Le roman rapproche l’attrait des corps et la convoitise des biens.
Dissertation n° 6
Le roman et le récit du Moyen Âge au XXIe siècle.
Parcours associé : « Dévoiler les rouages de la société ».
Le désir détruit-il l’ordre bourgeois ou le confirme-t-il ?
Émile Zola, Pot-Bouille (1882)
Le désir détruit-il l’ordre bourgeois ou le confirme-t-il ?
Du parcours à la dissertation
Une question, trois déplacements, neuf preuves
Les situations du parcours thématique deviennent des preuves choisies pour répondre à ce sujet. Les liaisons de la maison brouillent des ménages et compromettent des réputations. Elles empruntent le vocabulaire et les formes de ce qu’elles transgressent, et l’ordre les absorbe une à une. Un désordre qui parle la langue de la règle demande à être examiné de près.
Une idée répond au sujet ; « car » explique pourquoi elle est soutenable. La justification développe cette raison, la preuve la vérifie et son explication établit ce qu’elle démontre. Le bilan rattache cet acquis à la question posée.
Première voie · L’accompagnement narratif
Comprendre comment la dissertation se met en mouvement
Ici, on prend l’élève par la main. Le sujet devient une question vivante, le plan se construit comme une action et chaque preuve trouve sa place. Cette voie peut s’arrêter sur un mot, une image ou un geste pour faire comprendre le raisonnement : elle explique la fabrication de la copie, elle n’est pas encore la copie.
1. Pourquoi une dissertation ?Transformer une question en jugement construit
Une dissertation construit une réponse au sujet, l’éprouve sur des situations précises et en mesure les limites. Le récit des événements ne suffit pas : chaque scène doit soutenir une idée discutable. Ici, le point de départ est la notion « désir » et la difficulté que le sujet fait apparaître dans la maison de la rue de Choiseul.
Lis d’abord l’énoncé entier. Note une réponse provisoire, puis cherche ce qui pourrait la nuancer. Les trois parties ci-dessous ne juxtaposent pas trois thèmes du cours : elles déplacent progressivement la réponse. Tu peux suivre l’accompagnement pour comprendre les choix, puis ouvrir la copie formelle pour voir leur réalisation.
2. Comprendre le sujetRecopier la question, puis faire parler chacun de ses termes
Le désir détruit-il l’ordre bourgeois ou le confirme-t-il ?
Mariage, propriété et réputation organisent les places.
La réponse se mesure aux effets durables des liaisons, après leur désordre.
Le désir désigne ici l’attrait des corps et l’appétit des biens, que le roman fait souvent voisiner. L’ordre bourgeois nomme un ensemble de règles visibles — le mariage, la réputation, la propriété — et les arrangements qui les rendent vivables. Détruire supposerait une atteinte durable à cet ensemble ; confirmer supposerait au contraire qu’il en sorte renforcé. L’alternative proposée demande d’examiner ce que les désordres du roman laissent derrière eux.
Les liaisons de la maison brouillent des ménages et compromettent des réputations. Elles empruntent le vocabulaire et les formes de ce qu’elles transgressent, et l’ordre les absorbe une à une. Un désordre qui parle la langue de la règle demande à être examiné de près.
Comment Zola montre-t-il qu’un désir capable de rompre des ménages finit par servir l’ordre qu’il paraissait menacer ?
La problématique formule la difficulté propre à cet énoncé. Elle doit permettre de relier les neuf preuves et de reconnaître pourquoi une réponse immédiate serait insuffisante. Le plan indiquera les étapes de cette enquête ; il ne remplacera pas cette question directrice.
3. L’introduction en sept mouvementsSept fonctions distinctes, toujours dans le même ordre
- Amorce. Pot-Bouille, paru en 1882, enferme dans un même immeuble des ménages réguliers et les liaisons qui les traversent.
- Sujet. Le désir détruit-il l’ordre bourgeois ou le confirme-t-il ?
- Analyse des termes. Le désir désigne ici l’attrait des corps et l’appétit des biens, que le roman fait souvent voisiner. L’ordre bourgeois nomme un ensemble de règles visibles — le mariage, la réputation, la propriété — et les arrangements qui les rendent vivables. Détruire supposerait une atteinte durable à cet ensemble ; confirmer supposerait au contraire qu’il en sorte renforcé. L’alternative proposée demande d’examiner ce que les désordres du roman laissent derrière eux.
- Chemin vers la difficulté. Les liaisons de la maison brouillent des ménages et compromettent des réputations. Elles empruntent le vocabulaire et les formes de ce qu’elles transgressent, et l’ordre les absorbe une à une. Un désordre qui parle la langue de la règle demande à être examiné de près.
- Problématique. Comment Zola montre-t-il qu’un désir capable de rompre des ménages finit par servir l’ordre qu’il paraissait menacer ?
- Annonce affirmative du plan. Les ruptures ouvertes feront d’abord saisir la puissance de désordre que le roman prête au désir. Le langage et les objets du désir montreront ensuite qu’il reprend les formes de l’ordre qu’il transgresse. La reprise en main des liaisons établira enfin qui profite de ce désordre une fois qu’il est absorbé.
- Passage vers la première partie. Les cuisines et les paliers donnent d’abord à voir ce désordre à l’œuvre.
Les sept fonctions sont distinguées ici pour apprendre leur rôle. Dans l’introduction rédigée, elles forment un seul bloc. Une question pose la problématique ; trois étapes affirmatives annoncent la progression. L’annonce garde une langue naturelle et ne révèle pas à l’avance les conclusions du devoir.
4. Trouver un plan progressifTrois actes, chacun nécessaire au suivant
Un plan progressif conserve la même question en changeant ce qui permet d’y répondre. Chaque partie possède trois arguments : vérifie qu’ils éclairent tous son titre et que la partie suivante apporte une difficulté nouvelle.
Le désir rompt effectivement des ménages et des positions
Le roman ne minimise pas ce que le désir défait. Un magistrat quitte son foyer, une épouse trompe son mari, un convive court les cuisines.
Ce désir emprunte le langage et les objets de l’ordre
Ce qui transgresse ne s’invente pas une langue. Les amants réclament de l’honnêteté, convoitent des parures et répètent des leçons de maintien.
L’ordre reprend ces liaisons et en tire son profit
Rien de ce désordre ne demeure. Un prêtre négocie, un mari reprend sa femme, et le roman referme ses intrigues sur des arrangements.
Les ruptures ouvertes feront d’abord saisir la puissance de désordre que le roman prête au désir. Le langage et les objets du désir montreront ensuite qu’il reprend les formes de l’ordre qu’il transgresse. La reprise en main des liaisons établira enfin qui profite de ce désordre une fois qu’il est absorbé.
Comparer ces étapes aux deux transitions permet de vérifier la concordance : le lecteur doit retrouver dans le devoir le chemin promis par l’introduction.
5. Le paragraphe en cinq tempsUn argument en « car », puis sa démonstration complète
- Argument. Une idée répond au sujet ; une seule raison l’articule après « car », précédé d’une virgule.
- Justification. « En effet, » développe la raison avec des personnages, des relations et des décisions précises. Les dix mots-repères rendent visible ce développement.
- Preuve. Une citation exacte, introduite et localisée dans le roman, donne prise à la vérification.
- Explication de la preuve. Situe ce qui arrive, précise ce que la parole ou le geste établit et relie sa portée à l’argument. Il s’agit d’éclairer la preuve pour le raisonnement, pas de produire un commentaire linéaire miniature.
- Bilan. « Par conséquent, » recueille l’acquis du paragraphe et le rattache au sujet.
Duveyrier installe sa vie ailleurs, car la maison de la rue de la Cerisaie lui tient lieu de foyer véritable.
Duveyrier arrive de nuit rue de la Cerisaie et s’étonne que les fenêtres du troisième soient éteintes. Ses compagnons cherchent aussitôt des explications domestiques : Clarisse couchée pour les attendre, ou un bézigue à la cuisine en compagnie de sa bonne. La preuve tient à cette familiarité partagée avec les habitudes du lieu, qui suppose un ménage régulier dans ses gestes. La portée pour l’argument est nette : le désir a produit ici une seconde maison, complète, avec son horaire et son personnel, à côté de la première, et il atteint l’ordre bourgeois dans son fondement plutôt que dans ses apparences.
Dans le devoir rédigé, ces cinq fonctions composent un paragraphe continu. Leur distinction sert au contrôle ; elle ne doit pas transformer la lecture en cinq blocs indépendants.
6. Liaisons et transitionsSix liaisons brèves, deux transitions développées
La liaison relie deux sous-parties d’une même partie. Elle recueille l’acquis précédent et pose la difficulté suivante. Deux liaisons par partie donnent six questions brèves.
La transition ferme une partie et ouvre la suivante. Elle exprime ce qui est établi, ce qui reste à examiner et le déplacement nécessaire. Deux transitions développées correspondent aux trois parties.
Ce désordre atteint-il les ménages les plus réguliers ?
Un second foyer, un baiser rendu dans une cuisine d’employés, une confidence que deux sœurs ne peuvent pas faire : le désir défait réellement des liens. Le langage et les objets du désir montrent ensuite qu’il reprend les formes de l’ordre qu’il transgresse.
Place ces éléments entre les paragraphes : ils ne remplacent ni l’explication de la preuve ni le bilan. L’annonce du plan et les transitions doivent conserver le même ordre de progression.
7. Le vocabulaire de l’œuvreChoisir les mots qui rendent la pensée précise
Les mots doivent rendre les relations sociales intelligibles. Distingue réputation et conduite, service et simple présence, alliance et sentiment, hiérarchie et différence individuelle. La façade, le palier, l’office et la cour désignent des lieux dont les usages comptent pour la preuve.
Le roman rapproche l’attrait des corps et la convoitise des biens.
Mariage, propriété et réputation organisent les places.
La réponse se mesure aux effets durables des liaisons, après leur désordre.
Reprends les noms des personnages et les situations avant d’employer une notion générale. Le vocabulaire de l’œuvre apporte de la précision quand il explique un rapport observable, et perd cette fonction lorsqu’il remplace le travail de preuve.
8. La conclusion en trois mouvementsRéponse, récapitulatif, ouverture littéraire
- Réponse. Formule ce que les neuf arguments permettent de conclure, en tenant compte des limites rencontrées.
- Récapitulatif. Rassemble les trois déplacements sans recopier les titres ni recommencer la démonstration.
- Ouverture littéraire. Propose une comparaison dont le lien avec le sujet est explicite. Elle ouvre une réflexion, sans poser une question artificielle.
Le désir de Pot-Bouille défait des ménages, construit un second foyer rue de la Cerisaie et impose aux sœurs Josserand un silence qu’elles ne lèvent pas. Il ne dispose d’aucune langue qui lui soit propre : Duveyrier réclame une maîtresse honnête, Berthe convoite une parure de fantaisie, madame Josserand enseigne la séduction comme un maintien. L’ordre le reprend enfin, par un propriétaire qui plaide une bonne action au moment d’une échéance, par des domestiques qui se taisent entre eux, et par une servante qui déclare qu’on devient malhonnête dans cette maison. L’alternative du sujet se trouve déplacée : ce désir ne détruit ni ne confirme, il alimente une machine qui le digère. Dans La Curée, Zola donnait déjà au désir une place dans le mouvement des affaires ; la comparaison ferait mesurer ce que la vie d’immeuble ajoute, en resserrant sur un escalier ce que le roman parisien disperse.
L’ouverture ne répare pas une réponse inachevée. Vérifie que le premier mouvement répond déjà à la problématique et que les trois parties ont réellement fourni ses raisons.
9. Écrire avec clartéUn seul articulateur interne : « car »
- Dans la phrase d’argument, conserve une idée, une virgule et une raison après car.
- Ouvre la justification par En effet, et le bilan par Par conséquent,.
- Nomme les personnes et ce qu’elles font : une généralité ne remplace pas une situation.
- Explique pourquoi la citation établit la raison formulée, sans la commenter pour elle-même.
- Réserve les déplacements du raisonnement aux six liaisons et aux deux transitions.
Relis le paragraphe comme un bloc : l’argument doit conduire jusqu’au bilan sans laisser au lecteur le soin de deviner le lien. L’annonce du plan reste affirmative et sans marques personnelles du rédacteur ; sa fonction est de rendre le chemin lisible, avec une formulation naturelle.
10. Ce que le correcteur attendNeuf arguments vérifiables, neuf preuves expliquées
Le correcteur doit reconnaître neuf unités de raisonnement distinctes. Il attend une réponse au sujet, des raisons développées, des citations exactes et une explication qui en établit la portée. Une preuve peut affiner ou limiter l’idée initiale : cette précision renforce le jugement au lieu de l’affaiblir.
Vérifie séparément la vérité de la situation citée et sa pertinence. Retrouver les mots dans le roman ne suffit pas si leur attribution est fausse, si la chronologie change ou si l’argument leur fait soutenir davantage qu’ils ne permettent. Le titre de chaque sous-partie doit correspondre à la conclusion de son paragraphe.
La lisibilité compte également : une introduction continue, des paragraphes cohérents et une progression annoncée puis tenue donnent accès au travail de pensée.
11. Sécuriser sa copieLe contrôle Chrétien avant de rendre le devoir
Une case cochée est un geste de relecture, pas une preuve de conformité. Reviens au passage du roman lorsqu’un doute demeure sur une parole, un personnage ou une décision.
Seconde voie · Le dossier formel
Tu as vu le geste. Voici maintenant la copie.
Ce qui précède raconte comment le raisonnement se construit. Ce qui suit montre la dissertation dans la langue attendue à l’épreuve. La voix d’accompagnement disparaît : chaque paragraphe avance selon la règle Chrétien — argument articulé par « car », justification ouverte par « En effet », preuve, explication et bilan ouvert par « Par conséquent ».
Dans l’accompagnementOn peut observer longuement une scène pour comprendre.
Dans la copie formelleOn ne retient que ce qui prouve l’argument et répond au sujet.
La démonstration complète en trois parties
12. Introduction rédigéeLes sept mouvements dans leur ordre exact
Pot-Bouille, paru en 1882, enferme dans un même immeuble des ménages réguliers et les liaisons qui les traversent. Le désir détruit-il l’ordre bourgeois ou le confirme-t-il ? Le désir désigne ici l’attrait des corps et l’appétit des biens, que le roman fait souvent voisiner. L’ordre bourgeois nomme un ensemble de règles visibles — le mariage, la réputation, la propriété — et les arrangements qui les rendent vivables. Détruire supposerait une atteinte durable à cet ensemble ; confirmer supposerait au contraire qu’il en sorte renforcé. L’alternative proposée demande d’examiner ce que les désordres du roman laissent derrière eux. Les liaisons de la maison brouillent des ménages et compromettent des réputations. Elles empruntent le vocabulaire et les formes de ce qu’elles transgressent, et l’ordre les absorbe une à une. Un désordre qui parle la langue de la règle demande à être examiné de près. Comment Zola montre-t-il qu’un désir capable de rompre des ménages finit par servir l’ordre qu’il paraissait menacer ? Les ruptures ouvertes feront d’abord saisir la puissance de désordre que le roman prête au désir. Le langage et les objets du désir montreront ensuite qu’il reprend les formes de l’ordre qu’il transgresse. La reprise en main des liaisons établira enfin qui profite de ce désordre une fois qu’il est absorbé. Les cuisines et les paliers donnent d’abord à voir ce désordre à l’œuvre.
13. I — Le désir rompt effectivement des ménages et des positionsUn conseiller déserte le domicile conjugal · Une voisine rend le baiser qu’on lui vole · Deux femmes s’étreignent au lieu de se parler
Le désir rompt effectivement des ménages et des positions
Le roman ne minimise pas ce que le désir défait. Un magistrat quitte son foyer, une épouse trompe son mari, un convive court les cuisines.
Un conseiller déserte le domicile conjugal
Duveyrier installe sa vie ailleurs, car la maison de la rue de la Cerisaie lui tient lieu de foyer véritable.
En effet, la maison de la rue de la Cerisaie apparaît au lecteur par une nuit de solitude. Le silence des trottoirs l’entoure. Duveyrier s’étonne de ne voir aucune lumière aux fenêtres du troisième. Sa surprise est celle d’un homme qui rentre chez lui. Le magistrat a déplacé son foyer, sans que sa femme ni son salon en soient formellement avertis. Le lecteur découvre cette adresse longtemps après avoir vu le salon conjugal, ce qui lui fait mesurer d’un coup la durée de l’arrangement.
Le narrateur décrit l’arrivée : « Rue de la Cerisaie, la maison dormait, dans la solitude et le silence des trottoirs » (chapitre 10, §101).
Duveyrier arrive de nuit rue de la Cerisaie et s’étonne que les fenêtres du troisième soient éteintes. Ses compagnons cherchent aussitôt des explications domestiques : Clarisse couchée pour les attendre, ou un bézigue à la cuisine en compagnie de sa bonne. La preuve tient à cette familiarité partagée avec les habitudes du lieu, qui suppose un ménage régulier dans ses gestes. La portée pour l’argument est nette : le désir a produit ici une seconde maison, complète, avec son horaire et son personnel, à côté de la première, et il atteint l’ordre bourgeois dans son fondement plutôt que dans ses apparences.
Par conséquent, le désir ne se contente pas de troubler un ménage : il en construit un second, avec ses horaires et son adresse.
Ce désordre atteint-il les ménages les plus réguliers ?
Une voisine rend le baiser qu’on lui vole
Marie Pichon répond au baiser d’Octave dans sa propre cuisine, car le désir traverse un palier pendant que son mari cause dans la pièce voisine.
En effet, la famille remâche sa conversation de chaque dimanche autour de la table. Marie court par moments à la cuisine, où elle soigne une épaule de mouton. Le jeune homme ose l’y suivre en plaisantant. Il la saisit devant le fourneau et la baise sur la nuque. Elle ne pousse aucun cri, n’a pas un tressaillement, et rend le baiser de ses lèvres froides. Le narrateur ne juge ni l’un ni l’autre, et la conversation du dimanche reprend son cours dans la pièce voisine.
Le narrateur décrit sa réponse : « sans un cri, sans un tressaillement, s’était retournée et le baisait à son tour » (chapitre 6, §144).
Les deux négations parallèles écartent d’avance les réactions attendues, la peur et la surprise, et préparent un geste qui n’est ni un consentement arraché ni une défense. Le plus-que-parfait « s’était retournée » place l’action avant que le lecteur ait pu l’anticiper. La scène se passe à quelques pas des Vuillaume et de Pichon, dans la cuisine d’un ménage d’employés que le roman vient de montrer réglé par les convenances les plus strictes. Le désir n’a pas besoin de descendre d’un étage ni de franchir une condition : il lui suffit d’une porte et d’un dimanche.
Par conséquent, le désordre s’installe à l’intérieur même des ménages que la maison tient pour les plus réguliers.
Que devient la parole entre les personnes ainsi atteintes ?
Deux femmes s’étreignent au lieu de se parler
Berthe et Hortense s’effondrent au moment de nommer Octave, car le désir les atteint toutes deux et leur retire la parole.
En effet, les deux sœurs allaient prononcer le nom d’Octave. Elles se taisent au dernier moment. Le geste qui suit se fait à tâtons, dans l’obscurité. Leurs bras se rejoignent et leurs sanglots se répondent. La passion que le narrateur prête à cette étreinte appartient aux membres nus plutôt qu’aux paroles. La scène se passe dans le noir, après que la maison s’est couchée, et nul autre témoin n’en recueille le détail.
Le narrateur décrit le moment : « Elles allaient parler d’Octave. Elles se turent, et tout d’un coup, à tâtons, elles tombèrent aux bras l’une de l’autre » (chapitre 14, §216).
Les deux sœurs sont couchées dans le noir, et la conversation vient sur Octave au moment où elle s’arrête. L’étreinte suit immédiatement, sans transition ménagée par le récit : membres nus, chemises arrachées, larmes qui ruissellent sans fin. La preuve tient à cet enchaînement d’une seule phrase, où la parole cède la place aux corps sans que rien du récit se suspende. Le narrateur ajoute la mention qui donne sa portée à la scène, le profond sommeil de la maison, plein de décence. Ce que le désir a de commun entre ces deux femmes ne se dit pas même entre sœurs, et cette impossibilité fait partie de sa force.
Par conséquent, le désir atteint jusqu’aux liens de famille et leur impose un silence que le corps seul franchit.
14. II — Ce désir emprunte le langage et les objets de l’ordreL’amant réclame une maîtresse honnête · Le désir se porte d’abord sur une marchandise · La séduction s’apprend comme un maintien
Ce désir emprunte le langage et les objets de l’ordre
Ce qui transgresse ne s’invente pas une langue. Les amants réclament de l’honnêteté, convoitent des parures et répètent des leçons de maintien.
L’amant réclame une maîtresse honnête
Duveyrier veut refaire une honnêteté à sa maîtresse, car il juge sa liaison selon les catégories mêmes du mariage qu’il délaisse.
En effet, le conseiller expose ce qu’il attend d’une liaison. Il souhaite un repentir de la femme aimée. L’amour doit la tirer d’une vie de désordre. Sa plus noble mission consiste à lui refaire une honnêteté. Le magistrat se déclare alors sans force devant une maîtresse ainsi rachetée. Le discours se tient devant un tiers, dans le ton ordinaire des confidences de fin de soirée, sans que l’auditeur s’en étonne.
Duveyrier formule son exigence : « Enfin, une maîtresse honnête, vous m’entendez » (chapitre 10, §72).
Duveyrier expose à son interlocuteur son sentiment sur les femmes : le vice le révolte, l’amour suppose l’estime, et l’on ne saurait approcher une de ces malheureuses sans l’avoir d’abord tirée de sa vie de désordre. L’exigence qu’il formule au terme de ce raisonnement demande à une liaison les garanties d’un ménage. La preuve tient à ce que le personnage n’aperçoit aucune contradiction et sollicite l’accord de son interlocuteur comme une évidence entre hommes du monde. Le désir ne le fait ainsi sortir d’aucune règle : il transporte ailleurs les catégories du mariage qu’il délaisse, et réclame de sa maîtresse les vertus qu’il n’obtient plus de sa femme.
Par conséquent, la transgression se règle sur le modèle même qu’elle enfreint, et lui emprunte jusqu’à son vocabulaire.
Sur quoi ce désir se porte-t-il lorsqu’il ne vise pas une personne ?
Le désir se porte d’abord sur une marchandise
Berthe convoite une parure derrière une vitrine, car son appétit prend la forme d’un objet qu’elle ne peut pas payer.
En effet, la jeune femme ne demande plus rien à son mari. Elle préfère manquer du nécessaire plutôt que de subir une humiliation sans résultat. Son envie dure depuis quinze jours. L’objet est une parure de fantaisie vue avec sa mère à une vitrine. Le désir se fixe ainsi sur une chose exposée, dont le prix est affiché. La scène se passe dans un ménage où l’argent manque depuis des mois, et le bijou convoité coûte moins cher que le loyer d’un terme.
Le narrateur décrit cette envie : « elle désirait follement, depuis quinze jours, une parure de fantaisie » (chapitre 12, §70).
Berthe énumère ses griefs contre un mari qui lui refuserait des chemises, et le récit fait apparaître au milieu de cette fièvre l’objet convoité : une parure de pacotille, vue depuis quinze jours. La durée est comptée, l’objet est faux. La preuve tient à ce que le roman a rapproché : ce bijou de fantaisie appartient à la même famille que les faux marbres du premier chapitre. La portée pour l’argument est là : le désir de cette femme est formé par la machine qui produit les façades, il porte sur ce qui brille sans durer, et il prépare sa dépendance envers celui qui paiera.
Par conséquent, l’élan que l’on croirait libre est déjà façonné par le commerce qui l’entoure.
D’où ces gestes viennent-ils ?
La séduction s’apprend comme un maintien
La mère fait répéter à sa fille une scène de cour, car la conduite amoureuse s’enseigne ici au même titre qu’une tenue de salon.
En effet, la mère ordonne à Berthe d’essuyer ses yeux. Elle lui demande de la regarder comme un monsieur en train de lui faire la cour. La répétition porte sur un sourire, un regard et une main que l’on laisse tomber. La leçon se donne dans le salon familial, après le bal. Le maintien amoureux y est traité comme une discipline transmissible. La fille obéit en pleurant, ce qui n’interrompt pas la leçon ni n’en modifie le programme.
La mère dirige la répétition : « regarde-moi comme si j’étais un monsieur en train de te faire la cour » (chapitre 2, §156).
Madame Josserand demande à Berthe de jouer devant elle la rencontre avec un prétendant. Sourire, laisser tomber l’éventail et présenter son cou sont des gestes que la mère dirige en vue du mariage. La jeune fille apprend à produire les signes du désir pour atteindre une position socialement souhaitable. Cette préparation apporte une limite à l’idée d’un désir entièrement extérieur à l’ordre bourgeois : la famille elle-même enseigne la séduction dont elle attend une alliance. La même conduite pourra servir une liaison désapprouvée, mais sa fabrication appartient déjà au salon familial. Le roman montre ainsi l’ordre participant à la production des gestes qui risquent de le troubler.
Par conséquent, la séduction est une technique enseignée par la famille avant d’être une faute imputée à l’individu.
15. III — L’ordre reprend ces liaisons et en tire son profitLe propriétaire conduit la réconciliation · Les domestiques constatent que tout tient encore · Le milieu lui-même est tenu pour la cause
L’ordre reprend ces liaisons et en tire son profit
Rien de ce désordre ne demeure. Un prêtre négocie, un mari reprend sa femme, et le roman referme ses intrigues sur des arrangements.
Le propriétaire conduit la réconciliation
Duveyrier pousse Auguste à reprendre sa femme, car le scandale atteint l’honneur d’un immeuble dont il est propriétaire.
En effet, le conseiller porte le poids de cette infortune comme propriétaire. Il voit les passants regarder sa maison de haut en bas. Son beau-père et lui s’étaient plu à l’orner de toutes les vertus domestiques. Il parle de purifier l’immeuble pour son honneur personnel. L’idée pratique qu’il conçoit subordonne le retour de Berthe au versement de la dot, et Auguste s’y rend à ses échéances d’avril.
Le narrateur rapporte la négociation : il « plaidait la cause de la morale et qui parlait uniquement d’une bonne action à faire » (chapitre 17, §29).
La négociation se conduit entre deux hommes dans un paragraphe où le récit vient d’exposer l’intérêt de chacun. Duveyrier voit les passants regarder de haut en bas la maison que son beau-père et lui ont ornée de toutes les vertus domestiques, et il parle de purifier l’immeuble pour son honneur personnel. Il n’invoque ensuite que la bonne action à faire. La preuve tient à ce que le récit range côte à côte le discours tenu et le motif tu. La portée pour l’argument est nette : la morale sert ici de langue commune à une transaction entre un propriétaire soucieux de sa façade et un commerçant pressé par ses échéances, et le retour de l’épouse s’obtient dans ces termes.
Par conséquent, l’ordre récupère la faute en la traduisant dans le langage qu’emploient ses affaires.
Qui a intérêt à refermer l’intrigue ?
Les domestiques constatent que tout tient encore
La cour des cuisines observe que le groupe se protège lui-même, car la solidarité des serviteurs empêche la dénonciation des fautes.
En effet, la cour vient de plaisanter aux dépens d’Adèle. Les domestiques la jugent sale et sotte sans ménagement. Aucune ne songe à lui attirer des ennuis. Le groupe se tient trop entre soi pour la livrer. La conversation retombe aussitôt sur les maîtres, dont les fautes circulent de la même manière. Le même silence protège, deux étages plus haut, des fautes autrement graves que celles dont on rit dans la cour.
Le narrateur explique cette retenue : « on se tenait trop entre soi pour lui faire arriver des ennuis » (chapitre 18, §109).
Les bonnes viennent de dire d’Adèle qu’elle est sotte et sale, et elles s’arrêtent là. Le récit donne la raison de cette retenue, puis enchaîne sur les maîtres, jugés avec des mines de répugnance profonde. La preuve tient à ce que le groupe protège une camarade qu’il méprise : l’appartenance l’emporte sur le jugement porté trois lignes plus haut. Chacun a quelque chose à taire, et la protection vaut d’abord pour ceux qui protègent. La portée pour l’argument est entière, puisque le même mécanisme tient à l’étage des maîtres, où le silence garde les réputations, et que le désordre se trouve contenu par un intérêt partagé plutôt que par une règle.
Par conséquent, ce qui empêche l’éclat est l’intérêt que chacun trouve au silence.
Les domestiques laissent-ils éclater ce qu’ils savent ?
Le milieu lui-même est tenu pour la cause
Lisa attribue la malhonnêteté à la maison plutôt qu’aux personnes, car elle juge le lieu au moment où une camarade s’en va.
En effet, Lisa se penche pour s’adresser à Julie, qui part sous huit jours. Elle emploie pour la maison le mot de baraque. Son jugement porte sur l’effet du lieu et non sur les personnes. La malhonnêteté y vient malgré soi, dit-elle. Le souhait qu’elle adresse à sa camarade ne promet rien de mieux ailleurs, et Julie lui répondra que toutes les baraques se ressemblent.
Une servante juge le séjour : « on y devient malhonnête malgré soi » (chapitre 18, §118).
Lisa se penche vers Julie, qui part dans huit jours, et lui souhaite de mieux tomber. Son jugement porte sur le bâtiment, qu’elle appelle une baraque, et il retire aux personnes l’initiative de leur conduite. La preuve tient à la place de cette phrase et à celle qui la prononce : elle vient à la fin du roman, d’une femme qui reste, et elle s’adresse à une femme qui s’en va. Ni les prêtres ni les magistrats n’avaient formulé cette explication. La portée pour l’argument est là : le désordre des désirs n’aboutit à aucune libération, il laisse un milieu inchangé et des personnes qui se savent diminuées par lui.
Par conséquent, le roman refuse au désir la fonction libératrice qu’une lecture rapide lui prêterait.
16. Conclusion rédigéeRéponse, récapitulatif, ouverture littéraire
Le désir de Pot-Bouille défait des ménages, construit un second foyer rue de la Cerisaie et impose aux sœurs Josserand un silence qu’elles ne lèvent pas. Il ne dispose d’aucune langue qui lui soit propre : Duveyrier réclame une maîtresse honnête, Berthe convoite une parure de fantaisie, madame Josserand enseigne la séduction comme un maintien. L’ordre le reprend enfin, par un propriétaire qui plaide une bonne action au moment d’une échéance, par des domestiques qui se taisent entre eux, et par une servante qui déclare qu’on devient malhonnête dans cette maison. L’alternative du sujet se trouve déplacée : ce désir ne détruit ni ne confirme, il alimente une machine qui le digère. Dans La Curée, Zola donnait déjà au désir une place dans le mouvement des affaires ; la comparaison ferait mesurer ce que la vie d’immeuble ajoute, en resserrant sur un escalier ce que le roman parisien disperse.
17. Le dernier regardCe que la copie doit laisser au lecteur
Le sujet demande un jugement fondé sur les relations que le roman fait apparaître. Les neuf preuves doivent garder leur situation propre et participer à une réponse commune. La force du devoir se mesure à cette continuité, à ses nuances et à la concordance du chemin annoncé avec le chemin effectivement parcouru.