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Le Bac par Patrick · Philosophie

Philosophie — Terminale · une des notions

Le temps

Le temps semble la trame même de notre existence : tout passe, rien ne revient. On le mesure à l’horloge, mais on le vit tout autrement — interminable dans l’ennui, fugace dans le plaisir. Dès lors, peut-on échapper au temps, et comment vivre face à la fuite des jours et à la mort ?

Problématique générale

Définitions à connaître

Temps objectifTemps mesurable par l’horloge et le calendrier.
Temps subjectifTemps vécu intérieurement selon les émotions et l’expérience.
DuréeTemps vécu comme flux continu et qualitatif (Bergson).
InstantUnité de temps discontinue, à l’intensité propre (Bachelard).
KairosMoment opportun qu’il faut savoir saisir.
DivertissementActivités détournant l’homme de la pensée de sa condition et de sa mort (Pascal).

Les grandes positions

PositionAuteur principal
Le temps est lié au mouvementAristote
Le temps existe dans la conscienceAugustin
L’homme fuit le présentPascal
La mort donne son sens au tempsHeidegger
Le bonheur dépend de l’usage du tempsSénèque
Le temps vécu diffère du temps mesuréBergson

Les auteurs essentiels

AristoteLe temps est lié au mouvement.
mouvementchangementmesure
  • Le temps mesure les transformations.
  • Il dépend de l’avant et de l’après.
  • Le monde physique structure le temps.
Le temps est le nombre du mouvement selon l’avant et l’après.Physique, IV, 11.

Limite. Néglige la dimension subjective du temps vécu.

Saint AugustinLe temps existe dans la conscience.
mémoireattenteprésent
  • Le passé existe comme souvenir.
  • Le futur existe comme attente.
  • Le présent est difficile à saisir.
Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais ; si on me le demande, je ne le sais plus.Les Confessions, XI, 14.

Limite. Analyse très introspective.

PascalL’homme fuit le présent.
divertissementfuiteangoisse
  • Les hommes vivent dans le passé ou le futur.
  • Le divertissement masque l’angoisse.
  • Le présent est rarement habité pleinement.
Nous ne nous tenons jamais au temps présent.Pensées, L. 47.

Limite. Toute activité n’est pas forcément une fuite.

HeideggerL’existence humaine est structurée par la mort.
être-vers-la-mortauthenticitéfinitude
  • La mort donne son sens au temps.
  • Fuir cette réalité produit une existence inauthentique.
  • Le temps humain est profondément existentiel.
Dès qu’un homme vient à la vie, il est aussitôt assez vieux pour mourir.Être et Temps (1927), §48.

Limite. Vision très angoissante de l’existence.

SénèqueLe problème vient du mauvais usage du temps.
sagessetemps précieuxmaîtrise de soi
  • Les hommes gaspillent leur temps.
  • Une vie courte peut être pleinement vécue.
  • L’agitation ne signifie pas vivre réellement.
Ce n’est pas que nous ayons peu de temps, mais nous en perdons beaucoup.De la brièveté de la vie, I, 3.

Limite. Tous ne contrôlent pas librement leur temps.

Marc AurèleIl faut vivre dans le présent.
présentattentionmaîtrise de soi
  • Le passé est révolu.
  • Le futur est incertain.
  • Seul le présent nous appartient réellement.
Chaque homme ne vit que le présent, cet instant fugitif.Pensées pour moi-même, II, 14.

Limite. Impossible de vivre sans mémoire ni projet.

NietzscheL’oubli est parfois nécessaire à la vie.
oubli actifmémoiredevenir
  • Une mémoire excessive empêche d’agir.
  • L’oubli permet le renouveau.
  • Les sociétés aussi doivent parfois oublier.
L’oubli n’est pas seulement une force d’inertie […] mais une faculté active.Généalogie de la morale (1887), II, 1.

Limite. Oublier totalement détruit l’identité.

Jean-Paul SartreLe passé ne détermine jamais totalement l’individu.
libertéréinterprétationprojet
  • Les faits passés ne changent pas.
  • Leur signification peut être transformée.
  • Les choix présents redéfinissent l’identité.
L’important n’est pas ce qu’on a fait de nous, mais ce que nous faisons de ce qu’on a fait de nous.Saint Genet, comédien et martyr (1952).

Limite. Certains traumatismes résistent à cette réinterprétation.

MachiavelIl faut savoir saisir le bon moment.
fortuneoccasionadaptation
  • L’action politique exige rapidité et adaptation.
  • Le succès dépend du bon timing.
  • Le dirigeant doit savoir agir dans l’urgence.
La fortune est femme ; il est nécessaire, si l’on veut la soumettre, de la battre et de la heurter.Le Prince (1532), XXV.

Limite. Risque d’agitation permanente.

Henri BergsonLe temps vécu diffère du temps mesuré.
duréefluxconscience
  • La durée est continue.
  • Le temps intérieur est qualitatif.
  • Le vécu ne se réduit pas à des instants séparés.
La durée toute pure est la forme que prend la succession de nos états de conscience.Essai sur les données immédiates de la conscience (1889).

Limite. Théorie difficile à formaliser scientifiquement.

Igor StravinskyLa musique organise notre rapport au temps.
rythmeprésentordre
  • La musique crée un ordre temporel.
  • Elle donne une expérience immédiate du présent.
  • Le temps musical diffère du temps abstrait.
Le phénomène de la musique nous est donné à la seule fin d’instituer un ordre… entre l’homme et le temps.Chroniques de ma vie (1936).

Limite. Réflexion surtout esthétique.

Pierre de RonsardLe temps révèle la fragilité humaine.
fuite du tempsvieillissementmortalité
  • Les hommes passent tandis que le temps demeure.
  • Le temps détruit les êtres humains.
  • La poésie conserve une trace contre l’oubli.
Le temps s’en va, le temps s’en va, ma Dame ; Las ! le temps, non, mais nous nous en allons.Continuation des Amours (1555).

Limite. Vision mélancolique du temps.

Gaston BachelardLe temps vécu se compose d’instants discontinus.
instantruptureconscience
  • Le temps n’est pas seulement une durée continue.
  • Chaque instant possède une intensité propre.
  • La conscience vit des ruptures temporelles.
Le temps n’a qu’une réalité, celle de l’instant.L’Intuition de l’instant (1932).

Limite. Critique radicale de la durée bergsonienne.

Tableau des citations essentielles

AuteurCitationSourceExplication
Aristote« Le temps est le nombre du mouvement selon l’avant et l’après »Grec — ἀριθμὸς κινήσεως…Physique, IV, 11, 219b.Le temps est lié au mouvement et au changement : sans changement, pas de temps mesurable.
Saint Augustin« Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais ; si on me le demande, je ne le sais plus »Latin — Quid est ergo tempus ?…Les Confessions, XI, 14, §17.Le temps est immédiatement vécu mais difficile à définir : il existe dans la conscience humaine.
Pascal« Nous ne nous tenons jamais au temps présent »Pensées, L. 47.L’homme fuit le présent en vivant dans les souvenirs ou les attentes ; le divertissement détourne de l’angoisse du temps et de la mort.
Heidegger« Dès qu’un homme vient à la vie, il est aussitôt assez vieux pour mourir »Allemand — Sobald ein Mensch zum Leben kommt…Être et Temps (1927), §48.La conscience de la mort structure toute existence humaine et donne son sens au temps vécu.
Sénèque« Ce n’est pas que nous ayons peu de temps, mais nous en perdons beaucoup »Latin — Non exiguum temporis habemus…De la brièveté de la vie, I, 3.Le problème n’est pas la durée de la vie mais l’usage que nous faisons du temps.
Marc Aurèle« Chaque homme ne vit que le présent, cet instant fugitif »Grec — Τὸ γὰρ παρόν…Pensées pour moi-même, II, 14.Le passé n’existe plus et le futur est incertain : seul le présent appartient réellement à l’homme.
Nietzsche« L’oubli n’est pas seulement une force d’inertie… mais une faculté active »Allemand — Vergesslichkeit ist keine blosse vis inertiae…Généalogie de la morale (1887), II, 1.L’oubli peut être nécessaire pour vivre et agir : une mémoire excessive empêche le renouveau.
Sartre« L’important n’est pas ce qu’on a fait de nous, mais ce que nous faisons de ce qu’on a fait de nous »Saint Genet, comédien et martyr (1952).Le passé ne détermine pas totalement l’individu : nous pouvons réinterpréter notre histoire par nos choix présents.
Machiavel« La fortune est femme ; il est nécessaire, si l’on veut la soumettre, de la battre et de la heurter »Italien — La fortuna è donnaLe Prince (1532), XXV.L’action politique exige de saisir le bon moment et de s’adapter rapidement aux circonstances.
Bergson« La durée toute pure est la forme que prend la succession de nos états de conscience »Essai sur les données immédiates de la conscience (1889), ch. II.Le temps vécu intérieurement est un flux continu et qualitatif, différent du temps mesuré par l’horloge.
Ronsard« Le temps s’en va, le temps s’en va, ma Dame ; Las ! le temps, non, mais nous nous en allons »Continuation des Amours (1555).Le temps semble stable alors que ce sont les hommes qui passent et disparaissent.
Bachelard« Le temps n’a qu’une réalité, celle de l’instant »L’Intuition de l’instant (1932).Bachelard critique la durée continue de Bergson et insiste sur l’importance des instants discontinus.

Exemples « hors champ »

Des récits — histoire, sciences, art, vie — pour l’accroche et l’argumentation.

1L’homme qui perdit le temps (Michel Siffre, 1962)

Le 16 juillet 1962, à 130 mètres sous terre, dans la grotte de Scarasson, le spéléologue Michel Siffre, 23 ans, s’enferme sans horloge ni repère. Il vit 63 jours seul, sans savoir s’il fait jour ou nuit. Son corps dérive : il croit qu’une heure s’est écoulée quand il en a passé cinq, croit avoir dormi deux heures quand il en a dormi douze. Le temps des horloges n’a pas cessé de tourner ; mais son temps à lui s’est étiré, contracté, déformé.

Auteurs associés : Bergson, Kant

Le temps vécu (durée) n’est pas le temps mesuré. L’horloge dit une chose, la conscience en dit une autre.

2Le voyageur qui ne pouvait pas revenir (Ulysse, lu par Jankélévitch)

Ulysse met vingt ans à revenir de la guerre de Troie. Enfin, il aborde Ithaque et entre dans son palais. Mais Pénélope a vieilli, ses cheveux ont blanchi ; lui-même n’est plus le jeune guerrier parti jadis. Le problème, dit Jankélévitch, n’est pas de revenir au même endroit — Ulysse y est revenu — mais de revenir au même moment. Ithaque est la même île ; pourtant vingt ans ont passé.

Auteurs associés : Jankélévitch

Le temps est irréversible : on ne revient jamais en arrière, on ne retrouve jamais sa jeunesse. Ce qui est perdu est perdu définitivement.

3Le patient qui vivait sans avenir (Clive Wearing, 1985)

Le 27 mars 1985, à Londres, Clive Wearing, chef d’orchestre, perd la capacité de former de nouveaux souvenirs. Il ne peut plus rien anticiper ni projeter. Il tient un journal : « 8h31 : je suis éveillé pour la première fois. » Une demi-heure plus tard, il écrit à côté : « 9h06 : je suis éveillé pour la première fois. » Il ne se souvient pas de la ligne précédente. Le temps, pour lui, s’est réduit à un présent éternel.

Auteurs associés : Kant, Bergson

Le temps n’est pas seulement dans les horloges : il est dans la mémoire et l’attente. Sans mémoire ni projet, il n’y a plus de temps humain.

4La flèche qui ne revient jamais (Clausius, 1865)

En 1865, à Zurich, le physicien Rudolf Clausius énonce le second principe de la thermodynamique et introduit l’entropie : le désordre augmente toujours, la chaleur passe du chaud vers le froid, jamais l’inverse. Une tasse de café refroidit ; elle ne se réchauffe jamais seule. Clausius appelle cela « la flèche du temps » : le temps a une direction, on ne revient pas en arrière — c’est une loi physique.

Auteurs associés : Jankélévitch, Prigogine

L’irréversibilité du temps n’est pas qu’un sentiment : c’est une propriété fondamentale de l’univers. Les lois de la physique interdisent le retour en arrière.

5Les jumeaux qui n’avaient plus le même âge (paradoxe de Langevin, 1911)

En 1911, le physicien Paul Langevin propose une image de la relativité d’Einstein : deux jumeaux, l’un reste sur Terre, l’autre part à une vitesse proche de celle de la lumière puis revient. Au retour, le voyageur a vieilli de deux ans quand son frère en a vieilli de deux cents. Le temps ne s’est pas écoulé à la même vitesse : le mouvement dilate la durée.

Auteurs associés : Bergson, Einstein

Le temps n’est pas partout le même : il se dilate avec la vitesse. La physique a tué le temps universel de Newton — et Bergson en débattra âprement avec Einstein.

6Le prisonnier qui comptait les jours (« Papillon », 1931-1941)

De 1931 à 1941, au bagne de Cayenne, Henri Charrière, dit « Papillon », est détenu dans une cellule sans fenêtre où le jour et la nuit se confondent. Pour ne pas devenir fou, il invente une méthode : il compte. Les secondes, les pas des gardiens, les jours — une entaille par jour sur le mur. Sans cette comptabilité, dit-il, il aurait sombré. Le temps à compter était celui qui le séparait de la liberté.

Auteurs associés : Kant, Sartre

Le temps n’est pas une donnée passive : il est une activité de la conscience. Compter, attendre, projeter, c’est faire du temps.

7L’empereur qui ne pouvait pas revenir en arrière (Hirohito, 1945)

Le 15 août 1945, à Tokyo, l’empereur Hirohito annonce à la radio la capitulation du Japon — ses sujets n’avaient jamais entendu sa voix. Il dit : « Nous devons supporter l’insupportable. » Le Japon change, devient pacifiste ; mais les soldats ont vieilli, les morts ne reviennent pas, les atrocités ne s’effacent pas. La phrase de l’empereur résume l’irréversibilité du temps.

Auteurs associés : Jankélévitch

L’histoire ne se rejoue pas : on ne peut pas revenir sur 1945. L’irréversibilité du temps est aussi une loi morale.

8Six mois sans soleil (Michel Siffre, 1972)

En 1972, Michel Siffre recommence : 205 jours enfermé dans une grotte du Texas pour la NASA. Six mois sans montre, sans fenêtre, sans soleil. Il perd toute notion du temps : il se réveille à 3 heures en croyant qu’il est midi, se couche à midi en croyant qu’il est 3 heures. Il écrit : « Le temps n’existe plus. Il n’y a que l’instant. Et l’instant dure. Puis un autre instant. Et je ne sais plus les compter. »

Auteurs associés : Bergson, Kant

Temps objectif (les horloges) et temps subjectif (la conscience) peuvent se désynchroniser : l’un avance quand l’autre stagne.

9La photographie et le temps perdu

Un homme de 78 ans regarde une photo prise en juillet 1953, dans une cour de ferme normande. L’enfant de 8 ans sur l’image, joues rondes et genoux écorchés, rit. Le vieil homme se souvient : le goût du cidre, l’odeur du foin. Mais il ne peut pas y retourner. La photo fige un instant que la vie a emporté : les grands-parents sont morts, la ferme vendue, l’enfant n’existe plus. Il se regarde et ne se reconnaît pas — et pourtant, c’est bien lui.

Auteurs associés : Jankélévitch, Bergson

Le temps est irréversible : une photo en est la preuve muette. L’image reste, l’instant est perdu.

10La madeleine qui abolit le temps (Proust, 1913)

Dans Du côté de chez Swann, le narrateur trempe une madeleine dans une tasse de thé ; à la première gorgée, tout un pan de son enfance à Combray resurgit intact, sans qu’il l’ait cherché. Proust nomme cette résurrection la « mémoire involontaire » : un goût, une odeur peuvent faire renaître le passé plus vivant qu’aucun effort de souvenir.

Auteurs associés : Bergson, Saint Augustin

Le temps perdu n’est pas aboli : il dort dans les sensations. Retrouver le passé, ce n’est pas se le rappeler, c’est le revivre par surprise.

11Quand la Révolution refit le temps (calendrier républicain, 1793)

En 1793, la Convention décrète un temps nouveau : douze mois de trente jours aux noms de saisons (Vendémiaire, Brumaire, Germinal…), des semaines de dix jours, une journée découpée en dix heures de cent minutes. On voulait arracher le temps à l’Église et à la routine. Le temps décimal fut abandonné dès 1795, le calendrier en 1806.

Auteurs associés : Bergson, Durkheim

Les heures, les semaines, les mois ne sont pas dans la nature : ce sont des conventions. Mais on ne réforme pas si aisément le temps vécu, qui résiste au décret.

12L’homme qui vieillit la Terre (Buffon, 1778)

Dans Les Époques de la Nature, le naturaliste Buffon ose une audace : en chauffant puis mesurant le refroidissement de boulets de fer, il déduit que la Terre a mis des dizaines de milliers d’années à se refroidir — bien au-delà des quelque 6 000 ans que lui accordait la lecture de la Bible. En privé, il pressent même des millions d’années.

Auteurs associés : Kant, Bergson

Le temps humain n’est qu’un clin d’œil dans le temps du monde. Buffon ouvre l’abîme du « temps profond », où notre histoire tient sur une ligne à peine visible.

Quiz — 0/30

Clique sur une réponse pour afficher la correction : chaque bonne réponse est justifiée en détail.

1. La « durée » (Bergson) désigne :

La « durée » est le concept central de Bergson. Elle désigne le temps tel qu’on le vit de l’intérieur : un flux continu où les moments se fondent les uns dans les autres, comme les notes d’une mélodie. Elle s’oppose au temps de l’horloge, fait d’instants séparés et identiques. La durée est qualitative : une même heure paraît courte dans le plaisir, interminable dans l’ennui. Le temps vécu n’est pas le temps mesuré.

2. Le « kairos » désigne :

Les Grecs distinguaient deux temps : Chronos, le temps qui s’écoule, et Kairos, le moment opportun. Le kairos, c’est l’instant qu’il faut savoir saisir — en politique, en médecine, dans la vie : agir trop tôt ou trop tard, c’est échouer. Ce n’est donc ni le temps qui passe en général, ni l’éternité, ni l’oubli, mais la qualité d’un instant décisif, l’occasion à ne pas manquer.

3. Le « divertissement » (Pascal) est :

Chez Pascal, le divertissement n’est pas seulement le loisir : c’est tout ce qui « détourne » l’homme de la pensée de sa condition — l’agitation, le jeu, la chasse, les affaires. Pourquoi s’étourdir ainsi ? Parce que, laissé au repos, l’homme verrait sa misère et sa mort. Le divertissement masque donc l’angoisse du temps qui passe : ce n’est pas un plaisir innocent, mais une fuite devant soi-même.

4. Le temps objectif se distingue du temps subjectif en ce qu’il est :

On distingue deux temps. Le temps objectif est celui que mesurent l’horloge et le calendrier : le même pour tous, découpé en unités égales. Le temps subjectif est celui qu’on vit intérieurement, qui s’étire ou se contracte selon l’ennui ou le plaisir. La bonne réponse porte sur l’objectif : mesurable, extérieur, universel. Le vécu, l’instant ou l’irréversibilité relèvent d’autres aspects du temps.

5. Pour Bachelard, la réalité du temps est :

Contre Bergson, qui fait du temps une durée continue, Bachelard soutient que « le temps n’a qu’une réalité, celle de l’instant ». Pour lui, nous ne vivons pas un flux ininterrompu mais une succession d’instants séparés, chacun avec sa propre intensité, entre lesquels il y a des ruptures. La réalité du temps est donc l’instant discontinu, non la durée continue, ni le simple mouvement, ni une prétendue éternité.

6. Pour Aristote, le temps est :

Pour Aristote, le temps n’existe pas sans changement : c’est « le nombre du mouvement selon l’avant et l’après ». Autrement dit, le temps est ce qui permet de compter les transformations, de dire qu’un événement vient avant ou après un autre. Sans mouvement ni changement, il n’y aurait rien à mesurer, donc pas de temps. Ce n’est ni une illusion, ni un pur vécu intérieur : le temps est lié au monde physique.

7. Pour Augustin, le temps existe surtout :

Augustin fait une découverte majeure : le temps existe surtout dans la conscience. Le passé n’est plus, le futur n’est pas encore ; seul le présent « est », mais il fuit sans cesse. Comment mesurer alors ce qui n’existe pas ? Sa réponse : le passé subsiste comme mémoire, le futur comme attente, dans l’esprit. Le temps est donc moins dans les astres que dans l’âme qui se souvient et espère.

8. Pour Heidegger, ce qui donne son sens au temps humain, c’est :

Pour Heidegger, l’homme est un « être-vers-la-mort » : il sait qu’il va mourir, et cette conscience de la finitude structure toute son existence. C’est elle qui donne son poids et son sens au temps : parce que mes jours sont comptés, ils comptent. Fuir cette vérité mène à une existence « inauthentique », dispersée. Ce n’est donc ni le plaisir, ni le travail, ni l’oubli qui fonde le temps humain, mais le rapport à la mort.

9. Pour Sénèque, le vrai problème du temps est :

Sénèque renverse une plainte courante. Nous croyons manquer de temps ; en réalité, dit-il, « ce n’est pas que nous ayons peu de temps, mais nous en perdons beaucoup ». Le problème n’est donc pas la brièveté de la vie, mais son mauvais usage : nous la gaspillons dans l’agitation, les futilités, l’attente. Une vie courte bien employée vaut mieux qu’une longue vie dissipée : la sagesse consiste à habiter son temps.

10. Pour Marc Aurèle, seul nous appartient réellement :

Marc Aurèle, empereur et stoïcien, tire une conséquence pratique de l’analyse du temps : le passé n’existe plus, le futur est incertain, donc seul le présent nous appartient réellement. Se ronger pour ce qui est révolu ou trembler pour ce qui n’est pas encore, c’est perdre le seul temps que nous ayons. Il invite donc à vivre pleinement l’instant présent — le seul que nous puissions perdre, puisque c’est le seul que nous possédions.

11. Dire avec Pascal que « nous ne nous tenons jamais au temps présent », c’est constater que :

Quand Pascal écrit « nous ne nous tenons jamais au temps présent », il décrit une fuite : nous ressassons le passé ou nous projetons dans l’avenir, mais nous n’habitons presque jamais le seul moment réel, le présent. Pourquoi ? Parce que s’arrêter, ce serait affronter le vide et l’angoisse de notre condition. Le constat n’est pas que le présent n’existe pas, mais que l’homme le fuit sans cesse.

12. Selon Nietzsche, une mémoire excessive peut :

À rebours de l’éloge habituel de la mémoire, Nietzsche affirme que l’oubli est une « faculté active », utile à la vie. Une conscience qui garderait tout, sans jamais oublier, serait paralysée, incapable d’agir ou de recommencer. L’oubli fait table rase, permet le renouveau, referme les blessures. Une mémoire excessive peut donc empêcher d’agir : savoir oublier fait partie de la santé, pour un individu comme pour un peuple.

13. Pour Sartre, le passé :

Pour Sartre, les faits du passé ne changent pas, mais leur signification reste ouverte : « l’important n’est pas ce qu’on a fait de nous, mais ce que nous faisons de ce qu’on a fait de nous ». Par mes choix présents, je réinterprète mon histoire — une même enfance peut devenir une excuse ou un tremplin. Le passé ne détermine donc pas totalement l’individu, qui reste libre d’en refaire le sens.

14. L’irréversibilité du temps signifie :

L’irréversibilité, c’est le caractère à sens unique du temps : il va toujours du passé vers le futur, jamais l’inverse. On ne peut ni revenir en arrière, ni recommencer, ni annuler ce qui a eu lieu. Ce n’est pas dire que le temps est une illusion, ni qu’il se répète en boucle, ni que l’avenir serait écrit : c’est constater que ce qui est passé est perdu, définitivement — comme le rappellent Jankélévitch et la physique.

15. Opposer « temps mesuré » et « durée vécue », c’est opposer :

L’une des grandes oppositions de la notion sépare le temps mesuré et la durée vécue. D’un côté, le temps de l’horloge, extérieur et quantitatif, hérité d’Aristote qui le lie au mouvement. De l’autre, la durée intérieure et qualitative, celle de Bergson, qui s’étire ou se contracte selon la conscience. Opposer ces deux temps, c’est opposer l’horloge et le vécu — non Pascal à Sénèque, ni le passé au futur.

16. L’expérience de Michel Siffre sous terre (sans horloge) montre que :

En s’enfermant sous terre sans horloge, Michel Siffre perd tout repère objectif : son estimation du temps se dérègle, croyant qu’une heure a passé quand il en a passé cinq. L’expérience montre que, privé de repères extérieurs, le temps vécu se déforme : il s’étire, se contracte, dérive. Ce n’est pas que le temps « n’existe pas » ou que l’horloge se trompe : c’est que le temps subjectif diffère du temps mesuré.

17. Le retour d’Ulysse (lu par Jankélévitch) illustre :

Ulysse revient bien à Ithaque, au même lieu — mais vingt ans ont passé, tout et tous ont vieilli. Jankélévitch en tire une leçon : on peut revenir au même endroit, jamais au même moment. L’exemple illustre l’irréversibilité du temps : rien ne permet de remonter le cours des années, de retrouver l’instant perdu. Ce n’est ni l’éternel retour, ni la relativité, ni le divertissement, mais le temps sans retour.

18. L’entropie (Clausius, « flèche du temps ») montre que l’irréversibilité est :

Le second principe de la thermodynamique de Clausius introduit l’entropie : le désordre croît toujours, la chaleur passe du chaud au froid, jamais l’inverse. D’où l’image de la « flèche du temps » : le temps a une direction inscrite dans les lois de la nature. L’irréversibilité n’est donc pas seulement un sentiment humain, mais une propriété physique de l’univers. Une tasse de café refroidit ; elle ne se réchauffe jamais seule.

19. Le paradoxe des jumeaux (Langevin, à partir d’Einstein) établit que :

Le paradoxe des jumeaux, proposé par Langevin à partir de la relativité d’Einstein, montre que le temps n’est pas absolu : le jumeau voyageant à grande vitesse revient bien plus jeune que celui resté sur Terre. Le temps se dilate avec la vitesse ; il n’y a pas une horloge universelle valable partout, comme le croyait Newton. C’est ce point qui nourrira la célèbre controverse entre Bergson et Einstein.

20. La madeleine de Proust illustre :

La madeleine trempée dans le thé fait resurgir, intact, tout un pan de l’enfance du narrateur, sans qu’il l’ait cherché. Proust nomme cela la « mémoire involontaire » : une sensation présente (un goût, une odeur) réveille le passé et le fait revivre, plus vif qu’aucun souvenir volontaire. Le temps perdu n’est donc pas aboli : il dort dans les sensations et peut renaître par surprise. Retrouver le passé, c’est le revivre.

21. Le calendrier républicain de 1793 montre que :

En 1793, la Révolution invente un calendrier républicain : mois aux noms de saisons, semaines de dix jours, journées décimales. Son échec (abandon en 1806) et son existence même montrent une chose : nos divisions du temps — heures, semaines, mois — ne sont pas dans la nature, ce sont des conventions humaines, historiques et culturelles. Mais le temps vécu, lui, résiste : on ne le réforme pas par décret.

22. Le « temps profond » découvert par Buffon signifie que :

En estimant, contre la lecture de la Bible, que la Terre a mis des dizaines de milliers d’années à se refroidir, Buffon ouvre l’idée d’un « temps profond ». Le temps du monde se compte alors en âges immenses, où l’histoire humaine tout entière n’est qu’un instant. Cela signifie que le temps humain est infime au regard de l’âge de la Terre et de l’univers — un vertige que la géologie et l’astronomie confirmeront ensuite.

23. Clive Wearing, sans mémoire ni projet, montre que le temps humain suppose :

Clive Wearing ne peut plus former de souvenirs ni rien projeter : il note sans cesse « je m’éveille pour la première fois », ignorant l’avoir déjà écrit. Réduit à un présent de quelques secondes, il n’a plus de temps humain. L’exemple montre que celui-ci ne se réduit pas aux horloges : il suppose la mémoire (le passé) et l’attente (le futur). Sans elles, l’horloge tourne, mais le temps vécu s’effondre.

24. Face à l’accélération sociale et au burn-out, Sénèque dirait surtout :

Face à l’accélération sociale et à l’épuisement, Sénèque offre un regard toujours actuel. Selon lui, le mal n’est pas de manquer de temps mais de le mal employer : nous nous laissons déborder, disperser, voler notre vie par mille urgences. La solution n’est donc pas de travailler encore plus, ni de tout oublier : c’est d’apprendre à faire bon usage de son temps, à habiter sa vie au lieu de la subir.

25. Contre l’idée d’une durée continue (Bergson), Bachelard soutient :

Bergson conçoit le temps comme une durée continue, un fleuve sans coupure. Bachelard le conteste : pour lui, « le temps n’a qu’une réalité, celle de l’instant ». Nous vivons des instants séparés, discontinus, entre lesquels il y a des ruptures et des recommencements. C’est une critique directe de la durée bergsonienne : le temps ne coule pas d’un seul jet, il se recompose à chaque instant. Ni cycle, ni néant, ni pur futur.

26. « Vivre dans le présent » (Marc Aurèle) a pour limite :

L’invitation à « vivre dans le présent » a une force — elle libère du regret et de l’inquiétude — mais aussi une limite claire : un homme ne peut pas vivre sans mémoire ni projet. Sans passé, plus d’identité ni d’expérience ; sans avenir, plus d’action ni d’espérance. Le présent pur est un idéal invivable : l’existence humaine relie nécessairement les trois dimensions du temps. Le présent n’est pas tout.

27. La critique pascalienne du divertissement a pour limite que :

La critique pascalienne du divertissement est puissante, mais elle a une limite : toute activité n’est pas forcément une fuite. Créer, aider, aimer, connaître peuvent être des manières pleines d’habiter le temps, non des façons de se fuir. Faut-il vraiment voir dans tout engagement un aveuglement sur la mort ? La notion invite ici à nuancer : le divertissement peut masquer l’angoisse, mais l’action a aussi sa valeur propre.

28. La photographie, qui fige un instant, est une preuve muette :

Une photographie fige un instant unique : ce jour d’été, ce visage d’enfant. Des années plus tard, l’image demeure alors que l’instant, lui, est perdu à jamais — les êtres ont vieilli ou sont morts, les lieux ont changé. La photo devient ainsi la preuve muette de l’irréversibilité du temps : elle montre ce qui fut et ne sera plus. Ce n’est ni l’éternel retour, ni la relativité, ni l’inconscient, mais le temps sans retour.

29. Dire que « le temps s’en va… mais nous nous en allons » (Ronsard), c’est souligner :

Quand Ronsard écrit « le temps s’en va… mais nous nous en allons », il opère un renversement : ce n’est pas tant le temps qui « part » que nous qui passons et disparaissons. Le temps, comme cadre, semble stable ; ce sont les êtres qui s’usent et meurent. La poésie souligne ainsi la fuite de la vie humaine — et se donne, contre l’oubli, pour tâche d’en conserver une trace. Le temps n’est pas réversible : nous nous en allons.

30. La grande alternative pratique de la notion oppose :

Face au temps et à la mort, la notion dessine une grande alternative pratique. D’un côté, fuir : s’étourdir dans le divertissement (Pascal), se disperser dans l’agitation. De l’autre, assumer sa finitude : habiter le présent (Marc Aurèle), faire bon usage de son temps (Sénèque), regarder la mort en face (Heidegger). Tout le débat n’oppose pas le corps et l’âme, ni la raison et la foi, mais la fuite et l’acceptation.