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Texte intégral · ancien français et traduction en regard

Lancelot
ou le Chevalier de la charrette

Chrétien de Troyes, roman en vers achevé par Godefroi de Leigni

L'essentiel

Le roman, dans sa langue et dans la nôtre

Le texte original est présenté en regard d'une traduction nouvelle, section par section. Chaque vers porte une ancre pour le citer précisément, et les notes savantes restent repliées au bas de chaque section. L'index des 96 sections t'accompagne pendant toute la lecture.

Note

1. Le texte de base

La présente traduction a été établie sur le texte en ancien français que porte l’édition bilingue de poche, texte conforme pour l’essentiel à la copie dite de Guiot (Paris, BnF, fr. 794), copiée vers 1235 en Champagne, qui sert de manuscrit de base à la plupart des éditions modernes du roman, de Mario Roques (CFMA, 1958) à Foulet et Uitti (1989) et à Charles Méla (1992). Ce choix n’est pas neutre : Guiot est un copiste interventionniste, dont les leçons divergent parfois de la branche représentée par les autres témoins ; mais il offre l’état du texte que la tradition scolaire et savante française a consacré, celui-là même sur lequel travaillent les élèves qui disposent de l’édition bilingue. Nous n’avons pas fait œuvre d’éditeur : là où notre source numérisée était saine, nous l’avons suivie ; là où elle était corrompue, nous avons corrigé d’après le sens et, pour l’épilogue, d’après la vulgate du roman, en le signalant.

La numérotation des vers est celle des éditions courantes du texte de Guiot, avec les légers flottements que le lecteur connaît d’une édition à l’autre. Le roman compte 7 112 vers, tous donnés ici. Deux numéros seulement, 2159 et 5894, sont enjambés par la numérotation marginale de l’édition, qui compte cinq vers là où quatre lignes sont imprimées : le texte y est continu, rien n’y manque, et la note au vers concerné le rappelle.

2. Le parti de la prose

Chrétien écrit en octosyllabes à rimes plates, le vers narratif par excellence du douzième siècle, dont l’allure est si régulière qu’elle s’entend à peine et si souple qu’elle porte aussi bien le dialogue vif que la description et le monologue lyrique. Toutes les traductions françaises modernes du roman ont renoncé à le rendre en vers, et la nôtre ne fait pas exception. Les raisons sont connues : l’octosyllabe français moderne, associé depuis La Fontaine et le vers de circonstance à la légèreté, trahirait le registre ; la rime plate, sur sept mille vers, produirait un effet de comptine que l’original n’a pas ; et la contrainte métrique obligerait à des chevilles plus infidèles que la prose la plus libre.

Notre prose cherche cependant à garder deux propriétés du vers de Chrétien. D’abord son rythme binaire : l’octosyllabe va très souvent par couples, et la phrase de Chrétien avance par membres brefs, parallèles ou antithétiques. Nous avons conservé ces balancements chaque fois que le français moderne le supportait : « j’étais au sommet, me voici au creux ; j’avais le bien, j’ai le mal » (v. 6471-6472). Ensuite ses formules : les sentences, les proverbes, les répliques qui font mouche sont traduits en phrases closes, détachables, telles que le texte les donne, car elles étaient faites pour être retenues.

3. Registre et lexique

Le principe directeur a été le suivant : moderniser la syntaxe, conserver le monde. La phrase est celle du français d’aujourd’hui, sans archaïsme de pacotille (nul « moult », nul « icelui ») ; mais les realia et les institutions gardent leur nom propre, parce que les traduire serait les dissoudre. Nous écrivons donc vavasseur, sénéchal, bretèche, haubert, ventaille, heaume, destrier, palefroi, écu, gonfanon, prime, none, vêpres : ces mots sont définis en note à leur première occurrence, et c’est précisément l’office de l’apparat que de dispenser la traduction de les affadir.

Trois familles lexicales demandaient un traitement raisonné.

Le vocabulaire féodal de l’amour, d’abord. Chrétien pense la relation amoureuse dans les catégories du droit vassalique : comandemant, servise, guerredon, merci, covant, otroi, congié. Nous avons systématiquement gardé la couleur juridique : commandement, service, récompense (ou guerredon en note), merci, promesse ou convention, congé. Traduire merci par « pitié » partout serait effacer le fait capital que la merci est d’abord une grâce que le vainqueur ou la dame accorde en souverain ; nous écrivons « merci » dans les scènes de reddition et de prière amoureuse, et « pitié » quand le texte dit pitié.

Les personnifications, ensuite. Amors, Reisons, Malvestiez, Proesce, Peresce, Largece, Pitiez, Fortune, Morz sont des agents du récit, non des abstractions décoratives : elles commandent, prêtent, enferment, guettent. Nous leur avons conservé la majuscule et la construction personnelle (« Amour le fait demeurer tout entier en un seul lieu », v. 1232-1233 ; « Raison enferme et lie ce cœur fou », v. 6846), là où plusieurs traductions modernes tendent à les diluer en substantifs abstraits.

L’alternance du tu et du vous, enfin. Elle n’est pas flottante chez Chrétien : elle est un instrument. Méléagant tutoie Arthur dès sa première phrase (v. 55), et ce tutoiement est une gifle ; le prétendant du pré tutoie la demoiselle qu’il convoite ; la demoiselle à la mule tutoie Lancelot en suppliante exaltée ; les amants, eux, se vouvoient jusque dans le lit. Nous avons reproduit l’alternance du texte vers par vers, sans la régulariser.

4. Syntaxe, temps, narrateur

La parataxe de Chrétien, cette manière d’aligner les propositions sans les subordonner, fait partie du sens : elle donne aux scènes de violence leur sécheresse (« il est tombé mort, c’en est fait de lui », v. 7089) et aux dénouements leur froideur de constat. Nous l’avons gardée partout où elle porte, en réservant la subordination aux passages d’analyse où Chrétien lui-même construit de longues périodes casuistiques.

L’ancien français passe sans prévenir du passé au présent de narration, parfois dans la même phrase. Le français moderne tolère mal ce mélange à échelle si courte ; nous avons lissé par séquences, en conservant le présent là où il crée l’effet de direct (combats, entrées en scène) et le passé là où le récit prend du champ.

Le narrateur de Chrétien intervient, interpelle, feint de ne pas savoir, refuse de dire. Ces interventions sont traduites intégralement, y compris les plus déconcertantes pour le goût moderne : le « vous qui en avez fait autant » de la fausse fatigue (v. 4551), la réticence solennelle sur la nuit d’amour (v. 4680-4684), la promesse différée au sujet de la sœur de Méléagant (v. 6242-6251). Elles sont la signature de l’auteur.

5. La présente traduction et ses devancières

Le roman a été plusieurs fois traduit en français moderne, et chaque version a son économie propre. Sans prétendre à un examen exhaustif, on peut situer la nôtre par rapport à quatre repères.

La traduction de Jean Frappier (1962) reste un modèle de prose académique : période ample, vocabulaire choisi, tendance à l’ennoblissement ; elle date par son registre soutenu uniforme, qui gomme les ruptures de ton de l’original. Celle de Charles Méla (Lettres gothiques, 1992) prend le parti inverse d’un littéralisme serré, jusqu’au calque syntaxique, précieux pour le travail philologique mais d’une lecture parfois rugueuse. La version procurée par l’équipe de Daniel Poirion pour la Pléiade (1994) tient un moyen terme d’une grande sûreté. Enfin la traduction de Jean-Claude Aubailly pour l’édition bilingue de poche (1991), destinée d’abord aux étudiants, privilégie la fluidité et l’explicitation : elle dénoue volontiers la parataxe, éclaire les ellipses, et son vis-à-vis avec l’original lui permet cette liberté.

Notre traduction se veut plus proche de Méla pour la fidélité aux images et aux constructions, plus proche d’Aubailly pour la lisibilité de la phrase, et elle s’écarte des deux sur un point de méthode : l’annotation, chez nous, prend en charge tout ce que la traduction refuse d’expliciter. Trois exemples de détail, sur des passages que l’usage scolaire a consacrés, feront voir la nuance.

Au vers 26 du prologue, la comtesse fournit à Chrétien matiere et san. La traduction courante de l’édition bilingue rend san par « esprit » ; nous traduisons « la matière et le sens », parce que san désigne ici, selon l’exégèse dominante depuis les travaux sur la poétique de Chrétien, l’orientation signifiante imposée au sujet, son interprétation directrice, et que « sens » garde au terme sa valeur technique (voir la note au v. 26).

Au vers 4697, li cors s’an vet, li cuers sejorne est rendu dans la version courante par la formule, devenue proverbiale chez les élèves, « le corps s’en va ; le cœur reste ». Nous traduisons « le corps s’en va, le cœur séjourne » : sejorner, c’est demeurer en un lieu comme on y fait étape, et le verbe dit que le cœur a élu domicile, non qu’il est oublié derrière.

Au vers 5645 enfin, l’ordre de la reine, au noauz, est rendu par toutes les traductions modernes, la nôtre comprise, par « au plus mal » : la formule est juste et l’usage l’a fixée ; mais elle sacrifie nécessairement le jeu onomastique entre l’adverbe noauz et le nom du tournoi de Noauz, que seule la note peut restituer (voir la note au v. 5645).

6. Principes de l’annotation

Les notes s’adressent à l’esprit curieux et exigeant : elles ne supposent rien d’autre que le goût d’y regarder de près, et donnent en passant les rudiments d’ancien français dont elles ont besoin. Elles sont de quatre ordres, librement mêlés : notes de langue (lexique, étymologie, syntaxe), notes de civilisation (realia, institutions, droit), notes de traduction (justification d’un parti, écart avec les versions existantes), notes d’interprétation (structure, sources, fortune critique). Les références savantes sont données en style abrégé ; on rappelle une fois pour toutes que la catégorie même d’« amour courtois » fut forgée par Gaston Paris en 1883 dans son étude de ce roman précisément (Romania, XII), ce qui suffit à mesurer la place du Chevalier de la charrette dans l’histoire des idées littéraires.

Dans l’édition complète, le texte en ancien français et la traduction se font face, et chaque note est imprimée au bas de la page où tombe le vers concerné, conformément à l’usage des belles éditions.

https://txm-bfm.huma-num.fr/txm/catalog/CharretteKu

Le texte en regard

Prologue vers 1 à 29

1Puis que ma dame de Chanpaigne
2Vialt que romans a feire anpraigne,
3Je l’anprendrai mout volentiers
4Come cil qui est suens antiers
5De quanqu’il puet el monde feire
6Sanz rien de losange avant treire.
7Mes tex s’an poïst antremetre
8Qui li volsist losenge metre,
9Si deïst, et jel tesmoignasse,
10Que ce est la dame qui passe
11Totes celes qui sont vivanz,
12Si con li funs passe les vanz
13Qui vante en mai ou en avril.
14Par foi, je ne sui mie cil
15Qui vuelle losangier sa dame ;
16Dirai je : Tant com une jame
17Vaut de pailes et de sardines,
18Vaut la contesse de reïnes ?
19Naie voir ; je n’en dirai rien,
20S’est il voirs maleoit gré mien ;
21Mes tant dirai ge que mialz oevre
22Ses comandemanz an ceste oevre
23Que sans ne painne que g’i mete.
24Del Chevalier de la Charrete
25Comance Crestiens son livre ;
26Matiere et san li done et livre
27La contesse, et il s’antremet
28De panser, que gueres n’i met
29Fors sa painne et s’antancion.

Puisque ma dame de Champagne veut que j'entreprenne un roman, je m'y mettrai bien volontiers, en homme qui lui appartient tout entier pour tout ce qu'il peut faire en ce monde, et sans y mêler la moindre flatterie.

Un autre, à ma place, aurait voulu s'y prendre autrement, et glisser un compliment. Il aurait dit, et j'en aurais témoigné, qu'elle est la dame qui l'emporte sur toutes celles qui vivent aujourd'hui, comme le souffle du vent l'emporte sur l'air immobile de mai ou d'avril.

Ma foi, je ne suis pas de ceux qui flattent leur dame. Irai-je dire : « Autant une gemme vaut de perles et de sardoines, autant la comtesse vaut de reines » ? Certes non, je n'en dirai rien, et pourtant c'est vrai, malgré moi.

Voici tout ce que je dirai : son commandement fait plus pour cette œuvre que mon intelligence et que ma peine. Du Chevalier de la charrette, la comtesse fournit la matière et le sens, et lui se charge de l'ouvrage, n'y mettant guère que son travail et son application. Sur ce, il commence son récit.

Notes (4)
  • v. 1-29 le prologue. Seul prologue de Chrétien où l'auteur déclare écrire sur commande et désavoue par avance la responsabilité du propos. La critique y a lu tour à tour une dédicace convenue, une précaution ironique envers un sujet adultère, ou la clef d'un roman écrit à contre-cœur, ce que l'abandon final à Godefroi de Leigni (v. 7098 sqq.) semblerait confirmer. Le débat reste ouvert.
  • v. 21 comandemanz. Le « commandement » de la comtesse annonce lexicalement le « commandement d'Amour » de l'épisode de la charrette (v. 375 sqq.) : l'auteur obéit à sa dame comme l'amant obéira à la sienne. L'écho est certainement voulu ; la traduction conserve le même mot aux deux endroits
  • v. 26 matiere et san. Couple technique de la poétique de Chrétien : la matiere est le donné narratif, le san l'orientation signifiante qu'on lui imprime (interprétation défendue notamment par D. Kelly, « Sens and Conjointure in the Chevalier de la Charrette », 1966). Nous traduisons « la matière et le sens » ; la version bilingue courante porte « la matière et l'esprit », qui tire san vers l'ingenium. L'enjeu n'est pas mince : si le san* est fourni par Marie de Champagne, l'idéologie amoureuse du roman est déclarée d'emprunt.
  • v. 28-29 painne et antancion. « Son travail et son application » : Chrétien se réserve la seule exécution. Comparer le prologue d'Erec et Enide, où il revendique au contraire la molt bele conjointure* : d'un roman à l'autre, la répartition des mérites s'inverse.

Ouverture vers 30 à 60

30Et dit qu’a une Acenssion
31Li rois Artus cort tenue ot,
32Riche et bele tant con lui plot,
33Si riche com a roi estut.
34Aprés mangier ne se remut
35Li rois d’antre ses conpaignons ;
36Mout ot en la sale barons
37Et s’i fu la reïne ansanble ;
38Si ot avoec aus, ce me sanble,
39Mainte bele dame cortoise,
40Bien parlant an lengue françoise,
41Et Kex qui ot servi as tables
42Manjoit avoec les conestables.
43La ou Kex seoit au mangier,
44Atant ez vos .i. chevalier
45Qui vint a cort mout acesmez,
46De totes ses armes armez.
47Li chevaliers a tel conroi
48S’an vint jusque devant le roi
49La ou antre ses barons sist ;
50Nel salua pas, einz li dist :
51« Rois Artus, j’ai en ma prison,
52De ta terre et de ta meison,
53Chevaliers, dames et puceles.
54Mes ne t’an di pas les noveles
55Por ce que jes te vuelle randre ;
56Ençois te voel dire et aprandre
57Que tu n’as force ne avoir
58Par quoi tu les puisses avoir ;
59Et saches bien qu’ainsi morras
60Que ja aidier ne lor porras. »

Il raconte qu'à une Ascension le roi Arthur avait tenu cour, riche et belle autant qu'il lui plut, aussi riche qu'il convient à un roi. Le repas fini, le roi ne quitta pas ses compagnons. La salle était pleine de barons, la reine était avec eux, et il y avait là, à ce qu'il me semble, mainte belle dame courtoise, sachant parler en langue française. Keu, qui avait servi aux tables, mangeait avec les connétables.

Comme Keu était assis à table, voici que survient un chevalier, paré de tout son équipage, armé de toutes ses armes. En tel arroi, le chevalier vint jusque devant le roi, sans que personne y prenne garde, et il ne le salua pas. Il lui dit :

« Roi Arthur, je tiens en prison des chevaliers, des dames et des demoiselles de ta terre et de ta maison. Mais si je t'en parle, ce n'est pas pour t'annoncer que je te les rendrai. Je veux plutôt te dire et te faire savoir que tu n'as ni la force ni les biens qui te permettraient de les récupérer. Sache-le bien : tu mourras sans avoir jamais pu leur porter secours. »

Notes (2)
  • v. 30 sqq. l'Ascension. La cour plénière aux grandes fêtes liturgiques est un topos du roman arthurien ; l'Ascension, fête de l'élévation, n'est peut-être pas choisie au hasard pour un récit qui montera l'amant « de si bas si haut ». [AUTRE VERSION, non retenue ici : « cort molt riche a Chamaalot » — c'est la première fois, dans toute la littérature, que le nom de Camelot est écrit.]
  • v. 55 le tutoiement de Méléagant. Tu n'as ni la puissance... : l'agresseur tutoie le roi devant sa cour. L'ancien français distingue fortement tu et vous en contexte curial ; ce tutoiement liminaire est une insolence calculée, que la traduction conserve. Et l'insolence est bien un calcul : devant son propre père, jusque dans la fureur, Méléagant continue de vouvoyer (« Est ce songes ou vos resvez », v. 6343 ; « Pere, se Dex vos saut », v. 6256), tandis que c'est Bademagu qui tutoie son fils pour le réprimander (v. 3196 sqq., v. 6305 sqq., « nule rien an toi ne voi », v. 6354). Méléagant sait donc vouvoyer, et choisit de ne pas le faire devant Arthur.

Le défi lancé à la cour vers 61 à 81

61Li rois respont qu’il li estuet
62Sofrir, s’amander ne le puet ;
63Mes mout l’an poise duremant.
64Lors fet li chevaliers sanblant
65Qu’aler s’an voelle ; si s’an torne,
66Devant le roi plus ne sejorne
67Et vient jusqu’a l’uis de la sale ;
68Mes les degrez mie n’avale,
69Einçois s’areste et dit des la :
70« Rois, s’a ta cort chevalier a
71Nes .i. an cui tu te fiasses
72Que la reïne li osasses
73Baillier por mener an ce bois
74Aprés moi, la ou ge m’an vois,
75Par un covant l’i atandrai
76Que les prisons toz te randrai
77Qui sont an prison an ma terre,
78Se il la puet vers moi conquerre
79Et tant face qu’il l’an ramaint. »
80Ce oïrent el palés maint,
81S’an fu la corz tote estormie.

Le roi lui répond qu'il lui faut bien endurer ce qu'il ne peut amender, mais que cela lui pèse durement. Le chevalier fait alors mine de repartir : il tourne le dos, quitte le roi et traverse la salle. Mais il ne descend pas les marches ; il s'arrête au seuil et lance de là :

« Roi, s'il y a à ta cour ne serait-ce qu'un chevalier en qui tu aies assez de confiance pour oser lui remettre la reine, afin qu'il la mène dans ce bois, derrière moi, là où je m'en vais, je l'y attendrai. Et je prends cet engagement : je te rendrai tous les captifs qui sont retenus dans ma terre, s'il peut me la disputer et la conquérir, et s'il parvient à la ramener. »

Ils furent nombreux, au palais, à entendre ces mots, et toute la cour en fut bouleversée.

Le chantage de Keu vers 82 à 113

82La novele en a Kex oïe
83Qui avoec les sergenz manjoit ;
84Le mangier leit, si vient tot droit
85Au roi, si li comance a dire,
86Tot autresi come par ire :
87« Rois, servi t’ai mout boenemant
88Par boene foi et lëaumant ;
89Or praing congié, si m’an irai,
90Que ja mes ne te servirai.
91Je n’ai volenté ne talant
92De toi servir d’ore en avant. »
93Au roi poise de ce qu’il ot,
94Mes, quant respondre mialz li pot,
95Si li a dit en es le pas :
96« Est ce a certes ou a gas ? »
97Et Kex respont : « Biax sire rois,
98Je n’ai or mestier de gabois,
99Einz praing congié trestot a certes ;
100Je ne vos quier autres dessertes
101N’autre loier de mon servise ;
102Ensi m’est or volantez prise
103Que je m’an aille sanz respit.
104— Est ce por ire ou por despit,
105Fet li rois, qu’aler an volez ?
106Seneschax, si con vos solez,
107Soiez a cort, et sachiez bien
108Que je n’ai en cest monde rien
109Que je, por vostre demorance,
110Ne vos doigne sanz porloignance.
111— Sire, fet il, ce n’a mestier :
112Ne prandroie pas un setier,
113Chascun jor, d’or fin esmeré. »

La nouvelle parvint à Keu, qui mangeait avec les serviteurs. Il laisse le repas, vient tout droit au roi et lui parle comme un homme en colère :

« Roi, je t'ai servi de bon cœur, en toute bonne foi, loyalement. Maintenant je prends congé : je m'en irai, et jamais plus je ne te servirai. Je n'ai ni volonté ni désir de te servir désormais. »

Le roi souffre de ce qu'il entend, et dès qu'il se sent en état de répondre, il lui demande :

« Parlez-vous sérieusement, ou par plaisanterie ?

— Beau sire roi, répond Keu, je n'ai que faire de plaisanter. Je prends congé tout à fait sérieusement. Je ne vous réclame ni récompense ni salaire pour mon service : ma décision est prise, je m'en vais sans délai.

— Est-ce colère ou dépit, dit le roi, qui vous fait vouloir partir ? Sénéchal, restez à la cour, comme vous l'avez toujours fait, et sachez-le bien : il n'est rien en ce monde que je ne vous donne sur-le-champ pour que vous restiez.

— Sire, dit-il, inutile. Je n'accepterais pas, chaque jour, un plein setier d'or fin. »

La reine aux pieds de Keu vers 114 à 159

114Ez vos le roi mout desperé ;
115Si est a la reïne alez :
116« Dame, fet il, vos ne savez
117Del seneschal que il me quiert ?
118Congié demande et dit qu’il n’iert
119A ma cort plus, ne sai por coi.
120Ce qu’il ne vialt feire por moi
121Fera tost por vostre proiere ;
122Alez a lui, ma dame chiere,
123Qant por moi remenoir ne daigne,
124Proiez li que por vos remaigne
125Et einz l’an cheez vos as piez,
126Que ja mes ne seroie liez
127Se sa conpaignie perdoie. »
128Li rois la reïne i anvoie
129Au seneschal et ele i va ;
130Avoec les autres le trova
131Et, quant ele vint devant lui,
132Si li dit : « Keu, a grant enui
133Me vient, ce sachiez a estros,
134Ce qu’ai oï dire dire de vos.
135L’an m’a conté, ce poise moi,
136Que partir vos volez del roi.
137Don vos vient et de quel corage ?
138Ne vos an tieng or mie a sage
139Ne por cortois, si con ge suel ;
140Del remenoir proier vos vuel :
141Keu, remenez, je vos an pri.
142— Dame, fet il, vostre merci,
143Mes je ne remanroie mie. »
144Et la reïne ancor l’an prie
145Et tuit li chevalier a masse,
146Et Kex li dit qu’ele se lasse
147De chose qui rien ne li valt.
148Et la reïne de si haut
149Com ele estoit as piez li chiet.
150Kex li prie qu’ele se liet ;
151Mes ele dit que nel fera :
152Ja mes ne s’an relevera
153Tant qu’il otroit sa volenté.
154Lors li a Kex acreanté
155Qu’il remandra, mes que li rois
156Otroit ce qu’il voldra einçois,
157Et ele meïsmes l’otroit.
158« Keu, fet ele, que que ce soit
159Et ge et il l’otroierons ;

Voilà le roi au désespoir. Il est allé trouver la reine :

« Dame, savez-vous ce que le sénéchal exige de moi ? Il demande congé et dit qu'il ne restera plus à ma cour, et je ne sais pourquoi. Ce qu'il refuse de faire pour moi, il le fera aussitôt à votre prière. Allez le voir, ma dame chère ; puisqu'il ne daigne pas rester pour moi, priez-le de rester pour vous, et jetez-vous à ses pieds s'il le faut : je ne connaîtrais plus jamais la joie si je perdais sa compagnie. »

Le roi envoie la reine au sénéchal. Elle le trouva parmi les autres et, venue devant lui :

« Keu, sachez-le sans détour, je suis profondément contrariée de ce que l'on m'a rapporté de vous. On m’a conté, et j’en suis toute peinée, que vous voulez quitter le roi : d’où cela vous vient-il, et de quel cœur ? Je ne vous tiens plus pour sage ni pour courtois, comme j’en avais coutume. Je veux vous prier de rester : Keu, restez, je vous en prie !

— Dame, dit-il, grand merci, mais je ne resterai pas. »

La reine le prie encore, et tous les chevaliers avec elle, en masse. Keu lui répond qu'elle se fatigue pour une chose qui n'en vaut pas la peine. Alors la reine, de toute sa hauteur, se laisse tomber à ses pieds. Keu la supplie de se relever ; elle répond qu'elle n'en fera rien : jamais elle ne se relèvera tant qu'il n'aura pas accordé ce qu'elle veut.

Keu lui a alors promis de rester, à une condition : que le roi lui accorde d'avance ce qu'il va demander, et qu'elle-même l'accorde aussi.

« Keu, dit-elle, quoi que ce soit, lui et moi nous l'accorderons. Venez, et n'ayez aucune crainte : c'est à ce prix que vous restez. »

Notes (1)
  • v. 154 sqq. le don contraignant. Institution narrative d'origine folklorique, étudiée par J. Frappier sous ce nom : le roi promet un don avant d'en connaître le contenu et se trouve lié par sa parole. Le motif structure aussi la scène des demoiselles de Noauz (v. 5389 sqq.), où Arthur promet de même « avant de connaître leur volonté » : la royauté arthurienne est deux fois piégée par sa propre libéralité.

Le don arraché vers 160 à 196

160Or an venez, si li dirons
161Que vos estes einsi remés. »
162Avoec la reïne an va Kes ;
163Si sont devant le roi venu :
164« Sire, je ai Keu retenu,
165Fet la reïne, a grant travail ;
166Mes par .i. covant le vos bail
167Que vos feroiz ce qu’il dira. »
168Li rois de joie an sopira
169Et dit que son comandemant
170Fera, que que il li demant.
171« Sire, fet il, ce sachiez dons
172Que je voel et quex est li dons
173Don vos m’avez asseüré.
174Mout m’an tieng a boen eüré
175Qant je l’avrai, vostre merci.
176La reïne que je voi ci
177M’avez otroiee a baillier ;
178S’irons aprés le chevalier
179Qui nos atant an la forest. »
180Au roi poise, et si l’an revest,
181Car einz de rien ne se desdist,
182Mes iriez et dolanz le fist,
183Si que bien parut a son volt.
184La reïne an repesa mout
185Et tuit dïent par la meison
186Qu’orguel, outrage et desreison
187Avoit Kex demandee et quise.
188Et li rois a par la main prise
189La reïne et si li a dit :
190« Dame, fet il, sanz contredit
191Estuet qu’avoec Keu en ailliez. »
192Et cil dit : « Or la me bailliez,
193Et si n’an dotez ja de rien,
194Car je la ramanrai mout bien
195Tote heitiee et tote sainne. »
196Li rois li baille et cil l’an mainne.

Keu s'en va avec la reine, et ils sont venus devant le roi.

« Sire, dit la reine, j'ai retenu Keu, à grand-peine. Mais je vous le remets sous cet engagement : vous ferez ce qu'il dira. »

Le roi en soupira de joie et dit qu'il exécutera son commandement, quoi qu'il demande.

« Sire, dit Keu, sachez maintenant ce que je veux, et quel est le don que vous m'avez garanti. Je m'estime bien heureux de l'obtenir, par votre grâce : la reine, que voici, vous me l'avez accordée ; je l'emmène, et nous irons rejoindre le chevalier qui nous attend dans la forêt. »

Le roi en souffre, mais il l'en investit, car jamais il ne s'est dédit de rien. Mais il le fit dans la colère et la douleur, et cela parut bien sur son visage. La reine en fut elle aussi accablée, et par toute la maison on dit que c'était orgueil, outrage et déraison, ce que Keu avait demandé et obtenu.

Le roi a pris la reine par la main et lui a dit :

« Dame, sans qu'il y ait à discuter, il vous faut partir avec Keu. »

Et Keu : « Confiez-la-moi, et ne craignez rien : je la ramènerai saine et sauve, et tout heureuse. »

Le roi la lui confie, et lui l'emmène.

Le départ vers 197 à 260

197Aprés ax .ii. s’an issent tuit ;
198N’i a .i. seul cui mout n’ennuit.
199Et sachiez que li seneschax
200Fu toz armez, et ses chevax
201Fu enmi la cort amenez ;
202Uns palefroiz estoit delez,
203Tex com a reïne covient.
204La reïne au palefroi vient,
205Qui n’estoit braidis ne tiranz ;
206Mate et dolante et sopiranz,
207Monte la reïne et si dist
208An bas, por ce qu’an ne l’oïst :
209« Ha ! rois, se vos ce seüssiez,
210Ja, ce croi, ne l’otroiesiez,
211Que Kex me menast un seul pas ! »
212Mout le cuida avoir dit bas,
213Mes li cuens Guinables l’oï
214Qui au monter fu pres de li.
215Au departir si grant duel firent
216Tuit cil et celes qui l’oïrent,
217[28] Con s’ele geüst morte an biere ;
218Ne cuident qu’el reveigne arriere
219Ja mes an trestot son aage.
220Li seneschax, par son outrage,
221L’an mainne la ou cil l’atant ;
222Mes a nelui n’an pesa tant
223Que del sivre s’antremeïst,
224Tant que messire Gauvains dist
225Au roi son oncle, en audience :
226« Sire, fet il, mout grant anfance
227Avez feite, et mout m’an mervoil ;
228Mes, se vos creez mon consoil,
229Tant com il sont ancor si pres
230Je et vos iriens aprés
231Et cil qui i voldront venir.
232Je ne m’an porroie tenir
233Qu’aprés n’alasse isnelemant ;
234Ce ne seroit pas avenant
235Que nos aprés ax n’alessiens,
236Au moins tant que nos seüssiens
237Que la reïne devandra
238Et comant Kex s’an contandra.
239— Alons i, biax niés, fet li rois.
240Mout avez or dit que cortois,
241Et des qu’anpris avez l’afeire,
242Comandez les chevax fors treire
243Et metre frains et anseler,
244Qu’il n’i ait mes que del monter. »
245Ja sont li cheval amené
246Apareillié et anselé.
247Li rois monte toz premerains,
248Puis monta messire Gauvains
249Et tuit li autre qui ainz ainz ;
250Chascuns an volt estre conpainz,
251Si va chascuns si con lui plot :
252Armé furent, de tex i ot,
253S’an i ot sanz armes asez.
254Messire Gauvains fu armez
255Et si fist a .ii. escuiers
256Mener an destre deus destriers.
257Et einsi com il aprochoient
258Vers la forest, issir an voient
259Le cheval Keu, sel reconurent
260Et virent que les regnes furent

Derrière eux deux, tous sortent, et il n'en est pas un seul qui n'en soit affligé. Sachez que le sénéchal fut armé de pied en cap ; son cheval fut amené au milieu de la cour, et à côté un palefroi, comme il convient à une reine. La reine vient au palefroi, qui n'était ni rétif ni tirant sur le mors ; elle monte, et dit à voix basse, pour qu'on ne l'entende pas :

« Ah ! ami, si vous le saviez, jamais, je crois, vous ne laisseriez Keu m'emmener un seul pas. »

Elle crut l'avoir dit tout bas, mais le comte Guinable l'entendit, qui se tenait près d'elle au moment où elle montait.

Au départ, tous ceux et toutes celles qui la virent menèrent un deuil aussi grand que si elle gisait morte en bière : nul ne croit qu'elle revienne jamais, de toute sa vie. Le sénéchal, dans son insolence, l'emmène là où l'autre l'attend.

Personne pourtant ne s'en affligea au point d'entreprendre de les suivre, jusqu'à ce que monseigneur Gauvain dît au roi son oncle, devant tous :

« Sire, vous avez agi en grand enfant, et je m’en étonne fort ; mais, si vous en croyez mon conseil, tant qu’ils sont encore si près, vous et moi irions à leur suite, avec ceux qui voudront venir. Pour moi, je ne pourrais me retenir d'y aller sur l'heure. Il ne serait pas convenable que nous n'allions pas derrière eux, au moins jusqu'à savoir ce que deviendra la reine et comment Keu se comportera.

— Allons-y, beau neveu, fait le roi. Voilà des paroles courtoises. Et puisque vous prenez l'affaire en main, commandez qu'on sorte les chevaux, qu'on leur mette freins et selles, et qu'il ne reste plus qu'à monter. »

Déjà les chevaux sont amenés, équipés et sellés. Le roi monte le tout premier, puis monseigneur Gauvain, puis tous les autres à qui mieux mieux : chacun voulait être de la compagnie, et chacun y va à sa guise, les uns en armes, beaucoup sans armes. Monseigneur Gauvain était armé, et il fit mener en dextre, par deux écuyers, deux destriers. Et comme ils approchaient, ils virent sortir de la forêt le cheval de Keu, et le reconnurent, et virent que les rênes...

Notes (1)
  • v. 225 vos avez agi en anfant. Le reproche de Gauvain au roi inverse la hiérarchie vassalique : le neveu fait la leçon à l'oncle et suzerain. La faillite du pouvoir légitime, posée dès l'ouverture, crée le vide que l'amant viendra remplir

Le cheval sans cavalier et le chevalier inconnu vers 261 à 303

261Del frain ronpues anbedeus.
262Li chevax venoit trestoz seus,
263S’ot de sanc tainte l’estriviere
264Et de la sele fu derriere
265Li arçonz frez et peçoiez.
266N’i a nul qui n’an soit iriez,
267Et li uns l’autre an cingne et bote.
268Bien loing devant tote la rote
269Messire Gauvains chevalchoit ;
270Ne tarda gaires quant il voit
271Venir .i. chevalier le pas
272Sor .i. cheval duillant et las,
273Apantoisant et tressué.
274Li chevaliers a salué
275Monseignor Gauvain premerains,
276Et puis lui messire Gauvains.
277Et li chevaliers s’arestut
278Qui monseignor Gauvain conut,
279Si dist : « Sire, don ne veez
280Con mes chevax est tressuez
281Et tex qu’il n’a mes nul mestier ?
282Et je cuit que cist dui destrier
283Sont vostre ; or si vos prieroie,
284Par covant que je vos randroie
285Le servise et le guerredon,
286Que vos, ou a prest ou a don,
287Le quel que soit me baillessiez. »
288Et cil li dit : « Or choisissiez
289Des .ii. le quel que il vos plest. »
290Mes cil, cui grant besoigne nest,
291N’ala pas querant le meillor
292Ne le plus bel ne le graignor,
293Einz monta tantost sor celui
294Que il trova plus pres de lui,
295Si l’a maintenant eslessié ;
296Et cil chiet morz qu’il a lessié,
297Car mout l’avoit le jor pené
298Et traveillié et sormené.
299Li chevaliers sanz nul arest
300S’an vet armez par la forest,
301Et messire Gauvains aprés
302Lo siut et chace com angrés,
303Tant qu’il ot .i. tertre avalé.

... les rênes du frein rompues toutes deux. Le cheval revenait tout seul, l'étrivière teinte de sang, et l'arçon arrière de la selle brisé, en morceaux. Il n'y a personne qui n'en soit consterné, et l'un pousse l'autre du coude en se faisant signe.

Bien loin devant toute la troupe chevauchait monseigneur Gauvain ; il ne tarda guère à voir venir, au pas, un chevalier monté sur un cheval fourbu, épuisé, pantelant et couvert de sueur. Le chevalier salua monseigneur Gauvain le premier, et monseigneur Gauvain lui rendit son salut. Le chevalier, qui avait reconnu Gauvain, s'arrêta et dit :

« Sire, vous voyez bien que mon cheval est trempé de sueur et hors d'état de servir. Et je crois que ces deux destriers sont à vous : je vous prierais, avec promesse de vous rendre le service et de vous en payer le prix, de me prêter ou de me donner l'un ou l'autre, celui que vous voudrez. »

Gauvain lui laisse prendre celui des deux qu'il préfère. Mais l'autre, dans le grand besoin où il était, n'alla pas chercher le meilleur, ni le plus beau, ni le plus grand : il sauta sur celui qui se trouvait le plus près de lui, et l'a lancé aussitôt. Et celui qu'il venait de quitter tombe mort : il l'avait, ce jour-là, tant fatigué, éreinté et surmené.

Sans un mot de plus, le chevalier s'en va, piquant des deux à travers la forêt, et monseigneur Gauvain le suit et le chasse avec ardeur, jusqu'au moment où il eut dévalé une colline.

Les traces du combat, puis la charrette vers 304 à 344

304Et quant il ot grant piece alé,
305Si retrova mort le destrier
306Qu’il ot doné au chevalier,
307Et vit mout grant defoleïz
308De chevax et grant froisseïz
309D’escuz et de lances antor :
310Bien resanbla que grant estor
311De plusors chevaliers i ot.
312Se li pesa mout et desplot
313Ce que il n’i avoit esté.
314N’i a pas granmant aresté,
315Einz passe outre grant aleüre,
316Tant qu’il revit par avanture
317Le chevalier tot seul a pié,
318Tot armé, le hiaume lacié,
319L’escu au col, l’espee ceinte,
320Si ot une charrete atainte.
321De ce servoit charrete lores
322Don li pilori servent ores,
323Et en chascune boene vile,
324Ou or en a plus de .iii. mile,
325N’en avoit a cel tans que une,
326Et cele estoit a ces comune,
327Ausi con li pilori sont,
328A ces qui murtre et larron sont,
329Et a ces qui sont chanpcheü,
330Et as larrons qui ont eü
331Autrui avoir par larrecin
332Ou tolu par force an chemin.
333Qui a forfet estoit repris,
334S’estoit sor la charrete mis
335Et menez par totes les rues ;
336S’avoit totes enors perdues,
337Ne puis n’estoit a cort oïz
338Ne enorez ne conjoïz.
339Por ce qu’a cel tens furent tex
340Les charretes et si cruex,
341Fu premiers dit : « Qant tu verras
342Charrete et tu l’ancontreras,
343Fei croiz sor toi, et te sovaigne
344De Deu, que max ne t’an avaigne. »

Et quand il eut longuement chevauché, il retrouva, mort, le destrier qu’il avait donné au chevalier, et vit un grand piétinement de chevaux, et grande jonchée d’écus et de lances tout autour. Tout indiquait qu'il y avait eu là un grand combat de plusieurs chevaliers, et il lui pesa fort de n'y avoir pas été. Il ne s'y arrêta guère : il passe outre à vive allure, jusqu'à ce qu'il revît, d'aventure, le chevalier, tout seul, à pied, tout armé, le heaume lacé, l'écu au cou, l'épée ceinte. Il avait rejoint une charrette.

La charrette servait alors à ce que sert aujourd'hui le pilori, et dans chaque bonne ville où l'on en compte maintenant plus de trois mille, il n'y en avait qu'une en ce temps-là ; elle était commune, comme le sont les piloris, à ceux qui commettent trahison ou meurtre, aux vaincus du duel judiciaire, et aux voleurs qui ont pris le bien d'autrui par larcin ou l'ont arraché de force sur les chemins. Qui était repris en faute était mis sur la charrette et mené par toutes les rues ; il avait perdu tous les honneurs, il n'était plus jamais écouté à la cour, ni honoré, ni fêté. Parce qu'en ce temps-là les charrettes étaient telles, et si cruelles, on dit pour la première fois : « Quand tu verras charrette et la croiseras, signe-toi et souviens-toi de Dieu, pour que mal ne t'advienne. »

Notes (1)
  • v. 321 sqq. la charrette. Le narrateur suspend le récit pour une digression d'antiquaire : la charrette servait alors, dit-il, comme le pilori depuis ; y monter valait mort civile. L'excursus, unique en son genre chez Chrétien, fabrique de toutes pièces une « coutume » archaïque dont rien n'atteste l'existence : l'archéologie est ici une fiction au service du scandale.

Le nain et les deux pas vers 345 à 377

345Li chevaliers a pié, sanz lance,
346Aprés la charrete s’avance
347Et voit .i. nain sor les limons,
348Qui tenoit come charretons
349Une longue verge an sa main ;
350Et li chevaliers dit au nain :
351« Nains, fet il, por Deu, car me di
352Se tu as veü par ici
353Passer ma dame la reïne. »
354Li nains cuiverz de pute orine
355Ne l’en vost noveles conter,
356Einz li dist : « Se tu viax monter
357Sor la charrete que je main,
358Savoir porras jusqu’a demain
359Que la reïne est devenue. »
360Tantost a sa voie tenue
361Li chevaliers, que il n’i monte ;
362Mar le fist et mar en ot honte
363Que maintenant sus ne sailli,
364Qu’il s’an tendra por malbailli.
365Mes Reisons, qui d’Amors se part,
366Li dit que del monter se gart ;
367Si le chastie et si l’anseigne
368Que rien ne face ne anpreigne
369Dom il ait honte ne reproche.
370N’est pas el cuer, mes an la boche,
371Reisons qui ce dire li ose ;
372Mes Amors est el cuer anclose
373Qui li comande et semont
374Que tost an la charrete mont.
375Amors le vialt et il i saut,
376Que de la honte ne li chaut
377Puis qu’Amors le comande et vialt.

Le chevalier, à pied, sans lance, s'avance derrière la charrette. Il voit un nain sur les limons, qui tenait, comme un charretier, une longue verge à la main. Et le chevalier dit au nain :

« Nain, pour Dieu, dis-moi si tu as vu passer par ici ma dame la reine. »

Le nain, être vil, de basse engeance, refusa de lui en donner des nouvelles et répondit :

« Si tu veux monter sur la charrette que je mène, d'ici demain tu pourras savoir ce que la reine est devenue. »

Le nain, sans l'attendre, poursuit aussitôt son chemin. Le chevalier tarde à y monter, le temps seulement de deux pas. C'est pour son malheur qu'il tarda, pour son malheur qu'il eut honte de sauter sur-le-champ : il s'en trouvera fort mal traité.

C'est que Raison, qui se sépare d'Amour, lui dit de se garder de monter ; elle le sermonne et lui enseigne de ne rien faire ni entreprendre dont il récolte honte ou reproche. Raison, qui ose lui parler ainsi, n'est pas dans le cœur, mais seulement dans la bouche. Amour, lui, est enclos dans le cœur, qui lui commande et l'exhorte à monter tout de suite dans la charrette. Amour le veut, et il y saute : que lui importe la honte, puisqu'Amour le commande et le veut.

Notes (2)
  • v. 365-377 Raison contre Amour. Psychomachie en miniature : Reisons n'a son siège que « dans la bouche », Amors « dans le cœur ». La topique cœur/bouche recoupe la hiérarchie augustinienne de l'intention et de la parole. Noter que Raison n'est pas réfutée : elle est disqualifiée par son lieu. Le dispositif sera exactement retourné au v. 6846, où Raison passe au service du secret amoureux.
  • v. 377 les deux pas. L'hésitation, deux pas durant, entre Raison et Amour, paraît d'abord une notation réaliste ; elle se révélera, quatre mille vers plus loin (v. 4487), la faute que la reine n'a pas pardonnée. Aucun lecteur ne peut le deviner ici : Chrétien pratique la motivation à longue portée.

Gauvain refuse la charrette vers 378 à 397

378Et messire Gauvains s’aquialt
379Aprés la charrete poignant,
380Et quant il i trueve seant
381Le chevalier, si s’an mervoille,
382Puis li dit : « Nains, car me consoille
383De la reïne, se tu sez. »
384Li nains dit : « Se tu tant te hez
385Con cist chevaliers qui ci siet,
386Monte avoec lui, se il te siet,
387Et je te manrai avoec li. »
388Qant messire Gauvains l’oï,
389Si le tint a mout grant folie
390Et dit qu’il n’i montera mie,
391Car trop vilain change feroit
392Se charrete a cheval chanjoit.
393« Mes va quel part que tu voldras
394Et g’irai la ou tu voldras. »
395Atant a la voie se metent,
396Cil chevalche, cil dui charretent,
397Et ansanble une voie tindrent.

Monseigneur Gauvain arrive alors, pressant sa monture derrière la charrette, et quand il y trouve assis le chevalier, il s'en émerveille. Puis il dit au nain :

« Renseigne-moi sur la reine, si tu sais quelque chose. »

Et le nain : « Si tu te hais autant que ce chevalier qui est assis là, monte avec lui, si le cœur t'en dit, et je te mènerai avec lui. »

Quand monseigneur Gauvain l'entendit, il tint la chose pour pure folie et dit qu'il n'y montera pas, car ce serait faire un trop vilain échange que troquer un cheval contre une charrette.

« Mais va où tu voudras : où tu iras, j'irai. »

Là-dessus ils se mettent en route : l'un chevauche, les deux autres vont en charrette, et ils suivirent ensemble le même chemin.

La ville hostile vers 398 à 419

398De bas vespre a un chastel vindrent,
399Et ce sachiez que li chastiax
400Estoit mout riches et mout biax.
401Tuit .iii. antrent par une porte.
402Del chevalier, que cil aporte
403Sor la charrete, se mervoillent
404Les genz, mes mie nel consoillent,
405Einz le huient petit et grant,
406Et li veillart et li anfant,
407Parmi les rues a grant hui ;
408S’ot mout li chevaliers de lui
409Vilenies et despit dire.
410Tuit demandent : « A quel martire
411Sera cist chevaliers randuz ?
412Iert il escorchiez ou panduz,
413Noiez ou ars an feu d’espines ?
414Di, nains, di, tu qui le traïnes,
415A quel forfet fu il trovez ?
416Est il de larrecin provez ?
417Est il murtriers ou chanpcheüz ? »
418Et li nains s’est adés teüz,
419Qu’il ne respont ne un ne el.

À la tombée du soir, ils vinrent à un château, et sachez que le château était fort riche et fort beau. Tous trois entrent par une même porte. Les gens s'étonnent du chevalier que le nain transporte sur la charrette, mais ils ne se le disent pas à voix basse : petits et grands, les vieillards et les enfants le

conspuent à grands cris par les rues, et le chevalier s'entend couvrir d'injures et de mépris. Tous demandent :

« À quel supplice ce chevalier sera-t-il livré ? Sera-t-il écorché ou pendu, noyé ou brûlé sur un feu d'épines ? À quel forfait a-t-il été pris ? Est-il convaincu de vol ? Est-il meurtrier ? A-t-il perdu un duel ? »

Et le nain se tait obstinément, sans répondre ni ceci ni cela.

Le logis de la demoiselle vers 420 à 458

420Le chevalier mainne a l’ostel,
421Et Gauvains siut adés le nain
422Vers une tor qui ert a plain,
423Qui delez la vile seoit.
424D’autre part praerie avoit
425Et d’autre part estoit assise
426La torz sor une roche bise,
427Haute et tranchiee contre val.
428Aprés la charrete, a cheval,
429Entre Gauvains dedanz la tor.
430An la sale ont de bel ator
431Une dameisele ancontree,
432N’avoit si bele an la contree,
433Et voient venir .ii. puceles
434Avoecques li, gentes et beles.
435Tot maintenant que eles virent
436Monseignor Gauvain, si li firent
437Grant joie et si le saluerent,
438Et del chevalier demanderent :
439« Nains, qu’a cist chevaliers mesfet
440Que tu mainnes come contret ? »
441Cil ne lor an vialt reison rendre,
442Einz fet le chevalier descendre
443De la charrete, si s’an va ;
444Ne sorent ou il s’an ala.
445Et messire Gauvains descent ;
446Atant vienent vaslet avant
447Qui anbedeus les desarmerent.
448Deus mantiax veirs, qu’il afublerent,
449Fist la dameisele aporter.
450Qant il fu ore de soper,
451Li mangiers fu bien atornez.
452La dameisele sist delez
453Monseignor Gauvain au mangier.
454Por neant volsissent changier
455Lor ostel, por querre meillor,
456Car mout lor i fist grant enor
457Et conpeignie boene et bele,
458Tote la nuit, la dameisele.

Il mène le chevalier vers le logis, et Gauvain suit toujours le nain vers une tour qui se dressait au ras de la ville, une prairie de l'autre côté, la tour assise sur une roche grise, haute et taillée à pic au-dessus du val. Derrière la charrette, à cheval, Gauvain entre dans la tour. Dans la salle, ils ont rencontré une demoiselle en beaux atours, la plus belle du pays, et ils voient venir avec elle deux jeunes filles, nobles et belles. Dès qu'elles virent monseigneur Gauvain, elles lui firent fête et le saluèrent, et s'enquirent du chevalier :

« Nain, quel méfait a commis ce chevalier, que tu mènes comme un impotent ? »

Le nain ne veut pas leur en rendre raison : il fait descendre le chevalier de la charrette, puis il s'en va, et l'on ne sut où il alla.

Alors des valets s'avancent, qui les désarmèrent tous les deux, et la demoiselle fit apporter deux manteaux de vair qu'ils revêtirent. Quand vint l'heure du souper, le repas fut bien apprêté. La demoiselle s'assit à table auprès de monseigneur Gauvain. Pour rien au monde ils n'auraient voulu changer de logis ni d'hôtesse, car elle leur fit grand honneur, et leur tint bonne et belle compagnie toute la soirée.

Le lit interdit vers 459 à 512

459Qant il orent assez mangié,
460Dui lit furent apareillié
461En une sale haut et lonc ;
462Et s’en ot un autre selonc,
463Plus bel des autres et plus riche,
464Car, si con li contes afiche,
465Il i avoit tot le delit
466Qu’an seüst deviser an lit.
467Qant del couchier fu tans et leus,
468La dameisele prist andeus
469Ses ostes qu’ele ot ostelez ;
470.II. liz mout biax et lons et lez
471Lor mostre et dit : « A oés voz cors
472Sont fet cil dui lit ça defors ;
473Mes an cest lit qui est deça
474Ne gist qui desservi ne l’a :
475Ne fu pas fez cist a voz cors. »
476Li chevaliers li respont lors,
477Cil qui sor la charrete vint,
478Qu’a desdaing et a despit tint
479La desfanse a la dameisele.
480[29] 480 « Dites moi, fet il, la querele
481Por coi cist liz est an desfanse. »
482Cele respondi, pas ne panse,
483Qui en ere apansee bien :
484« A vos, fet ele, ne taint rien
485Del demander ne de l’anquerre.
486Honiz est chevaliers an terre
487Puis qu’il a esté an charrete ;
488Si n’est pas droiz qu’il s’antremete
489De ce don vos m’avez requise,
490Entesmes ce que il i gise,
491Qu’il le porroit tost conparer.
492Ne ge ne l’ait pas fet parer
493Si richemant por vos colchier.
494Vos le conparriez mout chier
495Se il vos venoit nes an pans.
496— Ce verroiz vos, fet il, par tans.
497— Jel verrai ? — Voire. — Or i parra.
498— Je ne sai qui le conparra,
499Fet li chevaliers ; par mon chief,
500Cui qu’il enuit ne cui soit grief,
501An cestui lit voel ge jesir
502Et reposer tot a leisir. »
503Maintenant qu’il fu deschauciez,
504El lit, qui fu lons et hauciez
505Plus des autres .ii. demie aune,
506Se couche sor un samit jaune,
507.I. covertor d’or estelé.
508N’estoit mie de veir pelé
509La forreüre, ainz ert de sables ;
510Bien fust a oés .i. roi metables
511Li covertors qu’il ot sor lui ;
512Li liz ne fu mie de glui

Quand ils eurent assez mangé, deux lits furent dressés au milieu de la salle, hauts et longs ; et il y en avait un troisième à côté, plus beau que les autres et plus riche, car, comme l'affirme le conte, il avait en lui tout le raffinement qu'on peut souhaiter dans un lit. Quand vint le moment du coucher, la demoiselle prit ses deux hôtes, leur montra les deux lits et dit :

« C'est pour vous que sont faits ces deux lits, là ; mais dans celui-ci, plus près, mais dans ce lit-ci, en deçà, ne couche que celui qui l’a mérité : il n’a pas été fait pour vous. »

Le chevalier, celui qui était venu sur la charrette, lui répond alors qu’il tient la défense de la demoiselle pour dédain et pour mépris :

« Dites-moi, fait-il, la raison pour laquelle ce lit est défendu. »

Elle répondit sans y réfléchir, en femme qui avait sa réponse toute prête :

« Ce n’est pas à vous de le demander ni de vous en enquérir. Un chevalier est honni sur terre dès lors qu'il est monté en charrette ; il n'a aucun droit de se mêler de ce que vous me demandez là, et moins encore d'y coucher : il pourrait le payer cher, et vous le paieriez fort cher, s’il vous en venait seulement la pensée.

— C’est ce que vous verrez, fait-il, sous peu.

— Je le verrai ?

— Oui.

— Eh bien, on va voir !

— Je ne sais qui le paiera, fait le chevalier, par ma tête. Qui que cela fâche et à qui qu’il en pèse, c’est dans ce lit que je veux coucher, et y reposer tout à loisir. »

Sitôt déchaussé, dans le lit, qui était plus long et plus haut que les deux autres d'une demi-aune, il se couche sous un samit jaune, une courtepointe semée d'étoiles d'or. La fourrure n'en était pas de vair pelé, mais de zibeline : la couverture qu'il avait sur lui eût convenu à un roi. Et le lit n'était pas fait de chaume, ni de paille, ni de vieilles nattes.

Notes (1)
  • v. 486 sqq. le lit interdit et la lance enflammée. L'épreuve du lit périlleux appartient au fonds celtique (on la retrouve pour Gauvain dans le Conte du Graal) ; la lance de feu qui tombe à minuit a été rapprochée des traditions de l'Autre Monde. Chrétien la rationalise à peine : nul n'en donne l'explication, et le héros se rendort.

La lance de feu vers 513 à 534

513Ne de paille ne de viez nates.
514A mïenuit, devers les lates
515Vint une lance come foudre,
516Le fer desoz, et cuida coudre
517Le chevalier parmi les flans
518Au covertor et as dras blans
519Et au lit, la ou il gisoit.
520En la lance .i. panon avoit
521Qui estoit toz de feu espris ;
522El covertor est li feus pris
523Et es dras et el lit a masse.
524Et li fers de la lance passe
525Au chevalier lez le costé
526Si qu’il li a del cuir osté
527.I. po, mes n’est mie bleciez.
528Et li chevaliers s’est dreciez,
529S’estaint le feu et prant la lance,
530Enmi la sale la balance
531Ne por ce son lit ne guerpi,
532Einz se recoucha et dormi
533Tot autresi seüremant
534Com il ot fet premieremant.

À minuit, des lattes du toit fondit une lance, comme la foudre, le fer en avant, qui faillit coudre le chevalier par les flancs à la couverture et aux draps blancs. Sur la lance il y avait un pennon tout embrasé ; le feu prit à la couverture, aux draps, au lit tout entier. Et le fer de la lance frôla le côté du chevalier, au point de lui enlever un peu de peau, sans le blesser. Le chevalier s'est dressé, éteint le feu, prend la lance et la jette au milieu de la salle. Pour autant il n'abandonna pas son lit : il se recoucha et dormit, tout aussi tranquillement qu'il s'était endormi la première fois.

À la fenêtre : la reine vers 535 à 582

535L’andemain par matin, au jor,
536La dameisele de la tor
537Lor ot fet messe apareillier ;
538Ses fist lever et esveillier.
539Qant an lor ot messe chantee,
540As fenestres devers la pree
541S’an vint li chevaliers pansis,
542Cil qui sor la charrete ot sis,
543Et esgardoit aval les prez.
544A l’autre fenestre delez
545Estoit la pucele venue,
546Si l’i ot a consoil tenue
547Messire Gauvains an requoi
548Une piece, ne sai de quoi ;
549Ne sai don les paroles furent.
550Mes tant sor la fenestre jurent
551Qu’aval les prez, lez la riviere,
552An virent porter une biere ;
553S’avoit dedanz .i. chevalier,
554Et delez ot duel grant et fier
555Que .iii. dameiseles feisoient.
556Aprés la biere venir voient
557Une rote, et devant venoit
558Uns granz chevaliers qui menoit
559Une bele dame a senestre.
560Li chevaliers de la fenestre
561Conut que c’estoit la reïne ;
562De l’esgarder onques ne fine,
563Mout antentis, et mout li plot,
564Au plus longuemant que il pot.
565Et quant il ne la pot veoir,
566Si se vost jus lessier cheoir
567Et trebuchier aval son cors.
568Et ja estoit demis defors
569Qant messire Gauvains le vit ;
570Sel trait arrieres, se li dit :
571« Merci, sire, soiez an pes !
572Por Deu, nel vos pansez ja mes
573Que vos faciez tel desverie !
574A grant tort haez vostre vie.
575— Mes a droit, fet la dameisele ;
576Don n’iert seüe la novele
577Par tot de la maleürté
578Qu’il a en la charrete esté ?
579Bien doit voloir qu’il fust ocis,
580Que mialz valdroit il morz que vis ;
581Sa vie est des or mes honteuse
582Et despite et maleüreuse. »

Le lendemain, au point du jour, la demoiselle de la tour leur fit préparer la messe, et les fit lever et éveiller. Quand on leur eut chanté la messe, aux fenêtres qui donnaient sur la prairie s'en vint, pensif, le chevalier, celui qui s'était assis sur la charrette, et il regardait en bas, vers les prés. À la fenêtre voisine était venue la jeune fille, et monseigneur Gauvain s'y entretint avec elle à l'écart, un moment. De quoi ? Je ne sais.

Ils restèrent tant appuyés à la fenêtre qu'en bas, le long de la rivière, ils virent passer une civière où gisait un chevalier, et à côté trois demoiselles menaient un deuil grand et farouche. Derrière la civière, ils voient venir un cortège ; en tête venait un grand chevalier, qui menait à sa gauche une belle dame. Le chevalier, de la fenêtre, reconnut que c'était la reine. Il ne cessa pas un instant de la regarder, absorbé, ravi, aussi longtemps qu'il le put. Et quand il ne put plus la voir, il voulut se laisser tomber dans le vide et basculer tout entier ; il était déjà à demi dehors quand monseigneur Gauvain le vit : il le tire en arrière et lui dit :

« De grâce, sire, tenez-vous en paix ! Pour Dieu, ne songez plus jamais à commettre pareille folie. C'est à grand tort que vous haïssez votre vie.

— Non, c'est à bon droit, fait la demoiselle. Est-ce que la nouvelle de son infortune ne sera pas sue partout, qu'il est monté en charrette ? Il doit bien souhaiter qu'on le tue : mieux vaudrait pour lui la mort que la vie. Sa vie est désormais vouée à la honte, au mépris et au malheur. »

Le don du cheval et le départ vers 583 à 614

583Atant lor armes demanderent
584Li chevalier et si s’armerent ;
585Et lors corteisie et proesce
586Fist la dameisele et largesce,
587Que, quant ele ot asez gabé
588Le chevalier et ranponé,
589Si li dona cheval et lance
590Par amor et par acordance.
591Li chevalier congié ont pris
592Come cortois et bien apris
593A la dameisele et si l’ont
594Saluee, puis si s’an vont
595Si con la route aler an virent ;
596Mes si fors del chastel issirent
597C’onques nus nes i aparla.
598Isnelemant s’an vont par la
599Ou la reïne orent veüe.
600N’ont pas la rote aconseüe,
601Qu’il s’an aloient eslessié.
602Des prez antrent an .i. plessié
603Et truevent un chemin ferré.
604S’ont tant par la forest erré
605Qu’il pot estre prime de jor,
606Et lors ont en un quarrefor
607Une dameisele trovee,
608Si l’ont anbedui saluee ;
609Et chascuns li requiert et prie,
610S’ele le set, qu’ele lor die
611Ou la reïne an est menee.
612Cele respont come senee
613Et dit : « Bien vos savroie metre,
614Tant me porriez vos prometre,

Là-dessus les chevaliers demandèrent leurs armes et s'armèrent. Et alors la demoiselle fit acte de courtoisie, de générosité et de grandeur : après avoir tant raillé et piqué le chevalier, elle lui donna un cheval et une lance, en gage d'amitié et de paix.

Les chevaliers ont pris congé en hommes courtois et bien appris, de la demoiselle, et ils l’ont saluée ; puis ils s’en vont dans la direction où ils avaient vu passer le cortège ; ils sortirent du château sans que personne leur adressât la parole. Rapidement, ils s'en vont par où ils avaient vu la reine. Ils n'ont pas rattrapé le cortège, qui allait à vive allure. Des prés, ils entrent dans un enclos et trouvent un chemin empierré. Ils ont tant erré par la forêt qu'il pouvait être prime, et là, à un carrefour, ils ont trouvé une demoiselle. Tous deux l'ont saluée, et chacun la requiert et la prie de leur dire, si elle le sait, où la reine a été emmenée. Elle répond en personne sensée :

« Je saurais bien, pour peu que vous me promettiez assez, vous mettre sur le droit chemin et dans la bonne voie ; et je vous nommerais la terre, et le chevalier qui l’emmène. Mais il y faudrait grande peine : qui voudrait entrer dans cette terre aurait fort à souffrir avant d’y parvenir. »

Notes (1)
  • v. 611 sqq. la fenêtre et le cortège. Première apparition du motif de la fenêtre, qui scandera tout le roman : fenêtre du regard (ici), fenêtres du donjon lors du duel (v. 3585 sqq.), fenêtre du rendez-vous nocturne (v. 4506 sqq.), fenêtre unique de la tour murée (v. 6139). L'architecture du roman est une architecture d'ouvertures.

Le prix de la demoiselle et le nom du ravisseur vers 615 à 643

615El droit chemin et an la voie,
616Et la terre vos nomeroie
617Et le chevalier qui l’en mainne ;
618Mes mout i covendroit grant painne,
619Qui an la terre antrer voldroit !
620Einz qu’il i fust mout se doldroit. »
621Et messire Gauvains li dist :
622« Dameisele, se Dex m’aïst,
623Je vos an promet a devise
624Que je mete an vostre servise,
625Qant vos pleira, tot mon pooir,
626Mes que vos m’an dites le voir. »
627Et cil qui fu sor la charrete
628Ne dit pas que il l’an promete
629Tot son pooir, einçois afiche,
630Come cil cui Amors fet riche
631Et puissant, et hardi par tot,
632Que, sanz arest et sanz redot,
633Quanqu’ele voldra li promet
634Et toz an son voloir se met.
635« Donc le vos dirai ge, » fet ele.
636Lors lor conte la dameisele :
637« Par foi, seignor, Meleaganz,
638Uns chevaliers mout forz et granz,
639Filz le roi de Gorre, l’a prise,
640Et si l’a el rëaume mise
641Don nus estranges ne retorne,
642Mes par force el païs sejorne
643An servitune et an essil. »

Et monseigneur Gauvain lui dit :

« Demoiselle, Dieu me soit en aide, je vous promets sans réserve de mettre à votre service, quand il vous plaira, tout mon pouvoir, pourvu que vous me disiez la vérité. »

Et celui qui avait été sur la charrette ne dit pas qu'il lui promet tout son pouvoir : il proclame, en homme qu'Amour rend riche, puissant et hardi en toute chose, qu'il lui promet, sans hésitation et sans crainte, tout ce qu'elle voudra, et qu'il se remet entièrement à elle.

« Alors je vous le dirai », fait-elle. Et la demoiselle leur conte :

« Par ma foi, seigneurs, c'est Méléagant, un chevalier très fort et très grand, fils du roi de Gorre, qui l'a prise ; et il l'a emmenée au royaume d'où nul étranger ne revient : chacun est contraint d'y demeurer, en servitude et en exil. »

Les deux passages du royaume de Gorre vers 644 à 699

644Et lors li redemande cil :
645« Dameisele, ou est cele terre ?
646Ou porrons nos la voie querre ? »
647Cele respont : « Bien le savroiz,
648Mes, ce sachiez, mout i avroiz
649Anconbriers et felons trespas,
650Que de legier n’i antre an pas,
651Se par le congié le roi non ;
652Li rois Bademaguz a non.
653Si puet l’en antrer tote voies
654Par .ii. mout perilleuses voies
655Et par .ii. mout felons passages.
656Li uns a non : li Ponz Evages,
657Por ce que soz eve est li ponz
658Et s’a des le pont jusqu’au fonz
659Autant desoz come desus,
660Ne de ça moins, ne de la plus,
661Einz est li ponz tot droit enmi ;
662Et si n’a que pié et demi
663De lé et autretant d’espés.
664Bien fet a refuser cist mes,
665Et s’est ce li moins perilleus ;
666Mes il a assez antre deus
667Avantures don je me tes.
668Li autres ponz est plus malvés
669Et est plus perilleus assez
670Qu’ainz par home ne fu passez,
671Qu’il est com espee tranchanz ;
672Et por ce trestotes les genz
673L’apelent le Pont de l’Espee.
674La verité vos ai contee
675De tant con dire vos an puis. »
676Et cil li redemande puis :
677« Dameisele, se vos daigniez,
678Ces .ii. voies nos anseigniez. »
679Et la dameisele respont :
680« Vez ci la droite voie au Pont
681Desoz Eve, et cele de la
682Droit au Pont de l’Espee an va. »
683Et lors a dit li chevaliers,
684Cil qui ot esté charretiers :
685« Sire, je vos part sanz rancune :
686Prenez de ces […]voies l’une
687Et l’autre quite me clamez ;
688Prenez celi que mialz amez.
689— Par foi, fet messire Gauvains,
690Mout est perilleus et grevains
691Li uns et li autres passages.
692Del prandre ne puis estre sages,
693Je ne sai preu le quel je praigne ;
694Mes n’est pas droiz qu’an moi remaingne
695Qant parti m’an avez le geu :
696Au Pont desoz Eve me veu.
697— Donc est il droiz que je m’an voise
698Au Pont de l’Espee, sanz noise,
699Fet l’autres, et je m’i otroi. »

Et lui, alors, de lui demander encore :

« Demoiselle, où est cette terre ? Où pourrons-nous en trouver le chemin ?

— Vous le saurez bien, répond-elle, mais, sachez-le, vous y trouverez bien des obstacles et de mauvais passages, car on n'y entre pas aisément, sinon avec le congé du roi : le roi a nom Bademagu. On peut pourtant y entrer par deux voies très périlleuses, deux passages redoutables. L'un s'appelle le Pont-dans-l'eau, parce que le pont est sous l'eau : entre le pont et le fond, il y a autant d'eau qu'entre le pont et la surface, ni moins d'un côté ni plus de l'autre, le pont est exactement au milieu ; et il n'a qu'un pied et demi de large, et autant d'épaisseur. Voilà un plat qu'on est bien excusé de refuser, et c'est pourtant le moins périlleux des deux. Mais entre les deux il y a bien des aventures dont je me tais. L’autre pont est bien pire, et si périlleux que jamais homme ne l’a franchi, car il est tranchant comme une épée ; c'est pourquoi tous les gens l'appellent le Pont-de-l'épée. Voilà toute la vérité, autant qu'il est en mon pouvoir de vous la dire. »

Et lui, ensuite, lui demande encore :

« Demoiselle, si vous daignez, enseignez-nous ces deux voies. »

Et la demoiselle répond :

« Voici la voie directe du Pont-dans-l'eau, et celle-là va tout droit au Pont-de-l'épée. »

Alors le chevalier, celui qui avait été charretier, a dit :

« Sire, je vous donne le partage sans rancune : prenez l'une de ces deux voies et laissez-moi l'autre ; prenez celle que vous préférez.

— Par ma foi, fait monseigneur Gauvain, l'un et l'autre passage sont bien périlleux et rudes. Je ne saurais choisir avec sagesse, je ne sais guère lequel prendre ; mais il ne serait pas juste que je me dérobe une fois le partage offert : je prends le Pont-sous-l’eau. »

« Il est donc juste, fait l’autre, que j’aille, moi, sans querelle, au Pont-de-l’épée ; et j’y consens. »

Alors ils se séparent tous trois, en se recommandant l'un l'autre à Dieu de tout cœur. Et quand elle les voit partir, elle leur dit :

« Chacun de vous me doit une récompense, à ma convenance, à l'heure où je voudrai la prendre. Gardez-vous de l'oublier.

— Non, nous ne l'oublierons pas, douce amie », font les deux chevaliers.

Le chevalier absorbé dans sa pensée vers 700 à 745

700Atant se departent tuit troi,
701S’a li uns l’autre comandé
702Mout deboneiremant a Dé.
703Et quant ele aler les an voit,
704Si dit : « Chascuns de vos me doit
705.I. guerredon a mon gré randre,
706Quele ore que jel voldrai prandre ;
707Gardez, ne l’obliez vos mie.
708— Nel ferons nos, voir, dolce amie »,
709Font li chevalier anbedui.
710Atant s’an va chascuns par lui.
711Et cil de la charrete panse
712Con cil qui force ne desfanse
713N’a vers Amors qui le justise ;
714Et ses pansers est de tel guise
715Que lui meïsmes en oblie,
716Ne set s’il est ou s’il n’est mie,
717Ne ne li manbre de son non,
718Ne set s’il est armez ou non,
719Ne set ou va, ne set don vient ;
720De rien nule ne li sovient
721Fors d’une seule, et por celi
722A mis les autres en obli ;
723A cele seule panse tant
724Qu’il n’ot ne voit ne rien n’antant.
725Et ses chevax mout tost l’en porte,
726Ne ne vet mie voie torte,
727Mes la meillor et la plus droite ;
728Et tant par avanture esploite
729Qu’an une lande l’a porté.
730An cele lande avoit .i. gué
731Et d’autre part armez estoit
732Uns chevaliers qui le gardoit ;
733S’ert une dameisele o soi
734Venue sor un palefroi.
735Ja estoit pres de none basse,
736N’ancor ne se remuet ne lasse
737Li chevaliers de son panser.
738Li chevax voit et bel et cler
739Le gué, qui mout grant soif avoit ;
740Vers l’eve cort quant il la voit.
741Et cil qui fu de l’autre part
742S’escrie : « Chevaliers, ge gart
743[30] Le gué, si le vos contredi. »
744Cil ne l’antant ne ne l’oï,
745Car ses pansers ne li leissa,

Chacun s'en va alors de son côté. Et celui de la charrette reste plongé dans ses pensées, en homme sans force et sans défense contre Amour, qui le tient en son pouvoir. Sa pensée est telle qu'il s'oublie lui-même : il ne sait s'il est ou s'il n'est pas, il n'a plus mémoire de son nom, il ne sait s'il est armé ou non, il ne sait où il va ni d'où il vient. Il ne se souvient de rien, sinon d'une seule, et pour celle-là il a mis toutes les autres en oubli. Il pense à celle-là seule, si fort qu'il n'entend, ne voit, ne comprend rien.

Son cheval l'emporte rapidement, sans prendre de voie tordue, mais la meilleure et la plus droite ; et il fait si bien, d'aventure, qu'il l'a porté dans une lande. Dans cette lande il y avait un gué, et de l'autre côté, en armes, un chevalier qui le gardait, accompagné d'une demoiselle venue sur un palefroi. Il était déjà près de none passée, et le chevalier ne sortait toujours pas de sa pensée, ni ne s'en lassait. Le cheval, qui avait grand soif, voit le gué, l'eau belle et claire, et y court dès qu'il la voit. Et celui de l'autre rive s'écrie :

« Chevalier, je garde le gué, et je vous en interdis l'entrée ! »

L'autre ne l'entend ni ne l'écoute, car sa pensée ne le lui permit pas, et le cheval, pendant ce temps, s'élançait vers l'eau.

La défense du gué vers 746 à 834

746Et totes voies s’esleissa
747Li chevax vers l’eve mout tost.
748Cil li escrie que il l’ost :
749« Lai le gué, si feras que sages,
750Que la n’est mie li passages ».
751Et jure le cuer de son vantre
752Qu’il le ferra, se il i antre.
753Cil panse tant qu’il ne l’ot pas,
754Et li chevax en es le pas
755Saut en l’eve et del chanp se soivre,
756Par grant talant comance a boivre.
757Et cil dit qu’il le conparra,
758Ja li escuz ne l’an garra
759Ne li haubers qu’il a el dos.
760Lors met le cheval es galos,
761Et des galoz el cors l’anbat
762Et fiert celui si qu’il l’abat
763Enmi le gué tot estandu,
764Que il li avoit desfandu ;
765Si li cheï tot a un vol
766La lance et li escuz del col.
767Qant cil sant l’eve, si tressaut ;
768Toz estormiz en estant saut,
769Ausi come cil qui s’esvoille,
770S’ot et si voit et se mervoille
771Qui puet estre qui l’a feru.
772Lors a le chevalier veü,
773Si li cria : « Vasax, por coi
774M’avez feru, dites le moi,
775Qant devant moi ne vos savoie,
776Ne rien mesfet ne vos avoie ?
777— Par foi, si aviez, fet cil ;
778Don ne m’eüstes vos mout vil,
779Qant je le gué vos contredis
780.III. foiees et si vos dis
781Au plus haut que je poi crier ?
782Bien vos oïstes desfier
783Au moins, fet cil, .ii. foiz ou trois,
784Et si antrastes sor mon pois ;
785Et bien dis que je vos ferroie
786Tantost qu’an l’eve vos verroie. »
787Li chevaliers respont adonques :
788« Dahez ait qui vos oï onques
789Ne vit onques mes, qui je soie !
790Bien puet estre, mes je pansoie,
791Que le gué me contredeïstes ;
792Bien sachiez que mar me feristes,
793Se ge au frain […]une des mains
794Vos pooie tenir au mains. »
795Et cil respont : « Qu’an avandroit ?
796Tenir me porras or androit
797Au frain, se tu m’i oses prandre.
798Je ne pris pas plain poing de cendre
799Ta menace ne ton orguel. »
800Et cil respont : « Je mialz ne vuel.
801Que qu’il an deüst avenir,
802Je t’i voldroie ja tenir. »
803Lors vient li chevaliers avant
804Enmi le gué, et cil le prant
805Par la resne a la main senestre
806Et par la cuisse a la main destre ;
807Sel sache et tire et si l’estraint
808Si duremant que cil se plaint,
809Qu’il li sanble que tote fors
810Li traie la cuisse del cors.
811Se li prie que il le lest
812Et dit : « Chevaliers, se toi plest
813A moi conbatre par igal,
814Pran ton escu et ton cheval
815Et ta lance, si joste a moi. »
816Cil respont : « Nel ferai, par foi,
817Que je cuit que tu t’an fuiroies
818Tantost qu’eschapez me seroies. »
819Qant cil l’oï, s’en ot grant honte ;
820Si li ra dit : « Chevaliers, monte
821Sor ton cheval seüremant,
822Et je te creant lëaumant
823Que je ne ganchisse ne fuie.
824Honte m’as dite, si m’enuie. »
825Et cil li respont autre foiz :
826« Einz m’an iert plevie la foiz,
827Se vuel que tu le me plevisses,
828Que tu ne fuies ne ganchisses
829Et que tu ne me tocheras
830Ne vers moi ne t’aprocheras
831Tant que tu me verras monté.
832Si t’avrai fet mout grant bonté,
833Qant je te tieng, se ge te les. »
834Cil li plevist, qu’il n’an puet mes ;

L’autre lui crie de retenir sa monture :

« Laisse le gué, tu feras sagement : ce n’est pas là le passage ! »

Et il jure le cœur de son ventre qu’il le frappera s’il y entre. Mais le chevalier ne l’entend pas. Alors il lui crie une troisième fois :

« Chevalier, n'entrez pas dans le gué : par ma tête, je vous frapperai ! »

L'autre saute dans l'eau, toujours perdu dans sa pensée. Alors le gardien fond sur lui et le frappe si fort qu'il l'abat tout étendu au milieu du gué qu'il lui avait interdit : d'un même vol s'envolèrent sa lance et l'écu qu'il portait au cou.

Quand l'autre sent l'eau, il tressaille ; tout étourdi, il saute sur ses pieds, comme un homme qui s'éveille. Il écoute, il regarde et se demande avec stupeur qui a bien pu le frapper. Alors il voit le chevalier et lui crie :

« Vassal, pourquoi m'avez-vous frappé, dites-le-moi, quand je ne savais pas que vous étiez devant moi et que je ne vous avais fait aucun tort ?

— Par ma foi, si fait, répond l'autre. Ne m'avez-vous pas tenu pour bien peu de chose, quand je vous ai interdit le gué trois fois, en criant du plus haut que j'ai pu ? Vous avez bien entendu le défi, au moins deux fois ou trois, et vous êtes entré malgré moi, et j'avais bien dit que je vous frapperais dès que je vous verrais dans l'eau. »

Le chevalier répond alors :

« Maudit soit qui jamais vous entendit ni ne vous vit, moi excepté ! Il se peut bien, mais j'étais dans mes pensées, que vous m'ayez interdit le gué. Sachez que vous avez agi pour votre malheur, si je pouvais seulement vous tenir au frein d'une main.

— Et qu'arriverait-il donc ? répond l'autre. Tu pourras m'y tenir sur-le-champ, au frein, si tu oses m'y prendre. Ta menace et ton orgueil, je ne les estime pas une poignée de cendre !

— Je ne demande pas mieux, répond-il : quoi qu'il doive en advenir, je voudrais déjà t'y tenir. »

Alors le chevalier s'avance au milieu du gué ; et l'autre le saisit par la rêne de la main gauche et par la cuisse de la main droite : il le tire, le secoue et le serre si durement que l'autre se plaint : il lui semble que la cuisse lui sort du corps. Il le prie de le lâcher :

« Chevalier, s'il te plaît de te battre avec moi à égalité, prends ton écu, ton cheval et ta lance, et joute contre moi.

— Non, par ma foi, répond-il, car je crois que tu t'enfuirais sitôt que tu m'aurais échappé. »

À ces mots l'autre eut grande honte et lui redit :

« Chevalier, monte sur ton cheval en toute assurance : je t'engage loyalement ma parole que je n'esquiverai ni ne fuirai. Tu m'as dit une parole de honte, et elle me blesse. »

Et lui répond encore :

« Auparavant, la foi m’en sera engagée : je veux que tu me promettes que tu ne fuiras ni ne te déroberas, que tu ne me toucheras pas et que tu n’approcheras pas de moi avant de me voir en selle. Je t'aurai fait une belle grâce, te tenant, si je te lâche. »

L'autre la lui jure, puisqu'il ne peut faire autrement.

Le combat du gué vers 835 à 894

835Et quant il en ot la fiance,
836Si prant son escu et sa lance
837Qui par le gué flotant aloient
838Et totes voies s’avaloient,
839S’estoient ja mout loing aval ;
840Puis revet prendre son cheval.
841Qant il l’ot pris et montez fu,
842Par les enarmes prant l’escu
843Et met la lance sor lo fautre,
844Puis point li uns ancontre l’autre
845Tant con cheval lor porent randre.
846Et cil qui le gué dut desfandre
847L’autre premieremant requiert
848Et si tres duremant le fiert
849Que sa lance a estros peçoie.
850Et cil fiert lui si qu’il l’envoie
851El gué tot plat desoz le flot,
852Si que l’eve sor lui reclot.
853Puis se trest arriers et descent,
854Car il an cuidoit bien tex cent
855Devant lui mener et chacier.
856Del fuerre treit le brant d’acier
857Et cil saut sus, si treit le suen,
858Qu’il avoit flanbeant et buen ;
859Si s’antrevient cors a cors.
860Les escuz ou reluist li ors
861Traient avant et si s’an cuevrent ;
862Les espees bien i aoevrent,
863Qu’eles ne finent ne reposent ;
864Mout granz cos antredoner s’osent
865Tant que la bataille a ce monte
866Qu’an son cuer en a mout grant honte
867Li chevaliers de la charrete
868Et dit que mal randra la dete
869De la voie qu’il a enprise
870Qant il si longue piece a mise
871A conquerre un seul chevalier.
872S’il en trovast en .i. val hier
873Tex set, ne croit il pas, ne panse
874Qu’il eüssent vers lui desfanse,
875S’an est mout dolanz et iriez
876Qant il est ja si anpiriez
877Qu’il pert ses cos et le jor gaste.
878Lors li cort sore et si le haste
879Tant que cil li ganchist et fuit ;
880Le gué, mes que bien li enuit,
881Et le passage li otroie.
882Et cil le chace tote voie
883Tant que il chiet a paumetons.
884Lors li vient sus li charretons,
885Si jure quanqu’il puet veoir
886Que mar le fist el gué cheoir
887Et son panser mar li toli.
888La dameisele que o li
889Li chevaliers amenee ot
890Les menaces antant et ot ;
891S’a grant peor et se li prie
892Que por li lest qu’il ne l’ocie ;
893Et il dit que si fera voir,
894Ne puet por li merci avoir

Quand il en eut reçu la promesse, il alla prendre son écu et sa lance, qui s'en allaient flottant au fil du gué et descendaient toujours, déjà loin en aval. Puis il retourne prendre son cheval. Quand il l'eut pris et fut remonté, il saisit l'écu par les courroies et met la lance en arrêt sur le feutre ; puis ils piquent l'un contre l'autre de toute la vitesse de leurs chevaux. Celui qui devait défendre le gué attaque le premier et le frappe si durement que sa lance vole en éclats. Et l'autre le frappe de telle sorte qu'il l'envoie au fond du gué, à plat sous le flot, et l'eau se referme sur lui. Puis il se retire en arrière et descend de cheval, car il se sentait de taille à en mener et chasser cent pareils devant lui. Il tire du fourreau la lame d'acier ; l'autre bondit sur pied et dégaine la sienne, flamboyante et bonne, et ils s'affrontent corps à corps. Ils tendent devant eux les écus où reluit l'or et s'en couvrent ; les épées travaillent sans trêve ni repos ; ils osent se donner des coups terribles, si bien que la bataille en vient à ce point que le chevalier de la charrette en a, au cœur, très grande honte : il se dit qu’il rendra bien mal la dette de la voie qu’il a entreprise, s’il met si longtemps à venir à bout d’un seul adversaire. S'il en avait rencontré cent de cette valeur, la veille, dans un vallon, il ne croit ni ne pense qu'ils auraient tenu contre lui : le voilà affligé et furieux de se voir si diminué, gaspillant ses coups et perdant sa journée. Alors il fond sur l'autre et le presse tant que l'autre lâche pied et fuit ; le gué, si dur que cela lui soit, et le passage, il les lui abandonne. Mais lui le pourchasse toujours, jusqu'à ce que l'autre tombe sur les mains. Alors le charretier lui court sus et jure par tout ce qu'il peut voir que l'autre a fait pour son malheur de le jeter dans le gué et de lui voler sa pensée.

La demoiselle que le gardien avait amenée avec lui entend les menaces ; prise de peur, elle le prie d'épargner, pour l'amour d'elle, la vie du vaincu. Mais il dit qu'il le tuera vraiment : il ne peut, pour elle, lui faire merci, car l’autre lui a fait trop grande honte.

La grâce du gardien du gué vers 895 à 931

895Que trop li a grant honte feite.
896Lors li vient sus, l’espee treite ;
897Et cil dit, qui fu esmaiez :
898« Por Deu et por moi l’en aiez
899La merci que je vos demant. »
900Et cil respont : « Se Dex m’amant,
901Onques nus tant ne me mesfist
902Se por Deu merci me requist,
903Que por Deu, si com il est droiz,
904Merci n’an eüsse une foiz.
905Et ausi avrai ge de toi,
906Car refuser ne la te doi
907Des que demandee la m’as ;
908Mes ençois me fianceras
909A tenir, la ou ge voldrai,
910Prison quant je t’an semondrai. »
911Cil li plevi, cui mout est grief.
912La dameisele de rechief
913Dit : « Chevaliers, par ta franchise,
914Des que il t’a merci requise
915Et tu otroiee li as,
916Se onques prison deslias,
917Deslie moi cestui prison ;
918Clainme moi quite sa prison
919Par covant que quant leus sera
920Tel guerredon con toi pleira
921T’an randrai selonc ma puissance. »
922Et lors i ot cil conuissance
923Por la parole qu’ele ot dite ;
924Si li rant le prison tot quite.
925Et cele en a honte et angoisse,
926Qu’ele cuida qu’il la conoisse ;
927Car ele ne le volsist pas.
928Et cil s’an part en es le pas ;
929Et cil et cele le comandent
930A Deu et congié li demandent.
931Il lor done, puis si s’an va

Alors il marche sur lui, l’épée tirée ; et la demoiselle, tout effrayée, dit :

« Pour Dieu et pour moi, accordez-lui la merci que je vous demande. »

Et lui répond :

« Que Dieu me soit en aide, jamais personne ne m’a tant méfait qui, m’ayant requis merci au nom de Dieu, n’ait obtenu de moi, pour Dieu et comme il est juste, merci une fois. Ainsi l’aurai-je de toi : je ne dois pas te la refuser dès lors qu’elle m’a été demandée ; mais auparavant tu m’engageras ta foi de te rendre prisonnier, là où je le voudrai, quand je t’en sommerai. »

L’autre le lui jura, la mort dans l’âme. La demoiselle reprend alors :

« Chevalier, par ta générosité, puisqu'il t'a demandé merci et que tu la lui as accordée, si jamais tu as délié un prisonnier, délie-moi celui-ci. Tiens-le quitte de sa prison envers moi, et je m'engage, le moment venu, à t'en rendre la récompense qu'il te plaira, selon mon pouvoir. »

Et alors il la reconnut, à la parole qu'elle avait dite, et il lui rend le prisonnier tout quitte. Elle en éprouve honte et angoisse, car elle crut qu'il l'avait reconnue, et elle ne l'aurait pas voulu. Lui s'en va sans attendre ; l'un et l'autre le recommandent à Dieu et lui demandent congé. Il le leur donne, puis s'en va.

L'offre de la demoiselle vers 932 à 966

932Tant que de bas vespre trova
933Une dameisele venant,
934Mout tres bele et mout avenant,
935Bien acesmee et bien vestue.
936La dameisele le salue
937Come sage et bien afeitiee,
938Et cil respont : « Sainne et heitiee,
939Dameisele, vos face Dex ! »
940Puis li dit : « Sire, mes ostex
941Vos est ci pres apareilliez
942Se del prandre estes conseilliez ;
943Mes par itel herbergeroiz
944Que avoec moi vos coucheroiz,
945Einsi le vos ofre et presant. »
946Plusor sont qui de ce presant
947Li randissent .v.c. merciz,
948Et il an fu trestoz nerciz
949Et li a respondu tot el :
950« Dameisele, de vostre ostel,
951Vos merci ge, si l’ai mout chier ;
952Mes, se vos pleisoit, del couchier
953Me soferroie je mout bien.
954— Je n’an feroie autremant rien,
955Fet la pucele, par mes ialz. »
956Et cil, des que il ne puet mialz,
957L’otroie si com ele vialt ;
958De l’otroier li cuers li dialt.
959Qant itant seulemant le blesce,
960Mout avra au couchier tristesce,
961Mout i avra orguel et painne
962La dameisele qui l’an mainne,
963Espoir tant le puet ele amer,
964Ne l’en voldra quite clamer.
965Puis qu’il li ot acreanté
966Son voloir et sa volenté,

Il alla tant qu’à la tombée du soir il trouva, venant vers lui, une demoiselle très belle et très avenante, bien parée et bien vêtue. La demoiselle le salue en personne sage et bien apprise, et il répond :

« Demoiselle, que Dieu vous garde saine et joyeuse. »

Puis elle lui dit : « Sire, mon logis est tout prêt pour vous, près d'ici, si vous voulez bien l'accepter. Mais vous n'y serez hébergé qu'à une condition : c'est que vous coucherez avec moi. Voilà mon offre, et je vous la présente. »

Plus d'un, pour ce présent, lui aurait rendu cinq cents mercis ; lui en devint tout sombre, et lui répondit tout autrement :

« Demoiselle, de votre logis je vous remercie, et j'en fais grand cas ; mais, s'il vous plaisait, du coucher je me passerais fort bien.

— Je n'en ferai rien autrement, par mes yeux », fait la jeune fille.

Et lui, puisqu'il ne peut mieux, l'accorde comme elle veut ; mais de l'accorder, le cœur lui fait mal. Si cela seul le blesse déjà, au coucher il aura bien de la tristesse ; et bien du tourment et de la peine y aura la demoiselle qui l'emmène. Peut-être l'aime-t-elle tant qu'elle ne voudra pas le tenir quitte.

Notes (1)
  • v. 940 sqq. l'hébergement conditionné. L'offre d'un gîte contre la promesse du coucher relève du motif de la demoiselle cacheresse ; la suite (simulacre de viol, portiers armés) révèle une mise en scène : la demoiselle éprouve le héros. Chrétien ne dévoile jamais explicitement la machination ; le lecteur la déduit du congé donné aux « siens » (v. 1184-1186).

Le manoir désert vers 967 à 1045

967Si l’en mainne jusqu’an un baile,
968N’avoit plus bel jusqu’an Thessaile,
969Qu’il estoit clos a la reonde
970De hauz murs et d’eve parfonde ;
971Et la dedanz home n’avoit
972Fors celui que ele atandoit.
973Cele i ot fet por son repeire
974Asez de beles chanbres feire
975Et sale mout grant et pleniere.
976Chevauchant lez une riviere
977S’an vindrent jusqu’au herberjage
978Et an lor ot, por le passage,
979I pont torneïz avalé.
980Par sor le pont sont anz alé ;
981S’ont trovee la sale overte,
982Qui de tiules estoit coverte.
983Par l’uis, qu’il ont trové overt,
984Antrent anz et voient covert
985.I. dois d’un tablier grant et lé ;
986Et sus estoient aporté
987Li mes et les chandoiles mises
988Es chandeliers totes esprises
989Et li henap d’argent doré
990Et dui pot, l’uns plains de moré
991Et li autres de fort vin blanc.
992Delez le dois, au chief d’un banc,
993Troverent .ii. bacins toz plains
994D’eve chaude a laver lor mains ;
995Et de l’autre part ont trovee
996Une toaille bien ovree,
997Bele et blanche, as mains essuier.
998Vaslet ne sergent n’escuier,
999N’ont trové leanz ne veü.
1000De son col oste son escu
1001Li chevaliers et si le pant
1002A un croc et sa lance prant
1003Et met sor un hantier an haut.
1004Tantost de son cheval jus saut
1005Et la dameisele del suen.
1006Au chevalier fu bel et buen
1007[31] Qant ele tant nel vost atendre
1008Que il li eidast a descendre.
1009Tantost qu’ele fu descendue,
1010Sanz demore et sanz atandue
1011Tresqu’a une chanbre s’an cort ;
1012.I. mantel d’escarlate cort
1013Li aporte, si l’an afuble.
1014La sale ne fu mie enuble,
1015Si luisoient ja les estoiles ;
1016Mes tant avoit leanz chandoiles
1017Tortices, grosses et ardanz,
1018Que la clartez estoit mout granz.
1019Qant cele li ot au col mis
1020Le mantel, si li dit : « Amis,
1021Veez ci l’aigue et la toaille ;
1022Nus ne la vos ofre ne baille,
1023Car ceanz fors moi ne veez.
1024Lavez vos mains, si asseez
1025Qant vos pleira et boen vos iert ;
1026L’ore et li mangiers le requiert,
1027Si con vos le poez veoir.
1028Car lavez, s’alez asseoir.
1029— Mout volantiers. » Et cil s’asiet,
1030Et cele lez lui, cui mout siet ;
1031Et mangierent ansanble et burent
1032Tant que del mangier lever durent.
1033Qant levé furent del mangier,
1034Dist la pucele au chevalier :
1035« Sire, alez vos la fors deduire,
1036Mes que il ne vos doie nuire,
1037Et seulemant tant i seroiz,
1038Se vos plest, que vos panseroiz
1039Que je porrai estre couchiee.
1040Ne vos enuit ne ne dessiee,
1041Que lors porroiz a tans venir
1042Se covant me volez tenir. »
1043Et cil respont : « Je vos tendrai
1044Vostre covant, si revandrai
1045Qant je cuiderai qu’il soit ore. »

Lorsqu'il lui eut accordé son désir et sa volonté, elle l'emmène jusqu’en une enceinte : il n’en était pas de plus belle jusqu’en Thessalie, car elle était close à la ronde de hauts murs et d’eau profonde, et là-dedans il n'y avait personne, hormis celui qu'elle attendait. Elle y avait fait bâtir pour sa demeure de belles chambres en nombre, et une salle grande et vaste. Chevauchant le long d'une rivière, ils arrivèrent au logis, et l'on avait, pour leur passage, abaissé un pont tournant. Ils passèrent le pont et trouvèrent ouverte la salle, couverte de tuiles. Par la porte qu'ils trouvent ouverte ils entrent, et voient une table dressée d'une nappe grande et large ; dessus, les plats étaient servis, les chandelles allumées dans les chandeliers, les hanaps d'argent doré, et deux pots, l'un plein de vin de mûre, l'autre d'un fort vin blanc. Près de la table, au bout d'un banc, ils trouvèrent deux bassins tout pleins d'eau chaude pour se laver les mains, et de l'autre côté une serviette finement ouvrée, belle et blanche, pour les essuyer. Mais de valet, de serviteur ni d'écuyer, ils n'en trouvèrent ni n'en virent là- dedans.

Le chevalier ôte l'écu de son cou et le pend à un croc ; il prend sa lance et la pose en haut sur un râtelier. Aussitôt il saute à bas de son cheval, et la demoiselle du sien. Il plut fort au chevalier qu'elle ne voulût pas même attendre son aide pour descendre. Sitôt à terre, elle court sans tarder jusqu'à une chambre, lui rapporte un court manteau d'écarlate et l'en revêt. La salle n'était pas plongée dans l'ombre, bien que les étoiles brillent déjà : il y avait là tant de torches, grosses et ardentes, que la clarté était très grande. Quand elle lui eut mis le manteau au cou, elle lui dit :

« Ami, voici l'eau et la serviette ; personne ne vous les offre ni ne vous les présente, car céans vous ne voyez que moi. Lavez vos mains et asseyez-vous quand il vous plaira : l'heure et le repas le demandent, comme vous pouvez le voir. Lavez donc, et allez vous asseoir.

— Très volontiers. »

Il s'assied, et elle près de lui, ce qui lui plaît fort ; ils mangèrent ensemble et burent, tant qu'il fallut se lever de table. Quand ils furent levés, la jeune fille dit au chevalier :

« Sire, allez vous distraire là dehors, si cela ne vous ennuie ; vous y resterez seulement, s'il vous plaît, le temps de penser que je pourrai être couchée. Que cela ne vous fâche ni ne vous déplaise, car alors vous pourrez venir à temps, si vous voulez me tenir votre promesse. »

Et lui répond : « Je vous tiendrai votre promesse, et je reviendrai quand je croirai qu'il en est l'heure. »

Le simulacre de viol vers 1046 à 1191

1046Lors s’an ist fors, et si demore
1047Une grant piece enmi la cort,
1048Tant qu’il estuet qu’il s’an retort,
1049Car covant tenir li covient.
1050Arriere an la sale revient,
1051Mes cele qui se fet s’amie
1052Ne trueve, qu’el n’i estoit mie.
1053Qant il ne la trueve ne voit,
1054Si dit : « An quel leu qu’ele soit
1055Je la querrai tant que je l’aie. »
1056Del querre plus ne se delaie
1057Por le covant que il li ot.
1058En une chanbre antre, si ot
1059An haut crier une pucele ;
1060Et ce estoit meïsmes cele
1061Avoec cui couchier se devoit.
1062Atant d’une autre chanbre voit
1063L’uis overt et vient cele part
1064Et voit tot enmi son esgart
1065C’uns chevaliers l’ot anversee,
1066Si la tenoit antraversee
1067Sor le lit, tote descoverte.
1068Cele, qui cuidoit estre certe
1069Que il li venist en aïe,
1070Crioit en haut : « Aïe ! aïe !
1071Chevaliers, tu qui es mes ostes,
1072Se de sor moi cestui ne m’ostes,
1073Il me honira, veant toi.
1074Ja te doiz tu couchier o moi,
1075Si con tu m’as acreanté.
1076Fera donc cist sa volenté
1077De moi, veant tes ialz, a force ?
1078Gentix chevaliers, car t’esforce,
1079Si me secor isnelemant. »
1080Cil voit que mout vileinnemant
1081Tenoit la dameisele cil
1082Descoverte jusqu’au nonbril ;
1083S’en a grant honte et mout l’en poise
1084Qant nu a nu a li adoise ;
1085Si n’en ert mie talentos,
1086Ne tant ne quant n’an ert jalos.
1087Mes a l’entree avoit portiers,
1088Trestoz armez, .ii. chevaliers
1089Qui espees nues tenoient ;
1090Aprés .iiii. sergent estoient,
1091Si tenoit chascuns une hache
1092Tel don l’en poïst une vache
1093Tranchier outre parmi l’eschine,
1094Tot autresi con la racine
1095D’un genoivre ou d’une geneste.
1096Li chevaliers a l’uis s’areste
1097Et dit : « Dex, que porrai ge feire ?
1098Meüz sui por si grant afeire
1099Con por la reïne Guenievre.
1100Ne doi mie avoir cuer de lievre
1101Qant por li sui an ceste queste.
1102Se Malvestiez son cuer me preste
1103Et je son comandemant faz,
1104N’ateindrai pas ce que je chaz ;
1105Honiz sui se je ci remaing.
1106Mout me vient or a grant desdaing
1107Qant j’ai parlé del remenoir,
1108Mout en ai le cuer triste et noir ;
1109Or en ai honte, or en ai duel
1110Tel que je morroie mon vuel,
1111Qant je ai tant demoré ci.
1112Ne ja Dex n’ait de moi merci
1113Se jel di mie por orguel
1114Et s’asez mialz morir ne vuel
1115A enor que a honte vivre.
1116Se la voie m’estoit delivre,
1117Quele enor i avroie gié
1118Se cil me donoient congié
1119De passer oltre sanz chalonge ?
1120Donc i passeroit, sanz mançonge,
1121Ausi li pires hom qui vive.
1122Et je oi que cest chestive
1123Me prie merci mout sovant
1124Et si m’apele de covant
1125Et mout vilmant le me reproche. »
1126Maintenant jusqu’a l’uis s’aproche
1127Et bote anz le col et la teste
1128Et garde amont par la fenestre,
1129Si voit les espees venir ;
1130Adonc se prist a retenir.
1131Li chevalier lor cos ne porent
1132Detenir, qu’esmeüz les orent ;
1133An terre les espees fierent
1134Si qu’anbedeus les peçoierent.
1135Qant eles furent peçoiees,
1136Moins en a les haches prisiees
1137Et moins les an crient et redote ;
1138Puis saute entr’ax et fiert del cote
1139.I. sergent et .i. autre aprés.
1140Les .ii. que il trova plus pres
1141Hurte des codes et des braz
1142Si qu’an.ii. les abat toz plaz ;
1143Et li tierz a a lui failli,
1144Et li quarz qui l’a asailli
1145Fiert si que lo mantel li tranche
1146Et la chemise, et la char blanche
1147Li ront anprés l’espaule tote
1148Si que li sans jus an degote.
1149Et cil qui rien ne se delaie
1150Ne se plaint mie de sa plaie,
1151Einz vet et fet ses pas plus emples
1152Tant qu’il aert parmi les temples
1153Celui qui esforçoit s’ostesse.
1154Randre li porra la promesse
1155Et son covant, einz qu’il s’an aut.
1156Volsist ou non, le dresce an haut,
1157Et cil qui a lui failli ot
1158Vient aprés lui, plus tost qu’il pot,
1159Et lieve son cop de rechief ;
1160Sel cuide bien parmi le chief,
1161Jusqu’as danz, de la hache fandre ;
1162Et cil qui bien s’an sot desfandre
1163Li tant le chevalier ancontre,
1164Et cil de la hache l’ancontre
1165La ou l’espaule au col se joint
1166Si que l’un de l’autre desjoint.
1167Et li chevaliers prant la hache,
1168Des poinz isnelemant li sache
1169Et leisse cel que il tenoit,
1170Car desfandre le covenoit,
1171Que li chevalier sus li vienent,
1172Et cil qui les .iii. haches tienent,
1173Si l’asaillent mout cruelmant ;
1174Et cil saut mout delivremant
1175Antre le lit et la paroi
1176Et dit : « Or ça, trestuit a moi !
1177Que s’or estiez .xx. et set,
1178Des que ge ai tant de recet,
1179Si avroiz vos bataille assez,
1180Ja n’en serai par vos lassez. »
1181Et la pucele qui l’esgarde
1182Dit : « Par mes ialz, vos n’avez garde
1183D’or en avant la ou ge soie. »
1184Tot maintenant arriere anvoie
1185Les chevaliers et les sergenz ;
1186Lors s’an vont tuit cil de laienz
1187Sanz arest et sanz contredit ;
1188Et la dameisele redit :
1189« Sire, bien m’avez desresniee
1190Ancontre tote ma mesniee.
1191Or an venez, je vos an main. »

Alors il sort, et s'attarde un long moment au milieu de la cour, jusqu'à ce qu'il lui faille rentrer, car il doit tenir sa promesse. Il revient dans la salle ; mais celle qui se prétend son amie, il ne la trouve pas : elle n'y était plus. Quand il ne la trouve ni ne la voit :

« Où qu'elle soit, dit-il, je la chercherai jusqu'à ce que je l'aie. »

Il se met en quête sans plus tarder, à cause de la promesse qu'il lui avait faite. Entrant dans une chambre, il entend crier à voix haute une jeune fille, et c'était celle-là même avec qui il devait coucher. Il voit alors ouverte la porte d'une autre chambre, vient de ce côté et voit, droit sous ses yeux, qu'un chevalier l'avait renversée et la tenait en travers du lit, jupes retroussées. Elle, sûre qu'il viendrait à son secours, criait à pleine voix :

« À l'aide ! à l'aide ! chevalier, toi qui es mon hôte ! Si tu ne me secours pas vite, il me déshonorera sous tes yeux ! C'est toi qui dois coucher avec moi, tu me l'as juré ! Celui-ci fera- t-il donc de moi sa volonté, de force, sous ton regard ? Gentil chevalier, ressaisis-toi, secours-moi sans tarder ! »

Il voit que l'autre tenait la demoiselle fort vilainement, découverte jusqu'au nombril, et il en a grande honte, et il lui pèse fort qu'on la touche ainsi, nu à nue ; non qu'il en conçût du désir, ni la moindre jalousie. Mais à l'entrée il y avait des portiers, tous en armes : deux chevaliers tenant l'épée nue, et derrière eux quatre hommes d'armes tenant chacun une hache, de celles dont on trancherait une vache en deux par l'échine, aussi net que la racine d'un genièvre ou d'un genêt.

Le chevalier s'arrête sur le seuil et dit :

« Dieu, que pourrai-je faire ? Je suis en route pour une si grande affaire, pour la reine Guenièvre ! Je ne dois pas avoir un cœur de lièvre, quand c'est pour elle que je suis en cette quête. Si Lâcheté me prête son cœur et si j'exécute son commandement, je n'atteindrai pas ce que je poursuis. Je suis honni si je reste ici. Quelle indignité, d'avoir seulement parlé de rester : j'en ai le cœur triste et noir. J'en ai honte, j'en ai une douleur telle que je voudrais mourir d'avoir tant tardé. Que Dieu n'ait jamais pitié de moi si je parle par orgueil, et si je ne préfère pas mourir avec honneur plutôt que vivre dans la honte. Et si la voie m'était libre, quel honneur y aurait-il, si ces gens me donnaient congé de passer sans contestation ? Alors y passerait, sans mentir, le pire homme qui vive. Et j'entends cette malheureuse qui me crie merci sans relâche, qui me rappelle ma promesse et me reproche vilainement mon retard. »

Aussitôt il s'approche de la porte, y engage le cou et la tête, lève les yeux vers les lames qui descendent, voit venir les épées et se rejette en arrière. Les chevaliers ne purent retenir leurs coups, lancés à toute volée : les épées frappent le sol et se brisent toutes deux. Quand elles furent brisées, il fit moins de cas des haches, les craignit et les redouta moins. Il bondit au milieu d'eux, frappe du coude un homme d'armes, puis un autre : les deux plus proches, il les heurte des coudes et des bras si bien qu'il les jette à plat tous deux ; le troisième le manque ; le quatrième l'assaille et le frappe : le coup lui tranche le manteau et la chemise, lui déchire la chair blanche de l'épaule, et le sang en dégoutte. Mais lui, sans s'attarder, sans se plaindre de sa plaie, allonge le pas, court et saisit aux tempes celui qui faisait violence à son hôtesse. Il pourra tenir sa promesse et sa parole avant de partir ! Bon gré mal gré, il le redresse de force. Cependant celui qui l'avait manqué revient sur lui au plus vite, lève de nouveau son coup et croit bien lui fendre le crâne jusqu'aux dents avec sa hache. Mais lui, qui savait bien se défendre, tend le chevalier qu'il tenait à la rencontre du coup ; et l'autre, de sa hache, l'atteint là où l'épaule se joint au cou, et les sépare l'une de l'autre. Le chevalier saisit la hache, l'arrache prestement des poings de l'autre, lâche celui qu'il tenait, car il lui fallait se défendre : les chevaliers fondent sur lui, et les trois qui tiennent encore leurs haches l'assaillent avec fureur. Lui saute lestement entre le lit et la paroi et leur crie :

« Allons, tous à moi ! Fussiez-vous vingt-sept, maintenant que j'ai ce retranchement, vous aurez de la bataille tant que vous voudrez : jamais vous ne me verrez lassé ! »

Et la jeune fille, qui le regarde, dit :

« Par mes yeux, vous n'avez plus rien à craindre, désormais, là où je serai. »

Sur-le-champ elle renvoie les chevaliers et les hommes d'armes, et tous quittent les lieux, sans délai ni réplique. Et la demoiselle reprend :

« Sire, vous m'avez bien défendue contre toute ma maisonnée. Venez maintenant, je vous emmène. »

Le lit partagé, le cœur ailleurs vers 1192 à 1280

1192An la sale an vont main a main,
1193Et celui mie n’abeli,
1194Qu’il se soffrist mout bien de li.
1195Un lit ot fet enmi la sale,
1196Don li drap n’erent mie sale,
1197Mes blanc et lé et delié.
1198N’estoit pas de fuerre esmié
1199La couche ne de coutes aspres.
1200.I. covertor de .ii. diaspres
1201Ot estandu desor la couche,
1202Et la dameisele s’i couche,
1203Mes n’oste mie sa chemise.
1204Et cil a mout grant poinne mise
1205Au deschaucier et desnuer,
1206D’angoisse le covint suer ;
1207Tote voies parmi l’angoisse
1208Covanz le vaint et si le froisse.
1209Donc est ce force ? Autant se vaut !
1210Par force covient que il s’aut
1211Couchier avoec la dameisele ;
1212Covanz l’en semont et apele.
1213Et il se couche tot a tret,
1214Mes sa chemise pas ne tret
1215Ne plus qu’ele ot la soe feite.
1216De tochier a li mout se gueite,
1217Einz s’an esloingne et gist anvers,
1218Ne ne dit mot ne c’uns convers
1219Cui li parlers est desfanduz
1220Qant an son lit gist estanduz ;
1221N’onques ne torne son esgart
1222Ne devers li ne d’autre part.
1223Bel sanblant feire ne li puet.
1224Por coi ? Car del cuer ne li muet,
1225Qu’aillors a mis del tot s’antante,
1226Mes ne pleist mie n’atalante
1227Quanqu’est bel et gent, a chascun.
1228Li chevaliers n’a cuer que un
1229Et cil n’est mie ancor a lui,
1230Einz est comandez a autrui
1231Si qu’il nel puet aillors prester.
1232Tot le fet en .i. leu ester
1233Amors, qui toz les cuers justise.
1234Toz ? Nel fet, fors cez qu’ele prise.
1235Et cil s’an redoit plus prisier
1236Cui ele daigne justisier.
1237Amors le cuer celui prisoit
1238Si que sor toz le justisoit
1239Et li donoit si grant orguel
1240Que de rien blasmer ne le vuel
1241S’il lait ce qu’Amors li desfant
1242Et la ou ele vialt antant.
1243La pucele voit bien et set
1244Que cil sa conpaignie het
1245Et volentiers s’an sofferroit
1246Ne ja plus ne li requerroit,
1247Qu’il ne quiert a li adeser,
1248Et dit : « S’il ne vos doit peser,
1249Sire, de ci me partirai.
1250En ma chanbre couchier m’irai
1251Et vos an seroiz plus a eise :
1252Ne cuit mie que mout vos pleise
1253Mes solaz ne ma conpaignie.
1254Nel tenez pas a vilenie
1255Se je vos di ce que je cuit.
1256Or vos reposez mes enuit,
1257Que vos m’avez randu si bien
1258Mon covant que nes une rien
1259Par droit ne vos puis demander.
1260Si vos voel a Deu comander ;
1261Si m’an irai. » Lors si se lieve ;
1262Au chevalier mie ne grieve,
1263Einz l’an leisse aler volentiers
1264Con cil qui est amis antiers
1265Autrui que li. Bien l’aparçoit
1266La dameisele et bien le voit ;
1267Si est an sa chanbre venue
1268Et si se couche tote nue,
1269Et lors a dit a li meïsmes :
1270« Des lores que je conui primes
1271[32] Chevalier, un seul n’an conui
1272Que je prisasse, fors cestui,
1273La tierce part d’un angevin ;
1274Car si con ge pans et devin,
1275Il vialt a si grant chose antendre
1276Qu’ainz chevaliers n’osa enprendre
1277Si perilleuse ne si grief ;
1278Et Dex doint qu’il an veigne a chief. »
1279Atant s’andormi et si jut
1280Tant que li jorz clers aparut.

Ils s'en vont dans la salle, la main dans la main ; mais à lui, cela ne plaisait guère : il se serait fort bien passé d'elle. Un lit était dressé au milieu de la salle, aux draps qui n'étaient pas salis, mais blancs, amples et fins. La couche n'était pas de paille hachée ni de dures courtepointes ; sur elle était étendue une couverture de deux étoffes de soie. La demoiselle s'y coucha, mais sans ôter sa chemise. Lui eut grand-peine à se déchausser et se dévêtir : l'angoisse le faisait suer ; mais au travers de l'angoisse, la promesse le domine et le brise. Est-ce donc contrainte ? Autant vaut : c'est par contrainte qu'il lui faut aller se coucher avec la demoiselle. La promesse le somme et le presse. Il se couche sans hâte, mais sans retirer sa chemise, pas plus qu'elle n'avait fait de la sienne. Il se garde bien de la toucher : il s'écarte d'elle et se couche sur le dos, sans dire mot, comme un convers à qui la parole est défendue quand il est étendu dans son lit. Pas une fois il ne tourne son regard vers elle, ni d'aucun côté. Il ne peut lui faire bon visage. Pourquoi ? Parce que le cœur n'y est pas : il a mis toute son attention ailleurs. Ce qui semble beau et charmant à tout le monde ne lui plaît ni ne le tente. Le chevalier n'a qu'un cœur, et ce cœur n'est plus à lui : il l'a confié à autrui, si bien qu'il ne peut le prêter ailleurs. Amour le fait demeurer tout entier en un seul lieu, Amour qui gouverne tous les cœurs. Tous ? Non pas : seulement ceux qu'elle prise. Et celui qu'elle daigne gouverner doit s'en priser davantage. Amour prisait tant le cœur de celui-ci qu'elle le gouvernait plus que tout autre, et lui donnait un si grand orgueil que je ne veux le blâmer en rien s'il refuse ce qu'Amour lui défend et tend tout entier là où Amour le veut.

La demoiselle voit bien que sa compagnie lui pèse ; elle s'en passerait volontiers, et ne lui réclamera rien de plus, puisqu'il ne cherche pas à la toucher.

« S'il ne doit pas vous en peser, sire, dit-elle, je partirai d'ici ; j'irai me coucher dans ma chambre, et vous en serez plus à l'aise. Je ne crois pas que mon plaisir ni ma compagnie vous plaisent beaucoup. Ne tenez pas pour discourtoisie ce que je vous dis là, c'est ce que je pense. Reposez-vous cette nuit : vous m'avez si bien rendu ma promesse que je n'ai plus le droit de rien vous réclamer. Je veux vous recommander à Dieu, et je m'en irai. »

Elle se lève alors. Au chevalier cela ne pèse guère : il la laisse aller volontiers, en homme qui est ami tout entier d'une autre. La demoiselle s'en aperçoit bien et le voit bien ; venue dans sa chambre, elle se couche toute nue et se dit à elle- même :

« Depuis l'heure où j'ai connu mon premier chevalier, je n'en ai pas connu un seul que j'estimasse, hormis celui-ci, le tiers d'un denier angevin. Car à ce que je pense et devine, il veut se vouer à une entreprise si grande que jamais chevalier n'osa en tenter d'aussi périlleuse ni d'aussi rude. Dieu lui donne d'en venir à bout ! »

Alors elle s'endormit, et resta couchée jusqu'à l'apparition du jour clair.

Notes (3)
  • v. 1219 convers. « Sans dire mot, comme un convers à qui la parole est défendue » : le frère convers, religieux non clerc voué aux tâches manuelles, est astreint au silence dans certains ordres. La comparaison monastique, appliquée à un homme couché près d'une femme nue, est d'une ironie parfaitement consciente
  • v. 1232-1234 Amors, qui toz les cuers justise. Justisier, c'est exercer sa juridiction : Amour est un seigneur justicier qui « tient » les cœurs comme un fief. Nous traduisons « Amour qui gouverne tous les cœurs » pour garder l'idée de juridiction ; « régir » eût été possible. La restriction qui suit (« Tous ? Non pas : seulement ceux qu'elle prise ») fait de l'amour une élection, non une loi commune : aristocratisme amoureux caractéristique de la fine amor*.
  • v. 1273 la tierce part d'un angevin. Le denier angevin est une petite monnaie ; n'estimer les autres chevaliers que « le tiers d'un denier angevin » est une hyperbole de dépréciation courante. La demoiselle évalue en monnaie : le lexique économique traverse tout le roman, jusqu'à la « dette » finale (v. 6885 sqq.)

Le départ et la coutume de Logres vers 1281 à 1343

1281Tot maintenant que l’aube crieve,
1282Isnelemant et tost se lieve.
1283Et li chevaliers si resvoille,
1284Si s’atorne et si s’aparoille
1285Et s’arme, que nelui n’atant.
1286La dameisele vient atant,
1287Si voit qu’il est ja atornez.
1288« Boens jorz vos soit hui ajornez »,
1289Fet ele, quant ele le voit.
1290— Et vos, dameisele, si soit »,
1291Fet li chevaliers d’autre part.
1292Et cil dit que mout li est tart
1293Qu’an li ait son cheval fors tret.
1294La pucele amener li fet
1295Et dit : « Sire, je m’an iroie
1296O vos grant piece an ceste voie,
1297Se vos mener m’an osiez
1298Et conduire m’i deviez
1299Par les us et par les costumes
1300Qui furent ainz que nos ne fumes
1301El rëaume de Logres mises. »
1302Les costumes et les franchises
1303Estoient tex, a cel termine,
1304Que dameisele ne meschine,
1305Se chevaliers la trovast sole,
1306Ne plus qu’il se tranchast la gole
1307Ne feïst se tote enor non,
1308S’estre volsist de boen renon ;
1309Et, s’il l’esforçast, a toz jorz
1310An fust honiz an totes corz.
1311Mes, se ele conduit eüst,
1312Uns autres, se tant li pleüst
1313Qu’a celui bataille an feïst
1314Et par armes la conqueïst,
1315Sa volenté an poïst faire
1316Sanz honte et sanz blasme retraire.
1317Por ce la pucele li dist
1318Que, se il l’osast ne volsist
1319Par ceste costume conduire
1320Que autres ne li poïst nuire,
1321Qu’ele s’an alast avoec lui.
1322Et cil li dit : « Ja nus enui
1323Ne vos fera, ce vos otroi,
1324Que premiers ne le face moi.
1325— Dons i voel ge, fet ele, aler. »
1326Son palefroi fet anseler,
1327Tost fu ses comandemanz fez ;
1328Li palefroiz li fu fors trez
1329Et li chevax au chevalier.
1330Andui montent sanz escuier,
1331Si s’an vont mout grant aleüre.
1332Cele l’aresne et il n’a cure
1333De quanque ele l’aparole,
1334Einçois refuse sa parole :
1335Pansers li plest, parlers li grieve.
1336Amors mout sovant li escrieve
1337La plaie que feite li a ;
1338Onques anplastre n’i lia
1339Por garison ne por santé,
1340Qu’il n’a talant ne volanté
1341D’emplastre querre ne de mire,
1342Se sa plaie ne li anpire,
1343Mes celi queroit volantiers.

Sitôt que l'aube point, vite et tôt elle se lève. Le chevalier s'éveille de même, s'apprête, s'équipe et s'arme sans attendre personne. La demoiselle arrive alors et le voit déjà équipé.

« Bonne journée vous soit donnée, fait-elle en le voyant.

— Et à vous de même, demoiselle », fait le chevalier, ajoutant qu'il lui tarde qu'on lui ait sorti son cheval.

La jeune fille le lui fait amener et dit :

« Sire, je m'en irais avec vous, un bon bout de cette route, si vous osiez m'emmener et me conduire selon les us et les coutumes qui furent établis, bien avant nous, au royaume de Logres. »

Les coutumes et les franchises étaient telles, en ce temps-là, qu'un chevalier trouvant seule une demoiselle ou une jeune fille se fût plutôt tranché la gorge que de lui manquer d'honneur, s'il tenait à son renom ; et s'il lui faisait violence, il en était honni à jamais dans toutes les cours. Mais si elle était conduite par un autre, et qu'il plût au chevalier de livrer bataille à ce défenseur et de la conquérir par les armes, alors il pouvait faire d'elle sa volonté sans honte et sans blâme. C'est pourquoi la jeune fille lui dit que, s'il l'osait et le voulait, il la conduirait selon cette coutume, en sorte que nul autre ne pût lui nuire, et qu'elle s'en allât avec lui. Et il lui dit :

« Nul ne vous fera jamais tort, je vous le garantis, qu'il ne

me l'ait fait d'abord.

— Alors, dit-elle, je veux y aller. »

Elle fait seller son palefroi ; son ordre fut vite exécuté : le palefroi lui fut amené, et au chevalier son cheval. Tous deux montent, sans écuyer, et s'en vont à vive allure. Elle lui parle, mais il n'a cure de tout ce qu'elle lui dit, et repousse sa parole : penser lui plaît, parler lui pèse. Sa plaie ne lui fait ni envie ni volonté de chercher emplâtre ni médecin, tant qu'elle n'empire pas ; mais celle à qui il pense, il la chercherait volontiers...

Notes (1)
  • v. 1302 sqq. les coutumes de Logres. Exposé en forme de digression juridique : la demoiselle escortée est inviolable, mais qui vainc l'escorte peut « faire d'elle sa volonté sans honte ». Cette « coutume » est une fiction narrative (aucun droit réel ne la connaît), mais elle est exposée avec le sérieux d'un coutumier : Chrétien juriste d'un monde inventé. Logres, du gallois Lloegr, désigne l'Angleterre arthurienne.

Le peigne de la reine vers 1344 à 1419

1344Tant tindrent voies et santiers,
1345Si con li droiz chemins les mainne,
1346Que il voient une fontainne.
1347La fontainne est enmi uns prez
1348Et s’avoit un perron delez.
1349Sor le perron qui ert iqui
1350Avoit oblié ne sai qui
1351.I. peigne d’ivoire doré.
1352Onques des le tens Ysoré
1353Ne vit si bel sages ne fos.
1354Es danz del peigne ot des chevos
1355Celi qui s’an estoit paigniee
1356Remés bien demie poigniee.
1357Qant la dameisele parçoit
1358La fontainne et le perron voit,
1359Se ne volt pas que cil la voie,
1360Einz se mist en une autre voie.
1361Et cil qui se delite et pest
1362De son panser qui mout li plest
1363Ne s’aparçoit mie si tost
1364Que ele fors sa voie l’ost ;
1365Mes quant il s’est aparceüz,
1366Si crient qu’il ne soit deceüz,
1367Qu’il cuide que ele ganchisse
1368Et que fors de son chemin isse
1369Por eschiver aucun peril.
1370« Ostez, dameisele, fet il ;
1371N’alez pas bien ; venez deça :
1372Onques, ce cuit, ne s’adreça
1373Qui fors de cest chemin issi.
1374— Sire, nos irons mialz par ci,
1375Fet la pucele, bien le sai. »
1376Et cil li respont : « Je ne sai,
1377Dameisele, que vos pansez ;
1378Mes ce poez veoir asez
1379Que c’est li droiz chemins batuz.
1380Des que ge m’i sui anbatuz,
1381Je ne tornerai autre san,
1382Mes, s’il vos plest, venez vos an,
1383Que g’irai ceste voie adés. »
1384Lors s’an vont tant qu’il vienent pres
1385Del perron et voient le peigne.
1386« Onques certes, don moi soveigne,
1387Fet li chevaliers, mes ne vi
1388Tant bel peigne con je voi ci.
1389— Donez le moi, fet la pucele.
1390— Volentiers, dit il, dameisele. »
1391Et lors s’abeisse et si le prant.
1392Qant il le tint, mout longuemant
1393L’esgarde et les chevox remire,
1394Et cele an comança a rire.
1395Et quant il la voit, se li prie,
1396Por qu’ele a ris, qu’ele li die ;
1397Et cele dit : « Teisiez vos an ;
1398Ne vos an dirai rien oan.
1399— Por coi ? fet il. — Car je n’ai cure. »
1400Et quant cil l’ot, si li conjure
1401Come cil qui ne cuidoit mie
1402Qu’amie ami, n’amis amie
1403Doient parjurer a nul fuer :
1404« Se vos rien nule amez de cuer,
1405Dameisele, de par celi
1406Vos conjur et requier et pri
1407Que vos plus ne le me celez.
1408— Trop a certes m’an apelez,
1409Fet ele, si le vos dirai,
1410De rien nule n’an mantirai :
1411Cist peignes, se j’onques soi rien,
1412Fu la reïne, jel sai bien ;
1413Et d’une chose me creez
1414Que les chevox que vos veez,
1415Si biax, si clers et si luisanz,
1416Qui sont remés antre les danz,
1417Que del chief la reïne furent,
1418Onques en autre pré ne crurent. »
1419Et li chevaliers dit : « Par foi,

Ils suivirent tant voies et sentiers, par où le droit chemin les mène, qu'ils arrivent près d'une fontaine. La fontaine est au milieu d'un pré, avec un perron à côté. Sur le perron qui était là, je ne sais qui avait oublié un peigne d'ivoire doré. Jamais, depuis le temps du géant Ysoré, ni sage ni fou n'en vit d'aussi beau. Entre les dents du peigne, celle qui s'en était peignée avait laissé de ses cheveux, une bonne demi- poignée.

Quand la demoiselle aperçoit la fontaine et voit le perron, elle ne veut pas que lui les voie, et s'engage sur un autre chemin. Et lui, qui se délecte et se nourrit de sa pensée, qui lui plaît tant, ne s'aperçoit pas tout de suite qu'elle l'écarte de sa route ; mais quand il s'en est aperçu, il craint d'être joué : il croit qu'elle fait un détour et quitte le chemin pour esquiver quelque péril.

« Halte, demoiselle, fait-il, vous n'allez pas bien : venez par ici. Jamais, je crois, ne prit la bonne direction qui sortit de ce chemin.

— Sire, nous irons mieux par ici, fait la jeune fille, je le sais bien. »

Et lui répond : « Je ne sais, demoiselle, ce que vous pensez ; mais vous pouvez bien voir que c'est ici le droit chemin battu. Puisque je m'y suis engagé, je ne tournerai pas d'un autre côté ; s'il vous plaît, venez-vous-en, car je suivrai cette voie sans changer. »

Ils avancent alors jusqu'à ce qu'ils viennent près du perron, et voient le peigne.

« Jamais certes, d'aussi loin qu'il m'en souvienne, fait le chevalier, je ne vis d'aussi beau peigne que celui-ci.

— Donnez-le-moi, fait la jeune fille.

— Volontiers, demoiselle », dit-il.

Alors il se baisse et le prend. Quand il le tint, longuement il le regarde et contemple les cheveux ; et elle se mit à rire. Quand il la voit rire, il la prie de lui dire pourquoi elle a ri. Et elle dit : « Taisez-vous : je ne vous en dirai rien de sitôt. — Pourquoi ? fait-il. — Parce que je n'en ai nulle envie. » Quand il l'entend, il la conjure, en homme qui ne croit pas qu'amie envers ami, ni ami envers amie, doivent se parjurer à aucun prix :

« Si vous aimez quelque chose de tout votre cœur, demoiselle, par cet objet de votre amour, je vous conjure, vous requiers et vous prie de ne plus me le cacher.

— Vous m'en adjurez trop sérieusement, fait-elle, aussi vais- je vous le dire, sans mentir en rien. Ce peigne, si jamais j'ai su quelque chose, fut à la reine, j'en suis sûre. Et croyez-moi sur un point : les cheveux que vous voyez, si beaux, si clairs, si lumineux, restés entre les dents, sont venus de la tête de la reine : jamais ils ne poussèrent en autre pré. »

Et le chevalier dit : « Par ma foi... »

Notes (2)
  • v. 1352 des le tens Ysoré. Ysoré est un géant sarrasin des chansons de geste (cycle de Guillaume) : la formule « depuis le temps d'Ysoré » vaut « de mémoire d'homme ». Nous explicitons « le géant Ysoré », l'allusion étant morte pour le lecteur moderne
  • v. 1382 sqq. le peigne au perron. Le peigne d'ivoire oublié près d'une fontaine, avec les cheveux de la dame, croise deux motifs : l'objet-relais de la femme absente et le perron de fontaine, seuil habituel du merveilleux. Ici, aucun prodige : le merveilleux du roman est intérieur, c'est la pâmoison de l'amant.

La pâmoison vers 1420 à 1456

1420Assez sont reïnes et roi ;
1421Mes de la quel volez vos dire ? »
1422Et cele dit : « Par ma foi, sire,
1423De la fame le roi Artu. »
1424Qant cil l’ot, n’a tant de vertu
1425Que tot nel coveigne ploier ;
1426Par force l’estut apoier
1427Devant a l’arçon de la sele.
1428Et quant ce vit la dameisele,
1429Si s’an mervoille et esbaïst,
1430Qu’ele cuida que il cheïst ;
1431S’ele ot peor, ne l’en blasmez,
1432Qu’ele cuida qu’il fust pasmez.
1433Si ert il, autant se valoit,
1434Mout po de chose s’an failloit,
1435Qu’il avoit au cuer tel dolor
1436Que la parole et la color
1437Ot une grant piece perdue.
1438Et la pucele est descendue
1439Et si cort quanqu’ele pot corre
1440Por lui retenir et secorre,
1441Qu’ele ne le volsist veoir,
1442Por rien nule, a terre cheoir.
1443Qant il la vit, s’en ot vergoigne,
1444Si li a dit : « Por quel besoigne
1445Venistes vos ci devant moi ? »
1446Ne cuidiez pas que le porcoi
1447La dameisele l’an conoisse,
1448Qu’il an eüst honte et angoisse,
1449Et si li grevast et neüst
1450Se le voir l’en reconeüst.
1451Si s’est de voir dire gueitiee,
1452Einz dit come bien afeitiee :
1453« Sire, je ving cest peigne querre,
1454Por ce sui descendue a terre,
1455Que de l’avoir oi tel espans,
1456Ja nel cuidai tenir a tans. »

« ... des reines et des rois, il y en a bien assez : de laquelle voulez-vous parler ?

— Par ma foi, sire, dit-elle, de la femme du roi Arthur. »

Quand il l'entend, il n'a plus la force de s'empêcher de fléchir en avant : il lui fallut par force s'appuyer sur l'arçon de la selle. À cette vue, la demoiselle s'étonne et s'effraie : elle crut qu'il allait tomber. Si elle eut peur, ne l'en blâmez pas : elle le crut évanoui. Et il l'était, autant vaut dire, il s'en fallait de bien peu, car il avait au cœur une telle douleur que la parole et la couleur lui manquèrent un long moment. La demoiselle a mis pied à terre et court aussi vite qu'elle peut pour le retenir et le secourir : pour rien au monde elle n'aurait voulu le voir tomber à terre. Quand il la vit, il en eut honte et lui dit :

« Pour quel besoin êtes-vous venue là, devant moi ? »

Ne croyez pas que la demoiselle lui en avoue la raison : il en aurait eu honte et angoisse, cela l'aurait accablé et blessé, si elle lui avait avoué la vérité. Elle s'est bien gardée de la dire, et répond avec beaucoup de tact :

« Sire, je suis venue chercher ce peigne, c'est pour cela que je suis descendue à terre : j'avais un tel désir de l'avoir qu'il me tardait de le tenir. »

Notes (1)
  • v. 1424-1435 la pâmoison. Défaillance codifiée de l'amant à la seule mention de l'aimée ; le narrateur l'euphémise avec humour (« il l'était, autant vaut dire »). Le corps dit la vérité que la parole tait : sémiotique amoureuse promise à une immense fortune romanesque.

La relique vers 1457 à 1499

1457Et cil, qui vialt que le peigne ait,
1458Li done et les chevox an trait
1459Si soef que nul n’an deront.
1460Ja mes oel d’ome ne verront
1461Nule chose tant enorer,
1462Qu’il les comance a aorer
1463Et bien .c.m. foiz les toche
1464Et a ses ialz et a sa boche
1465Et a son front et a sa face ;
1466N’est joie nule qu’il n’an face,
1467Mout s’an fet liez, mout s’an fet riche ;
1468An son soing, pres del cuer, les fiche
1469Entre sa chemise et sa char.
1470N’en preïst pas chargié un char
1471D’esmeraudes ne d’escharboncles ;
1472Ne cuidoit mie que reoncles
1473Ne autres max ja mes le praigne ;
1474Diamargareton desdaigne
1475Et pleüriche et tiriasque,
1476Neïs saint Martin et saint Jasque ;
1477Car an ces chevox tant se fie
1478Qu’il n’a mestier de lor aïe.
1479Mes quel estoient li chevol ?
1480Et por mançongier et por fol
1481M’an tanra l’en, se voir an di :
1482Qant la foire iert plainne au Lendi
1483Et il i avra plus avoir,
1484Nel volsist mie tot avoir
1485Li chevaliers, c’est voirs provez,
1486Si n’eüst ces chevox trovez.
1487Et, se le voir m’an requerez,
1488Ors .c.m. foiz esmerez
1489Et puis autantes foiz recuiz
1490Fust plus oscurs que n’est la nuiz
1491Contre le plus bel jor d’esté
1492Qui ait an tot cest an esté,
1493Qui l’or et les chevols veïst
1494Si que l’un lez l’autre meïst.
1495Et que feroie ge lonc conte ?
1496La pucele mout tost remonte
1497Atot le peigne qu’ele an porte ;
1498Et cil se delite et deporte
1499Es chevox qu’il a en son saing.

Et lui, qui veut bien qu'elle ait le peigne, le lui donne, après en avoir retiré les cheveux, si doucement qu'il n'en rompt aucun. Jamais yeux d'homme ne verront chose entourée de tant d'honneurs : il commence à les adorer, et bien cent mille fois les porte à ses yeux, à sa bouche, à son front, à son visage. Il n'est joie qu'il n'en fasse : il s'en fait heureux, il s'en fait riche. Il les place dans son sein, près du cœur, entre sa chemise et sa chair. Il n'aurait pas préféré un char chargé d'émeraudes et d'escarboucles ; il ne croyait plus qu'un abcès ni aucun autre mal pût jamais l'atteindre ; il dédaigne l'électuaire aux perles, le remède contre la pleurésie, la thériaque même, et jusqu'à saint Martin et saint Jacques : tant il se fie à ces cheveux, il n'a besoin d'aucun autre secours.

Mais on me tiendrait pour menteur et pour fou, si je disais le vrai : quand la foire du Lendit battra son plein, avec toutes ses richesses assemblées, le chevalier n'en voudrait pas la totalité, c'est vérité prouvée, en échange de ces cheveux qu'il a trouvés. Et si vous me pressez de dire vrai : de l'or affiné cent mille fois, et recuit autant de fois encore, paraîtrait plus obscur que la nuit comparée au plus beau jour d'été de toute l'année, à qui verrait l'or et les cheveux posés l'un près de l'autre. Mais pourquoi ferais-je un long conte ? La jeune fille remonte bien vite, emportant le peigne ; et lui se délecte et se réjouit des cheveux qu'il a sur son sein.

Notes (3)
  • v. 1460 sqq. l'adoration des cheveux. Aorer, cent mille attouchements, les cheveux « entre chemise et chair » : la scène transpose méthodiquement le culte des reliques. La gradation qui suit congédie les remèdes puis les saints guérisseurs : le blasphème est frôlé de façon si appuyée qu'on y a vu tantôt l'exaltation mystique de la fine amor, tantôt sa satire discrète. Les deux lectures se soutiennent.
  • v. 1474-1475 diamargareton... tiriasque. Termes d'apothicaire : le diamargariton est l'électuaire aux perles des antidotaires, la tiriasque la thériaque ; pleüriche désigne un remède mal identifié, sans doute le pliris* des mêmes recueils, que nous rendons, faute de mieux, par « le remède contre la pleurésie ». L'étalage pharmaceutique authentifie plaisamment le miracle amoureux.
  • v. 1482 la foire du Lendit. Grande foire de Saint-Denis, en juin, l'une des plus riches de France : référence de réalité économique contemporaine, rare chez Chrétien, qui donne son prix à l'hyperbole (toutes les richesses du Lendit contre une demi-poignée de cheveux).

Le prétendant orgueilleux vers 1500 à 1592

1500Une forest aprés le plaing
1501Truevent et vont par une adresce
1502Tant que la voie lor estresce ;
1503S’estut l’un aprés l’autre aler,
1504Qu’an n’i poïst mie mener
1505.II. chevax por rien coste a coste.
1506La pucele devant son oste
1507S’an vet mout tost la voie droite.
1508La ou la voie ert plus estroite,
1509Voient .i. chevalier venant.
1510La dameisele maintenant,
1511De si loing com ele le vit,
1512L’a coneü et si a dit :
1513« Sire chevaliers, veez vos
1514Celui qui vient ancontre vos
1515Toz armez et prez de bataille ?
1516Il m’an cuide mener sanz faille
1517Avoec lui sanz nule desfanse.
1518Ce sai ge bien que il le panse,
1519Qu’il m’ainme, et ne fet pas que sages ;
1520Et par lui et par ses messages
1521M’a proiee, mout a lonc tans,
1522Mes m’amors li est an desfans,
1523Que por rien amer nel porroie.
1524Si m’aïst Dex, einz me morroie
1525Que je l’amasse an nul androit !
1526Je sai bien qu’il a or androit
1527Si grant joie et tant se delite
1528Con s’il m’avoit ja tote quite ;
1529Mes or verrai que vos feroiz.
1530Or i parra se preuz seroiz ;
1531Or le verrai, or i parra
1532Se vostre conduiz me garra.
1533Se vos me poez garantir,
1534Donques dirai ge sanz mantir
1535Que preuz estes et mout valez. »
1536[33] Et il li dit : « Alez, alez ! »
1537Et ceste parole autant vaut
1538Con se il deïst : « Po m’an chaut,
1539Que por neant vos esmaiez,
1540De chose que dite m’aiez. »
1541Queque il vont ensi parlant,
1542Ne vint mie cele part lant
1543Li chevaliers qui venoit seus,
1544Les grans galoz ancontre aus deus.
1545Et por ce li plest a haster
1546Qu’il ne cuide mie gaster,
1547Et por boens eürez se clainme
1548Qant la rien voit que il plus ainme.
1549Tot maintenant que il l’aproche,
1550De cuer la salue et de boche
1551Et dit : « La riens que je plus vuel,
1552Don moins ai joie et plus me duel,
1553Soit bien veignanz, don qu’ele veingne ! »
1554N’est mie droiz que cele teingne
1555Vers lui sa parole si chiere
1556Que ele ne li rande arriere,
1557Au moins de boche, son salu.
1558Mout a au chevalier valu
1559Qant la pucele le salue,
1560Qui sa boche pas n’en palue
1561Ne ne li a neant costé.
1562Et s’il eüst tres bien josté
1563Cele ore a un tornoiemant,
1564Ne s’an prisast il mie tant
1565Ne ne cuidast avoir conquis
1566Ne tant d’enor ne tant de pris.
1567Por ce que mialz s’an ainme et prise
1568L’a par la resne del frain prise
1569Et dit : « Or vos an manrai gié ;
1570Mout ai hui bien et droit nagié,
1571Qu’a mout boen port sui arivez.
1572Or sui ge toz descheitivez :
1573De peril sui venuz a port,
1574De grant enui a grant deport,
1575De grant dolor a grant santé ;
1576Or ai tote ma volanté
1577Qant an tel meniere vos truis
1578Qu’avoec moi mener vos an puis
1579Or androit, que n’i avrai honte. »
1580Et cele dit : « Rien ne vos monte,
1581Que cist chevaliers me conduit.
1582— Certes, ci a malvés conduit,
1583Fet il, qu’adés vos en maing gié.
1584.I. mui de sel avroit mangié
1585Cist chevaliers, si con je croi,
1586Einçois qu’il vos desraist vers moi ;
1587Ne cuit c’onques home veïsse
1588Vers cui je ne vos conqueïsse ;
1589Et quant je vos truis an eise,
1590Mes que bien li poist et despleise,
1591Vos an manrai, veant ses ialz,
1592Et s’an face trestot son mialz. »

Après la plaine, ils trouvent une forêt et suivent une sente, tant que la voie se resserre : il fallut aller l'un derrière l'autre, car on n'y pouvait mener deux chevaux de front pour rien au monde. La jeune fille s'en va bon train devant son hôte, par le droit chemin. Là où la voie était la plus étroite, ils voient venir un chevalier. Elle, du plus loin qu'elle le vit, le reconnut et dit :

« Voyez-vous celui qui vient à notre rencontre, tout armé et prêt à la bataille ? Il compte bien m'emmener avec lui sans rencontrer de défense ; je sais bien que c'est là sa pensée, car il m'aime, l'insensé, et depuis longtemps, en personne et par ses messagers, il me presse de ses prières. Mais mon amour lui est refusé : pour rien au monde je ne pourrais l'aimer. Dieu m'assiste, je mourrais plutôt que de l'aimer jamais ! Je sais bien qu'à cette heure il éprouve une joie aussi grande que s'il m'avait déjà toute conquise. Mais je vais voir maintenant ce que vous ferez ! On va voir si vous êtes preux, on va le voir, on va voir si votre conduite me protège. Si vous savez me garantir, alors je dirai sans mentir que vous êtes preux et de grande valeur. »

Et il lui dit : « Allez, allez ! », parole qui en vaut une autre : c'est comme s'il disait : « Peu m'importe ; c'est pour rien que vous vous alarmez de ce que vous m'avez dit. »

Tandis qu'ils parlent ainsi, le chevalier qui venait seul ne vint pas lentement de leur côté : il fondait sur eux deux au grand galop. Et il lui plaît de se hâter, parce qu'il ne croit pas perdre sa peine, et il s'estime chanceux de voir la créature qu'il aime le plus. Dès qu'il l'approche, il la salue du cœur et de la bouche :

« Que l'être que je désire le plus, dont j'ai le moins de joie et le plus de douleur, soit le bienvenu, d'où qu'il vienne ! »

Il ne serait pas juste qu'elle fût avare de sa parole au point de ne pas lui rendre, des lèvres au moins, son salut. Le salut de la jeune fille vaut beaucoup au chevalier, bien qu'il ne lui coûte rien et ne lui souille pas la bouche. Et eût-il, à cette heure, jouté avec les honneurs dans un tournoi, il ne s'en serait pas tant estimé, il n'aurait pas cru conquérir autant de gloire et de renom. Comme il s'en aime et s'en prise davantage, il la saisit par la rêne du frein et dit :

« Maintenant je vous emmène ! J'ai aujourd'hui navigué droit et bien, me voici arrivé à très bon port. Me voilà délivré de tous mes maux : après le péril, le port ; après la grande peine, la grande fête ; après la grande douleur, la pleine santé. J'ai maintenant tout ce que je veux, puisque je vous trouve en telle occasion que je puis vous emmener avec moi, sur l'heure, sans encourir de honte. »

Et elle dit : « Cela ne vous avance en rien : je suis sous la conduite de ce chevalier, et, je le crois bien, il faudra me disputer à lui avant de m'arracher à sa garde. Je ne crois pas avoir jamais vu d'homme contre qui il ne saurait me conquérir. Et puisque je vous trouve ici à mon aise, dût-il lui en peser et lui déplaire, je vous emmènerai sous ses yeux, et qu'il fasse de son mieux ! »

Le père et le fils vers 1593 à 1699

1593Li autres de rien ne s’aïre
1594De tot l’orguel qu’il li ot dire,
1595Mes sanz ranpone et sanz vantance
1596A chalongier la li comance
1597Et dist : « Sire, ne vos hastez
1598Ne voz paroles ne gastez,
1599Mes parlez .i. po par mesure.
1600Ja ne vos iert vostre droiture
1601Tolue, quant vos l’i avroiz.
1602Par mon conduit, bien le savroiz,
1603Est ci la pucele venue ;
1604Lessiez la, trop l’avez tenue,
1605Qu’ancor n’a ele de vos garde. »
1606Et cil otroie que an l’arde
1607S’il ne l’an mainne maugré suen.
1608Cil dit : « Ce ne seroit pas buen,
1609Se mener la vos an lessoie ;
1610Sachiez, einçois m’en conbatroie.
1611Mes, se nos bien nos voliens
1612Conbatre, nos ne porriens
1613An cest chemin por nule painne ;
1614Mes alons desqu’a voie plainne
1615Ou jusqu’a pree ou jusqu’a lande. »
1616Cil dit que ja mialz ne demande
1617Et dit : « Certes bien m’i acort :
1618De ce n’avez vos mie tort,
1619Que cist chemins est trop estroiz.
1620Ja iert mes chevax si destroiz,
1621Einçois que ge torner le puisse,
1622Que je crien qu’il se brit la cuisse. »
1623Lors se torne a mout grant destresce,
1624Mes son cheval mie ne blesce
1625Ne de rien n’i est anpiriez,
1626Et dit : « Certes mout sui iriez,
1627Qant antre_ancontré ne nos somes
1628An place lee et devant homes,
1629Que bel me fust que l’en veïst
1630Li quex de nos mialz le feïst.
1631Mes or venez, se l’irons querre ;
1632Nos troverons pres de ci terre
1633Tote delivre et grant et lee. »
1634Lors s’an vont jusqu’a une pree ;
1635An cele pree avoit puceles
1636Et chevaliers et dameiseles
1637Qui jooient a plusors jeus,
1638Por ce que biax estoit li leus.
1639Ne jooient pas tuit a gas,
1640Mes as tables et as eschas,
1641Li un as dez, li autre au san,
1642A la mine i rejooit l’an.
1643A ces jeus li plusor jooient ;
1644Li autre, qui iluec estoient,
1645Redemenoient lor anfances,
1646Baules et queroles et dances,
1647Et chantent et tunbent et saillent
1648Et au luitier se retravaillent.
1649Uns chevaliers auques d’ahé
1650Estoit de l’autre part del pré
1651Sor .i. cheval d’Espaigne sor,
1652S’avoit lorain et sele d’or,
1653Et s’estoit de chienes meslez.
1654Une main a l’un de ses lez
1655Avoit par contenance mise ;
1656Por le bel tans ert an chemise,
1657S’esgardoit les geus et les baules ;
1658Un mantel ot par ses espaules
1659D’escarlate et de veir antier.
1660De l’autre part, lez un santier,
1661En avoit jusqu’a .xxiij.
1662Armez, sor boens chevax irois.
1663Tantost con li troi lor sorvienent,
1664Tuit de joie feire se tienent
1665Et crïent tuit parmi les prez :
1666« Veez le chevalier, veez,
1667Qui fu menez sor la charrete !
1668N’i ait mes nul qui s’antremete
1669De joer tant con il i ert ;
1670Dahez ait qui joer i quiert
1671Et dahez ait qui daingnera
1672Joer tant con il i sera. »
1673Et antretant ez vos venu
1674Le fil au chevalier chenu,
1675Celui qui la pucele amoit
1676Et por soe ja la tenoit ;
1677Si dist : « Sire, mout ai grant joie,
1678Et qui le vialt oïr si l’oie,
1679Que Dex m’a la chose donee
1680Que j’ai toz jorz plus desirree ;
1681N’il ne m’aüst pas tant doné
1682S’il m’eüst fet roi coroné,
1683Ne si boen gré ne l’en seüsse
1684Ne tant gahaignié n’i eüsse,
1685Car cist gaainz est biax et buens.
1686— Ne sai encor se il est tuens »,
1687Fet li chevaliers a son fil.
1688Tot maintenant li respont cil :
1689« Nel savez ? Nel veez vos donques ?
1690Por Deu, sire, n’an dotez onques,
1691Qant vos veez que je la tieng.
1692An cele forest don je vieng
1693L’ancontrai ore ou el venoit.
1694Je cuit que Dex la m’amenoit,
1695Si l’ai prise come la moie.
1696— Ne sai ancor se cil l’otroie
1697Que je voi venir aprés toi ;
1698Chalongier la te vient, ce croi. »
1699Antre ces diz et ces paroles

L'autre ne s'emporte en rien de tout l'orgueil qu'il entend, mais, sans raillerie et sans vantardise, il se met à la lui disputer :

« Sire, ne vous hâtez pas, ne gaspillez pas vos paroles, parlez avec un peu de mesure. Votre droit ne vous sera pas ôté, quand vous l'aurez établi. C'est sous ma conduite, sachez-le bien, que la jeune fille est venue ici. Laissez-la : vous l'avez trop retenue, et elle n'a encore rien à craindre de vous. »

L'autre consent qu'on le brûle vif s'il ne l'emmène malgré lui. Et lui :

« Ce ne serait pas bien, de vous laisser l'emmener ; sachez-le, je me battrais plutôt. Mais si nous voulons vraiment nous battre, nous ne le pourrions sur ce chemin, quelque peine que nous y prenions. Allons plutôt jusqu'à une voie découverte, jusqu'à un pré ou une lande. »

L'autre dit qu'il ne demande pas mieux :

« Certes, je suis bien d'accord : vous n'avez pas tort, ce chemin est trop étroit ; mon cheval y serait si gêné que je craindrais qu'il ne se brise la cuisse avant même de l'avoir fait tourner. »

Puis il ajoute : « Certes, je regrette fort que nous ne nous soyons pas rencontrés en place large et devant des hommes : il m'aurait plu qu'on vît lequel de nous deux ferait le mieux. Mais venez maintenant, allons la chercher : nous trouverons près d'ici un terrain tout à fait libre, grand et large. »

Ils s'en vont alors jusqu'à une prairie. Dans cette prairie il y avait des jeunes filles, des chevaliers et des demoiselles qui jouaient à plusieurs jeux, car le lieu était beau. Ils ne jouaient pas tous à des bagatelles, mais au trictrac et aux échecs, les uns aux dés, les autres au « sans », d'autres encore à la mine. C'est à ces jeux que jouaient la plupart ; les autres menaient leurs jeux d'enfance, rondes, caroles et danses ; ils chantent, font des culbutes et des sauts, et quelques-uns s'exercent à la lutte.

Un chevalier d'un certain âge se tenait de l'autre côté du pré, sur un cheval d'Espagne alezan ; son harnais et sa selle étaient d'or, et ses cheveux grisonnaient. Une main posée au côté, en belle contenance, il regardait, en chemise à cause du beau temps, les jeux et les danses ; un manteau d'écarlate fourré de vair lui couvrait les épaules. De l'autre côté, près d'un sentier, il y en avait jusqu'à vingt-trois, armés, sur de bons chevaux d'Irlande. Sitôt que les trois arrivent sur eux, tous s'interrompent de mener joie, et tous crient à travers les prés :

« Voyez, voyez le chevalier qu'on a mené sur la charrette ! Que personne ne continue de jouer tant qu'il sera là. Maudit qui cherchera à jouer, maudit qui daignera jouer tant qu'il y sera ! »

Pendant ce temps, voici venu, devant le chevalier chenu, son fils, celui qui aimait la jeune fille et la tenait déjà pour sienne :

« Sire, j'ai une très grande joie, et l'entende qui veut l'entendre ! Dieu m'a donné la chose que j'ai toujours le plus désirée ; il ne m'aurait pas donné autant en me faisant roi couronné, je ne lui en aurais pas su si bon gré, je n'y aurais pas tant gagné : car ce gain est beau et bon.

— Je ne sais pas encore s'il est à toi », fait le chevalier à son fils.

L'autre lui réplique aussitôt : « Vous ne le savez pas ? Ne le voyez-vous donc pas ? Par Dieu, sire, n'en doutez pas, puisque vous voyez que je la tiens ! Dans cette forêt d'où je viens, je l'ai rencontrée tout à l'heure qui s'en venait : je crois que Dieu me l'amenait, et je l'ai prise, elle est à moi.

— Je ne sais pas encore si celui que je vois venir derrière toi te l'accorde. Il vient te la disputer, je crois. »

Notes (1)
  • v. 1638 sqq. les jeux du pré. Tables, échecs, dés, san, mine : catalogue des jeux de société aristocratiques ; la « mine » (v. 2703 pour la métaphore) est un jeu d'argent, d'où notre note au combat de l'orgueilleux. La suspension des jeux à la vue du charretier, puis leur reprise une fois le mépris retourné en admiration, encadrent l'épisode comme un baromètre social.

La prairie suspend ses jeux vers 1700 à 1828

1700Furent remeses les queroles
1701Por le chevalier que il virent,
1702Ne jeu ne joie plus ne firent,
1703Por mal de lui et por despit.
1704Et li chevaliers sanz respit
1705Vint mout tost aprés la pucele.
1706« Lessiez, fet il, la dameisele,
1707Chevaliers, que n’i avez droit.
1708Se vos osez, tot or androit
1709La desfandrai vers vostre cors. »
1710Et li chevaliers vialz dist lors :
1711« Don ne le savoie je bien ?
1712Biax filz, ja plus ne la retien,
1713La pucele, mes leisse li. »
1714A celui mie n’abeli,
1715Qu’il jure qu’il n’en randra point,
1716Et dit : « Ja Dex puis ne me doint
1717Joie, que je la li randrai.
1718Je la tieng et si la tendrai
1719Come la moie chose lige.
1720Einz iert de mon escu la guige
1721Ronpue et totes les enarmes,
1722Ne an mon cors ne an mes armes
1723N’avrai je puis nule fiance,
1724Ne an m’espee n’en ma lance,
1725Qant je li lesserai m’amie. »
1726Et cil dit : « Ne te leirai mie
1727Conbatre, por rien que tu dies.
1728An ta proesce trop te fies ;
1729Mes fai ce que je te comant. »
1730Cil, par orguel, respont itant :
1731« Sui j’anfes a espoanter ?
1732De ce me puis je bien vanter
1733Qu’il n’a, tant con la mers aceint,
1734Chevalier, ou il en a meint,
1735Nul si boen cui je la leissasse
1736Et cui ge feire n’an cuidasse
1737An mout po d’ore recreant. »
1738Li peres dit : « Je t’acreant,
1739Biax filz, ensi le cuides tu,
1740Tant te fies an ta vertu ;
1741Mes ne voel ne ne voldrai hui
1742Que tu t’essaies a cestui. »
1743Et cil respont : « Honte feroie
1744Se je vostre consoil creoie.
1745Maudahez ait qui le cresra
1746Et qui por vos se recresra,
1747Que fieremant ne me conbate.
1748Voirs est que privez mal achate :
1749Mialz poïsse aillors barguignier,
1750Que vos me volez angingnier.
1751Bien sai qu’an .i. estrange leu
1752Poïsse mialz feire mon preu.
1753Ja nus qui ne me coneüst
1754De mon voloir ne me meüst,
1755Et vos m’an grevez et nuisiez.
1756Tant an sui je plus angoissiez
1757Por ce que blasmé m’an avez ;
1758Car qui blasme, bien le savez,
1759Son voloir a home n’a fame,
1760Plus en art et plus en anflame.
1761Mes se je rien por vos an les,
1762Ja Dex joie ne me doint mes ;
1763Einz me conbatrai, mau gré vostre.
1764— Foi que doi saint Pere l’apostre,
1765Fet li peres, or voi ge bien
1766Que proiere n’i valdroit rien.
1767Tot pert quanque je te chasti ;
1768Mes je t’avrai mout tost basti
1769Tel plet que, maleoit gré tuen,
1770T’estovra feire tot mon buen,
1771Car tu an seras au desoz. »
1772Tot maintenant apele toz
1773Les chevaliers, que a lui viegnent ;
1774Si lor comande qu’il li tiegnent
1775Son fil, qu’il ne puet chastier,
1776Et dit : « Jel feroie lier,
1777Einz que conbatre le lessasse.
1778Vos estes tuit mi home a masse,
1779Si me devez amor et foi.
1780Sor quanque vos tenez de moi
1781Le vos comant et pri ansanble.
1782Grant folie fet, ce me sanble,
1783Et mout li vient de grant orguel,
1784Qant il desdit ce que je vuel. »
1785Et cil dïent qu’il le panront
1786Ne ja puis que il le tanront
1787De conbatre ne li prendra
1788Talanz, et si li covendra,
1789Mau gré suen, la pucele randre.
1790Lors le vont tuit seisir et prandre
1791Et par les braz et par le col.
1792« Dons ne te tiens tu or por fol ?
1793Fet li peres, or conuis voir :
1794Or n’as tu force ne pooir
1795De conbatre ne de joster
1796Que que il te doie coster,
1797Que qu’il t’enuit ne qu’il te griet.
1798Ce qu’il me plest et qui me siet
1799[34] Otroie, si feras que sages.
1800Et sez tu quiex est mes corages ?
1801Por ce que mandres soit tes diax,
1802Siudrons moi et toi, se tu viax,
1803Le chevalier, hui et demain,
1804Et par le bois et par le plain,
1805Chascuns sor son cheval anblant.
1806De tel estre et de tel sanblant
1807Le porriens nos tost trover
1808Que je t’i leiroie esprover
1809Et conbatre a ta volanté. »
1810Lors li a cil acreanté
1811Mau gré suen, quant feire l’estuet ;
1812Et cil qui amander nel puet
1813Dist qu’il s’an sofferroit por lui,
1814Mes qu’il le siudront amedui.
1815Et quant ceste avanture voient
1816Les genz qui par le pré estoient,
1817Si dïent tuit : « Avez veü ?
1818Cil qui sor la charrete fu
1819A hui conquise tel enor
1820Que l’amie au fil monseignor
1821En mainne, sel siudra mes sire.
1822Por verité, poomes dire
1823Que aucun bien cuide qu’il ait
1824An lui, quant il mener li lait.
1825Et cent dahez ait qui mes hui
1826Lessera a joer por lui.
1827Ralons joer. » Lors recomancent
1828Lor jeus, si querolent et dancent.

Pendant ces mots et ces paroles, les rondes s'étaient arrêtées à cause du chevalier qu'ils voyaient : par malveillance et par mépris de lui, ils cessèrent jeux et joie. Et l'autre chevalier, sans répit, courut droit à la jeune fille :

« Laissez, chevalier, la demoiselle, fait-il, vous n'y avez aucun droit ! Si vous l'osez, sur-le-champ, je la défendrai contre vous. »

Et le vieux chevalier dit alors : « Ne le savais-je pas bien ? Beau fils, ne retiens plus la jeune fille, laisse-la-lui. »

Cela ne fut pas du goût du jeune homme : il jure qu'il n'en rendra rien :

« Que Dieu ne me donne plus jamais de joie si je la lui rends ! Je la tiens et je la tiendrai comme mon bien lige. La courroie de mon écu sera rompue, et toutes ses attaches, je n'aurai plus aucune confiance en mon corps ni en mes armes, en mon épée ni en ma lance, quand je lui laisserai mon amie !

— Je ne te laisserai pas te battre, quoi que tu dises, fait le père. Tu te fies trop à ta prouesse. Fais ce que je te commande. »

L'autre, dans son orgueil, réplique : « Suis-je un enfant, qu'on effraie ? Je puis bien m'en vanter : aussi loin que la mer enserre les terres, il n'y a chevalier, et il y en a beaucoup, d'assez de valeur pour que je la lui laisse, et que je ne pense pas réduire à merci en très peu de temps.

— Je te l'accorde, beau fils, fait le père : c'est ce que tu crois, tant tu te fies à ta force. mais je ne veux pas, et ne voudrai pas d'aujourd'hui, que tu t'essaies à celui-ci. »

Et le fils : « Je me couvrirais de honte à suivre votre conseil ! Maudit soit qui vous croira et qui, à cause de vous, renoncera à se battre avec fureur ! Il est bien vrai qu'auprès des siens on fait mauvais marché : je négocierais mieux ailleurs, car vous cherchez à me duper. Je sais bien qu'en terre étrangère je ferais mieux mes affaires : jamais quelqu'un qui ne me connaîtrait pas ne me détournerait de ma volonté, et vous, vous me contrariez et me nuisez. J'en suis d'autant plus tourmenté que vous m'avez blâmé ; car qui blâme, vous le savez bien, son désir à homme ou à femme, ne fait qu'attiser et enflammer ce désir. Mais si je renonce à rien pour vous, que Dieu ne me donne plus jamais de joie ! Je me battrai malgré vous !

— Par la foi que je dois à saint Pierre l'apôtre, fait le père, je vois bien que la prière n'y vaudrait rien. Je perds mon temps à te sermonner ; mais je vais t'arranger sur l'heure un tel parti que, bon gré mal gré, il te faudra faire toute ma volonté, car tu auras le dessous. »

Aussitôt il appelle à lui tous les chevaliers, et leur commande de lui tenir son fils, qu'il ne peut corriger :

« Je le ferais lier plutôt que de le laisser se battre. Vous êtes tous mes hommes, vous me devez amour et fidélité : sur tout ce que vous tenez de moi, je vous le commande et vous en prie tout ensemble. Il fait grande folie, ce me semble, et c'est bien son grand orgueil, quand il contredit ce que je veux. »

Et eux disent qu'ils vont le saisir, et que, tant qu'ils le tiendront, l'envie de se battre ne lui prendra plus, et qu'il lui faudra, malgré lui, rendre la jeune fille. Alors tous vont l'empoigner et le saisir par les bras et par le cou.

« Ne te tiens-tu pas pour fou, maintenant ? fait le père. Reconnais la vérité : tu n'as plus force ni pouvoir de te battre ni de jouter, quoi qu'il t'en coûte, quoi qu'il t'en pèse et t'en chagrine. Consens à ce qui me plaît et me convient, tu agiras en sage. Et sais-tu quelle est ma pensée ? Pour que ton chagrin soit moindre, nous suivrons, toi et moi, si tu veux, le chevalier, aujourd'hui et demain, par le bois et par la plaine, chacun sur son cheval qui va l'amble. Nous pourrions bien le trouver bientôt de tel état et de telle apparence que je te laisserais t'éprouver contre lui et te battre à ta guise. »

L'autre le lui a promis, bien malgré lui, puisqu'il le faut. En homme qui n'y peut rien, il dit qu'il y renoncera pour lui, mais qu'ils le suivront tous les deux.

À la vue de cette aventure, les gens répandus dans le pré disent tous :

« Avez-vous vu ? Celui qui fut sur la charrette a conquis aujourd'hui un tel honneur qu'il emmène l'amie du fils de notre seigneur, et notre seigneur le souffre ! Nous pouvons dire en vérité qu'il lui trouve bien quelque mérite, puisqu'il le laisse l'emmener. Et cent fois maudit qui cessera encore de jouer à cause de lui ! Retournons jouer ! »

Alors ils recommencent leurs jeux, leurs rondes et leurs danses.

Le cimetière et la tombe prophétique vers 1829 à 1959

1829Tantost li chevaliers s’an torne,
1830En la pree plus ne sejorne,
1831Mes aprés lui pas ne remaint
1832La pucele qu’il ne l’en maint.
1833Andui s’an vont a grant besoing.
1834Li filz et li peres, de loing,
1835Les sivent par .i. pré fauchié ;
1836S’ont jusqu’a none chevalchié
1837Et truevent en .i. leu mout bel
1838.I. mostier et, lez le chancel,
1839Un cemetire de murs clos.
1840Ne fist que vilains ne que fos
1841Li chevaliers qui el mostier
1842Entra a pié por Deu proier.
1843Et la dameisele li tint
1844Son cheval, tant que il revint.
1845Qant il ot feite sa proiere
1846Et il s’an revenoit arriere,
1847Si li vient uns moinnes mout vialz
1848A l’encontre, devant ses ialz.
1849Qant il l’encontre, se li prie
1850Mout dolcemant que il li die
1851Que par dedanz ces murs avoit.
1852Et cil respont qu’il i avoit
1853.I. cemetire ; et cil li dist :
1854« Menez m’i, se Dex vos aïst.
1855— Volentiers, sire. » Lors l’en mainne.
1856El cemetire aprés le mainne
1857Antre les tres plus beles tonbes
1858Qu’an poïst trover jusqu’a Donbes
1859Ne de la jusqu’a Panpelune ;
1860Et s’avoit letres sor chascune
1861Qui les nons de ces devisoient
1862Qui dedanz les tonbes girroient.
1863Et il meïsmes tot a tire
1864Comança lors les nons a lire
1865Et trova : « Ci girra Gauvains,
1866Ci Looys, et ci Yvains. »
1867Aprés ces .iii. i a mainz liz,
1868Des nons as chevaliers esliz,
1869Des plus prisiez et des meillors
1870Et de cele terre et d’aillors.
1871Antre les autres une an trueve
1872De marbre, et sanble estre de l’uevre
1873Sor totes les autres plus bele.
1874Li chevaliers le moinne apele
1875Et dit : « Ces tonbes qui ci sont,
1876De coi servent ? » Et cil respont :
1877« Vos avez les letres veües ;
1878Se vos les avez antendues,
1879Don savez vos bien qu’ele dïent
1880Et que les tonbes senefïent.
1881— Et de cele plus grant me dites
1882De qu’ele sert. » Et li hermites
1883Respont : « Jel vos dirai assez :
1884C’est uns veissiax qui a passez
1885Toz ces qui onques furent fet ;
1886Si riche ne si bien portret
1887Ne vit onques ne ge ne nus,
1888Biax est dedanz et defors plus ;
1889Mes ce metez en nonchaloir,
1890Que rien ne vos porroit valoir,
1891Que ja ne la verroiz dedanz ;
1892Car .vii. homes mout forz et granz
1893I covandroit au descovrir,
1894Qui la tonbe voldroit ovrir,
1895Qu’ele est d’une lame coverte.
1896Et sachiez que c’est chose certe
1897Qu’au lever covandroit .vii. homes
1898Plus forz que moi et vos ne somes.
1899Et letres escrites i a
1900Qui dïent : “ Cil qui levera
1901Cele lanme seus par son cors
1902Gitera ces et celes fors
1903Qui sont an la terre an prison,
1904Don n’ist ne clers ne gentix hon
1905Des l’ore qu’il i est antrez ;
1906N’ancor n’en est nus retornez.
1907Les estranges prisons retienent,
1908Et cil del païs vont et vienent
1909Et anz et fors a lor pleisir. ” »
1910Tantost vet la lame seisir
1911Li chevaliers et si la lieve,
1912Si que de neant ne s’i grieve,
1913Mialz que .x. home ne feïssent
1914Se tot lor pooir i meïssent.
1915Et li moinnes s’an esbahi
1916Si qu’a bien pres qu’il ne chaï,
1917Qant veü ot ceste mervoille ;
1918Car il ne cuidoit la paroille
1919Veoir an trestote sa vie ;
1920Si dit : « Sire, or ai grant envie
1921Que je seüsse vostre non ;
1922Direiez le me vos ? — Je, non,
1923Fet li chevaliers, par ma foi.
1924— Certes, fet il, ce poise moi ;
1925Mes se vos le me diseiez,
1926Grant corteisie fereiez,
1927Si porreiez avoir grant preu.
1928Dom estes vos et de quel leu ?
1929— Uns chevaliers sui, ce veez,
1930Del rëaume de Logres nez.
1931A tant an voldroie estre quites ;
1932Et vos, s’il vos plest, me redites,
1933An cele tonbe qui girra ?
1934— Sire, cil qui delivrera
1935Toz ces qui sont pris a la trape
1936El rëaume don nus n’eschape. »
1937Et quant il li ot tot conté,
1938Li chevaliers l’a comandé
1939A Deu et a trestoz ses sainz ;
1940Et lors est, c’onques ne pot ainz,
1941A la dameisele venuz,
1942Et li vialz moinnes, li chenuz,
1943Fors de l’eglise le convoie ;
1944Atant vienent enmi la voie,
1945Et queque la pucele monte,
1946Li moinnes trestot li reconte
1947Quanque cil leanz fet avoit,
1948Et son non, s’ele le savoit,
1949Li pria qu’ele li deïst,
1950Tant que cele li regeïst
1951Qu’ele nel set, mes une chose
1952Seüremant dire li ose,
1953Qu’il n’a tel chevalier vivant
1954Tant con vantent li .iiii. vant.
1955Tantost la pucele le leisse,
1956Aprés le chevalier s’esleisse.
1957Maintenant, cil qui les sivoient
1958Vienent et si truevent et voient
1959Le moinne seul devant l’eglise.

Aussitôt le chevalier tourne bride ; il ne s'attarde pas davantage dans la prairie ; et derrière lui la jeune fille ne reste pas : il l'emmène. Tous deux s'en vont en grande hâte, et le fils et le père les suivent de loin. Par un pré fauché, ils ont chevauché jusqu'à none, et trouvent, en un lieu très beau, une église et, près du chœur, un cimetière clos de murs.

Il n'agit ni en rustre ni en fou, le chevalier qui entra dans l'église, à pied, pour prier Dieu. La demoiselle lui tint son cheval jusqu'à son retour. Quand il eut fait sa prière et qu'il revenait, voici qu'un moine très vieux vient à sa rencontre, droit devant lui. Quand il le croise, il le prie très doucement de lui dire ce qu'il y avait dans ces murs ; l'autre répond qu'il y a un cimetière. Et lui :

« Menez-m'y, et que Dieu vous aide !

— Volontiers, sire. »

Alors il l'y mène, parmi les plus belles tombes qu'on pût trouver d'ici jusqu'à Dombes, et de là jusqu'à Pampelune. Sur chacune, des lettres gravées disaient les noms de ceux qui reposeraient dans ces tombes. Et lui-même, à la file, se mit à lire les noms, et trouva : « Ci-gît un jour Gauvain, ici Louis, ici Yvain. » Après ces trois, il en lut beaucoup d'autres, les noms des chevaliers d'élite, des plus prisés et des meilleurs, de cette terre et d'ailleurs. Parmi les autres, il en trouve une de marbre, qui paraît, dans sa facture, la plus belle de toutes. Le chevalier appelle le moine et dit :

« Ces tombes qui sont ici, à quoi servent-elles ? »

Et l'autre : « Vous avez vu les inscriptions ; si vous les avez comprises, vous savez bien ce qu'elles disent et ce que signifient les tombes.

— Et cette plus grande, dites-moi à quoi elle sert. »

L'ermite répond : « Je vais vous le dire. C'est un monument qui surpasse tous ceux qui furent jamais faits : jamais on n'en vit d'aussi riche ni d'aussi bien sculpté, ni moi ni personne. Il est beau dehors, et plus encore dedans. Mais n'y songez pas : cela ne vous servirait de rien, car jamais vous ne verrez l'intérieur ; il faudrait sept hommes très forts et très grands pour découvrir la tombe, si l'on voulait l'ouvrir, car elle est couverte d'une dalle. Et sachez-le, c'est chose certaine : pour la lever il faudrait sept hommes plus forts que vous et moi. Des lettres y sont gravées, qui disent : "Celui qui lèvera cette dalle, seul, par son propre corps, délivrera ceux et celles qui sont prisonniers dans la terre dont ne sort ni clerc ni gentilhomme depuis l'heure où il y est entré : jamais nul n'en est revenu. Les étrangers y sont retenus prisonniers, tandis que ceux du pays vont et viennent, dedans et dehors, à leur gré." »

Aussitôt le chevalier va saisir la dalle, et il la lève, sans la moindre peine, mieux que ne l'auraient fait dix hommes en y mettant toute leur force. Et le moine en fut stupéfait, au point qu'il faillit tomber en voyant cette merveille, car il ne croyait pas voir sa pareille de toute sa vie. Il dit :

« Sire, j'ai maintenant grande envie de savoir votre nom : me le direz-vous ?

— Moi, non, fait le chevalier, par ma foi.

— Certes, fait l'autre, j'en suis fâché. Mais si vous me le disiez, vous feriez une grande courtoisie et pourriez y trouver grand profit. Qui êtes-vous, et de quel pays ?

— Je suis un chevalier, vous le voyez, né au royaume de Logres ; je voudrais en être quitte à ce prix. Et vous, s'il vous plaît, redites-moi qui reposera dans cette tombe.

— Sire, celui qui délivrera tous ceux qui sont pris au piège dans le royaume dont nul n'échappe. »

Quand le moine lui eut tout conté, le chevalier le recommanda à Dieu et à tous ses saints, puis il est revenu, aussi vite qu'il le put, auprès de la demoiselle. Le vieux moine chenu l'accompagne hors de l'église ; ils regagnent le chemin et, tandis que la jeune fille remonte en selle, le moine lui raconte tout ce que le chevalier avait fait là- dedans, et la pria de lui dire son nom, si elle le savait ; elle dut lui avouer qu'elle ne le sait pas, mais qu'une chose peut se dire sans crainte : il n'y a pas un tel chevalier vivant aussi loin que soufflent les quatre vents.

Alors la jeune fille le quitte et s'élance derrière le chevalier. À ce moment, ceux qui les suivaient arrivent, et trouvent le moine seul devant l'église.

Notes (3)
  • v. 1866 Ci girra Gauvains. Les tombes portent au futur les noms des vivants : cimetière prophétique, probablement d'origine celtique, christianisé en nécropole d'élection. Le futur girra* (« ci-gît » au futur) est intraduisible tel quel ; nous rendons « Ci-gît un jour Gauvain », qui garde le scandale grammatical.
  • v. 1900 sqq. l'inscription de la dalle. L'épitaphe-oracle fait du soulèvement de la dalle une élection messianique : « délivrera ceux et celles qui sont prisonniers ». Le vocabulaire (délivrance, captifs, terre dont nul ne revient) autorise la lecture typologique, descente aux Enfers et harrowing of hell, sans que Chrétien l'impose jamais.
  • v. 1929-1931 l'anonymat maintenu. « Un chevalier né au royaume de Logres » : le héros refuse deux fois son nom (au moine, puis à la demoiselle, v. 2004-2007). Le nom, différé jusqu'au v. 3660, sera donné par la reine : l'identité vient de la dame. Sur ce dispositif, voir la note au v. 3660.

Le père renonce à la poursuite vers 1960 à 2013

1960Li vialz chevaliers an chemise
1961Li dist : « Sire, veïstes vos
1962.I. chevalier, dites le nos,
1963Qui une dameisele mainne ? »
1964Et cil respont : « Ja ne m’iert painne
1965Que tot le voir ne vos an cont,
1966Car or androit de ci s’an vont.
1967Et li chevaliers fu leanz,
1968Si a fet mervoilles si granz
1969Que toz seus la lame leva
1970C’onques de rien ne s’i greva,
1971Desor la grant tonbe marbrine.
1972Il vet secorre la reïne,
1973Et il la secorra sanz dote
1974Et avoec li l’autre gent tote.
1975Vos meïsmes bien le savez,
1976Qui sovant leües avez
1977Les letres qui sont sor la lame.
1978Onques voir d’ome ne de fame
1979Ne nasquié n’en sele ne sist
1980Chevaliers qui cestui vausist. »
1981Et lors dit li pere a son fil :
1982« Filz, que te sanble ? Don n’est il
1983Mout preuz qui a fet tel esforz ?
1984Or sez tu bien cui fu li torz :
1985Bien sez se il fu tuens ou miens.
1986Je ne voldroie por Amiens
1987Qu’a lui te fusses conbatuz.
1988Si t’an iés tu mout debatuz,
1989Einçois qu’an t’an poïst torner.
1990Or nos an poons retorner,
1991Car grant folie feriens
1992S’avant de ci les suiens. »
1993Et cil respont : « Je l’otroi bien :
1994Li siudres ne nos valdroit rien.
1995Des qu’il vos plest, ralons nos an. »
1996Del retorner a fet grant san ;
1997Et la pucele tote voie
1998Le chevalier de pres costoie,
1999Si le vialt feire a li antendre
2000Et son non vialt de lui aprendre ;
2001Ele li requiert qu’il li die,
2002Une foiz et autre li prie,
2003Tant que il li dit par enui :
2004« Ne vos ai ge dit que je sui
2005Del rëaume le roi Artu ?
2006Foi que doi Deu et sa vertu,
2007De mon non ne savroiz vos point. »
2008Lors li dit cele qu’il li doint
2009Congié, si s’an ira arriere ;
2010Et il li done a bele chiere.
2011Atant la pucele s’an part,
2012Et cil, tant que il fu mout tart,
2013A chevalchié sanz conpaignie.

Le vieux chevalier en chemise lui dit :

« Sire, avez-vous vu, dites-le-nous, un chevalier qui mène une demoiselle ? »

Et l'autre répond : « Il ne m'en coûtera pas de vous en conter toute la vérité, car ils partent d'ici à l'instant. Le chevalier a été là-dedans, et il y a fait de si grandes merveilles qu'il a levé tout seul la dalle de la grande tombe de marbre, sans le moindre effort. Il va secourir la reine, et il la secourra sans nul doute, et avec elle tout le reste du peuple. Vous le savez bien vous-même, vous qui avez souvent lu les lettres gravées sur la dalle. Jamais en vérité ne naquit d'homme ni de femme, jamais ne s'assit en selle un chevalier qui valût celui-ci. »

Alors le père dit à son fils :

« Fils, que t'en semble ? N'est-il pas d'une rare vaillance, celui qui a fait pareil exploit ? Maintenant tu sais bien à qui fut le tort : tu sais bien si le tort fut tien ou mien. Je ne voudrais pas, pour la ville d'Amiens, que tu te fusses battu contre lui ; et tu t'es pourtant bien débattu avant qu'on pût t'en détourner. Maintenant nous pouvons nous en retourner, car ce serait grande folie que de les suivre plus avant. »

Et le fils répond : « Je vous l'accorde volontiers : les suivre ne nous vaudrait rien. Puisqu'il vous plaît, retournons-nous- en. »

En rebroussant chemin, il a agi en homme très sage. Et la jeune fille, pendant ce temps, chevauche tout près du chevalier ; elle veut se faire écouter de lui et veut apprendre son nom. Elle le lui demande, elle le prie, une fois, puis une autre, tant qu'à la fin, excédé, il lui dit :

« Ne vous ai-je pas dit que je suis du royaume du roi Arthur ? Par la foi que je dois à Dieu et à sa puissance, de mon nom vous ne saurez rien. »

Alors elle lui demande congé pour s'en retourner, et il le lui donne de bonne grâce. La jeune fille s'en va, et lui a chevauché sans compagnie jusqu'à une heure tardive.

L'hospitalité du vavasseur vers 2014 à 2104

2014Aprés vespres, androit conplie,
2015Si com il son chemin tenoit,
2016Vit .i. chevalier qui venoit
2017Del bois ou il avoit chacié.
2018Cil venoit le hiaume lacié
2019Et a sa venison trossee,
2020Tel con Dex li avoit donee,
2021Sor .i. grant chaceor ferrant.
2022Li vavasors mout tost errant
2023Vient ancontre le chevalier,
2024Si le prie de herbergier.
2025« Sire, fet il, nuiz iert par tans :
2026De herbergier est huimés tans,
2027Sel devez feire par reison ;
2028Et j’ai une moie meison
2029Ci pres, ou ge vos manrai ja.
2030Einz nus mialz ne vos herberja
2031Lonc mon pooir que je ferai,
2032S’il vos plest et liez an serai.
2033— Et g’en resui mout liez », fet cil.
2034Avant en anvoie son fil
2035Li vavasors tot maintenant,
2036Por feire l’ostel avenant
2037Et por la cuisine haster.
2038Et li vaslez sanz arester
2039Fist tantost son comandemant
2040Mout volantiers et lëaumant,
2041Si s’an vet mout grant aleüre.
2042Et cil qui del haster n’ont cure
2043Ont aprés lor chemin tenu,
2044Tant qu’il sont a l’ostel venu.
2045Li vavasors avoit a fame
2046Une bien afeitiee dame,
2047Et .v. filz qu’il avoit mout chiers,
2048.III. vaslez et .ii. chevaliers,
2049Et .ii. filles gentes et beles
2050Qui ancor estoient puceles.
2051N’estoient pas del païs né,
2052Mes il estoient anserré
2053Et prison tenu i avoient
2054Mout longuemant, et si estoient
2055Del rëaume de Logres né.
2056Li vavasors a amené
2057Le chevalier dedanz sa cort,
2058Et la dame a l’encontre cort,
2059Et si fil et ses filles saillent ;
2060Por lui servir trestuit se baillent,
2061Si le saluent et descendent.
2062A lor seignor gaires n’antendent
2063[35] Ne les serors ne li .v. frere,
2064Car bien savoient que lor pere
2065Voloit que ensi le feïssent.
2066Mout l’enorent et conjoïssent ;
2067Et quant il l’orent desarmé,
2068Son mantel li a afublé
2069L’une des .ii. filles son oste,
2070Au col li met et del suen l’oste.
2071S’il fu bien serviz au soper,
2072De ce ne quier je ja parler ;
2073Mes quant ce vint aprés mangier,
2074Onques n’i ot puis fet dongier
2075De parler d’afeires plusors.
2076Premieremant li vavasors
2077Comança son oste a enquerre
2078Qui il estoit et de quel terre,
2079Mes son non ne li anquist pas.
2080Et il respont en es le pas :
2081« Del rëaume de Logres sui,
2082Einz mes an cest païs ne fui. »
2083Et quant li vavasors l’entant,
2084Si s’an mervoille duremant
2085Et sa fame et si anfant tuit,
2086N’i a un seul cui mout n’enuit ;
2087Si li ancomancent a dire :
2088« Tant mar i fustes, biax dolz sire,
2089Tant est granz domages de vos ;
2090C’or seroiz ausi come nos
2091Et an servage et an essil.
2092— Et dom estes vos donc ? fet il.
2093— Sire, de vostre terre somes.
2094An cest païs a mainz prodomes
2095De vostre terre an servitume.
2096Maleoite soit tex costume
2097Et cil avoec qui la maintienent,
2098Que nul estrange ça ne vienent
2099Qu’a remenoir ne lor covaingne
2100Et que la terre nes detaigne ;
2101Car qui se vialt antrer i puet,
2102Mes a remenoir li estuet.
2103De vos meïsmes est or pes :
2104Vos n’en istroiz, ce cuit, ja mes.

Après vêpres, à l'heure de complies, comme il suivait son chemin, il vit venir un chevalier qui sortait du bois où il avait chassé. Il venait, le heaume lacé, sa venaison troussée sur un grand cheval de chasse gris fer, telle que Dieu la lui avait donnée. Le vavasseur vient bien vite à la rencontre du chevalier et le prie de se loger chez lui :

« Sire, fait-il, la nuit viendra bientôt : il est temps désormais de prendre logis, et la raison même vous le commande. J'ai une maison à moi, près d'ici, où je vais vous mener. Jamais personne ne vous logea mieux que je le ferai, selon mon pouvoir, s'il vous plaît, et j'en serai heureux.

— Et moi, j'en suis fort heureux aussi », fait l'autre.

Le vavasseur envoie aussitôt son fils en avant, pour préparer le logis et hâter la cuisine. Et le jeune homme, sans s'attarder, exécute son ordre sur-le-champ, de bon cœur et loyalement, et part à vive allure. Les autres, qui n'ont cure de se presser, ont continué leur chemin derrière lui jusqu'à la maison.

Le vavasseur avait pour femme une dame de bonnes manières, et cinq fils qu'il chérissait, trois jeunes gens et deux chevaliers, et deux filles nobles et belles, encore à marier. Ils n'étaient pas nés dans ce pays : ils y étaient enfermés, et y avaient été longtemps tenus prisonniers, car ils étaient nés au royaume de Logres.

Le vavasseur a mené le chevalier dans sa cour ; la dame accourt à sa rencontre, ses fils et ses filles se précipitent, tous s'offrent à le servir ; ils le saluent et l'aident à descendre. À leur seigneur, ni les sœurs ni les cinq frères ne prêtent grande attention, car ils savaient bien que leur père le voulait ainsi. Ils l'honorent et le fêtent de leur mieux ; et quand ils l'eurent désarmé, l'une des deux filles de son hôte lui met un manteau au cou, celui de son propre dos.

Fut-il bien servi au souper ? Je ne cherche même pas à en parler. Mais quand vint l'après-repas, on ne se fit plus aucune retenue de parler de toutes sortes d'affaires. Le vavasseur commença par demander à son hôte qui il était et de quelle terre, mais son nom, il ne le lui demanda pas. Et lui répond aussitôt :

« Je suis du royaume de Logres ; jamais encore je n'étais venu en ce pays. »

Quand le vavasseur l'entend, il s'en étonne fort, et sa femme, et tous ses enfants ; il n'en est pas un que cela n'afflige, et ils commencent à lui dire :

« C'est pour votre malheur que vous êtes venu, beau doux sire, quel grand dommage pour vous ! Car vous voici comme nous, en servitude et en exil.

— Et d'où êtes-vous donc ? fait-il.

— Sire, nous sommes de votre terre. En ce pays, bien des hommes de bien de votre terre sont tenus en servitude. Maudite soit pareille coutume, et maudits ceux qui la maintiennent ! Car nul étranger ne vient ici sans être contraint d'y rester : la terre le retient. Y entre qui veut, mais il lui faut y demeurer. Pour vous-même, c'en est fait : vous n'en sortirez, je crois, jamais.

— Si fait, dit-il, si je le puis. »

Notes (2)
  • v. 2022 vavasors. Le vavasseur (vassus vassorum*, vassal de vassal) est le petit noble rural, figure récurrente de l'hospitalité et de la sagesse chez Chrétien. Le mot est conservé tel quel dans la traduction.
  • v. 2096 sqq. la coutume de Gorre. « Y entre qui veut, mais il lui faut y demeurer » : le royaume dont nul étranger ne revient est la transposition la plus transparente de l'Autre Monde celtique dans le roman (rapprochements classiques depuis Gaston Paris et Loomis) ; le nom même de Gorre a été rapproché de l'« île de verre » (insula vitrea, Glastonbury). Chrétien laisse la donnée mythique à l'état de coutume juridique, sans explication surnaturelle.

La brèche d'espérance vers 2105 à 2174

2105— Si ferai, fet il, se je puis. »
2106Li vavasors li redit puis :
2107« Comant ? Cuidiez an vos issir ?
2108— Oïl, se Deu vient a pleisir,
2109Et g’en ferai mon pooir tot.
2110— Donc an istroient sanz redot
2111Trestuit li autre quitemant ;
2112Car puis que li uns lëaumant
2113Istra fors de ceste prison,
2114Tuit li autre, sanz mesprison,
2115An porront issir sanz desfanse. »
2116Atant li vavasors s’apanse
2117Qu’an li avoit dit et conté
2118C’uns chevaliers de grant bonté
2119El païs a force venoit
2120Por la reïne que tenoit
2121Meleaganz, li filz le roi,
2122Et dit : « Certes, je pans et croi
2123Que ce soit il, dirai li donques. »
2124Lors li dist : « Ne me celez onques,
2125Sire, rien de vostre besoigne
2126Par un covant que je vos doigne
2127Consoil au mialz que je savrai.
2128Je meïsmes preu i avrai
2129Se vos bien feire le poez.
2130La verité m’an desnoez
2131Por vostre preu et por le mien.
2132An cest païs, ce cuit je bien,
2133Estes venuz por la reïne,
2134Antre ceste gent sarradine
2135Qui peior que Sarrazin sont. »
2136Et li chevaliers li respont :
2137« Onques n’i ving por autre chose.
2138Ne sai ou ma dame est anclose,
2139Mes a li rescorre tesoil
2140Et s’ai grant mestier de consoil.
2141Conseilliez moi, se vos savez. »
2142Et cil dit : « Sire, vos avez
2143Anprise voie mout grevainne.
2144La voie ou vos estes vos mainne
2145Au Pont de l’Espee tot droit.
2146Consoil croire vos covendroit :
2147Se vos croire me voliez,
2148Au Pont de l’Espee iriez
2149Par une plus seüre voie,
2150Et je mener vos i feroie. »
2151Et cil qui la menor covoite
2152Li demande : « Est ele ausi droite
2153Come ceste voie de ça ?
2154— Nenil, fet il, einçois i a
2155Plus longue voie et plus seüre. »
2156Et cil dit : « De ce n’ai ge cure,
2157Mes an cesti me conseilliez,
2158Car je i sui apareilliez.
2159— Sire, voir ja n’i avroiz preu :
2160Se vos alez par autre leu,
2161Demain venroiz a .i. passage
2162Ou tost porroiz avoir domage,
2163S’a non li Passages des Pierres.
2164Volez que je vos die gierres
2165Del passage com il est max ?
2166N’i puet passer c’uns seus chevax :
2167Lez a lez n’i iroient pas
2168Dui home, et si est li trespas
2169Bien gardez et bien desfanduz.
2170Ne vos sera mie randuz
2171Maintenant que vos i vandroiz ;
2172D’espee et de lance i prandroiz
2173Maint cop et s’an randroiz assez
2174Einz que soiez outre passez. »

Le vavasseur reprend : « Comment ? Vous croyez en sortir ?

— Oui, s'il plaît à Dieu, et j'y ferai tout mon pouvoir.

— Alors tous les autres sortiraient sans crainte, librement : car dès que l'un sortira loyalement de cette prison, tous les autres, sans faute, pourront en sortir sans qu'on s'y oppose. »

Alors le vavasseur se souvient qu'on lui avait dit et conté qu'un chevalier de grande valeur entrait de force dans le pays pour la reine que détenait Méléagant, le fils du roi ; et il se dit : « Certes, je pense et je crois que c'est lui ; je vais donc le lui dire. » Il lui dit :

« Ne me cachez rien, sire, de votre affaire, et je m'engage à vous donner conseil du mieux que je saurai. J'y trouverai moi-même mon profit, si vous pouvez réussir. Découvrez- moi la vérité, pour votre bien et pour le mien. C'est en ce pays, j'en suis convaincu, que vous êtes venu chercher la reine, au milieu de cette engeance perfide, pire que les Sarrasins. »

Et le chevalier lui répond : « Je n'y suis venu pour nulle autre chose. Je ne sais où ma dame est enfermée, mais je brûle de la secourir, et j'ai grand besoin de conseil. Conseillez-moi, si vous savez. »

Et l'autre dit : « Sire, vous avez entrepris une voie bien rude. La voie où vous êtes vous mène tout droit au Pont-de- l'épée. Il vous faudrait écouter conseil : si vous vouliez me croire, vous iriez au Pont-de-l'épée par une voie plus sûre, et je vous y ferais conduire. »

Mais lui, qui convoite la plus courte, lui demande : « Est- elle aussi droite que cette voie-ci ?

— Non, fait-il ; elle est plus longue, mais plus sûre. »

Et lui : « De cela je n'ai cure. Conseillez-moi sur celle-ci, car je suis prêt à la suivre.

— Sire, en vérité, vous n'y aurez aucun profit. à passer par cet autre chemin, demain vous arriverez à un passage où vous pourriez vite subir grand dommage : il s'appelle le Passage des pierres. Voulez-vous que je vous dise à quel point ce passage est mauvais ? Un seul cheval peut y passer : deux hommes n'y marcheraient pas de front, et le défilé est bien gardé et bien défendu. On ne vous le livrera pas sitôt que vous y arriverez : vous y recevrez maint coup d'épée et de lance, et vous en rendrez tout autant, avant d'être passé de l'autre côté. »

Notes (3)
  • v. 2110-2115 la délivrance solidaire. « Dès que l'un sortira loyalement, tous les autres pourront sortir » : la clause donne à la quête privée sa portée collective et fait de l'amant, sans qu'il le cherche, un libérateur de peuple. Ressort essentiel du san du roman.
  • v. 2134-2135 gent sarradine... pire que Sarrazin. La comparaison avec les Sarrasins, ennemis par excellence de la chanson de geste, mesure l'altérité de Gorre à l'aune épique ; elle est dans la bouche du vavasseur, non du narrateur
  • v. 2159 et 5894 numéros enjambés. Deux fois dans le volume, les marges imprimées comptent cinq vers là où quatre lignes sont composées : le numéro 2159 est enjambé entre les marges 2155 et 2160, le numéro 5894 entre 5890 et 5895. Vérification faite sur l'exemplaire, ligne à ligne et par coordonnées : le texte est continu, rien n'y manque ; c'est la numérotation marginale de l'édition qui saute un rang. Notre traduction suit le texte, la numérotation suit les marges.

Le Passage des pierres vers 2175 à 2256

2175Et quant il li ot tot retret,
2176Uns chevaliers avant se tret,
2177Qui estoit filz au vavasor,
2178Et dit : « Sire, avoec cest seignor
2179M’an irai, se il ne vos grieve. »
2180Atant uns des vaslez se lieve
2181Et dit : « Ausins i irai gié. »
2182Et li pere an done congié
2183Mout volentiers a enbedeus.
2184Or ne s’an ira mie seus
2185Li chevaliers, ses an mercie,
2186Qui mout amoit la conpaignie.
2187Atant les paroles remainnent,
2188Le chevalier couchier an mainnent ;
2189Si dormi, se talant en ot.
2190Tantost con le jor veoir pot,
2191Se lieve sus et cil le voient
2192Qui avoec lui aler devoient,
2193Si sont tot maintenant levé.
2194Li chevalier se sont armé,
2195Si s’an vont et ont congié pris ;
2196Et li vaslez s’est devant mis,
2197Et tant lor voie ansanble tienent
2198Qu’au Passage des Pierres vienent,
2199A ore de prime tot droit.
2200Une bretesche enmi avoit
2201Ou il avoit .i. home adés.
2202Einçois que il venissent pres,
2203Cil qui sor la bretesche fu
2204Les voit et crie a grant vertu :
2205« Cist vient por mal ! Cist vient por mal ! »
2206Atant ez vos sor .i. cheval
2207.I. chevalier sor la bretesche,
2208Armé d’une armeüre fresche,
2209Et de chascune part sergenz
2210Qui tenoient haches tranchanz.
2211Et quant il au passage aproche,
2212Cil qui l’esgarde li reproche
2213La charrete mout laidemant
2214Et dit : « Vassax, grant hardemant
2215As fet et mout es fos naïs,
2216Qant antrez iés an cest païs.
2217Ja hom ça venir ne deüst
2218Qui sor charrete esté eüst,
2219Et ja Dex joïr ne t’an doint. »
2220Atant li uns vers l’autre point
2221Quanque cheval porent aler ;
2222Et cil qui doit le pas garder
2223Peçoie sa lance a estros
2224Et lesse andeus cheoir les tros ;
2225Et cil an la gorge l’asanne
2226Trestot droit par desoz la panne
2227De l’escu, si le giete anvers
2228Desus les pierres an travers ;
2229Et li sergent as haches saillent,
2230Mes a esciant a lui faillent,
2231Qu’il n’ont talant de feire mal
2232Ne a lui ne a son cheval.
2233Et li chevaliers parçoit bien
2234Qu’il nel voelent grever de rien
2235Ne n’ont talant de lui mal feire ;
2236Si n’a soing de s’espee treire,
2237Einz s’an passe oltre sanz tançon
2238Et aprés lui si conpaignon.
2239Et li uns d’ax a l’autre dit
2240C’onques tel chevalier ne vit
2241Ne nus a lui ne s’aparoille.
2242« Dont n’a il feite grant mervoille
2243Qui par ci est passez a force ?
2244— Biax frere, por Deu, car t’esforce,
2245Fet li chevaliers a son frere,
2246Tant que tu vaignes a mon pere,
2247Si li conte ceste avanture. »
2248Et li vaslez afiche et jure
2249Que ja dire ne li ira
2250Ne ja mes ne s’an partira
2251De ce chevalier tant qu’il l’ait
2252Adobé et chevalier fait ;
2253Mes il aut feire le message
2254Se il en a si grant corage.
2255Atant s’an vont tuit .iii. a masse,
2256Tant qu’il pot estre none basse.

Quand il lui eut tout exposé, un chevalier s'avança, qui était fils du vavasseur, et dit :

« Sire, avec ce seigneur je m'en irai, si cela ne vous fâche. »

Alors un des jeunes fils se lève et dit : « J'irai de même. »

Et le père leur en donne congé, très volontiers, à tous deux. Voilà le chevalier qui ne partira plus seul, et il les en remercie, lui qui aimait beaucoup la compagnie.

Là-dessus les paroles s'arrêtent ; on mène le chevalier se coucher, et il dormit, s'il en eut envie. Dès qu'il put voir le jour, il se lève ; ceux qui devaient l'accompagner le voient, et sont aussitôt debout. Les chevaliers se sont armés, ont pris congé et s'en vont, le jeune homme en tête. Ils font tant de chemin ensemble qu'ils arrivent au Passage des pierres, à l'heure de prime exactement. Au milieu se dressait une bretèche, où un guetteur se tenait en permanence. Avant qu'ils approchent, celui de la bretèche les voit et crie de toutes ses forces :

« Voici un ennemi ! Voici un ennemi ! »

Aussitôt surgit sur la bretèche un chevalier à cheval, revêtu d'une armure neuve, flanqué de chaque côté d'hommes d'armes portant des haches tranchantes. Et comme il approche du passage, celui qui le guette lui reproche fort laidement la charrette :

« Vassal, tu as montré une grande audace, et tu es un fou fieffé, d'être entré dans ce pays. Jamais homme ne devrait venir ici qui fût monté sur une charrette, et que Dieu ne t'en laisse pas jouir ! »

Alors ils piquent l'un vers l'autre de toute la vitesse de leurs chevaux. Celui qui doit garder le passage brise net sa lance et en laisse tomber les deux tronçons. Et l'autre l'atteint à la gorge, juste au-dessus du bord de l'écu, et le jette à la renverse, en travers, sur les pierres. Les hommes d'armes bondissent, haches en main, mais ils le manquent exprès : ils n'ont nulle envie de faire du mal, ni à lui ni à son cheval. Et le chevalier voit bien qu'ils ne veulent le blesser en rien ni ne cherchent à lui nuire ; il ne se soucie pas de tirer l'épée, et passe outre sans querelle, ses compagnons derrière lui.

Et l'un d'eux dit à l'autre : « Jamais on ne vit si bon chevalier, jamais nul ne l'égala. N'a-t-il pas fait une pure merveille, en passant ici de force ?

— Beau frère, pour Dieu, hâte-toi, fait le chevalier à son frère : cours jusqu'à notre père, et conte-lui cette aventure. »

Mais le jeune homme affirme et jure qu'il n'ira pas le dire, et qu'il ne quittera jamais ce chevalier avant que celui-ci l'ait adoubé et fait chevalier ; que l'autre aille faire le message, si cela lui tient tant à cœur !

Alors ils s'en vont tous trois de compagnie, jusqu'à ce qu'il pût être none passée.

Notes (2)
  • v. 2200 bretesche. Ouvrage de bois avancé, galerie fortifiée dominant un passage : mot conservé (bretèche), défini ici
  • v. 2229-2232 les haches qui manquent exprès. Les hommes d'armes « le manquent exprès » : premier signe que le pays lui-même se range du côté du libérateur annoncé. La prophétie du tombeau commence à travailler le monde.

L'homme qui les piège et la révolte des captifs vers 2257 à 2496

2257Vers none, un home trové ont
2258Qui lor demande qui il sont,
2259Et il dïent : « Chevalier somes,
2260Qui an noz afeires alomes. »
2261Et li hom dit au chevalier :
2262« Sire, or voldroie herbergier
2263Vos et voz conpaignons ansanble. »
2264A celui le dit qui li sanble
2265Que des autres soit sire et mestre.
2266Et il li dit : « Ne porroit estre
2267Que je herberjasse a ceste ore,
2268Car malvés est qui se demore
2269Ne qui a eise se repose
2270Puis qu’il a enprise tel chose,
2271Et je ai tel afeire anpris
2272Qu’a piece n’iert mes ostex pris. »
2273Et li hom li redit aprés :
2274« Mes ostex n’est mie ci pres,
2275Einz est grant piece ça avant.
2276Venir i poez par covant
2277Que a droite ore ostel prendroiz,
2278Que tart iert quant vos i vendroiz.
2279— Et je, fet il, i irai donques. »
2280A la voie se met adonques
2281Li hom devant qui les an mainne,
2282Et cil aprés, la voie plainne.
2283Et quant il ont grant piece alé,
2284S’ont .i. escuier ancontré
2285Qui venoit trestot le chemin
2286Les granz galoz sor .i. roncin
2287Gras et reont com une pome.
2288Et li escuiers dit a l’ome :
2289« Sire, sire, venez plus tost,
2290Car cil de Logres sont a ost
2291Venu sor ces de ceste terre,
2292S’ont ja comanciee la guerre
2293Et la tançon et la meslee ;
2294Et dïent qu’an ceste contree
2295S’est uns chevaliers anbatuz,
2296Qui an mainz leus s’est conbatuz,
2297N’en ne li puet contretenir
2298Passage ou il vuelle venir
2299Que il n’i past, cui qu’il enuit.
2300Ce dïent an cest païs tuit
2301Que il les deliverra toz
2302Et metra les noz au desoz.
2303Or si vos hastez, par mon los. »
2304Lors se met li hom es galos,
2305Et cil an sont mout esjoï,
2306Qui autresi l’orent oï,
2307Car il voldront eidier as lor.
2308Et dit li filz au vavasor :
2309« Sire, oez que dit cist sergenz.
2310Alons, si eidons a noz genz
2311Qui sont meslé a ces de la. »
2312Et li hom tot adés s’an va,
2313Qu’il nes atant, ençois s’adrece
2314Mout tost vers une forterece
2315Qui sor un tertre estoit fermee
2316Et cort tant qu’il vient a l’entree,
2317Et cil aprés a esperon.
2318Li bailes estoit anviron
2319Clos de haut mur et de fossé.
2320Tantost qu’il furent anz antré,
2321Si lor lessierent avaler,
2322Qu’il ne s’an poïssent raler,
2323Une porte aprés les talons.
2324Et cil dïent : « Alons, alons,
2325Que ci n’aresterons nos pas »,
2326Aprés l’ome plus que le pas
2327[36] […]Tant que il vienent a l’issue,
2328Qui ne lor fu pas desfandue ;
2329Mes maintenant qu’il furent fors
2330Lor lessierent aprés les cors
2331Cheoir une porte colant.
2332Et cil an furent mout dolant
2333Qant dedanz anfermé se voient,
2334Car il cuident qu’anchanté soient ;
2335Mes cil don plus dire vos doi
2336Avoit .i. anel an son doi
2337Don la pierre tel force avoit
2338Qu’anchantemanz ne le pooit
2339Tenir, puis qu’il l’avoit veüe.
2340L’anel met devant sa veüe,
2341S’esgarde la pierre et si dit :
2342« Dame, dame, se Dex m’aït,
2343Or avroie je grant mestier
2344Que vos me poïssiez eidier. »
2345Cele dame une fee estoit
2346Qui l’anel doné li avoit
2347Et si le norri an s’anfance ;
2348S’avoit an li mout grant fiance
2349Que ele, an quel leu que il fust,
2350Secorre et eidier li deüst ;
2351Mes il voit bien a son apel
2352Et a la pierre de l’anel,
2353Qu’il n’i a point d’anchantemant,
2354Et set trestot certainnemant
2355Qu’il sont anclos et anserré.
2356Lors vienent a .i. huis barré
2357D’une posterne estroite et basse.
2358Les espees traient a masse,
2359Si fiert tant chascuns de s’espee
2360Qu’il orent la barre colpee.
2361Qant il furent defors la tor,
2362Et comancié voient l’estor,
2363Aval les prez, mout grant et fier,
2364Et furent bien mil chevalier
2365Que d’une part que d’autre au mains
2366Estre la jaude des vilains.
2367Qant il vindrent aval les prez,
2368Come sages et atremprez
2369Li filz au vavasor parla :
2370« Sire, einz que nos vaigniemes la,
2371Feriemes, ce cuit, savoir
2372Qui iroit anquerre et savoir
2373De quel part les noz genz se tienent.
2374Je ne sai de quel part il vienent,
2375Mes g’i irai, se vos volez.
2376— Jel voel, fet il, tost i alez
2377Et tost revenir vos covient. »
2378Il i va tost et tost revient
2379Et dit : « Mout nos est bien cheü,
2380Que j’ai certainnemant veü
2381Que ce sont li nostre de ça. »
2382Et li chevaliers s’adreça
2383Vers la meslee maintenant ;
2384S’ancontre un chevalier venant
2385Et joste a lui, sel fiert si fort
2386Parmi l’uel que il l’abat mort.
2387Et li vaslez a pié descent,
2388Le cheval au chevalier prent
2389Et les armes que il avoit
2390Si s’an arme bel et adroit.
2391Qant armez fu, sanz demorance,
2392Monte et prant l’escu et la lance
2393Qui estoit granz et roide et peinte ;
2394Au costé ot l’espee ceinte
2395Tranchant et flanbeant et clere.
2396An l’estor est aprés son frere
2397Et aprés son seignor venuz,
2398Qui mout bien s’i est maintenuz
2399An la meslee une grant piece,
2400Qu’il ront et fant et si depiece
2401Escuz et lances et haubers.
2402Nes garantist ne fuz ne fers
2403Cui il ataint, qu’il ne l’afolt
2404Ou morz jus del cheval ne volt.
2405Il seus si tres bien le feisoit
2406Que trestoz les desconfisoit,
2407Et cil mout bien le refeisoient
2408Qui avoec lui venu estoient.
2409Mes cil de Logres s’en mervoillent,
2410Qu’il nel conuissent, et consoillent
2411De lui au fil au vavasor.
2412Tant an demandent li plusor
2413Qu’an lor dist : « Seignor, ce est cil
2414Qui nos gitera toz d’essil
2415Et de la grant maleürté
2416Ou nos avons lonc tans esté ;
2417Se li devons grant enor feire
2418Qant, por nos fors de prison treire,
2419A tant perilleus leus passez
2420Et passera ancor assez ;
2421Mout a a feire et mout a fait. »
2422N’i a celui joie n’en ait
2423Qant la novele est tant alee
2424Que ele fu a toz contee ;
2425Tuit l’oïrent et tuit le sorent.
2426De la joie que il en orent
2427Lors croist force et s’an esvertuent
2428Tant que mainz des autres an tuent,
2429Et plus les mainnent leidemant
2430Por le bien feire seulemant
2431D’un seul chevalier, ce me sanble,
2432Que por toz les autres ansanble.
2433Et s’il ne fust si pres de nuit,
2434Desconfit s’an alassent tuit ;
2435Mes la nuiz si oscure vint
2436Que departir les an covint.
2437Au departir tuit li cheitif,
2438Autresi come par estrif,
2439Environ le chevalier vindrent,
2440De totes parz au frain le pristrent,
2441Si li ancomancent a dire :
2442« Bien veignanz soiez vos, biax sire. »
2443Et dit chascuns : « Sire, par foi,
2444Vos vos herbergeroiz o moi ;
2445Sire, por Deu et por son non,
2446Ne herbergiez se o moi non. »
2447Tuit dïent ce que dit li uns,
2448Que herbergier le vialt chascuns,
2449Ausi li juenes con li vialz,
2450Et dit chascuns : « Vos seroiz mialz
2451El mien ostel que an l’autrui. »
2452Ce dit chascuns androit de lui ;
2453Et li uns a l’autre le tost,
2454Si con chascuns avoir le vost,
2455Et par po qu’il ne s’an conbatent.
2456Et il lor dit qu’il se debatent
2457De grant oiseuse et de folie.
2458« Lessiez, fet il, ceste anreidie,
2459Qu’il n’a mestier n’a moi n’a vos.
2460Noise n’est pas boene antre nos,
2461Einz devroit li uns l’autre eidier.
2462Ne vos covient mie pleidier
2463De moi herbergier par tançon.
2464Einz devez estre an cusançon
2465De moi herbergier an tel leu,
2466Por ce que tuit i aiez preu,
2467Que je soie an ma droite voie. »
2468Ancor dit chascuns tote voie :
2469« C’est a mon ostel. — Mes au mien.
2470— Ne dites mie ancore bien,
2471Fet li chevaliers ; a mon los,
2472Li plus sages de vos est fos
2473De ce don ge vos oi tancier.
2474Vos me devriez avancier,
2475Et vos me volez feire tordre.
2476Se vos m’aviez tuit en ordre
2477Li uns aprés l’autre a devise
2478Fet tant d’enor et de servise
2479Con an porroit feire a .i. home,
2480Par toz les sainz qu’an prie a Rome,
2481Ja plus boen gré ne l’an savroie,
2482Qant la bonté prise en avroie,
2483Que je faz de la volanté.
2484Se Dex me doint joie et santé,
2485La volantez autant me haite
2486Con se chascuns m’avoit ja faite
2487Mout grant enor et grant bonté ;
2488Si soit an leu de fet conté. »
2489Ensi les vaint toz et apeise ;
2490Chiés un chevalier mout a eise
2491El chemin a ostel l’en mainnent
2492Et de lui servir tuit se painnent.
2493Trestuit l’enorent et servirent
2494Et mout tres grant joie li firent
2495Tote la nuit jusqu’au couchier ;
2496Car il l’avoient tuit mout chier.

Vers none, ils ont trouvé un homme qui leur demande qui ils sont ; et ils répondent : « Nous sommes des chevaliers qui allons à nos affaires. »

Et l'homme dit au chevalier : « Sire, je voudrais vous héberger, vous et vos compagnons ensemble. »

C'est à celui qui lui paraît le seigneur et le maître des autres qu'il adresse ces mots, et l'autre lui répond :

« Il ne se peut pas que je prenne logis à cette heure : bien lâche qui s'attarde et se repose à son aise après avoir entrepris pareille affaire. Et j'ai entrepris telle chose que de longtemps je ne prendrai de logis. »

Et l'homme lui redit : « Ma maison n'est pas près d'ici, elle est loin en avant. Vous pouvez y venir, avec l'assurance de prendre logis à une heure convenable : il sera tard quand vous y parviendrez.

— J'irai donc », fait-il.

L'homme se met alors en route devant eux et les mène, et eux le suivent sur la voie plate. Quand ils ont longtemps marché, ils ont rencontré un écuyer qui venait par le chemin au grand galop, sur un roussin gras et rond comme une pomme. Et l'écuyer dit à l'homme : « Sire, sire, venez plus vite ! Les gens de Logres se sont levés en armes contre ceux de cette terre : la guerre est déjà commencée, et la querelle, et la mêlée ! On dit qu'en cette contrée un chevalier a fait irruption, qui s'est battu en mille lieux, et à qui nul ne peut interdire aucun passage où il veuille venir : il y passe, dût-il en peser à quiconque. Tous disent en ce pays qu'il les délivrera tous et mettra les nôtres au-dessous. « Hâtez-vous donc, c'est mon conseil ! »

L'homme prend alors le galop, et les autres en furent remplis de joie, car ils l'avaient entendu aussi, et ils voudront aider les leurs. Le fils du vavasseur s'écrie :

« Sire, entendez ce que dit ce serviteur ! Allons, aidons nos gens qui sont aux prises avec ceux de là-bas ! »

Et l'homme file sans les attendre, et se dirige à toute allure vers une forteresse plantée sur un tertre, et court tant qu'il arrive à l'entrée, eux derrière lui, à l'éperon. L'enceinte était close de hauts murs et de fossés. Dès qu'ils y furent entrés, on laissa retomber sur leurs talons une porte, pour qu'ils ne pussent ressortir. Et eux :

« Allons ! allons ! ce n'est pas ici que nous nous arrêterons ! »

À la suite de l'homme, ils vont bon train jusqu'à l'issue, qui ne leur fut pas interdite ; mais dès que l'homme fut dehors, on laissa retomber derrière lui une porte coulissante. Ils en furent accablés de se voir enfermés là-dedans, car ils croient être victimes d'un enchantement.

Mais celui dont je dois vous parler avant tous portait au doigt un anneau dont la pierre avait tel pouvoir qu'un enchantement ne pouvait le retenir dès qu'il l'avait regardée. Il met l'anneau devant ses yeux, regarde la pierre et dit :

« Dame, dame, Dieu m'assiste, j'aurais maintenant grand besoin que vous puissiez me secourir ! »

Cette dame était une fée, qui lui avait donné l'anneau et l'avait nourri dans son enfance ; et il avait très grande confiance qu'en quelque lieu qu'il fût, elle viendrait le secourir et l'aider. Mais il voit bien, à son appel et à la pierre de l'anneau, qu'il n'y a là aucun enchantement, et il sait avec certitude qu'ils sont bel et bien enfermés et sous les verrous.

Ils arrivent alors à la porte barrée d'une poterne étroite et basse. Tous ensemble tirent l'épée, et chacun frappe tant de la sienne qu'ils eurent tranché la barre. Une fois hors de la tour, ils voient la bataille engagée en bas dans les prés, immense et farouche : ils étaient bien mille chevaliers au moins, d'un côté et de l'autre, sans compter la piétaille des vilains.

En descendant vers les prés, le fils du vavasseur parla en homme sage et mesuré :

« Sire, avant d'arriver là-bas, nous ferions sagement, je crois, d'envoyer quelqu'un s'informer de quel côté se tiennent les nôtres. Je ne sais par où ils viennent, mais j'irai, si vous voulez.

— Je le veux, fait-il. Allez-y vite, et vite il vous faut revenir. »

Il y va vite, revient vite, et dit : « La chance est pour nous : j'ai vu avec certitude que ceux de ce côté-ci sont les nôtres. »

Alors le chevalier fonça droit vers la mêlée. Il croise un chevalier qui venait sur lui, joute avec lui et le frappe si fort dans l'œil qu'il l'abat mort. Le jeune fils met pied à terre, prend le cheval du mort et ses armes, et s'en arme avec adresse. Une fois armé, sans tarder, il monte, saisit l'écu et la lance, grande, rigide et peinte ; il ceint au côté l'épée tranchante, flamboyante et claire, et suit dans la bataille son frère et son seigneur.

Celui-ci s'y est magnifiquement tenu, un long moment : il rompt, fend et met en pièces écus, heaumes et hauberts. Ni bois ni fer ne protège celui qu'il atteint : il le jette à mal, ou mort à bas du cheval. À lui seul il faisait si bien qu'il les défaisait tous, et ceux qui étaient venus avec lui faisaient de leur côté très bien aussi.

Les gens de Logres s'en émerveillent, car ils ne le connaissent pas, et interrogent à son sujet le fils du vavasseur. On le presse tant de questions qu'on leur dit : « Seigneurs, c'est celui qui nous tirera tous d'exil, et de la grande misère où nous sommes depuis si longtemps. Nous lui devons rendre grand honneur, puisque, pour nous tirer de prison, il a passé tant de lieux périlleux, et il en passera bien d'autres encore : il a beaucoup à faire, et il a déjà beaucoup fait. »

Nul qui n'en ait de la joie, quand la nouvelle eut tant couru qu'elle fut contée à tous : tous l'entendirent, tous la surent. De la joie qu'ils en eurent, leur force croît, leur ardeur redouble, tant qu'ils tuent bon nombre des autres ; et s'ils les malmènent si fort, c'est grâce aux exploits d'un seul chevalier, me semble-t-il, plus que grâce à tous les autres ensemble. Et s'il n'avait fait si près de nuit, tous les ennemis s'en allaient déconfits ; mais la nuit vint, si obscure qu'il leur fallut se séparer.

À la séparation, tous les captifs, comme à l'envi, se pressèrent autour du chevalier ; de toutes parts ils saisirent son frein, et ils commencent à lui dire :

« Soyez le bienvenu, beau sire ! »

Et chacun dit : « Sire, par ma foi, vous logerez chez moi ! Sire, pour Dieu et pour son nom, ne logez nulle part ailleurs que chez moi ! »

Tous répètent ce que dit l'un : chacun veut l'héberger, les jeunes comme les vieux, et chacun dit : « Vous serez mieux dans ma maison que dans celle d'un autre. » Ainsi parle chacun pour soi, et l'un l'arrache à l'autre, chacun voulant l'avoir pour soi ; et peu s'en faut qu'ils n'en viennent aux mains. Il leur dit qu'ils se querellent pour une grande niaiserie et une folie :

« Laissez, fait-il, cette dispute, qui ne sert ni à moi ni à vous. La querelle n'est pas bonne entre nous : nous devrions plutôt nous entraider. Il ne vous sied pas de plaider à qui m'hébergera, en vous chamaillant : votre souci devrait être de me loger en tel lieu que vous y trouviez tous votre avantage, et que je sois sur mon droit chemin. »

Chacun pourtant répète encore : « C'est chez moi ! — Non, chez moi !

— Vous ne parlez toujours pas bien, fait le chevalier. À mon avis, le plus sage d'entre vous est fou de disputer là-dessus. Vous devriez me faire avancer, et vous voulez me faire tourner ! Si vous m'aviez tous, dans l'ordre, l'un après l'autre, à qui mieux mieux, rendu autant d'honneur et de service qu'on peut en rendre à un homme, par tous les saints qu'on prie à Rome, je ne vous en saurais pas meilleur gré, une fois le bienfait reçu, que je vous en sais de la seule bonne volonté. Que Dieu me donne joie et santé : la bonne volonté me réjouit autant que si chacun m'avait déjà comblé de grands honneurs et de grands biens. Qu'elle compte donc pour le fait ! »

Ainsi il les gagne tous et les apaise. On le mène loger, sur son chemin, chez un chevalier fort à l'aise, et tous se mettent en peine de le servir ; tous l'honorèrent, le servirent et lui firent très grande joie toute la soirée, jusqu'au coucher, car tous le tenaient très cher.

Notes (1)
  • v. 2336 sqq. l'anneau de la fée. Unique mention, dans le roman, de la fée qui éleva le héros (la Dame du Lac de la tradition postérieure) : l'anneau révèle les enchantements. Il ne « fonctionne » jamais positivement dans le roman (ici comme au v. 3124, il ne révèle que l'absence d'enchantement) : Chrétien désamorce le merveilleux au moment même où il le convoque.

Le logis du soir vers 2497 à 2565

2497Le main, quant vint au dessevrer
2498Vost chascuns avoec lui aler,
2499Chascuns se poroffre et presante ;
2500Mes lui ne plest ne n’atalante
2501Que nus hom s’an voist avoec lui,
2502Fors que tant solemant li dui
2503Que il avoit la amenez ;
2504Ces, sanz plus, en avoit menez.
2505Cel jor ont des la matinee
2506Chevalchié tresqu’a la vespree,
2507Qu’il ne troverent aventure.
2508Chevalchant mout grant aleüre,
2509D’une forest mout tart issirent ;
2510A l’issir une meison virent
2511A un chevalier, et sa fame,
2512Qui sanbloit estre boene dame,
2513Virent a la porte seoir.
2514Tantost qu’ele les pot veoir
2515S’est contre aus an estant dreciee ;
2516A chiere mout joiant et liee
2517Les salue et dit : « Bien vaingniez ;
2518Mon ostel voel que vos praigniez ;
2519Herbergiez estes, descendez !
2520— Dame, quant vos le comandez,
2521Vostre merci, nos descendrons ;
2522Vostre ostel enuit mes prendrons. »
2523Il descendent ; et au descendre,
2524La dame fet les chevax prendre,
2525Qu’ele avoit mesniee mout bele.
2526Ses filz et ses filles apele
2527Et il vindrent tot maintenant,
2528Vaslet cortois et avenant
2529Et chevalier et filles beles.
2530As uns comande oster les seles
2531Des chevax et bien conreer.
2532N’i a celui qui l’ost veher,
2533Einz le firent mout volentiers.
2534Desarmer fet les chevaliers ;
2535Au desarmer les filles saillent ;
2536Desarmé sont, puis si lor baillent
2537A afubler .ii. corz mantiax.
2538A l’ostel, qui mout estoit biax,
2539Les an mainnent en es le pas.
2540Mes li sires n’i estoit pas,
2541Einz ert en bois, et avoec lui
2542Estoient de ses filz li dui ;
2543Mes il vint lués et sa mesniee,
2544Qui mout estoit bien anresniee,
2545Saut contre lui defors la porte.
2546La veneison que il aporte
2547Destrossent mout tost et deslïent
2548Et si li recontent et dïent :
2549« Sire, sire, vos ne savez,
2550.II. ostes chevaliers avez.
2551— Dex an soit aorez », fet il.
2552Li chevaliers et si dui fil
2553Font de lor oste mout grant joie ;
2554Et la mesniee n’est pas coie,
2555Que toz li miaudres s’aprestoit
2556De feire ce qu’a feire estoit.
2557Cil corent le mangier haster,
2558Cil les chandoiles alumer,
2559Si les alument et espranent ;
2560La toaille et les bacins pranent,
2561Si donent l’eve as mains laver,
2562De ce ne sont il mie aver.
2563Tuit levent, si vont asseoir.
2564Riens qu’an poïst leanz veoir
2565N’estoit charjable ne pesanz.

Au matin, à l'heure du départ, chacun voulut partir avec lui : chacun s'offre et se présente ; mais il ne lui plaît ni ne lui convient qu'aucun homme parte avec lui, hormis les deux seuls qu'il avait amenés là : eux, et personne d'autre. Ce jour- là, ils ont chevauché depuis le matin jusqu'aux vêpres sans rencontrer d'aventure. En chevauchant à vive allure, ils sortirent très tard d'une forêt ; au sortir, ils virent la maison d'un chevalier, et sa femme, qui semblait une dame de bien, assise à la porte. Dès qu'elle put les voir, elle s'est dressée à leur rencontre ; le visage joyeux et riant, elle les salue et dit :

« Soyez les bienvenus ! Je veux que vous preniez mon logis. Vous voilà hébergés : descendez.

— Dame, puisque vous le commandez, grand merci : nous descendrons, et nous prendrons votre logis pour cette nuit. »

Ils descendent, et la dame fait prendre les chevaux, car elle avait une fort belle maisonnée. Elle appelle ses fils et ses filles, qui accoururent aussitôt : des jeunes gens courtois et avenants, des chevaliers et de belles filles. Aux uns elle commande d'ôter les selles des chevaux et de bien les panser ; nul n'ose s'y refuser. tous s'y prêtent au contraire très volontiers. Il fait désarmer les chevaliers ; les filles s'empressent à les désarmer ; désarmés, on leur donne à revêtir trois courts manteaux. Puis on les mène tout droit au logis, qui était fort beau. Le maître de maison n'y était pas : il était au bois, avec deux de ses fils. Mais il arriva bientôt, et sa maisonnée, fort bien apprise, bondit à sa rencontre hors de la porte. La venaison qu'il apporte, ils la détroussent et la délient bien vite, et lui racontent en lui disant :

« Sire, sire, vous ne savez pas : vous avez pour hôtes trois chevaliers !

— Dieu en soit adoré ! » fait-il.

Le chevalier et ses deux fils font à leurs hôtes très grande fête, et la maisonnée n'est pas en reste : jusqu'au plus petit, chacun s'apprêtait à faire ce qu'il y avait à faire. Les uns courent hâter le repas, d'autres allumer les chandelles, qu'ils allument et font flamber ; on prend la serviette et les bassins, on offre l'eau pour laver les mains, et de cela on n'est pas avare. Tous se lavent et vont s'asseoir. Rien de ce qu'on pouvait voir là-dedans n'était pesant ni désagréable.

L'orgueilleux au premier service vers 2566 à 2649

2566Au premier mes vint uns presanz
2567D’un chevalier a l’uis defors,
2568Plus orguelleus que n’est uns tors,
2569Que c’est mout orguilleuse beste.
2570Cil des les piez jusqu’a la teste
2571Sist toz armez, sor son destrier.
2572De l’une janbe an son estrier
2573Fu afichiez et l’autre ot mise
2574Par contenance et par cointise
2575Sor le col del destrier crenu.
2576Estes le vos ensi venu
2577C’onques nus garde ne s’an prist,
2578Tant qu’il vint devant aus et dist :
2579« Li quex est ce, savoir le vuel,
2580Qui tant a folie et orguel
2581Et de cervel la teste vuide
2582Qu’an cest païs vient et si cuide
2583Au Pont de l’Espee passer ?
2584Por neant s’est venuz lasser,
2585Por neant a ses pas perduz. »
2586Et cil, qui ne fu esperduz,
2587Mout seüremant li respont :
2588« Je sui qui vuel passer au Pont.
2589— Tu ? Tu ? Comant l’osas panser ?
2590Einz te deüsses apanser
2591[37] Que tu anpreïsses tel chose
2592A quel fin et a quel parclose
2593Tu an porroies parvenir,
2594Si te deüst resovenir
2595De la charrete ou tu montas.
2596Ce ne sai ge se tu honte as
2597De ce que tu i fus montez ;
2598Mes ja nus qui fust bien senez
2599N’eüst si grant afaire anpris
2600S’il de cest blasme fust repris. »
2601A ce que cil dire li ot
2602Ne li daigne respondre .i. mot,
2603Mes li sires de la meison
2604Et tuit li autre par reison
2605S’an mervoillent a desmesure :
2606« Ha, Dex ! con grant mesaventure ! »
2607Fet chascuns d’ax a lui meïsmes.
2608« L’ore que charrete fu primes
2609Pansee et feite soit maudite,
2610Car mout est vix chose et despite.
2611Ha, Dex ! De coi fu il retez
2612Et por coi fu il charretez ?
2613Por quel pechié, por quel forfet ?
2614Ce li ert mes toz jorz retret.
2615S’il fust de cest reproche mondes,
2616An tant con dure toz li mondes,
2617Ne fust uns chevaliers trovez,
2618Tant soit de proesce esprovez,
2619Qui cest chevalier resanblast ;
2620Et qui trestoz les assanblast,
2621Si bel ne si gent n’i veïst,
2622Por ce que le voir an deïst. »
2623Ce disoient comunemant.
2624Et cil mout orguilleusemant
2625Sa parole recomança
2626Et dist : « Chevaliers, antant ça,
2627Qui au Pont de l’Espee an vas :
2628Se tu viax, l’eve passeras
2629Mout legieremant et soef.
2630Je te ferai an une nef
2631Mout tost oltre l’eve nagier.
2632Mes se je te vuel paagier,
2633Qant de l’autre part te tandrai,
2634Se je vuel, la teste an prandrai,
2635Ou se non, an ma merci iert. »
2636Et cil respont que il ne quiert
2637Avoir mie desavanture ;
2638Ja sa teste an ceste avanture
2639N’iert mise por nes un meschief.
2640Et cil li respont de rechief :
2641« Des que tu ce feire ne viax,
2642Cui soit la honte ne li diax,
2643Venir te covendra ça fors
2644A moi conbatre cors a cors. »
2645Et cil dit por lui amuser :
2646« Se jel pooie refuser,
2647Mout volantiers m’an sofferroie ;
2648Mes ainçois voir me conbatroie
2649Que noauz feire m’esteüst. »

Au premier service survint un présent imprévu : un chevalier à la porte, dehors, plus orgueilleux qu'un taureau, qui est une bête fort orgueilleuse. Des pieds jusqu'à la tête, il siégeait tout armé sur son destrier. une jambe affermie dans l'étrier, et l'autre, par contenance et par élégance, jetée sur le col du destrier à crinière. Le voilà arrivé de la sorte sans que personne y prît garde, jusqu'à ce qu'il fût devant eux et dît :

« Lequel est-ce, je veux le savoir, qui a tant de folie et d'orgueil, et la tête si vide de cervelle, qu'il vient en ce pays et croit passer au Pont-de-l'épée ? C'est pour rien qu'il est venu se fatiguer, pour rien qu'il a perdu ses pas. »

Et l'autre, sans se troubler, lui répond avec une parfaite assurance :

« Je suis celui qui veut passer au Pont.

— Toi ? Toi ! Comment as-tu osé le penser ? Avant d'entreprendre pareille chose, tu aurais dû songer à quelle fin et à quel terme tu pourrais aboutir, et tu aurais dû te ressouvenir de la charrette où tu montas. J'ignore si tu as honte d'y être monté, mais jamais homme de bon sens n'eût entrepris une si grande affaire, s'il portait le reproche de ce blâme. »

À tout ce qu'il l'entend dire, l'autre ne daigne pas répondre un mot ; mais le maître de la maison et tous les autres s'en étonnent sans mesure, et non sans raison :

« Ah ! Dieu, quelle mésaventure ! se dit chacun d'eux en lui-même. Maudite soit l'heure où une charrette fut d'abord conçue et construite, car c'est une chose bien vile et méprisable ! Ah ! Dieu, de quoi fut-il accusé ? Et pourquoi fut-il charreté ? Pour quel péché ? Pour quel forfait ? On le lui reprochera désormais toujours. S'il était lavé de ce reproche, aussi loin que s'étend le monde entier, on ne trouverait pas un chevalier, si éprouvée que soit sa prouesse, qui égalât ce chevalier ; qui les rassemblerait tous n'en verrait pas d'aussi beau ni d'aussi noble, à dire vrai. »

Ainsi parlaient-ils d'une commune voix. Et l'autre, avec un orgueil parfait, reprit la parole :

« Chevalier, entends-moi, toi qui t'en vas au Pont-de- l'épée : si tu veux, tu passeras l'eau très aisément, en douceur. Je te ferai passer bien vite de l'autre côté dans une barque. Mais si je veux te faire payer le péage, une fois que je te tiendrai de l'autre côté, je te prendrai la tête, si je veux ; sinon, tu seras à ma merci. »

Et l'autre répond qu'il ne cherche pas sa propre mésaventure : jamais il ne mettra sa tête à un pareil hasard, quoi qu'il en coûte. Et l'autre reprend :

« Puisque tu refuses, à qui qu'en soient la honte et le deuil, il te faudra sortir ici et te battre contre moi, corps à corps. »

Et lui, pour se jouer de lui : « Si je pouvais le refuser, je m'en passerais très volontiers ; mais en vérité, je préfère me battre plutôt que d'être contraint à pire. »

Notes (1)
  • v. 2568-2569 plus orguelleus que n'est uns tors. « Plus orgueilleux qu'un taureau, qui est une bête fort orgueilleuse » : le narrateur feint de justifier sa comparaison par une glose zoologique naïve. Humour de clerc, que la traduction garde tel quel

Le combat de la lande vers 2650 à 2743

2650Einçois que il se remeüst
2651De la table ou il se seoient,
2652Dist as valez qui le servoient
2653Que sa sele tost li meïssent
2654Sor son cheval et si preïssent
2655Ses armes, ses li aportassent.
2656Et cil del tost feire se lassent ;
2657Li un de lui armer se painnent,
2658Li autre son cheval amainnent ;
2659Et, sachiez, ne resanbloit pas,
2660Si com il s’an aloit le pas,
2661Armez de trestotes ses armes,
2662Et tint l’escu par les enarmes
2663Et fu sor son cheval montez,
2664Qu’il deüst estre mescontez
2665N’antre les biax n’antre les buens.
2666Bien sanble qu’il doie estre suens
2667Li chevax, tant li avenoit,
2668Et li escuz que il tenoit
2669Par les enarmes anbracié ;
2670Si ot .i. hiaume el chief lacié
2671Qui tant i estoit bien assis
2672Que il ne vos fust mie avis
2673Qu’anprunté n’acreü l’eüst ;
2674Einz deïssiez, tant vos pleüst,
2675Qu’il fu ensi nez et creüz ;
2676De ce voldroie estre creüz.
2677Fors de la porte, an une lande,
2678Est cil qui la joste demande,
2679Ou la bataille estre devoit.
2680Tantost con li uns l’autre voit,
2681Point li uns vers l’autre a bandon,
2682Si s’antrevienent a bandon
2683Et des lances tex cos se donent
2684Que eles ploient et arçonent
2685Et anbedeus an pieces volent ;
2686As espees les escuz dolent
2687Et les hiaumes et les haubers ;
2688Tranchent les fuz, ronpent les fers
2689Si que an plusors leus se plaient ;
2690Par ire tex cos s’antrepaient
2691Con s’il fussent fet a covant ;
2692Mes les espees mout sovant
2693Jusqu’as cropes des chevax colent,
2694Del sanc s’aboivrent et saolent,
2695Que jusque es flans les anbatent,
2696Si que an.ii. morz les abatent.
2697Et quant il sont cheü a terre,
2698Li uns vet l’autre a pié requerre ;
2699Et s’il de mort s’antrehaïssent,
2700Ja por voir ne s’antranvaïssent
2701As espees plus cruelmant.
2702Plus se fierent menuemant
2703Que cil qui met deniers an mine,
2704Qui de joer onques ne fine
2705A totes failles deus et deus ;
2706Mes mout estoit autres cist jeus,
2707Que il n’i avoit nule faille,
2708Mes cos et mout fiere bataille,
2709Mout felenesse et mout cruel.
2710Tuit furent issu de l’ostel,
2711Sires, dame, filles et fil,
2712Qu’il n’i remest cele ne cil,
2713Ne li privé ne li estrange,
2714Ainçois estoient tuit an range
2715Venu por veoir la meslee
2716An la lande qui mout fu lee.
2717Li chevaliers a la charrete
2718De malvestié se blasme et rete
2719Qant son oste voit qui l’esgarde,
2720Et des autres se reprant garde
2721Qui l’esgardoient tuit ansanble.
2722D’ire trestoz li cors li tranble,
2723Qu’il deüst, ce li est avis,
2724Avoir mout grant pieç’a conquis
2725Celui qui a lui se conbat.
2726Lors le fiert, si qu’il li anbat
2727L’espee mout pres de la teste,
2728Si l’anvaïst come tanpeste,
2729Car il l’anchauce, si l’argüe
2730Tant que place li a tolue ;
2731Se li tost terre et si le mainne
2732Tant que bien pres li faut l’alainne,
2733S’a an lui mout po de desfanse.
2734Et lors li chevaliers s’apanse
2735Que il li avoit mout vilmant
2736La charrete mise devant.
2737Si li passe et tel le conroie
2738Qu’il n’i remaint laz ne corroie
2739Qu’il ne ronpe antor le coler ;
2740Si li fet le hiaume voler
2741Del chief et cheoir la vantaille.
2742Tant le painne et tant le travaille
2743Que a merci venir l’estuet,

Avant de se lever de la table où ils étaient assis, il dit aux valets qui le servaient de mettre vite la selle à son cheval, et d'aller lui chercher ses armes. Et eux s'y emploient à toute vitesse : les uns se donnent la peine de l'armer, les autres amènent son cheval. Et sachez-le : à le voir s'avancer au pas, armé de toutes ses armes, tenant l'écu par les courroies, monté sur son cheval, on ne pouvait le mécompter ni parmi les beaux ni parmi les bons. Le cheval lui allait si bien qu'il semblait ne pouvoir être qu'à lui, comme l'écu qu'il embrassait par les courroies ; et il avait au chef lacé un heaume si bien posé qu'il ne vous serait jamais venu à l'esprit qu'il l'eût emprunté ou reçu à crédit : vous auriez dit plutôt, tant cela vous eût plu, qu'il était né et avait grandi avec. Sur ce point, je voudrais être cru.

Hors de la porte, dans une lande, se tient celui qui exige la joute, là où la bataille devait avoir lieu. Dès que l'un voit l'autre, ils piquent des deux à bride abattue, se heurtent avec fracas et se donnent de leurs lances de tels coups qu'elles plient, s'arquent et volent toutes deux en éclats. De leurs épées ils taillent les écus, les heaumes, les hauberts ; ils tranchent les bois, rompent les fers, si bien qu'ils se blessent en plusieurs endroits. De rage, ils se paient de tels coups qu'on les eût dits fixés par contrat. Mais les épées, bien souvent, glissent jusque sur la croupe des chevaux ; elles s'abreuvent de sang et s'en soûlent, s'enfonçant jusque dans les flancs des bêtes, si bien qu'ils les abattent mortes toutes deux. Une fois tombés à terre, ils se requièrent à pied ; et se fussent-ils haïs de haine mortelle, ils ne se seraient pas, en vérité, assaillis plus cruellement de leurs épées. Ils se frappent avec plus de cadence que celui qui mise ses deniers au jeu de la mine et ne cesse de jouer, doublant à chaque coup manqué. Mais ce jeu-ci était bien différent : il n'y avait aucun coup pour rien, seulement des coups, et une bataille farouche, féroce et très cruelle.

Tous étaient sortis de la maison : le maître, la dame, les filles et les fils ; il ne resta là ni celle ni celui, de la maison ou d'ailleurs : tous étaient venus se ranger pour voir la mêlée, dans la lande qui était fort large. Le chevalier de la charrette s'accuse et se blâme de lâcheté, quand il voit que son hôte le regarde ; puis il prend garde aux autres, qui le regardaient tous ensemble. De colère, tout le corps lui tremble : il devrait, pense-t-il, avoir depuis longtemps vaincu celui qui se bat contre lui. Alors il le frappe, abat son épée tout près de sa tête, et fond sur lui comme la tempête : il le presse, il le pousse tant qu'il lui arrache du terrain. Il lui ôte le champ pied à pied et le mène si mal au point que le souffle lui manque presque et qu'il ne reste en lui guère de défense. Alors le chevalier se souvient que l'autre lui avait fort vilainement reproché la charrette. Il l'attaque de flanc et le malmène si bien qu'il ne lui reste lacet ni courroie qu'il ne rompe autour du col ; il fait voler le heaume de sa tête et tomber la ventaille. Il le tourmente et l'accable tant qu'il lui faut venir à merci. Comme l'alouette qui ne peut tenir devant l'émerillon, et n'a plus d'abri lorsqu'il la dépasse et la domine, ainsi l'autre, dans toute sa honte, doit venir lui demander merci, faute de mieux.

Notes (1)
  • v. 2703 la mine. Jeu d'argent où l'on double la mise ; la comparaison des coups de la bataille avec les enchères d'un joueur (« doublant à chaque coup manqué ») introduit le lexique du jeu et du paiement dans la violence, qui culminera avec la métaphore des dés de Gauvain (v. 6750 sqq.)

La demoiselle à la mule et la tête tranchée vers 2744 à 3002

2744Come l’aloe qui ne puet
2745Devant l’esmerillon durer
2746Ne ne s’a ou aseürer
2747Puis que il la passe et sormonte.
2748Ausi cil, a tote sa honte,
2749Li vet requerre et demander
2750Merci, qu’il nel puet amander.
2751Et quant il ot que cil requiert
2752Merci, si nel toche ne fiert,
2753Einz dit : « Viax tu merci avoir ?
2754— Mout avez or dit grant savoir,
2755Fet cil, ce devroit dire fos ;
2756Onques rien nule tant ne vos
2757Con je faz merci or androit. »
2758Et cil dit : « Il te covandroit
2759Sor une charrete monter ;
2760A neant porroies conter
2761Quanque tu dire me savroies,
2762S’an la charrete ne montoies
2763Por ce que tant fole boche as
2764Que vilmant la me reprochas. »
2765Et li chevaliers li respont :
2766« Ja Deu ne place que g’i mont.
2767— Non ? fet cil, et vos i morroiz.
2768— Sire, bien feire le porroiz,
2769Mes, por Deu, vos quier et demant
2770Merci, fors que tant seulemant
2771Qu’an charrete monter ne doive.
2772Nus plez n’est que je n’an reçoive
2773Fors cestui, tant soit griés ne forz.
2774Mialz voldroie estre, je cuit, morz
2775Que fet eüsse cest meschief.
2776Ja nule autre chose si grief
2777Ne me diroiz que je ne face,
2778Por merci et por vostre grace. »
2779Queque cil merci li demande,
2780Atant ez vos, parmi la lande,
2781Une pucele l’anbleüre
2782Venir sor une fauve mure,
2783Desafublee et desliee ;
2784Et si tenoit une corgiee
2785Don la mule feroit granz cos,
2786Et nus chevax les granz galos
2787Por verité si tost n’alast
2788Que la mule plus tost n’anblast.
2789Au chevalier de la charrete
2790Dist la pucele : « Dex te mete,
2791Chevaliers, joie el cuer parfite
2792De la rien qui plus te delite. »
2793Cil qui volantiers l’ot oïe
2794Li respont : « Dex vos beneïe,
2795Pucele, et doint joie et santé. »
2796Lors dist cele sa volanté :
2797« Chevaliers, fet ele, de loing
2798Sui ça venue a grant besoig
2799A toi, por demander un don
2800En merite et an guerredon
2801Si grant con ge te porrai feire ;
2802Et tu avras encor afeire
2803De m’aïde, si con je croi. »
2804Et cil li respont : « Dites moi
2805Que vos volez, et, se je l’ai,
2806Avoir le porroiz sanz delai,
2807Mes que ne soit chose trop griés. »
2808Et cele dit : « Ce est li chiés
2809De cest chevalier que tu as
2810Conquis, et, voir, einz ne trovas
2811Si felon ne si desleal.
2812Ja ne feras pechié ne mal,
2813Einçois feras aumosne et bien,
2814Que c’est la plus desleax rien
2815Qui onques fust ne ja mes soit. »
2816Et quant cil qui vaincuz estoit
2817Ot qu’ele vialt que il l’ocie,
2818Si li dist : « Ne la creez mie,
2819Qu’ele me het ; mes je vos pri
2820Que vos aiez de moi merci
2821Por ce Deu qui est filz et pere
2822Et qui de celi fist sa mere
2823Qui estoit sa fille et s’ancele.
2824— Ha ! chevaliers, fet la pucele,
2825Ne croire pas ce traïtor.
2826Que Dex te doint joie et enor
2827Si grant con tu puez covoitier,
2828Et si te doint bien esploitier
2829De ce que tu as entrepris. »
2830Or est li chevaliers si pris
2831Qu’el panser demore et areste,
2832Savoir s’il an donra la teste
2833Celi qui la rueve tranchier
2834Ou s’il avra celui tant chier
2835Qu’il li praigne pitiez de lui.
2836Et a cesti et a celui
2837Viaut feire ce qu’il li demandent ;
2838Largece et Pitiez li comandent
2839Que lor boen face a enbedeus,
2840Qu’il estoit larges et piteus.
2841Mes se cele la teste an porte,
2842Donc iert Pitiez vaincue et morte,
2843Et s’ele ne l’an porte quite,
2844Donc iert Largece desconfite.
2845An tel prison, an tel destrece
2846Le tienent Pitiez et Largece,
2847Que chascune l’angoisse et point.
2848La teste vialt que il li doint
2849La pucele, qui li demande ;
2850Et d’autre part li recomande
2851Sor pitié et sor sa franchise.
2852Et des que il li a requise
2853Merci, donc ne l’avra il donques ?
2854Oïl, ce ne li avint onques
2855[38] 2855 Que nus, tant fust ses anemis,
2856Des que il l’ot au desoz mis
2857Et merci crier li covint,
2858Onques ancor ne li avint
2859C’une foiz merci li veast,
2860Mes au sorplus ja ne baast.
2861Donc ne la vehera il mie
2862Cestui qui li requiert et prie
2863Des que ensi feire le vialt.
2864Et cele qui la teste vialt,
2865Avra la ele ? Oïl, s’il puet.
2866« Chevaliers, fet il, il t’estuet
2867Conbatre de rechief a moi,
2868Et tel merci avrai de toi,
2869Se tu viax ta teste desfandre,
2870Que je te lesserai reprendre
2871Ton hiaume et armer de rechief
2872A leisir ton cors et ton chief
2873A tot le mialz que tu porras.
2874Mes saches que tu i morras
2875Se je autre foiz te conquier. »
2876Et cil respont : « Ja mialz ne quier,
2877N’autre merci ne te demant.
2878— Et ancor assez t’i amant,
2879Fet cil, que je me conbatrai
2880A toi que ja ne me movrai
2881D’ensi con ge sui ci elués. »
2882Cil s’atorne et revienent lués
2883A la bataille com angrés ;
2884Mes plus le reconquist aprés
2885Li chevaliers delivremant
2886Qu’il n’avoit fet premieremant.
2887Et la pucele en es le pas
2888Crie : « Ne l’espargnier tu pas,
2889Chevaliers, por rien qu’il te die,
2890Certes qu’il ne t’espargnast mie
2891S’il t’eüst conquis une foiz.
2892Bien saches tu, se tu le croiz,
2893Il t’angignera de rechief.
2894Tranche au plus desleal le chief
2895De l’empire et de la corone,
2896Frans chevaliers, si le me done.
2897Por ce le me doiz bien doner
2898Que jel te cuit guerredoner,
2899Mout bien ancor tex jorz sera.
2900S’il puet, il te rangignera
2901De sa parole autre foiee. »
2902Cil qui voit sa mort aprochiee
2903Li crie merci mout an haut ;
2904Mes ses criers rien ne li vaut
2905Ne chose que dire li sache,
2906Que cil par le hiaume le sache,
2907Si que trestoz les laz an tranche,
2908La vantaille et la coisfe blanche
2909Li abat de la teste jus.
2910Et cil se haste, ne puet plus :
2911« Merci, por Deu ! Merci, vassax. »
2912Cil respont : « Se je soie sax,
2913Ja mes de toi n’avrai pitié,
2914Puis c’une foiz t’ai respitié.
2915— Ha ! fet il, pechié feriez
2916Se m’anemie creiez,
2917De moi an tel meniere ocirre. »
2918Et cele qui sa mort desirre
2919De l’autre part li amoneste
2920Qu’isnelemant li trant la teste
2921Ne plus ne croie sa parole.
2922Cil fiert et la teste li vole
2923Enmi la lande et li cors chiet ;
2924A la pucele plaist et siet.
2925Li chevaliers la teste prant
2926Par les chevox et si la tant
2927A celi qui grant joie an fait
2928Et dit : « Tes cuers si grant joie ait
2929De la rien que il plus voldroit,
2930Con li miens cuers a or androit
2931De la rien que je plus haoie.
2932De nule rien ne me doloie
2933Fors de ce que il vivoit tant.
2934Uns guerredons de moi t’atant
2935Qui mout te vanra an boen leu.
2936An cest servise avras grant preu
2937Que tu m’as fet, ce t’acreant.
2938Or m’an irai, si te comant
2939A Deu, qui d’anconbrier te gart. »
2940Tantost la pucele s’an part
2941Et li uns l’autre a Deu comande.
2942Mes a toz ces qui an la lande
2943Orent la bataille veüe,
2944An est mout grant joie creüe ;
2945Si desarment tot maintenant
2946Le chevalier, joie menant,
2947Si l’enorent de quanqu’il sevent.
2948Tot maintenant lor mains relevent,
2949Qu’al mangier asseoir voloient ;
2950Or sont plus lié qu’il ne soloient,
2951Si manjuent mout lieemant.
2952Qant mangié orent longuemant,
2953Li vavasors dist a son oste,
2954Qui delez lui seoit ancoste :
2955« Sire, nos venimes pieç’a
2956Del rëaume de Logres ça.
2957Né an somes, si voudriens
2958Q’annors vos venist et granz biens
2959Et joie en cest païs, que nos
2960I avriens preu avoec vos,
2961Et au moins autrui preuz seroit
2962S’enors et biens vos avenoit
2963An cest païs, an ceste voie. »
2964Et cil respont : « Dex vos en oie. »
2965Qant li vavasors ot lessiee
2966Sa parole et l’ot abessiee,
2967Si l’a uns de ses filz reprise
2968Et dist : « Sire, an vostre servise
2969Devriens toz noz pooirs metre
2970Et doner einçois que prometre ;
2971Boen mestier avriez del prendre,
2972Nos ne devriens mie atendre
2973Tant que vos le demandesiez.
2974Sire, ja ne vos esmaiez
2975De vostre cheval, s’il est morz,
2976Car ceanz a chevax bien forz.
2977Tant voel que vos aiez del nostre :
2978Tot le meillor, an leu del vostre,
2979En manroiz, bien vos est mestiers. »
2980Et cil respont : « Mout volantiers. »
2981Atant font les liz atorner,
2982Si se couchent. A l’anjorner
2983Lievent matin et si s’atornent.
2984Atorné sont, puis si s’an tornent.
2985Au departir rien ne mesprant :
2986A la dame et au seignor prant,
2987Et a toz les autres, congié.
2988Mes une chose vos cont gié,
2989Por ce que rien ne vos trespas,
2990Que li chevaliers ne volt pas
2991Monter sor le cheval presté
2992Qu’an li ot a l’uis presanté ;
2993Einz i fist, ce vos voel conter,
2994.I. des .ii. chevaliers monter
2995Qui venu erent avoec lui,
2996Et il sor le cheval celui
2997Monte, qu’ainsi li plot et sist.
2998Qant chascuns sor son cheval sist,
2999Si s’acheminerent tuit troi
3000Par le congié et par l’otroi
3001Lor oste, qui serviz les ot
3002Et enorez de quanqu’il pot.

Quand il l'entend demander merci, il ne le touche ni ne le frappe plus, mais dit :

« Veux-tu que j'aie merci de toi ?

— Voilà une parole bien sage, fait l'autre, comme en dirait un fou ! Jamais je n'ai rien désiré autant que la merci, à cette heure. »

Et lui : « Il te faudrait monter sur une charrette. Tu pourrais parler tant que tu voudrais, tout serait vain, si tu ne montais dans la charrette, pour avoir eu la bouche assez folle pour me la reprocher vilainement. »

Et le chevalier lui répond : « Ne plaise à Dieu que j'y monte !

— Non ? fait l'autre. Alors vous mourrez.

— Sire, vous le pouvez bien. Mais, pour Dieu, je vous demande et requiers merci, à cette seule exception que je ne doive pas monter en charrette. Il n'est nulle condition que je n'accepte, hormis celle-là, si dure et si lourde soit-elle. J'aimerais mieux être mort, je crois, que d'avoir subi ce malheur. Nulle autre chose, si pénible soit-elle, que vous me disiez, que je ne fasse pour obtenir merci et votre grâce. »

Tandis qu'il demande ainsi merci, voici que par la lande arrive à l'amble une jeune fille sur une mule fauve, tête nue et ceinture défaite, tenant une escourgée dont elle donnait de grands coups à la mule ; et nul cheval au grand galop, en vérité, n'allait plus vite que cette mule à l'amble. Au chevalier de la charrette, la jeune fille dit :

« Dieu te mette, chevalier, au cœur la joie parfaite de la créature qui te plaît le plus ! »

Lui, qui l'a entendue avec plaisir, répond : « Dieu vous bénisse, jeune fille, et vous donne joie et santé ! »

Alors elle dit son désir : « Chevalier, fait-elle, je suis venue de loin, en grand besoin, vers toi, pour te demander un don, en échange d'une récompense aussi grande que je pourrai te la faire ; et tu auras encore besoin de mon aide, je le crois.

— Dites-moi ce que vous voulez, répond-il, et si je l'ai, vous pourrez l'avoir sans délai, pourvu que ce ne soit pas chose trop pesante.

— C'est la tête de ce chevalier que tu as vaincu ; et en vérité, tu n'as jamais trouvé félon si déloyal. Tu ne commettras ni péché ni mal : tu feras aumône et bien, car c'est la créature la plus déloyale qui fut jamais et qui jamais sera. »

Quand le vaincu entend qu'elle veut qu'il le tue, il lui dit : « Ne la croyez pas : elle me hait. Mais je vous prie d'avoir pitié de moi, au nom de ce Dieu qui est fils et père, et qui fit sa mère de celle qui était sa fille et sa servante.

— Ah ! chevalier, fait la jeune fille, ne crois pas ce traître ! Que Dieu te donne joie et honneur aussi grands que tu peux les convoiter, et te donne de mener à bien ce que tu as entrepris ! »

Voilà le chevalier si empoigné qu'il s'arrête et demeure dans sa pensée : donnera-t-il la tête à celle qui le presse de la trancher, ou aura-t-il assez de tendresse pour l'autre pour qu'il le prenne en pitié ? À celle-ci et à celui-là, il veut accorder ce qu'ils demandent : Largesse et Pitié lui commandent de contenter l'un et l'autre, car il était généreux et compatissant. Mais si elle emporte la tête, Pitié sera vaincue et mise à mort ; et si elle ne l'emporte pas, Largesse sera déconfite. Dans une telle prison, dans une telle détresse le tiennent Pitié et Largesse, que chacune le tourmente et l'aiguillonne. La jeune fille qui la lui demande veut qu'il lui donne la tête ; et de l'autre côté, l'autre l'implore au nom de la pitié et de sa noblesse d'âme. Et puisqu'il lui a requis merci, ne l'aura-t-il donc pas ? Si : car jamais il ne lui arriva, si ennemi que fût l'homme, une fois qu'il l'avait mis au-dessous de lui et contraint de crier merci, de la lui refuser une première fois — mais au-delà d'une fois, jamais il n'y consentirait. Il ne la refusera pas à celui qui le requiert et le prie, puisque telle est sa coutume. Et celle qui veut la tête, l'aura-t-elle ? Oui, s'il le peut.

« Chevalier, fait-il, il te faut te battre de nouveau contre moi, et je te ferai cette grâce, si tu veux défendre ta tête, que je te laisserai reprendre ton heaume, et armer de nouveau, à loisir, ton corps et ta tête, du mieux que tu pourras. Mais sache que tu mourras si je te vaincs une seconde fois. »

Et l'autre répond : « Je ne demande pas mieux, et ne te réclame pas d'autre merci.

— Et je te donne encore cet avantage, fait-il : je me battrai contre toi sans bouger de la place où je suis. »

L'autre s'équipe, et ils reviennent aussitôt à la bataille avec fureur ; mais le chevalier le revainquit cette fois plus aisément qu'il n'avait fait d'abord. Et la jeune fille aussitôt crie :

« Ne l'épargne pas, chevalier, quoi qu'il te dise ! certes, il ne t'aurait pas épargné, lui, s'il t'avait vaincu une seule fois ! Sache-le bien : si tu le crois, il te trompera derechef. Tranche la tête au plus déloyal de l'empire et de la couronne, franc chevalier, et donne-la-moi ! Tu dois bien me la donner : un jour viendra où je saurai t'en récompenser. S'il le peut, il te trompera encore une fois par sa parole. »

Celui qui voit sa mort approcher lui crie merci à voix très haute, mais son cri ne lui vaut rien, ni rien de ce qu'il sait dire. L'autre le tire par le heaume, dont il tranche tous les lacets, abat de sa tête la ventaille et la coiffe blanche. Et l'autre se hâte de crier, il ne peut plus :

« Merci, pour Dieu ! Merci, vassal !

— Que je sois sauvé, répond-il : jamais plus je n'aurai pitié de toi, après t'avoir une fois donné répit.

— Ah ! fait l'autre, vous commettriez un péché, en croyant mon ennemie et en me tuant de la sorte. »

Et celle qui désire sa mort l'exhorte, de son côté, à lui trancher la tête au plus vite, et à ne plus croire sa parole. Il frappe : la tête vole au milieu de la lande, le corps s'affaisse. La jeune fille en est contente et satisfaite. Le chevalier prend la tête par les cheveux et la tend à celle qui en mène grande joie, et qui dit :

« Que ton cœur reçoive une joie aussi grande, de la créature qu'il désire le plus, que la mienne à cette heure, de la créature que je haïssais le plus. Rien ne me faisait souffrir, sinon qu'il vécût si longtemps. Une récompense t'attend de moi, qui te viendra fort à propos ; de ce service que tu m'as rendu, tu tireras grand profit, je te l'assure. Je m'en irai maintenant : je te recommande à Dieu, qu'il te garde d'encombre. »

Aussitôt la jeune fille part, et l'un l'autre se recommandent à Dieu. Mais chez tous ceux qui, dans la lande, avaient vu la bataille, une immense joie s'est levée. Ils désarment aussitôt le chevalier en menant grande fête, et l'honorent de tout ce qu'ils savent. Puis ils se relavent les mains, car ils voulaient se remettre à table ; les voilà plus gais qu'à l'ordinaire, et ils mangent dans la joie. Quand ils eurent longuement mangé, le vavasseur dit à son hôte, assis à ses côtés :

« Sire, nous sommes venus ici, il y a longtemps, du royaume de Logres. Nous y sommes nés, et nous voudrions qu'honneur, grand bien et joie vous viennent en ce pays, car nous y aurions profit avec vous, et bien d'autres y gagneraient, si honneur et bien vous arrivaient en ce pays, en cette entreprise. »

Et lui répond : « Dieu vous entende ! »

Quand le vavasseur eut laissé retomber sa parole, un de ses fils la reprit :

« Sire, c'est tous nos moyens que nous devrions mettre à votre service, et donner plutôt que promettre. Si vous aviez besoin de prendre, nous ne devrions pas même attendre que vous le demandiez. Sire, ne vous mettez pas en peine de votre cheval, s'il est mort : nous avons céans des chevaux robustes. Je veux que vous ayez du nôtre : le meilleur, à la place du vôtre, vous l'emmènerez, vous en avez bien besoin. »

Et lui répond : « Très volontiers. »

Là-dessus on fait préparer les lits, et l'on se couche. Au point du jour, ils se lèvent matin et s'apprêtent ; apprêtés, ils se mettent en route. Au départ, il ne manque à rien : il prend congé de la dame, du seigneur et de tous les autres. Mais je vous conte une chose, pour ne rien vous passer : le chevalier ne voulut pas monter sur le cheval prêté qu'on lui avait présenté à la porte ; il y fit monter (je tiens à vous le dire) l'un des deux chevaliers venus avec lui, et lui-même monta sur le cheval de celui-ci, comme il lui plut et lui convint. Chacun en selle, ils se mirent en chemin tous trois, avec le congé et l'accord de leur hôte, qui les avait servis et honorés de tout son pouvoir.

Notes (3)
  • v. 2744-2747 l'alouette et l'émerillon. Comparaison de fauconnerie : l'émerillon est un petit faucon employé contre l'alouette. Le bestiaire cynégétique fournit à Chrétien ses images de poursuite (cf. le cerf de lande, v. 5629, et la « mue », v. 6630).
  • v. 2838-2851 Largesse et Pitié. Seconde psychomachie du roman : deux vertus courtoises se disputent le héros, et le débat est résolu non par un choix mais par une casuistique (seconde bataille, merci non renouvelable) qui satisfait les deux. La scène a valeur de leçon : la prouesse courtoise est un art de composer les obligations contradictoires.
  • v. 2912-2914 la merci non renouvelable. « Jamais plus je n'aurai pitié de toi, après t'avoir une fois donné répit » : règle coutumière de la merci, qui éclaire par avance le serment terrible du v. 4984 (nulle merci pour Méléagant) et son exécution finale. Le dénouement est juridiquement préparé dès ici.

Le Pont-de-l'épée vers 3003 à 3139

3003Le droit chemin vont cheminant
3004Tant que li jorz vet declinant,
3005Et vienent au Pont de l’Espee
3006Aprés none vers la vespree.
3007Au pié del pont, qui mout est max,
3008Sont descendu de lor chevax
3009Et voient l’eve felenesse,
3010Noire et bruiant, roide et espesse,
3011Tant leide et tant espoantable
3012Con se fust li fluns au deable,
3013Et tant perilleuse et parfonde
3014Qu’il n’est riens nule an tot le monde,
3015S’ele i cheoit, ne fust alee
3016Ausi com an la mer betee.
3017Et li ponz qui est an travers
3018Estoit de toz autres divers,
3019Qu’ainz tex ne fu ne ja mes n’iert.
3020Einz ne fu, qui voir m’an requiert,
3021Si max ponz ne si male planche :
3022D’une espee forbie et blanche
3023Estoit li ponz sor l’eve froide ;
3024Mes l’espee estoit forz et roide
3025Et avoit .ii. lances de lonc.
3026De chasque part ot .i. grant tronc,
3027Ou l’espee estoit closfichiee.
3028Ja nus ne dot que il i chiee
3029Por ce que ele brist ne ploit ;
3030Si ne sanble il pas, qui la voit,
3031Qu’ele puisse grant fes porter.
3032Ce feisoit mout desconforter
3033Les .ii. chevaliers qui estoient
3034Avoec le tierz, que il cuidoient
3035Que dui lyon ou dui liepart
3036Au chief del pont de l’autre part
3037Fussent lié a .i. perron.
3038L’eve et li ponz et li lyon
3039Les metent an itel freor
3040Que il tranblent tuit de peor
3041Et dïent : « Sire, car creez
3042Consoil de ce que vos veez,
3043Qu’il vos est mestiers et besoinz.
3044Malveisemant est fez et joinz
3045Cist ponz, et mal fu charpantez.
3046S’a tant ne vos an retornez,
3047Au repantir vanroiz a tart.
3048Il covient feire par esgart
3049De tex choses i a assez.
3050Or soit c’outre soiez passez,
3051Ne por rien ne puet avenir,
3052Ne que les vanz poez tenir
3053Ne desfandre qu’il ne vantassent
3054Et as oisiax qu’il ne chantassent
3055Ne qu’il n’osassent mes chanter,
3056Ne que li hom porroit antrer
3057El vantre sa mere et renestre,
3058Mes ce seroit qui ne puet estre,
3059Ne qu’an porroit la mer voidier,
3060Poez vos savoir et cuidier
3061Que cil dui lyon forsené,
3062Qui de la sont anchaené,
3063Que il ne vos tuent et sucent
3064Le sanc des voinnes et manjucent
3065La char et puis rungent les os ?
3066Mout sui hardiz quant je les os
3067Veoir et quant je les esgart.
3068Se de vos ne prenez regart,
3069Il vos ocirront, ce sachiez ;
3070Mout tost ronpuz et arachiez
3071Les manbres del cors vos avront,
3072Que merci avoir n’an savront.
3073Mes or aiez pitié de vos,
3074Si remenez ansanble nos.
3075De vos meïsmes avroiz tort
3076S’an si certain peril de mort
3077Vos meteiez a esciant. »
3078Et cil lor respont an riant :
3079« Seignor, fet il, granz grez aiez
3080Qant por moi si vos esmaiez ;
3081D’amor vos vient et de franchise.
3082Bien sai que vos an nule guise
3083Ne voldriez ma mescheance ;
3084Mes j’ai tel foi et tel creance
3085An Deu qu’il me garra par tot.
3086Cest pont ne ceste eve ne dot
3087Ne plus que ceste terre dure,
3088Einz me voel metre en aventure
3089De passer outre et atorner.
3090Mialz voel morir que retorner. »
3091Cil ne li sevent plus que dire,
3092Mes de pitié plore et sopire
3093Li uns et li autres mout fort.
3094Et cil de trespasser le gort
3095Au mialz que il set s’aparoille,
3096Et fet mout estrange mervoille,
3097Que ses piez desire et ses mains.
3098N’iert mie toz antiers ne sains,
3099Qant de l’autre part iert venuz.
3100Bien s’iert sor l’espee tenuz,
3101Qui plus estoit tranchanz que fauz,
3102As mains nues et si deschauz
3103Que il ne s’est lessiez an pié
3104Souler ne chauce n’avanpié.
3105De ce gueres ne s’esmaioit
3106S’es mains et es piez se plaioit ;
3107Mialz se voloit il mahaignier
3108Que cheoir el pont et baignier
3109An l’eve don ja mes n’issist.
3110A la grant dolor con li sist
3111S’an passe outre et a grant destrece ;
3112Mains et genolz et piez se blece,
3113Mes tot le rasoage et sainne
3114Amors qui le conduist et mainne,
3115Si li estoit a sofrir dolz.
3116A mains, a piez et a genolz
3117Fet tant que de l’autre part vient.
3118Lors li remanbre et resovient
3119[39] Des deus lyons qu’il i cuidoit
3120Avoir veüz quant il estoit
3121De l’autre part ; lors si esgarde :
3122N’i avoit nes une leisarde
3123Ne rien nule qui mal li face.
3124Il met sa main devant sa face,
3125S’esgarde son anel et prueve,
3126Qant nul des deus lyons n’i trueve
3127Qu’il i cuidoit avoir veüz,
3128Si cuida estre deceüz,
3129Mes il n’i avoit rien qui vive.
3130Et cil qui sont a l’autre rive,
3131De ce qu’ainsi passé le voient
3132Font tel joie com il devoient ;
3133Mes ne sevent pas son mehaing.
3134Et cil le tint a grant guehaing
3135Qant il n’i a plus mal soffert.
3136Le sanc jus de ses plaies tert
3137A sa chemise tot antor,
3138Et voit devant lui une tor
3139Si fort c’onques de sa veüe

Ils suivent le droit chemin tant que le jour décline, et arrivent au Pont-de-l'épée, après none, vers l'heure des vêpres. Au pied du pont, qui est très redoutable, ils sont descendus de leurs chevaux, et ils voient l'eau félonne, noire et grondante, rapide et lourde, si laide et si épouvantable qu'on eût dit le fleuve du diable, si périlleuse et si profonde qu'il n'est créature au monde qui, y tombant, ne fût engloutie comme dans la mer salée. Et le pont jeté en travers était différent de tous les autres : jamais il n'y en eut de tel, jamais il n'y en aura. Jamais, à qui veut la vérité, il n'y eut si mauvais pont, ni si mauvaise planche : d'une épée fourbie et blanche était fait le pont sur l'eau froide ; mais l'épée était solide et rigide, et longue de deux lances. De chaque côté, un grand tronc, où l'épée était clouée. Que nul ne craigne d'y tomber parce qu'elle romprait ou plierait : elle avait tant de qualité qu'elle pouvait porter une lourde charge.

Ce qui achevait de désespérer les deux chevaliers qui accompagnaient le troisième, c'est qu'ils croyaient voir deux lions, ou deux léopards, attachés à un bloc de pierre à l'autre bout du pont. L'eau, le pont et les lions les mettent en un tel effroi qu'ils tremblent de peur tout entiers, et disent :

« Sire, croyez le conseil que vous donnent vos yeux ! vous en avez nécessité et besoin ! Ce pont est méchamment fait et joint, et mal charpenté. Si vous ne rebroussez pas chemin à temps, il sera trop tard pour vous en repentir. Il est bien des choses qu'il faut faire avec discernement. Admettons que vous soyez passé de l'autre côté, ce qui ne peut arriver d'aucune façon, pas plus qu'on ne peut retenir les vents et leur défendre de souffler, ni interdire aux oiseaux de chanter, pas plus qu'un homme ne peut rentrer dans le ventre de sa mère et renaître, chose impossible autant que de vider la mer : pouvez-vous croire et penser que ces deux lions furieux, enchaînés là-bas, ne vous tueront pas, ne suceront pas le sang de vos veines, ne mangeront pas votre chair et n'en rongeront pas les os ? C'est bien assez d'audace pour moi d'oser les regarder, d'oser porter les yeux sur eux ! Si vous ne prenez garde à vous, ils vous tueront, sachez-le : ils vous auront vite rompu et arraché les membres du corps, car ils ne connaissent pas la pitié. Ayez donc pitié de vous, et restez avec nous ! Vous seriez coupable envers vous-même, de vous jeter sciemment dans un péril de mort aussi certain. »

Et lui leur répond en riant :

« Seigneurs, soyez grandement remerciés de vous alarmer ainsi pour moi : c'est votre affection qui parle, et votre noblesse. Je sais bien que vous ne voudriez mon malheur d'aucune manière. mais j'ai telle foi et telle croyance en Dieu, qu'il me gardera partout. Ce pont ni cette eau, je ne les crains pas plus que cette terre ferme : je veux me risquer à l'aventure de passer outre, et m'y préparer. Plutôt mourir que reculer ! »

Ils ne savent plus que lui dire, mais de pitié l'un et l'autre pleurent et soupirent abondamment. Et lui s'apprête de son mieux à franchir le gouffre, et fait une bien étrange merveille : il désarme ses pieds et ses mains. Il ne sera pas indemne ni entier quand il parviendra de l'autre côté ! Mais il se sera bien tenu sur l'épée, plus tranchante qu'une faux, à mains nues et déchaussé, car il n'a gardé aux pieds ni soulier, ni chausse, ni avant-pied. Il ne s'effrayait guère de se blesser aux mains et aux pieds : il aimait mieux se mutiler que tomber du pont et se baigner dans une eau dont jamais il ne sortirait.

Au prix de la grande douleur qu'on lui a préparée, il passe outre, dans une grande détresse : il se blesse les mains, les genoux et les pieds. mais Amour, qui le conduit et le mène, le soulage et le guérit tout entier, et la souffrance lui était douce. Des mains, des pieds et des genoux, il fait tant qu'il parvient de l'autre côté. Alors il se rappelle et se souvient des deux lions qu'il croyait avoir vus quand il était sur l'autre rive. Il regarde : il n'y avait pas même un lézard, rien qui pût lui nuire. Il porte sa main devant son visage, regarde son anneau et fait l'épreuve : quand il ne trouve aucun des deux lions qu'il croyait avoir vus, il pensa qu'on l'avait trompé par enchantement ; mais il n'y avait là rien de vivant.

Et ceux de l'autre rive, de le voir ainsi passé, mènent la joie qu'on devine ; mais ils ne savent pas ses blessures. Et lui tient pour un grand gain de n'avoir pas souffert pire mal. Le sang de ses plaies, il l'étanche avec sa chemise, tout autour. Et il voit devant lui une tour si forte que jamais, de ses yeux, il n'en avait vu de pareille.

Notes (5)
  • v. 3012 li fluns au deable. L'eau du Pont-de-l'épée est comparée au « fleuve du diable » : la topographie infernale chrétienne se superpose à la rivière-frontière de l'Autre Monde celtique. Double codage caractéristique du roman
  • v. 3016 la mer betee. Littéralement la « mer figée » ou coagulée des légendes cosmographiques (mer Betée), où les navires restent pris. Nous traduisons librement « la mer salée », le référent légendaire étant perdu ; la note restitue l'image exacte
  • v. 3095-3112 la traversée. Mains et pieds désarmés, le tranchant « plus affilé qu'une faux » : le supplice volontaire a été lu comme une stigmatisation, et le mot martire employé plus loin (v. 4691) autorise la lecture christique de l'amant. Voir aussi la note au v. 3114.
  • v. 3113-3115 Amour médecin. Mes tot le rasoage et sainne / Amors qui le conduist et mainne, / si li estoit a sofrir dolz : Amour, qui conduit et mène le héros, le soulage et le guérit tout entier, et la souffrance lui était douce. C'est l'un des passages les plus cités du roman : la personnification atteint ici sa fonction la plus haute, guide et médecin à la fois, et le paradoxe de la douleur douce fonde le langage amoureux neuf que le roman invente.
  • v. 3124-3129 l'épreuve de l'anneau. Les lions gardiens n'étaient qu'un enchantement d'optique ; l'anneau ne trouve « rien de vivant ». Le merveilleux menaçant se dissout à l'arrivée : l'épreuve était tout entière dans le corps et la volonté, non dans le monstre. Rationalisation typique de Chrétien.

Le père et le fils à la fenêtre vers 3140 à 3186

3140N’avoit nule si fort veüe ;
3141La torz miaudre ne pooit estre.
3142Apoiez a une fenestre
3143S’estoit li rois Bademaguz,
3144Qui mout ert soutix et aguz
3145A tote enor et a tot bien,
3146Et lëauté sor tote rien
3147Voloit par tot garder et faire.
3148Et ses filz, qui tot le contraire
3149A son pooir toz jorz feisoit,
3150Car desleautez li pleisoit,
3151N’onques de feire vilenie
3152Et traïson et felenie
3153Ne fu lassez ne enuiez,
3154S’estoit delez lui apoiez.
3155S’orent veü des la amont
3156Le chevalier passer le pont
3157A grant poinne et a grant dolor.
3158D’ire et de mautalant, color
3159En a Meleaganz changiee ;
3160Bien set c’or li ert chalongiee
3161La reïne ; mes il estoit
3162Tex chevaliers qu’il ne dotoit
3163Nul home, tant fust forz ne fiers.
3164Nus ne fust miaudres chevaliers,
3165Se fel et desleaus ne fust ;
3166Mes il avoit .i. cuer de fust
3167Tot sanz dolçor et sanz pitié.
3168Ce fet le roi joiant et lié
3169Don ses filz mout grant duel avoit.
3170Li rois certeinnemant savoit
3171Que cil qui ert au pont passez
3172Estoit miaudres que nus assez,
3173Que ja nus passer n’i osast
3174A cui dedanz soi reposast
3175Malvestiez, qui fet honte as suens
3176Plus que proesce enor as suens.
3177Donc ne puet mie tant proesce
3178Con fet malvestiez et peresce,
3179Car voirs est, n’an dotez de rien,
3180Qu’an puet plus feire mal que bien.
3181De ces .ii. choses vos deïsse
3182Mout, se demore n’i feïsse ;
3183Mes a autre chose m’ator,
3184Qu’a ma matiere m’an retor,
3185S’orroiz comant tient a escole
3186Li rois son fil qu’il aparole :

Jamais il n'en avait vu d'aussi forte : la tour ne pouvait être meilleure. Appuyé à une fenêtre se tenait le roi Bademagu, homme subtil et pénétrant en tout ce qui touche l'honneur et le bien, et qui voulait par-dessus tout garder et pratiquer la loyauté. Et près de lui, son fils, qui faisait toujours, de tout son pouvoir, exactement le contraire, car la déloyauté lui plaisait, et jamais il ne fut las ni ennuyé de commettre vilenie, trahison et félonie ; il s'était accoudé près de lui. Ils avaient vu, de là-haut, le chevalier passer le pont à grande peine et à grande douleur. De colère et de dépit, Méléagant en a changé de couleur : il sait bien que la reine va maintenant lui être disputée. Mais c'était un chevalier qui ne redoutait personne, si fort et si farouche fût-il. Nul n'eût été meilleur chevalier, s'il n'avait été félon et déloyal ; mais il avait un cœur de bois, sans aucune douceur et sans pitié.

Ce qui rend le roi joyeux fait le grand chagrin de son fils. Le roi savait avec certitude que celui qui avait passé le pont était bien meilleur que quiconque : car jamais n'oserait y passer un homme chez qui sommeille Lâcheté, qui couvre les siens de honte plus que Prouesse ne les couvre d'honneur. Prouesse ne peut pas autant que Lâcheté et Paresse, car c'est la vérité, n'en doutez pas : on peut faire plus de mal que de bien. De ces deux choses je vous dirais long, si cela ne me retardait ; mais je me tourne vers autre chose et reviens à ma matière : écoutez quelle école le roi fait à son fils.

Notes (1)
  • v. 3163-3167 le portrait de Méléagant. « Nul n'eût été meilleur chevalier, s'il n'avait été félon » : le vilain du roman n'est pas un faible mais une prouesse sans courtoisie, un « cœur de bois ». Chrétien construit l'antithèse exacte du héros : même force, san inverse.

La leçon du roi vers 3187 à 3302

3187« Filz, fet il, avanture fu
3188Qant ci venimes, gié et tu,
3189A ceste fenestre apoier,
3190S’an avons eü tel loier
3191Que nos avons apertemant
3192Veü le plus grant hardemant
3193Qui onques fust mes nes pansez.
3194Or me di se boen gré ne sez
3195Celui qui tel mervoille a feite.
3196Car t’acorde a lui et afeite,
3197Si li rant quite la reïne.
3198Ja n’avras preu an l’ateïne,
3199Einz i puez avoir grant domage.
3200Car te fai or tenir por sage
3201Et por cortois, si li anvoie
3202La reïne einçois qu’il te voie.
3203Fei li tel enor an ta terre,
3204Que ce que il est venuz querre
3205Li done ainz qu’il le te demant.
3206Car tu sez bien certainnemant
3207Qu’il quiert la reïne Ganievre.
3208Ne te fai tenir por anrievre
3209Ne por fol ne por orguilleus.
3210Se cist est an ta terre seus,
3211Se li doiz conpaignie feire,
3212Que prodom doit prodome atreire
3213Et enorer et losangier,
3214Nel doit pas de lui estrangier.
3215Qui fet enor, l’anors est soe :
3216Bien saches que l’enors iert toe
3217Se tu fez enor et servise
3218A cestui qui est a devise
3219Li miaudres chevaliers del monde. »
3220Cil respont : « Que Dex le confonde,
3221S’ausins boen ou meillor n’i a. »
3222Mal fist quant lui i oblia,
3223Qu’il ne se prise mie mains.
3224Et dit : « Joinz piez et jointes mains,
3225Volez espoir que je devaigne
3226Ses hom et de lui terre taigne ?
3227Si m’aïst Dex, ainz devandroie
3228Ses hom que je ne li randroie.
3229Ja certes n’iert par moi randue,
3230Mes contredite et desfandue
3231Vers toz ces qui si fol seront
3232Que venir querre l’oseront. »
3233Lors de rechief li dit li rois :
3234« Filz, mout feroies que cortois
3235Se ceste anreidie lessoies.
3236Je te lo et pri qu’an pes soies.
3237Ce sez tu bien que hontes iert
3238Au chevalier s’il ne conquiert
3239Vers toi la reïne an bataille.
3240Il la doit mialz avoir, sanz faille,
3241Par bataille que par bonté,
3242Por ce qu’a pris li ert conté.
3243Mien esciant, il n’an quiert point
3244Por ce que l’an an pes li doint,
3245Einz la vialt par bataille avoir.
3246Por ce feroies tu savoir
3247Se la bataille li toloies.
3248Je te lo et pri qu’an pes soies ;
3249Et se tu mon consoil despis,
3250Moins m’an sera, s’il t’an est pis
3251Et granz max avenir t’an puet,
3252Que rien au chevalier n’estuet
3253Doter fors que seulemant toi.
3254De toz mes homes et de moi
3255Li doing trives et seürté.
3256Onques ne fis desleauté
3257Ne traïson ne felenie
3258Ne je nel comancerai mie
3259Por toi ne que por .i. estrange.
3260Ja ne t’an quier dire losange,
3261Einz promet bien au chevalier
3262Qu’il n’avra ja de rien mestier,
3263D’armes ne de cheval, qu’il n’ait,
3264Des qu’il tel hardemant a fait
3265Que il est jusque ci venuz.
3266Bien iert gardez et maintenuz
3267Vers trestoz homes sauvemant
3268Fors que vers toi tot seulemant.
3269Et ce te voel je bien aprandre
3270Que s’il vers toi se puet desfandre,
3271Il nel covient d’autrui doter.
3272— Assez me loist ore escoter,
3273Fet Meleaganz, et teisir,
3274Et vos diroiz vostre pleisir,
3275Mes po m’est de quanque vos dites ;
3276Je ne sui mie si hermites,
3277Si prodon ne si charitables
3278Ne tant ne voel estre enorables
3279Que la rien que plus aim li doingne.
3280N’iert mie feite sa besoigne
3281Si tost ne si delivremant,
3282Einçois ira tot autremant
3283Qu’antre vos et lui ne cuidiez.
3284Ja se contre moi li aidiez,
3285Por ce nel vos consantiromes ;
3286Se de vos et de toz voz homes
3287A pes et trives, moi que chaut ?
3288Onques por ce cuers ne me faut ;
3289Einz me plest mout, se Dex me gart,
3290Que il n’ait fors de moi regart,
3291Ne je ne vos quier por moi feire
3292Rien nule ou l’an puise retreire
3293Desleauté ne traïson.
3294Tant con vos plest, soiez prodon
3295Et moi lessiez estre cruel.
3296— Comant ? N’an feroies tu el ?
3297— Nenil, fet cil. — Et je m’an tes.
3298Or fei ton mialz, que je te les,
3299S’irai au chevalier parler.
3300Offrir li voel et presanter
3301M’aïde et mon consoil del tot,
3302Car je me tieng a lui de bot. »

« Fils, fait-il, c'est un hasard qui nous a menés, toi et moi, nous appuyer à cette fenêtre, et nous en avons eu ce salaire : nous avons vu à découvert la plus grande hardiesse qui fut jamais même conçue. Dis-moi maintenant si tu ne sais pas gré à celui qui a accompli une telle merveille. Accorde-toi donc avec lui, fais la paix, et rends-lui la reine sans conditions. Tu n'auras aucun profit dans la querelle : tu peux y trouver au contraire un grand dommage. Fais-toi donc tenir pour sage et pour courtois : envoie-lui la reine avant qu'il paraisse devant toi. Fais-lui honneur sur ta terre : ce qu'il est venu chercher, donne-le-lui avant qu'il te le demande ; car tu sais bien, avec certitude, qu'il cherche la reine Guenièvre. Ne te fais pas tenir pour obstiné, pour fou ni pour orgueilleux. Puisqu'il est seul sur ta terre, tu dois lui faire compagnie : un homme de bien doit attirer à lui l'homme de bien, l'honorer et le fêter, non le tenir à distance. Qui rend honneur, l'honneur est pour lui : sache- le bien, l'honneur sera tien si tu rends honneur et service à celui qui est, sans conteste, le meilleur chevalier du monde. »

L'autre répond : « Que Dieu me confonde s'il n'en existe pas d'aussi bon, ou de meilleur ! »

Il eut tort d'oublier de se nommer : il ne s'estime pas moins que lui. Et il ajoute : « Pieds joints et mains jointes, voulez- vous, peut-être, que je devienne son homme et que je tienne de lui ma terre ? Dieu m'assiste ! je me ferais plutôt son homme que de la lui rendre ! Elle ne lui sera certes jamais rendue par moi : elle sera disputée et défendue contre tous ceux qui seront assez fous pour oser venir la réclamer. »

Alors le roi lui redit : « Fils, tu agirais en grande courtoisie en laissant cet entêtement. Je te conseille et te prie de rester en paix. Tu le sais bien : ce serait une honte pour le chevalier de ne pas conquérir la reine sur toi en bataille. Il doit certes préférer l'avoir par bataille que par bienfait, car cela grandira son renom. À mon avis, il ne la réclame pas pour qu'on la lui donne en paix : il veut l'avoir par bataille. Aussi ferais-tu sagement de lui dérober la bataille. Il me pèse fort de te voir faire le fou ; mais si tu méprises mon conseil, il m'en chaudra moins que de toi, s'il t'en arrive malheur. Et un grand mal peut t'en venir, car le chevalier n'a rien à redouter de personne, hormis de toi seulement. De la part de tous mes hommes et de la mienne, je lui donne trêve et sûreté. Jamais je n'ai commis déloyauté, trahison ni félonie, et je ne commencerai pas, pas plus pour toi que pour un étranger. Je ne cherche pas à te flatter : je promets au chevalier qu'il ne manquera de rien, ni d'armes ni de cheval, puisqu'il a montré tant de hardiesse en venant jusqu'ici. Il sera gardé et protégé, en toute sûreté, contre tous les hommes, hormis contre toi seul. Et je veux bien te l'apprendre : s'il peut se défendre contre toi, il n'aura besoin de redouter personne. »

« J'ai tout loisir de me taire et de vous écouter, répond Méléagant, mais peu m'importe tout ce que vous dites. Je ne suis pas ermite à ce point, ni si homme de bien, ni si charitable, et je ne tiens pas tant à l'honneur que de lui donner la créature que j'aime le plus. Son affaire ne sera pas faite si vite ni si aisément : il en ira tout autrement que vous ne le croyez, vous et lui. Si vous l'aidez contre moi, nous ne nous rendrons pas pour autant. S'il a paix et trêve de vous et de tous vos hommes, que m'importe ? Le cœur ne m'en manque pas : il me plaît fort, Dieu me garde, qu'il n'ait à se garder que de moi. Et je ne vous demande de rien faire pour moi qui puisse passer pour déloyauté ni trahison. Soyez homme de bien tant qu'il vous plaira, et laissez-moi être cruel !

— Comment ? Tu n'en démordras pas ?

— Non, fait-il.

— Alors je me tais. Fais de ton mieux, je te laisse : je vais parler au chevalier. Je veux lui offrir et lui présenter mon aide et mon conseil sans réserve, car je suis tout entier de son côté. »

Le roi au pied du pont vers 3303 à 3422

3303Lors descendi li rois aval
3304Et fet anseler son cheval.
3305L’an li amainne .i. grant destrier
3306Et il i monte par l’estrier,
3307Et mainne avoec lui de ses genz,
3308Trois chevaliers et .ii. sergenz
3309Sanz plus fet avoec lui aler.
3310Einz ne finerent d’avaler
3311Tant que il vindrent vers la planche
3312Et voient celui qui estanche
3313Ses plaies et le sanc en oste.
3314Lonc tans le cuide avoir a oste
3315Li rois por ses plaies garir,
3316Mes a la mer feire garnir
3317Porroit autresi bien antendre.
3318Li rois se haste del descendre,
3319Et cil qui mout estoit plaiez
3320S’est lors ancontre lui dreciez,
3321Non pas por ce qu’il le conoisse,
3322Ne ne fet sanblant de l’angoisse
3323Qu’il avoit es piez et es mains
3324Ne plus que se il fust toz sains.
3325Li rois le vit esvertuer,
3326Si le cort mout tost saluer
3327Et dit : « Sire, mout m’esbaïs
3328De ce que vos an cest païs
3329Vos estes anbatuz sor nos.
3330Mes bien veignanz i soiez vos,
3331Que ja mes nus ce n’anprendra,
3332Ne mes n’avint ne n’avandra
3333Que nus tel hardemant feïst
3334Que an tel peril se meïst.
3335Et sachiez, mout vos en aim plus
3336Qant vos avez ce fet que nus
3337N’osast panser antemes feire.
3338Mout me troveroiz deboneire
3339Vers vos et leal et cortois.
3340Je sui de ceste terre rois,
3341Si vos offre tot a devise
3342Tot mon consoil et mon servise ;
3343Et je vois mout bien esperant
3344Quel chose vos alez querant :
3345La reïne, ce croi, querez.
3346— Sire, fet il, bien esperez ;
3347Autres besoinz ça ne m’amainne.
3348— Amis, il i covendroit painne,
3349Fet li rois, ainz que vos l’aiez,
3350Et vos estes formant plaiez,
3351Je voi les plaies et le sanc.
3352Ne troveroiz mie si franc
3353Celui qui ça l’a amenee,
3354Qu’il la vos rande sanz meslee ;
3355Mes il vos covient sejorner
3356Et voz plaies feire sener
3357Tant qu’eles soient bien garies.
3358De l’oignemant as .iii. Maries
3359Et de meillor, s’an le trovoit,
3360Vos donrai ge, car mout covoit
3361Vostre aise et vostre garison.
3362La reïne a boene prison,
3363Que nus de char a li n’adoise,
3364Neïs mes filz cui mout an poise,
3365Qui avoec lui ça l’amena.
3366Onques hom si ne forssena
3367Com il s’an forssene et anrage.
3368Et j’ai vers vos mout boen corage,
3369Si vos donrai, se Dex me saut,
3370Mout volantiers quanqu’il vos faut.
3371Ja si boenes armes n’avra
3372Mes filz, qui mal gré m’an savra,
3373Qu’altresi boenes ne vos doigne,
3374Et cheval tel con vos besoigne.
3375Et si vos praing, cui qu’il enuit,
3376Vers trestoz homes an conduit.
3377Ja mar doteroiz de nelui,
3378Fors que seulemant de celui
3379Qui la reïne amena ça.
3380Onques hom si ne menaça
3381Autre, con ge l’ai menacié,
3382Et par po je ne l’ai chacié
3383[40] De ma terre par mautalant
3384Por ce que il ne la vos rant ;
3385S’est il mes filz, mes ne vos chaille,
3386Se il ne vos vaint an bataille,
3387Ja ne vos porra sor mon pois
3388D’enui faire vaillant .i. pois.
3389— Sire, fet il, vostre merci !
3390Mes je gast trop le tans ici,
3391Que perdre ne gaster ne vuel.
3392De nule chose ne me duel
3393Ne je n’ai plaie qui me nuise.
3394Menez moi tant que je le truise,
3395Car a tex armes con je port
3396Sui prez c’or androit me deport
3397A cos doner et a reprandre.
3398— Amis, mialz vos valdroit atandre
3399Ou .xv. jorz ou trois semainnes,
3400Tant que voz plaies fussent sainnes ;
3401Car boens vos seroit li sejorz
3402Tot au moins jusqu’a .xv. jorz,
3403Que je por rien ne sosferoie
3404Ne esgarder ne le porroie
3405Qu’a tex armes n’a tel conroi
3406Vos conbatessiez devant moi. »
3407Et cil respont : « S’il vos pleüst,
3408Ja autres armes n’i eüst,
3409Que volantiers a ces feïsse
3410La bataille ne ne queïsse
3411Qu’il i eüst ne pas ne ore
3412Respit ne terme ne demore.
3413Mes por vos ore tant ferai
3414Que jusqu’a demain atendrai,
3415Et ja mar an parleroit nus,
3416Que je ne l’atandroie plus. »
3417Lors a li rois acreanté
3418Qu’il iert tot a sa volanté,
3419Puis le fet a ostel mener
3420Et prie et comande pener
3421De lui servir ces qui l’en mainnent,
3422Et il del tot an tot s’an painnent.

Alors le roi descendit et fit seller son cheval. On lui amène un grand destrier, il monte par l'étrier et emmène quelques- uns de ses gens : trois chevaliers et deux sergents, sans plus. Ils ne cessèrent de descendre jusqu'à la planche, et ils voient le chevalier qui étanche ses plaies et en essuie le sang. Le roi compte l'avoir longtemps pour hôte, le temps de guérir ses plaies ; mais autant s'attendre à voir la mer tarir !

Le roi se hâte de descendre de cheval, et l'autre, si blessé qu'il fût, s'est aussitôt dressé à sa rencontre, non qu'il le connût, et sans rien laisser paraître de la douleur qu'il avait aux pieds et aux mains, pas plus que s'il eût été parfaitement sain. Le roi le voit faire effort sur lui-même, court le saluer et dit :

« Sire, je suis tout ébahi que vous ayez fait irruption dans ce pays, chez nous. Mais soyez-y le bienvenu, car jamais personne ne recommencera : jamais il n'advint et jamais il n'adviendra que quelqu'un montre pareille hardiesse, à se jeter dans un tel péril. Et sachez-le, je vous en aime d'autant plus, que vous avez fait ce que nul n'oserait même penser, à plus forte raison faire. Vous me trouverez tout à fait bienveillant, envers vous, et loyal, et courtois. Je suis le roi de cette terre, et je vous offre sans réserve mon conseil et mon service ; et je devine fort bien quelle chose vous êtes venu chercher : c'est la reine, je crois, que vous cherchez.

— Sire, fait-il, vous devinez bien : nul autre besoin ne m'amène ici.

— Ami, fait le roi, il y faudrait grande peine avant que vous l'ayez, et vous êtes grièvement blessé : je vois les plaies et le sang. Vous ne trouverez pas si généreux celui qui l'a amenée ici, qu'il vous la rende sans combat ; mais il vous faut séjourner et faire soigner vos plaies jusqu'à parfaite guérison. De l'onguent aux trois Maries, et de meilleur s'il s'en trouve, je vous donnerai, car je désire fort votre confort et votre guérison. La reine est en bonne prison : nul homme de chair n'approche d'elle, pas même mon fils, qui en enrage, lui qui l'amena ici avec lui. Jamais homme ne fut aussi forcené qu'il s'en forcène et s'en démène. Moi, j'ai pour vous le cœur bien disposé, et je vous donnerai, Dieu me sauve, très volontiers tout ce qu'il vous faut. Jamais mon fils n'aura de si bonnes armes, lui qui m'en voudra, que je ne vous en donne d'aussi bonnes, et un cheval tel qu'il vous le faut. Et je vous prends, en dépit de quiconque, sous ma protection contre tous les hommes : vous n'aurez à redouter personne, hormis celui-là seul qui amena la reine ici. Jamais homme n'a menacé un autre comme je l'ai menacé, et peu s'en faut que je ne l'aie chassé de ma terre, de colère, parce qu'il ne vous la rend pas. C'est pourtant mon fils ; mais ne vous en souciez pas : s'il ne vous vainc en bataille, jamais il ne pourra, contre mon gré, vous causer de tort pour la valeur d'un pois.

— Sire, dit-il, grand merci ! Mais je perds trop de temps ici, et je ne veux ni en perdre ni en gaspiller. Je ne souffre de rien, je n'ai pas de plaie qui me gêne. Menez-moi jusqu'à ce que je le trouve : avec les armes que voici, je suis prêt à me divertir sur l'heure, à donner des coups et à en recevoir.

— Ami, mieux vaudrait attendre quinze jours ou trois semaines, que vos plaies soient guéries. Un séjour d'au moins quinze jours vous serait bon, car pour rien au monde je ne souffrirais, et je ne pourrais pas voir, que vous vous battiez sous mes yeux avec de telles armes et un tel équipement.

— S'il ne tenait qu'à vous, répond l'autre, sachez qu'il n'y aurait pas d'autres armes : c'est avec celles-ci que je livrerais volontiers la bataille, sur-le-champ, sans chercher le moindre répit, terme ni délai, pas un pas, pas une heure. Mais pour vous, je ferai ceci : j'attendrai jusqu'à demain. Et que nul n'en parle plus : je n'attendrais pas davantage ! »

Alors le roi lui a garanti que tout serait selon sa volonté, puis le fait mener au logis, et prie et commande ceux qui l'emmènent de se mettre en peine de le servir, ce qu'ils font de tout point.

Notes (1)
  • v. 3358 l'oignemant as trois Maries . Onguent légendaire rattaché aux trois Maries de l'Évangile venues embaumer le Christ : la pharmacopée pieuse au service des plaies du héros prolonge discrètement le codage christique de la traversée

La dernière tentative du roi vers 3423 à 3509

3423Et li rois, qui la pes queïst
3424Mout volantiers se il poïst,
3425S’an vint de rechief a son fil,
3426Si l’aparole come cil
3427Qui volsist la pes et l’acorde,
3428Si li dit : « Biax filz, car t’acorde
3429A cest chevalier sanz conbatre.
3430N’est pas ça venuz por esbatre
3431Ne por berser ne por chacier,
3432Einz est venuz por porchacier
3433Et son pris croistre et aloser,
3434S’eüst mestier de reposer
3435Mout grant, si con je l’ai veü.
3436Se mon consoil eüst creü,
3437De cest mois ne de l’autre aprés
3438Ne fust de la bataille angrés
3439Dom il est ja mout desirranz.
3440Se tu la reïne li ranz,
3441Criens an tu avoir desenor ?
3442De ce n’aies tu ja peor,
3443Qu’il ne t’an puet blasmes venir,
3444Einz est pechiez del retenir
3445Chose ou an n’a reison ne droit.
3446La bataille tot or androit
3447Eüst feite mout volantiers,
3448Si n’a il mains ne piez antiers,
3449Einz les a fanduz et plaiez.
3450— De folie vos esmaiez,
3451Fet Meleaganz a son pere ;
3452Ja par la foi que doi saint Pere
3453Ne vos cresrai de cest afeire.
3454Certes, l’an me devroit detreire
3455A chevax, se je vos creoie.
3456S’il quiert s’anor, et je la moie,
3457S’il quiert son pris, et je le mien,
3458Et s’il vialt la bataille bien,
3459Ancor la voel je plus cent tanz.
3460— Bien voi qu’a la folie antanz,
3461Fet li rois, si la troveras.
3462Demain ta force esproveras
3463Au chevalier, quant tu le viax.
3464— Ja ne me vaigne plus grans diax,
3465Fet Meleaganz, de cestui !
3466Mialz volsisse qu’ele fust hui
3467Assez que je ne faz demain.
3468Veez or con ge m’an demain
3469Plus matemant que ge ne suel.
3470Mout m’an sont or troblé li oel
3471Et mout en ai la chiere mate.
3472Ja mes tant que ge me conbate
3473N’avrai joie ne bien ne eise,
3474Ne m’avendra rien qui me pleise. »
3475Li rois ot qu’an nule meniere
3476N’i valt rien consauz ne proiere,
3477Si l’a lessié tot mau gré suen
3478Et prant cheval mout fort et buen
3479Et beles armes, ses anvoie
3480Celui an cui bien les anploie.
3481Iluec fu uns hom anciens
3482Qui mout estoit boens crestiens ;
3483El monde plus leal n’avoit
3484Et de plaies garir savoit
3485Plus que tuit cil de Monpellier.
3486Cil fist la nuit au chevalier
3487Tant de bien con feire li sot,
3488Car li rois comandé li ot.
3489Et ja savoient les noveles
3490Li chevalier et les puceles
3491Et les dames et li baron
3492De tot le païs anviron ;
3493Si vindrent d’une grant jornee
3494Tot anviron de la contree
3495Et li estrange et li privé ;
3496Tuit chevalchoient abrivé
3497Tote la nuit anjusqu’au jor.
3498D’uns et d’autres devant la tor
3499Ot si grant presse a l’enjorner
3500Qu’an n’i poïst son pié torner.
3501Et li rois par matin se lieve,
3502Cui de la bataille mout grieve,
3503Si vient a son fil de rechief,
3504Qui ja avoit le hiaume el chief
3505Lacié, qui fu fez a Peitiers.
3506N’i puet estre li respitiers
3507Ne n’i puet estre la pes mise ;
3508Se l’a li rois mout bien requise,
3509Mes ne puet estre qu’il la face.

Et le roi, qui aurait très volontiers obtenu la paix s'il l'avait pu, revint encore auprès de son fils et lui parle en homme qui voudrait la paix et l'accord :

« Beau fils, accorde-toi avec ce chevalier sans combattre ! Il n'est pas venu ici pour se divertir, ni pour tirer à l'arc ou chasser : il vient pour conquérir son honneur, pour accroître et illustrer son renom. Et il aurait pourtant grand besoin de repos, comme je l'ai vu. S'il avait suivi mon conseil, ni ce mois-ci ni le mois prochain il n'aurait cherché la bataille qu'il désire déjà si fort. Si tu lui rends la reine, crains-tu d'en être déshonoré ? N'en aie aucune peur : il ne peut t'en venir aucun blâme. C'est plutôt péché de retenir une chose sur laquelle on n'a ni raison ni droit. La bataille, il l'aurait très volontiers livrée sur-le-champ, alors qu'il n'a plus ni mains ni pieds intacts : il les a fendus et couverts de plaies.

— Vous vous alarmez pour une sottise, fait Méléagant à son père. Par la foi que je dois à saint Pierre, je ne vous croirai pas dans cette affaire. On devrait m'écarteler à quatre chevaux si je vous croyais ! S'il cherche son honneur, je cherche le mien ; s'il cherche son renom, je cherche le mien ; et s'il veut fort la bataille, je la veux cent fois plus encore !

— Je vois bien que tu cours à la folie, fait le roi : tu la trouveras. Demain tu éprouveras ta force contre le chevalier, puisque tu le veux.

— Qu'il ne me vienne jamais plus grand chagrin que celui-là ! fait Méléagant. J'aimerais bien mieux que ce fût aujourd'hui plutôt que demain ! Voyez comme j'en ai le regard sombre, et la mine abattue ! Tant que je ne me bats pas, je n'aurai ni joie, ni bien, ni aise, et rien ne m'arrivera qui me plaise. »

Le roi voit que ni conseil ni prière n'y valent rien, en aucune manière ; il l'a quitté à contrecœur, a pris un cheval très fort et très bon, de belles armes, et les envoie à celui qui saura bien les employer. Il y avait là un homme âgé, très bon chrétien, le plus loyal du monde, qui s'entendait à guérir les plaies mieux que tous les médecins de Montpellier. Cette nuit-là, il fit au chevalier tout le bien qu'il savait faire, car le roi le lui avait commandé.

Déjà les nouvelles couraient chez les chevaliers et les jeunes filles, les dames et les barons de tout le pays d'alentour ; et de toute la contrée, à une grande journée à la ronde, étrangers et gens du lieu chevauchèrent à bride abattue, toute la nuit jusqu'au jour. À l'aube, des uns et des autres, il y eut devant la tour si grande presse qu'on n'y pouvait tourner le pied. Et le roi se lève au matin, accablé par cette bataille, et vient de nouveau trouver son fils, qui avait déjà lacé sur sa tête son heaume, fait à Poitiers. Il ne peut plus y avoir de répit, ni de paix conclue : le roi l'a instamment demandée, mais il ne se peut qu'il l'obtienne.

Notes (1)
  • v. 3485 tuit cil de Monpellier. L'école de médecine de Montpellier, déjà célèbre au douzième siècle : nous explicitons « tous les médecins de Montpellier ». Realia contemporaine, comme le Lendit ou les heaumes de Poitiers

La bataille sous les fenêtres vers 3510 à 3629

3510Devant la tor enmi la place
3511Ou tote la genz se fu treite,
3512La sera la bataille feite,
3513Que li rois le vialt et comande.
3514Le chevalier estrange mande
3515Li rois mout tost, et l’an li mainne
3516An la place qui estoit plainne
3517Des genz del rëaume de Logres.
3518Ausi con por oïr les ogres
3519Vont au mostier a feste anel,
3520A Pantecoste ou a Nöel,
3521Les genz acostumeemant,
3522Tot autresi comunemant
3523Estoient la tuit aüné.
3524Trois jorz avoient geüné
3525Et alé nuz piez et an lenges
3526Totes les puceles estrenges
3527Del rëaume le roi Artu,
3528Por ce que Dex force et vertu
3529Donast contre son aversaire
3530Au chevalier qui devoit faire
3531La bataille por les cheitis.
3532Et autresi cil del païs
3533Reprioient por lor seignor,
3534Que Dex la victoire et l’enor
3535De la bataille li donast.
3536Bien main ainz que prime sonast
3537Les ot an en.ii. amenez
3538Enmi la place toz armez
3539Sor .ii. chevax de fer coverz.
3540Mout estoit genz et bien aperz
3541Meliaganz et bien tailliez
3542De braz, de janbes et de piez,
3543Et li hiaumes et li escuz
3544Qui li estoit au col panduz
3545Trop bien et bel li avenoient.
3546Mes a l’autre tuit se tenoient,
3547Nes cil qui volsissent sa honte,
3548Et dïent tuit que rien ne monte
3549De Meliagant avers lui.
3550Maintenant qu’il furent andui
3551Enmi la place, et li rois vient,
3552Qui tant con il puet les detient,
3553Si se painne de la peis feire,
3554Mes il n’i puet son fil atreire,
3555Et il lor dit : « Tenez vos frains
3556Et vos chevax a tot le mains
3557Tant qu’an la tor soie montez.
3558Ce n’iert mie trop granz bontez
3559Se por moi tant vos delaiez. »
3560Lors se part d’ax mout esmaiez
3561Et vient droit la ou il savoit
3562La reïne qui li avoit
3563La nuit proié qu’il la meïst
3564An tel leu que ele veïst
3565La bataille tot a bandon ;
3566Et il l’en otrea le don,
3567Si l’ala querre et amener,
3568Car il se voloit mout pener
3569De s’anor et de son servise.
3570A une fenestre l’a mise,
3571Et il fu delez li a destre
3572Couchiez sor une autre fenestre.
3573Si ot avoec aus .ii. assez
3574Et d’uns et d’autres amassez
3575Chevaliers et dames senees
3576Et puceles del païs nees ;
3577Et mout i avoit des cheitives
3578Qui mout estoient antantives
3579En orisons et an proieres.
3580Li prison et les prisonieres
3581Trestuit por lor seignor prioient,
3582Qu’an Deu et an lui se fioient
3583De secors et de delivrance.
3584Et cil font lors sanz demorance
3585Arriere treire les genz totes,
3586Et hurtent les escuz des cotes,
3587S’ont les enarmes anbraciees
3588Et poignent si que .ii. braciees
3589Parmi les escuz s’antranbatent
3590Des lances si qu’eles esclatent
3591Et esmient come brandon.
3592Et li cheval tot de randon
3593S’antrevienent que front a front
3594Et piz a piz hurté se sont,
3595Et li escu hurtent ansanble
3596Et li hiaume, si qu’il resanble
3597De l’escrois que il ont doné
3598Que il eüst mout fort toné,
3599Qu’il n’i remest peitrax ne cengle,
3600Estriés ne resne ne varengle
3601A ronpre, et des seles peçoient
3602Li arçon, qui mout fort estoient ;
3603Ne n’i ont pas grant honte eü
3604Se il sont a terre cheü
3605Des que trestot ce lor failli.
3606Tost refurent an piez sailli,
3607Si s’antrevienent sanz jengler
3608Plus fieremant que dui sengler,
3609Et se fierent sanz menacier
3610Granz cos des espees d’acier
3611Come cil qui mout s’antreheent.
3612Sovant si aspremant se reent
3613Les hiaumes et les haubers blans
3614Qu’aprés le fer an saut li sans.
3615La bataille mout bien fornissent,
3616Qu’il s’estoutoient et leidissent
3617Des pesanz cos et des felons.
3618Mainz estors fiers et durs et lons
3619S’antredonerent par igal,
3620C’onques ne del bien ne del mal
3621Ne s’an sorent au quel tenir.
3622Mes ne pooit pas avenir
3623Que cil qui ert au pont passez
3624Ne fust afebloiez assez
3625Des mains, que il avoit plaiees.
3626Mout an sont les genz esmaiees,
3627Celes qui a lui se tenoient,
3628Car ses cos afebloier voient,
3629Si criement qu’il ne l’an soit pis ;

Devant la tour, au milieu de la place où tout le peuple s'était rassemblé, là se fera la bataille : le roi le veut et l'ordonne. Le roi fait mander au plus vite le chevalier étranger, et on l'amène sur la place, pleine des gens du royaume de Logres. Comme on va d'ordinaire à l'église, pour entendre les orgues, aux fêtes annuelles, à la Pentecôte ou à Noël, ainsi s'étaient-ils tous assemblés là, d'un même mouvement. Trois jours durant, toutes les jeunes filles étrangères, celles du royaume du roi Arthur, avaient jeûné et marché nu- pieds, en chemise de crin, pour que Dieu donne force et vigueur, contre son adversaire, au chevalier qui devait livrer bataille pour les captifs. Et ceux du pays, de leur côté, priaient pour leur seigneur, que Dieu lui donne la victoire et l'honneur de la bataille.

De bon matin, avant que prime sonne, on les avait amenés tous deux au milieu de la place, tout armés, sur deux chevaux couverts de fer. Méléagant était fort élégant et bien découplé, les bras, les jambes et les pieds bien taillés ; le heaume et l'écu pendu à son cou lui allaient à merveille. Mais c'est pour l'autre que tous tenaient, même ceux qui eussent voulu sa honte, et tous disent que Méléagant ne vaut rien auprès de lui.

Dès qu'ils furent tous deux au milieu de la place, le roi s'avance, les retient tant qu'il peut et s'efforce encore de faire la paix, mais il ne peut y plier son fils. Alors il leur dit :

« Tenez au moins vos freins et vos chevaux, le temps que je sois monté dans la tour. Ce ne sera pas une trop grande bonté que de vous retarder d'autant pour moi. »

Alors il les quitte, plein d'angoisse, et va droit là où il savait trouver la reine, qui l'avait prié, la veille au soir, de la placer en un lieu d'où elle pût voir la bataille tout à son aise ; et il lui en avait accordé le don. Il alla donc la chercher et la conduire, car il mettait tous ses soins à l'honorer et à la servir. Il l'a placée à une fenêtre, et lui-même se tint près d'elle, à droite, accoudé à une autre fenêtre. Autour d'eux deux étaient rassemblés, des uns et des autres, quantité de chevaliers, de dames avisées, de jeunes filles nées au pays ; et il y avait là beaucoup de captives, absorbées dans leurs oraisons et leurs prières : prisonniers et prisonnières priaient tous pour leur seigneur, car c'est en Dieu et en lui qu'ils mettaient leur espérance de secours et de délivrance.

Alors, sans plus attendre, on fait reculer toute la foule. Ils calent les écus contre leurs coudes, embrassent les courroies et éperonnent si fort qu'ils enfoncent l'un dans l'écu de l'autre deux brassées de leurs lances, qui éclatent et volent en brandons. Les chevaux, lancés à fond, se heurtent front contre front, poitrail contre poitrail ; les écus se heurtent ensemble, et les heaumes, si bien qu'au fracas qu'ils rendirent on eût cru un violent coup de tonnerre. Il ne resta poitrail ni sangle, étrier, rêne ni courroie à rompre, et les arçons des selles, pourtant très solides, volèrent en morceaux. Ils n'eurent pas grande honte de tomber à terre quand tout leur harnais les eut lâchés : ils rebondirent aussitôt sur leurs pieds et s'affrontent sans un mot, plus farouchement que deux sangliers, et se frappent sans menaces de grands coups de leurs épées d'acier, en hommes qui se haïssent à mort. Souvent ils se raclent si âprement les heaumes et les hauberts blancs qu'après le fer le sang jaillit. Ils fournissent une magnifique bataille, s'étourdissant et se meurtrissant de coups pesants et perfides ; maints assauts farouches, rudes et longs, ils se les rendirent à égalité, si bien qu'on ne savait juger qui avait le meilleur ni le pire.

Mais il ne pouvait manquer que celui qui avait passé le pont ne fût très affaibli de ses mains blessées. Les gens qui tenaient pour lui en sont tout alarmés : ils voient ses coups faiblir et craignent que le pire ne lui advienne ; il leur semblait déjà qu'il avait le pire, et Méléagant le meilleur ; et ils en parlaient tout autour.

Notes (2)
  • v. 3518-3523 les orgues aux grandes fêtes. La foule s'assemble « comme on va à l'église pour entendre les orgues à la Pentecôte ou à Noël » : rare mention littéraire précoce de l'orgue liturgique ; la comparaison sacralise le duel autant qu'elle mesure l'affluence.
  • v. 3524-3531 le je û ne des captives. Trois jours de jeûne, nu-pieds, en chemise de crin, pour que Dieu donne force au champion : la bataille est vécue par le peuple captif comme une ordalie, un jugement de Dieu, ce que la suite (serments sur reliques, v. 4960 sqq.) confirmera juridiquement.

« Il s'appelle Lancelot du Lac » vers 3630 à 3757

3630Et il lor estoit ja avis
3631Que il en avoit le peior
3632Et Meliaganz le meillor,
3633Si an parloient tot antor.
3634Mes as fenestres de la tor
3635Ot une pucele mout sage,
3636Qui panse et dit an son corage
3637Que li chevaliers n’avoit mie
3638Por li la bataille arramie
3639Ne por cele autre gent menue
3640Qui an la place estoit venue,
3641Ne ja enprise ne l’eüst
3642Se por la reïne ne fust ;
3643Et panse, se il la savoit
3644A la fenestre ou ele estoit,
3645Qu’ele l’esgardast ne veïst,
3646Force et hardemant an preïst.
3647[41] Et s’ele son non bien seüst,
3648Mout volantiers dit li eüst
3649Qu’il se regardast un petit.
3650Lors vint a la reïne et dit :
3651« Dame, por Deu et por le vostre
3652Preu, vos requier, et por le nostre,
3653Que le non a ce chevalier,
3654Por ce que il li doie eidier,
3655Me dites, se vos le savez.
3656— Tel chose requise m’avez,
3657Dameisele, fet la reïne,
3658Ou ge n’antant nule haïne
3659Ne felenie se bien non.
3660Lanceloz del Lac a a non
3661Li chevaliers, mien esciant.
3662— Dex ! Com en ai lié et riant
3663Le cuer et sain », fet la pucele.
3664Lors saut avant et si l’apele,
3665Si haut que toz li pueples l’ot,
3666A mout haute voiz : « Lancelot !
3667Trestorne toi et si esgarde
3668Qui est qui de toi se prant garde. »
3669Qant Lanceloz s’oï nomer,
3670Ne mist gaires a lui torner ;
3671Trestorne soi et voit amont
3672La chose de trestot le mont
3673Que plus desirroit a veoir
3674As loges de la tor seoir.
3675Ne puis l’ore qu’il s’aparçut
3676Ne se torna ne ne se mut
3677Devers li ses ialz ne sa chiere,
3678Einz se desfandoit par derriere.
3679Et Meleaganz l’enchauçoit
3680Totes voies plus qu’il pooit,
3681Si est mout liez con cil qui panse
3682C’or n’ait ja mes vers lui desfanse ;
3683S’an sont cil del païs mout lié
3684Et li estrange si irié
3685Qu’il ne se pueent sostenir,
3686Einz an i estut mainz venir
3687Jusqu’a terre toz esperduz,
3688Ou as genolz, ou estanduz ;
3689Ensi mout joie et duel i a.
3690Et lors de rechief s’escria
3691La pucele, des la fenestre :
3692« Ha ! Lancelot ! Ce que puet estre
3693Que si folemant te contiens ?
3694Ja soloit estre toz li biens
3695Et tote la proesce an toi,
3696Ne je ne pans mie ne croi
3697C’onques Dex feïst chevalier
3698Qui se poïst apareillier
3699A ta valor ne a ton pris.
3700Or te veons si antrepris !
3701Torne toi si que de ça soies
3702Et que adés ceste tor voies,
3703Que boen veoir et bel la fet. »
3704Ce tient a honte et a grant let
3705Lanceloz, tant que il s’an het,
3706C’une grant piece a, bien le set,
3707Le pis de la bataille eü,
3708Se l’ont tuit et totes seü.
3709Lors saut arriere et fet son tor
3710Et met antre lui et la tor
3711Meleagant trestot a force.
3712Et Meleaganz mout s’esforce
3713Que de l’autre part se retort ;
3714Et Lanceloz sore li cort,
3715Sel hurte de si grant vertu
3716De tot le cors atot l’escu,
3717Qant d’autre part se vialt torner,
3718Que il le fet tot chanceler
3719.II. foiz ou plus, mes bien li poist ;
3720Et force et hardemanz li croist,
3721Qu’Amors li fet mout grant aïe
3722Et ce que il n’avoit haïe
3723Rien nule tant come celui
3724Qui se conbat ancontre lui.
3725Amors et haïne mortex,
3726Si granz qu’ainz ne fu encor tex,
3727Le font si fier et corageus
3728Que de neant nel tient a geus
3729Meliaganz, ainz le crient mout,
3730C’onques chevalier si estolt
3731N’acointa mes ne ne conut,
3732Ne tant ne li greva ne nut
3733Nus chevaliers mes con cil fet.
3734Volantiers loing de lui se tret,
3735Se li ganchist et se reüse,
3736Que ses cos het et ses refuse.
3737Et Lanceloz pas nel menace,
3738Mes ferant vers la tor le chace,
3739Ou la reïne ert apoiee.
3740Sovant l’a servie et loiee
3741De tant que si pres l’i menoit
3742Qu’a remenoir li covenoit
3743Por ce qu’il ne la veïst pas
3744Se il alast avant .i. pas.
3745Ensi Lanceloz mout sovant
3746Le menoit arriers et avant
3747Par tot la ou boen li estoit,
3748Et tote voies s’arestoit
3749Devant la reïne sa dame
3750Qui li a mis el cors la flame,
3751Por qu’il la va si regardant ;
3752Et cele flame si ardant
3753Vers Meleagant le feisoit
3754Que par tot la ou li pleisoit
3755Le pooit mener et chacier.
3756Come avugle et come eschacier
3757Le mainne, mau gré en ait il.

Mais aux fenêtres de la tour il y avait une jeune fille très avisée, qui pense et se dit en son cœur que le chevalier n'avait pas entrepris la bataille pour elle, ni pour tout ce menu peuple assemblé sur la place : il ne l'aurait jamais entreprise, si ce n'était pour la reine. Et elle pense que s'il la savait à la fenêtre, en train de le regarder et de le voir, il en reprendrait force et hardiesse. Et si elle avait su son nom, elle lui aurait très volontiers crié de regarder un peu autour de lui. Alors elle vint à la reine et dit :

« Dame, pour Dieu, pour votre bien et pour le nôtre, je vous demande le nom de ce chevalier, pour que cela lui vienne en aide : dites-le-moi, si vous le savez.

— Vous m'avez demandé là, demoiselle, fait la reine, une chose où je ne vois nulle haine ni malveillance, mais rien que du bien. Lancelot du Lac : c'est le nom du chevalier, autant que je sache.

— Dieu ! Comme j'en ai le cœur riant, joyeux et léger ! » fait la jeune fille.

Alors elle bondit en avant et l'appelle, si haut que tout le peuple l'entend : à très haute voix : « Lancelot ! Retourne- toi, et regarde qui est celle qui a les yeux sur toi ! »

Lancelot, en entendant son nom, ne tarda guère à se retourner : il se retourne et voit là-haut, assise aux loges de la tour, la créature qu'il désirait le plus au monde contempler. Depuis l'instant où il l'aperçut, il ne détourna ni ne bougea plus vers elle son visage ni ses yeux, et se défendait par- derrière. Et Méléagant le pressait toujours, autant qu'il pouvait, tout joyeux à la pensée que l'autre n'a plus de défense contre lui ; ceux du pays en sont pleins de joie, et les étrangers si accablés qu'ils ne peuvent plus se soutenir : beaucoup se laissèrent tomber au sol, éperdus, à genoux ou tout étendus. Ainsi, il y a là beaucoup de joie et beaucoup de deuil.

Alors, de nouveau, la jeune fille cria depuis la fenêtre :

« Ah ! Lancelot ! Que peut-il se passer, que tu te comportes si follement ? En toi étaient tout le bien et toute la prouesse ; je ne pense ni ne crois que Dieu ait jamais fait chevalier qui pût se comparer à ta valeur et à ton renom ! Et te voilà qui te bats derrière ton dos, et jettes tes coups à revers, pour combattre en regardant cette tour, qu'il fait si bon et si beau regarder ! » De honte, alors, Lancelot s'en hait lui-même, sachant bien qu'il a eu longtemps le pire de la bataille, et que tous et toutes l'ont su. Alors il bondit en arrière, décrit son tour, et met de force Méléagant entre lui et la tour. Méléagant s'efforce de repasser de l'autre côté, mais Lancelot lui court sus et le heurte de toute sa vigueur, de tout son corps, écu en avant, chaque fois qu'il veut tourner, si bien qu'il le fait chanceler, deux fois ou plus, qu'il le veuille ou non. Force et hardiesse lui croissent, car Amour lui prête une aide puissante, et aussi le fait qu'il n'avait jamais rien haï autant que celui qui se bat contre lui. Amour

et Haine mortelle, si grande qu'il n'en fut jamais de telle, le rendent si farouche et si ardent que Méléagant cesse de prendre la chose en jeu : il le craint fort, car jamais il n'avait approché ni connu chevalier si hardi, et jamais chevalier ne l'avait autant meurtri ni malmené que celui-ci. Volontiers il s'éloigne de lui, esquive et recule, tant il hait et refuse ses coups. Et Lancelot, sans le menacer, le chasse à grands coups vers la tour où la reine était accoudée : il l'a souvent servie, cette tour, il lui a rendu hommage, en poussant l'autre si près qu'il lui fallait s'arrêter, car il ne l'aurait plus vue s'il avait avancé d'un pas.

Ainsi Lancelot le menait très souvent en arrière, en avant, partout où bon lui semblait, et il s'arrêtait chaque fois devant la reine, sa dame, qui lui a mis au corps la flamme qui le fait la contempler sans cesse. Et cette flamme le rendait si ardent contre Méléagant que partout où il lui plaisait, il pouvait le mener et le chasser : comme un aveugle, comme un homme à la jambe de bois, il le mène, malgré qu'il en ait.

Notes (3)
  • v. 3660 Lanceloz del Lac a a non. Premier énoncé du nom du héros, au milieu exact du roman, et dans la bouche de la reine. Le dispositif du nom différé, que Chrétien reprendra pour Perceval, fait de l'identité une donation de l'aimée ; le cri de la demoiselle transforme aussitôt le nom en talisman guerrier. Sur la valeur structurale du procédé, voir Kelly (1966) ; c'est la pièce maîtresse de toute lecture du roman comme récit d'une identité fondée par l'amour
  • v. 3675-3678 le combat à reculons. Lancelot combat « par-derrière », les yeux rivés à la tour : la scène pousse jusqu'au comique le primat du regard amoureux sur l'efficacité guerrière, avant que la demoiselle n'invente la solution (mettre l'ennemi entre soi et la tour). Le corps amoureux doit apprendre la géométrie.
  • v. 3721-3726 Amour et Haine. « Amour et Haine mortelle » font ensemble la fureur du héros : rare reconnaissance, chez Chrétien, d'une énergétique mixte de la prouesse, que la morale courtoise préfère d'ordinaire attribuer au seul amour.

La bataille interrompue vers 3758 à 3799

3758Li rois voit si ataint son fil
3759Qu’il ne s’aïde ne desfant ;
3760Si l’an poise et pitiez l’en prant,
3761S’i metra consoil se il puet.
3762Mes la reïne l’an estuet
3763Proier, se il le vialt bien feire.
3764Lors li comança a retreire :
3765« Dame, je vos ai mout amee
3766Et mout servie et enoree
3767Puis qu’an ma baillie vos oi ;
3768Onques chose feire ne soi
3769Que volantiers ne la feïsse,
3770Mes que vostre enor i veïsse.
3771Or m’an randez le guerredon !
3772Mes demander vos voel .i. don
3773Que doner ne me devriez
3774Se par amor nel feïsiez.
3775Bien voi que de ceste bataille
3776A mes filz le poior sanz faille,
3777Ne por ce ne vos an pri mie
3778Qu’il m’an poist, mes que ne l’ocie
3779Lanceloz, qui en a pooir ;
3780Ne vos nel devez pas voloir,
3781Non pas por ce que il ne l’ait
3782Bien vers vos et vers lui mesfait,
3783Mes por moi, la vostre merci,
3784Li dites, car je vos an pri,
3785Qu’il se taigne de lui ferir.
3786Ensi me porriez merir
3787Mon servise, se boen vos iere.
3788— Biax sire, por vostre proiere,
3789Le voel ge bien, fet la reïne.
3790Se j’avoie mortel haïne
3791Vers vostre fil, cui ge n’ain mie,
3792Se m’avez vos si bien servie
3793Que por ce que a gré vos vaigne
3794Voel ge mout bien que il se taigne. »
3795Ceste parole ne fu mie
3796Dite a consoil, ainz l’ont oïe
3797Lanceloz et Meleaganz.
3798Mout est qui ainme obeïssanz
3799Et mout fet tost et volentiers,

Le roi voit son fils si accablé qu'il ne s'aide ni ne se défend plus ; il en souffre, et la pitié le prend. Il y portera remède, s'il le peut ; mais pour bien s'y prendre, c'est la reine qu'il lui faut prier. Alors il commença à lui dire :

« Dame, je vous ai beaucoup aimée, servie et honorée depuis que je vous ai eue en ma garde. Jamais je n'ai su chose à faire que je ne la fisse volontiers, pourvu que j'y visse votre honneur. Rendez-m'en maintenant la récompense. Je veux vous demander un don que vous ne devriez m'accorder que par amitié : je vois bien que dans cette bataille mon fils a sans conteste le dessous. Je ne vous en prie pas parce que cela me chagrine, mais pour que Lancelot, qui en a le pouvoir, ne le tue pas. Vous ne devez pas le vouloir non plus, non certes qu'il n'ait mal agi envers vous comme envers lui ; mais pour moi, dame, faites-lui la grâce, de lui dire — car je vous en prie — qu'il retienne ses coups. Ainsi pourriez-vous payer mon service, s'il vous agrée.

— Beau sire, sur votre prière, je le veux bien », fait la reine. « Quand j'aurais une haine mortelle pour votre fils, que je n'aime point, vous m'avez si bien servie que, pour vous complaire, je veux bien qu'il s'arrête. »

Alors elle dit, de façon à être entendue : « Lancelot, arrêtez- vous. »

Cette parole ne fut pas dite en secret : Lancelot et Méléagant l'ont entendue. Qui aime est docile, et il fait tôt et de bon cœur...

« Qui aime est docile » vers 3800 à 3898

3800La ou il est amis antiers,
3801Ce qu’a s’amie doie plaire.
3802Donc le dut bien Lanceloz faire,
3803Qui plus ama que Piramus,
3804S’onques nus hom pot amer plus.
3805La parole oï Lanceloz,
3806Ne puis que li darriens moz
3807De la boche li fu colez,
3808Puis qu’ele ot dit : « Qant vos volez
3809Que il se taigne, jel voel bien »,
3810Puis Lanceloz, por nule rien,
3811Nel tochast ne ne se meüst,
3812Se il ocirre le deüst.
3813Il nel toche ne ne se muet,
3814Et cil fiert lui tant com il puet,
3815D’ire et de honte forssenez,
3816Qant ot qu’il est a ce menez
3817Que il covient por lui proier.
3818Et li rois, por lui chastier,
3819Est jus de la tor avalez ;
3820An la bataille an est alez
3821Et dist a son fil maintenant :
3822« Comant ! Est or ce avenant,
3823Qu’il ne te toche et tu le fiers ?
3824Trop par es or cruex et fiers,
3825Trop es or preuz a mal eür,
3826Et nos savons tot de seür
3827Qu’il est au desore de toi. »
3828Lors dit Meliaganz au roi,
3829Qui de honte fu desjuglez :
3830« Espoir vos estes avuglez ;
3831Mien esciant, n’i veez gote.
3832Avuglez est qui de ce dote
3833Que au desor de lui ne soie.
3834— Or quier, fet li rois, qui te croie,
3835Que bien sevent totes ces genz
3836Se tu tu diz voir ou se tu manz ;
3837La verité bien an savons. »
3838Lors dit li rois a ses barons
3839Que son fil arriere li traient.
3840Et cil de rien ne se delaient,
3841Tost ont son comandemant fet,
3842Meliagant ont arriers tret.
3843Mes a Lancelot arriers treire
3844N’estut il pas grant force feire,
3845Car mout li poïst grant enui
3846Cil feire ainçois qu’il tochast lui.
3847Et lors dist li rois a son fil :
3848« Si m’aïst Dex, or t’estuet il
3849Pes feire et randre la reïne.
3850Tote la querele anterine
3851T’estuet lessier et clamer quite.
3852— Mout grant oiseuse avez or dite !
3853Mout vos oi de neant debatre !
3854Fuiez ! Si nos lessiez conbatre
3855Et si ne vos an merlez ja. »
3856Et li rois dit que si fera,
3857« Que bien sai que cist t’ocirroit
3858Qui conbatre vos lesseroit.
3859— Il m’ocirroit ? Einz ocirroie
3860Je lui mout tost et conquerroie
3861Se vos ne nos destorbeiez
3862Et conbatre nos lesseiez. »
3863Lors dit li rois : « Se Dex me saut,
3864Quanque tu diz rien ne te vaut.
3865— Por coi ? fet il — Car je ne vuel.
3866Ta folie ne ton orguel
3867Ne cresrai pas por toi ocirre.
3868Mout est fos qui sa mort desirre,
3869Si con tu fez, et tu nel sez.
3870Et je sai bien que tu m’an hez
3871Por ce que je t’an voel garder.
3872Ta mort veoir ne esgarder
3873Ne me leira ja Dex, mon vuel,
3874Car trop en avroie grant duel. »
3875Tant li dit et tant le chastie
3876Que pes et acorde ont bastie.
3877La pes est tex que cil li rant
3878La reïne par tel covant
3879Que Lanceloz, sanz nule aloigne,
3880Quele ore que cil l’an semoigne,
3881Des le jor que semont l’avra,
3882Au chief de l’an se conbatra
3883A Meliagant de rechief ;
3884Ce n’est mie Lancelot grief.
3885A la pes toz li pueples cort,
3886Et devisent que a la cort
3887Le roi Artus iert la bataille,
3888Qui tient Bretaigne et Cornoaille ;
3889La devisent que ele soit,
3890S’estuet la reïne l’otroit
3891Et que Lanceloz l’acreant
3892Que, se cil le fet recreant,
3893Qu’ele avoec lui s’an revanra
3894Ne ja nus ne la detanra.
3895La reïne ensi le creante,
3896Et Lancelot vient a creante,
3897Si les ont ensi acordez
3898Et departiz et desarmez.

... ce qui doit plaire à son amie, dès lors qu'il est ami tout entier. Lancelot devait donc bien le faire, lui qui aima plus que Pyrame, si jamais homme put aimer davantage. Lancelot entendit la parole ; et dès que le dernier mot eut coulé de sa bouche, dès qu'elle eut dit : « Puisque vous voulez qu'il s'arrête, je le veux bien », Lancelot, pour rien au monde, ne l'aurait plus touché ni n'aurait bougé, dût l'autre le tuer. Il ne le touche pas, il ne bouge plus ; et l'autre le frappe tant qu'il peut, forcené de rage et de honte d'apprendre qu'on en est venu à prier pour lui.

Le roi, pour le chapitrer, est descendu de la tour ; il entre dans la bataille et dit aussitôt à son fils :

« Comment ? Est-ce là une belle manière, de le frapper alors qu'il ne te touche plus ? Te voilà trop cruel et trop farouche, et preux bien mal à propos ! Et nous savons tous avec certitude qu'il a le dessus sur toi. »

Alors Méléagant, que la honte égarait, dit au roi : « Vous êtes aveugle, peut-être ! À mon avis, vous n'y voyez goutte. Bien aveugle qui doute que je n'aie le dessus sur lui !

— Cherche donc qui te croie ! fait le roi. Tous ces gens savent bien si tu dis vrai ou si tu mens. Nous savons bien, nous, la vérité. »

Alors le roi dit à ses barons de lui tirer son fils en arrière ; eux ne tardent pas, et son ordre est vite exécuté : ils ont tiré Méléagant en arrière. Pour tirer Lancelot en arrière, nul besoin de grande force : l'autre aurait pu lui faire bien du mal avant qu'il le touchât. Et alors le roi dit à son fils :

« Dieu m'assiste, il te faut maintenant faire la paix et rendre la reine ! Toute la querelle, entière, il te faut l'abandonner et t'en déclarer quitte.

— Voilà une belle sottise ! Je vous entends débattre de rien ! Allez-vous-en ! Laissez-nous combattre, et ne vous en mêlez plus ! »

Et le roi dit qu'il s'en mêlera bien, « car je sais bien que celui- ci te tuerait, si on vous laissait combattre.

— Lui, me tuer ? C'est moi qui l'aurais vite tué et vaincu, si vous ne nous dérangiez pas et nous laissiez combattre.

— Alors le roi dit : « Dieu me sauve, tout ce que tu dis ne te vaut rien. »

— Pourquoi ? fait-il.

— Parce que je ne veux pas. Je ne croirai ni ta folie ni ton orgueil au point de te laisser tuer. Bien fou qui désire sa mort, comme tu le fais sans le savoir. Et je sais bien que tu me hais parce que je veux t'en préserver. Mais ta mort, Dieu ne me la laissera jamais voir de mes yeux, je l'espère, car j'en aurais trop grande douleur. »

Il lui parle tant, il le sermonne tant, que paix et accord sont conclus. La paix est ainsi faite : Méléagant lui rend la reine, à cette condition que Lancelot, sans le moindre délai, quelle que soit l'heure où l'autre l'en sommera, se battra de nouveau contre Méléagant, un an jour pour jour après la sommation. Cela ne pèse en rien à Lancelot. À la paix, tout le peuple accourt, et l'on décide que la bataille aura lieu à la cour du roi Arthur, qui tient la Bretagne et la Cornouailles : c'est là qu'on décide qu'elle sera, encore faut-il que la reine l'octroie, et que Lancelot s'engage : si Méléagant le fait se rendre, elle reviendra avec lui, sans que nul la retienne. La reine y consent ainsi, et Lancelot donne son accord. Sur ces conventions on les a séparés et désarmés.

Notes (2)
  • v. 3803 plus ama que Piramus. Pyrame, amant suicidé de la fable ovidienne, connue par le poème français Piramus et Tisbé* : l'étalon antique de l'amour absolu. La comparaison annonce ironiquement la tentative de suicide de Lancelot (v. 4263 sqq.).
  • v. 3810-3813 l'obéissance instantanée. L'arrêt au premier mot de la reine, sous les coups, transpose au combat la doctrine énoncée en tête de passage (« qui aime est docile ») : l'obéissance est la forme suprême de l'amour, thèse que le tournoi de Noauz systématisera. Le roi doit faire tirer Méléagant en arrière, non Lancelot : la dissymétrie est le sens même de la scène.

La froideur de la reine vers 3899 à 3999

3899Tel costume el païs avoit
3900Que, puis que li uns s’an issoit,
3901Que tuit li autre s’an issoient.
3902Lancelot tuit beneïssoient,
3903Et ce poez vos bien savoir
3904Que lors i dut grant joie avoir,
3905Et si ot il sanz nule dote.
3906La genz estrange asanble tote,
3907Qui de Lancelot font grant joie,
3908Et dïent tuit por ce qu’il l’oie :
3909« Sire, voir, mout nos esjoïsmes
3910Tantost con nomer vos oïsmes,
3911[42] Que seür fumes a delivre
3912C’or serions nos tuit delivre. »
3913A cele joie ot mout grant feste,
3914Que chascuns se painne et angresse
3915Comant il puisse a lui tochier ;
3916Cil qui plus s’an puet aprochier
3917An fu plus liez que ne pot dire.
3918Assez ot la et joie et ire,
3919Que cil qui sont desprisoné
3920Sont tuit a joie abandoné ;
3921Mes Meliaganz et li suen
3922N’ont nule chose de lor buen,
3923Einz sont pansif et mat et morne.
3924Li rois de la place s’an torne
3925Ne Lancelot n’i lesse mie,
3926Ençois l’an mainne et cil li prie
3927Que a la reïne le maint.
3928« En moi, fet li rois, ne remaint,
3929Que bien a feire me resanble,
3930Et Quex le seneschal ansanble
3931Vos mosterrai ge, s’il vos siet. »
3932A po que as piez ne l’an chiet
3933Lanceloz, si grant joie en a.
3934Li rois maintenant l’an mena
3935En la sale, ou venue estoit
3936La reïne qui l’atandoit.
3937Qant la reïne voit le roi,
3938Qui tient Lancelot par le doi,
3939Si s’est contre le roi dreciee
3940Et fet sanblant de correciee,
3941Si s’anbruncha et ne dist mot.
3942« Dame, veez ci Lancelot,
3943Fet li rois, qui vos vient veoir ;
3944Ce vos doit mout pleire et seoir.
3945— Moi ? Sire, moi ne puet il plaire,
3946De son veoir n’ai ge que faire.
3947— Avoi ! Dame, ce dit li rois,
3948Qui mout estoit frans et cortois,
3949Ou avez vos or cest cuer pris ?
3950Certes vos avez trop mespris
3951D’ome qui tant vos a servie
3952Qu’an ceste oirre a sovant sa vie
3953Por vos mise an mortel peril,
3954Et de Meliagant mon fil
3955Vos a resqueusse et desfandue,
3956Qui mout iriez vos a randue.
3957— Sire, voir, mal l’a enploié.
3958Ja par moi ne sera noié
3959Que je ne l’an sai point de gré. »
3960Ez vos Lancelot trespansé,
3961Se li respont mout belemant
3962A meniere de fin amant :
3963« Dame, certes, ce poise moi,
3964Ne je n’os demander por coi. »
3965Lanceloz mout se demantast
3966Se la reïne l’escoutast ;
3967Mes por lui grever et confondre,
3968Ne li vialt .i. seul mot respondre,
3969Einz est an une chanbre antree.
3970Et Lanceloz jusqu’a l’antree
3971Des ialz et del cuer la convoie ;
3972Mes as ialz fu corte la voie,
3973Que trop estoit la chanbre pres,
3974Et il fussent antré aprés
3975Mout volantiers, s’il poïst estre.
3976Li cuers qui plus est sire et mestre
3977Et de plus grant pooir assez
3978S’an est oltre aprés li passez,
3979Et li oil sont remés defors,
3980Plain de lermes, avoec le cors.
3981Et li rois, a privé consoil,
3982Dist : « Lancelot, mout me mervoil
3983Que ce puet estre et don ce muet
3984Que la reïne ne vos puet
3985Veoir n’aresnier ne vos vialt.
3986S’ele onques a vos parler sialt,
3987N’an deüst or feire dangier
3988Ne voz paroles estrangier
3989A ce que por li fet avez.
3990Or me dites, se vos savez,
3991Por quel chose, por quel mesfet,
3992Ele vos a tel sanblant fet.
3993— Sire, or androit ne m’an gardoie,
3994Mes ne li plest qu’ele me voie
3995Ne qu’ele ma parole escolt ;
3996Il m’an enuie et poise mout.
3997— Certes, fet li rois, ele a tort,
3998Que vos vos estes jusqu’a mort
3999Por li en avanture mis.

Or la coutume du pays voulait que, dès que l'un sortait, tous les autres pussent sortir. Tous bénissaient Lancelot ; et vous pouvez bien deviner quelle joie il dut y avoir : et certes, elle y fut sans aucun doute. Les étrangers s'assemblent tous et font fête à Lancelot, et tous disent, pour qu'il l'entende :

« Sire, en vérité, nous fûmes remplis de joie sitôt que nous entendîmes votre nom, car nous fûmes aussitôt certains que nous serions tous délivrés. »

À cette fête il y eut grande presse : chacun se démène et brûle de pouvoir le toucher ; qui put l'approcher de plus près en fut plus heureux qu'il ne saurait dire. Il y eut là beaucoup de joie, et beaucoup de tristesse aussi : ceux qui sont sortis de prison s'abandonnent tout entiers à la joie ; mais Méléagant et les siens n'ont rien de ce qu'ils désirent, ils restent pensifs, mornes, abattus.

Le roi quitte la place et n'y laisse pas Lancelot : il l'emmène, et lui le prie de le mener à la reine.

« Ce n'est pas moi qui m'y refuserai, fait le roi, car cela me semble bien à faire. Et je vous montrerai aussi Keu le sénéchal, s'il vous plaît. »

Peu s'en faut que Lancelot ne lui tombe aux pieds, tant sa joie est grande. Le roi l'a aussitôt mené dans la salle où la reine était venue et l'attendait. Quand la reine voit le roi tenant Lancelot par le doigt, elle s'est dressée devant le roi, a pris un air courroucé, a baissé la tête et n'a pas dit un mot.

« Dame, voici Lancelot, fait le roi, qui vient vous voir : cela doit bien vous plaire et vous agréer.

— Moi ? Sire, à moi, il ne peut pas plaire : de sa vue, je n'ai que faire.

— Allons ! dame, dit le roi, qui était si généreux et si courtois, où avez-vous pris ce cœur-là ? Certes, vous méprisez trop un homme qui vous a tant servie : dans cette quête, il a souvent mis pour vous sa vie en péril de mort, et il vous a secourue et défendue contre Méléagant mon fils, qui ne vous a rendue qu'enrageant.

— Sire, en vérité, il a mal employé sa peine. Je ne le cacherai pas : je ne lui en sais aucun gré. »

Voilà Lancelot consterné ; il lui répond pourtant avec une parfaite douceur, en amant parfait :

« Dame, certes, cela me peine, et je n'ose demander pourquoi. »

Lancelot se serait longuement lamenté, si la reine l'avait écouté ; mais pour l'accabler et le confondre, elle ne veut pas lui répondre un seul mot : elle est entrée dans une chambre. Et Lancelot, jusqu'à l'entrée, l'accompagne des yeux et du cœur ; mais aux yeux, la route fut courte, car la chambre était trop proche ; et ils y seraient entrés après elle bien volontiers, si cela s'était pu. Le cœur, qui est bien davantage seigneur et maître, et de bien plus grand pouvoir, a passé outre à sa suite, et les yeux sont restés dehors, pleins de larmes, avec le corps.

Le roi lui dit en confidence : « Lancelot, je m'étonne fort de ce que cela peut être, et d'où cela vient, que la reine ne puisse vous voir ni ne veuille vous parler. Si elle avait jamais coutume de vous parler, elle ne devrait pas maintenant vous faire cette difficulté ni bouder vos paroles, après ce que vous avez fait pour elle. Dites-moi, si vous le savez, pour quelle chose, pour quel méfait, elle vous a fait pareil visage.

— Sire, je ne m'y attendais pas à l'instant. Mais il ne lui plaît ni de me voir ni d'écouter ma parole : cela m'afflige et me pèse fort.

— Certes, fait le roi, elle a tort, car vous vous êtes, pour elle, mis en aventure jusqu'à la mort. Venez-vous-en, beau doux ami, vous irez parler au sénéchal.

— J'y vais très volontiers », fait-il.

Notes (2)
  • v. 3957-3959 je ne l'an sai point de gré. La froideur publique de la reine délivrée : la litote (« je ne lui en sais aucun gré ») installe une énigme de cinq cents vers. Noter la réponse de Lancelot « en amant parfait » (a meniere de fin amant, v. 3962) : première apparition, dans le roman, de l'expression technique de la fine amor*, que nous rendons par « amant parfait ».
  • v. 3976-3980 le cœur qui franchit la porte. Le cœur suit la reine dans la chambre, les yeux restent dehors « pleins de larmes, avec le corps » : première formulation de la partition cœur/corps qui culminera au v. 4697. La psychologie de Chrétien est une topographie.

Keu et le départ vers Gauvain vers 4000 à 4118

4000Or an venez, biax dolz amis,
4001S’iroiz au seneschal parler.
4002— La voel je mout, fet il, aler. »
4003Au seneschal an vont andui.
4004Qant Lanceloz vint devant lui,
4005Se li dist au premerain mot
4006Li seneschax a Lancelot :
4007« Con m’as honi ! — Et je de quoi ?
4008Fet Lanceloz, dites le moi ;
4009Quel honte vos ai ge donc feite ?
4010— Mout grant, que tu as a chief treite
4011La chose que ge n’i poi treire,
4012S’as fet ce que ge ne poi feire. »
4013Atant li rois les lesse andeus,
4014De la chanbre s’an ist toz seus ;
4015Et Lanceloz au seneschal
4016Anquiert s’il a eü grant mal.
4017« Oïl, fet il, et ai encor,
4018Onques n’oi plus mal que j’ai or ;
4019Et je fusse morz grant piece a,
4020Ne fust li rois qui de ci va,
4021Qui m’a mostré par sa pitié
4022Tant de dolçor et d’amistié
4023C’onques, la ou il le seüst,
4024Rien nule qui mestier m’eüst
4025Ne me failli nule foiee,
4026Qui ne me fust apareilliee
4027Maintenant que il le savoit.
4028Ancontre .i. bien qu’il me feisoit,
4029Et Meliaganz d’autre part,
4030Ses filz, qui plains est de mal art,
4031Par traïson a lui mandoit
4032Les mires, si lor comandoit
4033Que sor mes plaies me meïssent
4034Tex oignemanz qui m’oceïssent.
4035Ensi pere avoie et parrastre,
4036Que quant li rois un boen anplastre
4037Me feisoit sor mes plaies metre,
4038Qui mout se volsist antremetre
4039Que j’eüsse tost garison,
4040Et ses filz, par sa traïson,
4041Le m’an feisoit tost remuer,
4042Por ce qu’il me voloit tuer,
4043Et metre un malvés oignemant.
4044Mes je sai bien certainnemant
4045Que li rois ne le savoit mie,
4046Tel murtre ne tel felenie
4047Ne sofrist il an nule guise.
4048Mes ne savez pas la franchise
4049Que il a a ma dame faite :
4050Onques ne fu par nule gaite
4051Si bien gardee torz an marche
4052Des le tans que Noex fist l’arche,
4053Que il mialz gardee ne l’ait,
4054Que neïs veoir ne la lait
4055Son fil, qui mout an est dolanz,
4056Fors devant le comun des genz
4057Ou devant le suen cors demainne.
4058A si grant enor la demainne
4059Et a demené jusque ci
4060Li frans rois, la soe merci,
4061Com ele deviser le sot.
4062Onques deviseor n’i ot
4063Fors li, qu’ainsi le devisa
4064Et li rois mout plus l’an prisa
4065Por la lëauté qu’an li vit.
4066Mes est ce voirs que l’an m’a dit,
4067Qu’ele a vers vos si grant corroz
4068Qu’ele sa parole, oiant toz,
4069Vos a vehee et escondite ?
4070— Verité vos en a l’an dite,
4071Fet Lanceloz, tot a estros.
4072Mes por Deu, savriez me vos
4073Dire por coi ele me het ? »
4074Cil respont que il ne le set,
4075Einz s’an mervoille estrangemant.
4076« Or soit a son comandemant »,
4077Fet Lanceloz qui mialz ne puet,
4078Et dit : « Congié prandre m’estuet,
4079S’irai monseignor Gauvain querre,
4080Qui est antrez an ceste terre
4081Et covant m’ot que il vandroit
4082Au Pont desoz Eve tot droit. »
4083Atant est de la chanbre issuz ;
4084Devant le roi an est venuz
4085Et prant congié de cele voie.
4086Li rois volantiers li otroie ;
4087Mes cil qu’il avoit delivrez
4088Et de prison desprisonez
4089Li demandent que il feront.
4090Et il dit : « Avoec moi vandront
4091Tuit cil qui i voldront venir,
4092Et cil qui se voldront tenir
4093Lez la reïne, si s’i taignent :
4094N’est pas droiz que avoec moi vaingnent. »
4095Avoec lui vont tuit cil qui voelent,
4096Lié et joiant plus qu’il ne suelent.
4097Avoec la reïne remainnent
4098Puceles qui joie demainnent
4099Et dames et chevalier maint ;
4100Mes uns toz seus n’en i remaint
4101Qui mialz n’amast a retorner
4102An son païs qu’a sejorner.
4103Mes la reïne les retient
4104Por monseignor Gauvain qui vient,
4105Et dit qu’ele ne se movra
4106Tant que noveles an savra.
4107Par tot est la novele dite
4108Que tote est la reïne quite
4109Et delivré tuit li prison,
4110Si s’an iront sanz mesprison
4111Qant ax pleira et boen lor iert.
4112Li uns l’autre le voir an quiert,
4113Onques parole autre ne tindrent
4114Les genz quant tuit ansanble vindrent.
4115Et de ce ne sont pas irié
4116Que li mal pas sont depecié,
4117Se va et vient qui onques vialt ;
4118N’est pas ensi com estre sialt.

Ils vont tous deux chez le sénéchal. Quand Lancelot parut devant lui, le sénéchal lui dit d'entrée :

« Comme tu m'as couvert de honte !

— Moi ? Et de quoi ? fait Lancelot ; dites-le-moi : quelle honte vous ai-je donc faite ?

— Très grande : tu as mené à bien la chose que je n'ai pu mener à bien, et tu as fait ce que je n'ai pu faire. »

Alors le roi les laisse tous deux et sort de la chambre tout seul. Et Lancelot demande au sénéchal s'il a beaucoup souffert.

« Oui, fait-il, et je souffre encore. Jamais je n'ai eu plus mal que maintenant, et je serais mort depuis longtemps sans le roi qui sort d'ici, qui m'a montré, dans sa pitié, tant de douceur et d'amitié que jamais, quand il le savait, rien de ce qui m'était nécessaire ne m'a manqué une seule fois : tout m'était préparé dès l'instant qu'il l'apprenait. Mais à chaque bien qu'il me faisait, Méléagant, de son côté, son fils, qui est pétri de ruses mauvaises, appelait à lui les médecins par traîtrise et leur commandait de mettre sur mes plaies des onguents qui me tuassent. Ainsi j'avais un père et un parâtre : quand le roi me faisait poser sur les plaies un bon emplâtre, mettant tous ses soins à hâter ma guérison, son fils, par traîtrise, me le faisait bien vite ôter, parce qu'il voulait ma mort, et y faisait mettre un onguent mauvais. Mais je sais avec certitude que le roi n'en savait rien : un tel meurtre, une telle félonie, il ne les eût soufferts d'aucune manière. Et vous ne savez pas la générosité qu'il a montrée envers ma dame : jamais tour frontière ne fut si bien gardée par nul guetteur, depuis le temps où Noé fit l'arche, qu'il ne l'ait mieux gardée encore : il ne la laisse même pas voir à son fils, qui en enrage, sinon devant l'assemblée des gens ou devant sa propre personne. Avec tant d'honneur l'a traitée jusqu'ici le noble roi, grâces lui soient rendues, exactement comme elle a su elle-même le régler : nul autre qu'elle n'en fixa les règles, et le roi l'en estima bien davantage, pour la loyauté qu'il vit en elle. Mais est-ce vrai, ce qu'on m'a dit, qu'elle a contre vous une si grande colère qu'elle vous a, devant tous, refusé sa parole ?

— On vous a dit la vérité tout entière, fait Lancelot. Mais, pour Dieu, sauriez-vous me dire pourquoi elle me hait ? »

L'autre répond qu'il n'en sait rien, et qu'il s'en étonne étrangement.

« Qu'il en soit donc à son commandement », fait Lancelot, qui ne peut mieux. Et il dit : « Il me faut prendre congé : j'irai chercher monseigneur Gauvain, qui est entré en cette terre et m'a promis de venir tout droit au Pont-sous-l'eau. »

Alors il est sorti de la chambre, s'est présenté devant le roi et lui demande congé pour cette route. Le roi le lui accorde volontiers ; mais ceux qu'il avait délivrés et tirés de prison lui demandent ce qu'ils feront. Et il dit :

« Avec moi viendront tous ceux qui voudront venir ; et ceux qui voudront rester près de la reine, qu'ils y restent : il n'est pas juste qu'ils viennent avec moi. »

Avec lui vont tous ceux qui veulent, joyeux et gais plus qu'à l'ordinaire. Auprès de la reine restent des jeunes filles en fête, des dames et maint chevalier ; mais pas un seul n'y reste qui ne préférât retourner en son pays plutôt que d'y séjourner. La reine les retient cependant, à cause de monseigneur Gauvain qui vient : elle ne bougera pas, dit- elle, avant d'avoir de ses nouvelles.

Partout la nouvelle est répandue que la reine est toute délivrée, et délivrés tous les prisonniers, qui s'en iront, sans faute, quand il leur plaira et leur conviendra. Les gens du pays s'enquièrent du vrai les uns auprès des autres, ne parlent d'autre chose quand ils se rassemblent, et ils ne sont pas fâchés que les mauvais passages soient abattus : on va et vient qui veut, ce n'est plus comme avant !

Notes (1)
  • v. 4035 pere et parrastre. « Un père et un parâtre » : le mot parrastre* (beau-père, avec sa connotation hostile de marâtre au masculin) oppose en une formule les soins de Bademagu et les poisons de Méléagant. La traduction garde le vieux mot, transparent.

Le guet-apens et la fausse mort de Lancelot vers 4119 à 4176

4119Qant les genz del païs le sorent
4120Qui a la bataille esté n’orent,
4121Comant Lanceloz l’avoit fet,
4122Si se sont tuit cele part tret
4123Ou il sorent que il aloit,
4124Car il cuident qu’au roi bel soit
4125Se pris et mené li avoient
4126Lancelot. Et li suen estoient
4127Tuit de lor armes desgarni,
4128Et por ce furent escherni,
4129Que cil del païs armé vindrent.
4130Ne fu pas mervoille s’il prindrent
4131Lancelot, qui desarmez iere.
4132Tot pris le ramainnent arriere,
4133Les piez liez soz son cheval.
4134Et cil dïent : « Vos feites mal,
4135Seignor, car li rois nos conduit.
4136Nos somes an sa garde tuit. »
4137Et cil dïent : « Nos nel savons,
4138Mes ensi con pris vos avons
4139Vos covandra venir a cort. »
4140Novele qui tost vole et cort
4141Vient au roi que ses genz ont pris
4142Lancelot et si l’ont ocis.
4143Qant li rois l’ot, mout l’an est grief
4144Et jure assez plus que son chief
4145Que cil qui l’ont mort an morront,
4146Ja desfandre ne s’an porront
4147Et, s’il les puet tenir ou prandre,
4148Ja n’i avra mes que del pandre
4149Ou de l’ardoir ou del noier.
4150Et se il le voelent noier
4151Ja nes an cresra a nul fuer,
4152Que trop li ont mis an son cuer
4153Grant duel et si grant honte faite
4154Qui li devroit estre retraite
4155S’il n’an estoit prise vangence ;
4156Mes il l’an panra sanz dotance.
4157Ceste novele par tot vait ;
4158A la reïne fu retrait,
4159Qui au mangier estoit assise.
4160A po qu’ele ne s’est ocise
4161Maintenant que de Lancelot
4162La mançonge et la novele ot ;
4163Mes ele la cuide veraie
4164Et tant duremant s’an esmaie
4165Qu’a po la parole n’an pert,
4166Mes por les genz dit en apert :
4167« Mout me poise, voir, de sa mort,
4168Et s’il m’an poise, n’ai pas tort,
4169Qu’il vint an cest païs por moi,
4170Por ce pesance avoir an doi ».
4171Puis dit a li meïsme an bas,
4172Por ce que l’en ne l’oïst pas,
4173Que de boivre ne de mangier
4174[43] Ne la covient ja mes proier
4175Se ce est voirs que cil morz soit
4176Por la cui vie ele vivoit.

Quand les gens du pays qui n'avaient pas assisté à la bataille surent comment Lancelot l'avait emporté, ils se portèrent tous du côté où ils savaient qu'il allait, car ils s'imaginent que le roi leur saura gré de prendre Lancelot et de le lui ramener. Et les siens étaient tous dépouillés de leurs armes ; aussi furent-ils joués, quand ceux du pays vinrent en armes. Ce ne fut pas merveille s'ils prirent Lancelot, qui était désarmé. Ils le ramènent prisonnier, les pieds liés sous son cheval. Et les siens disent :

« Vous faites mal, seigneurs, car le roi nous protège : nous sommes tous en sa garde. »

Et les autres : « Nous n'en savons rien ; mais tels que nous vous avons pris, il vous faudra venir à la cour. »

Une nouvelle, qui vole et court vite, vient au roi : ses gens ont pris Lancelot et l'ont mis à mort. Quand le roi l'entend, il en a lourd chagrin, et il jure, bien plus que sur sa tête, que ceux qui l'ont tué en mourront ; jamais ils ne pourront s'en défendre : s'il peut les tenir ou les prendre, il n'y aura plus qu'à les pendre, les brûler ou les noyer. Et s'ils veulent nier, il ne les croira à aucun prix, car ils lui ont mis au cœur un trop grand deuil, et lui ont fait une honte si grande qu'on la lui reprocherait s'il n'en tirait vengeance ; mais il la prendra, qu'on n'en doute pas.

La nouvelle court partout ; elle fut rapportée à la reine, qui était assise au repas. Peu s'en faut qu'elle ne se tue, sitôt qu'elle entend, sur Lancelot, le mensonge et la nouvelle : elle la croit vraie, et elle en est si terriblement bouleversée que peu s'en faut qu'elle n'en perde la parole. Mais à cause des gens, elle dit tout haut :

« En vérité, sa mort me pèse ; et si elle me pèse, je n'ai pas tort : c'est pour moi qu'il vint en ce pays, j'en dois donc avoir du chagrin. »

Puis elle se dit à elle-même, tout bas, pour qu'on ne l'entende pas, qu'il ne faudra plus jamais la prier de boire ni de manger, s'il est vrai que celui-là est mort pour la vie de qui elle vivait.

Le deuil de la reine vers 4177 à 4244

4177Tantost se lieve mout dolante
4178De la table, si se demante,
4179Si que nus ne l’ot ne escoute.
4180De li ocirre est si estoute
4181Que sovant se prant a la gole ;
4182Mes ainz se confesse a li sole,
4183Si se repant et bat sa colpe
4184Et mout se blasme et mout s’ancolpe
4185Del pechié qu’ele fet avoit
4186Vers celui don ele savoit
4187Qui suens avoit esté toz dis
4188Et fust ancor se il fust vis.
4189Tel duel a de sa crualté
4190Que mout an pert de sa biauté.
4191Sa crualté, sa felenie
4192La fet mout tainte et mout nercie,
4193Et ce qu’ele voille et geüne.
4194Toz ses mesfez ansanble aüne,
4195Et tuit li revienent devant,
4196Toz les recorde et dit sovant :
4197« Ha ! lasse ! De coi me sovint,
4198Qant mes amis devant moi vint,
4199Que je nel deignai conjoïr
4200Ne ne le vos onques oïr ?
4201Qant mon esgart et ma parole
4202Li veai, ne fis je que fole ?
4203Que fole ? Ainz fis, si m’aïst Dex,
4204Que felenesse et que cruex,
4205Et sel cuidai ge feire a gas,
4206Mes ensi nel cuida il pas,
4207Se nel m’a mie pardoné.
4208Nus fors moi ne li a doné
4209Le mortel cop, mien esciant.
4210Qant il vint devant moi riant
4211Et cuida que je li feïsse
4212Grant joie et que je le veïsse,
4213Et onques veoir ne le vos,
4214Ne li fu ce donc mortex cos ?
4215Qant ma parole li veai,
4216Tantost, ce cuit, le dessevrai
4217Del cuer et de la vie ansanble.
4218Cil dui cop l’ont mort, ce me sanble,
4219Ne l’ont mort autre Breibançon.
4220Et Dex ! Avrai ge reançon
4221De cest murtre, de cest pechié ?
4222Nenil voir, ainz seront sechié
4223Tuit li flueve, et la mers tarie !
4224Ha ! lasse ! Con fusse garie
4225Et con me fust granz reconforz
4226Se une foiz, ainz qu’il fust morz,
4227L’eüsse antre mes braz tenu !
4228Comant ? Certes, tot nu a nu,
4229Por ce que plus an fusse a eise.
4230Qant il est morz, mout sui malveise
4231Que je ne faz tant que je muire.
4232Don ne me doit ma vie nuire,
4233Se je sui vive aprés sa mort,
4234Qant je a rien ne me deport
4235S’es max non que je trai por lui ?
4236Qant aprés sa mort m’i dedui,
4237Certes mout fust dolz a sa vie
4238Li max don j’ai or grant anvie.
4239Malveise est qui mialz vialt morir
4240Que mal por son ami sofrir.
4241Mes certes il m’est mout pleisant
4242Que j’en aille lonc duel feisant.
4243Mialz voel vivre et sofrir les cos
4244Que morir et estre an repos. »

Aussitôt elle se lève de table, pleine de douleur, et se lamente sans que nul l'entende ni l'écoute. De se tuer elle a une telle frénésie qu'elle se prend souvent à la gorge ; mais d'abord elle se confesse à elle seule, se repent, bat sa coulpe, s'accuse et se charge du péché qu'elle avait commis envers celui dont elle savait qu'il avait toujours été sien, et le serait encore, s'il était en vie. De sa cruauté elle mène un tel deuil qu'elle en perd beaucoup de sa beauté. Sa cruauté, sa félonie l'ont rendue toute pâle, toute sombre, et aussi ses veilles et ses jeûnes. Elle rassemble toutes ses fautes, toutes lui reviennent devant les yeux, elle les repasse toutes et redit sans cesse :

« Hélas ! À quoi ai-je pensé, quand mon ami vint devant moi, que je ne daignai pas lui faire fête ni ne voulus jamais l'écouter ? Quand je lui refusai mon regard et ma parole, n'ai-je pas agi en folle ? En folle ? J'ai agi plutôt, Dieu m'assiste, en félonne et en cruelle ! Je croyais le faire par jeu, mais lui ne l'a pas cru ainsi, et il ne me l'a pas pardonné. C'est moi seule qui lui ai porté le coup mortel, à mon sens. Quand il vint devant moi souriant, croyant que je lui ferais grande joie et que je voudrais le voir, et que je ne voulus jamais le voir, ne fut-ce pas un coup mortel ? Quand je lui refusai ma parole, du même coup, je crois, je le séparai à la fois du cœur et de la vie. Ces deux coups l'ont tué, me semble-t-il, et non d'autres soudards. Et Dieu ! Aurai-je rachat de ce meurtre, de ce péché ? Non certes : tous les fleuves seront à sec, et la mer tarie, avant ! Hélas ! Comme j'aurais été guérie, comme j'aurais été réconfortée, si une seule fois, avant sa mort, je l'avais tenu entre mes bras ! Comment ? Oui, certes, nu à nue, pour en être plus à mon aise. Puisqu'il est mort, je suis bien lâche de ne pas faire en sorte de mourir. Ma vie doit-elle donc me nuire, si je reste vivante après sa mort, quand je ne prends plaisir à rien, sinon aux maux que je traîne pour lui ? Après sa mort, m'en faire une douceur, quand, lui vivant, ils lui eussent été si doux, ces maux dont j'ai maintenant si grande envie... Lâche est celle qui aime mieux mourir que souffrir du mal pour son ami. Certes, il m'est très doux d'aller le pleurant longuement : j'aime mieux vivre et souffrir les coups que mourir et être en repos. »

La reine demeura dans ce deuil deux jours, sans manger ni boire, tant qu'on la crut morte.

Notes (1)
  • v. 4197 sqq. le monologue de la reine. L'auto-accusation (« c'est moi seule qui lui ai porté le coup mortel ») retourne le lexique guerrier contre la dame ; le vœu du corps à corps (tot nu a nu, v. 4228) est d'une franchise charnelle rare, que les traductions anciennes atténuaient volontiers ; nous traduisons littéralement « nu à nue ». Le raisonnement final (vivre pour souffrir vaut mieux que mourir) applique à la lettre la casuistique de la pénitence amoureuse.

Le désespoir de Lancelot vers 4245 à 4396

4245La reïne an tel duel estut
4246.II. jorz, que ne manja ne but,
4247Tant qu’an cuida qu’ele fust morte.
4248Assez est qui noveles porte,
4249Einçois la leide que la bele.
4250A Lancelot vient la novele
4251Que morte est sa dame et s’amie.
4252Mout l’en pesa, n’en dotez mie ;
4253Bien pueent savoir totes genz
4254Qu’il fu mout iriez et dolanz.
4255Por voir, il fu si adolez,
4256S’oïr et savoir le volez,
4257Que sa vie en ot an despit,
4258Ocirre se volt sanz respit,
4259Mes ainçois fist une conplainte.
4260D’une ceinture qu’il ot ceinte
4261Noe .i. des chiés au laz corrant,
4262Et dit a lui seul an plorant :
4263« Ha ! Morz ! Con m’as or agueitié,
4264Que tot sain me fez desheitié !
4265Desheitiez sui, ne mal ne sant
4266Fors del duel qu’au cuer me descent.
4267Cist diax est max, voire mortex.
4268Ce voel je bien que il soit tex
4269Et, se Deu plest, je an morrai.
4270Comant ? N’autremant ne porrai
4271Morir, se Damedeu ne plest ?
4272Si ferai, mes que il me lest
4273Cest laz antor ma gole estraindre,
4274Ensi cuit bien la mort destraindre
4275Tant que mal gré suen m’ocirrai.
4276(Comant ? N’autremant n’en porrai)
4277Se cez non qui de li n’ont cure,
4278Ne vialt venir, mes ma ceinture
4279La m’amanra trestote prise,
4280Et des qu’ele iert an ma justise,
4281Donc fera ele mon talant.
4282Voire, mes trop vanra a lant,
4283Tant sui desirranz que je l’aie. »
4284Lors ne demore ne delaie,
4285Einz met le laz antor sa teste
4286Tant qu’antor le col li areste ;
4287Et por ce que il mal se face
4288Le chief de la ceinture lace
4289A l’arçon de sa sele estroit,
4290Ensi que nus ne l’aparçoit ;
4291Puis se let vers terre cliner,
4292Si se vost feire traïner
4293A son cheval tant qu’il estaigne,
4294Une ore plus vivre ne daigne.
4295Qant a terre cheü le voient
4296Cil qui avoec lui chevalchoient,
4297Si cuident que pasmez se soit,
4298Que nus del laz ne s’aparçoit
4299Qu’antor son col avoit lacié.
4300Tot maintenant l’ont redrecié,
4301Sel relievent antre lor braz
4302Et si ont lors trové le laz
4303Dont il estoit ses anemis,
4304Qu’anviron son col avoit mis ;
4305Sel tranchent mout isnelemant :
4306Mes la gorge si duremant
4307Li laz justisiee li ot
4308Que de piece parler ne pot,
4309Qu’a po ne sont les voinnes rotes
4310Del col et de la gorge totes ;
4311Ne puis, se il le volsist bien,
4312Ne se pot mal feire de rien.
4313Ce pesoit lui qu’an le gardoit,
4314A po que de duel n’en ardoit,
4315Que mout volantiers s’oceïst,
4316Se nus garde ne s’an preïst.
4317Et quant il mal ne se puet faire,
4318Se dit : « Ha ! vix Morz deputaire,
4319Morz, por Deu, don n’avoies tu
4320Tant de pooir et de vertu
4321Qu’ainz que ma dame m’oceïsses ?
4322Espoir por ce que bien feïsses,
4323Ne volsis feire ne daignas.
4324Par felenie le lessas,
4325Que ja ne t’iert a el conté.
4326Ha ! quel servise et quel bonté !
4327Con l’as or an boen leu assise !
4328Dahez ait qui de cest servise
4329Te mercie ne gré t’an set !
4330Je ne sai li quex plus me het
4331Ou la vie qui me desirre
4332Ou Morz qui ne me vialt ocirre.
4333Ensi l’une et l’autre m’ocit ;
4334Mes c’est a droit, se Dex m’aït,
4335Que maleoit gré mien sui vis,
4336Que je me deüsse estre ocis
4337Des que ma dame la reïne
4338Me mostra sanblant de haïne,
4339Ne ne le fist pas sanz reison,
4340Einz i ot mout boene acheison,
4341Mes je ne sai quex ele fu.
4342Mes se ge l’eüsse seü,
4343Einz que s’ame alast devant Dé
4344Je le li eüsse amandé
4345Si richemant con li pleüst,
4346Mes que de moi merci eüst.
4347Dex, cist forfez, quex estre pot ?
4348Bien cuit que espoir ele sot
4349Que je montai sor la charrete.
4350Ne sai quel blasme ele me mete
4351Se cestui non, cist m’a traï.
4352S’ele por cestui m’a haï,
4353Dex, cist forfez por coi me nut ?
4354Onques Amors bien ne conut
4355Qui ce me torna a reproche,
4356Qu’an ne porroit dire de boche
4357Riens qui de par Amors venist
4358Qui a reproche apartenist,
4359Einz est amors et corteisie
4360Quanqu’an puet feire por s’amie.
4361Por m’“ amie ” nel fis je pas.
4362Ne sai comant je die, las !
4363Ne sai se die “ amie ” ou non,
4364Ne li os metre cest sornon.
4365Mes tant cuit je d’amor savoir
4366Que ne me deüst mie avoir
4367Por ce plus vil s’ele m’amast,
4368Mes ami verai me clamast
4369Qant por li me sanbloit enors
4370A feire quanque vialt Amors,
4371Nes sor la charrete monter.
4372Ce deüst ele amor conter ;
4373Et c’est la provance veraie,
4374Amors ensi les suens essaie,
4375Ensi conuist ele les suens.
4376Mes ma dame ne fu pas buens
4377Cist servises, bien le provai
4378Au sanblant que an li trovai.
4379Et tote voie ses amis
4380Fist ce don maint li ont amis
4381Por li honte et reproche et blasme ;
4382S’ai fet ce geu don an me blasme
4383Et de ma dolçor m’anertume,
4384Par foi, car tex est la costume
4385A cez qui d’amor rien ne sevent
4386Et qui enor an honte levent,
4387Mes qui enor an honte moille
4388Ne la leve pas, einz la soille.
4389Or sont cil d’Amors non sachant
4390Qui ensi les vont despisant,
4391Et mout ansus d’Amors se botent
4392Qui son comandemant ne dotent.
4393Car, sanz faille, mout en amande
4394Qui fet ce qu’Amors li comande,
4395Et tot est pardonable chose ;
4396S’est failliz qui feire ne l’ose. »

Il ne manque pas de porteurs de nouvelles, et plus volontiers de la laide que de la belle : à Lancelot vient la nouvelle que sa dame et amie est morte. Il en fut accablé, n'en doutez pas ; chacun peut savoir qu'il en fut affligé et douloureux. En vérité, il en fut si abattu, si vous voulez l'entendre et le savoir, qu'il prit sa propre vie en dégoût : il voulut se tuer sans délai, mais il fit d'abord une complainte. D'une ceinture qu'il portait, il noue l'un des bouts en nœud coulant, et se dit à lui seul, en pleurant :

« Ah ! Mort ! Quel guet-apens tu m'as dressé, qui me ruines en pleine santé ! Je suis ruiné, et je ne sens de mal que le deuil qui me descend au cœur. Ce deuil est un mal, un mal mortel : je veux bien qu'il le soit, et, s'il plaît à Dieu, j'en mourrai. Comment ? Ne pourrai-je donc mourir autrement, si Dieu ne veut pas ? Si fait, pourvu qu'il me laisse serrer ce nœud autour de ma gorge : ainsi, je pense bien contraindre la Mort à me tuer malgré elle. La Mort, qui n'a jamais désiré que ceux qui ne veulent pas d'elle, ne veut pas venir ; mais ma ceinture me l'amènera toute captive, et dès qu'elle sera en mon pouvoir, elle fera ma volonté. Oui, mais elle viendra trop lentement, tant je suis avide de l'avoir ! »

Alors il ne tarde ni ne diffère : il passe le nœud autour de sa tête et l'arrête autour de son cou ; et pour être sûr de se faire mal, il lace l'autre bout de la ceinture, serré, à l'arçon de sa selle, de sorte que nul ne s'en aperçoit. Puis il se laisse pencher vers la terre : il voulait se faire traîner par son cheval jusqu'à s'éteindre — il dédaigne de vivre une heure de plus.

Quand ils le voient tombé à terre, ceux qui chevauchaient avec lui croient à un évanouissement, car nul n'aperçoit le nœud qu'il avait lacé autour du cou. Aussitôt ils l'ont redressé, le relèvent dans leurs bras, et trouvent alors le lacet dont il s'était fait son propre ennemi en le mettant autour de son cou. Ils le tranchent en toute hâte ; mais le lacet lui avait si durement malmené la gorge que, de quelque temps, il ne put parler : peu s'en faut que toutes les veines du cou et de la gorge ne soient rompues. Et désormais, l'eût-il voulu de toutes ses forces, il ne pouvait plus se faire aucun mal. On le surveillait, et il en souffrait ; de douleur il faillit s'embraser, car très volontiers il se fût tué, si nul n'y avait pris garde. Et quand il ne peut plus se nuire, il dit :

« Ah ! vile Mort dénaturée ! Mort, pour Dieu, n'avais-tu donc pas assez de pouvoir et de force pour me tuer avant ma dame ? Peut-être est-ce parce que c'eût été bien agir que tu n'as pas voulu, pas daigné le faire ! C'est par félonie que tu m'as épargné : on ne le comptera jamais autrement. Ah ! le beau service, la belle bonté ! Comme tu les as bien placés ! Maudit soit qui t'en remercie et t'en sait gré ! Je ne sais laquelle me hait le plus : la Vie, qui me désire, ou la Mort, qui ne veut pas me tuer. Ainsi l'une et l'autre me tuent ; mais c'est justice, Dieu m'assiste, que je sois en vie malgré moi : car j'aurais dû me tuer dès que ma dame la reine m'a montré un visage de haine. Elle ne l'a pas fait sans raison : il y eut quelque bonne cause, mais je ne sais laquelle. Si je l'avais sue, avant que son âme aille devant Dieu, je le lui aurais réparé aussi richement qu'il lui aurait plu, pourvu qu'elle eût pitié de moi. Dieu ! Ce forfait, quel a-t-il pu être ? Je crois bien qu'elle a peut-être su que je suis monté sur la charrette. Je ne sais quel blâme elle pourrait me faire, sinon celui-là. C'est lui qui m'a trahi. Mais si elle m'a haï pour cela... Dieu ! Ce forfait, pourquoi m'a-t-il nui ? Il n'a jamais connu Amour, celui qui me tourne cela en reproche : car on ne pourrait rien dire, de ce qui vient d'Amour, qui mérite un reproche ; tout ce qu'on peut faire pour son amie n'est qu'amour et courtoisie. Pour mon amie... Hélas, je ne l'ai pas fait pour "mon amie". Je ne sais comment dire : je ne sais si je dois dire amie ou non, je n'ose lui donner ce doux nom.

Mais je crois savoir d'Amour au moins ceci : elle n'aurait pas dû me tenir pour plus vil, si elle m'aimait, mais m'appeler son ami véritable, puisque tout ce que veut Amour me semblait un honneur à faire pour elle, jusqu'à monter sur la charrette. Cela, elle aurait dû le compter pour Amour : c'en est la preuve véritable ; c'est ainsi qu'Amour éprouve les siens, ainsi qu'elle les reconnaît. Mais à ma dame ce service n'a pas plu : je l'ai bien éprouvé au visage qu'elle m'a fait. Et cependant son ami a fait pour elle ce qui a valu à bien des hommes honte, reproche et blâme ; j'ai joué ce jeu qu'on me reproche, et ma douceur s'est faite amertume, par ma foi, car telle est la coutume de ceux qui ne savent rien d'Amour et qui trempent l'honneur dans la honte : mais qui mouille l'honneur dans la honte ne le lave pas, il le souille. Ceux-là ignorent tout d'Amour, qui vont ainsi méprisant les siens ; et il s'écarte bien loin d'Amour, celui qui ne craint pas son commandement. Car, sans faute, il s'en trouve grandi, celui qui fait ce qu'Amour lui commande, et tout en est pardonnable ; c'est manquer, que de ne pas l'oser. »

Notes (2)
  • v. 4263 sqq. le suicide manqué. Suicide par étranglement, non par pendaison : la ceinture nouée au cou, l'autre bout lacé serré à l'arçon, l'amant se laisse pencher vers la terre pour se faire traîner par son cheval, et ceux qui l'accompagnent le relèvent « tombé à terre » ; la critique dit « pendaison », par commodité. Geste théologiquement damnable, que Chrétien traite sans un mot de réprobation, tout entier dans la logique de la religion d'amour. L'apostrophe à la Mort personnifiée (« quel guet-apens tu m'as dressé ») relève du grand style lyrique ; la Mort « qui ne désire que ceux qui ne veulent pas d'elle » est une sentence promise à une longue postérité.
  • v. 4349-4396 l'examen de conscience. Lancelot ne trouve qu'une faute possible, la charrette, et la retourne en preuve : « c'est ainsi qu'Amour éprouve les siens ». Le passage est la théologie du roman en abrégé : tout ce qui vient d'Amour est justifiable, « c'est manquer que de ne pas l'oser ». La reine dira exactement l'inverse (v. 4484 sqq.) : non la charrette, mais les deux pas. L'erreur d'interprétation du héros est le ressort du pardon.

Les nouvelles vraies vers 4397 à 4449

4397Ensi Lanceloz se demante,
4398Et sa genz est lez lui dolante
4399Qui le gardent et qui le tienent.
4400Et antretant noveles vienent
4401Que la reïne n’est pas morte.
4402Tantost Lanceloz se conforte,
4403Et s’il avoit fet de sa mort,
4404Devant grant duel et fier et fort,
4405Encor fu bien .c.m. tanz
4406La joie de sa vie granz.
4407Et quant il vindrent del recet
4408Pres a .vi. liues ou a set,
4409Ou li rois Bademaguz iere,
4410Novele que il ot mout chiere
4411Li fu de Lancelot contee,
4412Se l’a volantiers escotee,
4413Qu’il vit et vient sains et heitiez.
4414Mout an fist que bien afeitiez,
4415Que la reïne l’ala dire,
4416Et ele li respont : « Biax sire,
4417Qant vos le dites, bien le croi ;
4418Mes s’il fust morz, bien vos otroi,
4419Que je ne fusse ja mes liee.
4420Trop me fust ma joie estrangiee
4421S’uns chevaliers an mon servise
4422Eüst mort receüe et prise. »
4423Atant li rois de li se part ;
4424Et mout est la reïne tart
4425Que sa joie et ses amis veingne.
4426N’a mes talant que ele teigne
4427Atahine de nule chose.
4428Mes novele qui ne repose,
4429Einz cort toz jorz qu’ele ne fine,
4430De rechief vient a la reïne
4431Que Lanceloz ocis se fust
4432Por li, se feire li leüst.
4433Ele an est liee et sel croit bien,
4434Mes nel volsist por nule rien
4435Que trop li fust mesavenu.
4436Et antretant ez vos venu
4437[44] Lancelot qui mout se hastoit.
4438Maintenant que li rois le voit,
4439Sel cort beisier et acoler ;
4440Vis li est qu’il doie voler
4441Tant le fet sa joie legier.
4442Mes la joie font abregier
4443Cil qui le lierent et pristrent.
4444Li rois lor dist que mar i vindrent,
4445Que tuit sont mort et confondu,
4446Et il li ont tant respondu
4447Qu’il cuidoient qu’il le volsist.
4448« Moi desplest il, mes il vos sist,
4449Fet li rois, n’a lui rien ne monte ;

Ainsi Lancelot se lamente ; et près de lui ses gens sont dans le chagrin, qui le gardent et le tiennent. Sur ces entrefaites arrive la nouvelle que la reine n'est pas morte. Aussitôt Lancelot se console ; et s'il avait mené d'abord, de sa mort, un deuil immense, farouche et violent, la joie qu'il eut de la savoir en vie fut bien cent mille fois plus grande.

Et quand ils furent à six ou sept lieues du séjour où se trouvait le roi Bademagu, une nouvelle qui lui fut très chère lui fut contée de Lancelot, et il l'écouta avec bonheur : Lancelot vit, il arrive, sain et joyeux. Le roi agit alors en homme parfaitement courtois : il alla le dire à la reine. Et elle lui répond :

« Beau sire, puisque vous le dites, je le crois bien. Mais s'il était mort, je vous l'avoue, jamais plus je n'aurais été heureuse. Ma joie me serait devenue trop étrangère, si un chevalier, à mon service, avait reçu et trouvé la mort. »

Alors le roi la quitte ; et il tarde fort à la reine que sa joie et son ami arrivent : elle n'a plus aucune envie de lui tenir rancune de quoi que ce soit. Mais la rumeur, qui ne se repose jamais et court sans fin, revient encore à la reine : Lancelot se serait tué pour elle, si on l'avait laissé faire. Elle en est heureuse, et le croit bien, mais elle ne l'eût voulu pour rien au monde : le malheur eût été trop grand.

Sur ces entrefaites, voici venu Lancelot, en grande hâte. Dès que le roi le voit, il court l'embrasser et le serrer : il lui semble qu'il va s'envoler, tant sa joie le rend léger. Mais la joie est abrégée par ceux qui l'avaient pris et lié : le roi leur dit qu'ils sont venus pour leur malheur, qu'ils sont tous morts et perdus. Et ils lui ont répondu qu'ils croyaient agir selon son désir.

« C'est moi que vous avez offensé, lui n'a rien à y voir, fait le roi...

Le pardon du roi et l'accueil de la reine vers 4450 à 4468

4450Lui n’avez vos fet nule honte,
4451Se moi non, qui le conduisoie ;
4452Comant qu’il soit, la honte est moie,
4453Mes ja ne vos an gaberoiz
4454Qant vos de moi eschaperoiz. »
4455Qant Lanceloz l’ot correcier,
4456De la pes feire et adrecier
4457Au plus qu’il onques puet se painne
4458Tant qu’il l’a feite. Lors l’en mainne
4459Li rois la reïne veoir.
4460Lors ne lessa mie cheoir
4461La reïne ses ialz vers terre,
4462Einz l’ala lieemant requerre,
4463Si l’enora de son pooir
4464Et sel fist lez li aseoir.
4465Puis parlerent a lor pleisir
4466De quanque lor vint a pleisir,
4467Ne matiere ne lor failloit,
4468Qu’Amors assez lor an bailloit.

« ... à lui, vous n'avez fait nulle honte, mais à moi seul, qui le protégeais : de toute façon, la honte est mienne. Mais vous n'aurez pas à en rire, quand vous m'échapperez. »

Quand Lancelot l'entend se courroucer, il se met en toute la peine qu'il peut de faire et de mener la paix, tant qu'il l'a faite. Alors le roi l'emmène voir la reine. Cette fois, la reine ne laissa pas ses yeux tomber vers la terre : elle alla joyeusement à sa rencontre, l'honora de tout son pouvoir et le fit asseoir à côté d'elle. Puis ils parlèrent à loisir de tout ce qui leur venait à plaisir ; et la matière ne leur manquait pas : Amour leur en fournissait en abondance.

L'aveu des deux pas vers 4469 à 4505

4469Et quant Lanceloz voit son eise,
4470Qu’il ne dit rien que mout ne pleise
4471La reïne, lors a consoil
4472A dit : « Dame, mout me mervoil
4473Por coi tel sanblant me feïstes
4474Avant hier, quant vos me veïstes,
4475N’onques un mot ne me sonastes.
4476A po la mort ne m’an donastes,
4477Ne je n’oi tant de hardemant
4478Que tant com or vos an demant
4479Vos en osasse demander.
4480Dame, or sui prez de l’amander,
4481Mes que le forfet dit m’aiez
4482Dom j’ai esté mout esmaiez. »
4483Et la reïne li reconte :
4484« Comant ? Don n’eüstes vos honte
4485De la charrete et si dotastes ?
4486Mout a grant enviz i montastes
4487Qant vos demorastes .ii. pas.
4488Por ce, voir, ne vos vos je pas
4489Ne aresnier ne esgarder.
4490— Autre foiz me doint Dex garder,
4491Fet Lanceloz, de tel mesfet,
4492Et ja Dex de moi merci n’et
4493Se vos n’eüstes mout grant droit.
4494Dame, por Deu, tot or androit
4495De moi l’amande an recevez,
4496Et se vos ja le me devez
4497Pardoner, por Deu, sel me dites !
4498— Amis, toz an soiez vos quites,
4499Fet la reïne, oltreemant,
4500Jel vos pardoing mout boenemant.
4501— Dame, fet il, vostre merci,
4502Mes je ne vos puis mie ci
4503Tot dire quanque ge voldroie ;
4504Volantiers a vos parleroie
4505Plus a leisir, s’il pooit estre. »

Et quand Lancelot voit son heure, quand il voit que rien de ce qu'il dit ne déplaît à la reine, alors, en confidence, il lui a dit :

« Dame, je me demande avec stupeur pourquoi vous m'avez fait ce visage, avant-hier, quand vous m'avez vu, sans m'adresser un seul mot : peu s'en faut que vous ne m'en ayez donné la mort, et je n'eus pas alors la hardiesse d'oser vous en demander la raison, comme j'ose maintenant vous la demander. Dame, je suis prêt à réparer, pourvu que vous me disiez le forfait qui m'a jeté dans un tel désarroi. »

Et la reine lui expose : « Comment ? N'avez-vous pas eu honte de la charrette, et n'avez-vous pas hésité ? C'est à grand regret que vous y êtes monté, puisque vous avez tardé deux pas. Voilà, en vérité, pourquoi je n'ai voulu ni vous parler ni vous regarder.

— Que Dieu me garde une autre fois, fait Lancelot, de pareil méfait ; et que jamais Dieu n'ait pitié de moi, si vous n'aviez pas entièrement raison ! Dame, pour Dieu, recevez de moi, sur-le-champ, la réparation ; et si vous devez jamais me pardonner, pour Dieu, dites-le-moi !

— Ami, soyez-en quitte tout à fait, fait la reine : je vous le pardonne de très bon cœur.

— Dame, fait-il, grand merci. Mais je ne puis pas vous dire ici tout ce que je voudrais : je vous parlerais volontiers plus à loisir, si cela pouvait être. »

Notes (2)
  • v. 4484-4489 l'aveu des deux pas. La faute n'était pas d'être monté, mais d'avoir tardé : la casuistique amoureuse juge l'intention au grain le plus fin, et le repentir de Lancelot (« vous aviez entièrement raison ») consacre la juridiction absolue de la dame. Gaston Paris a fondé sur cette scène, entre autres, sa définition de l'« amour courtois » comme soumission jamais suffisante.
  • v. 4498-4500 l'absolution. Le pardon est donné dans le vocabulaire de la confession et de la quittance : toz an soiez vos quites... oltreemant — « soyez-en quitte tout à fait » : la dame lie et délie. La religion d'amour a ses sacrements.

Le rendez-vous à la fenêtre vers 4506 à 4532

4506Et la reïne une fenestre
4507Li mostre a l’uel, non mie au doi,
4508Et dit : « Venez parler a moi
4509A cele fenestre anquenuit,
4510Qant par ceanz dormiront tuit,
4511Et si vanroiz par cel vergier.
4512Ceanz antrer ne herbergier
4513Ne porroiz mie vostre cors ;
4514Je serai anz et vos defors,
4515Que ceanz ne porroiz venir ;
4516Ne je ne porrai avenir
4517A vos, fors de boche ou de main,
4518Et s’il vos plest, jusqu’a demain
4519I serai por amor de vos.
4520Asanbler ne porriens nos,
4521Qu’an ma chanbre, devant moi, gist
4522Kex li seneschax, qui lenguist
4523Des plaies dom il est coverz.
4524Et li huis ne rest mie overz,
4525Einz est bien fers et bien gardez.
4526Qant vos vandroiz, si vos gardez
4527Que nule espie ne vos truisse.
4528— Dame, fet il, la ou je puisse
4529Ne me verra ja nule espie
4530Qui mal i pant ne mal an die. »
4531Ensi ont pris lor parlemant,
4532Si departent mout lieemant.

Et la reine lui montre une fenêtre, de l'œil, non du doigt, et dit :

« Venez me parler à cette fenêtre, cette nuit, quand tout le monde dormira céans ; vous viendrez par ce verger. Entrer ici, y loger votre corps, vous ne le pourrez pas : je serai dedans, vous dehors, car céans vous ne pourrez pénétrer. Et moi, je ne pourrai vous rejoindre que de la bouche ou de la main ; mais s'il vous plaît, jusqu'au matin, j'y serai, pour l'amour de vous. Nous réunir, nous ne le pourrions pas : dans ma chambre, devant moi, couche Keu le sénéchal, qui languit des plaies dont il est couvert. Et la porte, de surcroît,

n'est jamais ouverte : elle est bien fermée et bien gardée. Quand vous viendrez, prenez garde qu'aucun espion ne vous surprenne.

— Dame, fait-il, autant que je puisse, nul espion ne me verra, qui en pense ou en dise du mal. »

Ainsi ont-ils fixé leur entretien, et ils se séparent pleins de joie.

Notes (1)
  • v. 4507 a l'uel, non mie au doi. « De l'œil, non du doigt » : la discrétion courtoise jusque dans la désignation d'une fenêtre. Le détail, minuscule, est un précepte de conduite ; toutes les traductions le conservent, tant il est parfait

L'attente du soir vers 4533 à 4576

4533Lanceloz ist fors de la chanbre,
4534Si liez que il ne li remanbre
4535De nul de trestoz ses enuiz.
4536Mes trop li demore la nuiz,
4537Et li jorz li a plus duré,
4538A ce qu’il i a enduré,
4539Que cent autre ou c’uns anz entiers.
4540Au parlemant mout volentiers
4541S’an alast, s’il fust anuitié.
4542Tant a au jor vaintre luitié
4543Que la nuiz mout noire et oscure
4544L’ot mis desoz sa coverture
4545Et desoz sa chape afublé.
4546Qant il vit le jor enublé,
4547Si se fet las et traveillié,
4548Et dit que mout avoit veillié,
4549S’avoit mestier de reposer.
4550Bien poez antendre et gloser,
4551Vos qui avez fet autretel,
4552Que por la gent de son ostel
4553Se fet las et se fet couchier ;
4554Mes n’ot mie son lit tant chier
4555Que por rien il n’i reposast,
4556N’il ne poïst ne il n’osast,
4557Ne il ne volsist pas avoir
4558Le hardemant ne le pooir.
4559Mout tost et soef s’an leva,
4560Ne ce mie ne li greva
4561Qu’il ne luisoit lune n’estoile,
4562N’an la meison n’avoit chandoile
4563Ne lanpe ne lanterne ardant.
4564Ensi s’an ala regardant
4565C’onques nus garde ne s’an prist,
4566Einz cuidoient qu’il se dormist
4567An son lit trestote la nuit.
4568Sanz conpaignie et sanz conduit
4569Mout tost vers le vergier s’an va,
4570Que conpaignie n’i trova,
4571Et de ce li est bien cheü
4572C’une piece del mur cheü
4573Ot el vergier novelemant.
4574Par cele fraite isnelemant
4575S’an passe et vet tant que il vient
4576A la fenestre et la se tient

Lancelot sort de la chambre, si joyeux qu'il ne se souvient plus d'aucun de tous ses tourments. Mais la nuit tarde trop à venir, et le jour lui a duré, à ce qu'il endure, plus que cent autres, plus qu'une année entière. Comme il serait volontiers allé au rendez-vous, si la nuit était tombée ! À force de lutter contre le jour, la nuit très noire et obscure a fini par le prendre sous sa couverture et l'affubler de sa chape. Quand il vit le jour assombri, il se donna l'air las et fatigué, et dit qu'il avait beaucoup veillé, qu'il avait besoin de repos. Vous pouvez bien comprendre et deviner, vous qui en avez fait autant, que c'est pour les gens de son logis qu'il joue la fatigue et se fait coucher ; mais son lit ne lui était guère cher : pour rien au monde il ne s'y serait reposé, il ne l'aurait pu, il ne l'aurait osé, et il n'aurait pas voulu non plus en avoir la hardiesse ni le pouvoir.

Bien vite et sans bruit il se leva ; et il ne lui pesa guère que ne brillât dehors ni lune ni étoile, et que dans la maison il n'y eût ni chandelle allumée, ni lampe, ni lanterne. Il s'en alla ainsi, aux aguets, sans que nul y prît garde : tous croyaient qu'il dormait dans son lit, toute la nuit. Sans compagnie et sans escorte, il s'en va bien vite vers le verger, et n'y trouva personne. Et il a eu cette chance qu'un pan du mur du verger s'était récemment écroulé. Par cette brèche, promptement, il passe, et va jusqu'à la fenêtre.

Notes (1)
  • v. 4551 vos qui avez fet autretel. Le narrateur prend à témoin le lecteur amoureux (« vous qui en avez fait autant ») : complicité d'expérience qui installe le public dans la connivence, à l'opposé de la réticence solennelle qui suivra (v. 4680 sqq.)

La reine à la fenêtre vers 4577 à 4632

4577Si coiz qu’il n’i tost n’esternue,
4578Tant que la reïne est venue
4579En une mout blanche chemise ;
4580N’ot sus bliaut ne cote mise,
4581Mes .i. cort mantel ot desus,
4582D’escarlate et de cisemus.
4583Qant Lanceloz voit la reïne
4584Qui a la fenestre s’acline,
4585Qui de gros fers estoit ferree,
4586D’un dolz salu l’a saluee,
4587Et ele .i. autre tost li rant,
4588Que mout estoient desirrant
4589Il de li et ele de lui.
4590De vilenie ne d’enui
4591Ne tienent parlemant ne plet.
4592Li uns pres de l’autre se tret
4593Et andui main a main se tienent.
4594De ce que ansanble ne vienent
4595Lor poise mout a desmesure,
4596Qu’il an blasment la ferreüre.
4597Mes de ce Lanceloz se vante
4598Que s’a la reïne atalante,
4599Avoec li leanz anterra,
4600Ja por les fers ne remanra.
4601Et la reïne li respont :
4602« Ne veez vos con cist fer sont
4603Roide a ploier et fort a fraindre ?
4604Ja tant ne les porroiz destraindre
4605Ne tirer a vos ne sachier
4606Que les poïssiez arachier.
4607— Dame, fet il, or ne vos chaille !
4608Ja ne cuit que fers rien i vaille ;
4609Rien fors vos ne me puet tenir
4610Que bien ne puisse a vos venir.
4611Se vostre congiez le m’otroie,
4612Tote m’est delivre la voie,
4613Mes se il bien ne vos agree,
4614Donc m’est ele si anconbree
4615Que n’i passeroie por rien.
4616— Certes, fet ele, jel voel bien,
4617Mes voloirs pas ne vos detient ;
4618Mes tant atandre vos covient
4619Que an mon lit soie couchiee,
4620Que de noise ne vos meschiee,
4621Qu’il n’i avroit geu ne deport
4622Se li seneschax qui ci dort
4623S’esveilloit ja por vostre noise.
4624Por c’est bien droiz que je m’an voise,
4625Qu’il n’i porroit nul bien noter
4626Se il me veoit ci ester.
4627— Dame, fet il, or alez donques,
4628Mes de ce ne dotez vos onques
4629Que je i doie noise faire.
4630Si soef an cuit les fers traire
4631Que ja ne m’an traveillerai
4632Ne nelui n’an esveillerai. »

Là, il se tient si coi qu'il ne tousse ni n'éternue, jusqu'à ce que la reine soit venue, dans une chemise toute blanche ; elle n'avait mis dessus ni bliaut ni cotte, mais un court manteau d'écarlate et de marmotte. Quand Lancelot voit la reine penchée à la fenêtre, garnie de gros barreaux de fer, il l'a saluée d'un doux salut. Elle le lui rend aussitôt, car ils étaient pleins de désir, lui d'elle, elle de lui. De choses viles ni pesantes, ils ne tiennent parlement ni propos. Ils se rapprochent l'un de l'autre et se tiennent tous deux main dans la main. De ne pouvoir se rejoindre, ils souffrent au- delà de toute mesure : ils en accusent la ferrure. Mais Lancelot s'en fait fort : s'il plaît à la reine, il entrera avec elle là-dedans ; ce ne sont pas les barreaux qui l'en empêcheront. Et la reine lui répond :

« Ne voyez-vous pas comme ces fers sont raides à plier et durs à briser ? Vous aurez beau les étreindre, les tirer à vous et les secouer : vous ne pourriez les arracher.

— Dame, fait-il, ne vous en souciez pas ! je ne crois pas que le fer y vaille rien : il n'est rien, hormis vous seule, qui puisse m'empêcher d'aller jusqu'à vous. Si votre congé me l'accorde, la voie m'est toute libre ; mais s'il ne vous agrée pas pleinement, alors elle m'est si encombrée que je n'y passerais pour rien au monde.

— Certes, fait-elle, je le veux bien : mon vouloir ne vous retient pas. Mais il vous faut attendre que je sois couchée dans mon lit, pour que le bruit ne vous joue pas un mauvais tour : il n'y aurait ni jeu ni plaisir si le sénéchal, qui dort ici, s'éveillait à notre bruit. C'est pourquoi il est juste que je me retire ; car il n'y pourrait voir nul bien, celui qui me verrait ici debout.

— Dame, fait-il, allez donc ; mais ne craignez jamais que j'y fasse le moindre bruit : je compte tirer les fers si doucement que je n'aurai aucune peine et n'éveillerai personne. »

Les barreaux descellés vers 4633 à 4650

4633Atant la reïne s’an torne
4634Et cil s’aparoille et atorne
4635De la fenestre desconfire.
4636As fers se prant et sache et tire
4637Si que trestoz ploier les fet
4638Et que fors de lor leus les tret.
4639Mes si estoit tranchanz li fers
4640Que del doi mame jusqu’as ners
4641La premiere ongle s’an creva,
4642Et de l’autre doi se trancha
4643La premerainne jointe tote,
4644Et del sanc qui jus an degote
4645Ne des plaies nule ne sant
4646Cil qui a autre chose antant.
4647La fenestre n’est mie basse,
4648Neporquant Lanceloz i passe
4649Mout tost et mout delivremant.
4650An son lit trueve Kex dormant

Alors la reine se retire, et lui s'apprête et se dispose à venir à bout de la fenêtre. Il empoigne les barreaux, les secoue et les tire, si bien qu'il les fait tous plier et qu'il les arrache de leurs scellements. Mais le fer était si tranchant qu'il s'ouvrit la première phalange du petit doigt jusqu'aux nerfs, et se trancha, de l'autre doigt, toute la première jointure. Mais du sang qui goutte des plaies, il ne sent rien : à tout autre chose est sa pensée. La fenêtre n'est pas basse ; Lancelot y passe pourtant très vite et très lestement. Dans son lit, il trouve Keu endormi.

Notes (1)
  • v. 4641-4643 les doigts tranchés. Les phalanges ouvertes « jusqu'aux nerfs » sans que le héros les sente : l'anesthésie amoureuse répond à la douceur des plaies du Pont-de-l'épée. Le sang versé ici fournira, par les draps tachés, la péripétie judiciaire du lendemain : l'économie narrative est parfaite.

La nuit d'amour vers 4651 à 4697

4651Et puis vint au lit la reïne,
4652Si l’aore et se li ancline,
4653Car an nul cors saint ne croit tant.
4654Et la reïne li estant
4655Ses braz ancontre, si l’anbrace,
4656Estroit pres de son piz le lace,
4657Si l’a lez li an son lit tret
4658Et le plus bel sanblant li fet
4659Que ele onques feire li puet,
4660Que d’Amors et del cuer li muet.
4661D’Amors vient qu’ele le conjot.
4662Et s’ele a lui grant amor ot,
4663Et il .c. mile tanz a li,
4664Car a toz autres cuers failli
4665Amors avers qu’au suen ne fist ;
4666Mes an son cuer tote reprist
4667Amors et fu si anterine
4668Qu’an toz autres cuers fu frarine.
4669Or a Lanceloz quanqu’il vialt
4670Qant la reïne an gré requialt
4671Sa conpaignie et son solaz,
4672Qant il la tient antre ses braz
4673Et ele lui antre les suens.
4674Tant li est ses jeus dolz et buens
4675Et del beisier et del santir
4676Que il lor avint sanz mantir
4677Une joie et une mervoille
4678Tel c’onques ancor sa paroille
4679Ne fu oïe ne seüe,
4680Mes toz jorz iert par moi teüe,
4681Qu’an conte ne doit estre dite.
4682Des joies fu la plus eslite
4683Et la plus delitable cele
4684Que li contes nos test et cele.
4685Mout ot de joie et de deduit
4686Lanceloz, tote cele nuit.
4687Mes li jorz vient qui mout li grieve,
4688Qant de lez s’amie se lieve.
4689Au lever fu il droiz martirs,
4690Tant li fu griés li departirs,
4691Car il i suefre grant martire.
4692Ses cuers adés cele part tire
4693Ou la reïne se remaint.
4694N’a pooir que il l’an remaint,
4695Que la reïne tant li plest
4696Qu’il n’a talant que il la lest ;
4697Li cors s’an vet, li cuers sejorne.

Puis il vint au lit de la reine ; il s'incline devant elle et l'adore, car en nul corps saint il ne croit autant. Et la reine lui tend les bras à sa rencontre, l'enlace, l'étreint étroitement contre sa poitrine et l'attire près d'elle dans son lit ; elle lui fait le plus bel accueil qu'elle puisse jamais lui faire, dicté par Amour et par son cœur. C'est d'Amour que lui vient cette fête ; et si elle eut pour lui grand amour, lui en eut pour elle cent mille fois plus, car Amour manqua à tous les autres cœurs auprès de ce qu'il fit dans le sien : dans son cœur Amour reprit racine tout entière, et fut si absolue qu'elle resta chétive dans tous les autres cœurs.

Maintenant Lancelot a tout ce qu'il veut, puisque la reine accueille de bon gré sa compagnie et sa tendresse, puisqu'il la tient entre ses bras, et elle lui entre les siens. Ce jeu lui est si doux et si bon, et du baiser, et des sens, qu'il leur advint sans mentir une joie et une merveille telles que jamais leur pareille ne fut contée ni sue. Mais elle sera toujours tue par moi, car en conte elle ne doit pas être dite : des joies, ce fut la plus choisie et la plus délicieuse, celle que le conte nous tait et nous cache.

Joie et plaisir, Lancelot les eut toute cette nuit. Mais le jour vient, qui l'accable, quand il se lève d'auprès de son amie. Au lever, il fut un vrai martyr, tant le départ lui fut cruel, car il y souffre un grand martyre : son cœur tire sans cesse de ce

côté-là où la reine demeure, et il n'a pas le pouvoir de le ramener, car la reine lui plaît tant qu'il n'a nul désir de la quitter : le corps s'en va, le cœur séjourne.

Notes (3)
  • v. 4652-4653 si l'aore et se li ancline. « Il s'incline devant elle et l'adore, car en nul corps saint il ne croit autant » : le sommet du transfert religieux. Cors sainz* désigne techniquement la relique corporelle ; la comparaison est donc précise, non vague. La génuflexion du départ « comme devant un autel » (v. 4716-4718) ferme la nuit en office. Aucune traduction ne peut esquiver le scandale, qui est le sens.
  • v. 4680-4684 la réticence du narrateur. Le conte « tait et cèle » la joie la plus choisie : occultatio rhétorique qui dit en refusant de dire. On y a vu la pudeur, la préciosité, ou l'ultime hommage : l'indicible comme superlatif. La traduction garde le tour négatif.
  • v. 4697 li cors s'an vet, li cuers sejorne. Formule-emblème du roman. Sur notre choix de « séjourne » contre le « reste » de la version courante, voir la préface, § 5

Le sang sur les draps vers 4698 à 4789

4698Droit vers la fenestre s’an torne,
4699Mes de son sanc tant i remaint
4700Que li drap sont tachié et taint
4701[45] Del sanc qui cheï de ses doiz.
4702Mout s’an part Lanceloz destroiz,
4703Plains de sopirs et plains de lermes.
4704Del rasanbler n’est pas pris termes,
4705Ce poise lui, mes ne puet estre.
4706A enviz passe a la fenestre,
4707S’i antra il mout volantiers.
4708N’avoit mie les doiz antiers,
4709Que mout fort s’i estoit bleciez,
4710Et s’a il les fers redreciez
4711Et remis an lor leus arriere,
4712Si que ne devant ne derriere
4713N’an l’un ne an l’autre costé
4714Ne pert qu’an an eüst osté
4715Nus des fers ne tret ne ploié.
4716Au departir a soploié
4717A la chanbre et fet tot autel
4718Con s’il fust devant .i. autel.
4719Puis s’an part a mout grant angoisse,
4720N’ancontre home qui le conoisse,
4721Tant qu’an son ostel est venuz.
4722An son lit se couche toz nuz,
4723Si c’onques nelui n’i esvoille.
4724Et lors a primes se mervoille
4725De ses doiz qu’il trueve plaiez ;
4726Mes de rien n’an est esmaiez
4727Por ce qu’il set tot de seür
4728Que au traire les fers del mur
4729De la fenestre se bleça ;
4730Por ce pas ne s’an correça,
4731Car il se volsist mialz del cors
4732Andeus les braz avoir traiz fors
4733Que il ne fust oltre passez ;
4734Mes s’il se fust aillors quassez
4735Et si laidemant anpiriez,
4736Mout an fust dolanz et iriez.
4737La reïne la matinee,
4738Dedanz sa chanbre ancortinee,
4739Se fu mout soef andormie ;
4740De ses dras ne se gardoit mie
4741Que il fussent tachié de sanc,
4742Einz cuidoit qu’il fussent mout blanc
4743Et mout bel et mout avenant.
4744Et Meliaganz, maintenant
4745Qu’il fu vestuz et atornez,
4746S’an est vers la chanbre tornez
4747Ou la reïne se gisoit.
4748Veillant la trueve et les dras voit
4749Del fres sanc tachiez et gotez,
4750S’en a ses conpaignons botez,
4751Et com aparcevanz de mal,
4752Vers le lit Kex le seneschal
4753Esgarde et voit les dras tachiez
4754De sanc, que la nuit, ce sachiez,
4755Furent ses plaies escrevees ;
4756Et dit : « Dame, or ai ge trovees
4757Tex anseignes con je voloie !
4758Bien est voirs que mout se foloie
4759Qui de fame garder se painne,
4760Son travail i pert et sa painne,
4761Qu’ainz la pert cil qui plus la garde
4762Que cil qui ne s’an done garde.
4763De moi vos a il bien gardee,
4764Mes enuit vos a regardee
4765Kex li seneschax mal gré suen,
4766S’a de vos eü tot son buen,
4767Et il sera mout bien prové.
4768— Comant ? fet ele. — J’ai trové
4769Sanc an vos dras qui le tesmoingne,
4770Puis qu’a dire le me besoigne.
4771Par ce le sai, par ce le pruis,
4772Que an voz dras et es suens truis
4773Le sanc qui cheï de ses plaies,
4774Ce sont ansaignes bien veraies. »
4775Lors primes la reïne vit
4776Et an l’un et an l’autre lit
4777Les dras sanglanz, si s’an mervoille ;
4778Honte en ot, si devint vermoille
4779Et dist : « Se Damedex me gart,
4780Ce sanc que an mes dras regart
4781Onques ne l’i aporta Ques,
4782Einz m’a enuit senié li nes,
4783De mon nes fu au mien espoir. »
4784Et ele cuide dire voir.
4785« Par mon chief, fet Meleaganz,
4786Quanque vos dites est neanz.
4787N’i a mestier parole fainte,
4788Que provee estes et atainte,
4789Et bien sera li voirs provez. »

Il retourne droit à la fenêtre ; mais de son corps, il en reste assez : les draps sont tachés et teints du sang tombé de ses doigts. Lancelot part au comble de la détresse, plein de soupirs et plein de larmes. De se revoir, nul terme n'est fixé : il en souffre, mais cela ne peut être. À regret il repasse par la fenêtre, où il était entré de si bon cœur. Ses doigts n'étaient plus entiers, tant il s'y était grièvement blessé ; et pourtant il a redressé les fers et les a remis à leur place, si bien que ni devant, ni derrière, ni d'un côté ni de l'autre, il ne paraît qu'on ait ôté, tiré ni plié aucun des barreaux. Au départ, il s'est incliné vers la chambre, faisant tout comme s'il était devant un autel ; puis il s'en va, dans une immense angoisse.

Il ne rencontre personne qui le connaisse, jusqu'à son logis. Il se couche nu dans son lit, sans éveiller âme qui vive. Et alors seulement il s'étonne de découvrir ses doigts blessés ; mais il ne s'en émeut nullement, car il sait avec certitude que c'est en tirant les fers du mur de la fenêtre qu'il s'est blessé. Aussi ne s'en fâcha-t-il point : il aurait mieux aimé s'arracher les deux bras du corps que de n'être pas passé de l'autre côté ; mais s'il s'était, ailleurs, aussi vilainement meurtri et abîmé, il en eût été fâché et furieux.

La reine, au matin, dans sa chambre aux courtines, s'était doucement endormie. Elle ne se doutait pas que ses draps fussent tachés de sang : elle les croyait toujours bien blancs, beaux et convenables. Et Méléagant, sitôt vêtu et paré, s'en vint vers la chambre où la reine reposait. Il la trouve éveillée, et voit les draps tachés et constellés de sang frais ; il pousse du coude ses compagnons et, en homme qui flaire le mal, regarde vers le lit de Keu le sénéchal : il y voit des draps tachés de sang aussi, car dans la nuit, sachez-le, les plaies de Keu s'étaient rouvertes. Et il dit :

« Dame, j'ai maintenant trouvé les preuves que je voulais ! C'est bien vrai qu'il fait pure folie, celui qui se donne la peine de garder une femme : il y perd son travail et sa peine, et la perd plus vite, celui qui la garde le plus. Voilà une belle garde que celle de mon père, qui vous surveille à cause de moi ! De moi, il vous a bien gardée ; mais cette nuit, Keu le sénéchal vous a regardée de près, malgré lui, et il a eu de vous tout ce qu'il voulait : cela sera parfaitement prouvé.

— Comment ? fait-elle.

— J'ai trouvé du sang sur vos draps, qui en témoigne, puisqu'il faut que je le dise. Je le sais et je le prouve par ceci : dans vos draps et dans les siens, je trouve le sang tombé de ses plaies. Voilà des preuves bien véridiques ! »

Alors, pour la première fois, la reine vit, dans l'un et l'autre lit, les draps ensanglantés ; elle s'en étonne, en eut honte, en devint vermeille, et dit :

« Que le Seigneur Dieu me garde : ce sang que je regarde sur mes draps, jamais Keu ne l'y apporta ; c'est mon nez qui a saigné cette nuit. De mon nez, je le suppose. »

Et elle croit dire vrai.

« Par ma tête, fait Méléagant, tout ce que vous dites n'est rien ! Nul besoin de paroles feintes : vous êtes prise et convaincue, et la vérité sera bien prouvée. »

Notes (1)
  • v. 4740 sqq. les draps tachés. Le sang des doigts de l'amant, imputé aux plaies de Keu : le hasard des corps fabrique une fausse preuve vraie. Toute la scène judiciaire qui suit reposera sur cette équivoque matérielle, doublée au serment par une équivoque verbale (v. 4961 sqq.).

L'accusation portée devant le roi vers 4790 à 4900

4790Lors dit : « Seignor, ne vos movez ! »
4791As gardes qui iluec estoient,
4792« Et gardez que osté ne soient
4793Li drap del lit tant que je veigne.
4794Je voel que li rois droit me teigne
4795Qant la chose veüe avra. »
4796Lors le quist tant qu’il le trova,
4797Si se lesse a ses piez cheoir
4798Et dit : « Sire, venez veoir
4799Ce don garde ne vos prenez.
4800La reïne veoir venez,
4801Si verroiz mervoilles provees
4802Que j’ai veües et trovees.
4803Mes ainçois que vos i ailliez,
4804Vos pri que vos ne me failliez
4805De justise ne de droiture.
4806Bien savez an quel aventure
4807Por la reïne ai mon cors mis,
4808Dom vos estes mes anemis,
4809Que por moi la faites garder.
4810Hui matin l’alai regarder
4811An son lit et si ai veü
4812Tant que j’ai bien aparceü
4813Qu’avoec li gist Kex chasque nuit.
4814Sire, por Deu, ne vos enuit
4815S’il m’an poise et se je m’an plaing,
4816Car mout me vient a grant desdaing
4817Qant ele me het et despist
4818Et Kex o li chasque nuit gist.
4819— Tes ! fet li rois, je nel croi pas.
4820— Sire, or venez veoir les dras,
4821Comant Kex les a conreez.
4822Qant ma parole ne creez,
4823Ençois cuidiez que je vos mante,
4824Les dras et la coute sanglante
4825Des plaies Kex vos mosterrai.
4826— Or i alons, si le verrai,
4827Fet li rois, que veoir le voel,
4828Le voir m’an aprendront mi oel. »
4829Li rois tot maintenant s’an va
4830Jusqu’an la chanbre ou il trova
4831La reïne qui se levoit.
4832Les dras sanglanz an son lit voit
4833Et el lit Kex autresimant,
4834Et dist : « Dame, or vet malemant
4835Se c’est voirs que mes filz m’a dit. »
4836Ele respont : « Se Dex m’aït,
4837Onques ne fu, neïs de songe,
4838Contee si male mançonge.
4839Je cuit que Kex li seneschax
4840Est si cortois et si leax
4841Que il n’an fet mie a mescroire,
4842Et je ne regiet mie an foire
4843Mon cors ne n’an faz livreison.
4844Certes, Kex n’est mie tex hom
4845Qu’il me requeïst tel outrage
4846Ne je n’en oi onques corage
4847Del faire ne ja ne l’avrai.
4848— Sire, mout boen gré vos savrai,
4849Fet Meleaganz a son pere,
4850Se Kex son outrage conpere,
4851Si que la reïne i ait honte.
4852A vos tient la justise et monte,
4853Et je vos an requier et pri.
4854Le roi Artus a Kex traï,
4855Son seignor, qui tant le creoit
4856Que comandee li avoit
4857La rien que plus ainme an cest monde.
4858— Sire, or sofrez que je responde,
4859Fet Kex, et si m’escondirai.
4860Ja Dex, quant de cest siegle irai,
4861Ne me face pardon a l’ame
4862Se onques jui avoec ma dame.
4863Certes, mialz voldroie estre morz
4864Que tex leidure ne tiex torz
4865Fust par moi quis vers mon seignor ;
4866Et ja mes Dex santé graignor
4867Que j’ai or androit ne me doint,
4868Einz me praigne morz an cest point
4869Se je onques le me pansai.
4870Mes itant de mes plaies sai
4871Qu’annuit m’ont seinnié a planté,
4872S’an sont mi drap ansanglanté.
4873Por ce vostre filz me mescroit,
4874Mes certes il n’i a nul droit. »
4875Et Meleaganz li respont :
4876« Si m’aïst Dex, traï vos ont
4877Li deable, li vif maufé ;
4878Trop fustes enuit eschaufé,
4879Et por ce que trop vos grevastes,
4880Voz plaies sanz dote escrevastes.
4881Ne vos i valt neant contrueve :
4882Li sans d’anbedeus parz le prueve ;
4883Bien le veons et bien i pert.
4884Droiz est que son forfet conpert
4885Que si est provez et repris.
4886Einz chevaliers de vostre pris
4887Ne fist si grant descovenue,
4888Si vos an est honte avenue.
4889— Sire, sire, fet Kex au roi,
4890Je desfandrai ma dame et moi
4891De ce que vostre filz m’amez.
4892An poinne et an travail me met,
4893Mes certes a tort me travaille.
4894— Vos n’avez mestier de bataille,
4895Fet li rois, que trop vos dolez.
4896— Sire, se sofrir le volez,
4897Ensi malades con je sui
4898Me conbatrai ancontre lui
4899Et mosterrai que je n’ai colpe
4900An cest blasme don il m’ancolpe. »

Alors Méléagant dit aux gardes qui étaient là : « Seigneurs, ne bougez pas, et veillez à ce que les draps ne soient pas ôtés du lit avant mon retour. Je veux que le roi me rende justice, quand il aura vu la chose. »

Puis il le chercha tant qu'il le trouva, se laissa tomber à ses pieds et dit :

« Sire, venez voir ce dont vous ne vous doutez pas. Venez voir la reine, et vous verrez des merveilles avérées, que j'ai vues et découvertes. Mais avant d'y aller, je vous prie de ne me manquer ni de justice ni de droit. Vous savez bien à quels périls j'ai exposé ma personne pour la reine ; et vous m'en avez fait votre ennemi, puisque c'est à cause de moi que vous la faites garder. Ce matin, je suis allé la voir dans son lit, et j'y ai tant vu que j'ai bien reconnu que Keu couche avec elle chaque nuit. Sire, pour Dieu, ne soyez pas fâché si cela me pèse et si je m'en plains, car c'est pour moi un cruel mépris qu'elle me haïsse et me dédaigne, quand Keu, chaque nuit, couche avec elle.

— Tais-toi ! fait le roi. Je ne le crois pas.

— Sire, venez donc voir les draps, et l'état où Keu les a mis. Puisque vous ne croyez pas ma parole et pensez que je vous mens, les draps et la couette ensanglantés des plaies de Keu, je vous les montrerai.

— Allons-y donc, et je verrai, fait le roi, car je veux le voir : mes yeux m'apprendront la vérité. »

Le roi va aussitôt jusqu'à la chambre, où il trouva la reine qui se levait. Il voit les draps ensanglantés sur son lit, et sur le lit de Keu tout pareillement, et dit :

« Dame, voilà qui va bien mal, si ce que mon fils m'a dit est vrai. »

Elle répond : « Dieu m'assiste, jamais, même en songe, on ne conta mensonge aussi noir ! Je pense que Keu le sénéchal est assez courtois et assez loyal pour qu'on ne le soupçonne pas ; et moi, je n'expose pas mon corps au marché, ni ne le livre à l'encan. Certes, Keu n'est pas homme à me demander pareil outrage, et je n'ai jamais eu le cœur de le faire, et ne l'aurai jamais.

— Sire, je vous saurai le meilleur gré du monde, fait Méléagant à son père, si Keu paie son outrage, en sorte que la reine en ait la honte. C'est à vous qu'appartient et revient la justice, et je vous en requiers et prie. Keu a trahi le roi Arthur, son seigneur, qui avait en lui assez de confiance pour lui avoir confié la créature qu'il aime le plus en ce monde.

— Sire, souffrez que je réponde, fait Keu, et je m'en disculperai. Que Dieu, quand je quitterai ce monde, refuse le pardon à mon âme, si jamais j'ai couché avec ma dame ! Certes, j'aimerais mieux être mort que d'avoir cherché contre mon seigneur pareille infamie et pareil tort. Que jamais Dieu ne me donne meilleure santé que celle où me voici, qu'il m'envoie plutôt la mort sur l'heure, si jamais j'en ai eu seulement la pensée ! Mais je sais ceci de mes plaies : elles ont abondamment saigné cette nuit, et mes draps en sont ensanglantés. Voilà pourquoi votre fils me soupçonne, mais certes il n'en a aucun droit. »

Et Méléagant lui répond : « Dieu m'assiste, ce sont les diables et les démons vivants qui vous ont trahi ! Vous vous êtes trop échauffé cette nuit, et c'est pour vous être trop démené que vos plaies, sans doute, se sont rouvertes. Vos fables ne vous servent de rien : le sang, des deux côtés, fait preuve ; nous le voyons bien, et cela saute aux yeux. Il est juste de payer son forfait, quand on est si manifestement pris et convaincu. Jamais chevalier de votre renom ne commit pareille inconvenance : vous voilà couvert de honte.

— Sire, sire, fait Keu au roi, je défendrai ma dame et moi de ce dont votre fils m'accuse. Il me met en peine et en tourment, mais certes c'est à tort qu'il me tourmente.

— Vous n'avez que faire de bataille, fait le roi : vous souffrez trop.

— Sire, si vous voulez le permettre, malade comme je suis, je me battrai contre lui, et je montrerai que je suis sans faute dans ce blâme dont il m'accable. »

Notes (1)
  • v. 4844-4847 la défense de la reine. « Je n'expose pas mon corps au marché, ni ne le livre à l'encan » : la reine récuse l'accusation dans le lexique du commerce (regiet an foire, livreison), qui dit crûment ce que serait l'adultère aux yeux du monde : une aliénation marchande du corps. L'ironie est que le lecteur sait la nuit réelle : la reine ment sur le fait, non sur le droit qu'elle revendique sur son corps.

Les serments sur les reliques vers 4901 à 4986

4901Et la reïne mandé ot
4902Tot celeemant Lancelot,
4903Et dit au roi que ele avra
4904.I. chevalier qui desfandra
4905Le seneschal de ceste chose
4906Vers Meleagant, se il ose.
4907Et Meleaganz dist tantost :
4908« Nus chevaliers ne vos en ost
4909Vers cui la bataille n’anpraigne
4910Tant que li uns vaincuz remaingne,
4911Nes se ce estoit uns jaianz. »
4912Atant vint Lanceloz leanz ;
4913Des chevaliers i ot tel rote
4914Que plainne an fu la sale tote.
4915Maintenant que il fu venuz,
4916Oiant toz, juenes et chenuz,
4917La reïne la chose conte
4918Et dit : « Lancelot, ceste honte
4919M’a ci Meleaganz amise ;
4920An mescreance m’an a mise
4921Vers trestoz ces qui l’osent dire
4922Se vos ne l’an feites desdire.
4923Enuit, ce dit, a Kex geü
4924O moi, por ce qu’il a veü
4925Mes dras et les suens de sanc tainz,
4926Et dit que toz an iert atainz
4927Se vers lui ne se puet desfandre
4928Ou se autres ne vialt anprandre
4929La bataille por lui aidier.
4930— Ja ne vos an covient pleidier,
4931Fet Lanceloz, la ou je soie.
4932Ja Deu ne place qu’an mescroie
4933Ne vos ne lui de tel afeire.
4934Prez sui de la bataille feire,
4935Que onques ne le se pansa.
4936Se an moi point de desfanse a,
4937A mon pooir l’an desfandrai,
4938Por lui la bataille anprandrai. »
4939Et Meleaganz avant saut
4940Et dit : « Se Damedex me saut,
4941Ce voel je bien, et mout me siet ;
4942Ja ne pant nus que il me griet ! »
4943Et Lanceloz dist : « Sire rois,
4944Je sai de quauses et de lois
4945Et de plez et de jugemanz,
4946Ne doit estre sanz seiremanz
4947Bataille de tel mescreance. »
4948Et Meleaganz sanz dotance
4949Li respont mout isnelemant :
4950« Bien i soient li seiremant
4951Et veignent li saint or androit,
4952Que je sai bien que je ai droit. »
4953Et Lanceloz ancontre dit :
4954« Onques, se Damedex m’aït,
4955Quex le seneschal ne conut
4956Qui de tel chose le mescrut. »
4957Maintenant lor armes demandent,
4958Lor chevax amener comandent ;
4959L’an lor amainne, armé se sont,
4960Vaslet les arment, armé sont,
4961Et ja resont li saint fors tret.
4962Meleaganz avant se tret
4963Et Lanceloz dejoste lui,
4964Si s’agenoillent anbedui,
4965[46] 4965 Et Meleaganz tant sa main
4966Aus sainz et jure tot de plain :
4967« Ensi m’aïst Dex et li sainz,
4968Kex li seneschaus fu conpainz
4969Enuit la reïne an son lit
4970Et de li ot tot son delit.
4971— Et je t’an lief come parjur,
4972Fet Lanceloz, et si rejur
4973Qu’il n’i jut ne ne la santi.
4974Et de celui qui a manti
4975Praigne Dex, se lui plest, vangence
4976Et face voire demostrance.
4977Mes ancor .i. autre an ferai
4978Des seiremanz et jurerai,
4979Cui qu’il enuit ne cui qu’il poist,
4980Que se il hui venir me loist
4981De Meleagant au desus,
4982Tant m’aïst Dex et neant plus
4983Et ces reliques qui sont ci,
4984Que ja de lui n’avrai merci. »
4985Li rois de rien ne s’esjoï
4986Qant cestui sairemant oï.

Or la reine avait fait mander en secret Lancelot ; et elle dit au roi qu'elle aura un chevalier qui défendra le sénéchal de cette accusation contre Méléagant, s'il l'ose. Et Méléagant dit aussitôt :

« Il n'est aucun chevalier que j'excepte : contre tous j'accepterai la bataille jusqu'à ce que l'un de nous reste vaincu, fût-ce un géant ! »

Alors Lancelot entra ; et il y eut une telle foule de chevaliers que la salle entière en fut pleine. Dès qu'il fut venu, devant tous, jeunes et chenus, la reine expose la chose et dit :

« Lancelot, cette honte, c'est Méléagant qui me l'a imputée ; il m'a mise en soupçon auprès de tous ceux qui l'entendent, si vous ne l'obligez à s'en dédire. Cette nuit, dit- il, Keu a couché avec moi, parce qu'il a vu mes draps et les siens teints de sang ; et il dit que Keu en sera convaincu, s'il ne peut se défendre contre lui, ou si un autre ne veut entreprendre la bataille pour l'aider.

— Vous n'aurez jamais à plaider cela, fait Lancelot, là où je serai. Qu'à Dieu ne plaise que l'on soupçonne, de pareille affaire, ni vous ni lui ! Je suis prêt à prouver par bataille qu'il n'en eut jamais la pensée, si tant est qu'il y ait en moi quelque défense. Je le défendrai de tout mon pouvoir : pour lui, j'entreprends la bataille. »

Et Méléagant bondit en avant et dit : « Que le Seigneur Dieu me sauve, je le veux bien et cela me sied à merveille : que nul ne pense que cela me pèse !

— Sire roi, dit Lancelot, je m'entends aux causes, aux lois, aux procès et aux jugements : quand pèse un tel soupçon, la bataille ne doit pas aller sans serment. »

Et Méléagant, sans se troubler, lui répond aussitôt : « Bien d'accord pour les serments, et que les reliques des saints viennent sur l'heure, car je sais bien que le droit est pour moi ! »

Et Lancelot dit en face : « Que le Seigneur Dieu m'assiste : jamais Keu le sénéchal ne la connut, lui que l'on soupçonne de pareille chose. »

Aussitôt ils demandent leurs armes et font amener leurs chevaux ; on les leur amène ; des valets les arment, les voilà armés. Et déjà les reliques sont apportées. Méléagant s'avance, et Lancelot à côté de lui ; tous deux s'agenouillent. Et Méléagant tend la main vers les reliques et jure d'une voix pleine :

« Que Dieu et les saints me soient témoins : Keu le sénéchal fut cette nuit le compagnon de la reine en son lit, et il eut d'elle tout son plaisir.

— Et moi, je t'en accuse comme parjure, fait Lancelot, et je jure à mon tour qu'il n'y coucha pas et ne la toucha pas. Et de celui qui a menti, que Dieu, s'il lui plaît, prenne vengeance, et qu'il fasse éclater la vérité ! Mais je ferai encore un autre serment, et je jurerai, quoi qu'il en pèse et à qui que ce soit, que s'il m'est donné aujourd'hui de prendre le dessus sur Méléagant, avec l'aide de Dieu et rien de plus, et de ces reliques que voici, jamais je n'aurai pitié de lui ! »

Le roi n'eut aucune joie à entendre ce serment-là.

Notes (2)
  • v. 4961 sqq. le serment é quivoque. Méléagant jure un fait faux qu'il croit vrai (Keu a couché avec la reine) ; Lancelot jure un fait littéralement vrai qui masque tout (Keu n'y coucha point). Le serment ambigu, dont le parangon est celui d'Iseut chez Béroul et Thomas, met Dieu au service de la lettre contre l'esprit : l'ordalie qui suit donnera raison au parjure véridique. Chrétien ne commente pas ; le silence est vertigineux.
  • v. 4977-4986 le serment sans merci. Lancelot jure de surcroît que, vainqueur, il n'aura « jamais pitié » de Méléagant : serment licite (voir v. 2912-2914) mais terrible, dont le roi ne se réjouit pas. Il rend juridiquement inévitable la décapitation finale : le dénouement est scellé ici, à mi- course.

Le duel interrompu vers 4987 à 5043

4987Qant li seiremant furent fet,
4988Lor cheval lor furent fors tret,
4989Bel et boen de totes bontez.
4990Sor le suen est chascuns montez,
4991Et li uns contre l’autre muet
4992Tant con chevax porter le puet,
4993Et es plus granz cors des chevax
4994Fiert li uns l’autre des vasax
4995Si qu’il ne lor remaint nes poinz
4996Des deus lances tres qu’anz es poinz.
4997Et li uns l’autre a terre porte,
4998Mes ne font mie chiere morte,
4999Que tot maintenant se relievent
5000Et tant com il pueent se grievent
5001Aus tranchanz des espees nues.
5002Les estanceles vers les nues
5003Totes ardanz des hiaumes saillent.
5004Par si grant ire s’antrasaillent
5005As espees que nues tienent,
5006Que si com eles vont et vienent,
5007S’antrancontrent et s’antrefierent,
5008Ne tant reposer ne se quierent
5009Qu’aleinne reprandre lor lor loise.
5010Li rois, cui mout an grieve et poise,
5011En a la reïne apelee,
5012Qui apoier s’estoit alee
5013Amont as loges de la tor :
5014Por Deu, li dist, le Criator,
5015Que ele departir les lest !
5016« Tot quanque vos an siet et plest,
5017Fet la reïne a boene foi,
5018Ja n’an feroiz rien contre moi. »
5019Lanceloz a bien antandu
5020Que la reïne a respondu
5021A ce que li rois li requiert,
5022Ja puis conbatre ne se quiert,
5023Einz a tantost guerpi le chaple,
5024Et Meleaganz fiert et chaple
5025Sor lui, que reposer ne quiert ;
5026Et li rois antre deus se fiert
5027Et tient son fil qui dit et jure
5028Que il n’a de pes feire cure :
5029« Bataille voel, n’ai soing de peis. »
5030Et li rois li dit : « Car te teis
5031Et me croi, si feras que sages.
5032Ja certes hontes ne domages
5033Ne t’an vandra se tu me croiz,
5034Mes fei ice que feire doiz.
5035Don ne te sovient il que tu
5036As an la cort le roi Artu
5037Contre lui bataille arramie ?
5038Et de ce ne dotes tu mie
5039Que il ne te soit granz enors,
5040Se la te vient biens, plus qu’aillors. »
5041Ce dit li rois por essaier
5042Se il le porroit esmaier,
5043Tant qu’il l’apeise et ses depart.

Quand les serments furent prononcés, on leur amena leurs chevaux, beaux et bons en toutes qualités ; chacun monte sur le sien, et ils fondent l'un sur l'autre de toute la vitesse du cheval. Et au plus fort de l'élan des bêtes, les deux guerriers se frappent si fort qu'il ne leur reste des deux lances qu'un tronçon au poing. Ils se portent l'un l'autre à terre, mais sans faire mine d'être morts : ils se relèvent aussitôt et se blessent tant qu'ils peuvent du tranchant des épées nues. Les étincelles, toutes ardentes, jaillissent des heaumes vers les nues. Ils s'assaillent avec une telle rage, les épées nues au poing, qui vont et viennent, se croisent et se frappent, qu'ils ne cherchent pas même le répit de reprendre haleine.

Le roi, que le combat afflige et accable, en a appelé la reine, qui était allée s'accouder là-haut, aux loges de la tour ; au

nom de Dieu le créateur, il lui dit de permettre qu'on les sépare.

« Tout ce qui vous convient et vous plaît, fait la reine, de bonne foi : vous ne ferez rien là contre mon gré. »

Lancelot a bien entendu ce que la reine a répondu à la demande du roi : dès lors il ne cherche plus à se battre, et abandonne aussitôt la lutte. Mais Méléagant frappe et cogne sur lui sans vouloir de répit ; et le roi se jette entre les deux et retient son fils, qui dit et jure qu'il n'a cure de paix :

« Je veux la bataille, je me moque de la paix ! »

Et le roi lui dit : « Tais-toi, et crois-moi, tu agiras en sage. Il ne t'en viendra certes ni honte ni dommage, si tu me crois ; fais donc ce que tu dois faire. Ne te souvient-il pas que tu as, à la cour du roi Arthur, une bataille conclue contre lui ? Et peux-tu douter que ce ne soit pour toi un bien plus grand honneur de l'emporter là-bas qu'ailleurs ? »

Le roi dit cela pour tenter de l'apaiser ; il l'apaise enfin, et les sépare.

Le nain qui trahit vers 5044 à 5104

5044Et Lanceloz, cui mout fu tart
5045De monseignor Gauvain trover,
5046An vient congié querre et rover
5047Au roi et puis a la reïne.
5048Par le congié d’ax s’achemine
5049Vers le Pont soz Eve corrant,
5050Si ot aprés lui rote grant
5051Des chevaliers qui le suioient,
5052Mes assez de tex i aloient
5053Don bel li fust s’il remassissent.
5054Lor jornees mout bien fornissent,
5055Tant que le Pont soz Eve aprochent,
5056Mes d’une liue ancor n’i tochent.
5057Ençois que pres del pont venissent
5058Et que il veoir le poïssent,
5059Uns nains a l’encontre lor vint
5060Sor un grant chaceor, et tint
5061Une corgiee por chacier
5062Son chaceor et menacier.
5063Et maintenant a demandé,
5064Si con il li fu comandé :
5065« Li quex de vos est Lanceloz ?
5066Nel me celez, je sui des voz,
5067Mes dites le seüremant,
5068Que por voz granz biens le demant. »
5069Lanceloz li respont por lui
5070Et dit il meïsmes : « Je sui
5071Cil que tu demandes et quiers.
5072— Ha ! Lancelot, frans chevaliers,
5073Leisse ces gens et si me croi,
5074Vien t’an toz seus ansanble o moi,
5075Qu’an mout boen leu mener te voel.
5076Ja nus ne t’an siue por l’uel,
5077Einz vos atandent ci androit
5078Que nos revandrons or endroit. »
5079Cil qui de nul mal ne se dote
5080A fet remenoir sa gent tote
5081Et siust le nain qui traï l’a ;
5082Et sa gent qui l’atendent la
5083Le pueent longuemant atandre,
5084Que cil n’ont nul talant del randre
5085Qui l’ont pris et seisi an sont.
5086Et sa gent si grant duel an font
5087De ce qu’il ne vient ne repeire
5088Qu’il ne sevent qu’il puissent feire.
5089Tuit dïent que traïz les a
5090Li nains, et si lor an pesa,
5091Folie seroit de l’anquerre.
5092Dolant le comancent a querre,
5093Mes ne sevent ou il le truissent
5094Ne quele part querre le puissent.
5095S’an prenent consoil tuit ansanble ;
5096A ce s’acordent, ce me sanble,
5097Li plus resnable et li plus sage
5098Qu’il an iront jusqu’au passage
5099Del Pont soz Eve, qui est pres,
5100Et querront Lancelot aprés
5101Par le los monseignor Gauvain,
5102S’il le truevent n’a bois n’a plain.
5103A cest consoil trestuit s’acordent,
5104Si bien que de rien ne se tordent.

Et Lancelot, à qui il tardait fort de retrouver monseigneur Gauvain, vient demander congé au roi, puis à la reine. Avec leur permission, il s'achemine, courant, vers le Pont-sous- l'eau, suivi d'une grande troupe de chevaliers ; mais il y en avait bon nombre dont il eût été content qu'ils restassent.

Ils font de bonnes étapes jusqu'à approcher du Pont-sous- l'eau, dont ils sont encore à une lieue. Avant qu'ils fussent près du pont, avant qu'ils pussent le voir, un nain vint à leur rencontre sur un grand cheval de chasse, tenant une escourgée pour pousser et menacer sa bête. Aussitôt il demande, comme on le lui avait commandé :

« Lequel de vous est Lancelot ? Ne me le cachez pas, je suis des vôtres ; dites-le en toute assurance, car c'est pour votre grand bien que je le demande. »

Lancelot lui répond pour lui-même : « Je suis celui que tu demandes et que tu cherches.

— Ah ! Lancelot, noble chevalier, laisse ces gens et crois-moi : viens tout seul avec moi, car je veux te mener en très bon lieu. Que nul ne te suive, pour rien au monde : qu'ils attendent ici, nous reviendrons tout à l'heure. »

Lui, qui ne soupçonne aucun mal, fait rester là toute sa troupe et suit le nain, qui l'a trahi. Et ses gens, qui l'attendent là, pourront l'attendre longtemps : ceux qui l'ont pris et se sont saisis de lui n'ont aucune envie de le rendre. Et ses gens mènent si grand deuil de ne pas le voir revenir, qu'ils ne savent que faire. Tous disent que le nain les a trahis, et leur douleur est grande ; ce serait folie de le demander. Affligés, ils se mettent à sa recherche, mais ils ne savent où le trouver ni de quel côté chercher. Ils tiennent conseil tous ensemble : les plus raisonnables et les plus sages s'accordent, me semble-t-il, à gagner le passage du Pont- sous-l'eau, qui est proche, et à chercher ensuite Lancelot avec le conseil de monseigneur Gauvain, s'ils le trouvent, au bois ou en plaine. À cet avis tous se rangent, sans s'en écarter en rien.

Notes (1)
  • v. 5059 sqq. le nain. Second nain du roman (après celui de la charrette), même fonction de passeur maléfique : figure folklorique du guide trompeur, que la littérature arthurienne emploie systématiquement au seuil des captivités.

Gauvain repêché vers 5105 à 5166

5105Vers le Pont soz Eve s’an vont,
5106Et tantost qu’il vienent au pont
5107Ont monseignor Gauvain veü,
5108Del pont trabuchié et cheü
5109An l’eve qui estoit parfonde.
5110Une ore essort et autre afonde,
5111Or le voient et or le perdent.
5112Il vienent la et si l’aerdent
5113A rains, a perches et a cros.
5114N’avoit que le hauberc el dos
5115Et sor le chief le hiaume assis,
5116Qui des autres valoit bien dis,
5117Et les chauces de fer chauciees
5118De sa suor anruïlliees,
5119Car mout avoit sofferz travauz
5120Et mainz perils et mainz asauz
5121Avoit trespassez et vaincuz.
5122Sa lance estoit et ses escuz
5123Et ses chevax a l’autre rive.
5124Mes ne cuident pas que il vive
5125Cil qui l’ont tret de l’eve fors,
5126Car il en avoit mout el cors,
5127Ne des que tant qu’il l’ot randue
5128N’ont de lui parole antandue.
5129Mes quant sa parole et sa voiz
5130Rot, son cuer delivre et sa doiz,
5131Qu’an le pot oïr et antandre,
5132Au plus tost que il s’i pot prandre
5133A la parole, se s’i prist,
5134Lués de la reïne requist
5135A ces qui devant lui estoient
5136Se nule novele an savoient.
5137Et cil qui li ont respondu,
5138D’avoec le roi Bademagu
5139Dïent qu’ele ne part nule ore,
5140Qui mout la sert, et mout l’enore.
5141« Vint la puis nus an ceste terre,
5142Fet messire Gauvains, requerre ? »
5143Et il respondirent : « Oïl !
5144Lanceloz del Lac, font se il,
5145Qui passa au Pont de l’Espee,
5146Si l’a resqueusse et delivree
5147Et avoec nos autres trestoz.
5148Mes traïz nos en a uns goz,
5149Uns nains boçuz et rechigniez,
5150Laidemant nos a engigniez,
5151Qui Lancelot nos a fortret ;
5152Nos ne savons qu’il a mesfet.
5153— Et quant ? fet messire Gauvains.
5154— Sire, hui nos a ce fet li nains,
5155Mout pres de ci, quant il et nos
5156Veniemes ancontre vos.
5157— Et comant s’est il contenuz
5158Puis qu’an cest païs fu venuz ? »
5159Et cil li comancent a dire,
5160Si li recontent tire a tire
5161Si c’un tot seul mot n’i oblïent,
5162Et de la reïne li dïent
5163Qu’ele l’atant et dit por voir
5164Que riens ne la feroit movoir
5165Del païs, tant qu’ele le voie,
5166Por novele que ele en oie.

Ils vont vers le Pont-sous-l'eau, et sitôt arrivés au pont, ils ont vu monseigneur Gauvain, basculé du pont, tombé dans l'eau, qui était très profonde : tantôt il émerge, tantôt il coule ; ils le voient, puis le perdent de vue. Ils s'approchent et l'accrochent avec des branches, des perches et des crocs. Il n'avait que le haubert sur le dos, et sur la tête son heaume fixé, qui en valait bien dix autres, et ses chausses de fer aux jambes, toutes rouillées de sa sueur, car il avait enduré bien des épreuves, et traversé, et vaincu, bien des périls et bien des assauts. Sa lance, son écu et son cheval étaient sur l'autre rive.

Ceux qui l'ont tiré de l'eau ne croient pas qu'il vive, car il en avait beaucoup dans le corps ; et jusqu'à ce qu'il l'eût rendue, ils n'ont pas entendu de lui une parole. Mais quand sa parole et sa voix, quand la voie de son cœur furent dégagées, dès qu'il put s'y prendre et se faire entendre, il se mit à parler : il demanda aussitôt des nouvelles de la reine à ceux qui étaient devant lui. Et ceux-ci répondirent qu'elle ne quitte pas un instant le roi Bademagu, qui la sert beaucoup et l'honore beaucoup.

« Quelqu'un est-il venu depuis, en cette terre, pour la chercher ? fait monseigneur Gauvain.

— Oui, répondent-ils : Lancelot du Lac, qui passa au Pont- de-l'épée. Il l'a secourue et délivrée, et avec elle nous tous ; mais un avorton nous a trahis, un nain bossu et grimaçant : il nous a joués de vilaine façon, il nous a dérobé Lancelot, et nous ne savons ce qu'il en a fait.

— Et quand cela ? fait monseigneur Gauvain.

— Sire, aujourd'hui même, tout près d'ici, quand lui et nous venions à votre rencontre.

— Et comment s'est-il conduit depuis qu'il est entré dans ce pays ? »

Alors ils commencent à lui dire ; ils lui racontent tout, de bout en bout, sans oublier un seul mot ; et de la reine ils lui disent qu'elle l'attend, et affirme que rien ne la fera bouger du pays avant qu'elle ne le voie, quelque nouvelle qu'on lui en donne.

Notes (1)
  • v. 5114 sqq. Gauvain repêché. Le Pont-sous-l'eau, voie « raisonnable » choisie par Gauvain au début, s'achève en quasi-noyade burlesque : la voie du bon sens échoue là où la voie insensée du Pont-de-l'épée a réussi. La symétrie des deux ponts est l'armature morale du roman : à quête absolue, chemin absolu.

La lettre forgée vers 5167 à 5299

5167Messire Gauvains lor respont :
5168« Qant nos partirons de cest pont,
5169Irons nos querre Lancelot. »
5170N’i a un seul qui mialz ne lot
5171Qu’a la reïne aillent ençois,
5172Si le fera querre li rois,
5173Car il cuident qu’an traïson
5174L’ait fet ses filz metre an prison,
5175Meleaganz, qui mout le het.
5176Ja an leu, se li rois le set,
5177Ne sera qu’il nel face randre,
5178Des ore se pueent atandre.
5179A cest consoil tuit s’acorderent,
5180Tant que vers la cort s’aprocherent,
5181Ou la reïne et li rois erent,
5182Et tot maintenant s’aroterent
5183Et Kex avoec, li seneschax,
5184Et s’i estoit li desleax,
5185De traïson plains et conblez,
5186Qui mout laidemant a troblez
5187Por Lancelot toz ces qui vienent.
5188Por mort et por traï se tienent,
5189S’an font grant duel, que mout lor poise.
5190N’est pas la novele cortoise
5191Qui la reïne cest duel porte ;
5192Neporquant ele s’an deporte
5193Au plus belemant qu’ele puet.
5194Por monseignor Gauvain l’estuet
5195Auques esjoïr, si fet ele.
5196Et neporquant mie ne cele
5197Son duel, que auques n’i apeire.
5198Et joie et duel li estuet feire :
5199Por Lancelot a le cuer vain,
5200Et contre monseignor Gauvain
5201Mostre sanblant de passejoie.
5202N’i a nul qui la novele oie,
5203Ne soit dolanz et esperduz,
5204De Lancelot qui est perduz.
5205De monseignor Gauvain eüst
5206Li rois joie et mout li pleüst
5207Sa venue et sa conuissance ;
5208Mes tel duel a et tel pesance
5209De Lancelot qui est traïz
5210Que maz an est et esbaïz.
5211Et la reïne le semont
5212Et prie qu’aval et amont
5213Par sa terre querre le face,
5214Tot sanz demore et sanz espace,
5215Et messire Gauvains et Ques,
5216Un trestot seul n’i a remés
5217Qui de ce nel prit et semoingne.
5218« Sor moi lessiez ceste besoigne,
5219Fet li rois, si n’an parlez ja,
5220Que j’en preiez grant piece a ;
5221Tot sanz proiere et sanz requeste
5222Ferai bien feire ceste anqueste. »
5223Chascuns l’en ancline et soploie.
5224Li rois maintenant i envoie,
5225Par son rëaume, ses messages,
5226Sergenz bien coneüz et sages,
5227Qui ont par tote la contree
5228De lui novele demandee.
5229[47] Par tot ont la novele anquise,
5230Mes n’en ont nule voire aprise ;
5231N’an troverent point, si s’an tornent
5232La ou li chevalier sejornent,
5233Gauvains et Kex et tuit li autre,
5234Qui dïent que lance sor fautre,
5235Trestuit armé, querre l’iront,
5236Ja autrui n’i anvoieront.
5237Un jor aprés mangier estoient
5238Tuit an la sale ou il s’armoient,
5239S’estoit venu a l’estovoir,
5240Qu’il n’i avoit que del movoir,
5241Qant uns vaslez leanz antra
5242Et parmi aus oltre passa
5243Tant qu’il vint devant la reïne,
5244Qui n’avoit pas color rosine,
5245Que por Lancelot duel avoit
5246Tel, don noveles ne savoit,
5247Que la color en a muee.
5248Et li vaslez l’a saluee
5249Et le roi qui de li fu pres
5250Et puis les autres toz aprés,
5251Et Queus et monseignor Gauvain.
5252Unes letres tint an sa main,
5253Ses tant le roi et il les prant.
5254A tel qui de rien n’i mesprant
5255Les fist li rois, oiant toz, lire.
5256Cil qui les lut lor sot bien dire
5257Ce qu’il vit escrit an l’alue,
5258Et dit que Lanceloz salue
5259Le roi, come son boen seignor,
5260Si le mercie de l’enor
5261Qu’il li a fet et del servise,
5262Come cil qui est a devise
5263Trestoz an son comandemant.
5264Et sachiez bien certainnemant
5265Qu’il est avoec le roi Artu,
5266Plains de santé et de vertu,
5267Et dit qu’a la reïne mande
5268C’or s’an vaigne, se le comande,
5269Et messire Gauvains et Ques ;
5270Et si a entresaignes tes
5271Qu’il durent croire et bien le crurent.
5272Mout lié et mout joiant an furent.
5273De joie bruit tote la corz,
5274Et l’andemain, quant il ert jorz,
5275Dïent qu’il s’an voldront torner.
5276Et quant ce vint a l’ajorner,
5277Si s’aparoillent et atornent,
5278Lievent et montent, si s’an tornent.
5279Et li rois les silt et conduit
5280A grant joie et a grant deduit
5281Une grant piece de la voie.
5282Fors de sa terre les convoie,
5283Et quant il les en ot fors mis,
5284A la reïne a congié pris
5285Et puis a toz comunemant.
5286La reïne mout sagemant
5287Au congié prandre le mercie
5288De ce que il l’a tant servie
5289Et ses .ii. braz au col li met,
5290Se li offre et si li promet
5291Son servise et le son seignor,
5292Ne li puet prometre graignor.
5293Et messire Gauvains ausi
5294Com a seignor et a ami,
5295Et Kex ausi, tuit li prometent.
5296Tantost a la voie se metent,
5297Si les comande a Deu li rois ;
5298Toz les autres aprés ces trois
5299Salue, et puis si s’an retorne.

Monseigneur Gauvain leur répond : « Quand nous quitterons ce pont, irons-nous chercher Lancelot ? »

Il n'en est pas un qui ne conseille plutôt d'aller d'abord auprès de la reine : le roi le fera chercher, lui ; car ils pensent que c'est par trahison que son fils Méléagant, qui le hait tant, l'a fait mettre en prison. En quelque lieu qu'il soit, si le roi l'apprend, il le fera rendre : ils peuvent s'en remettre à lui. À ce conseil tous se rangent, et aussitôt ils se mettent en route, jusqu'à approcher de la cour où étaient la reine et le roi, et Keu avec eux, le sénéchal, et aussi le déloyal, pétri et comblé de traîtrise, qui a jeté, au sujet de Lancelot, un trouble affreux chez tous ceux qui arrivent. Ils se tiennent pour trahis et pour morts, et mènent grand deuil, car leur douleur est lourde. Elle n'est pas courtoise, la nouvelle qui porte à la reine ce deuil ; elle s'en console pourtant du mieux qu'elle peut : pour monseigneur Gauvain, il lui faut bien se réjouir quelque peu, et elle le fait ; mais elle ne cache pas si bien son deuil qu'il n'y paraisse un peu. Il lui faut faire à la fois joie et deuil : pour Lancelot son cœur est vide, et devant monseigneur Gauvain elle affiche une joie débordante.

Il n'est personne qui, apprenant la perte de Lancelot, n'en soit affligé et éperdu. Le roi aurait eu grande joie de la venue de monseigneur Gauvain, et grand plaisir à le connaître ; mais il a tel deuil et tel poids au cœur, de Lancelot trahi, qu'il en est abattu et consterné. Et la reine le presse et le prie de le faire chercher par toute sa terre, de haut en bas, sans délai et sans trêve ; monseigneur Gauvain et Keu font de même : il n'en est pas un seul qui ne l'en prie et ne l'en somme.

« Laissez-moi ce soin, fait le roi, et n'en parlez plus : j'y suis résolu depuis longtemps. Sans prière et sans requête, je ferai bien mener cette enquête. »

Chacun s'incline devant lui. Le roi envoie aussitôt par son royaume ses messagers, des serviteurs connus et avisés, qui ont demandé de ses nouvelles par toute la contrée. Partout ils se sont enquis, mais sans rien apprendre de vrai. N'ayant rien trouvé, ils s'en reviennent là où séjournent les chevaliers, Gauvain, Keu et tous les autres, qui déclarent qu'ils iront le chercher eux-mêmes, lance sur le feutre, armés de pied en cap, sans y envoyer personne d'autre.

Un jour, après le repas, ils étaient tous dans la salle où ils s'armaient — le moment était venu, il n'y avait plus qu'à partir — quand un jeune messager entra, passa au milieu d'eux et vint jusque devant la reine, qui n'avait pas son teint rose, car pour Lancelot elle menait un tel deuil, sans nouvelles de lui, qu'elle en avait changé de couleur. Le jeune homme la salua, et le roi qui était près d'elle, puis tous les autres, et Keu, et monseigneur Gauvain. Il tenait une lettre à la main ; il la tend au roi, qui la prend. Le roi la fit lire, devant tous, par un clerc qui s'y entendait sans faute. Celui qui la lut sut bien leur dire ce qu'il vit écrit sur le parchemin : « Lancelot salue le roi comme son bon seigneur, et le remercie de l'honneur qu'il lui a fait et de ses bienfaits, en homme qui est tout entier à son commandement. Et sachez en toute certitude qu'il est auprès du roi Arthur, plein de santé et de force ; et il mande à la reine de s'en venir, si elle y consent, avec monseigneur Gauvain et Keu. » La lettre portait des signes de créance propres à les convaincre, et ils la crurent.

Ils en furent remplis de joie ; toute la cour bruit de joie, et l'on annonce le départ pour le lendemain, au point du jour. Quand le jour parut, ils s'apprêtent et s'équipent, se lèvent, montent et partent. Et le roi les suit et les escorte en grande joie et en grande liesse, un long bout de la route. Il les conduit hors de sa terre, et quand il les en eut fait sortir, il prit congé de la reine, puis de tous ensemble. La reine, en prenant congé, le remercie avec beaucoup de grâce de l'avoir si longuement servie ; elle lui met ses deux bras autour du cou, lui offre et lui promet son service et celui de son époux : elle ne peut lui promettre davantage. Et monseigneur Gauvain de même, comme à un seigneur et à un ami, et Keu de même : tous le lui promettent. Puis ils se mettent en route ; le roi les recommande à Dieu, salue tous les autres après ces trois, et s'en retourne.

Notes (1)
  • v. 5252 sqq. la lettre forgée. Le faux en écriture, avec ses entresaignes (signes de créance) contrefaits, introduit dans le roman courtois la fraude documentaire : la trahison de Méléagant est lettrée. Nul n'identifiera jamais le faussaire : Chrétien laisse l'exécutant dans l'ombre pour concentrer l'odieux sur le commanditaire.

La supercherie découverte et l'annonce du tournoi vers 5300 à 5379

5300Et la reïne ne sejorne
5301Nul jor de tote la semainne,
5302Ne la rote que ele an mainne,
5303Tant qu’a la cort vient la novele
5304Qui au roi Artus fut mout bele
5305De la reïne qui aproiche,
5306Et de son neveu li retoiche
5307Grant joie au cuer et grant leesce,
5308Qu’il cuidoit que par sa proesce
5309Soit la reïne revenue,
5310Et Kex et l’autre genz menue ;
5311Mes autremant est qu’il ne cuident.
5312Por aus tote la vile vuident,
5313Si lor vont trestuit a l’encontre,
5314Et dit chascuns qui les ancontre,
5315Ou soit chevaliers ou vilains :
5316« Bien vaingne messire Gauvains,
5317Qui la reïne a ramenee,
5318Et mainte dame escheitivee
5319Et maint prison nos a randu. »
5320Et Gauvains lor a respondu :
5321« Seignor, de neant m’alosez,
5322Del dire huimés vos reposez,
5323Qu’a moi nule chose n’an monte.
5324Ceste enors me fet une honte,
5325Que je n’i ving n’a tans n’a ore,
5326Failli i ai par ma demore.
5327Mes Lanceloz a tans i vint,
5328Cui si granz enors i avint
5329Qu’ainz n’ot si grant nus chevaliers.
5330— Ou est il donc, biax sire chiers,
5331Qant nos nel veons ci elués ?
5332— Ou ? fet messire Gauvains lués,
5333A la cort monseignor le roi ;
5334Don n’i est il ? — Nenil, par foi,
5335Ne an tote ceste contree.
5336Puis que ma dame an fu menee,
5337Nule novele n’an oïmes. »
5338Et messire Gauvains lors primes
5339Sot que les letres fausses furent,
5340Qui les traïrent et deçurent ;
5341Par les letres sont deceü.
5342Lors resont a duel esmeü,
5343A cort vienent, lor duel menant ;
5344Et li rois trestot maintenant
5345Anquiert noveles de l’afaire.
5346Assez fu qui li sot retraire
5347Comant Lanceloz a ovré,
5348Comant par lui sont recovré
5349La reïne et tuit si prison,
5350Comant et par quel traïson
5351Li nains lor anbla et fortrest.
5352Ceste chose le roi desplest
5353Et mout l’an poise et mout l’an grieve,
5354Mes joie le cuer li sozlieve
5355Qu’il a si grant de la reïne,
5356Que li diax por la joie fine ;
5357Qant la rien a que il plus vialt,
5358Del remenant petit se dialt.
5359Demantres que fors del païs
5360Fu la reïne, ce m’est vis,
5361Pristrent un parlemant antr’eles
5362Li dameisel, les dameiseles,
5363Qui desconseilliees estoient,
5364Et distrent qu’eles se voldroient
5365Marier mout prochienemant,
5366S’anpristrent a cel parlemant
5367Une ahatine et un tornoi ;
5368Vers celi de Pomelegoi
5369L’anprist la dame de Noauz.
5370De cels qui le feront noauz
5371Ne tandront parole de rien,
5372Mes de ces qui le feront bien
5373Dïent que les voldront amer ;
5374Sel feront savoir et crier
5375Par totes les terres prochienes
5376Et autresi par les loingtienes,
5377Et firent a mout lonc termine
5378Crier le jor de l’ahatine
5379Por ce que plus i eüst genz.

La reine ne s'attarde aucun jour de toute la semaine, ni le cortège qu'elle emmène, jusqu'à ce que parvienne à la cour la nouvelle, très douce au roi Arthur, de la reine qui approche. Et pour son neveu, une grande joie, une grande allégresse lui montent au cœur : il croyait que c'était grâce à la prouesse de Gauvain que revenaient la reine, et Keu, et tout le menu peuple. Mais il en est autrement qu'ils ne croient. Pour eux, la ville entière se vide, tous vont à leur rencontre, et chacun dit en les croisant, chevalier ou vilain :

« Bienvenue à monseigneur Gauvain, qui a ramené la reine et mainte dame captive, et maint prisonnier nous a rendu ! »

Et Gauvain leur a répondu : « Seigneurs, vous me louez pour rien. Épargnez-vous désormais de le dire, car rien ne m'en revient. Cet honneur me fait honte, car je n'y arrivai ni à temps ni à l'heure : ma lenteur m'a fait tout manquer. Mais Lancelot y fut à temps, et il y conquit un honneur si grand que jamais chevalier n'en eut d'aussi haut.

— Où est-il donc, beau cher sire, quand nous ne le voyons pas à vos côtés ?

— Où ? fait aussitôt monseigneur Gauvain. Mais à la cour de monseigneur le roi ! N'y est-il pas ?

— Non, par ma foi, ni dans toute cette contrée : depuis que ma dame fut emmenée, nous n'avons eu de lui aucune nouvelle. »

Et monseigneur Gauvain comprit alors, pour la première fois, que la lettre était fausse, qu'elle les avait trahis et déçus : par la lettre ils ont été trompés. Les voilà de nouveau plongés dans le deuil ; ils arrivent à la cour en menant leur douleur, et le roi demande aussitôt des nouvelles de l'affaire. Il s'en trouva bien assez pour lui conter comment Lancelot avait œuvré, comment par lui furent recouvrés la reine et tous les prisonniers, et comment, par quelle trahison, le nain le leur déroba et le leur vola. Cette chose déplaît au roi ; elle lui pèse et l'accable ; mais la joie lui soulève si fort le cœur, tant elle est grande, de retrouver la reine, que le deuil s'achève dans la joie : quand il a la créature qu'il désire le plus, du reste il se soucie peu.

Tandis que hors du pays était la reine, à ce qu'il me semble, les dames et les demoiselles privées de soutien tinrent conseil entre elles, et dirent qu'elles voudraient se marier prochainement. À l'issue de ce conseil fut décidé un grand tournoi : la dame de Noauz le convint contre celle de Pomelegoi. De ceux qui se comporteront mal, elles ne diront pas un mot ; mais ceux qui feront bien, elles déclarent qu'elles voudront les aimer. Et elles le firent savoir et crier par toutes les terres proches, et de même par les lointaines ; et elles firent crier le jour du tournoi longtemps à l'avance, pour qu'il y eût plus de monde.

Notes (1)
  • v. 5369-5370 Noauz. Le tournoi se tient « à Noauz », et la dame de Noauz l'organise : le nom de lieu est homophone de l'adverbe noauz, « pis ». Voir la note au v. 5645.

La reine ira, et Lancelot le saura vers 5380 à 5479

5380Et la reïne vint dedenz
5381Le termine que mis i orent,
5382Et maintenant qu’eles le sorent
5383Que la reïne estoit venue,
5384La voie ont cele part tenue
5385Les plusors tant qu’a la cort vindrent
5386Devant le roi et si le tindrent
5387Mout an grant c’un dun lor donast
5388Et lor voloir lor otreast.
5389Et il lor a acreanté,
5390Ainz qu’il seüst lor volanté,
5391Qu’il feroit quanqu’eles voldroient.
5392Lors li distrent qu’eles voloient
5393Que il sofrist que la reïne
5394Venir veoir lor ahatine.
5395Et cil qui rien veher ne sialt
5396Dist que lui plest, s’ele le vialt.
5397Celes qui mout liees an sont
5398Devant la reïne s’an vont,
5399Si li dïent en es le pas :
5400« Dame, ne nos retolez pas
5401Ce que li rois nos a doné. »
5402Et ele lor a demandé :
5403« Quex chose est ce ? Nel me celez. »
5404Lors li dïent : « Se vos volez
5405A nostre ahatine venir,
5406Ja ne vos an quiert retenir
5407Ne ja nel vos contredira. »
5408Et ele dist qu’ele i ira,
5409Des que il le congié l’an done.
5410Tantost par tote la corone
5411Les dameiseles an envoient
5412Et mandent que eles devoient
5413Amener la reïne au jor
5414Qui estoit criez de l’estor.
5415La novele par tot ala
5416Et loing et pres, et ça et la ;
5417S’est tant alee et estandue
5418Qu’el rëaume fu espandue
5419Don nus retorner ne soloit,
5420Mes ore quiconques voloit
5421Avoit et l’antree et l’issue,
5422Et ja ne li fust desfandue.
5423Tant est par le rëaume alee
5424La novele, dite et contee,
5425Qu’ele vint chiés un seneschal
5426Meleagant le desleal,
5427Le traïtor, que max feus arde !
5428Cil avoit Lancelot an garde,
5429Chiés lui l’avoit an prison mis
5430Meleaganz, ses anemis,
5431Qui le haoit de grant haïne.
5432La novele de l’anhatine
5433Sot Lanceloz, l’ore et le terme,
5434Puis ne furent si oil sanz lerme
5435Ne ses cuers liez que il le sot.
5436Dolant et pansif Lancelot
5437Vit la dame de la meison,
5438Sel mist a consoil a reison :
5439« Sire, por Deu et por vostre ame,
5440Voir me dites, fet li la dame,
5441Por coi vos estes si changiez.
5442Vos ne bevez ne ne mangiez
5443Ne ne vos voi joer ne rire.
5444Seüremant me poez dire
5445Vostre panser et vostre enui.
5446— Ha ! dame, se je dolanz sui,
5447Por Deu, ne vos an merveilliez.
5448Voir que trop sui desconseilliez
5449Qant je ne porrai estre la
5450Ou toz li biens del mont sera,
5451A l’ahatine ou toz asanble
5452Li pueples, ensi con moi sanble.
5453Et neporquant, s’il vos pleisoit
5454Et Dex tant franche vos feisoit
5455Que vos aler m’i leissessiez,
5456Tot certeinnemant seüssiez
5457Que vers vos si me contanroie
5458Qu’an vostre prison revandroie.
5459— Certes, fet ele, jel feïsse
5460Mout volantiers se n’i veïsse
5461Ma destrucion et ma mort.
5462Mes je criem mon seignor si fort,
5463Meleagant le deputaire,
5464Que je ne l’oseroie faire,
5465Qu’il destruiroit mon seignor tot.
5466N’est mervoille se jel redot,
5467Qu’il est si fel con vos savez.
5468— Dame, se vos peor avez
5469Que je, tantost aprés l’estor,
5470An vostre prison ne retor,
5471.I. seiremant vos an ferai
5472Dom ja ne me parjurerai,
5473Que ja n’iert riens qui me detaingne
5474Qu’an vostre prison ne revaigne
5475Maintenant aprés le tornoi.
5476— Par foi, fet ele, et je l’otroi
5477Par .i. covant. — Dame, par quel ? »
5478Ele respont : « Sire, par tel
5479Que le retor me jureroiz

La reine arriva avant le terme qu'elles avaient fixé ; et sitôt qu'elles surent la reine revenue, la plupart prirent le chemin de la cour, se présentèrent devant le roi et le pressèrent instamment de leur accorder un don et de consentir à leur désir. Et il leur promit, avant même de connaître leur volonté, qu'il ferait tout ce qu'elles voudraient. Alors elles lui dirent qu'elles voulaient qu'il permît à la reine de venir voir leur tournoi. Et lui, qui n'a pas coutume de rien refuser, dit que cela lui plaît, si elle le veut. Elles, toutes joyeuses, vont devant la reine et lui disent sans attendre :

« Dame, ne nous reprenez pas ce que le roi nous a donné. »

Et elle leur demande : « Quelle chose est-ce ? Ne me le cachez pas. »

Alors elles lui disent : « Si vous voulez venir à notre tournoi, il ne cherchera pas à vous retenir et ne s'y opposera jamais. »

Et elle dit qu'elle ira, puisqu'il lui en donne congé. Aussitôt, par tout le royaume, les demoiselles envoient dire et mander qu'elles devaient amener la reine au jour crié pour le tournoi. La nouvelle alla partout, loin et près, ici et là ; elle courut et s'étendit tant qu'elle se répandit jusqu'au royaume dont nul jadis ne revenait — mais aujourd'hui, quiconque le voulait en avait l'entrée et la sortie, sans que rien lui fût défendu. La nouvelle fut si bien portée, dite et contée par ce royaume, qu'elle parvint chez un sénéchal de Méléagant le déloyal, le traître, que le feu de l'enfer le brûle ! Ce sénéchal avait Lancelot en garde : c'est chez lui que l'avait mis en prison Méléagant, son ennemi, qui le haïssait d'une haine mortelle.

Lancelot sut la nouvelle du tournoi, l'heure et le terme ; dès lors ses yeux ne furent plus sans larmes ni son cœur joyeux, dès qu'il le sut. La dame de la maison vit Lancelot triste et pensif, et lui parla en confidence :

« Sire, pour Dieu et pour votre âme, dites-moi la vérité, fait la dame : pourquoi êtes-vous si changé ? Vous ne buvez ni ne mangez, et je ne vous vois plus jouer ni rire. En toute confiance, vous pouvez me dire votre pensée et votre peine.

— Ah ! dame, si je suis triste, pour Dieu, ne vous en étonnez pas. En vérité, je suis au désespoir de ne pouvoir être là où sera tout le bien du monde : au tournoi où s'assemble tout le peuple, à ce qu'il me semble. Et pourtant, s'il vous plaisait, et si Dieu vous faisait assez généreuse pour m'y laisser aller, vous pourriez être tout à fait sûre que je me conduirais envers vous en homme qui reviendrait dans votre prison.

— Certes, fait-elle, je le ferais très volontiers, si je n'y voyais ma ruine et ma mort. Mais je crains si fort mon seigneur, Méléagant l'infâme, que je n'oserais pas : il détruirait tout à fait mon mari. Rien d'étonnant si je le redoute : il est si félon, vous le savez.

— Dame, si vous craignez que je ne revienne pas dans votre prison aussitôt après le tournoi, je vous en ferai un serment que je ne trahirai jamais : rien au monde ne me retiendra de revenir dans votre prison aussitôt après le tournoi.

— Par ma foi, fait-elle, je l'accorde, mais à une condition.

— Dame, laquelle ?

— Sire, la voici : vous me jurerez le retour... »

Notes (1)
  • v. 5426-5427 que max feus arde !. « Que le feu de l'enfer le brûle ! » : imprécation du narrateur contre son propre personnage, trait d'oralité jongleresque conservé tel quel

Le serment à la dame et les armes vermeilles vers 5480 à 5504

5480Et avoec m’aseüreroiz
5481De vostre amor, que je l’avrai.
5482— Dame, tote celi que j’ai
5483Vos doing je voir au revenir.
5484— Or m’an puis a neant tenir,
5485Fet la dame tot an riant ;
5486Autrui, par le mien esciant,
5487Avez bailliee et comandee
5488L’amor que vos ai demandee.
5489Et neporcant sanz nul desdaing,
5490Tant con g’en puis avoir, s’an praing.
5491A ce que je puis m’an tandrai
5492Et le sairemant an prandrai
5493[48] Que vers moi si vos contendroiz
5494Que an ma prison revandroiz. »
5495Lanceloz tot a sa devise
5496Le sairemant sor Sainte Eglise
5497Li fet, qu’il revandra sanz faille.
5498Et la dame tantost li baille
5499Les armes son seignor vermoilles
5500Et le cheval qui a mervoilles
5501Estoit biax et forz et hardiz.
5502Cil monte, si s’an est partiz,
5503Armez d’unes armes mout beles,
5504Trestotes fresches et noveles ;

« ... et avec cela vous me donnerez l'assurance de votre amour : je veux l'avoir.

— Dame, tout celui que j'ai, je vous le donne, en vérité, avec mon retour.

— Autant dire que je n'ai rien, fait la dame en riant : à une autre, si je ne me trompe, vous avez confié et remis l'amour que je vous ai demandé. Pourtant, sans le moindre dépit, j'en prends autant que j'en puis avoir : je m'en tiendrai à ce que je puis, et j'en prendrai le serment : vous vous engagerez envers moi à revenir dans ma prison. »

Lancelot, dans les formes qu'elle veut, lui fait sur la sainte Église le serment qu'il reviendra sans faute. Et la dame lui remet aussitôt les armes de son mari, vermeilles, et le cheval, qui était merveilleusement beau, fort et hardi. Il monte, et le voilà parti, revêtu d'armes splendides, toutes fraîches et toutes neuves.

L'auberge misérable et le héraut vers 5505 à 5574

5505S’a tant erré qu’a Noauz vint.
5506De cele partie se tint
5507Et prist fors de la vile ostel.
5508Einz si prodom n’ot mes itel,
5509Car mout estoit petiz et bas,
5510Mes herbergier ne voloit pas
5511An leu ou il fust coneüz.
5512Chevaliers boens et esleüz
5513Ot mout el chastel amassez,
5514Mes plus en ot defors assez,
5515Que por la reïne en i ot
5516Tant venu que li quinz n’i pot
5517Ostel avoir dedanz recet,
5518Que por .i. seul en i ot set
5519Don ja .i. tot seul n’i eüst
5520Se por la reïne ne fust.
5521Bien .v. liues tot anviron
5522Se furent logié li baron
5523Es trez, es loges et es tantes.
5524Dames et dameiseles gentes
5525I rot tant que mervoille fu.
5526Lanceloz ot mis son escu
5527A l’uis de son ostel defors,
5528Et il por aeisier son cors
5529Fu desarmez et se gisoit
5530En .i. lit qu’il mout po prisoit,
5531Qu’estroiz ert et la coute tanve,
5532Coverte d’un gros drap de chanve.
5533Lanceloz trestoz desarmez
5534S’estoit sor ce lit acostez.
5535La ou il jut si povremant,
5536Atant ez vos .i. garnemant,
5537.I. hyraut d’armes, an chemise,
5538Qui an la taverne avoit mise
5539Sa cote avoec sa chauceüre,
5540Et vint nuz piez grant aleüre,
5541Desafublez contre le vant.
5542L’escu trova a l’uis devant,
5543Si l’esgarda, mes ne pot estre
5544Qu’il coneüst lui ne son mestre,
5545Ne set qui porter le devoit.
5546L’uis de la meison overt voit,
5547S’antre anz et vit gesir el lit
5548Lancelot, et puis qu’il le vit
5549Le conut, et si s’an seigna.
5550Et Lanceloz le regarda
5551Et desfandi qu’il ne parlast
5552De lui an leu ou il alast,
5553Que, s’il disoit qu’il le seüst,
5554Mialz li vandroit que il s’eüst
5555Les ialz treiz ou le col brisié.
5556« Sire, je vos ai mout prisié,
5557Fet li hyrauz, et toz jorz pris,
5558Ne ja tant con je soie vis
5559Ne ferai rien por nul avoir
5560Don mal gré me doiez savoir. »
5561Tantost de la meison s’an saut,
5562Si s’an vet, criant mout an haut :
5563« Or est venuz qui l’aunera !
5564Or est venuz qui l’aunera ! »
5565Ice crioit par tot li garz,
5566Et genz saillent de totes parz,
5567Se li demandent que il crie.
5568Cil n’est tant hardiz que le die,
5569Einz s’an va criant ce meïsmes,
5570Et sachiez que dit fu lors primes
5571« Or est venuz qui l’aunera ! »
5572Nostre mestre an fu li hyra
5573Qui a dire le nos aprist,
5574Car il premieremant le dist.

Il chemina tant qu'il vint à Noauz. Il se rangea de ce parti, et prit logis hors de la ville : jamais homme de sa valeur n'en eut de pareil, petit et bas ; mais il ne voulait pas se loger en un lieu où on le reconnût. Des chevaliers de choix, il y en avait beaucoup d'assemblés au château ; mais dehors il y en avait bien davantage, car pour la reine il en était tant venu que le cinquième ne put trouver de toit : pour un seul qui serait venu, il y en avait sept qui n'auraient pas bougé sans la reine. Sur cinq lieues à la ronde, les barons s'étaient logés dans des pavillons, des loges et des tentes ; et de dames et de gracieuses demoiselles, il y en avait tant que c'était merveille.

Lancelot avait posé son écu dehors, à la porte de son logis ; et lui, pour se détendre, s'était désarmé et reposait sur un lit qu'il prisait fort peu : il était étroit, le matelas mince, couvert d'une grosse toile de chanvre. Lancelot, tout désarmé, s'était étendu sur ce lit. Comme il gisait si pauvrement, voici un garnement, un héraut d'armes en chemise, qui avait laissé en gage à la taverne sa cotte avec ses chaussures, et venait nu-pieds, à vive allure, sans manteau contre le vent. Il trouva l'écu devant la porte et l'examina, mais il ne pouvait reconnaître ni l'écu ni son maître : il ne savait qui devait le porter. Il voit la porte de la maison ouverte, entre, et voit sur le lit Lancelot ; dès qu'il le vit, il le reconnut, et se signa. Et Lancelot lui fit défense expresse de parler de lui, où qu'il allât : s'il disait qu'il le connaissait, mieux lui vaudrait s'être fait les yeux arrachés ou le cou brisé.

« Sire, je vous ai toujours porté grande estime, fait le héraut, et je vous la porte encore ; jamais, tant que je vivrai, je ne ferai, pour aucun bien du monde, rien qui doive vous fâcher. »

Aussitôt il bondit hors de la maison et s'en va criant à pleine voix :

« Voici venu celui qui les prendra tous à l'aune ! Voici venu celui qui les aunera ! »

Le garçon le criait partout, et les gens sortent de toutes parts, lui demandent ce qu'il crie. Il n'est pas assez hardi pour le dire, et va criant la même chose : « Voici venu celui qui les aunera ! » Ce héraut fut notre maître à tous : c'est lui qui nous apprit à le dire, c'est lui qui le dit le premier.

Notes (2)
  • v. 5537 un hyraut d'armes. L'une des toutes premières apparitions du héraut d'armes dans la littérature française : personnage neuf, encore misérable (en chemise, nu-pieds, sa cotte en gage à la taverne), qui crie les champions. Chrétien se donne plaisamment pour le témoin de la naissance du métier
  • v. 5563 Or est venuz qui l'aunera !. Auner* : mesurer à l'aune ; d'où, au figuré, prendre la mesure de tous, les rosser. Le cri, dit le narrateur, est devenu proverbial : « ce héraut fut notre maître à tous, c'est lui qui l'a dit le premier » (v. 5572-5574). Étiologie plaisante d'une locution réelle ; nous traduisons en doublant l'image (« celui qui les prendra tous à l'aune »), puis en gardant le verbe nu.

Le premier jour : la prouesse, puis l'ordre vers 5575 à 5662

5575La sont assanblees les rotes,
5576La reïne et les dames totes
5577Et chevalier et autres genz,
5578Car mout i avoit des sergenz
5579De totes parz, destre et senestre.
5580La ou li tornoiz devoit estre
5581Ot unes granz loges de fust,
5582Por ce que la reïne i fust
5583Et les dames et les puceles ;
5584Einz nus ne vit loges si beles
5585Ne si longues ne si bien faites.
5586La si se sont l’andemain traites
5587Trestotes aprés la reïne,
5588Que veoir voldront l’ahatine
5589Et qui mialz le fera ou pis.
5590Chevalier vienent dis et dis,
5591Et vint et vint, et trante et trante,
5592Ça .iiii.xx. et ça nonante,
5593Ça cent, ça plus et ça .ii. tanz ;
5594Si est l’asanblee si granz
5595Devant les loges et antor
5596Que il ancomancent l’estor.
5597Armé et desarmé asanblent,
5598Les lances .i. grant bois resanblent,
5599Que tant en i font aporter
5600Cil qui s’an vuelent deporter
5601Qu’il n’i paroit se lances non
5602Et banieres et confanon.
5603Li josteor au joster muevent,
5604Qui conpaignons asez i truevent
5605Qui por joster venu estoient,
5606Et li autre se raprestoient
5607De faire autres chevaleries.
5608Si sont plainnes les praeries
5609Et les arees et li sonbre,
5610Que l’an n’en puet esmer le nonbre
5611Des chevaliers, tant en i ot.
5612Mes n’i ot point de Lancelot
5613A cele premiere asanblee ;
5614Mes quant il vint parmi la pree,
5615Et li hirauz le voit venir,
5616De crier ne se pot tenir :
5617« Veez celui qui l’aunera !
5618Veez celui qui l’aunera ! »
5619Et l’an demande : « Qui est il ? »
5620Ne lor an vialt rien dire cil.
5621Qant Lanceloz an l’estor vint,
5622Il seus valoit des meillors vint,
5623Sel comance si bien a feire
5624Que nus ne puet ses ialz retreire
5625De lui esgarder, ou qu’il soit.
5626Devers Pomelesglai estoit
5627Uns chevaliers preuz et vaillanz,
5628Et ses chevax estoit saillanz
5629Et corranz plus que cers de lande :
5630Cil estoit filz le roi d’Irlande
5631Qui mout bien et bel le feisoit ;
5632Mes quatre tanz a toz pleisoit
5633Li chevaliers qu’il ne conoissent.
5634Trestuit de demander s’angoissent :
5635« Qui est cil qui si bien le fet ? »
5636Et la reïne a consoil tret
5637Une pucele cointe et sage
5638Et dit : « Dameisele, .i. message
5639Vos estuet feire, et tost le feites
5640A paroles briemant retreites.
5641Jus de ces loges avalez,
5642A ce chevalier m’an alez
5643Qui porte cel escu vermoil
5644Et si li dites a consoil
5645Que au noauz que je li mant. »
5646Cele mout tost et saigemant
5647Fet ce que la reïne vialt.
5648Aprés le chevalier s’aquialt
5649Tant que mout pres de lui s’est jointe,
5650Si li dist come sage et cointe
5651Qu’il ne l’ot veisins ne veisine :
5652« Sire, ma dame la reïne
5653Par moi vos mande, et jel vos di,
5654Que au noauz. » Qant cil l’oï,
5655Si li dist que mout volantiers,
5656Come cil qui est suens antiers.
5657Et lors contre .i. chevalier muet
5658Tant con chevax porter le puet,
5659Et faut quant il le dut ferir
5660N’onques puis jusqu’a l’anserir
5661Ne fist s’au pis non que il pot
5662Por ce qu’a la reïne plot.

Déjà les troupes sont rassemblées, la reine et toutes les dames, les chevaliers et le reste des gens, car il y avait quantité d'hommes d'armes de toutes parts, à droite et à gauche. À l'endroit du tournoi se dressaient de grandes loges de bois, pour la reine, les dames et les demoiselles : jamais on ne vit loges si belles, si longues ni si bien faites. C'est là que les dames se sont rangées, toutes à la suite de la reine, voulant voir le tournoi, et qui ferait le mieux ou le pis. Les chevaliers arrivent, dix par dix, vingt par vingt, trente par trente, ici quatre-vingts, ici quatre-vingt-dix, ici cent, ici plus, là deux fois autant. L'assemblée est si grande devant les loges et alentour, qu'ils engagent le combat. Armés et désarmés se rassemblent ; les lances ont l'air d'un grand bois, tant en font apporter ceux qui veulent s'en donner : on ne voyait plus que lances, bannières et gonfanons. Les jouteurs s'ébranlent pour la joute et trouvent en nombre des compagnons venus pour jouter ; les autres s'apprêtaient de leur côté à d'autres prouesses. Les prairies, les labours et les jachères en sont si pleins qu'on ne peut estimer le nombre des chevaliers, tant il y en avait.

Mais Lancelot ne fut pas de ce premier rassemblement ; et quand il parut au milieu de la prairie, le héraut, en le voyant venir, ne put se retenir de crier : « Voyez celui qui les aunera ! Voyez celui qui les aunera ! » On demande : « Qui est- il ? » Mais il ne veut rien leur en dire.

Quand Lancelot entra dans la mêlée, il valait à lui seul vingt des meilleurs, et il commence à si bien faire que nul ne peut détacher les yeux de lui, où qu'il soit. Du côté de Pomelegoi il y avait un chevalier preux et vaillant, monté sur un cheval bondissant, plus rapide qu'un cerf de lande : c'était le fils du roi d'Irlande, qui faisait très bien et très beau ; mais quatre fois plus leur plaisait à tous le chevalier qu'ils ne connaissaient pas. Et tous se pressent de demander : « Qui est celui qui fait si bien ? »

Alors la reine prend à part une demoiselle fine et avisée, et lui dit : « Demoiselle, il vous faut porter un message, et vite, en paroles brèves. Descendez de ces loges, allez-moi jusqu'à ce chevalier qui porte l'écu vermeil, et dites-lui en secret que je lui mande : "au plus mal". »

La demoiselle, vite et discrètement, fait ce que veut la reine. Elle s'attache aux pas du chevalier jusqu'à le serrer de près, et lui dit, en fille sage et fine, sans qu'aucun voisin ni voisine l'entende :

« Sire, ma dame la reine vous mande par moi, et je vous le dis : "au plus mal". »

Quand il l'entendit, il lui répondit : « Très volontiers », en homme qui est sien tout entier. Alors il fond sur un chevalier, de toute la vitesse de son cheval, et manque son coup quand il aurait dû le frapper. Et de ce moment jusqu'à la tombée du soir, il ne fit que le pis qu'il pouvait, parce qu'ainsi plaisait à la reine.

Notes (1)
  • v. 5645 au noauz. L'ordre de la reine joue sur l'homophonie entre l'adverbe noauz (« pis », comparatif ancien rattaché au latin nugalis*, « sans valeur ») et le nom du tournoi : combattre « au pis » à Noauz. Le calembour est intraduisible ; « au plus mal », consacré par l'usage des traductions, rend l'ordre mais perd le lieu. L'épreuve elle-même est le chef-d'œuvre de la casuistique du roman : l'obéissance ne vaut que si elle est indifférente à son contenu, honte ou gloire (cf. la réponse du v. 5891-5892).

La journée de honte vers 5663 à 5762

5663Et li autres qui le requiert
5664N’a pas failli, einçois le fiert
5665Grant cop, roidemant s’i apuie,
5666Et cil se met lors a la fuie,
5667Ne puis cel jor vers chevalier
5668Ne torna le col del destrier.
5669Por a morir rien ne feïst
5670Se sa grant honte n’i veïst
5671Et son leit et sa desenor,
5672Et fet sanblant qu’il ait peor
5673De toz ces qui vienent et vont.
5674Et li chevalier de lui font
5675Lor risees et lor gabois,
5676Qui mout le prisoient ainçois.
5677Et li hirauz qui soloit dire :
5678« Cil les vaintra trestoz a tire ! »
5679Est mout maz et mout desconfiz,
5680Qu’il ot les gas et les afiz
5681De ces qui dïent : « Or te tes,
5682Amis, cist ne l’aunera mes.
5683Tant a auné c’or est brisiee
5684S’aune que tant nos as prisiee. »
5685Li plusor dïent : « Ce que doit ?
5686Il estoit si preuz or endroit,
5687Et or est si coarde chose
5688Que chevalier atandre n’ose.
5689Espoir por ce si bien le fist
5690Que mes d’armes ne s’antremist,
5691Se fu si forz a son venir
5692Qu’a lui ne se pooit tenir
5693Nus chevaliers, tant fust senez,
5694Qu’il feroit come forsenez.
5695Or a tant des armes apris
5696Que ja mes tant com il soit vis
5697N’avra talant d’armes porter.
5698Ses cuers nes puet plus andurer
5699Qu’el monde n’a rien si mespoise. »
5700A la reïne pas n’an poise,
5701Einz an est liee et mout li plest,
5702Qu’ele set bien, et si s’an test,
5703Que ce est Lanceloz por voir.
5704Ensi tote nuit jusqu’au soir
5705Se fist cil tenir por coart,
5706Mes li bas vespres les depart ;
5707Au departir i ot grant plet
5708De ces qui mialz l’avoient fet.
5709Li filz le roi d’Irlande pansse
5710Sanz contredit et sanz desfansse
5711Qu’il ait tot le los et le pris,
5712Mes laidemant i a mespris,
5713Qu’asez i ot de ses parauz.
5714Neïs li chevaliers vermauz
5715Plot as dames et as puceles,
5716Aus plus gentes et aus plus beles,
5717Tant qu’eles n’orent a nelui
5718Le jor bahé tant com a lui,
5719Que bien orent veü comant
5720Il l’avoit fet premieremant,
5721Com il estoit preuz et hardiz,
5722Puis restoit si acoardiz
5723Qu’il n’osoit chevalier atandre,
5724Einz le poïst abatre et prandre
5725Toz li pires se il volsist.
5726Mes a totes et a toz sist
5727Que l’andemain tuit revandront
5728A l’ahatine et si prandront
5729Ces cui le jor seroit l’enors
5730Les dameiseles a seignors ;
5731Ensi le dïent et atornent,
5732Atant vers les ostex s’an tornent.
5733Et quant il vindrent as ostex,
5734An plusors leus en ot de tex
5735Qui ancomancierent a dire :
5736« Ou est des chevaliers li pire,
5737Et li neanz et li despiz ?
5738Ou est alez ? Ou est tapiz ?
5739Ou est alez ? Ou le querrons ?
5740Espoir ja mes ne le verrons,
5741Que Malvestiez l’en a chacié
5742Dom il a tel fes anbracié
5743Qu’el monde n’a rien si malveise,
5744N’il n’a pas tort, car plus a eise
5745Est uns malvés .c.m. tanz
5746Que n’est uns preuz, uns conbatanz.
5747Malvestiez est mout aeisiee,
5748Por ce l’a il an pes beisiee,
5749S’a pris de li quanque il a.
5750Onques voir tant ne s’avilla
5751Proesce qu’an lui se meïst
5752Ne que pres de lui s’aseïst,
5753Mes an lui s’est tote reposte
5754Malvestiez, s’a trové tel oste
5755Qui tant l’ainme et qui tant la sert
5756Que por s’enor la soe pert. »
5757[49] Ensi tote nuit se degenglent
5758Cil qui de mal dire s’estrenglent.
5759Mes tex dit sovant mal d’autrui
5760Qui est mout pires de celui
5761Que il blasme et que il despit.
5762Chascuns ce que lui plest an dit.

L'autre, qui l'attaquait, n'a pas manqué le sien : il le frappe d'un grand coup, pesant, appuyé ; et Lancelot prend la fuite. De tout ce jour, il ne tourna plus l'encolure de son destrier vers aucun chevalier ; dût-il en mourir, il n'eût rien fait que s'il y voyait sa honte, son déshonneur et sa disgrâce ; et il fait mine d'avoir peur de tous ceux qui vont et viennent. Et les chevaliers font de lui leurs risées et leurs moqueries, eux qui l'avaient tant prisé d'abord. Et le héraut, qui répétait : « Il les vaincra tous à la file ! », est tout penaud et tout défait, car il entend les railleries et les piques de ceux qui disent :

« Ami, il n'est plus temps : celui-là n'aunera plus rien ! Il a tant auné qu'elle est brisée, cette aune que tu nous as tant vantée ! »

La plupart disent : « Qu'est-ce que cela veut dire ? Il était si preux tout à l'heure, et le voilà chose si couarde qu'il n'ose attendre un chevalier. Peut-être n'avait-il jamais porté les armes, et c'est pour cela qu'il fit si fort à son arrivée : il frappait comme un forcené, et nul chevalier, si aguerri fût-il, ne tenait devant lui. Maintenant il en a tant appris, des armes, que de sa vie il n'aura plus envie d'en porter. Son cœur n'y résiste plus : il n'y a rien au monde d'aussi lâche. »

Et la reine, elle, ne s'en afflige pas : elle en est heureuse, cela lui plaît fort, car elle sait bien, et elle se tait, que c'est Lancelot en vérité. Ainsi, tout le jour jusqu'au soir, il se fit tenir pour couard ; puis les vêpres tardives les séparèrent.

Au départ, ce fut un grand débat sur ceux qui avaient le mieux fait. Le fils du roi d'Irlande pense, sans conteste et sans réplique, avoir tout le renom et tout le prix ; mais il se trompe lourdement : il y en avait bien d'autres de sa valeur. Même le chevalier vermeil avait, la veille, plu aux dames et aux demoiselles, aux plus nobles et aux plus belles, au point qu'elles n'avaient eu d'yeux, ce jour-là, pour personne autant que pour lui : elles avaient bien vu comment il avait fait d'abord, comme il était preux et hardi ; puis le voilà devenu si couard qu'il n'osait plus attendre un seul chevalier, et que le pire de tous aurait pu l'abattre et le prendre, s'il l'eût voulu.

Mais il fut convenu de toutes et de tous que le lendemain, on reviendrait tous au tournoi, et que les demoiselles prendraient pour maris ceux qui, ce jour-là, auraient l'honneur. Là-dessus, on regagne les logis, et dans plus d'un endroit on entendit des gens qui commençaient à dire :

« Où est le pire des chevaliers, le néant, le méprisé ? Où est- il allé ? Où se terre-t-il ? Où le trouver ? Où le chercherons- nous ? Peut-être ne le reverrons-nous jamais : Lâcheté l'a chassé, elle dont il a embrassé un tel fardeau qu'il n'y a rien au monde d'aussi lâche. Et il n'a pas tort : un lâche est cent mille fois plus à l'aise qu'un preux, qu'un combattant. Lâcheté est de tout repos ; c'est pourquoi il lui a donné le baiser de paix, et lui a pris tout ce qu'il a. Jamais, en vérité, Prouesse ne s'est abaissée à se loger en lui, ni à s'asseoir seulement à ses côtés. mais en lui s'est logée tout entière Lâcheté, qui a trouvé un hôte qui l'aime tant et la sert tant que, pour son honneur à elle, il perd le sien. »

Ainsi se gaussent-ils toute la nuit, à s'étrangler de médire ; mais tel dit souvent du mal d'autrui qui est bien pire que celui qu'il blâme et qu'il méprise. Chacun en dit ce qui lui plaît.

Notes (1)
  • v. 5677-5699 les moqueries. La honte publique volontairement endurée un jour entier répond à la charrette : même structure (infamie acceptée sur ordre d'Amour ou de la dame), mais inversée dans la durée et l'espace social. Le roman est bâti sur ces reprises amplifiées.

Le second jour : le blason des écus vers 5763 à 5834

5763Et quant ce vint a l’anjornee
5764Refu la genz tote atornee,
5765Si s’an vindrent a l’anhatine.
5766Es loges refu la reïne
5767Et les dames et les puceles,
5768Si ot chevaliers avoec eles
5769Assez, qui armes ne porterent,
5770Qui prison ou croisié se erent,
5771Et cil lor armes lor devisent
5772Des chevaliers que il plus prisent.
5773Antr’ax dïent : « Veez vos or
5774Celui a cele bande d’or
5775Parmi cel escu de bernic ?
5776C’est Governauz de Roberdic.
5777Et veez vos celui aprés,
5778Qui an son escu pres a pres
5779A mise une aigle et un dragon ?
5780C’est li filz le roi d’Arragon
5781Qui venuz est an ceste terre
5782Por pris et por enor conquerre.
5783Et veez vos celui dejoste
5784Qui si bien point et si bien joste
5785A cel escu vert d’une part,
5786S’a sor le vert point .i. liepart
5787Et d’azur est l’autre mitiez ?
5788C’est Ignaurés li covoitiez,
5789Li amoreus et li pleisanz.
5790Et cil qui porte les feisanz
5791An son escu poinz bec a bec ?
5792C’est Coguillanz de Mautirec.
5793Et veez vos ces deus delez
5794A ces .ii. chevax pomelez
5795As escuz d’or as lyons bis ?
5796Li uns a non Semiramis
5797Et li autres est ses conpainz,
5798S’ont d’un sanblant lor escuz tainz.
5799Et veez vos celui qui porte
5800An son escu pointe une porte,
5801Si sanble qu’il s’an isse uns cers ?
5802Par foi, ce est li rois Yders. »
5803Ensi devisent des les loges :
5804« Cil escuz fu fez a Lymoges,
5805Si l’an aporta Piladés
5806Qui an estor vialt estre adés
5807Et mout le desirre et golose.
5808Cil autres fu fez a Tolose
5809Et li lorains et li peitrax,
5810Si l’en aporta cuens d’Estrax.
5811Cil vint de Lyon sor le Rosne :
5812N’a nul si boen desoz le trosne,
5813Si fu par une grant desserte
5814Donez Taulas de la Deserte
5815Qui bel le porte et bien s’an cuevre.
5816Et cil autres si est de l’uevre
5817D’Engleterre et fu fez a Londres,
5818Ou vos veez ces .ii. arondres
5819Qui sanblent que voler s’an doivent,
5820Mes ne se muevent, ainz reçoivent
5821Mainz cos des aciers poitevins,
5822Sel porte Thoas li meschins. »
5823Ensi devisent et deboissent
5824Les armes de ces qu’il conoissent,
5825Mes de celui mie n’i voient
5826Qu’an tel despit eü avoient,
5827Si cuident qu’il s’an soit anblez
5828Qant a l’estor n’est assanblez.
5829Qant la reïne point n’an voit,
5830Talanz li prist qu’ele l’anvoit
5831Les rans cerchier tant qu’an le truisse.
5832Ne set cui envoier i puisse
5833Qui mialz le quiere de celi
5834Qui hier i ala de par li.

Quand vint le jour, tous les gens se rééquipèrent et revinrent au tournoi. Dans les loges reprirent place la reine, les dames et les demoiselles, et avec elles maint chevalier sans armes, prisonniers ou croisés, et ceux-ci leur détaillent les armoiries des chevaliers qu'ils prisent le plus. Ils se disent entre eux :

« Voyez-vous celui à la bande d'or sur cet écu barré ? C'est Governal de Roberdic. Et voyez-vous celui d'après, qui a fait peindre côte à côte, sur son écu, une aigle et un dragon ? C'est le fils du roi d'Aragon, venu en cette terre pour conquérir prix et honneur. Et voyez-vous son voisin, qui pique si bien et joute si bien, à l'écu mi-parti, vert d'un côté avec un léopard peint sur le vert, et d'azur pour l'autre moitié ? C'est Ignaure le convoité, l'amoureux, le plaisant. Et celui qui porte les faisans peints bec à bec sur son écu ? C'est Coguillant de Mautirec. Et voyez-vous ces deux-là, côte à côte, sur ces deux chevaux pommelés, aux écus d'or à lions sombres ? L'un se nomme Sémiramis, et l'autre est son compagnon : ils ont fait peindre leurs écus à l'identique. Et voyez-vous celui qui porte, peinte sur son écu, une porte d'où semble sortir un cerf ? Par ma foi, c'est le roi Yder. »

Ainsi blasonne-t-on depuis les loges : « Cet écu-là fut fait à Limoges, c'est Pilade qui l'en rapporta, lui qui veut être sans cesse au combat et le désire ardemment. Cet autre fut fait à Toulouse, avec le harnais et le poitrail : c'est Keu d'Estraus qui l'en rapporta. Celui-là vient de Lyon-sur-le-Rhône, il n'en est pas de meilleur sous le ciel : il fut donné, pour un grand service, à Taulas de la Déserte, qui le porte bien et s'en couvre bien. Et cet autre est un ouvrage d'Angleterre, fait à Londres, où vous voyez ces deux hirondelles qui semblent prêtes à s'envoler ; mais elles ne bougent pas, et reçoivent maint coup des aciers poitevins : c'est le jeune Thoas qui le porte. »

Ainsi décrivent-ils et détaillent-ils les armes de ceux qu'ils connaissent ; mais de celui qu'ils avaient tenu en tel mépris, ils ne voient nulle trace, et ils pensent qu'il s'est dérobé, puisqu'il ne s'est pas joint à la mêlée. Quand la reine ne le voit nulle part, l'envie lui prend d'envoyer quelqu'un parcourir les rangs jusqu'à ce qu'on le trouve. Elle ne sait qui y envoyer qui sache mieux le chercher que celle qui y alla la veille de sa part.

Notes (2)
  • v. 5775 sqq. le blason des loges. La revue des écus commentée par les spectateurs est l'un des plus anciens ensembles de descriptions armoriales de la littérature française, contemporain des débuts de l'héraldique réelle. Les chevaliers qui commentent sans combattre sont « prisonniers ou croisés » (qui prison ou croisié se erent, v. 5770) : le prisonnier sur parole et le croisé en attente de départ ne portent pas les armes en tournoi. Réalité institutionnelle précise.
  • v. 5796 Semiramis. Un chevalier porte le nom de la reine de Babylone : onomastique d'exotisme savant, qui signale le goût des romans antiques dans le public de Chrétien (cf. Bucéphale, v. 6780, et Pyrame, v. 3803).

« Au plus mal » encore, puis « au mieux » vers 5835 à 5914

5835Tot maintenant a li l’apele,
5836Si li dit : « Alez, dameisele,
5837Monter sor vostre palefroi.
5838Au chevalier d’ier vos envoi,
5839Sel querez tant que vos l’aiez,
5840Por rien ne vos an delaiez,
5841Et tant si li redites or
5842Qu’au noauz le reface ancor.
5843Et quant vos l’en avroiz semons
5844S’antandez bien a son respons. »
5845Cele de rien ne s’en retarde,
5846Qui bien s’estoit donee garde
5847Le soir quel part il torneroit,
5848Por ce que sanz dote savoit
5849Qu’ele i reseroit anvoiee.
5850Parmi les rans s’est avoiee
5851Tant qu’ele vit le chevalier,
5852Si li vet tantost conseillier
5853Que ancor au noauz le face
5854S’avoir vialt l’amor et la grace
5855La reïne, qu’ele li mande.
5856Et cil, des qu’ele le comande,
5857Li respont : « La soe merci. »
5858Tantost cele se departi ;
5859Et lors comancent a huier
5860Vaslet, sergent et escuier
5861Et dïent tuit : « Veez mervoilles,
5862De celui as armes vermoilles.
5863Revenuz est, mes que fet il ?
5864Ja n’a el monde rien tant vil,
5865Si despite ne si faillie.
5866Si l’a malvestiez an baillie
5867Qu’il ne puet rien contre li faire. »
5868Et la pucele s’an repaire,
5869S’est a la reïne venue,
5870Qui mout l’a corte et pres tenue
5871Tant que la responsse ot oïe,
5872Dom ele s’est mout esjoïe
5873Por ce c’or set ele sanz dote
5874Que ce est cil cui ele est tote
5875Et il toz suens sanz nule faille.
5876A la pucel dit qu’ele aille
5877Mout tost arriere et si li die
5878Que ele li comande et prie
5879Que au mialz face qu’il porra.
5880Et cele dit qu’ele i ira
5881Tot maintenant sanz respit querre.
5882Des loges est venue a terre
5883La ou ses garçons l’atandoit,
5884Qui son palefroi li gardoit,
5885Et ele monte, si s’an va
5886Tant que le chevalier trova,
5887Si li ala maintenant dire :
5888« Or vos mande ma dame, sire,
5889Que tot le mialz que vos porroiz. »
5890Et il respont : « Or li diroiz
5891Qu’il n’est riens nule qui me griet
5892A feire des que il li siet,
5893Que quanque li plest m’atalante. »
5894Lors ne fu mie cele lante
5895De son message reporter,
5896Que mout an cuide deporter
5897La reïne et esleescier.
5898Quanqu’ele se pot adrecier,
5899S’est vers les loges adreciee,
5900Et la reïne s’est dreciee,
5901Se li est a l’ancontre alee,
5902Mes n’est mie jus avalee,
5903Einz l’atant au chief del degré.
5904Et cele vient qui mout a gré
5905Li sot son message conter,
5906Les degrez comance a monter
5907Et quant ele est venue a li,
5908Si li dist : « Dame, onques ne vi
5909Nul chevalier tant deboneire,
5910Qu’il vialt si oltreemant feire
5911Trestot quanque vos li mandez,
5912Que, se le voir m’an demandez,
5913Autel chiere tot par igal
5914Fet il del bien come del mal.

Aussitôt elle l'appelle et lui dit :

« Allez, demoiselle, montez sur votre palefroi. Je vous envoie au chevalier d'hier : cherchez-le jusqu'à ce que vous l'ayez trouvé, sans vous attarder pour rien au monde. Et redites-lui encore qu'il fasse de nouveau "au plus mal". Et quand vous l'en aurez sommé, écoutez bien sa réponse. »

Elle ne prend aucun retard, car elle avait bien noté, la veille au soir, de quel côté il se retirait, sachant sans nul doute qu'on l'y renverrait. Elle a cheminé parmi les rangs jusqu'à ce qu'elle vît le chevalier, et va aussitôt lui glisser qu'il fasse encore « au plus mal », s'il veut avoir l'amour et la grâce de la reine, car c'est elle qui le lui mande. Et lui : « Puisqu'elle le commande, répond-il, qu'elle en soit remerciée. »

Aussitôt la demoiselle repartit. Et alors commencent les huées des valets, des sergents et des écuyers :

« Voyez la merveille ! Celui aux armes vermeilles est revenu ! Mais que fait-il ? Il n'y a rien au monde d'aussi vil, d'aussi méprisable, d'aussi failli : Lâcheté le tient si bien en son pouvoir qu'il ne peut rien contre elle. »

Et la demoiselle revient auprès de la reine, qui la tint de court et de près jusqu'à ce qu'elle eût entendu la réponse dont elle fut toute réjouie, car maintenant elle sait sans nul doute que c'est celui à qui elle est tout entière, et lui tout entier à elle, sans nulle faille. Elle dit à la demoiselle d'y retourner bien vite, et de lui dire qu'elle lui commande et le prie de faire « au mieux » qu'il pourra. Et celle-ci dit qu'elle y va sur-le-champ, sans chercher de répit. Des loges elle est descendue jusqu'à son valet, qui lui gardait son palefroi ; elle monte, s'en va jusqu'à trouver le chevalier, et lui dit aussitôt :

« Sire, ma dame vous mande maintenant : tout "le mieux" que vous pourrez !

— Et lui répond : « Vous lui direz qu'il n'est rien qui me pèse à faire, dès lors que cela lui plaît, car tout ce qui lui plaît est mon désir. »

Alors la demoiselle ne fut pas lente à reporter son message, pensant bien que la reine en aurait joie et liesse. Le plus droit qu'elle put, elle se dirigea vers les loges ; et la reine s'est levée et est allée à sa rencontre, sans descendre pourtant : elle l'attend en haut du degré. La demoiselle monte les marches, heureuse de son message, et venue auprès d'elle :

« Dame, jamais je ne vis chevalier d'aussi belle grâce : il veut si totalement faire tout ce que vous lui mandez que, si vous m'en demandez la vérité, il fait un visage tout pareil du bien comme du mal.

— Par ma foi, fait-elle, cela se peut bien. »

Le triomphe de l'écu vermeil vers 5915 à 6056

5915— Par foi, fet ele, bien puet estre. »
5916Lors s’an retorne a la fenestre
5917Por les chevaliers esgarder.
5918Et Lanceloz sanz plus tarder
5919L’escu par les enarmes prant,
5920Que volentez l’art et esprant
5921De mostrer tote sa proesce.
5922Le col de son destrier adresce
5923Et lesse corre antre .ii. rans.
5924Tuit seront esbaudi par tans
5925Li deceü, li amusé,
5926Qui an lui gaber ont usé
5927Piece del jor et de la nuit,
5928Mout s’an sont grant piece deduit
5929Et deporté et solacié.
5930Par les enarmes anbracié
5931Tint son escu li filz le roi
5932D’Irlande, et point a grant desroi
5933De l’autre part ancontre lui,
5934Si s’antrefierent anbedui
5935Si que li filz le roi d’Irlande
5936De la joste plus ne demande,
5937Que sa lance fraint et estrosse,
5938Car ne feri mie sor mosse,
5939Mes sor ais mout dures et seches.
5940Lanceloz une de ses teches
5941Li a aprise a cele joste,
5942Que l’escu au braz li ajoste
5943Et le braz au costé li serre,
5944Sel porte del cheval a terre.
5945Et tantost chevalier descochent,
5946D’anbedeus parz poingnent et brochent,
5947Li uns por l’autre desconbrer
5948Et li autres por l’enconbrer.
5949Li un lor seignors eidier cuident,
5950Et des plusors les seles vuident
5951An la meslee et an l’estor.
5952Mes onques an trestot le jor
5953Gauvains d’armes ne se mesla
5954Qui ert avoec les autres la,
5955Qu’a esgarder tant li pleisoit
5956Les proesces que cil feisoit
5957As armes de sinople taintes
5958Qu’estre li sanbloient estaintes
5959Celes que li autre feisoient,
5960Envers les soes ne paroient.
5961Et li hyrauz se resbaudist
5962Tant qu’oiant toz cria et dist :
5963« Or est venuz qui l’aunera !
5964Huimés verroiz que il fera ;
5965Huimés aparra sa proesce. »
5966Et lors li chevaliers s’adresce
5967Son cheval et fet une pointe
5968Ancontre .i. chevalier mout cointe,
5969Et fiert si qu’il le porte jus
5970Loing del cheval .c. piez ou plus.
5971Si bien a faire le comance
5972Et de l’espee et de la lance
5973Que il n’est hom qui armes port
5974Qu’a lui veoir ne se deport.
5975Nes maint de ces qui armes portent
5976S’i redelitent et deportent,
5977Que granz deporz est de veoir
5978Con fet trabuchier et cheoir
5979Chevax et chevaliers ansanble.
5980Gaires a chevalier n’asanble
5981Qu’an sele de cheval remaingne,
5982Et les chevax que il gaaigne
5983Done a toz ces qui les voloient.
5984Et cil chevalier le sivoient,
5985Dïent : « Honi somes et mort.
5986Mout avomes eü grant tort
5987De lui despire et avillier.
5988Certes il valt bien .i. millier
5989De tex a en cest champ assez,
5990Que il a vaincuz et passez
5991Trestoz les chevaliers del monde,
5992Qu’il n’i a .i. qu’a lui s’aponde. »
5993Et les dameiseles disoient,
5994Qui a mervoilles l’esgardoient,
5995Que cil les tolt a marier,
5996Car tant ne s’osoient fier
5997En lor biautez n’an lor richeces
5998N’an lor pooirs n’an lor hauteces,
5999Que por biauté ne por avoir
6000Deignast nule d’eles avoir
6001Cil chevaliers, que trop est prouz.
6002Et neporquant se font tex vouz
6003Les plusors d’eles qu’eles dïent
6004Que s’an cestui ne se marïent
6005Ne seront ouan mariees
6006N’a mari n’a seignor donees.
6007Et la reïne, qui antant
6008Ce dom eles se vont vantant,
6009A soi meïsme an rit et gabe,
6010Bien set que por tot l’or d’Arrabe,
6011Qui trestot devant li metroit,
6012La meillor d’eles ne prandroit,
6013La plus bele ne la plus gente,
6014Cil qui a totes atalante.
6015Et lor volentez est comune
6016Si qu’avoir le voldroit chascune,
6017Et l’une est de l’autre jalouse
6018Si con s’ele fust ja s’espouse,
6019Por ce que si adroit le voient,
6020Qu’eles ne pansent ne ne croient
6021[50] Que nus d’armes, tant lor pleisoit,
6022Poïst ce feire qu’il feisoit.
6023Si bien le fist qu’au departir
6024D’andeus parz distrent sanz mantir
6025Que n’i avoit eü paroil
6026Cil qui porte l’escu vermoil.
6027Trestuit le distrent et voirs fu.
6028Mes au departir, son escu
6029Leissa an la presse cheoir,
6030La ou greignor la pot veoir,
6031Et sa lance et sa coverture,
6032Puis si s’an va grant aleüre.
6033Si s’an ala si en anblee
6034Que nus de tote l’asanblee
6035Qui la fust, garde ne s’an prist.
6036Et cil a la voie se mist,
6037Si s’an ala mout tost et droit
6038Cele part don venuz estoit
6039Por aquiter son sairemant.
6040Au partir del tornoiemant
6041Le quierent et demandent tuit ;
6042N’an truevent point, car il s’an fuit,
6043Qu’il n’a cure qu’an le conoisse.
6044Grant duel en a et grant angoisse
6045Li chevalier, qui an feïssent
6046Grant joie se il le tenissent.
6047Et se aus chevaliers pesa
6048Qant il ensi lessiez les a,
6049Les dameiseles, quant le sorent,
6050Asez plus grant pesance en orent,
6051Et dïent que par saint Johan
6052Ne se marieront ouan :
6053Qant celui n’ont qu’eles voloient,
6054Toz les autres quites clamoient.
6055L’anhatine ensi departi
6056C’onques nule n’an prist mari.

Alors elle retourne à la fenêtre pour regarder les chevaliers. Et Lancelot, sans plus attendre, saisit l'écu par les courroies : le désir le brûle et l'embrase de montrer toute sa prouesse. Il tourne l'encolure de son destrier et le lance entre deux rangs. Ils vont être ébahis sous peu, les dupes, les moqueurs, qui ont passé une pièce du jour et de la nuit à le railler : ils s'en sont longtemps amusés, divertis et gaussés !

L'écu embrassé par les courroies, le fils du roi d'Irlande pique des deux, à bride abattue, et vient sur lui de l'autre côté. Ils se heurtent si fort que le fils du roi d'Irlande ne demande plus rien de la joute : sa lance se brise et vole en éclats, car il n'a pas frappé sur de la mousse, mais sur des ais bien durs et bien secs. Lancelot lui a appris, dans cette joute, un tour de son métier : il lui plaque l'écu contre le bras, lui serre le bras contre le flanc, et le porte du cheval à terre. Aussitôt des chevaliers s'élancent, des deux camps, piquant et éperonnant, les uns pour dégager le fils du roi, les autres pour l'accabler. Les premiers croient aider leur seigneur, mais la plupart vident les arçons dans la mêlée et dans l'assaut.

Mais de tout le jour Gauvain, qui était là parmi les autres, ne se mêla pas de porter les armes : il prenait tant de plaisir à regarder les prouesses de celui aux armes teintes de sinople, que celles des autres lui semblaient éteintes : auprès des siennes, elles ne paraissaient plus. Et le héraut reprend courage et crie, à la face de tous :

« Voici venu celui qui les aunera ! Aujourd'hui vous verrez ce qu'il fera ! Aujourd'hui paraîtra sa prouesse ! »

Alors le chevalier dirige son cheval et fait une pointe contre un chevalier de grande allure, et le frappe si fort qu'il le porte à terre, à cent pieds de son cheval et plus. Il se met à si bien faire, de l'épée et de la lance, qu'il n'est personne, parmi ceux qui portent les armes, qui ne prenne plaisir à le regarder. Même beaucoup de ceux qui combattent s'en délectent et s'en réjouissent, car c'est un grand plaisir de voir comme il fait trébucher et tomber chevaux et chevaliers ensemble : il n'affronte guère de chevalier qui reste en selle, et les chevaux qu'il gagne, il les donne à tous ceux qui les veulent. Et ceux qui avaient coutume de le railler disent :

« Nous voilà honnis et morts. Nous avons eu grand tort de le mépriser et de l'avilir : il en vaut bien un millier de ceux qui sont sur ce champ, car il a vaincu et surpassé tous les chevaliers du monde : il n'en est pas un qui se compare à lui. »

Et les demoiselles, qui le regardaient avec émerveillement, disaient qu'il leur ôtait tout espoir de l'épouser : elles n'osaient se fier ni à leur beauté, ni à leurs richesses, ni à leur pouvoir, ni à leur rang, car ni pour beauté ni pour avoir ce chevalier ne daignerait prendre aucune d'elles, tant il est preux. Et pourtant, la plupart font un vœu : elles déclarent que si elles n'épousent pas celui-là, elles ne seront pas mariées de l'année, ni données à mari ni à seigneur. Et la reine, qui entend leurs vantardises, en rit tout bas et s'en moque : elle sait bien que pour tout l'or d'Arabie, qu'on l'étalerait devant lui, il ne prendrait pas la meilleure d'entre elles, ni la plus belle ni la plus noble, celui qu'elles désirent toutes. Leur volonté est commune : chacune voudrait l'avoir ; et l'une est jalouse de l'autre comme si elle était déjà sa femme, parce qu'elles le voient si adroit qu'elles ne pensent ni ne croient qu'aucun homme d'armes, tant il leur plaisait, pût faire ce qu'il faisait.

Il fit si bien qu'au départ, des deux côtés on dit sans mentir qu'il n'avait pas eu son pareil, celui qui porte l'écu vermeil. Tous le dirent, et c'était vrai. Mais au départ, il laissa tomber son écu dans la presse, là où il la vit la plus dense, et sa lance, et sa housse, puis il s'en va à vive allure. Il partit si furtivement que nul, de toute l'assemblée, n'y prit garde. Et lui, se mettant en route, s'en alla très vite et tout droit vers le lieu d'où il était venu, pour acquitter son serment.

Au sortir du tournoi, tous le cherchent et le réclament : ils ne trouvent rien, car il s'enfuit, n'ayant nulle envie qu'on le reconnaisse. Les chevaliers en ont grand deuil et grande angoisse, eux qui lui auraient fait grande fête s'ils l'avaient tenu. Et si les chevaliers furent affligés qu'il les eût ainsi quittés, les demoiselles, quand elles le surent, en eurent un chagrin bien plus grand encore, et déclarent que, par saint Jean, elles ne se marieront pas de l'année : puisqu'elles n'ont pas celui qu'elles voulaient, tous les autres sont tenus quittes. Ainsi se dispersa le tournoi sans qu'aucune y prît mari.

Notes (1)
  • v. 6009-6016 le rire de la reine. La reine rit « tout bas » des demoiselles qui rêvent d'épouser le champion : ironie de la détentrice du secret. Le narrateur épouse son point de vue sans le dévoiler : focalisation complice, très moderne de facture.

Le retour en prison et la tour de Gorre vers 6057 à 6146

6057Et Lanceloz pas ne sejorne,
6058Mes tost an sa prison retorne.
6059Et li seneschax vint ençois
6060De Lancelot .ii. jorz ou trois,
6061Si demanda ou il estoit.
6062Et la dame qui li avoit
6063Ses armes vermoilles bailliees,
6064Bien et beles apareillies,
6065Et son hernois et son cheval,
6066Le voir an dist au seneschal,
6067Comant ele l’ot anvoié
6068La ou en avoit tornoié,
6069A l’ahatine de Noauz.
6070« Dame, voir, fet li seneschauz,
6071Ne poïssiez faire noauz ;
6072Mout m’an vanra, ce cuit, granz maus,
6073Que messire Meleaganz
6074Me fera pis que li jaianz
6075Se j’avoie esté perilliez.
6076Morz an serai et essilliez
6077Maintenant que il le savra,
6078Que ja de moi pitié n’avra.
6079— Biax sire, or ne vos esmaiez,
6080Fet la dame, mie n’aiez
6081Tel peor, qu’il ne vos estuet.
6082Riens nule retenir nel puet,
6083Que il le me jura sor sainz
6084Qu’il vanroit, ja ne porroit ainz. »
6085Li seneschaus maintenant monte,
6086A son seignor vint, se li conte
6087Tote la chose et l’avanture,
6088Mes ice mout le raseüre
6089Que il li dit confaitemant
6090Sa fame an prist le sairemant
6091Qu’il revandroit an la prison.
6092« Il n’an fera ja mesprison,
6093Fet Meleaganz, bien le sai,
6094Et neporquant grant duel en ai
6095De ce que vostre fame a fait,
6096Je nel volsisse por nul plait
6097Qu’il eüst esté an l’estor.
6098Mes or vos metez au retor
6099Et gardez, quant il iert venuz,
6100Qu’il soit an tel prison tenuz
6101Qu’il n’isse de la prison fors
6102Ne n’ait nul pooir de son cors,
6103Et maintenant le me mandez.
6104— Fet iert si con vos comandez »,
6105Fet li seneschax. Si s’an va
6106Et Lancelot venu trova
6107Qui prison tenoit an sa cort.
6108Uns messages arriere cort,
6109Que li seneschax en anvoie
6110A Meleagant droite voie,
6111Si li a dit de Lancelot
6112Qu’il est venuz. Et quant il l’ot,
6113Si prist maçons et charpantiers
6114Qui, a enviz ou volantiers,
6115Firent ce qu’il lor comanda ;
6116Les meillors del païs manda,
6117Si lor a dit qu’il li feïssent
6118Une tor, et poinne i meïssent
6119Ençois qu’ele fust tote feite
6120Sor la mer, et la pierre treite ;
6121Que pres de Gorre iqui delez
6122An cort uns braz et granz et lez.
6123Enmi le braz une isle avoit
6124Que Meliaganz bien savoit.
6125La comanda la pierre a traire
6126Et le merrien por la tor faire.
6127An moins de cinquante et .vii. jorz
6128Fu tote parfeite la torz,
6129Forz et espesse et longue et lee.
6130Qant ele fu ensi fondee,
6131Lancelot amener i fist
6132Et an la tor ensi le mist,
6133Puis comanda les huis barrer
6134Et fist toz les maçons jurer
6135Que ja par aus de cele tor
6136Ne sera parole a nul jor.
6137Ensi volt qu’ele fust celee,
6138Ne n’i remest huis ne antree
6139Fors c’une petite fenestre.
6140Leanz covint Lancelot estre,
6141Si li donoit l’an a mangier,
6142Mout povremant et a dongier
6143Par cele fenestre petite
6144A ore devisee et dite,
6145Si con l’ot dit et comandé
6146Li fel plains de desleauté.

Et Lancelot ne s'attarde pas : il retourne vite dans sa prison. Et le sénéchal arriva deux ou trois jours avant Lancelot, et demanda où il était. Et la dame, qui lui avait remis les armes vermeilles de son mari, belles et bien fourbies, son harnais et son cheval, dit la vérité au sénéchal : comment elle l'avait envoyé là où l'on avait tournoyé, au tournoi de Noauz.

« Dame, en vérité, fait le sénéchal, vous ne pouviez faire pis ! Il m'en viendra, je crois, un immense malheur : monseigneur Méléagant me traitera plus mal que le géant ne m'eût traité si j'avais fait naufrage devant lui. J'en mourrai, j'en serai ruiné, dès l'instant qu'il le saura, car il n'aura de moi nulle pitié.

— Beau sire, ne vous effrayez pas, fait la dame ; n'ayez pas une telle peur, il ne le faut pas : rien au monde ne peut le retenir, car il me jura sur les reliques qu'il reviendrait au plus tôt qu'il pourrait. »

Le sénéchal monte aussitôt, vient à son seigneur et lui conte toute la chose et l'aventure ; mais il le rassure fort en lui disant de quelle manière sa femme reçut le serment du retour en prison.

« Il n'y manquera pas, fait Méléagant, je le sais bien ; et pourtant j'ai grand chagrin de ce qu'a fait votre femme : pour rien au monde je n'aurais voulu qu'il fût à ce tournoi. Repartez maintenant, et veillez, quand il sera revenu, à ce qu'il soit tenu dans une prison telle qu'il n'en puisse sortir et n'ait plus nul pouvoir de son corps ; et mandez-le-moi sur- le-champ.

— Ce sera fait comme vous l'ordonnez, fait le sénéchal. Il s'en va, et trouva Lancelot revenu, prisonnier dans sa cour. Un messager repart en arrière, envoyé par le sénéchal à Méléagant, au plus droit, pour lui dire que Lancelot est revenu.

À cette nouvelle, Méléagant prit des maçons et des charpentiers qui firent, de gré ou de force, ce qu'il leur commanda. Il manda les meilleurs du pays et leur dit de lui bâtir une tour, et d'y mettre toute leur peine pour qu'elle fût vite achevée. C'est au bord de la mer que la pierre fut tirée, car près de Gorre, tout à côté, court un bras de mer grand et large ; au milieu de ce bras il y avait une île, que Méléagant connaissait bien. C'est là qu'il commanda de porter la pierre et le bois pour bâtir la tour. En moins de cinquante-sept jours la tour fut tout achevée : forte, épaisse, haute et large. Quand elle fut ainsi fondée, il y fit amener Lancelot de nuit, et l'enferma dans la tour. Puis il commanda de murer les portes, et fit jurer à tous les maçons que jamais, par eux, il ne serait dit un mot de cette tour, aucun jour de leur vie. Il voulut qu'elle restât secrète ; et il n'y demeura porte ni entrée, hormis une petite fenêtre. C'est là que Lancelot dut vivre ; et on lui donnait à manger, fort pauvrement et avec parcimonie, par cette petite fenêtre, à heure fixée et dite, comme l'avait ordonné le félon pétri de déloyauté.

Notes (1)
  • v. 6120 sqq. la tour de l'île. Tour sans porte, une seule fenêtre, bâtie en cinquante-sept jours : la prison marine reprend en négatif toutes les fenêtres heureuses du roman (voir note au v. 611). Le pain d'orge et l'eau trouble (v. 6617-6618) sont le régime pénitentiaire type des récits de captivité.

Méléagant à la cour d'Arthur vers 6147 à 6179

6147Or a tot fet quanque il vialt
6148Meleaganz, aprés s’aquialt
6149Droit a la cort le roi Artu.
6150Estes le vos ja la venu,
6151Et quant il vint devant le roi,
6152Mout plains d’orguel et de desroi
6153A comanciee sa reison :
6154« Rois, devant toi an ta meison
6155Ai une bataille arramie ;
6156Mes de Lancelot n’i voi mie,
6157Qui l’a enprise ancontre moi.
6158Et neporquant, si con je doi,
6159Ma bataille oiant toz presant
6160Ces que ceanz voi an presant.
6161Et s’il est ceanz, avant veingne
6162Et soit tex que covant me teigne
6163An vostre cort d’ui en un an.
6164Ne sai s’onques le vos dist l’an
6165An quel meniere et an quel guise
6166Ceste bataille fu anprise,
6167Mes je voi chevaliers ceanz
6168Qui furent a noz covenanz,
6169Et bien dire le vos savroient
6170Se voir reconuistre an voloient.
6171Mes se il le me vialt noier,
6172Ja n’i loierai soldoier,
6173Einz le mosterrai vers son cors. »
6174La reïne, qui seoit lors
6175Delez le roi, a soi le tire
6176Et si li encomance a dire :
6177« Sire, savez vos qui est cist ?
6178C’est Meliaganz qui me prist
6179El conduit Kex le seneschal,

Maintenant Méléagant a fait tout ce qu'il veut. Aussitôt après, il se rend droit à la cour du roi Arthur : le voici arrivé. Et parvenu devant le roi, débordant d'orgueil et de démesure, il commence son discours :

« Roi, devant toi, en ta maison, j'ai une bataille conclue ; mais de Lancelot, je ne vois trace, lui qui l'a acceptée contre moi. Néanmoins, comme je le dois, j'offre ma bataille, à la face de tous ceux que je vois céans. Et s'il est ici, qu'il s'avance, et qu'il soit homme à me tenir parole, dans votre cour, d'aujourd'hui en un an. Je ne sais si l'on vous a jamais dit de quelle manière et en quels termes cette bataille fut conclue ; mais je vois ici des chevaliers qui assistèrent à nos conventions et sauraient bien vous le dire, s'ils voulaient reconnaître la vérité. Et s'il veut me le nier, je ne prendrai nul champion à gages : c'est contre son corps que je le prouverai. »

La reine, qui siégeait alors près du roi, l'attire à elle et commence à lui dire :

« Sire, savez-vous qui est cet homme ? C'est Méléagant, qui me fit prisonnière sous l'escorte de Keu le sénéchal... »

Méléagant à la cour, la promesse de Gauvain vers 6180 à 6229

6180Assez li fist et honte et mal. »
6181Et li rois li a respondu :
6182« Dame, je l’ai bien antendu,
6183Je sai mout bien que ce est cil
6184Qui tenoit ma gent an essil. »
6185La reïne plus n’an parole ;
6186Li rois atorne sa parole
6187Vers Meleagant, si li dit :
6188« Amis, fet il, se Dex m’aït,
6189De Lancelot nos ne savons
6190Noveles, don grant duel avons.
6191— Sire rois, fet Meleaganz,
6192Lanceloz me dist que ceanz
6193Le troveroie je sanz faille,
6194Ne je ne doi ceste bataille
6195Semondre s’an vostre cort non.
6196Je vuel que trestuit cist baron
6197Qui ci sont m’an portent tesmoing
6198Que d’ui en .i. an l’en semoing
6199Par les covanz que nos feïsmes
6200La ou la bataille anpreïsmes. »
6201A cest mot an estant se lieve
6202Messire Gauvains, cui mout grieve
6203De la parole que il ot,
6204Et dit : « Sire, de Lancelot
6205N’a point an tote ceste terre ;
6206Mes nos l’anvoieromes querre,
6207Se Deu plest, sel trovera l’an,
6208Ençois que veigne au chief de l’an,
6209S’il n’est morz ou anprisonez.
6210Et s’il ne vient, si me donez
6211La bataille, je la ferai ;
6212Por Lancelot m’an armerai
6213Au jor, se il ne vient ençois.
6214— Haï ! Por Deu, biax sire rois,
6215Fet Meliaganz, donez li :
6216Il la vialt et je vos an pri,
6217Qu’el monde chevalier ne sai
6218A cui si volentiers m’essai
6219Fors que Lancelot seulemant.
6220Mais sachiez bien certainnemant,
6221S’a l’un d’aus .ii. ne me conbat,
6222Nul eschange ne nul rabat
6223Fors que l’un d’aus .ii. n’an prandroie. »
6224Et li rois dit que il l’otroie
6225Se Lanceloz ne vient dedanz.
6226Atant s’an part Meleaganz
6227Et de la cort le roi s’an va ;
6228Ne fina tant que il trova
6229Le roi Bademagu son pere.

« ... il me fit bien de la honte et du mal. »

Et le roi lui a répondu : « Dame, j'ai bien compris : je sais fort bien que c'est celui qui tenait mes gens en exil. »

La reine n'en dit pas davantage. Le roi tourne alors sa parole vers Méléagant et lui dit :

« Ami, Dieu m'assiste, de Lancelot nous ne savons nulle nouvelle, et nous en avons grand deuil.

— Sire roi, fait Méléagant, Lancelot m'a dit que je le trouverais ici sans faute, et je ne dois sommer cette bataille nulle part ailleurs qu'en votre cour. Je veux que tous les barons ici présents m'en portent témoignage : je l'en somme, d'aujourd'hui en un an, selon les conventions que nous fîmes là où nous avons conclu la bataille. »

À ces mots se lève monseigneur Gauvain, que ce discours accable, et il dit :

« Sire, de Lancelot, il n'y a nulle trace en toute cette terre ; mais nous l'enverrons chercher, et s'il plaît à Dieu, on le trouvera avant le bout de l'an, à moins qu'il ne soit mort ou emprisonné. Et s'il ne vient pas, accordez-moi la bataille : je la ferai. Pour Lancelot je m'armerai au jour dit, s'il ne revient pas avant. »

« Ah ! pour Dieu, beau sire roi, fait Méléagant, accordez-la- lui ! Il la veut, et je vous en prie, car je ne connais au monde chevalier contre qui je m'éprouve plus volontiers, hormis Lancelot seulement. Mais sachez-le bien : si je ne me bats contre l'un de ces deux-là, nul échange ni nul remplaçant, hors l'un des deux, je n'accepterai. »

Et le roi dit qu'il l'accorde, si Lancelot ne revient pas à temps. Là-dessus Méléagant s'en va, quitte la cour du roi, et chevauche sans s'arrêter jusqu'à trouver le roi Bademagu son père.

La fanfaronnade devant Bademagu vers 6230 à 6334

6230Devant lui, por ce que il pere
6231Qu’il est preuz et de grant afeire,
6232Comança .i. sanblant a feire
6233Et une chiere merveilleuse.
6234Ce jor tenoit cort mout joieuse
6235Li rois a Bade sa cité.
6236Jorz fu de sa natevité,
6237Por ce la tint grant et pleniere ;
6238Si ot gent de mainte meniere
6239Avoec lui venu plus qu’assez.
6240Toz fu li palés antassez
6241De chevaliers et de puceles ;
6242Mes une en i ot avoec eles
6243Don bien vos dirai ça avant,
6244Cele estoit suer Meleagant,
6245Mon pansser et m’antencion,
6246Mes n’an vuel feire mancion,
6247Car n’afiert pas a ma matire
6248Que ci androit an doie dire,
6249Ne je ne la vuel boceier
6250Ne corronpre ne forceier,
6251Mes mener boen chemin et droit.
6252Et si vos dirai or androit,
6253Ou Meleaganz est venuz,
6254Qui, oiant toz, gros et menuz,
6255Dist a son pere mout en haut :
6256« Pere, fet il, se Dex vos saut,
6257Se vos plest, or me dites voir
6258Se cil ne doit grant joie avoir
6259Et se mout n’est de grant vertu
6260Qui a la cort le roi Artu
6261Par ses armes se fet doter. »
6262Li peres, sanz plus escoter,
6263A sa demande li respont :
6264« Filz, fet il, tuit cil qui boen sont
6265Doivent enorer et servir
6266Celui qui ce puet desservir,
6267Et maintenir sa conpaignie. »
6268Lors le blandist et si li prie
6269Et dit c’or ne soit mes teü
6270Por coi a ce amanteü,
6271Qu’il quiert, qu’il vialt et dom il vient.
6272« Sire, ne sai s’il vos sovient,
6273Ce dit ses filz Meleaganz,
6274Des esgarz et des covenanz
6275Qui dit furent et recordé
6276Qant par vos fumes acordé
6277Et moi et Lancelot ansanble.
6278Bien vos an manbre, ce me sanble,
6279Que devant plusors nos dist l’an
6280Que nos fussiens au chief de l’an
6281An la cort Artus prest andui.
6282G’i alai quant aler i dui,
6283Apareilliez et aprestez
6284De ce por coi g’i ere alez.
6285[51] 6285 Tot ce que je dui faire fis,
6286Lancelot demandai et quis
6287Contre cui je devoie ovrer,
6288Mes nel poi veoir ne trover,
6289Foïz s’an est et destornez.
6290Or si m’an sui par tel tornez
6291Que Gauvains m’a sa foi plevie
6292Que se Lanceloz n’est an vie
6293Et se dedanz le terme mis
6294Ne vient, bien m’a dit et promis
6295Que ja respiz pris n’an sera,
6296Mes il meïsmes la fera
6297Ancontre moi por Lancelot.
6298Artus n’a chevalier qu’an lot
6299Tant con cestui, c’est bien seü,
6300Mes ainz que florissent seü
6301Verrai ge, s’au ferir venons,
6302S’au fet s’acorde li renons,
6303Et mon vuel seroit or androit !
6304— Filz, fet li peres, or en droit
6305Te fez ici tenir por sot.
6306Or set tex qui devant nel sot
6307Par toi meïsmes ta folie.
6308Voirs est que boens cuers s’umilie,
6309Mes li fos et li descuidiez
6310N’iert ja de folie vuidiez.
6311Filz, por toi le di, que tes teches
6312Par sont si dures et si seches
6313Qu’il n’i a dolçor n’amitié,
6314Li tuens cuers est trop sanz pitié,
6315Trop es de la folie espris.
6316C’est ce por coi ge te mespris ;
6317C’est ce qui mout t’abeissera.
6318Se tu es preuz, assez sera
6319Qui le bien an tesmoingnera
6320A l’uevre qui besoingnera ;
6321N’estuet pas prodome loer
6322Son cuer por son fet aloer,
6323Que li fez meïsmes se loe ;
6324Neïs la monte d’une aloe
6325Ne t’aïde a monter an pris
6326Tes los, mes assez mains t’en pris.
6327Filz, je te chasti ; mes cui chaut ?
6328Quanqu’an dit a fol petit vaut,
6329Que cil ne se fet fors debatre,
6330Qui de fol vialt folie abatre,
6331Et biens qu’an anseigne et descuevre
6332Ne valt rien s’an nel met a oevre,
6333Einz est lués alez et perduz. »
6334Lors fu duremant esperduz

Devant lui, pour paraître preux et homme de conséquence, il se composa un maintien et une mine extraordinaires. Ce jour-là, le roi tenait cour très joyeuse à Bade, sa cité : c'était le jour anniversaire de sa naissance, aussi la tint-il grande et plénière, et des gens de toute sorte étaient venus auprès de lui en très grand nombre. Le palais était rempli de chevaliers et de jeunes filles. Mais il y en avait une parmi elles, la sœur de Méléagant, dont je vous dirai plus loin ma pensée et mon dessein : je ne veux pas en faire mention ici, car il ne sied pas à ma matière que j'en parle à cet endroit, et je ne veux ni la déformer, ni la corrompre, ni la forcer, mais la mener par un chemin bon et droit. Et je vous dirai sur-le-champ jusqu'où en est venu Méléagant : oyant tous, grands et petits, il dit à son père à voix très haute :

« Père, fait-il, Dieu vous sauve ! Dites-moi la vérité, s'il vous plaît : ne doit-il pas avoir grande joie, n'est-il pas de grande valeur, celui qui, à la cour du roi Arthur, se fait redouter par ses armes ? »

Le père, sans en écouter davantage, répond à sa demande : « Fils, tous ceux qui sont bons doivent honorer et servir celui qui le mérite, et rechercher sa compagnie. »

Puis il le flatte et le prie de ne plus taire pourquoi il a rappelé cela, ce qu'il cherche, ce qu'il veut et d'où il vient.

« Sire, je ne sais s'il vous souvient, dit son fils Méléagant, des accords et des conventions qui furent dits et consignés quand, par vous, nous fûmes mis d'accord, Lancelot et moi.

On nous dit alors, devant plusieurs témoins, vous vous en souvenez, je crois, de nous tenir prêts tous deux, au bout de l'an, à la cour d'Arthur. J'y allai au temps où je devais y aller, apprêté et paré pour ce qui m'y menait. Tout ce que je devais faire, je le fis : je demandai, je cherchai Lancelot, contre qui je devais me mesurer, mais je ne pus le voir ni le trouver : il s'est enfui, il s'est dérobé ! Je m'en suis retourné avec cette assurance : Gauvain m'a engagé sa foi que, si Lancelot n'est plus en vie ou ne revient pas dans le terme fixé, jamais délai n'en sera pris, et lui-même la fera contre moi, à la place de Lancelot. Arthur n'a pas de chevalier qu'on loue autant que celui-là, c'est bien connu. Mais avant que fleurissent les sureaux, je verrai bien, si nous en venons aux coups, si le renom s'accorde aux actes — et mon vœu serait que ce fût sur l'heure !

— Fils, fait le père, voilà justement que tu te fais tenir ici pour un sot. Qui ne le savait pas l'apprend à l'instant de ta propre bouche : ta folie. Il est vrai qu'un noble cœur s'abaisse ; mais le fou et l'outrecuidant ne seront jamais vidés de leur folie. Fils, c'est pour toi que je le dis : ta nature est si dure et si sèche qu'il n'y a en elle ni douceur ni amitié ; ton cœur est trop dépourvu de pitié, tu es trop pris de folie. Voilà pourquoi je te tiens en mésestime, voilà ce qui te jettera bas. Si tu es preux, il se trouvera bien assez de gens pour en témoigner à l'heure du besoin ; l'homme de bien n'a pas besoin de louer son propre cœur pour dorer ses actes : les actes se louent d'eux-mêmes. Pas même de la valeur d'une alouette ta vantardise ne t'aide à monter en prix : je t'en estime bien moins. Fils, je te sermonne, mais à quoi bon ? Tout ce qu'on dit à un fou pèse peu ; il ne fait que s'épuiser, celui qui veut arracher au fou sa folie. Et le bien qu'on enseigne et qu'on révèle ne vaut rien, si on ne le met en œuvre : il est aussitôt envolé et perdu. »

Notes (2)
  • v. 6242-6251 la sœur annoncée. Le narrateur nomme la sœur de Méléagant (c'est la demoiselle à la mule de la tête tranchée), promet d'en parler « plus loin » et refuse de « corrompre ni forcer » sa matière : rare énoncé de méthode narrative en cours de récit, précieux pour la poétique de Chrétien ; la matire a un « chemin bon et droit » que l'auteur s'interdit de brusquer.
  • v. 6308-6332 la leçon de Bademagu. « Les actes se louent d'eux-mêmes » : morale nobiliaire de l'entredit et du fait, contre la vantardise. La sentence sur le fou qu'on sermonne en vain relève de la sagesse des Disticha Catonis et de la paremiologie scolaire ; Chrétien fait de Bademagu le porte-parole de l'éthique courtoise entière.

Fortune et sa roue : la plainte de la tour entendue vers 6335 à 6462

6335Meleaganz et forssené ;
6336Onques home de mere né,
6337Ce vos puis je bien por voir dire,
6338Ne veïstes ausi plain d’ire
6339Com il estoit, et par corroz
6340Fu ilueques li festuz roz,
6341Car de rien nule ne blandist
6342Son pere, mes itant li dist :
6343« Est ce songes, ou vos resbez,
6344Qui dites que je sui desvez
6345Por ce se je vos cont mon estre ?
6346Com a mon seignor cuidoie estre
6347A vos venuz, com a mon pere,
6348Mes ne sanble pas qu’il apere,
6349Car plus vilmant me leidoiez,
6350Ce m’est avis, que ne doiez,
6351Ne reison dire ne savez
6352Por coi ancomancié l’avez.
6353— Si faz assez. — Et vos de quoi ?
6354— Que nule rien an toi ne voi
6355Fors seulemant forssan et rage.
6356Je conuis mout bien ton corage
6357Qui ancor grant mal te fera.
6358Et dahait qui ja cuidera
6359Que Lanceloz, li bien apris,
6360Qui de toz fors de toi a pris,
6361S’an soit por ta crieme foïz,
6362Mes espoir qu’il est anfoïz
6363Ou an tel prison anserrez
6364Don li huis est si fort serrez
6365Qu’il n’an puet issir sanz congié.
6366Certes c’est la chose dont gié
6367Seroie duremant iriez
6368S’il estoit morz ou anpiriez.
6369Certes trop i avroit grant perte
6370Se criature si aperte,
6371Si bele, si preuz, si serie
6372Estoit si a par tans perie ;
6373Mes c’est mançonge, se Deu plest. »
6374Atant Bademaguz se test ;
6375Mes quanqu’il ot dit et conté
6376Ot antendu et escouté
6377Une soe fille pucele,
6378Et sachiez bien que ce fu cele
6379C’orainz amantui an mon conte,
6380Qui n’est pas liee quant an conte
6381Tex noveles de Lancelot.
6382Bien aparçoit qu’an le celot,
6383Qant an n’an set ne vant ne voie.
6384« Ja Dex, fet ele, ne me voie
6385Qant je ja mes reposerai
6386Jusque tant que je an savrai
6387Novele certainne et veraie. »
6388Maintenant sanz nule delaie,
6389Sanz noise feire et sanz murmure,
6390S’an cort monter sor une mure
6391Mout bele et mout soef portant.
6392Mes de ma part vos di ge tant,
6393Qu’ele ne set onques quel part
6394Torner, quant de la cort se part,
6395N’ele nel set n’ele nel trueve,
6396Mes el premier chemin qu’el trueve
6397S’an antre et va grant aleüre,
6398Ne set ou, mes par avanture,
6399Sanz chevalier et sanz sergent.
6400Mout se haste, mout est an grant
6401D’aconsivre ce qu’ele chace,
6402Mout se porquiert, mout se porchace,
6403Mes ce n’iert ja mie si tost !
6404N’estuet pas qu’ele se repost
6405Ne demort an .i. leu granmant
6406S’ele vialt feire avenanmant
6407Ce qu’ele a anpanssé a faire,
6408C’est Lancelot de prison traire
6409S’el le trueve et feire le puisse.
6410Mes je cuit qu’ainçois qu’el le truisse
6411En avra maint païs cerchié,
6412Maint alé et maint reverchié,
6413Ainz que nule novele an oie.
6414Mes que valdroit se je contoie
6415Ne ses gistes ne ses jornees ?
6416Mes tantes voies a tornees
6417Amont, aval, et sus et jus,
6418Que passez fu li mois ou plus,
6419C’onques plus aprandre n’an pot
6420Ne moins qu’ele devant an sot,
6421Et c’est neanz tot an travers.
6422.I. jor s’an aloit a travers
6423.I. chanp, mout dolante et pansive,
6424Et vit bien loing, lez une rive,
6425Pres d’un braz de mer, une tor,
6426Mes n’avoit, d’une liue antor,
6427Meison ne buiron ne repeire.
6428Meleaganz l’ot feite feire
6429Qui Lancelot mis i avoit,
6430Mes cele neant n’an savoit.
6431Et si tost com el l’ot veüe,
6432S’i a si mise sa veüe
6433Qu’aillors ne la torne ne met,
6434Et ses cuers tres bien li promet
6435Que c’est ce qu’ele a tant chacié,
6436Mes ore an est venue a chié,
6437Qu’a droite voie l’a menee
6438Fortune, qui tant l’a menee.
6439La pucele la tor aproche
6440Et tant a alé, qu’ele i toche.
6441Antor va, oroille et escote,
6442Et s’i met s’antencion tote
6443Savoir mon se ele i oïst
6444Chose dont ele s’esjoïst.
6445Aval esgarde et amont bee :
6446Si voit la tor et longue et lee,
6447Mes mervoille a ce que puet estre
6448Qu’ele n’i voit huis ne fenestre
6449Fors une petite et estroite.
6450An la tor, qui est haute et droite,
6451N’avoit eschiele ne degré.
6452Por ce croit que c’est fet de gré
6453Et que Lanceloz est dedanz,
6454Mes ainz qu’ele manjut des danz
6455Savra se ce est voirs ou non.
6456Lors le vet apeler par non,
6457Apeler voloit Lancelot,
6458Mes ce la tarde que ele ot,
6459Andemantiers que se teisoit,
6460Une voiz qui un duel feisoit
6461An la tor merveilleuse et fort,
6462Qui ne queroit el que la mort.

Alors Méléagant fut hors de lui, forcené. Jamais homme né de mère, je puis bien vous le dire en vérité, vous ne l'auriez vu si plein de rage ; et dans cette colère, la dernière paille fut rompue entre eux, car il ne ménagea plus rien envers son père, mais lui dit :

« Est-ce un songe ? Délirez-vous, quand vous dites que je suis fou parce que je vous conte mon affaire ? C'est en mon seigneur que je croyais venir à vous, en mon père ; mais il n'y paraît guère, car vous m'outragez plus vilainement, à mon sens, que vous n'en avez le droit, et vous ne sauriez dire aucune raison pour laquelle vous l'avez commencé.

— Si fait, j'en ai bien une.

— Et laquelle ?

— C'est que je ne vois rien en toi que frénésie et que rage. Je connais fort bien ton cœur, et il te fera encore un grand mal. Maudit qui croira jamais que Lancelot, ce modèle de courtoisie, qui a le prix sur tous, sauf sur toi, se soit enfui par peur de toi ! Il est peut-être enterré, ou enfermé dans une prison dont la porte est si bien verrouillée qu'il n'en peut sortir sans congé. Certes, voilà bien la chose qui me mettrait au désespoir, s'il était mort ou en péril. Certes, ce serait une trop grande perte, si une créature si accomplie, si belle, si preuse, si sereine, avait péri avant l'heure ! Mais c'est mensonge, s'il plaît à Dieu ! »

Là-dessus Bademagu se tait. Or tout ce qu'il avait dit et conté, une jeune fille, sa fille, l'avait entendu et écouté ; et sachez-le bien, c'était celle que j'ai mentionnée tout à l'heure dans mon conte, et qui n'est pas heureuse qu'on rapporte de pareilles nouvelles de Lancelot. Elle voit bien qu'on le tient caché, puisqu'on n'en sait ni vent ni voie.

« Que Dieu ne me regarde jamais, fait-elle, si je prends jamais de repos avant d'en savoir une nouvelle certaine et vraie ! »

Aussitôt, sans nul délai, sans bruit et sans murmure, elle court monter sur une mule très belle et à l'amble très doux. Mais pour ma part, je vous le dis : elle ne sait de quel côté tourner quand elle quitte la cour. Elle ne le sait pas, elle ne le demande pas : elle s'engage dans le premier chemin qu'elle trouve, et va à vive allure, sans savoir où, au hasard, sans chevalier et sans serviteur. Elle se hâte, elle brûle d'atteindre ce qu'elle poursuit. Elle se démène, elle cherche de tous côtés, mais ce ne sera pas de sitôt ! Il ne lui faut pas se reposer ni s'attarder longtemps au même endroit, si elle veut mener à bien ce qu'elle a projeté : tirer Lancelot de prison, si elle le trouve et si elle le peut. Mais je crois qu'avant de le trouver, elle aura parcouru maint pays, couru et fouillé bien des routes, avant d'en entendre aucune nouvelle. Mais à quoi bon vous conter ses gîtes et ses journées ? Elle a parcouru tant de chemins, en amont, en aval, en haut, en bas, qu'un mois passa, et plus, sans qu'elle pût rien apprendre ni plus ni moins qu'elle n'en savait déjà, c'est-à-dire rien du tout.

Un jour, elle traversait un champ, morne et pensive, quand elle vit au loin, près d'un rivage, au bord d'un bras de mer, une tour ; mais à une lieue à la ronde, il n'y avait maison, cabane ni demeure. Méléagant l'avait fait bâtir, et y avait mis Lancelot ; mais elle n'en savait rien. Et sitôt qu'elle l'eut aperçue, elle y attacha son regard sans plus le détourner ; et son cœur lui promet fermement que c'est là ce qu'elle a tant cherché. La voici enfin au terme : après tant d'épreuves, Fortune l'a menée droit au but.

La jeune fille approche de la tour et arrive jusqu'à la toucher.

Elle en fait le tour, l'oreille tendue, écoutant, toute son attention ramassée, pour savoir si elle y entendrait quelque chose dont elle pût se réjouir. Elle regarde en bas, elle lève les yeux en haut : elle voit la tour, longue et large ; mais elle s'étonne : que peut-ce être, qu'elle n'y voit porte ni fenêtre, hormis une seule, étroite et petite ? À cette tour, haute et droite, il n'y avait ni échelle ni degré. Elle en conclut que c'est fait exprès, et que Lancelot est dedans ; mais avant de manger une bouchée, elle saura si c'est vrai ou non. Elle veut alors l'appeler par son nom : elle allait appeler Lancelot, quand elle en fut retenue : elle entendit, tandis qu'elle se taisait, une voix qui menait un deuil, dans la tour, prodigieux et déchirant, et qui n'appelait rien d'autre que la mort.

La complainte de Lancelot dans la tour vers 6463 à 6539

6463La mort covoite et trop se diaut,
6464Trop par a mal et morir viaut,
6465Sa vie et son cors despisoit
6466A la foiee, si disoit
6467Foiblemant, a voiz basse et roe :
6468« Haï ! Fortune, con ta roe
6469M’est ore leidemant tornee !
6470Malemant la m’as bestornee,
6471Car g’iere el mont, or sui el val,
6472Or avoie bien, or ai mal,
6473Or me plores, or me rioies.
6474Las, cheitis, por coi le feisoies
6475Qant ele si tost t’a lessié !
6476An po d’ore m’a abessié
6477Voiremant de si haut si bas.
6478Fortune, quant tu me gabas,
6479Mout feïs mal ; mes toi que chaut ?
6480A neant est comant qu’il aut.
6481Ha ! sainte Croiz, Sainz Esperiz,
6482Con sui perduz, con sui periz !
6483Ha ! Gauvain, vos qui tant valez,
6484Con sui del tot an tot alez,
6485Qui de bontez n’avez paroil,
6486Certes, duremant me mervoil
6487Por coi vos ne me secorez !
6488Certes, trop i par demorez,
6489Si ne feites pas corteisie ;
6490Bien deüst avoir vostre aïe
6491Cil cui tant soliez amer.
6492Certes deça ne dela mer,
6493Ce puis je bien dire sanz faille,
6494N’eüst destor ne repostaille
6495Ou je ne vos eüsse quis
6496A tot le moins .vii. anz ou dis,
6497Se je an prison vos seüsse
6498Einz que trové ne vos eüsse.
6499Mes de coi me vois debatant ?
6500Il ne vos an est mie a tant
6501Qu’antrer an vuilliez an la poinne.
6502Li vilains dit bien voir qu’a poinne
6503Puet an mes .i. ami trover ;
6504De legier puet an esprover
6505Au besoing qui est boens amis.
6506Las ! Plus a d’un an qu’an m’a mis
6507Ci an ceste tor an prison.
6508Gauvain, jel tieng a mesprison,
6509Certes quant lessié m’i avez.
6510Mes espoir, quant vos nel savez,
6511Espoir que je vos blasme a tort.
6512Certes voirs est, bien m’an recort,
6513Et grant oltrage et grant mal fis
6514Qant jel cuidai, car je sui fis
6515Que por quanque cuevrent les nues
6516Ne fust que n’i fussent venues
6517Voz genz et vos por moi fors traire
6518De cest mal et de cest contraire
6519Se vos de voir le seüssiez ;
6520Et feire le redeüssiez
6521Par amor, et par conpaignie,
6522Qu’autremant nel redi […]mie.
6523Mes c’est neanz, ce ne puet estre.
6524Ha ! De Deu et de saint Cervestre
6525Soit maudiz, et Dex le destine,
6526Qui a tel honte me define !
6527C’est li pires qui soit an vie,
6528Meleaganz, qui par envie
6529M’a fet tot le pis que il pot. »
6530Atant se coise, atant se tot
6531Cil qui a dolor sa vie use.
6532Mes lors cele qui aval muse
6533Quanqu’il ot dit ot entandi,
6534N’a plus longuemant atandu,
6535C’or set qu’ele est bien assenee,
6536Si l’apele come senee :
6537« Lancelot ! », quanqu’el puet et plus,
6538« Amis, vos qui estes lessus,
6539Parlez a une vostre amie. »

Il convoite la mort, il se lamente à l'excès : sa souffrance est trop grande, et il veut mourir. Il méprisait sa vie et son corps, et disait par instants, faiblement, d'une voix basse et enrouée :

« Ah ! Fortune, comme ta roue a vilainement tourné pour moi ! Tu me l'as cruellement renversée : j'étais au sommet, me voici au creux ; j'avais le bien, j'ai le mal ; maintenant tu me pleures, hier tu me souriais. Hélas, misérable, pourquoi te fiais-tu à elle, quand elle t'a si vite abandonné ? En si peu de temps elle m'a précipité, vraiment, de si haut si bas ! Fortune, en te jouant de moi, tu as très mal agi ; mais que t'importe ? Tout t'est égal, quoi qu'il advienne. Ah ! sainte Croix, Saint-Esprit, comme je suis perdu ! Comme je suis anéanti ! Comme je suis tout entier réduit à rien !

Ah ! Gauvain, vous qui valez tant, vous dont les bontés n'ont pas d'égal, certes je me demande avec stupeur pourquoi vous ne me secourez pas ! Certes vous tardez trop, et ce n'est pas courtoisie. Il devrait bien avoir votre aide, celui que vous aviez coutume de tant aimer ! Certes, de ce côté-ci ou de l'autre de la mer, je puis bien le dire sans mentir, il n'y aurait eu recoin ni cachette où je ne vous eusse cherché, sept ans ou dix au moins, si je vous avais su en prison, avant de vous avoir trouvé. Mais à quoi bon me débattre ? Vous ne m'estimez pas assez pour vouloir entrer dans cette peine. Le vilain dit bien vrai : c'est à grand-peine qu'on trouve encore un ami ; c'est au besoin qu'on éprouve aisément qui est bon ami. Hélas ! Il y a plus d'un an qu'on m'a mis dans cette tour en prison ! Gauvain, je le tiens pour une offense, certes, que vous m'y ayez laissé. Mais peut-être, puisque vous ne le savez pas, peut-être vous blâmé-je à tort. Certes, c'est vrai, je le reconnais, et j'ai commis un grand outrage et un grand tort en le croyant : car je suis sûr que, pour tout ce que couvrent les nues, rien n'aurait empêché vos gens et vous de venir m'arracher à ce malheur et à cette détresse, si vous en aviez su la vérité. Et vous le devriez d'ailleurs, par amour et par compagnonnage : je ne le dis pas autrement. Mais c'est en vain, cela ne peut être !

Ah ! de Dieu et de saint Sylvestre soit maudit, et que Dieu le détruise, celui qui me fait finir dans une telle honte ! C'est le pire homme qui soit en vie, Méléagant, qui par envie m'a fait tout le pis qu'il a pu ! »

Alors il s'apaise, alors se tait celui qui use sa vie dans la douleur. Mais celle qui musait en bas avait entendu tout ce qu'il avait dit ; elle n'attend pas davantage : maintenant elle sait qu'elle est au bon endroit, et elle l'appelle en fille avisée :

« Lancelot ! », de toutes ses forces et plus encore, « ami, vous qui êtes là-haut, parlez à une vôtre amie ! »

Notes (2)
  • v. 6468 sqq. Fortune et sa roue. La complainte de la tour déploie le motif boécien de la roue de Fortune (sommet, chute, inconstance), passé au douzième siècle dans la topique lyrique. « J'étais au sommet, me voici au creux » : le mont et le val traduits littéralement. C'est le plus long monologue lyrique du roman, et son sommet rhétorique : apostrophes en chaîne (Fortune, la Croix, l'Esprit, Gauvain), autocorrection scrupuleuse (le blâme de Gauvain aussitôt retiré), proverbe final.
  • v. 6502-6505 le proverbe de l'ami. « C'est au besoin qu'on éprouve qui est bon ami » : proverbe attribué au vilain, comme au v. 6955. Les « proverbes au vilain » forment un genre réel (un recueil champenois leur est consacré à la fin du siècle) : le paysan est l'autorité paradoxale de la sagesse commune, que les personnages nobles citent sans déroger.

La délivrance vers 6540 à 6642

6540Mes cil dedanz ne l’oï mie,
6541Et cele plus et plus s’esforce,
6542Tant que cil qui n’a point de force
6543L’antroï, si s’an merveilla
6544Que puet estre qui l’apela.
6545La voiz entant, apeler s’ot,
6546Mes qui l’apele il ne le sot,
6547Fantosme cuide que ce soit.
6548Tot entor soi garde et porvoit
6549[52] Savoir se il verroit nelui,
6550Mes ne voit fors la tor et lui.
6551« Dex, fet il, qu’est ice que j’oi ?
6552J’oi parler et neant ne voi !
6553Par foi, ce est plus que mervoille,
6554Si ne dor je pas, ençois voille.
6555Espoir, s’il m’avenist an songe,
6556Cuidasse que ce fust mançonge,
6557Mes je voil et por ce me grieve. »
6558Lors a quelque poinne se lieve
6559Et va vers le pertuis petit,
6560Belemant, petit et petit ;
6561Et quant il i fu, si s’acoste
6562Sus et jus, de lonc et de coste.
6563Qant sa veüe a mise fors,
6564Si com il puet esgarde, lors
6565Vit celi qui huchié l’avoit ;
6566Ne la conut, mes il la voit,
6567Mes cele tantost conut lui,
6568Si li dit : « Lanceloz, je sui
6569Por vos querre de loing venue.
6570Or est si la chose avenue,
6571Deu merci, c’or vos ai trové.
6572Je sui cele qui vos rové
6573Qant au Pont de l’Espee alastes
6574.I. don, et vos le me donastes
6575Mout volantiers quant jel vos quis :
6576Ce fu del chevalier conquis
6577Le chief, que je vos fis tranchier,
6578Que je nes point n’avoie chier.
6579Por ce don et por ce servise
6580Me sui an ceste poinne mise,
6581Por ce vos metrai fors de ci.
6582— Pucele, la vostre merci,
6583Fet donques li anprisonez ;
6584Bien me sera guerredonez
6585Li servises que je vos fis
6586Se je fors de ceanz sui mis.
6587Se fors de ci me poez metre,
6588Por voir vos puis dire et prometre
6589Que je toz […]mes serai vostres,
6590Si m’aïst sainz Pos li apostres !
6591Et se je Deu voie an la face,
6592Ja mes n’iert jorz que je ne face
6593Quanque vos pleira comander.
6594Ne me savroiz ja demander
6595Chose nule, por que je l’aie,
6596Que vos ne l’aiez sanz delaie.
6597— Amis, ja de ce ne dotez
6598Que bien n’an soiez fors botez.
6599Hui seroiz desclos et delivres,
6600Je nel leiroie por mil livres
6601Que fors n’an soiez ainz le jor.
6602Lors vos metrai a grant sejor,
6603A grant repos et a grant aise.
6604Ja n’avrai chose qui vos plaise,
6605Se vos la volez, ne l’aiez.
6606Ja de rien ne vos esmaiez,
6607Mes ençois me covient porquerre,
6608Ou que soit ci an ceste terre,
6609Aucun engin, se je le truis,
6610C’om puisse croistre cest pertuis
6611Tant que vos issir an puissiez.
6612— Et Dex doint que vos le truissiez,
6613Fet se cil qui bien s’i acorde ;
6614Et j’ai ceanz a planté de corde
6615Que li sergent bailliee m’ont
6616Por traire le mangier amont,
6617Pain d’orge dur et eve troble
6618Qui le cuer et le cors me troble. »
6619Lors la fille Bademagu
6620.I. pic fort, quarré et agu,
6621Porquiert et tantost si le baille
6622Celui qui tant an hurte et maille
6623Et tant a feru et boté,
6624Neporquant s’il li a grevé,
6625Qu’issuz s’an est legieremant.
6626Or est a grant alegemant,
6627Or a grant joie, ce sachiez,
6628Qant il est de prison sachiez,
6629Et quant il d’iluec se remue
6630Ou tel piece a esté an mue.
6631Or est au large et a l’essor,
6632Et sachiez bien que por tot l’or
6633Qui est espanduz par le mont,
6634Qui tot le meïst an .i. mont
6635Et tot li donast et ofrist,
6636Arrieres estre ne volsist.
6637Ez vos desserré Lancelot,
6638Qui si ert vains qu’il chancelot
6639De vanité et de feblece.
6640Cele si soef, que nel blece,
6641Le met devant soi sor sa mure,
6642Puis si s’an vont grant aleüre.

Mais celui de dedans ne l'entendit pas. Et elle s'efforce de plus en plus, tant que lui, qui n'a plus de force, l'entendit à demi, et se demanda avec stupeur qui avait bien pu l'appeler. Il entend la voix, il s'entend appeler, mais qui l'appelle, il ne le sait pas : il croit que c'est un fantôme. Il regarde tout autour de lui, pour voir s'il verrait quelqu'un ; mais il ne voit que la tour et lui.

« Dieu, fait-il, qu'est-ce que j'entends là ? J'entends parler et je ne vois rien ! Par ma foi, c'est plus que merveille ! Et pourtant je ne dors pas, je veille. Sans doute, si cela m'arrivait en songe, croirais-je à un mensonge ; mais je veille, et c'est bien pour cela que cela me tourmente. »

Alors, à grand-peine, il se lève et va vers le petit pertuis, doucement, petit à petit ; et quand il y fut, il s'y adosse et regarde de tous côtés, en haut, en bas, au long, au large. Quand il eut passé son regard au-dehors, comme il put, il aperçut celle qui l'avait hélé. Il ne la reconnut pas, mais il la voit ; elle, en revanche, le reconnut aussitôt et lui dit :

« Lancelot, je suis venue de loin vous chercher. La chose est maintenant advenue, Dieu merci : je vous ai trouvé. Je suis celle qui vous demanda un don, quand vous alliez au Pont- de-l'épée, et vous me l'avez donné très volontiers quand je vous l'ai demandé : c'était la tête du chevalier vaincu, que je vous fis trancher, parce que je ne l'aimais pas le moins du monde. Pour ce don et pour ce service, je me suis jetée dans cette peine : c'est pour cela que je vous tirerai d'ici.

— Jeune fille, grand merci, fait alors le prisonnier. Il me sera bien récompensé, le service que je vous fis, si je suis tiré d'ici. Si vous pouvez me mettre dehors, je puis vous dire et vous promettre en vérité que je serai à vous pour toujours, que saint Paul l'apôtre m'assiste ! Et aussi vrai que je veuille voir Dieu face à face, il n'y aura jamais un jour où je ne fasse tout ce qu'il vous plaira de commander. Vous ne saurez me demander chose, pourvu que je l'aie, que vous ne l'ayez sans délai.

— Ami, n'ayez aucun doute : vous serez bel et bien mis dehors ; aujourd'hui même vous serez délié et délivré. Pour mille livres je ne renoncerais pas à vous avoir dehors avant le jour. Ensuite, je vous mettrai au repos, au calme, à l'aise : il n'y aura chose à moi qui vous plaise que vous ne l'ayez, si vous la voulez. Ne vous inquiétez de rien. Mais il me faut d'abord trouver, où que ce soit en ce pays, quelque outil, si j'en déniche un, pour agrandir ce pertuis assez pour que vous puissiez en sortir.

— Et que Dieu vous le fasse trouver ! fait-il, tout à fait de son avis. Et j'ai céans de la corde en quantité, que les serviteurs m'ont donnée pour hisser mon manger : du pain d'orge dur et de l'eau trouble, qui me troublent le cœur et le corps. »

Alors la fille de Bademagu déniche un pic solide, carré et pointu, et le lui remet aussitôt. Et lui frappe et martèle, cogne et pousse tant, non sans peine, qu'il est sorti sans encombre. Le voilà grandement soulagé, le voilà en grande joie, sachez-le, d'être arraché de prison, de quitter enfin ce lieu où il fut si longtemps en cage. Le voilà au large, à l'air libre ; et sachez bien que pour tout l'or répandu de par le monde, qu'on l'eût entassé en un seul monceau et qu'on le lui eût donné tout entier, il n'eût pas voulu être ramené en arrière.

Voici Lancelot délivré. Il était si faible qu'il chancelait d'épuisement et de faiblesse. Doucement, sans le blesser, elle l'installe devant elle sur sa mule, puis ils s'en vont à vive allure.

Notes (2)
  • v. 6547 fantosme. Le prisonnier prend la voix pour un « fantôme » : le mot couvre en ancien français toute illusion des sens, non le seul revenant. Nous gardons « fantôme », le contexte (« je veille, je ne dors pas ») rétablissant la nuance
  • v. 6630 an mue. La « mue » est la cage où le faucon fait sa mue : dire que Lancelot fut « si longtemps en mue » file la métaphore de fauconnerie du roman (voir v. 2744) et annonce l'envol (« plus léger qu'oiseau qui vole », v. 6677). Nous traduisons « en cage » et rendons l'oiseau trois lignes plus bas : la cohérence de l'image est sauve

La convalescence vers 6643 à 6706

6643Mes la pucele se desvoie
6644Tot de gré, por ce qu’an nes voie,
6645Et chevalchent celeemant,
6646Car s’ele alast apertemant,
6647Espoir assez tost lor neüst
6648Aucuns que ele coneüst,
6649Et ce ne volsist ele pas.
6650Por ce eschive les max pas
6651Et est venue a un repeire
6652Ou sovant sejorne et repeire,
6653Por ce que biax estoit et genz.
6654Et li repeires et les genz
6655Erent an son comant del tot,
6656Si estoit planteïs de tot
6657Li leus et sains et mout privez.
6658La est Lanceloz arivez,
6659Et si tost com il fu venuz,
6660Qant il fu de sa robe nuz,
6661En une haute et bele couche
6662La pucele soef le couche,
6663Puis le baigne, puis le conroie
6664Si tres bien que je n’an porroie
6665La mitié deviser ne dire.
6666Soef le menoie et atire
6667Si com ele feïst son pere ;
6668Tot le renovele et repere,
6669Tot le remue, tot le change.
6670Or n’est […]moins biax d’un ange,
6671N’est mes roigneus n’esgeünez,
6672Mes forz et biax, si s’est levez
6673Et la pucele quis li ot
6674Robe plus bele qu’ele pot,
6675Dom au lever le revesti,
6676Et cil lieemant la vesti
6677Plus legiers que oisiax qui vole.
6678La pucele beise et acole,
6679Puis li dist amiablemant :
6680« Amie, fet fet il, seulemant
6681A Deu et a vos rant merciz
6682De ce que sains sui et gariz.
6683Par vos sui de prison estors,
6684Por ce poez mon cuer, mon cors
6685Et mon servise et mon avoir,
6686Qant vos pleira, prandre et avoir.
6687Tant m’avez fet que vostres sui,
6688Mes grant piece a que je ne fui
6689A la cort Artus mon seignor,
6690Qui m’a portee grant enor,
6691Et g’i avroie assez a feire.
6692Or, douce amie deboneire,
6693Par amors si vos prieroie
6694Congié d’aler, et g’i iroie,
6695S’il vos pleisoit, mout volantiers.
6696— Lancelot, biax dolz amis chiers,
6697Fet la pucele, jel vuel bien,
6698Que vostre enor et vostre bien
6699Vuel je par tot et ci et la. »
6700.I. merveilleus cheval qu’ele a,
6701Le meillor c’onques veïst nus,
6702Li done cele, et cil saut sus,
6703Qu’as estriés congié n’an rova,
6704Ne sot mot quant sus se trova.
6705Lors a Deu qui onques ne mant
6706S’antrecomandent boenemant.

Mais la jeune fille quitte exprès les chemins, pour qu'on ne les voie pas ; ils chevauchent en cachette, car en allant à découvert, quelqu'un aurait tôt fait de leur nuire en les reconnaissant, et elle n'en voulait à aucun prix. Elle évite ainsi les mauvais passages, et arrive à une demeure où elle séjourne souvent, tant le lieu était beau et charmant. La demeure et les gens étaient entièrement à ses ordres, et l'endroit était pourvu de tout, salubre et fort discret. C'est là que Lancelot arriva ; et sitôt venu, dès qu'il fut dévêtu, la jeune fille l'étend doucement sur une couche haute et belle, puis le baigne, puis le soigne, si bien que je n'en pourrais dire ni décrire la moitié. Elle le manie et l'apprête avec douceur, comme elle eût fait pour son père : elle le renouvelle, elle le refait tout entier, elle le transforme, elle le change. Le voilà qui n'est pas moins beau qu'un ange, plus souple et plus alerte que rien de ce qu'on peut voir : il n'est plus pelé ni décharné, mais fort et beau. Et il s'est levé. La jeune fille lui avait cherché la plus belle robe qu'elle put, dont elle le revêtit à son lever ; lui la revêt avec allégresse, plus léger qu'oiseau qui vole. Il embrasse la jeune fille et lui

dit gentiment :

« Amie, c'est à Dieu et à vous seuls que je rends grâces d'être sain et guéri. Par vous je suis hors de prison : aussi mon cœur, mon corps, mon service et mes biens, prenez-les et gardez-les quand il vous plaira. Vous avez tant fait pour moi que je suis vôtre. Mais voici bien longtemps que je n'ai paru à la cour d'Arthur mon seigneur, qui m'a toujours porté grand honneur, et j'y aurais fort à faire. Douce amie généreuse, je vous prierais donc, par amour, de m'accorder congé : j'irais là-bas, s'il vous plaisait, très volontiers.

— Lancelot, beau doux ami cher, fait la jeune fille, je le veux bien, car votre honneur et votre bien, je les veux partout, ici et là. »

Un cheval merveilleux qu'elle a, le meilleur qu'on vit jamais, elle le lui donne ; et lui saute en selle sans seulement demander congé aux étriers : il fut dessus sans qu'on sût comment. Alors, à Dieu qui jamais ne ment, ils se recommandent l'un l'autre de bon cœur.

Notes (1)
  • v. 6663-6669 la convalescence. La demoiselle le soigne « comme elle eût fait pour son père » : la précision écarte expressément toute lecture galante de la scène ; le service rendu paie le don de la tête tranchée (v. 2809 sqq.), selon la stricte comptabilité du guerredon. La boucle du service et de la récompense est l'un des systèmes circulatoires du roman.

Le retour à la cour vers 6707 à 6879

6707Lanceloz s’est mis a la voie
6708Si liez que, se juré l’avoie,
6709Ne porroie por nule painne
6710Dire la joie qu’il demainne
6711De ce qu’ainsi est eschapez
6712De la ou il fu antrapez.
6713Mes or dit sovant et menu
6714Que mar l’a en prison tenu
6715Li traïtres, li forsligniez,
6716Qui est gabez et angigniez,
6717« Et maugré suen an sui je fors ! »
6718Donc jure le cuer et le cors
6719Celui qui tot le mont cria,
6720Qu’avoir ne richesce n’en a
6721Des Babiloine jusqu’a Gant,
6722Por qu’il leissast Meleagant
6723Eschaper, se il le tenoit
6724Et de lui au desus venoit,
6725Que trop li a fet leit et honte.
6726Mes li afeires a ce monte
6727Que par tans en iert a meïsmes,
6728Car cil Meleaganz meïsmes
6729Qu’il menace et tient ja si cort
6730Estoit ce jor venuz a cort
6731Sanz ce que nus ne le manda.
6732Qant il i fu, si demanda
6733Tant monseignor Gauvain qu’il l’ot.
6734Puis li requiert de Lancelot
6735Li mauvés traïtres provez
6736Se puis fu veüz ne trovez,
6737Ausi con s’il n’en seüst rien ;
6738Nel feisoit il, nel sot pas bien,
6739Mes il le cuidoit bien savoir.
6740Et Gauvains li a dit por voir
6741Qu’il nel vit ne il ne vint puis.
6742« Des qu’ainsi est que je vos truis,
6743Fet Meleaganz, donc venez
6744Et mon covenant me tenez,
6745Car plus ne vos en atandrai. »
6746Ce fet Gauvains : « Bien vos randrai,
6747Se Deu plest ou j’ai ma creance,
6748Jusqu’a po vostre covenance.
6749Bien me cuit a vos aquiter,
6750Mes se vient a plus poinz giter
6751Et g’en giet plus que ne façoiz,
6752Si m’aïst Dex et sainte Foiz,
6753Quanqu’avra el geu tot an tasche
6754Prendrai, ja n’en avrai relasche. »
6755Et lors Gauvains sanz plus atandre
6756Comande gitier et estandre
6757Iluec .i. tapiz devant soi.
6758Isnelemant font sanz esfroi
6759Tot son comant li escuier,
6760Mes sanz grondre et sanz enuier
6761De ce qu’il rueve s’antremetent.
6762Le tapiz prenent, si le metent
6763Cele part ou il comanda ;
6764Cil saut sus, einz n’i aresta,
6765Et de desore armer se rueve
6766Aus vaslez que devant soi trueve,
6767Qui an cors desfublé estoient.
6768.III. en i ot, qui li estoient
6769Ne sai ou cosin ou neveu,
6770Por voir bien anseignié et preu ;
6771Cil l’armerent bel et si bien
6772Qu’il n’a el monde nule rien
6773Dont nus hom reprendre les puisse
6774Por nule rien que il i truisse
6775En chose qu’il en aient fait.
6776Qant l’ont armé, li uns d’ax vait
6777Amener .i. destrier d’Espaigne
6778Tel qui plus tost cort par chanpaigne,
6779Par bois, par tertres et par vax,
6780Que ne fist li boens Bucifax.
6781El cheval tel con vos oez
6782Monta li chevaliers loez,
6783Gauvains, li plus bien anseigniez
6784Qui onques fust de main seigniez.
6785Et ja voloit son escu prandre,
6786Qant il vit devant lui descendre
6787Lancelot, don ne se gardoit.
6788A grant mervoille l’esgardoit
6789Por ce que si soudainnemant
6790Est venuz, et, se je n’an mant,
6791Mervoilles li sont avenues
6792Ausins granz con s’il fust des nues
6793Devant lui cheüz maintenant ;
6794Mes nel va lors riens decevant
6795Ne besoinz qu’il poïst avoir,
6796Qant il voit que c’est il por voir,
6797Qu’a terre ne soit descenduz,
6798Lors li vet ses braz estanduz,
6799Si l’acole et salue et beise.
6800Or a grant joie, or est a eise,
6801Qant son conpaignon a trové.
6802Et je vos dirai voir prové,
6803Si ne m’an mescreez vos pas,
6804Que Gauvains tot en es le pas
6805Ne volsist pas qu’an l’esleüst
6806A roi, por ce qu’il ne l’eüst.
6807Va s’an li rois, ja sevent tuit
6808Que Lanceloz, cui qu’il enuit,
6809Qui tel piece a esté gaitiez,
6810Est venuz toz sains et haitiez,
6811[53] S’an font grant joie tuit ansanble,
6812Et por lui festoier s’asanble
6813La corz qui lonc tans l’a bahé.
6814N’i a nul tant de grant ahé
6815Ou de petit, joie n’an face.
6816Joie depiece et si esface
6817La dolor qui ençois i ert,
6818Li diaus s’an fuit, si i apert
6819Joie, qui formant les rapele.
6820Et la reïne n’i est ele
6821A cele joie qu’an demainne ?
6822Oïl voir, tote premerainne.
6823Comant ? Dex, ou fust ele donques ?
6824Ele n’ot mes si grant joie onques
6825Com or a de sa bienvenue,
6826Et ele a lui ne fust venue ?
6827Si est voir, ele an est si pres
6828Qu’a po se tient, mout s’an va pres,
6829Que li cors le cuer ne sivoit.
6830Ou est donc li cuers ? Il beisoit
6831Et conjoïssoit Lancelot.
6832Et li cors, por coi se celot ?
6833N’estoit bien la joie anterine ?
6834A y donc corroz ne haïne ?
6835Nenil certes, ne tant ne quant,
6836Mes puet cel estre, li auquant,
6837Li rois, li autre, qui la sont,
6838Qui lor ialz espanduz i ont,
6839Aparceüssent tost l’afeire,
6840S’ainsi, veant toz, volsist feire
6841Tot si con li cuers le volsist.
6842Et se reisons ne li tolsist
6843Ce fol panser et cele rage,
6844Si veïssent tot son corage,
6845Lors si fust trop granz la folie.
6846Por ce reisons anferme et lie
6847Son fol cuer et son fol pansé,
6848Si l’a un petit racenssé
6849Et a mis la chose an respit
6850Jusque tant que voie et espit
6851.I. boen leu et un plus privé
6852Ou il soient mialz arivé
6853Que il or ne sont a ceste ore.
6854Li rois Lancelot mout enore
6855Et, quant assez l’ot conjoï,
6856Se li dist : « Amis, je n’oï
6857Certes de nul home noveles
6858Piece a qui si me fussent beles
6859Con de vos, mes mout m’esbaïs
6860An quel terre et an quel païs
6861Vos avez si grant piece esté.
6862Et tot iver et tot esté
6863Vos ai fet querre et sus et jus,
6864N’onques trover ne vos pot nus.
6865— Certes, fet Lanceloz, biax sire,
6866A briés paroles vos puis dire
6867Tot si com il m’est avenu.
6868Meleaganz si m’a tenu,
6869Li fel traïtres, an prison
6870Des cele ore que li prison
6871De sa terre furent delivre,
6872Si m’a fet a grant honte vivre
6873En une tor qui est sor mer ;
6874La me fist metre et anfermer,
6875La menasse ancor dure vie
6876Se ne fust une moie amie,
6877Une pucele cui ge fis
6878.I. petit servise jadis.
6879Cele por assez petit don

Lancelot s'est mis en route, si joyeux que, quand je l'aurais juré, je ne pourrais pour nulle peine dire la joie qu'il mène d'être ainsi échappé du piège où il fut pris. Mais il se répète, encore et encore, que bien mal l'a tenu en prison le traître, le dégénéré, « qui est joué maintenant, et berné : malgré lui, me voilà dehors ! » Puis il jure, par le cœur et le corps de Celui qui créa le monde, qu'il n'est trésor ni richesse, de Babylone jusqu'à Gand, qui lui ferait laisser échapper Méléagant, s'il le tenait et venait à bout de lui : il lui a fait trop de tort et trop de honte !

Or les événements s'arrangent pour qu'il en soit bientôt à même, car ce Méléagant lui-même, qu'il menace et serre déjà de si près, était venu ce jour-là à la cour, sans que nul l'eût mandé. À peine arrivé, il fit tant qu'il obtint monseigneur Gauvain, puis il lui demande des nouvelles de Lancelot, le traître fieffé, s'il a été revu ou retrouvé — comme s'il n'en savait rien ! Et de fait, il ne savait pas tout, mais il croyait bien le savoir. Et Gauvain lui a dit, en vérité, qu'on ne l'a pas revu, qu'il n'est pas revenu.

« Puisque c'est donc vous que je trouve, fait Méléagant, venez donc, et tenez-moi ma convention, car je ne vous attendrai pas davantage.

— Je vous paierai bien, fait Gauvain, s'il plaît à Dieu en qui je crois, votre créance, et sous peu. Je compte bien m'acquitter envers vous. Et si l'on en vient à jeter les points, et que j'en jette plus que vous, Dieu m'assiste et sainte Foi, je raflerai tout l'enjeu, sans en rien laisser ! »

Et alors Gauvain, sans plus attendre, commande qu'on jette et qu'on étende, là, un tapis devant lui. Les écuyers exécutent son ordre sur-le-champ, sans trouble, sans grogner ni rechigner ; ils prennent le tapis et le posent à l'endroit qu'il a commandé. Lui saute dessus sans plus attendre, et se fait armer par les jeunes gens qu'il trouve devant lui, encore en tunique légère. Il y en avait trois, ses cousins ou ses neveux, je ne sais, mais en vérité bien appris et accomplis. Ils l'arment si bellement et si bien qu'il n'est rien au monde qu'on puisse leur reprocher, rien à redire à quoi que ce soit de ce qu'ils ont fait. Quand ils l'ont armé, l'un d'eux va chercher un destrier d'Espagne, qui court plus vite par la plaine, les bois, les tertres et les vallées que ne fit le bon Bucéphale. Sur un cheval tel que vous l'entendez monta le chevalier de grand renom, Gauvain, le mieux appris qui fût jamais signé de la main de Dieu.

Et déjà il allait saisir son écu, quand il vit mettre pied à terre, devant lui, Lancelot, qu'il n'attendait pas. Il le regardait comme un prodige, tant il était venu soudainement ; et si je ne mens, il lui advint une merveille aussi grande que si l'autre, à l'instant, était tombé des nues devant lui. Mais dès qu'il voit que c'est bien lui, en vérité, nul besoin qui le presse ne peut le retenir de descendre à terre : il va vers lui les bras tendus, l'étreint, le salue et l'embrasse. Le voilà en grande joie, le voilà à l'aise, d'avoir retrouvé son compagnon. Et je vous dirai une vérité prouvée, ne m'en croyez pas mal : Gauvain, sur-le-champ, eût refusé qu'on l'élût roi, si c'était au prix de ne pas l'avoir retrouvé.

Déjà le roi sait, déjà tous savent que Lancelot, quoi qu'il en coûte à certains, si longtemps guetté, est revenu sain et sauf. Ils en font grande joie tous ensemble, et pour le fêter s'assemble la cour, qui l'a si longtemps attendu. Il n'y a personne, d'âge grand ou petit, qui n'en mène joie. La joie brise et efface la douleur qui régnait avant ; le deuil s'enfuit, et paraît la joie, qui les rappelle à elle avec force.

Et la reine, n'est-elle pas de cette joie qu'on mène ? Si, en vérité, et la toute première. Comment ? Dieu ! où aurait-elle donc été ? Jamais elle n'eut si grande joie que de son retour : ne serait-elle pas allée à lui ? Elle en est si près, ma foi, que peu s'en faut, il s'en faut de bien peu, que le corps ne suive le cœur. Où est donc le cœur ? Il embrassait et fêtait Lancelot. Et le corps, pourquoi se cachait-il ? La joie n'était-elle pas entière ? Y avait-il donc colère ou haine ? Non certes, pas le moins du monde ; mais peut-être les autres, le roi, tous ceux qui sont là, et qui ouvrent grands leurs yeux, auraient-ils tôt percé l'affaire si, sous les yeux de tous, elle avait voulu faire tout ce que le cœur voulait. Et si Raison ne lui avait ôté cette folle pensée et cet emportement, ils auraient vu tout son cœur : la folie eût été trop grande ! C'est pourquoi Raison enferme et lie ce cœur fou et cette pensée folle ; elle l'a un peu ramenée au sens, et a remis la chose à plus tard, jusqu'à ce qu'elle voie et guette un bon lieu, plus discret, où ils auront meilleur port qu'ils n'auraient à cette heure.

Le roi honore fort Lancelot, et après lui avoir bien fait fête, il lui dit :

« Ami, voilà bien longtemps que je n'ai reçu de nouvelles de personne qui m'aient été aussi douces que les vôtres ; mais je me demande avec stupeur en quelle terre, en quel pays vous êtes resté si longtemps. Tout l'hiver et tout l'été, je vous ai fait chercher partout, en haut, en bas, sans que nul pût jamais vous trouver. »

— Certes, beau sire, fait Lancelot, je puis vous dire en peu de mots tout ce qui m'est advenu. Méléagant m'a tenu en prison, le félon traître, dès l'heure où les prisonniers de sa terre furent délivrés, et m'a fait vivre dans la honte, en une tour qui est sur la mer. Là il me fit mettre et murer, et j'y mènerais encore une vie très dure, sans une mienne amie, une jeune fille à qui je fis jadis un petit service. Celle-là, pour un don bien modeste... »

Notes (4)
  • v. 6721 des Babiloine jusqu'a Gant. « De Babylone jusqu'à Gand » : formule d'immensité qui joint l'Orient légendaire et la grande ville drapière de Flandre, horizon économique réel du public champenois. La rime originale (Gant/Meleagant*) explique le choix du toponyme.
  • v. 6750-6754 les dés de Gauvain. « Si l'on en vient à jeter les points, j'en jetterai plus que vous et je raflerai tout l'enjeu » : la bataille promise est dite dans le lexique du jeu de dés. La métaphore ludique de la violence encadre le roman (cf. v. 2703) et prépare le « paiement » final.
  • v. 6780 li boens Bucifax. Bucéphale, le cheval d'Alexandre, connu par le Roman d'Alexandre* : nouvel emprunt à la matière antique (voir v. 3803 et 5796).
  • v. 6842-6853 Raison au service du secret. La reine brûle d'embrasser Lancelot devant tous ; « Raison enferme et lie ce cœur fou » et remet la joie « à plus tard ». Renversement exact du débat de la charrette (v. 365 sqq.) : Raison, jadis disqualifiée, revient comme servante de l'amour, chargée d'en protéger le secret. La boucle est l'un des plus beaux effets de composition du roman ; elle prouve que la fine amor n'est pas folie mais discipline.

La fin du récit et la dette réclamée vers 6880 à 6913

6880M’a rendu large guerredon,
6881Grant enor m’a feite et grant bien.
6882Mes celui cui je n’aim de rien,
6883Qui cele honte et cest mesfet
6884M’a porchacié, porquis et fet,
6885Voldrai randre son paiemant
6886Or androit sanz delaiemant.
6887Il l’est venuz querre et il l’ait :
6888N’estuet pas que il se delait
6889Por l’atandre, car trop est prez
6890Et je meïsmes resui prez,
6891Mes ja Dex ne doint qu’il […]lot ! »
6892Lors dit Gauvains a Lancelot :
6893« Amis, fet il, iceste paie
6894Se je vostre deteur la paie,
6895C’iert assez petite bontez,
6896Et ausi sui je ja montez
6897Et toz prez, si con vos veez.
6898Biax dolz amis, ne me veez
6899Cest don, que je requier et vuel. »
6900Cil dit qu’il se leiroit ainz l’uel,
6901Voire an.ii., de la teste traire
6902Einz qu’a ce le poïst atraire.
6903Bien jure que ja n’avandra ;
6904Il li doit et il li randra,
6905Car de sa main li afia.
6906Gauvains voit bien, mestier n’i a
6907Riens nule que dire li sache,
6908Si desvest son hauberc et sache
6909De son dos et toz se desarme.
6910Lanceloz de ces armes s’arme
6911Tot sanz delai et sanz demore ;
6912Il ne cuide ja veoir l’ore
6913Qu’aquitez se soit et paiez.

« ... m'a rendu une large récompense : elle m'a fait grand honneur et grand bien. Mais à celui que je n'aime en rien, qui m'a procuré, ourdi et infligé cette honte et ce méfait, je veux rendre son paiement sur-le-champ, sans délai. Il est venu le chercher, il l'aura : il n'a pas besoin de se morfondre à l'attendre, il est tout prêt. Et moi-même je suis prêt aussi ; mais que Dieu ne lui donne jamais de s'en vanter ! »

Alors Gauvain dit à Lancelot : « Ami, si je paie votre créancier, moi, cette dette, ce ne sera qu'une bien petite bonté. Et de plus, je suis déjà monté et tout prêt, comme vous voyez. Beau doux ami, ne me refusez pas ce don que je demande et que je veux. »

L'autre dit qu'il se laisserait plutôt arracher un œil de la tête, voire les deux, avant d'être amené à cela. Il jure bien que jamais cela n'adviendra ; il lui doit sa dette, et il la lui rendra : il lui en donna sa foi, de sa main. Gauvain voit bien que rien de ce qu'il saurait dire n'y servira : il délace son haubert, le tire de son dos et se désarme entièrement. Lancelot s'arme de ces armes, sans délai et sans retard : il lui tarde de voir l'heure où il se sera acquitté et payé. Il n'aura plus de joie qu'il n'ait réglé son compte à Méléagant.

Notes (1)
  • v. 6885-6913 le paiement. « Rendre son paiement », « payer votre créancier », « acquitté et payé » : la vengeance est intégralement formulée dans le lexique de la dette. Le duel final est une liquidation de comptes, et le refus de la substitution de Gauvain (« il se laisserait plutôt arracher les deux yeux ») tient à la nature personnelle de la créance.

La stupeur de Méléagant vers 6914 à 6968

6914N’avra mes bien, s’iert apaiez
6915Meliaganz, qui se mervoille
6916Oltre reison de la mervoille
6917Qu’il a ses ialz esgarde et voit,
6918A bien petit qu’il ne desvoit
6919Et par po n’a le san changié.
6920« Certes, fet il, fos fui quant gié
6921N’alai, ençois que ça venisse,
6922Veoir s’ancore le tenisse
6923An ma prison et an ma tor
6924Celui qui or m’a fet un tor.
6925Ha ! Dex, je por coi i alasse ?
6926Comant, par quel reison cuidasse
6927Que il s’an poïst estre issuz ?
6928N’est li murs assez fort tissuz
6929Et la torz assez forz et haute ?
6930N’il n’i avoit pertuis ne faute
6931Par ou il issir an peüst
6932S’aïde par defors n’eüst.
6933Espoir qu’il i fu ancusez.
6934Or soit que li murs soit usez
6935Et toz cheoiz et toz fonduz,
6936Ne fust il avoec confonduz
6937Et morz et desmanbrez et roz ?
6938Oïl, si m’aïst Dex, trestoz,
6939S’il fust cheüz, morz fust sanz faille ;
6940Mes je cuit, quanque li murs faille,
6941Faudra, ce cuit, la mers trestote
6942Si qu’il n’en i remandra gote
6943Ne li monz ne durera plus
6944S’a force n’est abatuz jus.
6945Autremant va, n’est pas issi,
6946Aïde ot quant il en issi,
6947Ne s’an est autremant volez ;
6948Bien sui par consant afolez.
6949Comant qu’il fust, il an est fors,
6950Mes se m’an gardasse bien lors,
6951Ja ne fust ne ja n’avenist
6952Ne ja mes a cort ne venist.
6953Mes tart an sui au repantir :
6954Cil qui n’a talant de mantir,
6955Li vilains, dit bien chose estable,
6956Que trop a tart ferme an l’estable
6957Qant li chevax an est menez.
6958Bien sai c’or serai demenez
6959A grant honte et a grant laidure,
6960Se assez ne suefre et andure.
6961Quel sosfrir et quel andurer ?
6962Mes tant con je porrai durer
6963Li donrai je assez antante,
6964Se Deu plest, a cui j’ai m’atante. »
6965Ensi se va reconfortant
6966Ne ne demande mes fors tant
6967Qu’il an chanp soient mis ansanble.
6968Et c’iert par tans, si con moi sanble,

Et Méléagant s'émerveille au-delà de toute raison de la merveille qu'il regarde et voit de ses yeux ; peu s'en faut qu'il ne perde l'esprit et que la tête ne lui tourne.

« Certes, fait-il, je fus bien fou de n'être pas allé, avant de venir ici, voir si je tenais encore dans ma prison et dans ma tour celui qui vient de me jouer ce tour. Mais, Dieu ! pourquoi y serais-je allé ? Comment, pour quelle raison, aurais-je pu croire qu'il eût pu en sortir ? Le mur n'est-il pas assez bien maçonné, la tour assez forte et assez haute ? Il n'y avait ni brèche ni défaut par où il pût sortir, sans une aide venue du dehors. Peut-être le secret a-t-il été trahi ? Admettons que le mur se soit usé, qu'il se soit effondré et abattu : n'aurait-il pas été enseveli avec lui, mort, démembré et broyé ? Oui, par Dieu, tout entier : si le mur était tombé, il était mort à coup sûr. Mais avant que ce mur cède, je pense que la mer entière tarira, qu'il n'en restera pas une goutte, et le monde ne durera pas davantage — à moins qu'on ne l'abatte de force. Il en va autrement, ce n'est pas cela : il a eu de l'aide pour en sortir, il ne s'est pas envolé autrement ; c'est un complot qui m'a perdu. Quoi qu'il en soit, il est dehors. Mais si je m'étais mieux gardé alors, rien de tout cela ne serait ni n'arriverait, et jamais il ne serait revenu à la cour ! Il est trop tard pour me repentir. Le vilain, qui n'a pas coutume de mentir, dit avec raison cette parole de bon sens : il est trop tard pour fermer l'écurie quand le cheval en a été emmené. Je sais bien que je vais être traité maintenant à grande honte et à grande avanie, si je n'endure et ne tiens bon. Mais quoi endurer, quoi tenir ? Tant que je pourrai durer, je lui en donnerai pour sa peine, s'il plaît à Dieu, en qui je mets mon espérance ! »

Ainsi va-t-il se donnant du cœur, et il ne demande plus rien, sinon qu'on les mette ensemble sur le champ. Et ce sera bientôt fait, me semble-t-il, car Lancelot va le chercher, lui qui compte le vaincre au plus vite.

Notes (1)
  • v. 6954-6957 l'écurie fermée trop tard. « Il est trop tard pour fermer l'écurie quand le cheval en a été emmené » : proverbe du vilain (voir v. 6502), toujours vivant en français. Que le dernier mot de sagesse de Méléagant soit un proverbe rustique achève de le dégrader : le style est ici le jugement.

Le sycomore et la source vers 6969 à 7001

6969Car Lanceloz le va requerre
6970Qui mout tost le cuide conquerre.
6971Mes, ainz que li uns l’autre assaille,
6972Lor dit li rois que chascuns aille
6973Aval soz la tor an la lande,
6974N’a si bele jusqu’an Irlande.
6975Et il si font, la sont alé,
6976Mout furent tost jus avalé.
6977Li rois i va et tuit et totes,
6978A granz tropiax et a granz rotes.
6979La s’an vont tuit, nus n’i remaint,
6980Et as fenestres revont maint
6981Chevalier, dames et puceles,
6982Por Lancelot, gentes et beles.
6983En la lande un sagremor ot,
6984Si bel que plus estre ne pot ;
6985Mout tenoit place, mout est lez,
6986S’est tot antor selonc orlez
6987De menue erbe fresche et bele,
6988Qui an toz tans estoit novele.
6989Soz le sagremor gent et bel,
6990Qui fu plantez del tans Abel,
6991Sort une clere fontenele
6992Qui de corre est assez isnele.
6993Li graviers est et biax et genz
6994Et clers con se ce fust argenz,
6995Et li tuiax, si con ge cuit,
6996De fin or esmeré et cuit ;
6997Et cort parmi la lande aval,
6998Antre .ii. bois, parmi un val.
6999Iluec plest le roi qu’il se siee,
7000Qu’il n’i voit rien qui li dessiee.
7001Les genz fet treire bien ansus,

Mais avant que l'un assaille l'autre, le roi leur dit d'aller tous deux en bas, sous la tour, dans la lande : il n'en est pas de si belle d'ici jusqu'en Irlande. Ils le font, ils y sont allés, ils eurent tôt fait de descendre. Le roi y va, et tous et toutes, par grandes troupes et par grands cortèges : tous s'y rendent, nul ne reste. Et aux fenêtres se pressent, pour Lancelot, la reine, les dames et les demoiselles, nobles et belles.

Dans la lande il y avait un sycomore, si beau que plus beau ne se pouvait ; il s'étendait largement, très ample, et tout autour il était ourlé d'herbe menue, fraîche et belle, verte en toute saison. Sous ce sycomore noble et beau, planté du temps d'Abel, sourd une claire fontaine, dont l'eau court à vive allure. Le gravier en est beau et charmant, et clair comme s'il était d'argent, et le conduit, à ce que je crois, d'or fin, épuré et affiné ; et elle court à travers la lande, en aval, entre deux bois, par un vallon. Là il plaît au roi de s'asseoir, car il n'y voit rien qui lui déplaise. Il fait ranger les gens à bonne distance.

Notes (1)
  • v. 6989-6998 le sycomore et la source. Sagremor : le sycomore (l'homonymie avec le chevalier Sagremor de la tradition arthurienne est un hasard plaisant). « Planté du temps d'Abel » : l'hyperbole d'ancienneté remonte au premier juste de la Genèse ; l'arbre immémorial, l'herbe toujours neuve, le gravier d'argent et le conduit d'or composent un locus amoenus paradisiaque qui transforme le duel en jugement cosmique. Le roi choisit ce lieu « où rien ne lui déplaît » : la nature entière siège au tribunal.

Le duel final vers 7002 à 7089

7002Et Lanceloz mout tost cort sus
7003Meliagant de grant aïr,
7004Con celui cui mout puet haïr.
7005Mes avant, einz que il le fiere,
7006Li dist a haute voiz et fiere :
7007« Traiez vos la, je vos desfi !
7008Et sachiez bien trestot de fi
7009Que ne vos espargnerai point. »
7010Lors broche son cheval et point
7011Et arriers un petit se trait
7012Tant de place con uns ars trait,
7013Puis lessent l’uns vers l’autre corre
7014Quanque cheval lor porent corre,
7015Si s’antrefierent maintenant
7016Es escuz, qui bien sont taingnant,
7017Qu’il les ont troez et perciez,
7018Mes l’uns ne l’autres n’est bleciez
7019N’an char conseüz a cele ore.
7020Lors passent oltre sanz demore,
7021Puis se revont granz cos doner,
7022Quanque chevax puet randoner,
7023Es escuz qui boen sont et fort,
7024Et il resont de grant esfort
7025Et chevalier preu et vassal,
7026Et fort et isnel li cheval.
7027Et a ce qu’il fierent granz cos
7028Sor les escuz qu’il ont as cos,
7029Les lances sont oltre passees
7030Qui fraites ne sont ne quassees,
7031Et sont a force parvenues
7032Desi qu’a lor charz totes nues.
7033Par grant vertu l’uns l’autre anpaint
7034Qu’a terre se sont jus anpaint,
7035Ne peitrax ne cengle n’estriers
7036N’i pot eidier que par derriers
7037Chascuns d’ax la sele ne vuide
7038Et chieent a la terre vuide.
7039Esfreé an sont li cheval
7040Qui s’an vont amont et aval ;
7041Li uns regibe, l’autre et mort,
7042Que l’uns volsist l’autre avoir mort.
7043Et li chevalier qui cheïrent
7044Plus tost qu’il porent sus saillirent
7045Et ont tost les espees traites,
7046Qui de letres erent portraites.
7047Les escuz devant lor vis metent
7048Et des ore mes s’antremetent
7049Comant se puissent domagier
7050As espees tranchanz d’acier.
7051Lanceloz nel redote mie,
7052Car il savoit plus d’escremie
7053La mitié que cil n’an savoit,
7054Car an s’anfance apris l’avoit.
7055Andui s’antrefierent granz cos
7056Sor les escuz qu’il ont as cos
7057Et sor les hiaumes d’or barrez,
7058Que fraiz les ont et anbarrez.
7059Mes Lanceloz le haste fort,
7060Si li done .i. grant cop et fort
7061Devant l’escu a descovert
7062El braz destre de fer covert,
7063Si li a colpé et tranchié.
7064Et quant il se sant domagié
7065De sa destre qu’il a perdue,
7066Dist que chier li sera vandue
7067S’il an puet leu ne aise avoir,
7068Ne remanra por nul avoir,
7069Car tant a duel et ire et rage
7070Qu’a bien petit que il n’anrage
7071Et mout po prise son afeire
7072S’un malvés geu ne li puet feire.
7073Vers lui cort, que prendre le cuide,
7074Mes Lanceloz bien se porcuide,
7075[54] 7075 Car a s’espee qui bien taille
7076Li a fet tele osche an s’antraille
7077Dom il ne respassera mais,
7078Einz iert passez avrix et mais,
7079Que le nasal li hurte as danz
7080Que trois l’en a brisiez dedanz.
7081Et Meliaganz a tele ire
7082Qu’il ne puet parler ne mot dire,
7083Ne merci demander ne daingne,
7084Car ses fos cuers li desansaingne,
7085Qui trop l’enprisone et anlace.
7086Lanceloz vient, si li deslace
7087Le hiaume et la teste li tranche.
7088Ja mes cist ne li fera ganche,
7089Morz est cheüz, fet est de lui.

Et Lancelot court sus à Méléagant de toute sa fougue, en homme qui le hait de toutes ses forces. Mais avant de le frapper, il lui crie d'une voix haute et farouche :

« Avancez, je vous défie ! Et sachez-le en toute certitude : je ne vous épargnerai point ! »

Alors il éperonne son cheval et se retire un peu en arrière, de la portée d'un arc. Puis ils lancent leurs chevaux l'un contre l'autre de toute leur vitesse, et se frappent aussitôt sur leurs écus, pourtant bien résistants : ils les ont troués et percés, mais ni l'un ni l'autre n'est blessé, la chair n'est pas atteinte, pour cette fois. Ils passent outre sans s'arrêter, puis reviennent se donner de grands coups, de tout l'élan de leurs chevaux, sur les écus, qui sont bons et solides ; et ils sont, eux, de grande vigueur, chevaliers preux et braves, sur des chevaux forts et rapides. Et de la violence des coups portés sur les écus pendus à leur cou, les lances ont passé au travers, sans se rompre ni se briser, et sont parvenues de force jusqu'à leur chair nue. D'une puissante poussée, chacun jette l'autre à terre : ni poitrail, ni sangle, ni étriers n'y purent rien, chacun vide la selle par-dessus l'arrière et tombe sur le sol nu. Les chevaux effrayés courent en tous sens, l'un rue, l'autre mord : ils voulaient s'entretuer, eux aussi !

Et les chevaliers tombés rebondirent sur leurs pieds au plus vite, et ont vite tiré les épées, où des lettres étaient gravées. Les écus devant le visage, ils cherchent désormais comment se blesser de leurs tranchantes épées d'acier. Lancelot ne le redoute pas : il savait d'escrime moitié plus que l'autre, car il l'avait apprise dès son enfance. Tous deux se donnent de grands coups sur les écus pendus à leur cou et sur les heaumes barrés d'or, qu'ils ont brisés et cabossés. Mais Lancelot le presse fort, et lui donne un coup grand et fort, devant l'écu, à découvert, sur le bras droit couvert de fer : il le lui a coupé et tranché. Et l'autre, quand il se sent endommagé de sa main droite qu'il a perdue, dit qu'elle lui sera chèrement vendue. S'il en peut trouver le lieu et l'occasion, rien au monde ne l'en retiendra : il a tant de douleur, de colère et de rage que peu s'en faut qu'il ne perde le sens, et il s'estimerait bien misérable de ne pouvoir jouer un mauvais tour à l'autre. Il court sur lui, pensant le saisir ; mais Lancelot a tout prévu : de son épée qui taille bien, il lui a fait aux entrailles une entaille dont il ne se remettra pas, avril et mai seront passés avant ; puis il lui heurte le nasal contre les dents, et lui en brise trois dans la bouche. Et Méléagant a une telle rage qu'il ne peut parler ni dire un mot ; demander merci, il ne le daigne pas, car son cœur fou le lui déconseille, qui le tient trop enfermé et ligoté. Lancelot s'approche, lui délace le heaume, et lui tranche la tête. Celui-ci ne le trompera plus jamais : il est tombé mort, c'en est fait de lui.

Mais je vous le dis maintenant : nul de ceux qui étaient là et qui virent la chose n'en éprouva la moindre pitié.

Notes (2)
  • v. 7046 les épées « où des lettres étaient gravées ». Inscriptions sur les lames (invocations, devises), pratique réelle de l'armurerie médiévale : dernier détail de realia avant l'exécution.
  • v. 7063 sqq. la mutilation et la fin. Main droite tranchée, entaille aux entrailles, trois dents brisées : la précision anatomique croissante déshumanise méthodiquement le félon, jusqu'au refus de la merci, que son « cœur fou » lui interdit de demander, et qui rend l'exécution juridiquement propre (voir v. 2912 et 4984). La décapitation en une phrase paratactique et le constat « nul n'en éprouva la moindre pitié » ferment le procès : la pitié même, vertu du héros au v. 2838, est ici collectivement suspendue.

La joie et l'épilogue de Godefroi de Leigni vers 7090 à 7112

7090Mes or vos di n’i a celui
7091Qu’ilueques fust, qui ce veïst,
7092Cui nule pitiez an preïst.
7093Li rois et tuit cil qui i sont
7094Grant joie an demainnent et font.
7095Lancelot desarment adonques
7096Cil qui plus lié an furent onques,
7097Si l’en ont mené a grant joie.
7098Seignor, se j’avant an disoie,
7099Ce seroit oltre la matire,
7100Por ce au definer m’atire :
7101Ci faut li romanz an travers.
7102Godefroiz de Leigni, li clers,
7103A parfinee la Charrete,
7104Mes nus hom blasme ne l’an mete
7105Se sor Crestien a ovré,
7106Car ç’a il fet par le boen gré
7107Crestien qui le comança.
7108Tant en a fet des lors an ça
7109Ou Lanceloz fu anmurez,
7110Tant con li contes est durez.
7111Tant en a fet, n’i vialt plus metre
7112Ne moins, por le conte malmetre.

Le roi et tous ceux qui sont là en mènent et en font grande joie. On désarme alors Lancelot, ceux-là mêmes qui en furent les plus heureux qui furent jamais, et on l'a emmené en grande liesse.

Seigneurs, si j'en disais davantage, je sortirais de ma matière ; c'est pourquoi je m'apprête à finir : ici le roman s'achève tout à fait. Godefroi de Leigni, le clerc, a mené à son terme la Charrette ; mais que nul ne lui en fasse blâme s'il a travaillé après Chrétien, car il l'a fait avec le plein accord de Chrétien, qui commença le roman. Il a fait sa part depuis le moment où Lancelot fut emmuré, tant qu'a duré le conte. Il en a fait juste autant : il n'y veut mettre ni plus ni moins, pour ne pas gâter le conte.

Ici s'achève le roman de Lancelot de la charrette.

Notes (1)
  • v. 7098-7112 l'épilogue de Godefroi de Leigni. Le « clerc » Godefroi, inconnu par ailleurs, déclare avoir achevé le roman « avec le plein accord de Chrétien », depuis l'emmurement de Lancelot (v. 6132 environ), « ni plus ni moins, pour ne pas gâter le conte ». L'authenticité de la déclaration n'est pas sérieusement contestée ; son interprétation, si : délégation d'atelier banale, ou désaveu d'un sujet que Chrétien, au même moment, quittait pour Yvain ? Le parallèle des deux romans, vraisemblablement menés de front, nourrit le débat depuis Gaston Paris. La formule finale, Ci faut li romans de Lancelot de la Charrete — « Ici s'achève le roman de Lancelot de la charrette » —, se lit hors numérotation, après le v. 7112 : elle n'appartient pas au poème mais au manuscrit, et signale la fin du travail du copiste. Elle n'en scelle pas moins le paradoxe du titre : l'instrument d'infamie est devenu le nom de l'œuvre.
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Ce que fixe le programme national

1. Ce que le texte officiel dit

Chrétien de Troyes, Le Chevalier de la charrette (édition bilingue) / parcours : le roman et l’invention de l’amour.

Programme national d’œuvres pour l’enseignement de français pour l’année scolaire 2026-2027, Bulletin officiel n° 30 du 24 juillet 2025, note de service du 4 juillet 2025, NOR : MENE2518792N. Lire le texte officiel complet. Vérifié le 2026-08-15.

2. Ce qu’il ne dit pas

Le texte inscrit l’œuvre et son parcours au programme ; il ne fournit ni résumé, ni interprétation, ni plan de cours.

3. Ce que cette page ajoute, et pourquoi

La page organise donc l’étude de l’œuvre. Ses explications, exemples et rapprochements relèvent du travail pédagogique, pas du Bulletin officiel.