Accueil › Français › Simone Schwarz-Bart › Le parcours thématique

Le parcours thématique

Parcours thématiqueTisser les mémoires,
habiter le monde

Simone Schwarz-Bart, Pluie et vent sur Télumée Miracle (1972)

Parcours associé : « tisser les mémoires, habiter le monde »

Objet d’étude
Le roman et le récit du Moyen Âge au XXIe siècle
Œuvre
Simone Schwarz-Bart, Pluie et vent sur Télumée Miracle
Parcours associé
« tisser les mémoires, habiter le monde »
Parcours pédagogique de Patrick Levieux.

Ce que le parcours demande

Comment un roman fait-il, de la mémoire reçue des femmes et du pays, la condition pour habiter un monde marqué par l’esclavage, le travail et la perte ?

Ce dossier part du texte intégral, relie chaque idée à une situation précise et donne les preuves nécessaires pour construire un argument de dissertation.

Lire la page du texte intégral · Revenir à la une de l’œuvre

Les citations, brèves et localisées par partie et chapitre, sont reproduites pour les besoins de l’analyse. Le roman intégral, encore protégé par le droit d’auteur, n’est pas diffusé sur cette page publique.

La réponse en vingt secondes

Question. Comment Télumée tient-elle debout dans un monde qui l’use ?

Télumée, vieille femme de la Guadeloupe, raconte sa vie et celle des femmes Lougandor qui l’ont précédée. Sa grand-mère, Reine Sans Nom, lui apprend à « tenir » par le soin, les contes et les maximes. Cette leçon est éprouvée par le service chez les Blancs de Belle-Feuille, par l’amour d’Élie puis sa violence, par la folie, la canne et la mort d’Amboise. Télumée ne triomphe de rien : elle demeure, soigne, transmet, et le village la nomme Télumée Miracle. Le roman tisse les mémoires pour rendre le monde habitable.

La problématique

Comment une voix de femme, en tissant la mémoire de sa lignée, de son village et de l’esclavage, transforme-t-elle une vie de pertes en manière d’habiter le monde, debout ?

Avant les thèmes, l’œuvre

Légère plongée sur un jardin en terrasses, avec bananiers, touffes d’arbustes et rangs de buttes. Une vieille femme en robe bleu pâle, debout pieds nus sur un sentier de terre, lève la tête vers un volcan brun dont la fumée se couche au vent ; sa main gauche est posée à plat sur la grande feuille claire d’un plant. À gauche, un grain sombre pleut sur la mer.Pour commencerPrésentation générale

Titre du document

Parcours thématique : tisser les mémoires, habiter le monde

Autrice

Simone Schwarz-Bart

Œuvre

Pluie et vent sur Télumée Miracle, roman, Seuil, 1972

Structure

deux parties : « Présentation des miens » (deux chapitres) et « Histoire de ma vie » (quinze chapitres)

Texte de référence

édition du Seuil ; les citations sont localisées par partie et par chapitre

Objet d’étude

Le roman et le récit du Moyen Âge au XXIe siècle

Parcours associé

tisser les mémoires, habiter le monde

Debout pieds nus au milieu de son jardin, la vieille femme pose la main sur une grande feuille et lève la tête vers le volcan qui fume, tandis qu’un grain pleut sur la mer. Ce pays de volcans et de cyclones est celui qu’elle choisirait pour renaître.

Contre-plongée sous un ciel gris, près d’arbres sombres. Au centre, une fillette vêtue de clair est soulevée par une femme droite en bleu, qui la tient sous les aisselles ; ses pieds ne touchent plus le sol et elle tend un bras vers la femme. À gauche, une femme mince et voûtée, tête basse, garde la main ouverte sous l’enfant. À droite, une case de planches brunes.Pour commencerIdée directrice

Le roman s’ouvre sur une déclaration d’amour à la Guadeloupe et se referme sur une vieille femme debout dans son petit jardin. Entre les deux, Télumée raconte d’abord la vie des femmes de sa lignée, Minerve, Toussine devenue Reine Sans Nom, Victoire, puis sa propre vie : l’enfance à Fond-Zombi, le service à Belle-Feuille, l’amour d’Élie et sa ruine, la folie, les bois de man Cia, la canne, Amboise, Sonore, la vieillesse.

Le problème tient en une phrase. Tout, dans ce monde, pousse à tomber : l’histoire de l’esclavage qui continue sous d’autres formes, la misère, la violence des hommes, la mort des proches. Le roman ne demande pas comment on échappe au malheur, mais comment on reste une personne humaine au milieu de lui, sans nier ce qu’il a fait.

La réponse que le texte construit est une réponse de tisserande. Chaque vie reçoit des fils des autres : une parole de la grand-mère, un geste du village, un chant des coupeurs, une présence des morts. Habiter le monde, pour Télumée, c’est tenir ces fils ensemble et les passer à son tour. Lire ce roman, c’est suivre comment une mémoire reçue devient une manière de vivre.

Devant sa case, sous un ciel de plomb, Télumée soulève la petite Sonore par les aisselles, les pieds au-dessus du sol ; la mère, voûtée, la soutient encore d’une main ouverte. L’enfant tend le bras vers celle qui la reçoit : ce qu’une femme ne peut plus porter, une autre le prend.

Plongée sur une route boueuse qui monte d’une rivière et d’un pont. Quatre bœufs, sous le joug par paires, reliés par une chaîne, tirent deux longues perches à roues portant une case au toit rouge. Au premier plan, un homme lève un fouet. Derrière la case, trois voisins marchant dans le même sens portent sur la tête une berceuse, une table et un panier d’assiettes.Pour commencerLe fil du parcours

Les dix thèmes racontés d’un bout à l’autre.

1. Un pays aimé en connaissance de cause

Tout commence par un choix. La narratrice affirme qu’elle voudrait renaître en Guadeloupe, sur cette île « à volcans, à cyclones et moustiques », tout en rappelant que ses ancêtres y furent esclaves. Le pays n’est pas un décor heureux : c’est une terre dont on connaît l’histoire et qu’on choisit quand même. Le roman montrera ensuite qu’on ne l’habite pas une fois pour toutes : on s’y installe, on en est chassé, on transporte sa case, on fait sienne une terre par la sueur.

2. Des femmes qui se relèvent l’une l’autre

Avant de parler d’elle, Télumée présente les siens. Minerve abandonnée, Toussine adoptée par l’amour de Xango, Victoire et ses chansons : la lignée des Lougandor se transmet moins par le sang que par une dignité voulue. Ce qui relie ces femmes, ce sont des gestes et des récits, que la narratrice prolonge en écrivant.

3. Une éducation au seuil de la case

Confiée à sa grand-mère, l’enfant apprend à vivre au seuil de la case, pendant que la Reine lui fait les nattes. Contes, maximes et chants d’esclaves forment une éducation de la tenue : on ne peut pas éviter la vague, mais on peut apprendre à ne pas se laisser emporter. « c’est toi qui dois conduire le cheval » : toute la suite éprouvera cette règle.

4. Belle-Feuille, ou l’esclavage continué

À Belle-Feuille, chez les Desaragne, Télumée sert une famille de Blancs. Mépris de la patronne, convoitise du maître : l’ordre colonial survit à l’abolition, comme l’école l’avait déjà laissé entendre en rappelant le temps des « singes à queue coupée ». Télumée n’y répond pas par la révolte ouverte ; elle livre à la patronne « la première face » et garde intacte celle du dessous.

5. Une case bâtie à deux

L’amour d’Élie est une construction : une case de planches, un bouquet rouge sur le toit, un foyer que le village bénit. Télumée y découvre qu’elle existe par le regard d’un autre. Plus tard, avec Amboise, l’amour deviendra une parole partagée. Le roman fait de l’amour une manière d’habiter le monde, et montre aussi sa fragilité.

6. Le ravage

Le carême et le chômage ruinent le métier de scieur d’Élie ; il boit, frappe, chasse Télumée de la case. Elle perd pied, devient « viande morte », se laisse envahir par les herbes. Le roman ne sépare pas la fatalité historique de la blessure intime : la misère et la violence viennent du dehors, mais elles creusent au-dedans.

7. Les bois de man Cia

Après la mort de la Reine, Télumée monte dans les bois de man Cia. La vieille sorcière soigne, apprend les plantes, propose même la métamorphose. Télumée garde pourtant sa « forme de femme » : l’invisible l’aide à revivre, mais elle ne veut pas quitter les humains.

8. Le chœur de Fond-Zombi

Le village accompagne chaque étape : il rit, juge, colporte, mais il fête aussi, veille les morts, guérit la folie et fait danser au tambour. C’est une communauté double, tribunal et trame à la fois, qui finit par donner à l’héroïne son nom de Télumée Miracle.

9. La canne et la parole commune

À La Folie, Télumée coupe la canne avec les Déplacés. Le travail use les corps, mais le chant des coupeurs fait tomber « notre peine à tous » dans une même voix. Amboise porte la parole des grévistes devant l’Usine et meurt brûlé par la vapeur : l’histoire collective entre dans la vie de Télumée par la perte.

10. Demeurer debout

Télumée soigne, élève Sonore, recueille l’ange Médard qui la trahit, puis l’accompagne jusqu’à la mort. Le village la nomme Télumée Miracle. Vieille, elle attend la mort dans son jardin, sans illusion et sans amertume : la victoire du roman est de demeurer, et de passer le relais.

Après le pont, quatre bœufs sous le joug tirent dans la fondrière la case de Reine Sans Nom, juchée sur ses tringles à roues, sous le fouet levé du bouvier ; plus haut, les voisins suivent, la berceuse, la table et un panier d’assiettes sur la tête. Toute une vie quitte le village et monte avec la case.

La méthode en six gestes

  1. Formule l’argument en une phrase autonome.
  2. Justifie-le par une situation précise du roman.
  3. Cite une phrase courte et exacte.
  4. Explique un mot, une forme ou un effet.
  5. Récapitule ce que la citation vient de démontrer.
  6. Relance vers l’idée suivante.

Le récapitulatif ferme le mouvement ; la phrase de liaison ouvre le suivant.

Développement des thèmes

Sur une pente défrichée, une femme noire agenouillée, en corsage jaune et jupe bleue, tient entre deux doigts une racine qu’elle enfonce dans un trou de la terre cendreuse, l’autre main serrée sur le manche d’une houe plantée. Derrière elle, une forêt sombre ; devant, un grand arbre brûlé sur pied fume, et au loin s’étend une colline basse.Thème IHabiter un pays marqué par l’histoire : lieux, cases et passages

Au morne La Folie, Télumée enfonce une racine dans un trou ouvert dans la cendre du terrain qu’elle vient d’arracher à la forêt, appuyée sur sa houe, devant un grand arbre qui brûle sur pied. Habiter, ici, c’est conquérir un sol à la main et planter aussitôt, pour que la terre gagnée ne retourne pas aux grands bois.

Pluie et vent sur Télumée Miracle s’ouvre sur une déclaration d’attachement au pays, et cette déclaration est aussitôt traversée par une ombre : la Guadeloupe que Télumée choisit est l’île où ses ancêtres furent esclaves. Le lieu, dans ce roman, n’est jamais un simple décor. L’Abandonnée, Fond-Zombi, le morne où l’on hisse une case, La Ramée où s’achève le récit : chaque espace garde la trace de ceux qui y ont souffert, et chaque installation est un acte. Le roman ne demande pas seulement où l’on vit, mais comment faire sienne une terre qui a d’abord appartenu aux maîtres.

Ce premier thème suit donc un mouvement. Télumée apprend que l’histoire est inscrite dans le sol même qu’elle foule ; elle trouve des abris, la case de sa grand-mère d’abord, puis la terre qu’elle cultive de ses mains ; elle doit enfin partir, déplacer sa case, recommencer ailleurs. Habiter le monde, ici, ne veut pas dire posséder une terre par héritage, mais la gagner par le cœur, par le travail et par la mémoire. C’est l’une des manières dont le roman répond au parcours « tisser les mémoires, habiter le monde » : le pays ne devient habitable qu’à condition de se souvenir de ce qui s’y est passé.

Peut-on aimer et habiter un pays dont on sait qu’il fut celui de l’esclavage, et comment en fait-on le sien ?

« c’est ici même, en Guadeloupe, que je choisirais de renaître, souffrir et mourir »

première partie, chapitre 1

ContexteOn est à la première page du roman. Télumée, devenue une vieille femme, parle depuis son jardin avant de commencer son histoire. Elle affirme que la grandeur d’un pays dépend du cœur de celui qui l’habite, puis déclare son attachement à la Guadeloupe, sans taire que ses ancêtres y furent esclaves, dans une île « à volcans, à cyclones et moustiques ».

ExplicationLe conditionnel « je choisirais » transforme la naissance, qui ne se choisit pas, en décision ; les trois infinitifs « renaître, souffrir et mourir » embrassent toute une existence et acceptent d’avance la douleur.

Emploi en dissertation

Cette citation ouvre un paragraphe sur l’appartenance comme choix. Tu poses ton argument : chez Télumée, le lien au pays n’est pas une fatalité de naissance mais une adhésion. Tu cites : « c’est ici même, en Guadeloupe, que je choisirais de renaître, souffrir et mourir » (première partie, chapitre 1). Juste après, tu expliques que le conditionnel fait de la naissance un choix, et que le verbe « souffrir » montre que ce choix se fait en connaissance de cause, puisque la phrase suivante rappelle l’esclavage des ancêtres. Tu récapitules : le pays devient sien parce qu’il est voulu, non parce qu’il est reçu. C’est un point de départ idéal pour un sujet opposant l’héritage et la conquête.

« Tout cela s’était déroulé ici même, dans nos mornes et nos vallons »

seconde partie, chapitre 2

ContexteTélumée, encore enfant, vient de passer la journée avec sa grand-mère chez man Cia, dans les bois au-dessus de Fond-Zombi. Pendant le repas, man Cia a évoqué les esclaves et les maîtres ; au départ, elle a exhorté l’enfant à être « un vrai tambour à deux faces ». De retour, Télumée se glisse sous une touffe de bambou, au fond de la cour, et réfléchit seule.

ExplicationL’expression « ici même », qui reprend la première page, et les possessifs « nos mornes et nos vallons » rapatrient l’esclavage dans le paysage familier : ce n’est plus « un pays étranger », c’est le sol de l’enfance.

Emploi en dissertation

Cette citation sert un paragraphe sur le lieu comme mémoire. Tu poses ton argument : le roman refuse de faire du paysage antillais un décor innocent. Tu cites la découverte de l’enfant : « Tout cela s’était déroulé ici même, dans nos mornes et nos vallons » (seconde partie, chapitre 2). Juste après, tu fais observer que les possessifs « nos » unissent dans la même phrase l’attachement et la violence : le lieu aimé est aussi le lieu de la servitude. Tu récapitules : habiter ce pays, c’est savoir ce que porte la terre. Tu peux relier ce passage à la première page, où le même « ici même » désignait déjà la Guadeloupe choisie malgré tout.

« je me sentis comme dans une forteresse, à l’abri de toutes choses connues et inconnues »

seconde partie, chapitre 1

ContexteVictoire, éprise d’un homme réputé coureur, a confié sa fille de dix ans à sa propre mère, Reine Sans Nom. Après une longue marche depuis L’Abandonnée, grand-mère et petite-fille arrivent à Fond-Zombi. La case de la Reine est la dernière du village, adossée à la montagne, et ne compte qu’une petite pièce ; Télumée en franchit le seuil pour la première fois.

ExplicationLa comparaison militaire donne à une case d’une seule pièce la solidité d’un rempart ; le couple « connues et inconnues » étend la protection au monde entier, y compris à ce que l’enfant ne sait pas encore nommer.

Emploi en dissertation

Cette citation s’emploie dans un paragraphe sur l’abri transmis. Tu poses ton argument : avant de conquérir un lieu, Télumée en reçoit un, celui que sa grand-mère lui ouvre. Tu cites : en entrant, « je me sentis comme dans une forteresse, à l’abri de toutes choses connues et inconnues » (seconde partie, chapitre 1). Juste après, tu expliques le décalage entre la pauvreté de la case et la force de la comparaison : ce qui protège n’est pas le bâtiment, c’est la présence de la Reine, que le texte évoque aussitôt par « la grande jupe à fronces ». Tu récapitules : le premier lieu habitable est un lieu habité par quelqu’un. Tu prépares ainsi le thème de la lignée.

« A mesure que notre sueur pénétrait cette terre, elle devenait nôtre »

seconde partie, chapitre 13

ContexteAprès sa séparation d’avec Élie et la mort de la Reine, Télumée s’est installée sur un morne isolé, où l’on a transporté la case de sa grand-mère. Elle partage ensuite sa vie avec Amboise et se souvient de ces années heureuses : tous deux cultivent une parcelle rocailleuse, un envoyé de M. Boissanville prend la moitié des récoltes, et ils vivent du reste.

ExplicationLa tournure progressive « A mesure que… elle devenait » fait de l’appartenance un processus et non un titre : la parcelle reste soumise à M. Boissanville, mais elle devient « nôtre » par la sueur.

Emploi en dissertation

Cette citation porte le cœur d’une réponse au sujet. Tu poses ton argument : dans le roman, le lieu se conquiert par le travail plus qu’il ne s’hérite. Tu cites : « A mesure que notre sueur pénétrait cette terre, elle devenait nôtre » (seconde partie, chapitre 13). Juste après, tu analyses la tournure progressive et le possessif final : Télumée et Amboise ne possèdent pas cette colline, puisque la moitié de leurs récoltes part chez M. Boissanville, et pourtant la terre prend « l’odeur de nos corps ». Tu récapitules : l’appartenance véritable naît du corps engagé dans le sol, non du titre de propriété. L’argument répond directement à l’opposition entre conquête et héritage.

« J’ai transporté ma case à l’orient et je l’ai transportée à l’occident »

seconde partie, chapitre 15

ContexteC’est la fin du roman. Télumée, vieille femme, vit au bourg de La Ramée, après la mort d’Amboise et le départ de Sonore, l’enfant qu’elle avait élevée. Elle fait le bilan de sa vie : les déplacements, les tempêtes, les deuils. Des gens de Fond-Zombi ou du morne La Folie lui parlent de route goudronnée et d’électricité : le monde change autour d’elle.

ExplicationLe parallélisme « à l’orient… à l’occident » couvre tout l’horizon : la case, symbole d’enracinement, devient mobile, et la phrase s’achève sur une femme qui reste « sur mes deux pieds ».

Emploi en dissertation

Cette citation clôt bien une partie sur l’habitation. Tu poses ton argument : habiter, pour Télumée, ne signifie pas demeurer au même endroit, mais se tenir debout partout où l’on passe. Tu cites : « J’ai transporté ma case à l’orient et je l’ai transportée à l’occident » (seconde partie, chapitre 15). Juste après, tu expliques que la case, image de la stabilité, est déplacée d’un bout à l’autre de l’horizon, et que la phrase se termine sur une femme restée debout malgré les tempêtes. Tu récapitules : le lieu habité, c’est finalement le corps qui tient. Tu peux enchaîner sur la lignée : cette force de tenir, Télumée l’a reçue des femmes qui l’ont précédée.

Le roman ne sépare jamais le lieu de la mémoire : la Guadeloupe choisie à la première page est aussi l’île de l’esclavage, et chaque case, chaque lopin défriché garde la trace des vies qui l’ont traversé. Habiter devient alors une conquête, faite de travail, de départs et de recommencements, plus qu’un héritage reçu. Mais Télumée ne conquiert pas seule : si elle tient debout sur tant de terres différentes, c’est qu’une force lui a été transmise. Reste à comprendre comment se tisse cette lignée de femmes.

Texte de référence : Simone Schwarz-Bart, Pluie et vent sur Télumée Miracle, Seuil, 1972 ; localisation par partie et chapitre.

Dans la rue en pente d’un hameau au-dessus de la mer, un homme agenouillé en chemise claire tend l’index à une toute petite fille en robe rouge qui s’y agrippe en marchant. En haut de la rue, une femme en jaune se tient droite, mains aux hanches ; devant sa case au toit de paille, une voisine lui tourne le dos et rentre chez elle.Thème IIUne lignée de femmes qui se tisse

À L’Abandonnée, la petite Toussine, à peine debout, s’accroche à l’index de Xango et monte la rue vers sa mère, Minerve, qui s’y tient la tête haute, les mains aux hanches. L’amour d’un homme pour l’enfant d’un autre relève la mère et ouvre la lignée de femmes dont Télumée descend.

Le roman porte le nom de Télumée, et pourtant il commence bien avant elle : avec Minerve, libérée par l’abolition de l’esclavage, puis Toussine, devenue Reine Sans Nom, puis Victoire, la mère. Cette généalogie n’a rien d’une dynastie tranquille. Les pères disparaissent, les enfants naissent hors mariage, une femme abandonnée enceinte subit les rires du village, une mère confie sa fille pour suivre un homme. Le sang, à lui seul, ne garantit rien : il transmet aussi la honte, la misère et la menace de l’abandon, que chaque génération doit affronter à son tour.

Ce qui fait tenir la lignée, c’est autre chose : un amour qui choisit d’adopter, une manière de porter la tête haute, une parole qui bénit l’enfant et lui prédit un avenir, un récit confié au chevet d’une mourante. Les femmes de Pluie et vent sur Télumée Miracle se tissent les unes aux autres comme des fils, et des êtres sans lien de sang, Xango ou man Cia, entrent dans le motif. C’est une réponse précise au parcours « tisser les mémoires, habiter le monde » : la mémoire familiale ne se reçoit pas passivement, elle se fabrique, se dit et se confie.

Si le sang ne suffit pas à faire une famille, qu’est-ce qui relie Télumée aux femmes qui l’ont précédée ?

« Xango l’aima comme si elle était née de ses œuvres »

première partie, chapitre 1

ContexteLe roman remonte à l’arrière-grand-mère de Télumée. Minerve, libérée par l’abolition, s’est arrêtée au village de L’Abandonnée. Un homme venu de la Dominique a disparu à l’annonce de sa paternité, et le village a ri du ventre de Minerve. Le câpre Xango relève alors sa honte et accueille l’enfant, Toussine, qui deviendra Reine Sans Nom.

ExplicationLa comparaison « comme si » avoue l’absence de lien de sang et l’efface dans le même mouvement : la paternité devient un choix du cœur, plus fort que la naissance.

Emploi en dissertation

Cette citation ouvre un paragraphe sur la filiation choisie. Tu poses ton argument : dès l’origine, la lignée de Télumée se construit contre l’abandon, par un lien que le sang n’impose pas. Tu cites : « Xango l’aima comme si elle était née de ses œuvres » (première partie, chapitre 1). Juste après, tu expliques que la tournure « comme si » reconnaît l’absence de parenté biologique tout en la rendant sans importance ; tu ajoutes que cet amour rend à Minerve sa dignité, puisqu’elle peut désormais marcher « la tête haute » dans le hameau. Tu récapitules : la première pierre de la lignée est un acte d’adoption. L’argument est décisif si le sujet oppose l’héritage subi et la famille construite.

« sa détermination à demeurer sereine sous la violence même des vents »

première partie, chapitre 2

ContexteTélumée fait le portrait de sa mère, Victoire, lavandière à L’Abandonnée, qui a eu ses deux filles hors mariage. Elle décrit d’abord son visage « haut levé », ses yeux entrouverts qui semblent rêver, puis ce que révèle ce regard quand on l’observe bien. Elle ajoute que Victoire, très noire, n’était jamais triste en public, même devant ses enfants.

ExplicationLe nom « détermination » fait de la sérénité un effort de volonté, non un tempérament ; l’image de « la violence même des vents » rejoint le titre du roman, où pluie et vent figurent les coups de l’existence.

Emploi en dissertation

Cette citation sert un paragraphe sur ce qui se transmet d’une femme à l’autre. Tu poses ton argument : la lignée ne lègue ni terre ni argent, mais une manière de se tenir face au malheur. Tu cites le portrait de Victoire, dont le regard exprime « sa détermination à demeurer sereine sous la violence même des vents » (première partie, chapitre 2). Juste après, tu fais remarquer que cette sérénité n’est pas naturelle mais voulue, et que l’image des vents rejoint le titre du roman. Tu récapitules : même la mère la plus fragile de la lignée transmet une posture, celle du visage haut levé. Tu peux la rapprocher de Minerve, qui marchait « la tête haute ».

« tu seras sur terre comme une cathédrale »

seconde partie, chapitre 2

ContextePeu après son arrivée à Fond-Zombi, Télumée suit sa grand-mère par une sente cachée jusqu’à la case de man Cia, une vieille amie de la Reine qui vit vers la montagne. Man Cia, qui n’est pas de la famille, dévisage longuement l’enfant, l’embrasse quatre fois en donnant à chaque baiser une raison, puis lui adresse une prédiction.

ExplicationLe futur « tu seras » donne à la phrase la force d’une prophétie, et la comparaison avec une cathédrale promet à une enfant pauvre la hauteur, la solidité et la durée d’un édifice sacré.

Emploi en dissertation

Cette citation s’emploie dans un paragraphe sur la lignée élargie. Tu poses ton argument : la famille de Télumée dépasse le sang, car d’autres femmes âgées lui transmettent leur force. Tu cites la prédiction de man Cia, amie de la Reine : « tu seras sur terre comme une cathédrale » (seconde partie, chapitre 2). Juste après, tu expliques que le futur donne à la phrase la valeur d’une bénédiction, et que l’image de l’édifice annonce une femme qui tiendra debout. Tu récapitules : la parole d’une ancienne suffit à inscrire l’enfant dans une descendance. L’argument nuance utilement l’idée d’une lignée purement familiale, et prépare l’étude de la parole des anciennes.

« Nous n’étions pas seulement deux vivantes dans une case, au milieu de la nuit »

seconde partie, chapitre 1

ContexteC’est le premier soir de Télumée chez sa grand-mère, à Fond-Zombi. Après un repas de galettes de manioc, à la lueur du fanal, l’enfant ose pour la première fois regarder Reine Sans Nom en face, tandis que celle-ci l’examine à son tour. Sous ce regard, Télumée a l’impression que la pièce s’agrandit et que d’autres personnes s’y trouvent.

ExplicationLa négation restrictive « pas seulement » ouvre la case à des présences invisibles ; le mot « vivantes » laisse entendre que d’autres, qui ne le sont plus, assistent à la rencontre.

Emploi en dissertation

Cette citation nourrit un paragraphe sur la lignée comme présence. Tu poses ton argument : dans le roman, les morts accompagnent les vivants, et la rencontre de deux femmes engage toute une descendance. Tu cites l’impression de l’enfant : « Nous n’étions pas seulement deux vivantes dans une case, au milieu de la nuit » (seconde partie, chapitre 1). Juste après, tu fais observer que le mot « vivantes » suppose d’autres êtres, et que la Reine conclut la scène en se disant « née négresse à chance ». Tu récapitules : Télumée n’entre pas seulement chez sa grand-mère, elle entre dans une lignée qui la regarde. Tu peux relier ce moment au travail de la mémoire.

« se mit à me parler de sa jeunesse, de sa petite mère la négresse Minerve »

seconde partie, chapitre 10

ContexteReine Sans Nom, alitée, sent venir la mort. Télumée, que la Reine veut éloigner d’Élie et de sa case, vient de lui promettre de quitter Fond-Zombi. Soudain pleine d’entrain, la grand-mère raconte comment, au temps où Jérémie lui faisait la cour, sa mère Minerve se faisait sa complice à la cuisine, puis la taquinait en lui chantant une chanson de mari pêcheur.

ExplicationAu seuil de la mort, la Reine ne parle pas d’elle seule mais de sa « petite mère » : le récit remonte d’une génération et fait entrer Minerve, que Télumée n’a pas connue, dans la mémoire de son arrière-petite-fille.

Emploi en dissertation

Cette citation couronne un paragraphe sur la transmission orale. Tu poses ton argument : la lignée survit parce qu’elle est racontée. Tu cites le moment où la Reine mourante « se mit à me parler de sa jeunesse, de sa petite mère la négresse Minerve » (seconde partie, chapitre 10). Juste après, tu expliques que trois générations se trouvent réunies dans cette scène : Minerve dans le souvenir, la Reine qui parle, Télumée qui écoute et finit par pleurer. Tu récapitules : le récit fait exister une chaîne que la mort allait rompre. Pour un sujet opposant l’histoire d’une femme à celle d’une lignée, c’est la preuve que Télumée devient à son tour dépositaire de la mémoire.

La lignée de Télumée ne tient pas par le sang, qui transmet aussi l’abandon et la honte, mais par une suite de gestes : l’adoption de Xango, la dignité voulue de Victoire, la prophétie de man Cia, le regard de la Reine qui convoque les absents, le récit qu’elle confie avant de mourir. Le roman est donc bien l’histoire d’une lignée, que la narratrice prolonge en la racontant. Reste à voir de plus près la source de cette force : la parole et les soins de Reine Sans Nom, qui apprennent à l’enfant à tenir.

Texte de référence : Simone Schwarz-Bart, Pluie et vent sur Télumée Miracle, Seuil, 1972 ; localisation par partie et chapitre.

Au seuil de la case, Reine Sans Nom coiffe Télumée enfant : une main tient le peigne de métal et l’autre tend une mèche, tandis que le linge sèche sur les buissons et que la brise monte de la vallée.Thème IIIApprendre à tenir : la parole et le soin de la Reine

Au seuil de la case, la Reine tient le peigne de métal dans une main et tend une mèche de l’autre : la tenue qu’elle transmet passe d’abord par le soin patient du corps.

Lorsque Télumée arrive à Fond-Zombi, sa grand-mère ne lui promet pas un monde plus doux : elle lui apprend à s’y tenir debout. Cette éducation passe d’abord par le corps. Reine Sans Nom coiffe l’enfant, la berce, la frictionne. Elle passe ensuite par la parole : proverbes glissés au bord du chemin, contes du jeudi soir, maximes détachées mot à mot pour qu’elles se gravent. Les deux gestes vont ensemble. Le soin ouvre l’oreille de l’enfant, et la parole donne au soin sa portée, parce qu’elle transforme une tendresse d’un soir en une règle de vie que Télumée emportera loin de la case.

Le roman ne cache pas la dureté de ce qui attend la petite fille. Autour d’elle, les lavandières ricanent de la vie des nègres, la misère revient comme une vague, et les vieux chants rappellent qu’on a vendu des êtres humains. La Reine ne nie rien de tout cela ; elle enseigne une tenue, non une protection. C’est ici que se noue le parcours « tisser les mémoires, habiter le monde » : ce qu’elle transmet, chants d’esclaves, contes, proverbes, vient d’un passé douloureux, mais sert à habiter le présent sans s’y briser. Reste à savoir si cette parole suffit face au malheur.

Comment apprend-on à « tenir » quand la vie est une vague ? Avant de lire les preuves, demande-toi ce qu’une grand-mère peut transmettre à une enfant qu’elle ne pourra pas protéger.

« Entre ses mains, le peigne de métal ne griffait que le vent. »

seconde partie, chapitre 1

ContexteDébut de la seconde partie. Télumée, encore enfant, vit désormais chez sa grand-mère, Reine Sans Nom, à Fond-Zombi. Elles reviennent de la rivière où elles ont fait la lessive du dimanche. Le linge étendu, la grand-mère s’installe dans sa berceuse, au seuil de la case, attire la petite contre ses jupes et commence à lui faire les nattes en chantant de vieux airs, puis des chants d’esclaves.

ExplicationLe peigne de métal, objet qui pourrait blesser, ne rencontre que « le vent » : la tournure restrictive « ne… que » annule toute violence du geste. La dureté de l’instrument demeure, mais la main qui le tient la désarme.

Emploi en dissertation

Cette citation ouvre un paragraphe sur le premier moyen de la transmission : le corps soigné. Tu poses ton argument : chez Reine Sans Nom, apprendre commence par être touché avec douceur. Tu cites alors : « Entre ses mains, le peigne de métal ne griffait que le vent. » (seconde partie, chapitre 1). Juste après, tu expliques que la restriction « ne… que » désarme un objet dur, et tu ajoutes que, dans la même scène, la grand-mère manie les cheveux avec encore plus de douceur lorsqu’elle murmure les chants d’esclaves. Tu récapitules : le soin n’efface pas la mémoire de la violence, il la rend transmissible. Tu peux enchaîner sur la parole, qui prolonge ce geste.

« ce ne sont là que de grosses baleines échouées dont la mer ne veut plus »

seconde partie, chapitre 1

ContexteMême chapitre, juste avant la scène de la coiffure. À la rivière, le dimanche, les lavandières rient d’un rire amer ; l’une d’elles, dame Vitaline Brindosier, proclame que la vie est une loque impossible à recoudre et que les nègres de Guadeloupe sont « à plat ventre ». Télumée sent l’ombre descendre sur elle. Reine Sans Nom lui chuchote alors à l’oreille de partir très vite, et juge ces femmes d’une seule image.

ExplicationLa métaphore des baleines échouées renverse le prestige de ces aînées : leur corpulence devient le signe d’un échec, et leur parole un poison qui ferait perdre leurs nageoires aux « petits poissons » qui l’écouteraient.

Emploi en dissertation

Tu t’en sers pour montrer que la Reine éduque aussi en triant les paroles. Ton argument : apprendre à tenir, c’est d’abord refuser le fatalisme ambiant. Tu rappelles que les lavandières tournent la vie des nègres en dérision, puis tu cites la réplique chuchotée de la grand-mère : « ce ne sont là que de grosses baleines échouées dont la mer ne veut plus » (seconde partie, chapitre 1). Juste après, tu expliques que l’image retire toute autorité à ce discours : ces femmes ne sont plus dans le courant de la vie. Tu récapitules : la transmission a un versant défensif, elle apprend à ne pas tout écouter. L’argument sert bien un sujet qui oppose la parole qui abat et la parole qui relève.

« avec une parole, on empêche un homme de se briser »

seconde partie, chapitre 3

ContexteSeconde partie, chapitre 3. Télumée a grandi et partage ses jeudis avec Élie, le fils du père Abel. Le soir, après une sauce d’écrevisses et un De profundis pour ses morts, Reine Sans Nom, installée dans sa berceuse, raconte aux deux enfants assis à ses pieds cinq contes, dont le dernier est toujours celui de l’Homme qui voulait vivre à l’odeur. La narratrice décrit son art de conteuse.

ExplicationLa maxime, insérée sans guillemets dans le récit puis attribuée par « ainsi s’exprimait-elle », fait de la parole un outil concret : le verbe « briser » assimile l’homme à un objet fragile que les mots maintiennent entier.

Emploi en dissertation

Cette citation est le cœur d’un paragraphe sur la puissance de la parole transmise. Tu poses ton argument : pour la Reine, raconter n’est pas distraire, c’est consolider. Tu cites sa maxime : « avec une parole, on empêche un homme de se briser » (seconde partie, chapitre 3). Juste après, tu analyses le verbe « briser » : l’homme est pensé comme un objet fragile, et la parole comme ce qui le tient d’une pièce. Tu ajoutes que ses contes ouvrent un monde où « le nègre est enfant de Dieu », ce qui répare une dignité blessée. Tu récapitules : la parole est une arme de résistance intérieure. C’est aussi la phrase du sujet de dissertation : garde-la pour la discuter.

« mais le cheval ne doit pas te conduire, c’est toi qui dois conduire le cheval »

seconde partie, chapitre 3

ContexteMême soirée, à la fin du conte de l’Homme qui vivait à l’odeur, ce cavalier emporté par sa jument jusqu’à disparaître. Élie est reparti en courant ; dans l’ombre, Reine Sans Nom fait les nattes de Télumée, puis la berce sur ses genoux. Elle livre alors la morale du conte, lentement, en détachant ses mots pour qu’ils se gravent dans l’esprit de l’enfant, qui écoute sans encore comprendre.

ExplicationLe renversement en miroir (le cheval te conduit / tu conduis le cheval) inverse le rapport de forces du conte : la monture, qui emportait Wvabor, redevient ce qu’on dirige. La conjonction « mais » répond à ce qui précède, « la misère est une vague sans fin ».

Emploi en dissertation

Cette citation sert un paragraphe sur la maîtrise de soi. Tu poses ton argument : la Reine ne promet pas la fin du malheur, elle enseigne une manière de le traverser. Tu cites la morale du conte : « mais le cheval ne doit pas te conduire, c’est toi qui dois conduire le cheval » (seconde partie, chapitre 3). Juste après, tu montres que « mais » concède d’abord la misère, « vague sans fin », puis que le renversement en miroir rend à l’enfant le rôle de cavalier. Tu récapitules : la tenue ne supprime pas l’épreuve, elle la domine. Tu peux signaler que Télumée se redit cette phrase à Belle-Feuille : la leçon survit hors de la case, ce qui prépare le thème suivant.

« si tu sais souffrir, les autres sauront aussi »

seconde partie, chapitre 10

ContexteSeconde partie, chapitre 10. Après les épreuves infligées par Élie et une longue période d’hébétude, Télumée vit de nouveau auprès de sa grand-mère. Un soir, Reine Sans Nom, tenant son cœur à deux mains, lui annonce en souriant qu’elle va mourir. Les lèvres contre l’oreille de sa petite-fille, elle lui laisse ses dernières leçons : les gens l’épient et comptent sur quelqu’un pour savoir comment vivre.

ExplicationLa construction conditionnelle fait de la souffrance un savoir qui se transmet : l’élève devient à son tour modèle, et la tenue individuelle prend une portée collective.

Emploi en dissertation

Cette citation clôt bien une partie sur la transmission. Tu poses ton argument : la leçon de la Reine n’est pas faite pour être gardée, mais pour être rendue. Tu cites ses dernières paroles : « si tu sais souffrir, les autres sauront aussi » (seconde partie, chapitre 10). Juste après, tu expliques que la conditionnelle lie le sort de Télumée à celui de la communauté, dont les membres, dit-elle, « comptent toujours sur quelqu’un pour savoir comment vivre ». Tu récapitules : l’éducation reçue fait de Télumée un maillon de la chaîne, celle qui tiendra pour les autres. Face au sujet, c’est ta réponse nuancée : la parole ne supprime pas le malheur, elle apprend à le porter ensemble.

Ce thème a montré que Reine Sans Nom transmet moins une consolation qu’une tenue : soin du corps, tri des paroles, contes et maximes convergent vers une même règle, conduire son cheval au lieu d’être emporté. La mémoire des chants d’esclaves et l’art de vivre au présent se tissent ainsi dans une seule éducation, que Télumée devra à son tour rendre aux autres. Reste l’épreuve : que vaut cette leçon hors de la case, quand il faut servir chez les Desaragne, descendants des anciens maîtres ?

Texte de référence : Simone Schwarz-Bart, Pluie et vent sur Télumée Miracle, Seuil, 1972 ; localisation par partie et chapitre.

Vue plongeante sur une véranda au plancher de bois ocre. Une jeune femme noire en robe bleu clair, assise bas, tient une calebasse de pâte blanche sur ses genoux et y plonge les doigts ; elle lève la tête. En haut, une dame blanche en robe rouge, aux longs cheveux jaunes, marche vers une porte vitrée ouverte. Des colonnes, une bougainvillée, un bassin d’eau bleue, des chemises pliées.Thème IVServir chez les Blancs : l’ordre colonial, l’école et les corps

À Belle-Feuille, sur la véranda de derrière, Télumée laisse filer l’amidon entre ses doigts et lève la tête vers Mme Desaragne, qui s’en va vers la porte vitrée en secouant ses cheveux. La patronne parle de haut et ne regarde pas ; Télumée travaille, se tait et la regarde.

Au quatrième chapitre de la seconde partie, Télumée quitte l’abri de Fond-Zombi. La maladie de sa grand-mère a vidé leurs économies ; il faut se louer, et la seule maison possible est Belle-Feuille, chez les Desaragne, descendants d’un maître dont la cruauté se raconte encore. Le roman fait alors entrer son héroïne dans un monde où l’esclavage est aboli mais où l’ordre qu’il a fondé persiste : mépris des maîtres pour ceux qui les servent, idées toutes faites sur « le nègre », convoitise exercée sur le corps des servantes. Avant même ce départ, l’école a appris aux enfants à vénérer la France.

Face à cet ordre, Télumée ne se révolte pas ouvertement. Elle lave, amidonne, sert à table, se tait. Faut-il y voir de la soumission ? Le texte oblige à distinguer ce qui se voit de ce qui se passe au-dedans. Sous la surface docile, la servante garde une part inaccessible, nourrie de ce que Reine Sans Nom et man Cia lui ont transmis. Le parcours « tisser les mémoires, habiter le monde » prend ici un sens aigu : la mémoire familiale de l’esclavage éclaire le présent colonial et permet d’habiter un lieu hostile sans s’y perdre.

Comment rester soi-même quand on sert chez ceux dont les aïeux furent les maîtres ? Avant de lire les preuves, demande-toi si le silence d’une servante est forcément une soumission.

« lorsque nous n’étions encore que des singes à queue coupée »

seconde partie, chapitre 4

ContexteOuverture du chapitre 4 de la seconde partie. Télumée a quatorze ans et l’école vient de lâcher ses élèves. La narratrice revient sur ces années : l’école abritait les enfants comme un bassin retient des sources, leur apprenait à lire, à signer leur nom, à respecter les couleurs de la France, « notre mère », et à vénérer sa gloire. Puis elle les a abandonnés au courant de la vie.

ExplicationLa narratrice reprend sans guillemets la leçon scolaire et la pousse jusqu’à l’absurde : la gloire de la France « au commencement des temps » a pour envers l’image des élèves en singes. L’ironie naît du passage brutal du registre solennel (« grandeur », « majesté », « noblesse ») au registre animal.

Emploi en dissertation

Cette citation ouvre une partie sur l’ordre colonial en montrant qu’il commence dans les esprits. Tu poses ton argument : avant de servir chez les Blancs, les enfants de Fond-Zombi ont appris à l’école leur prétendue infériorité. Tu cites la fin de la phrase consacrée à la gloire de la France : « lorsque nous n’étions encore que des singes à queue coupée » (seconde partie, chapitre 4). Juste après, tu montres que la narratrice reprend la leçon pour en faire entendre l’absurdité : le vocabulaire de la majesté bascule dans l’animal. Tu récapitules : l’ordre colonial passe aussi par les mots qu’on enseigne aux enfants, et Belle-Feuille ne fera que prolonger cette leçon.

« c’était comme si je l’avais vu de mes propres yeux le Blanc des Blancs »

seconde partie, chapitre 4

ContexteMême chapitre. Reine Sans Nom est malade et les remèdes ont épuisé l’argent ; Télumée doit se louer. Il ne reste que la maison des Desaragne, à Galba, descendants du « Blanc des Blancs », l’ancêtre qui faisait éclater la rate des nègres. Ce souvenir vient de la mère de Reine Sans Nom, qui l’a raconté à sa fille, laquelle l’a transmis à Télumée.

ExplicationLa comparaison « comme si » fait d’un récit entendu un témoignage oculaire : transmise sur trois générations, la violence du maître devient une image présente, précise jusqu’au détail (il boitait, soulevait un cheval).

Emploi en dissertation

Tu t’en sers pour montrer que Télumée n’entre pas à Belle-Feuille sans défense. Ton argument : la mémoire transmise lui donne un regard lucide sur ceux qu’elle va servir. Tu rappelles que le récit du maître cruel est passé de l’arrière-grand-mère à la Reine, puis à la petite-fille, et tu cites : « c’était comme si je l’avais vu de mes propres yeux le Blanc des Blancs » (seconde partie, chapitre 4). Juste après, tu expliques que « comme si » change un récit entendu en vision : le passé esclavagiste devient contemporain. Tu récapitules : servir les Desaragne, c’est entrer dans l’histoire même de sa lignée. Le passage est central pour le parcours sur la mémoire.

« je lui abandonnais la première face afin qu’elle s’amuse, la patronne, qu’elle cogne dessus »

seconde partie, chapitre 4

ContexteTélumée travaille depuis un moment à Belle-Feuille. Chaque mardi, pendant l’empesage des chemises de monsieur, Mme Desaragne lui tient un discours méprisant : les nègres seraient des sauvages arrachés à la brousse, vivant dans la boue et le vice. Télumée malaxe l’amidon et se tait, en se voyant comme « un vrai tambour à deux peaux », selon l’expression de man Cia.

ExplicationLa métaphore du tambour à deux peaux distingue une surface livrée aux coups et un dessous préservé ; le verbe « abandonnais » fait de cette exposition un choix de Télumée, non une défaite.

Emploi en dissertation

Cette citation est la pièce maîtresse d’une réponse au sujet sur la soumission. Tu poses ton argument : le silence de Télumée n’est pas une résignation mais une stratégie. Tu résumes le discours raciste de la patronne, puis tu cites : « je lui abandonnais la première face afin qu’elle s’amuse, la patronne, qu’elle cogne dessus » (seconde partie, chapitre 4). Juste après, tu analyses « abandonnais » : c’est Télumée qui décide de ce qu’elle cède ; la phrase s’achève d’ailleurs sur son intégrité, « plus intacte il n’y a pas ». Tu récapitules : la soumission apparente protège une liberté intérieure. Tu peux enchaîner sur une scène où la menace ne vise plus l’esprit, mais le corps.

« vous ne pourrez plus entrer dans la chambre des petites bonnes »

seconde partie, chapitre 6

ContexteSeconde partie, chapitre 6. À l’approche de Noël, Télumée ne peut plus rentrer à Fond-Zombi. M. Desaragne, qui l’a observée à la citerne, entre un soir dans son réduit, lui jette une robe de soie comme si tout était convenu et glisse les mains sous sa jupe. Sans crier, Télumée lui murmure qu’elle a un petit couteau, et que ses ongles suffiraient.

ExplicationLe pluriel « des petites bonnes » révèle une habitude : le maître traite la chambre des servantes comme un domaine qui lui revient. La menace, au futur et sur un ton calme, retourne la domination contre celui qui l’exerce.

Emploi en dissertation

Cette citation montre que l’ordre colonial convoite aussi les corps. Ton argument : à Belle-Feuille, la servante est regardée comme un bien, et la résistance doit parfois devenir frontale. Tu rappelles la scène du réduit, puis tu cites la menace de Télumée : « vous ne pourrez plus entrer dans la chambre des petites bonnes » (seconde partie, chapitre 6). Juste après, tu fais observer le pluriel, qui dévoile une pratique ordinaire du maître, et le calme de la voix, qui renverse le rapport de force. Tu récapitules : le tambour à deux peaux sait aussi riposter. Le proverbe final sur les canards et les poules confirme que la parole reste son arme.

« des mains ennemies s’étaient emparées de notre âme »

seconde partie, chapitre 13

ContexteSeconde partie, chapitre 13. Télumée partage désormais la case d’Amboise, scieur de long, et raconte son passé. Revenu de sept années en France, il a été saisi d’une envie de tuer un Blanc, puis s’est réfugié dans les mornes. Avec les années, ses absences au monde ont disparu ; il regarde son peuple avec un étonnement paisible et formule ce qu’il a compris.

ExplicationL’image des « mains ennemies » qui s’emparent de l’âme décrit une aliénation fabriquée : la violence coloniale ne frappe pas seulement du dehors, elle prend possession de l’intérieur. La suite de la phrase précise qu’elle l’a modelée « afin qu’elle se dresse contre elle-même », but voulu d’un retournement.

Emploi en dissertation

Cette citation élargit la réflexion à tout un peuple. Ton argument : l’ordre colonial agit jusque dans la conscience des dominés, qui finissent par se mépriser eux-mêmes. Tu cites la parole d’Amboise : « des mains ennemies s’étaient emparées de notre âme » (seconde partie, chapitre 13). Juste après, tu expliques que ces mains l’ont modelée « afin qu’elle se dresse contre elle-même » : le mépris des maîtres est devenu haine de soi. Tu ajoutes que, dans le même passage, Amboise répond au fatalisme par l’image du cabri attaché. Tu récapitules : nommer l’aliénation, c’est commencer à s’en délivrer. L’argument peut conclure une dissertation sur la résistance.

Ce thème a montré que l’ordre colonial survit à l’esclavage sous d’autres formes : leçons d’école, mépris de la patronne, convoitise du maître, haine de soi fabriquée. Télumée n’y répond pas par la révolte ouverte, mais par une résistance double : garder intacte la face du dessous, et riposter quand le corps est menacé. La mémoire transmise lui permet d’habiter ce monde hostile sans s’y perdre. Reste à savoir si cette force tiendra dans l’amour, quand Télumée voudra bâtir une case à deux avec Élie.

Texte de référence : Simone Schwarz-Bart, Pluie et vent sur Télumée Miracle, Seuil, 1972 ; localisation par partie et chapitre.

Un matin, dans une cour de terre claire vue de biais et d’un peu au-dessus, un homme en vêtements de travail, un vieux feutre rejeté en arrière, est assis sur une grosse roche, penché sur ses genoux ; du bout des doigts, il pose une tasse blanche entre ses pieds nus. Un peu en retrait, une femme en robe rouge tient une cafetière bleue.Thème VAimer : bâtir une case à deux, puis garder la parole

Le premier matin dans leur case, assis sur une grosse roche de la cour, Élie pose entre ses pieds la tasse de café que Télumée vient de lui servir ; debout un peu à l’écart, la cafetière à la main, elle le regarde faire. Ce geste minuscule, vu de côté, dit un bonheur fait d’attentions partagées.

Dans Pluie et vent sur Télumée Miracle, l’amour n’est jamais un simple coup de foudre qui suffirait à tout. Il se fabrique. Jérémie et Toussine bêchent et sèment côte à côte ; Élie se fait payer en planches pour monter la case où vivra Télumée ; Amboise et elle font leur, à force de sueur, une parcelle rocailleuse. Aimer, dans ce roman, c’est construire un lieu : un jardin, une maison, une terre. Ce travail donne aux personnages ce que l’histoire leur a refusé, un endroit où se tenir debout et un monde à la hauteur de leur désir.

Mais le roman montre aussi la fragilité de cette construction. Quand l’existence ne tient plus qu’au regard de l’autre, elle peut s’effondrer d’un coup, et la chute d’Élie le prouvera. Le second amour, avec Amboise, repose sur autre chose : une parole échangée qui multiplie les vies au lieu de les suspendre. C’est pourquoi la fin du livre est si douloureuse. Devant Élie vieilli, venu mendier un mot, Télumée reste muette, et ce silence devient l’unique regret de sa vie. L’amour ne s’achève pas dans la case : il s’achève, ou échoue, dans la parole.

Si l’amour se construit comme une case, sur quoi faut-il le bâtir pour qu’il tienne : sur le regard de l’autre ou sur la parole partagée ?

« tandis qu’il bêchait, elle traçait les sillons et tandis qu’il brûlait les herbes, elle ensemençait »

première partie, chapitre 1

ContexteNous sommes au début du roman, des années après le mariage de Toussine et de Jérémie, les grands-parents de la narratrice. Jérémie pêche avec une patience infinie, remet l’argent de la vente à sa femme, puis tous deux partent cultiver leur jardin jusqu’au crépuscule. Au retour, il lui murmure encore des déclarations « comme au premier jour ».

ExplicationLa phrase repose sur un double parallélisme (« tandis qu’il… elle… ») : chaque geste de l’homme appelle un geste de la femme qui le complète. Le couple est décrit comme un travail à deux temps, où l’amour se confond avec l’ouvrage commun.

Emploi en dissertation

Cette citation ouvre une partie qui montre l’amour comme un refuge construit. Tu poses ton argument : le premier couple du roman fonde son bonheur sur un travail partagé, non sur la seule passion. Tu cites : « tandis qu’il bêchait, elle traçait les sillons et tandis qu’il brûlait les herbes, elle ensemençait » (première partie, chapitre 1). Juste après, tu fais observer le parallélisme : à chaque action de Jérémie répond celle de Toussine, sans hiérarchie. Tu récapitules : l’amour de Toussine et Jérémie est un jardin qu’on cultive ensemble, et c’est ce modèle que Télumée cherchera à reproduire. Utile quand le sujet demande si l’amour est refuge ou épreuve.

« mais les jeudis faisaient de moi la Guadeloupe tout entière »

seconde partie, chapitre 3

ContexteAdolescente, Télumée grandit à Fond-Zombi sous la garde de Reine Sans Nom. Avec l’accord de la Reine et du père Abel, elle passe chaque jeudi avec Élie à la rivière : elle lave le linge de la ville, il chasse les écrevisses, puis ils plongent ensemble dans le Bassin bleu et sèchent sur une roche.

ExplicationLa phrase clôt une gradation : Élie seul ferait d’elle « une rivière », la Reine seule « la montagne Balata », les deux réunis l’île entière. L’amour naissant, ajouté à la tendresse de la grand-mère, agrandit l’être aux dimensions d’un pays.

Emploi en dissertation

Cette citation sert un paragraphe sur l’amour comme élargissement de soi. Tu poses ton argument : loin d’enfermer, le premier amour de Télumée lui donne un territoire. Tu cites : « mais les jeudis faisaient de moi la Guadeloupe tout entière » (seconde partie, chapitre 3). Juste après, tu expliques la gradation qui précède : la rivière, puis la montagne, puis l’île. Aimer, c’est habiter enfin sa terre au lieu de la subir. Tu récapitules : l’amour relie l’héroïne à la grand-mère et au pays, il tisse ensemble les liens qu’elle a reçus. Tu peux ensuite montrer que ce pays rêvé doit encore prendre la forme d’une maison.

« il me parlait avec tant de précision de cette case que j’y pénétrais »

seconde partie, chapitre 5

ContexteTélumée travaille comme servante chez les Desaragne, à Belle-Feuille, et ne revient à Fond-Zombi que certains dimanches. Élie achève son apprentissage de scieur de long et se fait payer en partie en planches pour monter leur future case. Le soir, au bord du lit, il la lui décrit dans ses moindres détails, jusqu’au bouquet rouge qu’elle piquera sur le toit.

ExplicationLa conséquence « tant de précision… que j’y pénétrais » fait de la parole un chantier : la maison existe d’abord dans les mots d’Élie, avant d’exister en bois. Véranda, chaises, napperon brodé : l’amour se projette en objets concrets.

Emploi en dissertation

Cette citation nourrit un paragraphe sur l’amour comme projet. Tu poses ton argument : aimer, pour Élie, c’est d’abord bâtir un abri. Tu rappelles qu’il se fait payer en planches, puis tu cites : « il me parlait avec tant de précision de cette case que j’y pénétrais » (seconde partie, chapitre 5). Juste après, tu analyses la subordonnée de conséquence : la description est si exacte que la case devient habitable avant d’être construite. Tu récapitules : l’amour se donne une adresse, une maison qui répond à la servitude de Belle-Feuille. Tu peux nuancer aussitôt : le même soir, Élie parle de raccourcir la corde de son « cabrisseau », et la possession perce déjà sous la tendresse.

« Lorsque Élie me regardait, alors seulement j’existais »

seconde partie, chapitre 8

ContexteTélumée vit désormais dans la case d’Élie, où Reine Sans Nom l’a elle-même conduite. C’est le sommet de son bonheur : elle a l’impression de naître, de n’avoir jamais su vivre auparavant. Mais au même moment, elle surveille Élie « comme un marin surveille le vent », sachant que tous les navires n’arrivent pas à bon port.

ExplicationL’adverbe « seulement » fait dépendre toute l’existence de la narratrice du regard d’un autre. La phrase suivante tire la conséquence : s’il se détournait, elle s’évanouirait « dans le néant ».

Emploi en dissertation

Cette citation permet de montrer la faille de l’amour-refuge. Tu poses ton argument : un bonheur qui repose tout entier sur l’autre est un bonheur menacé. Tu cites : « Lorsque Élie me regardait, alors seulement j’existais » (seconde partie, chapitre 8). Juste après, tu expliques la restriction « alors seulement » : Télumée ne se tient plus d’elle-même, elle n’existe que par délégation. La comparaison du marin qui guette le vent confirme qu’elle pressent la tempête. Tu récapitules : la case est bâtie, mais l’être qui l’habite n’a pas de fondation propre. C’est la charnière idéale vers le thème suivant, celui du ravage, où ce regard se retire.

« démultipliant ainsi nos frêles vies, et l’un par l’autre nous faisant exister plusieurs fois »

seconde partie, chapitre 13

ContexteAprès la chute et la solitude, Télumée vit avec Amboise, ancien scieur de long. Ils cultivent un morceau de colline encombré de roches et de souches, dont la moitié des récoltes revient au propriétaire, M. Boissanville. Aux heures chaudes, sous une hutte de palmes, ils parlent de tout ce qu’ils ont vu, aimé et haï.

ExplicationLe participe « démultipliant » et la réciprocité « l’un par l’autre » décrivent une existence qui s’accroît par l’échange de paroles. Là où Élie faisait exister Télumée par son seul regard, la parole partagée fait exister les deux amants, et « plusieurs fois ».

Emploi en dissertation

Cette citation sert un paragraphe sur un amour plus solide, parce que réciproque. Tu poses ton argument : le second amour de Télumée ne suspend plus son existence à un regard, il la fonde sur la parole. Tu cites : ils parlaient de tout, « démultipliant ainsi nos frêles vies, et l’un par l’autre nous faisant exister plusieurs fois » (seconde partie, chapitre 13). Juste après, tu opposes cette réciprocité au « alors seulement j’existais » du temps d’Élie. Tu ajoutes que la même page montre leur sueur rendant « nôtre » une terre qui ne leur appartient qu’à moitié. Tu récapitules : l’amour mûr construit à la fois un jardin et une mémoire commune.

« ces quelques mots que je n’ai pas su donner sont le seul et unique regret de ma vie »

seconde partie, chapitre 15

ContexteTélumée est très vieille et vend des cacahuètes devant sa case. Élie, revenu pour mourir à La Ramée, passe derrière sa haie de lauriers-roses et lui demande : « alors Télumée, c’est comme ça ? ». Il attend une parole de réconfort. Étouffée de larmes et de honte, elle ne trouve à répondre que : « Oui, c’est bien triste… mais c’est comme ça… ».

ExplicationLe groupe « le seul et unique regret », redondant à dessein, isole ce silence dans toute une vie pourtant traversée de malheurs. Juste avant, la narratrice appelle ces mots un « petit sou vaillant » : la parole est la monnaie de l’amour, et c’est elle qui a manqué.

Emploi en dissertation

Cette citation conclut idéalement une partie ou un devoir sur l’amour. Tu poses ton argument : dans ce roman, l’amour ne se juge pas seulement à ce qu’on a bâti, mais à la parole qu’on sait donner. Tu cites : « ces quelques mots que je n’ai pas su donner sont le seul et unique regret de ma vie » (seconde partie, chapitre 15). Juste après, tu fais observer que Télumée ne regrette ni les coups ni l’abandon, mais un silence. Tu récapitules : après avoir construit case et jardin, l’amour reste une épreuve jusqu’au bout, celle de la parole. C’est un appui précieux pour répondre qu’il est à la fois refuge et épreuve.

Ce thème a établi que l’amour, chez Schwarz-Bart, est un ouvrage : jardin de Toussine et Jérémie, case d’Élie, terre d’Amboise, mémoire partagée sous la hutte. Aimer, c’est habiter le monde à deux et tisser une histoire commune contre la précarité. Mais une construction qui repose sur un seul regard peut s’écrouler, et le roman ne cache pas cet effondrement. Reste à voir ce qui arrive quand le regard se détourne, quand l’ivresse, la violence et la folie défont l’être : c’est le ravage.

Texte de référence : Simone Schwarz-Bart, Pluie et vent sur Télumée Miracle, Seuil, 1972 ; localisation par partie et chapitre.

Vue du ras du sol, dans une cour encombrée de planches entassées en désordre, sous un ciel terne : au premier plan, une gamelle renversée et de la nourriture répandue où courent des fourmis. Une femme en robe bleue se tient figée, les deux mains ouvertes devant elle, la tête baissée. Plus loin, un homme se gratte le crâne, la tête levée vers le ciel. Derrière, une pente boisée.Thème VILe ravage : malheur, violence et chute hors de soi

Au matin, Élie a arraché la gamelle des mains de Télumée et l’a jetée à terre : elle reste figée, les mains encore ouvertes, devant la nourriture où courent les fourmis, tandis qu’il se gratte le crâne, les yeux au ciel, parmi les planches invendues. La distance entre eux dit le basculement du couple, sans montrer de coups.

Pluie et vent sur Télumée Miracle ne raconte pas seulement des bonheurs patiemment bâtis ; il montre aussi comment ils sont détruits. Le malheur y frappe de toutes les manières : l’incendie qui tue une enfant de Toussine, le couteau de Germain qui tue Angebert, le père de la narratrice, puis l’ivresse et les coups d’Élie qui défont Télumée elle-même. Le roman donne un nom à cette force : « la folie antillaise », qui plane comme un oiseau de proie. Chaque fois, l’être est arraché à lui-même, au point de ne plus se reconnaître.

D’où vient ce ravage ? Le livre hésite entre deux réponses, et c’est ce qui fait sa profondeur. Tantôt le mal semble tomber du ciel, comme une fatalité liée à une histoire de misère et de servitude ; tantôt il est désigné comme intérieur : « rien ne poursuit le nègre que son propre cœur ». Mais le roman ne s’arrête pas à la chute. Toussine, la grand-mère, puis Télumée, sa petite-fille, touchent le fond et remontent. Le ravage prend alors un autre sens : il devient l’épreuve à travers laquelle se transmet, de femme en femme, une manière de ne pas s’habituer au malheur.

Quand le malheur fait sortir un être de lui-même, vient-il du dehors, comme une fatalité, ou du dedans, et peut-on en revenir ?

« ah, la vie est déchirée, de partout déchirée, et le tissu ne se recoud pas »

première partie, chapitre 2

ContexteTélumée est enfant et vit avec sa mère Victoire et Angebert, son père, qui vit de ses nasses à écrevisses. Germain, voleur notoire mais ami d’Angebert, vient d’être maudit en public par un propriétaire de nasses. Depuis, il s’approche chaque soir d’Angebert pour lui répéter ces paroles tristes. Quelques mois plus tard, il videra ses nasses et le tuera d’un coup de canif.

ExplicationLa métaphore du tissu fait du malheur une déchirure irréparable, et la répétition « déchirée, de partout déchirée » en dit l’étendue. La suite de la réplique précise le mécanisme : une parole lancée en l’air suffit pour que « la folie frappe ».

Emploi en dissertation

Cette citation ouvre une partie sur la violence du malheur. Tu poses ton argument : dans ce roman, le mal ne blesse pas seulement un individu, il déchire le lien entre les êtres. Tu cites la plainte de Germain : « ah, la vie est déchirée, de partout déchirée, et le tissu ne se recoud pas » (première partie, chapitre 2). Juste après, tu analyses la métaphore : là où le parcours invite à tisser des mémoires, Germain décrit un tissu qu’on ne peut plus recoudre. L’ironie est cruelle, puisque c’est lui qui tuera son ami. Tu récapitules : le ravage commence comme une rupture du lien social, prédite, redoutée et pourtant laissée faire.

« à la manière d’un oiseau de proie, sans qu’il puisse offrir la moindre résistance »

première partie, chapitre 2

ContexteAngebert vient d’être tué par Germain, et le cortège a veillé son corps. La narratrice, devenue adulte, interrompt son récit pour réfléchir à ce meurtre. Elle décrit « la folie antillaise », qui plane au-dessus des bourgs et des mornes pendant les longs jours chauds, et qui a choisi cette fois les épaules de Germain pour lui mettre un couteau entre les mains.

ExplicationLa comparaison avec l’oiseau de proie fait de la folie une force extérieure, qui choisit sa victime au hasard. La négation « sans qu’il puisse offrir la moindre résistance » retire toute responsabilité à celui qu’elle frappe : le meurtrier devient lui-même une proie.

Emploi en dissertation

Cette citation sert un paragraphe qui présente le malheur comme une fatalité. Tu poses ton argument : le roman montre d’abord le mal comme une puissance qui fond sur les hommes du dehors. Tu cites : la folie s’apprête à fondre sur l’un ou l’autre « à la manière d’un oiseau de proie, sans qu’il puisse offrir la moindre résistance » (première partie, chapitre 2). Juste après, tu expliques que Germain n’est pas jugé en coupable : l’oiseau « lui déposa un couteau entre les mains ». Tu récapitules : le ravage apparaît comme une fatalité collective, qui pèse sur tout un peuple. Tu peux alors annoncer la réponse inverse que donnera Amboise.

« Ami, rien ne poursuit le nègre que son propre cœur »

seconde partie, chapitre 8

ContexteC’est l’année de la disgrâce : la sécheresse ruine Fond-Zombi, plus aucune case ne se construit et les planches d’Élie restent invendues. Élie boit avec les désœuvrés sur une véranda où l’on se bat et où l’on joue aux dés. Cachée derrière un madrier, Télumée l’entend demander, ivre, par quoi « nous sommes poursuivis ». Amboise, son ami, sort de la foule et lui répond.

ExplicationLa tournure restrictive « rien ne… que » déplace la cause du malheur : ce n’est plus une force extérieure mais le cœur lui-même. Élie refuse cette réponse et invoque ses bras de scieur, c’est-à-dire le travail qui lui manque.

Emploi en dissertation

Cette citation permet de nuancer la thèse de la fatalité. Tu poses ton argument : le roman fait aussi entendre que le ravage vient de l’intérieur. Tu cites la réponse d’Amboise à Élie : « Ami, rien ne poursuit le nègre que son propre cœur » (seconde partie, chapitre 8). Juste après, tu analyses la restriction « rien ne… que » : le poursuivant n’est plus au ciel, il est en l’homme. Mais tu montres aussi qu’Élie la rejette, car il parle de ses bras privés de travail, et que la sécheresse est bien réelle. Tu récapitules : le roman ne tranche pas ; il fait se rencontrer la misère historique et la blessure intime, qui se nourrissent l’une l’autre.

« une chair vivante et non pas cette viande morte indifférente au couteau »

seconde partie, chapitre 9

ContexteÉlie, ruiné et devenu alcoolique, vient désormais chaque jour battre Télumée dans leur case, en lui promettant de lui apprendre ce que signifie « être une femme sur la terre ». Après chaque visite, elle s’allonge dans l’herbe et tente de s’envoler en pensée, comme elle le faisait auparavant, mais n’y parvient plus. Même ses souvenirs heureux lui échappent.

ExplicationL’opposition entre « chair vivante » et « viande morte » dit la déshumanisation : le corps battu n’est plus qu’une matière de boucherie. Le démonstratif « cette » désigne le présent de la narratrice, qui ne se reconnaît plus dans la femme d’avant.

Emploi en dissertation

Cette citation sert un paragraphe sur la chute hors de soi. Tu poses ton argument : le pire effet de la violence n’est pas la douleur, mais la perte de l’identité. Tu cites : ses souvenirs semblent arrivés à « une chair vivante et non pas cette viande morte indifférente au couteau » (seconde partie, chapitre 9). Juste après, tu expliques l’antithèse : Télumée se voit comme une chose, insensible même aux coups, et parle de la femme qu’elle était comme d’une autre. Tu récapitules : le ravage coupe l’être de sa propre mémoire, ce qui est la forme la plus grave de la dépossession. Tu peux ensuite te demander comment on remonte d’une telle chute.

« la barque, la voile et le vent, car elle ne s’était pas habituée au malheur »

première partie, chapitre 1

ContexteUne de ses filles, Méranée, est morte brûlée dans l’incendie de leur case. Toussine s’est réfugiée avec Jérémie dans une ruine isolée, où elle est restée trois ans prostrée, sans parler. Un jour, un guetteur la voit sortir et couper les herbes autour de la maison. Elle replante, ranime sa famille, et le village, d’abord méfiant, finit par l’admirer.

ExplicationLa triade « la barque, la voile et le vent » fait de Toussine à la fois le vaisseau, ce qui le porte et ce qui le pousse. La proposition causale donne la clé : elle a été brisée, mais elle n’a jamais accepté le malheur comme un état normal.

Emploi en dissertation

Cette citation sert un paragraphe sur la résistance au ravage. Tu poses ton argument : dans ce roman, on peut toucher le fond sans s’y installer. Tu rappelles les trois années de prostration de Toussine, puis tu cites le jugement du village : elle est « la barque, la voile et le vent, car elle ne s’était pas habituée au malheur » (première partie, chapitre 1). Juste après, tu expliques la distinction décisive : subir le malheur n’est pas s’y habituer. Tu récapitules : la chute n’est pas une fin tant que l’être refuse d’en faire son habitude. C’est de cette leçon, transmise par la grand-mère, que Télumée aura besoin après Élie.

« j’ai lâché mon chagrin au fond de la rivière et il est en train de descendre le courant »

seconde partie, chapitre 9

ContexteAprès avoir quitté la case d’Élie, où Laetitia a pris sa place, Télumée est retrouvée hébétée chez Reine Sans Nom. Pendant trois semaines, elle reste muette sur une pierre. Un jour, la Reine la pique d’une aiguille pour lui prouver qu’elle saigne et n’est pas un esprit. Peu après, Télumée chante à tue-tête, court se jeter dans la rivière, puis revient trempée parler à sa grand-mère.

ExplicationLe passé composé « j’ai lâché », renforcé par « en ce moment même » juste avant, marque un acte accompli, volontaire. Le chagrin devient un objet que le courant emporte : la rivière fait de la chute un baptême de retour à la vie.

Emploi en dissertation

Cette citation conclut une partie sur la chute et la remontée. Tu poses ton argument : le ravage n’a pas le dernier mot, car le roman fait de la chute un passage. Tu cites Télumée au sortir de la rivière : « j’ai lâché mon chagrin au fond de la rivière et il est en train de descendre le courant » (seconde partie, chapitre 9). Juste après, tu analyses le geste : le chagrin est déposé, confié à l’eau, non nié. Tu rappelles l’aiguille de la Reine : c’est la grand-mère qui rend à sa petite-fille la preuve qu’elle vit. Tu récapitules : on ne sort du ravage que par un acte et par un lien, ce qui prépare le thème de l’invisible.

Ce thème a montré que le ravage, dans le roman, est à la fois fatalité et blessure intime : folie qui fond du ciel, cœur qui poursuit l’homme, violence qui réduit une femme à de la « viande morte ». Mais il a aussi montré une réponse transmise de Toussine à Télumée : ne pas s’habituer au malheur, et lâcher son chagrin dans la rivière. Tisser les mémoires, c’est aussi hériter de cette force. Reste à explorer ce qui soutient les êtres au-delà du visible : man Cia, les morts et les métamorphoses.

Texte de référence : Simone Schwarz-Bart, Pluie et vent sur Télumée Miracle, Seuil, 1972 ; localisation par partie et chapitre.

Vue d’en haut et de dos : dans une clairière au soleil, une femme est assise dans une grande terrine de terre cuite, l’eau jusqu’au milieu du dos, semée de feuilles et de fleurs rouges. Les coudes ouverts, elle tient ses mains réunies en creux au-dessus de sa tête et verse l’eau sur ses cheveux. Autour, l’ombre bleue des arbres ; à droite, un miroir cloué à un tronc.Thème VIIL’invisible : man Cia, les morts et les métamorphoses

Dans la clairière des bois de man Cia, Télumée, assise dans la terrine d’eau aux feuillages magiques, réunit ses mains en creux et se verse l’eau au milieu de la tête. Man Cia n’est pas là : le bain qu’elle a préparé et la glace fixée au manguier disent sa présence invisible.

Dans Pluie et vent sur Télumée Miracle, l’invisible n’est pas un décor fantastique : il fait partie de la vie ordinaire de Fond-Zombi. Les morts reviennent partager les nuits des vivants, man Cia passe pour se changer en oiseau ou en chien, les bains de feuilles lavent les fatigues et la veillée accompagne l’âme pendant neuf jours. Personne ne s’étonne vraiment de ces présences ; la narratrice les rapporte avec le même naturel que la cuisson d’une daube. Ce merveilleux quotidien est une forme de mémoire : il garde les disparus parmi les vivants et transmet, de man Cia à Télumée, un savoir du corps et des plantes, porté par une vieille femme qui n’a jamais compris qu’on ait fait des siens des marchandises.

Mais l’invisible a aussi un prix. Man Cia propose à l’enfant de prendre ses distances avec les humains ; plus tard, elle quitte elle-même sa forme humaine et disparaît ; Télumée manque de se laisser emporter par un mort qu’elle ne veut pas laisser partir. Le roman ne choisit donc pas entre la croyance et le réalisme : il fait de l’invisible un appui qu’il faut savoir recevoir sans s’y perdre. Télumée accepte les esprits, les morts et les métamorphoses, mais elle garde sa « forme de femme » et revient toujours vers les vivants. C’est ainsi que le roman tisse la mémoire des morts dans la manière d’habiter le monde, sans jamais en faire un refuge hors du monde.

Quand les morts et les esprits viennent au secours des vivants, t’aident-ils à habiter le monde ou t’invitent-ils à le quitter ?

« Il ne m’a pas oubliée, dit grand-mère heureuse, il vient me voir toutes les nuits, sans faute »

seconde partie, chapitre 2

ContexteTélumée, encore enfant, accompagne sa grand-mère Reine Sans Nom chez man Cia, dans sa case des grands bois. Les trois convives reviennent en riant avec leurs écuelles de daube, et la grand-mère renverse un peu de sauce à ses pieds. Man Cia plaisante sur les morts qui se servent en premier, puis demande gravement des nouvelles de Jérémie, le mari défunt de la Reine.

ExplicationLe mort est décrit avec les mots qu’on emploie pour un vivant : « il vient me voir », « sans faute », comme pour un mari fidèle et ponctuel. L’adjectif « heureuse » et le cadre du repas font de cette présence une habitude domestique, non une apparition effrayante.

Emploi en dissertation

Tu peux ouvrir ta première partie sur la familiarité de l’invisible. Ton argument : à Fond-Zombi, les morts ne quittent pas la communauté des vivants, ils continuent d’y tenir leur place. Tu cites Reine Sans Nom parlant de Jérémie : « Il ne m’a pas oubliée, dit grand-mère heureuse, il vient me voir toutes les nuits, sans faute » (seconde partie, chapitre 2). Juste après, tu relèves l’adjectif « heureuse » et la locution « sans faute » : le défunt se comporte en mari ponctuel, et sa visite se raconte entre deux bouchées de daube. Tu récapitules : le merveilleux ne dépayse pas le lecteur, il prolonge l’amour du couple et la mémoire du disparu dans le quotidien.

« En vérité, man Cia est une femme de bien mais il ne faut pas lui chauffer les oreilles »

seconde partie, chapitre 2

ContexteAccroupie sous le comptoir de la buvette, Télumée a entendu les hommes parler de man Cia, qui plane chaque nuit au-dessus des mornes, et le père Abel raconter comment, apparue en oiseau, en vague puis en cheval, elle lui a laissé une estafilade au bras. Étonnée, l’enfant demande à sa grand-mère comment elle peut être l’amie d’une telle créature. Reine Sans Nom lui répond en défendant man Cia.

ExplicationLa phrase avance en deux temps : l’éloge (« femme de bien ») vient d’abord, la mise en garde ensuite, introduite par « mais ». Le pouvoir de man Cia n’est ni nié ni diabolisé ; il est reconnu comme une force bienfaisante qui exige le respect.

Emploi en dissertation

Cette citation montre que l’invisible, dans le roman, est d’abord un savoir de soin. Ton argument : la sorcière que le village redoute est aussi celle qu’il consulte quand le corps souffre, et Reine Sans Nom le rappelle à sa petite-fille. Tu cites sa conclusion : « En vérité, man Cia est une femme de bien mais il ne faut pas lui chauffer les oreilles » (seconde partie, chapitre 2). Juste après, tu expliques l’équilibre de la phrase : l’éloge précède la réserve, et « mais » ne retire rien à « femme de bien ». Tu récapitules : le merveilleux n’est pas une superstition que le récit condamne, c’est une force qui aide à vivre, à condition qu’on la respecte.

« veux-tu prendre tes distances avec les humains, dès aujourd’hui, les tenir à longueur de gaffe »

seconde partie, chapitre 2

ContexteChez man Cia, sous le grand manguier, Télumée observe longuement la vieille femme et ne lui trouve rien d’extraordinaire, sinon ses yeux immenses et transparents qui, dit-on, ne se ferment pas même dans le sommeil. Se sentant dévisagée, man Cia l’interpelle et lui propose de lui apprendre à se transformer en chien, en crabe ou en fourmi. L’enfant, prise de peur, baisse la tête.

ExplicationLa question oriente la métamorphose vers la séparation : « prendre tes distances », « à longueur de gaffe », image de la longue perche qui maintient l’autre au loin. Devenir animal, c’est d’abord cesser de vivre parmi les hommes.

Emploi en dissertation

Voici la face inquiétante de l’invisible. Ton argument : le pouvoir de métamorphose n’est pas seulement un don, il est aussi une manière de sortir du monde humain. Tu cites l’offre de man Cia à l’enfant : « veux-tu prendre tes distances avec les humains, dès aujourd’hui, les tenir à longueur de gaffe » (seconde partie, chapitre 2). Juste après, tu analyses le vocabulaire de l’écart, « distances », « longueur de gaffe » : l’apprentissage proposé est une mise à l’écart. Tu notes que la peur de Télumée, dont elle a honte, la protège pourtant. Tu récapitules : dès l’enfance, le roman pose une limite, car l’invisible attire mais peut retrancher du monde des vivants.

« quelque chose me retenait, m’empêchait de troquer ma forme de femme à deux seins contre celle de bête »

seconde partie, chapitre 11

ContexteAprès la mort de Reine Sans Nom, Télumée monte chaque dimanche dans les bois de man Cia. La vieille femme lui apprend les secrets des plantes, les nœuds et les faiblesses du corps, l’art de délivrer bêtes et gens et de lever les envoûtements. Elle lui confie aussi sa colère devant l’esclavage. Mais chaque fois qu’elle veut lui révéler le secret des métamorphoses, Télumée se dérobe.

ExplicationLe sujet vague « quelque chose » fait du refus un mouvement instinctif plutôt qu’une décision raisonnée. Le verbe « troquer », vocabulaire de l’échange, et l’expression concrète « forme de femme à deux seins » ancrent Télumée dans un corps qu’elle refuse de céder.

Emploi en dissertation

Cette citation te permet de montrer que Télumée reçoit l’héritage de man Cia en le triant. Ton argument : elle prend le savoir qui soigne et refuse le pouvoir qui éloigne des humains. Tu cites : « quelque chose me retenait, m’empêchait de troquer ma forme de femme à deux seins contre celle de bête » (seconde partie, chapitre 11). Juste après, tu expliques que « troquer » fait de la métamorphose un marché où l’on perdrait sa condition humaine, et que « quelque chose » désigne une résistance plus profonde que la volonté. Tu récapitules : l’héroïne accepte l’invisible comme savoir, non comme fuite, et c’est ce savoir qu’elle mettra plus tard au service des autres.

« Les gens me suppliaient de ne pas vivre avec un mort, car il m’épuiserait, m’assécherait »

seconde partie, chapitre 13

ContexteOn approche de la fin du roman. Amboise, l’homme auprès duquel Télumée avait retrouvé la paix, est mort. Chaque jour pourtant, elle continue de le voir manger, de sentir l’odeur de son eau à la citronnelle, et chaque nuit elle le retrouve comme autrefois. Au bout de quelques mois, elle devient cireuse, cadavérique, et les gens autour d’elle s’inquiètent.

ExplicationLes gens parlent au nom de la vie : les verbes « épuiserait » et « assécherait » décrivent un corps que le mort viderait peu à peu. La voix collective s’oppose à l’attraction du défunt.

Emploi en dissertation

Cette fiche éclaire le danger de la fidélité aux morts. Ton argument : l’invisible peut retenir les vivants au point de les faire dépérir. Tu cites : « Les gens me suppliaient de ne pas vivre avec un mort, car il m’épuiserait, m’assécherait » (seconde partie, chapitre 13). Juste après, tu commentes la suite des verbes, qui fait du deuil prolongé un lent dessèchement du corps. Tu ajoutes que c’est Amboise lui-même, en rêve, qui demande à rejoindre les morts, et que Télumée fouette alors sa tombe avec trois baguettes d’acacia : le rite sert ici à séparer. Tu récapitules : dans le roman, les croyances n’éloignent pas du réel, elles règlent la juste distance entre les morts et les vivants.

« Je sus alors que la protection des morts ne remplace pas la voix des vivants »

seconde partie, chapitre 12

ContexteTélumée fait le point sur ses premières années au morne La Folie. Elle se croyait soutenue par Reine Sans Nom, morte pourtant, qui portait de moitié sa houe, son coutelas et chacune de ses peines. Puis man Cia s’est changée en chien et a disparu pour toujours. Ce second départ lui fait comprendre qu’elle doit désormais compter sur elle-même.

ExplicationLa phrase prend la forme d’une maxime au présent de vérité générale, introduite par « Je sus alors ». L’antithèse entre la « protection des morts » et la « voix des vivants » oppose un appui silencieux à la parole échangée.

Emploi en dissertation

Place cette citation à la fin de ta partie, comme conclusion du raisonnement sur l’invisible. Ton argument : le roman reconnaît la force des morts, mais il remet Télumée au milieu des vivants. Tu cites : « Je sus alors que la protection des morts ne remplace pas la voix des vivants » (seconde partie, chapitre 12). Juste après, tu analyses l’antithèse et le présent de vérité générale : une expérience personnelle devient une leçon valable pour tous. Tu récapitules : l’invisible n’a pas retranché Télumée du monde, il l’a préparée à l’habiter seule. Tu peux alors lier ce résultat au thème suivant : si les morts ne suffisent pas, c’est la voix des vivants, celle du village, qu’il faut interroger.

L’invisible, dans le roman, n’est ni une évasion ni une superstition dénoncée : les morts reviennent, man Cia soigne et se métamorphose, les rites accompagnent l’âme. Mais Télumée apprend à tenir la bonne distance : elle garde sa forme de femme, fouette la tombe d’Amboise et comprend que les morts ne remplacent pas les vivants. La mémoire des disparus aide à habiter le monde tant qu’elle ramène vers les autres. Reste à savoir ce que vaut cette voix des vivants, celle d’un village qui tantôt condamne, tantôt relève.

Texte de référence : Simone Schwarz-Bart, Pluie et vent sur Télumée Miracle, Seuil, 1972 ; localisation par partie et chapitre.

La nuit, dans la cour d’une case, une veillée. Un homme debout tend le bras, main ouverte, vers une porte éclairée où pend un drap clair. Au sol, dans la lumière, deux hommes assis se passent une roche blanche. Sous une bâche éclairée par une lampe, un homme assis sur un tambour. Au premier plan, une jeune femme assise sur un banc tient une roche.Thème VIIILe chœur du village : rumeur, fêtes, chants et tambour

La nuit de la veillée, dans la cour éclairée de lampes et de torches, un homme s’est levé au milieu du jeu de la roche et tend la main vers la porte de la chambre où repose Reine Sans Nom ; sur son banc, Télumée tient sa roche contre le bois. Une seule question traverse la fête : « La Reine est morte, messieurs, a-t-elle vécu ? ».

Dans Pluie et vent sur Télumée Miracle, personne ne vit à l’abri du regard des autres. La buvette, la rivière, la boutique, la route du dimanche sont autant de scènes où le village commente, juge et raconte. Cette parole collective peut être cruelle : elle rabaisse Victoire et ses filles, jalouse Toussine, soupçonne Télumée et fait d’un vieil errant son bouc émissaire. Le village fonctionne alors comme un tribunal, qui assigne à chacun sa place et punit ceux qui s’en écartent. La narratrice ne dissimule rien de cette méchanceté, qu’elle rattache souvent à la misère de ceux qui la pratiquent.

Mais le même chœur tisse aussi la vie commune. Il fête les noces pendant trois jours et décide d’en garder le souvenir pour ses descendants ; il veille les morts neuf nuits durant ; il entoure la femme tombée dans la folie et fait de sa guérison l’affaire de tous ; il danse autour du tambour qui rend chacun à lui-même. C’est encore lui qui, à la fin, donne à l’héroïne son nom. Le roman montre ainsi que la communauté est à la fois contrainte et soutien : elle ne garde pas seulement la mémoire de chacun, elle lui offre un monde où vivre.

Quand quelqu’un tombe, le village le juge-t-il ou le relève-t-il, et peut-il faire les deux à la fois ?

« riant, se chicanant, mettant à mal ceux qu’ils jugeaient sans griffes ni dents »

première partie, chapitre 2

ContexteOn est dans l’enfance de Télumée. Sa mère, Victoire, vit à l’écart du village et parle peu. Ses deux filles, Télumée et Régina, vont donc glaner les racontars sous la véranda de M. Tertullien, qui tient une buvette et un pitt de combats de coqs. Un jour, elles entendent les buveurs blâmer leur mère, qui n’aurait pour parure que « ses deux bâtardes ».

ExplicationL’énumération de participes présents décrit une activité continue, où le rire se mêle à la méchanceté. Le verbe « jugeaient » et l’image animale des « griffes » et des « dents » montrent que le village s’en prend à ceux qu’il croit incapables de se défendre.

Emploi en dissertation

Ouvre ta première partie sur la rumeur comme tribunal. Ton argument : le village s’arroge le droit de juger chacun, et il frappe de préférence ceux qui semblent sans défense. Tu cites la scène de la véranda, où les gens s’assemblent « riant, se chicanant, mettant à mal ceux qu’ils jugeaient sans griffes ni dents » (première partie, chapitre 2). Juste après, tu expliques le verbe « jugeaient » et l’image animale : la conversation devient une chasse. Tu nuances aussitôt, car le doyen prend la défense de Victoire et rappelle que les Lougandor « s’accrochaient des ailes » : ce tribunal a aussi ses avocats. Tu récapitules : la rumeur fixe les rangs et rabaisse, mais elle reste un débat.

« Aussitôt connue, cette rumeur fit le vide autour de lui »

seconde partie, chapitre 14

ContexteVers la fin du roman, un vieil errant nommé Médard construit une cabane de bambous près de la terre de Télumée, au morne La Folie. Les gens le surnomment aussitôt, par dérision, l’ange Médard. Puis des rumeurs circulent : son crâne, fendu d’un coup de coutelas par son frère, serait la marque d’un être créé pour le mal. Les enfants jettent alors des pierres vers sa cabane.

ExplicationLa phrase montre la rapidité mécanique de l’exclusion : il suffit que la rumeur soit « connue » pour produire le « vide ». La parole n’informe plus, elle isole.

Emploi en dissertation

Prolonge ton raisonnement avec la figure du bouc émissaire. Ton argument : le tribunal du village peut se choisir une victime et justifier par un récit la violence qu’il lui inflige. Tu cites : « Aussitôt connue, cette rumeur fit le vide autour de lui » (seconde partie, chapitre 14). Juste après, tu expliques que l’adverbe « Aussitôt » supprime tout examen : l’histoire du crâne fendu vaut condamnation, et les pierres des enfants comme la bouteille de pétrole servie par moquerie à la boutique en sont les suites. Tu montres enfin que Télumée se range à ses côtés en affirmant qu’elle aussi a « la cervelle qui danse ». Tu récapitules : quand il a peur, le village fabrique un exclu.

« c’était sous ce signe qu’ils avaient décidé de raconter, plus tard, à leurs descendants »

première partie, chapitre 1

ContexteOn remonte au premier chapitre, deux générations avant Télumée. Toussine, la future Reine Sans Nom, épouse le pêcheur Jérémie à L’Abandonnée, et les préparatifs ont réveillé la jalousie de certaines voisines. Le jour des noces, les chemins sont balayés, des huttes de palmes entourent la case de Xango et Minerve, les tables débordent, et trois orchestres font danser le village pendant trois jours.

ExplicationLe verbe « avaient décidé » fait du souvenir un choix collectif, et « à leurs descendants » tourne la fête vers l’avenir. Le « signe » est celui de la chance, mot répété par toutes les lèvres.

Emploi en dissertation

Ce passage t’aide à basculer vers la communauté qui tisse. Ton argument : la fête change l’envie en joie partagée et fabrique une mémoire commune. Tu rappelles que la musique, selon la narratrice, « soulagea les cœurs enflés de jalousie », puis tu cites : « c’était sous ce signe qu’ils avaient décidé de raconter, plus tard, à leurs descendants » (première partie, chapitre 1). Juste après, tu expliques que le village ne subit pas le souvenir : il le décide et le destine aux générations futures, si bien que la noce de Toussine devient un récit à transmettre. Tu récapitules : la fête renoue le lien que la jalousie menaçait et fait du village le gardien d’une mémoire.

« La folie est une maladie contagieuse, aussi ma guérison était celle de tous »

seconde partie, chapitre 10

ContexteBattue et humiliée par Élie, Télumée a sombré dans une longue folie. À l’approche de Noël, les gens passaient déjà devant sa case en riant et en chantant, pour lui montrer qu’elle restait des leurs. Lorsqu’elle revient enfin à elle, chez Reine Sans Nom, les visiteurs affluent avec des fruits, des herbes aromatiques, de l’encens, des compliments et des conseils.

ExplicationLa phrase repose sur un raisonnement : si le mal se transmet de l’une à tous, la guérison se partage aussi. Le passage de « ma » à « tous » fait de la victoire d’une femme un événement collectif.

Emploi en dissertation

Voici l’argument central de ta seconde partie. Ton argument : la communauté ne se contente pas de regarder tomber, elle soigne. Tu cites Télumée : « La folie est une maladie contagieuse, aussi ma guérison était celle de tous » (seconde partie, chapitre 10). Juste après, tu expliques le lien logique marqué par « aussi » : le malheur d’une seule menace le groupe, donc son rétablissement le délivre. Tu ajoutes que les visiteurs la saluent en « négresse aux sept fiels » et lui conseillent de ne pas se venger d’Élie : le chœur donne des mots et une conduite. Tu récapitules : la guérison est un acte collectif, et c’est cette trame qui remet l’héroïne « en selle ».

« La Reine est morte, messieurs, a-t-elle vécu ? »

seconde partie, chapitre 10

ContexteReine Sans Nom vient de mourir. Les gens de Fond-Zombi affluent pour la veillée : les prieuses récitent, les hommes dressent une bâche devant la case. Dessous, on joue aux dés et aux dominos, un homme est assis sur son tambour, et un groupe se passe une roche en chantant « Maudit maudit », de plus en plus vite. Alors un homme se lève et chante.

ExplicationLe chant pose une question sans réponse, puis la reprend à la première personne : la mort de la Reine devient l’interrogation de chacun sur sa propre vie. L’apostrophe « messieurs » adresse cette méditation à toute l’assemblée.

Emploi en dissertation

Poursuis avec la veillée, où le village accompagne la mort. Ton argument : le chœur transforme le deuil d’une famille en méditation partagée. Tu cites le chant qui s’élève sous la bâche : « La Reine est morte, messieurs, a-t-elle vécu ? » (seconde partie, chapitre 10). Juste après, tu expliques que la réponse, « Nous ne savons pas », est suivie de la même question posée par le chanteur sur lui-même : chacun se demande s’il aura vécu. Tu soulignes que les dés, le tambour et le rhum n’ont rien d’irrespectueux : ils maintiennent les vivants ensemble autour de la morte. Tu récapitules : la veillée fait du deuil un moment où la communauté se pense elle-même.

« et c’était moi Adriana et baissée et relevée moi Ismène, aux grands yeux contemplatifs, moi Olympe et les autres »

seconde partie, chapitre 13

ContexteAmboise est venu chercher Télumée au son du tambour, avec un cortège de gens de Fond-Zombi, et une fête s’est ouverte devant sa case. Toute la nuit, elle reste assise sur sa pierre, n’osant ni résister au tambour ni y céder. Au petit matin, Olympe la pousse au centre du cercle ; elle tourne d’abord comme une toupie détraquée, puis sent la vie lui revenir.

ExplicationL’anaphore de « moi », suivie de noms propres, fait entrer les gens du village dans le corps de la danseuse. Le « je » ne disparaît pas : il s’élargit jusqu’à contenir les autres.

Emploi en dissertation

Termine ta seconde partie sur le tambour. Ton argument : la communauté n’est pas seulement un appui extérieur, elle devient une part de soi. Tu cites la danse de Télumée : « et c’était moi Adriana et baissée et relevée moi Ismène, aux grands yeux contemplatifs, moi Olympe et les autres » (seconde partie, chapitre 13). Juste après, tu analyses l’anaphore de « moi » : chaque nom s’ajoute à l’identité de l’héroïne, qui se retrouve en tous ceux qu’elle a connus. Tu récapitules : le tambour guérit en reliant, et cette trame permet à la femme blessée d’exister « de toutes mes forces ». Tu peux rappeler que ce même chœur, à la mort de l’ange Médard, lui donnera son nom.

Le village de Fond-Zombi est double. Il juge, rabaisse et peut se donner une victime, comme l’ange Médard ; mais il fête, veille les morts, guérit ceux qui sont tombés et fait danser chacun au rythme du tambour. C’est lui, enfin, qui reconnaît l’héroïne en l’appelant Télumée Miracle. Tribunal et trame, la communauté garde la mémoire de chacun et lui rend le monde habitable. Reste à voir ce que devient cette parole commune face à l’Usine et au travail de la canne.

Texte de référence : Simone Schwarz-Bart, Pluie et vent sur Télumée Miracle, Seuil, 1972 ; localisation par partie et chapitre.

Au matin, dans la cour d’une usine, un homme blanc se tient en haut d’un escalier de pierre. En bas, seul dans un espace ensoleillé, un homme noir en chemise claire avance d’un pas, la main posée sur la poitrine. Derrière lui, des hommes et des femmes aux vêtements rapiécés s’étagent jusqu’au fond. Deux gros tuyaux coudés sortent du mur.Thème IXLa canne, l’Usine et la parole commune

Dans la cour de l’Usine, Amboise s’est avancé seul, un pas devant les siens, et pose la main sur sa poitrine face au Blanc paru en haut du perron ; derrière lui, la foule en guenilles s’étage jusqu’au fond de la cour. La parole d’un seul porte la faim de tous : « un sac vide ne tient pas debout ».

Dans Pluie et vent sur Télumée Miracle, la canne n’est jamais un simple décor agricole. Ceux qui la fuient la nomment « malédiction », et celle qui finit par y entrer reprend le mot. L’Usine qui la transforme en sucre apparaît comme une puissance sans visage : elle paie en jetons à ses initiales, vend ses denrées au prix qu’elle fixe, répond aux doléances par une formule toujours la même. Le travail des champs prolonge ainsi, sur « la terre des Blancs », la mémoire de l’esclavage que le roman fait sans cesse affleurer. Les corps s’y usent, les enfants y sont emmenés avant l’aube, et la tentation du refus reste forte.

Pourtant, c’est aussi dans les cannes que naît une parole qui n’appartient à personne en particulier. Le chant repris en chœur par les coupeurs et les amarreuses fait de la peine de chacun la peine de tous ; la voix d’Amboise, devant l’Usine, porte les mots de trois communes. Ce thème montre comment Télumée, en entrant dans la condition commune, découvre qu’habiter le monde, c’est aussi partager sa dureté, et comment le roman tisse la mémoire des morts de la grève à celle des esclaves. On ira du refus de la canne à l’épreuve du travail, puis du chant à la parole politique, avant d’interroger l’oubli qui menace ce sacrifice.

Quand le travail écrase chacun, comment une voix commune peut-elle naître, et que reste-t-il d’elle après la défaite ?

« jamais il n’achèterait de coutelas pour aller dans la terre des Blancs »

seconde partie, chapitre 4

ContexteOn est au début de la jeunesse de Télumée, qui a seize ans. Pour rapporter un peu d’argent à la case, il faudrait entrer dans les cannes, mais Reine Sans Nom refuse de livrer sa petite-fille aux contremaîtres. Élie, dont les rêves d’école se sont évanouis, entre en fureur au seul mot de canne. Devant la boutique, il jure qu’il n’y travaillera jamais ; le lendemain, le scieur de long Amboise l’emmène dans les bois.

ExplicationLe conditionnel « n’achèterait », précédé du double « jamais », transforme le refus en serment, et l’expression « la terre des Blancs » désigne les champs par leurs propriétaires : la canne n’est pas un métier parmi d’autres, c’est une dépendance héritée.

Emploi en dissertation

Cette citation ouvre un paragraphe sur la canne comme héritage de l’esclavage. Tu poses ton argument : dans le roman, entrer dans les cannes n’est pas choisir un travail, c’est reprendre la place assignée aux ancêtres. Tu cites le serment d’Élie : « jamais il n’achèterait de coutelas pour aller dans la terre des Blancs » (seconde partie, chapitre 4). Juste après, tu expliques que le texte ne dit pas « les champs » mais « la terre des Blancs » : nommer le propriétaire, c’est nommer la domination. Tu ajoutes que le même passage parle de « malédiction ». Tu récapitules : l’histoire collective pèse sur les choix de chaque personnage, elle n’est donc pas un simple décor.

« suivies et précédées de travailleurs qui prenaient le même chemin, en un cortège de fantômes indécis, hagards »

seconde partie, chapitre 12

ContexteTélumée vit seule au morne La Folie depuis la mort de Reine Sans Nom. La faim l’oblige à travailler dans les champs de l’Usine, qu’elle redoutait. Avant l’aube, sa voisine Olympe lui donne de la braise pour son feu, puis les deux femmes descendent en silence vers la vallée. Sur la route, elles se mêlent aux autres travailleurs : une femme porte sur la tête un panier où dort son enfant, d’autres petits suivent, accrochés aux jupes.

ExplicationLes participes « suivies et précédées » enferment les deux femmes dans le flot, et l’image des « fantômes », renforcée par « indécis, hagards », efface les individus : la foule avance sans visage, déjà vidée par le travail qui l’attend.

Emploi en dissertation

Tu peux t’en servir pour montrer que le roman peint une condition collective et non une aventure isolée. Tu poses ton argument : en descendant vers l’Usine, Télumée cesse d’être une héroïne singulière et se fond dans un peuple de travailleurs. Tu cites la marche d’Olympe et de Télumée, « suivies et précédées de travailleurs qui prenaient le même chemin, en un cortège de fantômes indécis, hagards » (seconde partie, chapitre 12). Juste après, tu expliques que les participes referment le cortège sur elles et que le mot « fantômes » retire aux corps leur vie. Tu ajoutes que les enfants marchent aussi : la canne prend les générations l’une après l’autre. Tu récapitules : l’histoire de Télumée devient ici celle de tous.

« quelqu’un se mettait à chanter et notre peine à tous tombait dans la chanson »

seconde partie, chapitre 12

ContexteTélumée est entrée dans les champs de l’Usine derrière Olympe : piquants, soleil brûlant, vingt piles par jour payées en pièces de zinc aux initiales de l’Usine. D’abord chargée de lier les cannes, elle devient vite coupeuse et découvre dans ses poignets la force héritée de sa mère Victoire. Elle décrit ensuite la routine épuisante de ces journées où l’on repart chaque matin avec la sueur et les piquants de la veille.

ExplicationLe chanteur reste anonyme, « quelqu’un », et la formule « notre peine à tous » fond les souffrances en une seule ; le verbe « tombait » fait de la chanson un réceptacle qui recueille la douleur sans la nier.

Emploi en dissertation

Place cette citation au centre d’un développement sur la naissance d’une parole commune. Tu poses ton argument : le roman ne montre pas seulement l’écrasement des corps, il montre comment le groupe transforme la douleur en force partagée. Tu cites : « quelqu’un se mettait à chanter et notre peine à tous tombait dans la chanson » (seconde partie, chapitre 12). Juste après, tu expliques que le chanteur n’a pas de nom et que le possessif « notre » unit toutes les peines : le chant ne supprime pas la souffrance, il la met en commun. Tu récapitules : dans les cannes, la mémoire et la solidarité passent par la voix. Tu peux relier ce chant au chœur du village étudié juste avant.

« tout le monde sait qu’un sac vide ne tient pas debout »

seconde partie, chapitre 13

ContexteTélumée vit désormais avec Amboise au morne La Folie. Des grèves en Grande-Terre ont obtenu deux sous de plus pour les coupeurs. Trois envoyés de Fond-Zombi, Valbadiane et La Roncière demandent à Amboise, le seul qui ait voyagé et sache parler « en français de France », de porter leurs doléances. Le lendemain, à la tête d’une colonne de travailleurs, il interpelle un Blanc apparu sur le perron de l’Usine.

ExplicationAmboise traduit la revendication en proverbe : l’image concrète du sac vide rend évidente la faim de ceux qui travaillent, et « tout le monde sait » en fait une vérité partagée que l’Usine ne peut contester.

Emploi en dissertation

Utilise cette citation pour montrer que la parole commune devient une parole politique. Tu poses ton argument : Amboise ne parle pas en son nom, il a été choisi pour porter la voix de trois communes. Tu cites : « tout le monde sait qu’un sac vide ne tient pas debout » (seconde partie, chapitre 13). Juste après, tu expliques la force du proverbe : une image simple, tirée de la vie quotidienne, formule une exigence de justice que chacun peut reprendre. Tu ajoutes que l’Usine n’y répond que par une phrase figée, puis par des jets de vapeur brûlante qui tuent Amboise et deux autres hommes. Tu récapitules : l’histoire collective entre au cœur du roman, jusqu’à emporter l’homme que Télumée aime.

« Toutes les nuits on entendait le bruit des rouleaux de chaînes que traînaient les morts »

seconde partie, chapitre 14

ContexteOn est juste après la mort d’Amboise. La grève, que les anciens appellent encore la « Grève à la Mort », s’éteint en quelques jours ; l’Usine accorde les deux sous une fois le travail repris. Les trois tombes du cimetière retournent vite à l’oubli. Une disgrâce semble alors frapper Fond-Zombi, La Roncière, Valbadiane et La Folie : trombes d’eau, soleil qui brûle la peau, bêtes malades.

ExplicationL’imparfait de répétition et le détail sonore des « chaînes » font revenir les esclaves assassinés « en ces mêmes lieux », auxquels la phrase suivante compare la mort d’Amboise : le paysage garde la mémoire que les hommes ont laissée s’effacer.

Emploi en dissertation

Cette citation peut conclure une partie sur l’histoire collective. Tu poses ton argument : le roman refuse que la grève soit un épisode clos, il la relie à toute l’histoire de l’esclavage. Tu rappelles que les tombes des grévistes sont vite oubliées, puis tu cites : « Toutes les nuits on entendait le bruit des rouleaux de chaînes que traînaient les morts » (seconde partie, chapitre 14). Juste après, tu expliques que le texte compare expressément la mort d’Amboise à celle des esclaves tués dans ces mêmes lieux : quand les vivants oublient, la terre se souvient. Tu récapitules : l’histoire collective n’est pas un décor, c’est une mémoire qui hante le présent. Tu peux annoncer que Télumée en deviendra la gardienne.

Ce thème a montré que la canne et l’Usine ne forment pas l’arrière-plan du roman mais l’une de ses forces motrices : elles prolongent la servitude ancienne, usent les corps et tuent Amboise. Face à elles naît pourtant une parole commune, chant des coupeurs puis voix du porte-parole, qui fait de la peine une force. Tisser les mémoires, ici, c’est relier la grève aux esclaves morts. Reste à voir comment Télumée, sans homme et sans enfant, recueille cet héritage pour soigner, transmettre et demeurer.

Texte de référence : Simone Schwarz-Bart, Pluie et vent sur Télumée Miracle, Seuil, 1972 ; localisation par partie et chapitre.

Vue d’en haut, sur un plancher éclairé par le jour qui entre du seuil, un homme à genoux appuie la tempe contre le coin d’une table où brûle une bougie ; sa main droite serre le bord du plateau. Sa main gauche repose dans la paume ouverte d’une femme en robe rouge agenouillée près de lui, vue de dos. En haut, des feuilles de bambou.Thème XSoigner, transmettre, demeurer : devenir Télumée Miracle

À l’aube, agenouillée sur le plancher de sa case, Télumée garde dans sa paume la main de l’ange Médard, dont la tempe reste appuyée au coin de la table. Celle qui a été menacée veille son agresseur jusqu’au bout.

La fin de Pluie et vent sur Télumée Miracle fait de Télumée non plus seulement celle qui subit, mais celle vers qui l’on se tourne. Soupçonnée d’être sorcière, privée d’enfant, abandonnée par Élie puis privée d’Amboise, elle aurait toutes les raisons de se fermer au monde. Or le roman la conduit vers un autre rôle : soigner les bêtes et les enfants, raconter, accueillir, et finalement recevoir du village un nom nouveau. Ce mouvement ne vient pas de nulle part. Il accomplit la leçon que Reine Sans Nom lui a laissée avant de mourir, et il montre qu’une vie éprouvée peut devenir un appui pour les autres.

Ce thème est celui où le parcours « tisser les mémoires, habiter le monde » trouve son point d’arrivée. Télumée tisse les mémoires lorsqu’elle transmet à Sonore les histoires d’esclavage entendues de sa grand-mère ; elle habite le monde lorsque, vieille, elle se tient debout dans son jardin de La Ramée, face aux bois de sa vie passée. On suivra la chaîne des femmes, de la Reine à Télumée puis à Sonore, la reconnaissance par le nom, la mémoire de tout un peuple qui a lutté pour renaître, enfin la mort envisagée avec joie. Une question guidera l’ensemble : cette fin est-elle une victoire ?

Après tant de pertes, qu’est-ce qui permet à Télumée de rester debout, et peut-on vraiment parler de victoire ?

« j’ai assez aidé les hommes à souffrir, il faut maintenant que je les aide à vivre »

seconde partie, chapitre 10

ContexteAbandonnée par Élie, Télumée a sombré dans la folie, puis s’est remise chez sa grand-mère. Pour lui redonner courage, Reine Sans Nom, très affaiblie, s’essaie à lui « fabriquer du vent » : elle rêve de transporter leur case au morne La Folie. Télumée se prend au rêve et recommence à marcher. La Reine remarque alors qu’elle a pris la démarche d’une femme qui a souffert, reconnaissable à un panache particulier, qu’elle définit.

ExplicationLa phrase oppose deux infinitifs, « souffrir » et « vivre », articulés par « maintenant » : le panache naît d’une décision, celle de retourner la souffrance en aide aux autres. Le verbe « aider » demeure ; seul change ce qu’il sert.

Emploi en dissertation

Place cette citation au début d’un paragraphe sur l’origine de la vocation de Télumée. Tu poses ton argument : la femme qui soignera et accueillera au morne La Folie accomplit un programme reçu de sa grand-mère. Tu cites la définition du panache : « j’ai assez aidé les hommes à souffrir, il faut maintenant que je les aide à vivre » (seconde partie, chapitre 10). Juste après, tu expliques que l’adverbe « maintenant » marque un seuil : la souffrance n’est pas niée, elle devient le point de départ d’un service rendu aux autres. Tu récapitules : la fin du roman se prépare ici, dans une parole transmise de femme à femme, et la victoire éventuelle de Télumée sera d’abord fidélité à cette leçon.

« toutes ces histoires d’esclavage, de bataille sans espoir, et les victoires perdues de notre mulâtresse Solitude »

seconde partie, chapitre 14

ContexteAprès la mort d’Amboise, Télumée vit seule au morne La Folie. Une femme de Vieux-Habitants, mère de onze enfants, lui confie sa dernière fille, Sonore, une fillette de quatre ou cinq ans couverte de plaies. Télumée, qui n’a pas eu d’enfant, sent la vie remuer en elle, guérit la petite avec des herbes et la garde. Le soir, Sonore s’assoit à ses genoux pour écouter des contes.

ExplicationL’oxymore « victoires perdues » résume une mémoire de défaites dignes, et le possessif « notre » fait de Solitude une figure de famille ; la suite précise que ces récits viennent de la grand-mère, assise « à cette même berceuse ».

Emploi en dissertation

Cette citation nourrit un paragraphe sur la transmission. Tu poses ton argument : en devenant mère d’adoption, Télumée devient aussi passeuse de mémoire. Tu cites ce qu’elle raconte à Sonore, « toutes ces histoires d’esclavage, de bataille sans espoir, et les victoires perdues de notre mulâtresse Solitude » (seconde partie, chapitre 14). Juste après, tu expliques l’oxymore « victoires perdues » : ces combats ont échoué, mais leur récit garde la dignité des vaincus. Tu soulignes le possessif « notre », qui fait de l’histoire collective une affaire de famille. Tu récapitules : soigner le corps de l’enfant et nourrir sa mémoire vont ensemble, et la chaîne des femmes se prolonge d’une génération.

« l’ange Médard a vécu en chien et tu l’as fait mourir en homme »

seconde partie, chapitre 14

ContexteLe vieil errant Médard, que Télumée avait accueilli sous son toit, lui a enlevé Sonore. Revenu une nuit, ivre, il a saccagé la case et s’est jeté sur elle avec un couteau ; il a trébuché et s’est enfoncé le coin de la table dans la tempe. Télumée lui a tenu la main jusqu’à l’aube, sous les yeux du village. À la fin de la veillée funèbre, les gens du morne viennent lui parler.

ExplicationLe parallélisme « vécu en chien » / « mourir en homme » attribue à Télumée le pouvoir de rendre sa dignité humaine au pire des êtres : c’est ce geste de compassion, non un prodige, qui fonde le nom de « Télumée Miracle ».

Emploi en dissertation

Emploie cette citation dans un paragraphe sur la reconnaissance par la communauté. Tu poses ton argument : Télumée ne se nomme pas elle-même, c’est le village qui la consacre, et il le fait pour un acte de compassion. Tu cites la parole collective : « l’ange Médard a vécu en chien et tu l’as fait mourir en homme » (seconde partie, chapitre 14). Juste après, tu expliques le parallélisme entre « chien » et « homme » : le miracle consiste à rendre son humanité à celui qui lui avait pris Sonore. Tu notes que ce nom, longtemps cherché, arrive tard, alors qu’elle est déjà vieille. Tu récapitules : la victoire de Télumée est d’abord morale, et elle est reconnue par tous.

« nous ne nous y sommes pas noyés… nous avons lutté pour naître, et nous avons lutté pour renaître »

seconde partie, chapitre 15

ContexteOn est dans le dernier chapitre. Incapable d’oublier Sonore, Télumée a quitté le morne La Folie et vit désormais au bourg de La Ramée, où elle vend des cacahuètes. Le soir, elle songe à la vie du nègre et à l’injustice de l’esclavage, qui continue de faire souffrir après avoir pris fin. Elle imagine alors qu’elle lève une « lanterne de clair de lune » sur l’ancien marché aux esclaves pour y chercher le visage de ses ancêtres.

ExplicationLa négation « pas noyés » répond à l’image de la tête maintenue dans « l’eau trouble du mépris », et la reprise « naître » / « renaître », portée par le « nous », fait de la survie une lutte toujours recommencée.

Emploi en dissertation

Voilà la citation qui montre que l’histoire individuelle se fond dans une mémoire collective. Tu poses ton argument : au terme du roman, Télumée ne raconte plus seulement sa vie, elle parle au nom de tout un peuple. Tu cites : « nous ne nous y sommes pas noyés… nous avons lutté pour naître, et nous avons lutté pour renaître » (seconde partie, chapitre 15). Juste après, tu expliques le glissement vers le « nous » et la reprise du verbe « lutter » : la survie n’est jamais acquise, elle se reconquiert à chaque génération. Tu récapitules : si la fin est une victoire, c’est celle d’une résistance qui dure, non d’un triomphe. L’argument vaut aussi contre l’idée que l’histoire collective serait un décor.

« je mourrai là, comme je suis, debout, dans mon petit jardin, quelle joie »

seconde partie, chapitre 15

ContexteCe sont les dernières lignes du roman. Élie, devenu un vieil homme, vient de mourir, et Télumée a entendu son glas en envisageant sa propre mort sans tristesse. Elle affirme que d’autres se débattront après elle et verront dans les étoiles les yeux des défunts. Elle a déjà lavé les vêtements qu’elle veut sentir sous son corps, et laisse les jours glisser, sachant que le sable enlisera sa barque.

ExplicationLa phrase avance par brefs segments jusqu’à l’exclamation finale : l’adverbe « debout » condense la tenue de toute une vie, et « quelle joie » change l’annonce de la mort en affirmation.

Emploi en dissertation

Garde cette citation pour ta dernière partie ou ta conclusion. Tu poses ton argument : la fin du roman est une victoire, mais une victoire sur la manière de vivre et de mourir, non sur l’histoire. Tu rappelles que Télumée a perdu Élie, Amboise et Sonore, puis tu cites : « je mourrai là, comme je suis, debout, dans mon petit jardin, quelle joie » (seconde partie, chapitre 15). Juste après, tu expliques que « debout » reprend l’image de la femme qui ne plie pas, et que le « petit jardin » dit un monde enfin habité, modeste mais à soi. Tu récapitules en nuançant : la phrase qui précède, « d’autres se débattront », interdit d’y lire une paix définitive ; la lutte continue après elle.

Ce dernier thème a montré comment la souffrance devient service : Télumée accomplit la leçon de Reine Sans Nom, soigne et élève Sonore, lui transmet la mémoire de l’esclavage, puis reçoit du village le nom de Télumée Miracle. Sa victoire n’efface ni les pertes ni l’injustice ; elle consiste à demeurer debout et à passer le relais. Pour la carte mentale et la synthèse, garde ce fil qui relie les dix thèmes : tisser les mémoires, c’est recevoir et transmettre ; habiter le monde, c’est y tenir sa place malgré pluies et vents.

Texte de référence : Simone Schwarz-Bart, Pluie et vent sur Télumée Miracle, Seuil, 1972 ; localisation par partie et chapitre.

Carte mentale

Idée centrale : Tisser les mémoires pour habiter le monde : une vie de pertes devient, par les fils reçus et transmis, une manière de rester debout.

Tisser les mémoirespour rester deboutIPAYSLe pays est choisi en connaissance de sonhistoire, puis conquis par la sueur et lesdéparts.« A mesure que notre sueur pénétraitcette terre, elle devenait nôtre »seconde partie, chapitre 13IILIGNÉELa lignée des femmes Lougandor se transmetpar des gestes et des récits plus que parle sang.« Xango l’aima comme si elle était néede ses œuvres »première partie, chapitre 1IIITENUELa Reine enseigne une tenue, non uneprotection : conduire son cheval au lieud’être emporté.« mais le cheval ne doit pas teconduire, c’est toi qui dois conduirele cheval »seconde partie, chapitre 3IVSERVITUDEL’ordre colonial survit à l’abolition, etTélumée lui oppose une face intacte cachéesous l’autre.« c’était comme si je l’avais vu de mespropres yeux le Blanc des Blancs »seconde partie, chapitre 4VAMOURL’amour est une case bâtie à deux ; il faitexister, mais il repose sur un regard quipeut se retirer.« démultipliant ainsi nos frêles vies,et l’un par l’autre nous faisantexister plusieurs fois »seconde partie, chapitre 13VIRAVAGELe malheur vient du dehors et creuseau-dedans, jusqu’à faire d’une femme unechair indifférente.« une chair vivante et non pas cetteviande morte indifférente au couteau »seconde partie, chapitre 9VIIINVISIBLELes morts et les esprits aident à revivre àcondition de ne pas remplacer les vivants.« quelque chose me retenait,m’empêchait de troquer ma forme defemme à deux seins contre celle debête »seconde partie, chapitre 11VIIICHŒURLe village juge et relève à la fois : ilest tribunal et trame.« Aussitôt connue, cette rumeur fit levide autour de lui »seconde partie, chapitre 14IXTRAVAILLa canne écrase chacun, mais le chant et lagrève font de la peine une voix commune.« tout le monde sait qu’un sac vide netient pas debout »seconde partie, chapitre 13XDEMEURERSoigner, transmettre, rester debout : c’estla seule victoire que le roman accorde.« nous ne nous y sommes pas noyés… nousavons lutté pour naître, et nous avonslutté pour renaître »seconde partie, chapitre 15

Lis d’abord les dix phrases comme un raisonnement. Les citations servent d’appuis précis et les repères permettent de revenir au passage.

Les dix citations essentielles

1

« c’est ici même, en Guadeloupe, que je choisirais de renaître, souffrir et mourir »
première partie, chapitre 1

2

« tu seras sur terre comme une cathédrale »
seconde partie, chapitre 2

3

« avec une parole, on empêche un homme de se briser »
seconde partie, chapitre 3

4

« je lui abandonnais la première face afin qu’elle s’amuse, la patronne, qu’elle cogne dessus »
seconde partie, chapitre 4

5

« Lorsque Élie me regardait, alors seulement j’existais »
seconde partie, chapitre 8

6

« Ami, rien ne poursuit le nègre que son propre cœur »
seconde partie, chapitre 8

7

« Je sus alors que la protection des morts ne remplace pas la voix des vivants »
seconde partie, chapitre 12

8

« La folie est une maladie contagieuse, aussi ma guérison était celle de tous »
seconde partie, chapitre 10

9

« quelqu’un se mettait à chanter et notre peine à tous tombait dans la chanson »
seconde partie, chapitre 12

10

« je mourrai là, comme je suis, debout, dans mon petit jardin, quelle joie »
seconde partie, chapitre 15

Ces dix repères condensent le parcours ; les cinquante-quatre fiches précédentes permettent de varier les preuves.

Synthèse finale

La question centrale du roman porte sur la manière de rester une personne humaine dans un monde qui pousse à tomber. Télumée naît après l’abolition, mais l’esclavage n’a pas quitté le pays : il demeure dans les mornes et les vallons, dans le mépris des Desaragne, dans la canne qui use les corps, dans la haine de soi que les maîtres ont enseignée. À cela s’ajoutent les malheurs de toute vie, l’abandon, la violence d’un homme aimé, la folie, la mort. Le roman ne propose aucune issue héroïque : il ne raconte ni une révolte victorieuse ni une ascension sociale. Il cherche ce qui permet de tenir.

La réponse du texte est un tissage. Ce qui fait tenir Télumée, ce sont des fils reçus d’autres vies : l’adoption de Toussine par Xango, la dignité voulue de Victoire, la parole et le soin de Reine Sans Nom, les remèdes de man Cia, le chœur du village qui guérit la folie, le chant des coupeurs, la voix d’Amboise. Aucun de ces fils ne suffit seul, et plusieurs se rompent ; mais leur réunion forme une mémoire vivante, qui relie les morts aux vivants et le passé servile au présent. Habiter le monde, dans ce roman, ce n’est pas posséder un lieu : c’est y porter cette mémoire, jusqu’à transporter sa case d’un bout à l’autre de l’île sans cesser d’être soi.

La portée de l’œuvre tient à ce que ce tissage change de sens au fil du livre. Reçue d’abord, la mémoire devient à la fin une charge qu’on transmet : Télumée soigne, élève Sonore, lui raconte l’esclavage et Solitude, accompagne jusqu’à la mort l’ange Médard qui l’a trahie. Le village répond en lui donnant un nom, Télumée Miracle, qui reconnaît une manière de vivre plutôt qu’un exploit. La dernière image, une vieille femme debout dans son jardin qui attend la mort avec joie, ne nie aucune perte : elle affirme que la dignité se transmet, et que d’autres, après elle, se débattront à leur tour.

Ce que ce roman déplace

Le récit de l’esclavage et de ses suites est souvent écrit du point de vue de l’histoire : dates, lois, révoltes, chiffres. Pluie et vent sur Télumée Miracle déplace ce regard. L’histoire y est racontée depuis une case, par une vieille femme, à partir de ce qu’elle a reçu de sa grand-mère et de son village. Les grands événements y sont présents, l’abolition, la grève, l’Usine, mais ils passent par des corps, des gestes, des chansons, des noms.

Simone Weil écrit en 1943, au début de la deuxième partie de L’Enracinement, « Le Déracinement » : « L’enracinement est peut-être le besoin le plus important et le plus méconnu de l’âme humaine. » Le roman de Simone Schwarz-Bart semble lui donner raison, et il la déplace. Les ancêtres de Télumée ont été arrachés à leur terre ; elle-même change sans cesse de case, de morne et de village. Son enracinement ne tient pas à un sol possédé : il tient à des liens.

C’est ce que dit la dernière page, quand Télumée affirme avoir transporté sa case à l’orient puis à l’occident sans cesser de rester « une femme sur mes deux pieds ». Là où l’on pourrait croire que l’exil ou la dépossession interdisent d’habiter le monde, le roman montre une autre racine : celle qu’on tisse avec les vivants et les morts, et qu’on emporte avec soi.

Simone Weil, L’Enracinement, deuxième partie, « Le Déracinement », texte rédigé en 1943 et publié en 1949.

Continuer dans le dossier Simone Schwarz-Bart