Le Bac par Patrick · Thérèse Raquin · seuil
Thérèse Raquin
Thérèse et Laurent ont tué Camille, puis se sont mariés. Ils pensaient que vivre ensemble apaiserait leurs terreurs. Le chapitre XXII raconte l’inverse : une parole, un regard ou la proximité du lit suffisent à les agiter. Il faut donc suivre un renversement. Ce qui devait les unir les sépare, et la victime absente reste présente dans leurs perceptions.
Le début oppose leur intention et son effet. Ils voulaient être deux pour se défendre contre la peur du noyé ; ensemble, ils frissonnent davantage. Le roman ne se contente donc pas de constater qu’ils sont malheureux. Il montre l’échec précis d’une solution qu’ils avaient imaginée. Chacun rappelle à l’autre l’acte et le lien criminel qu’ils espéraient dépasser.
Le narrateur décrit les anciens rapports de sang et de nerfs comme un équilibre entre tempéraments. Cette explication appartient au projet physiologique du roman. Nous n’avons pas à la prendre pour une science médicale actuelle pour comprendre sa fonction : raconter une transformation. Les caractères ne restent pas fixes ; la relation et le crime modifient les manières d’éprouver, de dormir et de percevoir.
L’homme autrefois lourd et tranquille se met à trembler devant une ombre. Le contraste donne à voir un bouleversement de sa sensibilité. L’obscurité n’atteste pas une présence surnaturelle ; elle est le point où sa perception produit la menace. Le roman met en relation le corps épuisé, l’insomnie et l’hallucination. La chambre ordinaire devient difficile à habiter parce que son regard a changé.
« Ses remords étaient purement physiques » est une affirmation du narrateur, qui distingue terreur corporelle et repentir moral. Laurent ne regretterait pas l’acte lorsqu’il ne subit pas ses visions. Le mot « purement » ferme fortement l’explication ; il mérite donc d’être attribué à cette voix, et non adopté sans examen comme vérité universelle sur la culpabilité. Le passage construit une thèse romanesque en même temps qu’un récit de souffrance.
Le narrateur passe à Thérèse et rattache son agitation à son enfance puis à sa relation avec Laurent. Il lui attribue aussi des regrets plus troubles. Les deux personnages ne reçoivent donc pas exactement la même explication. Il faut garder ces différences, tout en repérant les préjugés de genre du vocabulaire employé. Le roman fait de leur couple un lieu d’interaction, pas la simple juxtaposition de deux portraits immuables.
Les premières nuits, ils ne peuvent se coucher. Ils attendent le jour, marchent ou s’endorment brièvement dans des fauteuils. Le renversement touche un objet très concret : le lit conjugal devait accueillir le rapprochement, il concentre maintenant la répugnance et la peur. L’insomnie prolonge l’épuisement. Une action quotidienne devient impossible, et cette impossibilité raconte mieux leur état qu’une étiquette générale de malheur.
Ils imaginent Camille assis entre eux. Le texte précise le rôle des yeux irrités par les charbons dans la production de cette vision. Montrer un fantôme solide ferait perdre cette relation entre perception et peur. La place vide suffit : ils ne peuvent plus l’éprouver comme vide. Leur crime n’est pas seulement un secret extérieur à cacher, il organise désormais l’espace qu’ils voient.
Laurent ne veut plus s’asseoir ; Thérèse invoque la chaleur. Chacun comprend pourtant la peur de l’autre. Ils trouvent des raisons ordinaires pour expliquer des conduites commandées par le crime. Ce mensonge partagé ne les protège pas : il empêche aussi de parler clairement de ce qui leur arrive. Le lecteur observe un couple qui se tolère et se devine tout en évitant l’aveu de son état.
La durée d’une semaine transforme les crises en habitude. Même lorsqu’ils finissent par se coucher, ils prennent soin de ne pas se toucher. Le couple obtenu par le meurtre contient donc sa propre séparation. L’enjeu du passage est ce renversement continu : supprimer l’obstacle extérieur n’a pas supprimé les conséquences de l’acte. Le roman les inscrit dans les gestes, le sommeil, les paroles évitées et la manière même d’habiter une chambre.