lui ! Il la veut, et je vous en prie, car je ne connais au monde chevalier contre qui je m'éprouve plus volontiers, hormis Lancelot seulement. Mais sachez-le bien : si je ne me bats contre l'un de ces deux-là, nul échange ni nul remplaçant, hors l'un des deux, je n'accepterai. »
Et le roi dit qu'il l'accorde, si Lancelot ne revient pas à temps. Là-dessus Méléagant s'en va, quitte la cour du roi, et chevauche sans s'arrêter jusqu'à trouver le roi Bademagu son père.
La fanfaronnade devant Bademagu vers 6230 à 6334
Devant lui, pour paraître preux et homme de conséquence, il se composa un maintien et une mine extraordinaires. Ce jour-là, le roi tenait cour très joyeuse à Bade, sa cité : c'était le jour anniversaire de sa naissance, aussi la tint-il grande et plénière, et des gens de toute sorte étaient venus auprès de lui en très grand nombre. Le palais était rempli de chevaliers et de jeunes filles. Mais il y en avait une parmi elles, la sœur de Méléagant, dont je vous dirai plus loin ma pensée et mon dessein : je ne veux pas en faire mention ici, car il ne sied pas à ma matière que j'en parle à cet endroit, et je ne veux ni la déformer, ni la corrompre, ni la forcer, mais la mener par un chemin bon et droit. Et je vous dirai sur-le-champ jusqu'où en est venu Méléagant : oyant tous, grands et petits, il dit à son père à voix très haute :
« Père, fait-il, Dieu vous sauve ! Dites-moi la vérité, s'il vous plaît : ne doit-il pas avoir grande joie, n'est-il pas de grande valeur, celui qui, à la cour du roi Arthur, se fait redouter par ses armes ? »
Le père, sans en écouter davantage, répond à sa demande : « Fils, tous ceux qui sont bons doivent honorer et servir celui qui le mérite, et rechercher sa compagnie. »
Puis il le flatte et le prie de ne plus taire pourquoi il a rappelé cela, ce qu'il cherche, ce qu'il veut et d'où il vient.
« Sire, je ne sais s'il vous souvient, dit son fils Méléagant, des accords et des conventions qui furent dits et consignés quand, par vous, nous fûmes mis d'accord, Lancelot et moi.
On nous dit alors, devant plusieurs témoins, vous vous en souvenez, je crois, de nous tenir prêts tous deux, au bout de l'an, à la cour d'Arthur. J'y allai au temps où je devais y aller, apprêté et paré pour ce qui m'y menait. Tout ce que je devais faire, je le fis : je demandai, je cherchai Lancelot, contre qui je devais me mesurer, mais je ne pus le voir ni le trouver : il s'est enfui, il s'est dérobé ! Je m'en suis retourné avec cette assurance : Gauvain m'a engagé sa foi que, si Lancelot n'est plus en vie ou ne revient pas dans le terme fixé, jamais délai n'en sera pris, et lui-même la fera contre moi, à la place de Lancelot. Arthur n'a pas de chevalier qu'on loue autant que celui-là, c'est bien connu. Mais avant que fleurissent les sureaux, je verrai bien, si nous en venons aux coups, si le renom s'accorde aux actes — et mon vœu serait que ce fût sur l'heure !
— Fils, fait le père, voilà justement que tu te fais tenir ici pour un sot. Qui ne le savait pas l'apprend à l'instant de ta propre bouche : ta folie. Il est vrai qu'un noble cœur s'abaisse ; mais le fou et l'outrecuidant ne seront jamais vidés de leur folie. Fils, c'est pour toi que je le dis : ta nature est si dure et si sèche qu'il n'y a en elle ni douceur ni amitié ; ton cœur est trop dépourvu de pitié, tu es trop pris de folie. Voilà pourquoi je te tiens en mésestime, voilà ce qui te jettera bas. Si tu es preux, il se trouvera bien assez de gens pour en témoigner à l'heure du besoin ; l'homme de bien n'a pas besoin de louer son propre cœur pour dorer ses actes : les actes se louent d'eux-mêmes. Pas même de la valeur d'une alouette ta vantardise ne t'aide à monter en prix : je t'en estime bien moins. Fils, je te sermonne, mais à quoi bon ? Tout ce qu'on dit à un fou pèse peu ; il ne fait que s'épuiser, celui qui veut arracher au fou sa folie. Et le bien qu'on enseigne et qu'on révèle ne vaut rien, si on ne le met en œuvre : il est aussitôt envolé et perdu. »
Notes (2)
- v. 6242-6251 la sœur annoncée. Le narrateur nomme la sœur de Méléagant (c'est la demoiselle à la mule de la tête tranchée), promet d'en parler « plus loin » et refuse de « corrompre ni forcer » sa matière : rare énoncé de méthode narrative en cours de récit, précieux pour la poétique de Chrétien ; la matire a un « chemin bon et droit » que l'auteur s'interdit de brusquer.
- v. 6308-6332 la leçon de Bademagu. « Les actes se louent d'eux-mêmes » : morale nobiliaire de l'entredit et du fait, contre la vantardise. La sentence sur le fou qu'on sermonne en vain relève de la sagesse des Disticha Catonis et de la paremiologie scolaire ; Chrétien fait de Bademagu le porte-parole de l'éthique courtoise entière.
Fortune et sa roue : la plainte de la tour entendue vers 6335 à 6462
Alors Méléagant fut hors de lui, forcené. Jamais homme né de mère, je puis bien vous le dire en vérité, vous ne l'auriez vu si plein de rage ; et dans cette colère, la dernière paille fut rompue entre eux, car il ne ménagea plus rien envers son père, mais lui dit :
« Est-ce un songe ? Délirez-vous, quand vous dites que je suis fou parce que je vous conte mon affaire ? C'est en mon seigneur que je croyais venir à vous, en mon père ; mais il n'y paraît guère, car vous m'outragez plus vilainement, à mon sens, que vous n'en avez le droit, et vous ne sauriez dire aucune raison pour laquelle vous l'avez commencé.
— Si fait, j'en ai bien une.
— Et laquelle ?
— C'est que je ne vois rien en toi que frénésie et que rage. Je connais fort bien ton cœur, et il te fera encore un grand mal. Maudit qui croira jamais que Lancelot, ce modèle de courtoisie, qui a le prix sur tous, sauf sur toi, se soit enfui par peur de toi ! Il est peut-être enterré, ou enfermé dans une prison dont la porte est si bien verrouillée qu'il n'en peut sortir sans congé. Certes, voilà bien la chose qui me mettrait au désespoir, s'il était mort ou en péril. Certes, ce serait une trop grande perte, si une créature si accomplie, si belle, si preuse, si sereine, avait péri avant l'heure ! Mais c'est mensonge, s'il plaît à Dieu ! »
Là-dessus Bademagu se tait. Or tout ce qu'il avait dit et conté, une jeune fille, sa fille, l'avait entendu et écouté ; et sachez-le bien, c'était celle que j'ai mentionnée tout à l'heure dans mon conte, et qui n'est pas heureuse qu'on rapporte de pareilles nouvelles de Lancelot. Elle voit bien qu'on le tient caché, puisqu'on n'en sait ni vent ni voie.
« Que Dieu ne me regarde jamais, fait-elle, si je prends jamais de repos avant d'en savoir une nouvelle certaine et vraie ! »
Aussitôt, sans nul délai, sans bruit et sans murmure, elle court monter sur une mule très belle et à l'amble très doux. Mais pour ma part, je vous le dis : elle ne sait de quel côté tourner quand elle quitte la cour. Elle ne le sait pas, elle ne le demande pas : elle s'engage dans le premier chemin qu'elle trouve, et va à vive allure, sans savoir où, au hasard, sans chevalier et sans serviteur. Elle se hâte, elle brûle d'atteindre ce qu'elle poursuit. Elle se démène, elle cherche de tous côtés, mais ce ne sera pas de sitôt ! Il ne lui faut pas se reposer ni s'attarder longtemps au même endroit, si elle veut mener à bien ce qu'elle a projeté : tirer Lancelot de prison, si elle le trouve et si elle le peut. Mais je crois qu'avant de le trouver, elle aura parcouru maint pays, couru et fouillé bien des routes, avant d'en entendre aucune nouvelle. Mais à quoi bon vous conter ses gîtes et ses journées ? Elle a parcouru tant de chemins, en amont, en aval, en haut, en bas, qu'un mois passa, et plus, sans qu'elle pût rien apprendre ni plus ni moins qu'elle n'en savait déjà, c'est-à-dire rien du tout.
Un jour, elle traversait un champ, morne et pensive, quand elle vit au loin, près d'un rivage, au bord d'un bras de mer, une tour ; mais à une lieue à la ronde, il n'y avait maison, cabane ni demeure. Méléagant l'avait fait bâtir, et y avait mis Lancelot ; mais elle n'en savait rien. Et sitôt qu'elle l'eut aperçue, elle y attacha son regard sans plus le détourner ; et son cœur lui promet fermement que c'est là ce qu'elle a tant cherché. La voici enfin au terme : après tant d'épreuves, Fortune l'a menée droit au but.
La jeune fille approche de la tour et arrive jusqu'à la toucher.
Elle en fait le tour, l'oreille tendue, écoutant, toute son attention ramassée, pour savoir si elle y entendrait quelque chose dont elle pût se réjouir. Elle regarde en bas, elle lève les yeux en haut : elle voit la tour, longue et large ; mais elle s'étonne : que peut-ce être, qu'elle n'y voit porte ni fenêtre, hormis une seule, étroite et petite ? À cette tour, haute et droite, il n'y avait ni échelle ni degré. Elle en conclut que c'est fait exprès, et que Lancelot est dedans ; mais avant de manger une bouchée, elle saura si c'est vrai ou non. Elle veut alors l'appeler par son nom : elle allait appeler Lancelot, quand elle en fut retenue : elle entendit, tandis qu'elle se taisait, une voix qui menait un deuil, dans la tour, prodigieux et déchirant, et qui n'appelait rien d'autre que la mort.
La complainte de Lancelot dans la tour vers 6463 à 6539
Il convoite la mort, il se lamente à l'excès : sa souffrance est trop grande, et il veut mourir. Il méprisait sa vie et son corps, et disait par instants, faiblement, d'une voix basse et enrouée :
« Ah ! Fortune, comme ta roue a vilainement tourné pour moi ! Tu me l'as cruellement renversée : j'étais au sommet, me voici au creux ; j'avais le bien, j'ai le mal ; maintenant tu me pleures, hier tu me souriais. Hélas, misérable, pourquoi te fiais-tu à elle, quand elle t'a si vite abandonné ? En si peu de temps elle m'a précipité, vraiment, de si haut si bas ! Fortune, en te jouant de moi, tu as très mal agi ; mais que t'importe ? Tout t'est égal, quoi qu'il advienne. Ah ! sainte Croix, Saint-Esprit, comme je suis perdu ! Comme je suis anéanti ! Comme je suis tout entier réduit à rien !
Ah ! Gauvain, vous qui valez tant, vous dont les bontés n'ont pas d'égal, certes je me demande avec stupeur pourquoi vous ne me secourez pas ! Certes vous tardez trop, et ce n'est pas courtoisie. Il devrait bien avoir votre aide, celui que vous aviez coutume de tant aimer ! Certes, de ce côté-ci ou de l'autre de la mer, je puis bien le dire sans mentir, il n'y aurait eu recoin ni cachette où je ne vous eusse cherché, sept ans ou dix au moins, si je vous avais su en prison, avant de vous avoir trouvé. Mais à quoi bon me débattre ? Vous ne m'estimez pas assez pour vouloir entrer dans cette peine. Le vilain dit bien vrai : c'est à grand-peine qu'on trouve encore un ami ; c'est au besoin qu'on éprouve aisément qui est bon ami. Hélas ! Il y a plus d'un an qu'on m'a mis dans cette tour en prison ! Gauvain, je le tiens pour une offense, certes, que vous m'y ayez laissé. Mais peut-être, puisque vous ne le savez pas, peut-être vous blâmé-je à tort. Certes, c'est vrai, je le reconnais, et j'ai commis un grand outrage et un grand tort en le croyant : car je suis sûr que, pour tout ce que couvrent les nues, rien n'aurait empêché vos gens et vous de venir m'arracher à ce malheur et à cette détresse, si vous en aviez su la vérité. Et vous le devriez d'ailleurs, par amour et par compagnonnage : je ne le dis pas autrement. Mais c'est en vain, cela ne peut être !
Ah ! de Dieu et de saint Sylvestre soit maudit, et que Dieu le détruise, celui qui me fait finir dans une telle honte ! C'est le pire homme qui soit en vie, Méléagant, qui par envie m'a fait tout le pis qu'il a pu ! »
Alors il s'apaise, alors se tait celui qui use sa vie dans la douleur. Mais celle qui musait en bas avait entendu tout ce qu'il avait dit ; elle n'attend pas davantage : maintenant elle sait qu'elle est au bon endroit, et elle l'appelle en fille avisée :
« Lancelot ! », de toutes ses forces et plus encore, « ami, vous qui êtes là-haut, parlez à une vôtre amie ! »
Notes (2)
- v. 6468 sqq. Fortune et sa roue. La complainte de la tour déploie le motif boécien de la roue de Fortune (sommet, chute, inconstance), passé au douzième siècle dans la topique lyrique. « J'étais au sommet, me voici au creux » : le mont et le val traduits littéralement. C'est le plus long monologue lyrique du roman, et son sommet rhétorique : apostrophes en chaîne (Fortune, la Croix, l'Esprit, Gauvain), autocorrection scrupuleuse (le blâme de Gauvain aussitôt retiré), proverbe final.
- v. 6502-6505 le proverbe de l'ami. « C'est au besoin qu'on éprouve qui est bon ami » : proverbe attribué au vilain, comme au v. 6955. Les « proverbes au vilain » forment un genre réel (un recueil champenois leur est consacré à la fin du siècle) : le paysan est l'autorité paradoxale de la sagesse commune, que les personnages nobles citent sans déroger.
La délivrance vers 6540 à 6642
Mais celui de dedans ne l'entendit pas. Et elle s'efforce de plus en plus, tant que lui, qui n'a plus de force, l'entendit à demi, et se demanda avec stupeur qui avait bien pu l'appeler. Il entend la voix, il s'entend appeler, mais qui l'appelle, il ne le sait pas : il croit que c'est un fantôme. Il regarde tout autour de lui, pour voir s'il verrait quelqu'un ; mais il ne voit que la tour et lui.
« Dieu, fait-il, qu'est-ce que j'entends là ? J'entends parler et je ne vois rien ! Par ma foi, c'est plus que merveille ! Et pourtant je ne dors pas, je veille. Sans doute, si cela m'arrivait en songe, croirais-je à un mensonge ; mais je veille, et c'est bien pour cela que cela me tourmente. »
Alors, à grand-peine, il se lève et va vers le petit pertuis, doucement, petit à petit ; et quand il y fut, il s'y adosse et regarde de tous côtés, en haut, en bas, au long, au large. Quand il eut passé son regard au-dehors, comme il put, il aperçut celle qui l'avait hélé. Il ne la reconnut pas, mais il la voit ; elle, en revanche, le reconnut aussitôt et lui dit :
« Lancelot, je suis venue de loin vous chercher. La chose est maintenant advenue, Dieu merci : je vous ai trouvé. Je suis celle qui vous demanda un don, quand vous alliez au Pont- de-l'épée, et vous me l'avez donné très volontiers quand je vous l'ai demandé : c'était la tête du chevalier vaincu, que je vous fis trancher, parce que je ne l'aimais pas le moins du monde. Pour ce don et pour ce service, je me suis jetée dans cette peine : c'est pour cela que je vous tirerai d'ici.
— Jeune fille, grand merci, fait alors le prisonnier. Il me sera bien récompensé, le service que je vous fis, si je suis tiré d'ici. Si vous pouvez me mettre dehors, je puis vous dire et vous promettre en vérité que je serai à vous pour toujours, que saint Paul l'apôtre m'assiste ! Et aussi vrai que je veuille voir Dieu face à face, il n'y aura jamais un jour où je ne fasse tout ce qu'il vous plaira de commander. Vous ne saurez me demander chose, pourvu que je l'aie, que vous ne l'ayez sans délai.
— Ami, n'ayez aucun doute : vous serez bel et bien mis dehors ; aujourd'hui même vous serez délié et délivré. Pour mille livres je ne renoncerais pas à vous avoir dehors avant le jour. Ensuite, je vous mettrai au repos, au calme, à l'aise : il n'y aura chose à moi qui vous plaise que vous ne l'ayez, si vous la voulez. Ne vous inquiétez de rien. Mais il me faut d'abord trouver, où que ce soit en ce pays, quelque outil, si j'en déniche un, pour agrandir ce pertuis assez pour que vous puissiez en sortir.
— Et que Dieu vous le fasse trouver ! fait-il, tout à fait de son avis. Et j'ai céans de la corde en quantité, que les serviteurs m'ont donnée pour hisser mon manger : du pain d'orge dur et de l'eau trouble, qui me troublent le cœur et le corps. »
Alors la fille de Bademagu déniche un pic solide, carré et pointu, et le lui remet aussitôt. Et lui frappe et martèle, cogne et pousse tant, non sans peine, qu'il est sorti sans encombre. Le voilà grandement soulagé, le voilà en grande joie, sachez-le, d'être arraché de prison, de quitter enfin ce lieu où il fut si longtemps en cage. Le voilà au large, à l'air libre ; et sachez bien que pour tout l'or répandu de par le monde, qu'on l'eût entassé en un seul monceau et qu'on le lui eût donné tout entier, il n'eût pas voulu être ramené en arrière.
Voici Lancelot délivré. Il était si faible qu'il chancelait d'épuisement et de faiblesse. Doucement, sans le blesser, elle l'installe devant elle sur sa mule, puis ils s'en vont à vive allure.
Notes (2)
- v. 6547 fantosme. Le prisonnier prend la voix pour un « fantôme » : le mot couvre en ancien français toute illusion des sens, non le seul revenant. Nous gardons « fantôme », le contexte (« je veille, je ne dors pas ») rétablissant la nuance
- v. 6630 an mue. La « mue » est la cage où le faucon fait sa mue : dire que Lancelot fut « si longtemps en mue » file la métaphore de fauconnerie du roman (voir v. 2744) et annonce l'envol (« plus léger qu'oiseau qui vole », v. 6677). Nous traduisons « en cage » et rendons l'oiseau trois lignes plus bas : la cohérence de l'image est sauve
La convalescence vers 6643 à 6706
Mais la jeune fille quitte exprès les chemins, pour qu'on ne les voie pas ; ils chevauchent en cachette, car en allant à découvert, quelqu'un aurait tôt fait de leur nuire en les reconnaissant, et elle n'en voulait à aucun prix. Elle évite ainsi les mauvais passages, et arrive à une demeure où elle séjourne souvent, tant le lieu était beau et charmant. La demeure et les gens étaient entièrement à ses ordres, et l'endroit était pourvu de tout, salubre et fort discret. C'est là que Lancelot arriva ; et sitôt venu, dès qu'il fut dévêtu, la jeune fille l'étend doucement sur une couche haute et belle, puis le baigne, puis le soigne, si bien que je n'en pourrais dire ni décrire la moitié. Elle le manie et l'apprête avec douceur, comme elle eût fait pour son père : elle le renouvelle, elle le refait tout entier, elle le transforme, elle le change. Le voilà qui n'est pas moins beau qu'un ange, plus souple et plus alerte que rien de ce qu'on peut voir : il n'est plus pelé ni décharné, mais fort et beau. Et il s'est levé. La jeune fille lui avait cherché la plus belle robe qu'elle put, dont elle le revêtit à son lever ; lui la revêt avec allégresse, plus léger qu'oiseau qui vole. Il embrasse la jeune fille et lui
dit gentiment :
« Amie, c'est à Dieu et à vous seuls que je rends grâces d'être sain et guéri. Par vous je suis hors de prison : aussi mon cœur, mon corps, mon service et mes biens, prenez-les et gardez-les quand il vous plaira. Vous avez tant fait pour moi que je suis vôtre. Mais voici bien longtemps que je n'ai paru à la cour d'Arthur mon seigneur, qui m'a toujours porté grand honneur, et j'y aurais fort à faire. Douce amie généreuse, je vous prierais donc, par amour, de m'accorder congé : j'irais là-bas, s'il vous plaisait, très volontiers.
— Lancelot, beau doux ami cher, fait la jeune fille, je le veux bien, car votre honneur et votre bien, je les veux partout, ici et là. »
Un cheval merveilleux qu'elle a, le meilleur qu'on vit jamais, elle le lui donne ; et lui saute en selle sans seulement demander congé aux étriers : il fut dessus sans qu'on sût comment. Alors, à Dieu qui jamais ne ment, ils se recommandent l'un l'autre de bon cœur.
Notes (1)
- v. 6663-6669 la convalescence. La demoiselle le soigne « comme elle eût fait pour son père » : la précision écarte expressément toute lecture galante de la scène ; le service rendu paie le don de la tête tranchée (v. 2809 sqq.), selon la stricte comptabilité du guerredon. La boucle du service et de la récompense est l'un des systèmes circulatoires du roman.
Le retour à la cour vers 6707 à 6879
Lancelot s'est mis en route, si joyeux que, quand je l'aurais juré, je ne pourrais pour nulle peine dire la joie qu'il mène d'être ainsi échappé du piège où il fut pris. Mais il se répète, encore et encore, que bien mal l'a tenu en prison le traître, le dégénéré, « qui est joué maintenant, et berné : malgré lui, me voilà dehors ! » Puis il jure, par le cœur et le corps de Celui qui créa le monde, qu'il n'est trésor ni richesse, de Babylone jusqu'à Gand, qui lui ferait laisser échapper Méléagant, s'il le tenait et venait à bout de lui : il lui a fait trop de tort et trop de honte !
Or les événements s'arrangent pour qu'il en soit bientôt à même, car ce Méléagant lui-même, qu'il menace et serre déjà de si près, était venu ce jour-là à la cour, sans que nul l'eût mandé. À peine arrivé, il fit tant qu'il obtint monseigneur Gauvain, puis il lui demande des nouvelles de Lancelot, le traître fieffé, s'il a été revu ou retrouvé — comme s'il n'en savait rien ! Et de fait, il ne savait pas tout, mais il croyait bien le savoir. Et Gauvain lui a dit, en vérité, qu'on ne l'a pas revu, qu'il n'est pas revenu.
« Puisque c'est donc vous que je trouve, fait Méléagant, venez donc, et tenez-moi ma convention, car je ne vous attendrai pas davantage.
— Je vous paierai bien, fait Gauvain, s'il plaît à Dieu en qui je crois, votre créance, et sous peu. Je compte bien m'acquitter envers vous. Et si l'on en vient à jeter les points, et que j'en jette plus que vous, Dieu m'assiste et sainte Foi, je raflerai tout l'enjeu, sans en rien laisser ! »
Et alors Gauvain, sans plus attendre, commande qu'on jette et qu'on étende, là, un tapis devant lui. Les écuyers exécutent son ordre sur-le-champ, sans trouble, sans grogner ni rechigner ; ils prennent le tapis et le posent à l'endroit qu'il a commandé. Lui saute dessus sans plus attendre, et se fait armer par les jeunes gens qu'il trouve devant lui, encore en tunique légère. Il y en avait trois, ses cousins ou ses neveux, je ne sais, mais en vérité bien appris et accomplis. Ils l'arment si bellement et si bien qu'il n'est rien au monde qu'on puisse leur reprocher, rien à redire à quoi que ce soit de ce qu'ils ont fait. Quand ils l'ont armé, l'un d'eux va chercher un destrier d'Espagne, qui court plus vite par la plaine, les bois, les tertres et les vallées que ne fit le bon Bucéphale. Sur un cheval tel que vous l'entendez monta le chevalier de grand renom, Gauvain, le mieux appris qui fût jamais signé de la main de Dieu.
Et déjà il allait saisir son écu, quand il vit mettre pied à terre, devant lui, Lancelot, qu'il n'attendait pas. Il le regardait comme un prodige, tant il était venu soudainement ; et si je ne mens, il lui advint une merveille aussi grande que si l'autre, à l'instant, était tombé des nues devant lui. Mais dès qu'il voit que c'est bien lui, en vérité, nul besoin qui le presse ne peut le retenir de descendre à terre : il va vers lui les bras tendus, l'étreint, le salue et l'embrasse. Le voilà en grande joie, le voilà à l'aise, d'avoir retrouvé son compagnon. Et je vous dirai une vérité prouvée, ne m'en croyez pas mal : Gauvain, sur-le-champ, eût refusé qu'on l'élût roi, si c'était au prix de ne pas l'avoir retrouvé.
Déjà le roi sait, déjà tous savent que Lancelot, quoi qu'il en coûte à certains, si longtemps guetté, est revenu sain et sauf. Ils en font grande joie tous ensemble, et pour le fêter s'assemble la cour, qui l'a si longtemps attendu. Il n'y a personne, d'âge grand ou petit, qui n'en mène joie. La joie brise et efface la douleur qui régnait avant ; le deuil s'enfuit, et paraît la joie, qui les rappelle à elle avec force.
Et la reine, n'est-elle pas de cette joie qu'on mène ? Si, en vérité, et la toute première. Comment ? Dieu ! où aurait-elle donc été ? Jamais elle n'eut si grande joie que de son retour : ne serait-elle pas allée à lui ? Elle en est si près, ma foi, que peu s'en faut, il s'en faut de bien peu, que le corps ne suive le cœur. Où est donc le cœur ? Il embrassait et fêtait Lancelot. Et le corps, pourquoi se cachait-il ? La joie n'était-elle pas entière ? Y avait-il donc colère ou haine ? Non certes, pas le moins du monde ; mais peut-être les autres, le roi, tous ceux qui sont là, et qui ouvrent grands leurs yeux, auraient-ils tôt percé l'affaire si, sous les yeux de tous, elle avait voulu faire tout ce que le cœur voulait. Et si Raison ne lui avait ôté cette folle pensée et cet emportement, ils auraient vu tout son cœur : la folie eût été trop grande ! C'est pourquoi Raison enferme et lie ce cœur fou et cette pensée folle ; elle l'a un peu ramenée au sens, et a remis la chose à plus tard, jusqu'à ce qu'elle voie et guette un bon lieu, plus discret, où ils auront meilleur port qu'ils n'auraient à cette heure.
Le roi honore fort Lancelot, et après lui avoir bien fait fête, il lui dit :
« Ami, voilà bien longtemps que je n'ai reçu de nouvelles de personne qui m'aient été aussi douces que les vôtres ; mais je me demande avec stupeur en quelle terre, en quel pays vous êtes resté si longtemps. Tout l'hiver et tout l'été, je vous ai fait chercher partout, en haut, en bas, sans que nul pût jamais vous trouver. »
— Certes, beau sire, fait Lancelot, je puis vous dire en peu de mots tout ce qui m'est advenu. Méléagant m'a tenu en prison, le félon traître, dès l'heure où les prisonniers de sa terre furent délivrés, et m'a fait vivre dans la honte, en une tour qui est sur la mer. Là il me fit mettre et murer, et j'y mènerais encore une vie très dure, sans une mienne amie, une jeune fille à qui je fis jadis un petit service. Celle-là, pour un don bien modeste... »
Notes (4)
- v. 6721 des Babiloine jusqu'a Gant. « De Babylone jusqu'à Gand » : formule d'immensité qui joint l'Orient légendaire et la grande ville drapière de Flandre, horizon économique réel du public champenois. La rime originale (Gant/Meleagant*) explique le choix du toponyme.
- v. 6750-6754 les dés de Gauvain. « Si l'on en vient à jeter les points, j'en jetterai plus que vous et je raflerai tout l'enjeu » : la bataille promise est dite dans le lexique du jeu de dés. La métaphore ludique de la violence encadre le roman (cf. v. 2703) et prépare le « paiement » final.
- v. 6780 li boens Bucifax. Bucéphale, le cheval d'Alexandre, connu par le Roman d'Alexandre* : nouvel emprunt à la matière antique (voir v. 3803 et 5796).
- v. 6842-6853 Raison au service du secret. La reine brûle d'embrasser Lancelot devant tous ; « Raison enferme et lie ce cœur fou » et remet la joie « à plus tard ». Renversement exact du débat de la charrette (v. 365 sqq.) : Raison, jadis disqualifiée, revient comme servante de l'amour, chargée d'en protéger le secret. La boucle est l'un des plus beaux effets de composition du roman ; elle prouve que la fine amor n'est pas folie mais discipline.
La fin du récit et la dette réclamée vers 6880 à 6913
« ... m'a rendu une large récompense : elle m'a fait grand honneur et grand bien. Mais à celui que je n'aime en rien, qui m'a procuré, ourdi et infligé cette honte et ce méfait, je veux rendre son paiement sur-le-champ, sans délai. Il est venu le chercher, il l'aura : il n'a pas besoin de se morfondre à l'attendre, il est tout prêt. Et moi-même je suis prêt aussi ; mais que Dieu ne lui donne jamais de s'en vanter ! »
Alors Gauvain dit à Lancelot : « Ami, si je paie votre créancier, moi, cette dette, ce ne sera qu'une bien petite bonté. Et de plus, je suis déjà monté et tout prêt, comme vous voyez. Beau doux ami, ne me refusez pas ce don que je demande et que je veux. »
L'autre dit qu'il se laisserait plutôt arracher un œil de la tête, voire les deux, avant d'être amené à cela. Il jure bien que jamais cela n'adviendra ; il lui doit sa dette, et il la lui rendra : il lui en donna sa foi, de sa main. Gauvain voit bien que rien de ce qu'il saurait dire n'y servira : il délace son haubert, le tire de son dos et se désarme entièrement. Lancelot s'arme de ces armes, sans délai et sans retard : il lui tarde de voir l'heure où il se sera acquitté et payé. Il n'aura plus de joie qu'il n'ait réglé son compte à Méléagant.
Notes (1)
- v. 6885-6913 le paiement. « Rendre son paiement », « payer votre créancier », « acquitté et payé » : la vengeance est intégralement formulée dans le lexique de la dette. Le duel final est une liquidation de comptes, et le refus de la substitution de Gauvain (« il se laisserait plutôt arracher les deux yeux ») tient à la nature personnelle de la créance.
La stupeur de Méléagant vers 6914 à 6968
Et Méléagant s'émerveille au-delà de toute raison de la merveille qu'il regarde et voit de ses yeux ; peu s'en faut qu'il ne perde l'esprit et que la tête ne lui tourne.
« Certes, fait-il, je fus bien fou de n'être pas allé, avant de venir ici, voir si je tenais encore dans ma prison et dans ma tour celui qui vient de me jouer ce tour. Mais, Dieu ! pourquoi y serais-je allé ? Comment, pour quelle raison, aurais-je pu croire qu'il eût pu en sortir ? Le mur n'est-il pas assez bien maçonné, la tour assez forte et assez haute ? Il n'y avait ni brèche ni défaut par où il pût sortir, sans une aide venue du dehors. Peut-être le secret a-t-il été trahi ? Admettons que le mur se soit usé, qu'il se soit effondré et abattu : n'aurait-il pas été enseveli avec lui, mort, démembré et broyé ? Oui, par Dieu, tout entier : si le mur était tombé, il était mort à coup sûr. Mais avant que ce mur cède, je pense que la mer entière tarira, qu'il n'en restera pas une goutte, et le monde ne durera pas davantage — à moins qu'on ne l'abatte de force. Il en va autrement, ce n'est pas cela : il a eu de l'aide pour en sortir, il ne s'est pas envolé autrement ; c'est un complot qui m'a perdu. Quoi qu'il en soit, il est dehors. Mais si je m'étais mieux gardé alors, rien de tout cela ne serait ni n'arriverait, et jamais il ne serait revenu à la cour ! Il est trop tard pour me repentir. Le vilain, qui n'a pas coutume de mentir, dit avec raison cette parole de bon sens : il est trop tard pour fermer l'écurie quand le cheval en a été emmené. Je sais bien que je vais être traité maintenant à grande honte et à grande avanie, si je n'endure et ne tiens bon. Mais quoi endurer, quoi tenir ? Tant que je pourrai durer, je lui en donnerai pour sa peine, s'il plaît à Dieu, en qui je mets mon espérance ! »
Ainsi va-t-il se donnant du cœur, et il ne demande plus rien, sinon qu'on les mette ensemble sur le champ. Et ce sera bientôt fait, me semble-t-il, car Lancelot va le chercher, lui qui compte le vaincre au plus vite.
Notes (1)
- v. 6954-6957 l'écurie fermée trop tard. « Il est trop tard pour fermer l'écurie quand le cheval en a été emmené » : proverbe du vilain (voir v. 6502), toujours vivant en français. Que le dernier mot de sagesse de Méléagant soit un proverbe rustique achève de le dégrader : le style est ici le jugement.
Le sycomore et la source vers 6969 à 7001
Mais avant que l'un assaille l'autre, le roi leur dit d'aller tous deux en bas, sous la tour, dans la lande : il n'en est pas de si belle d'ici jusqu'en Irlande. Ils le font, ils y sont allés, ils eurent tôt fait de descendre. Le roi y va, et tous et toutes, par grandes troupes et par grands cortèges : tous s'y rendent, nul ne reste. Et aux fenêtres se pressent, pour Lancelot, la reine, les dames et les demoiselles, nobles et belles.
Dans la lande il y avait un sycomore, si beau que plus beau ne se pouvait ; il s'étendait largement, très ample, et tout autour il était ourlé d'herbe menue, fraîche et belle, verte en toute saison. Sous ce sycomore noble et beau, planté du temps d'Abel, sourd une claire fontaine, dont l'eau court à vive allure. Le gravier en est beau et charmant, et clair comme s'il était d'argent, et le conduit, à ce que je crois, d'or fin, épuré et affiné ; et elle court à travers la lande, en aval, entre deux bois, par un vallon. Là il plaît au roi de s'asseoir, car il n'y voit rien qui lui déplaise. Il fait ranger les gens à bonne distance.
Notes (1)
- v. 6989-6998 le sycomore et la source. Sagremor : le sycomore (l'homonymie avec le chevalier Sagremor de la tradition arthurienne est un hasard plaisant). « Planté du temps d'Abel » : l'hyperbole d'ancienneté remonte au premier juste de la Genèse ; l'arbre immémorial, l'herbe toujours neuve, le gravier d'argent et le conduit d'or composent un locus amoenus paradisiaque qui transforme le duel en jugement cosmique. Le roi choisit ce lieu « où rien ne lui déplaît » : la nature entière siège au tribunal.
Le duel final vers 7002 à 7089
Et Lancelot court sus à Méléagant de toute sa fougue, en homme qui le hait de toutes ses forces. Mais avant de le frapper, il lui crie d'une voix haute et farouche :
« Avancez, je vous défie ! Et sachez-le en toute certitude : je ne vous épargnerai point ! »
Alors il éperonne son cheval et se retire un peu en arrière, de la portée d'un arc. Puis ils lancent leurs chevaux l'un contre l'autre de toute leur vitesse, et se frappent aussitôt sur leurs écus, pourtant bien résistants : ils les ont troués et percés, mais ni l'un ni l'autre n'est blessé, la chair n'est pas atteinte, pour cette fois. Ils passent outre sans s'arrêter, puis reviennent se donner de grands coups, de tout l'élan de leurs chevaux, sur les écus, qui sont bons et solides ; et ils sont, eux, de grande vigueur, chevaliers preux et braves, sur des chevaux forts et rapides. Et de la violence des coups portés sur les écus pendus à leur cou, les lances ont passé au travers, sans se rompre ni se briser, et sont parvenues de force jusqu'à leur chair nue. D'une puissante poussée, chacun jette l'autre à terre : ni poitrail, ni sangle, ni étriers n'y purent rien, chacun vide la selle par-dessus l'arrière et tombe sur le sol nu. Les chevaux effrayés courent en tous sens, l'un rue, l'autre mord : ils voulaient s'entretuer, eux aussi !
Et les chevaliers tombés rebondirent sur leurs pieds au plus vite, et ont vite tiré les épées, où des lettres étaient gravées. Les écus devant le visage, ils cherchent désormais comment se blesser de leurs tranchantes épées d'acier. Lancelot ne le redoute pas : il savait d'escrime moitié plus que l'autre, car il l'avait apprise dès son enfance. Tous deux se donnent de grands coups sur les écus pendus à leur cou et sur les heaumes barrés d'or, qu'ils ont brisés et cabossés. Mais Lancelot le presse fort, et lui donne un coup grand et fort, devant l'écu, à découvert, sur le bras droit couvert de fer : il le lui a coupé et tranché. Et l'autre, quand il se sent endommagé de sa main droite qu'il a perdue, dit qu'elle lui sera chèrement vendue. S'il en peut trouver le lieu et l'occasion, rien au monde ne l'en retiendra : il a tant de douleur, de colère et de rage que peu s'en faut qu'il ne perde le sens, et il s'estimerait bien misérable de ne pouvoir jouer un mauvais tour à l'autre. Il court sur lui, pensant le saisir ; mais Lancelot a tout prévu : de son épée qui taille bien, il lui a fait aux entrailles une entaille dont il ne se remettra pas, avril et mai seront passés avant ; puis il lui heurte le nasal contre les dents, et lui en brise trois dans la bouche. Et Méléagant a une telle rage qu'il ne peut parler ni dire un mot ; demander merci, il ne le daigne pas, car son cœur fou le lui déconseille, qui le tient trop enfermé et ligoté. Lancelot s'approche, lui délace le heaume, et lui tranche la tête. Celui-ci ne le trompera plus jamais : il est tombé mort, c'en est fait de lui.
Mais je vous le dis maintenant : nul de ceux qui étaient là et qui virent la chose n'en éprouva la moindre pitié.
Notes (2)
- v. 7046 les épées « où des lettres étaient gravées ». Inscriptions sur les lames (invocations, devises), pratique réelle de l'armurerie médiévale : dernier détail de realia avant l'exécution.
- v. 7063 sqq. la mutilation et la fin. Main droite tranchée, entaille aux entrailles, trois dents brisées : la précision anatomique croissante déshumanise méthodiquement le félon, jusqu'au refus de la merci, que son « cœur fou » lui interdit de demander, et qui rend l'exécution juridiquement propre (voir v. 2912 et 4984). La décapitation en une phrase paratactique et le constat « nul n'en éprouva la moindre pitié » ferment le procès : la pitié même, vertu du héros au v. 2838, est ici collectivement suspendue.
La joie et l'épilogue de Godefroi de Leigni vers 7090 à 7112
Le roi et tous ceux qui sont là en mènent et en font grande joie. On désarme alors Lancelot, ceux-là mêmes qui en furent les plus heureux qui furent jamais, et on l'a emmené en grande liesse.
Seigneurs, si j'en disais davantage, je sortirais de ma matière ; c'est pourquoi je m'apprête à finir : ici le roman s'achève tout à fait. Godefroi de Leigni, le clerc, a mené à son terme la Charrette ; mais que nul ne lui en fasse blâme s'il a travaillé après Chrétien, car il l'a fait avec le plein accord de Chrétien, qui commença le roman. Il a fait sa part depuis le moment où Lancelot fut emmuré, tant qu'a duré le conte. Il en a fait juste autant : il n'y veut mettre ni plus ni moins, pour ne pas gâter le conte.
Ici s'achève le roman de Lancelot de la charrette.
Notes (1)
- v. 7098-7112 l'épilogue de Godefroi de Leigni. Le « clerc » Godefroi, inconnu par ailleurs, déclare avoir achevé le roman « avec le plein accord de Chrétien », depuis l'emmurement de Lancelot (v. 6132 environ), « ni plus ni moins, pour ne pas gâter le conte ». L'authenticité de la déclaration n'est pas sérieusement contestée ; son interprétation, si : délégation d'atelier banale, ou désaveu d'un sujet que Chrétien, au même moment, quittait pour Yvain ? Le parallèle des deux romans, vraisemblablement menés de front, nourrit le débat depuis Gaston Paris. La formule finale, Ci faut li romans de Lancelot de la Charrete — « Ici s'achève le roman de Lancelot de la charrette » —, se lit hors numérotation, après le v. 7112 : elle n'appartient pas au poème mais au manuscrit, et signale la fin du travail du copiste. Elle n'en scelle pas moins le paradoxe du titre : l'instrument d'infamie est devenu le nom de l'œuvre.
Ce que fixe le programme national
1. Ce que le texte officiel dit
Chrétien de Troyes, Le Chevalier de la charrette (édition bilingue) / parcours : le roman et l’invention de l’amour.
Programme national d’œuvres pour l’enseignement de français pour l’année scolaire 2026-2027, Bulletin officiel n° 30 du 24 juillet 2025, note de service du 4 juillet 2025, NOR : MENE2518792N. Lire le texte officiel complet. Vérifié le 2026-08-15.
2. Ce qu’il ne dit pas
Le texte inscrit l’œuvre et son parcours au programme ; il ne fournit ni résumé, ni interprétation, ni plan de cours.
3. Ce que cette page ajoute, et pourquoi
La page organise donc l’étude de l’œuvre. Ses explications, exemples et rapprochements relèvent du travail pédagogique, pas du Bulletin officiel.