L’abstention de parler doit être distinguée de l’ignorance.
Dissertation n° 7
Le roman et le récit du Moyen Âge au XXIe siècle.
Parcours associé : « Dévoiler les rouages de la société ».
Que révèle le silence collectif des habitants ?
Émile Zola, Pot-Bouille (1882)
Que révèle le silence collectif des habitants ?
Du parcours à la dissertation
Une question, trois déplacements, neuf preuves
Les situations du parcours thématique deviennent des preuves choisies pour répondre à ce sujet. Les habitants savent, et ils se taisent devant témoin. Leur silence n’est pas uniforme : il s’interrompt selon qui entre dans la pièce, et il laisse sans réponse certains cris. Une abstention réglée de cette manière obéit à autre chose qu’à la pudeur.
Une idée répond au sujet ; « car » explique pourquoi elle est soutenable. La justification développe cette raison, la preuve la vérifie et son explication établit ce qu’elle démontre. Le bilan rattache cet acquis à la question posée.
Première voie · L’accompagnement narratif
Comprendre comment la dissertation se met en mouvement
Ici, on prend l’élève par la main. Le sujet devient une question vivante, le plan se construit comme une action et chaque preuve trouve sa place. Cette voie peut s’arrêter sur un mot, une image ou un geste pour faire comprendre le raisonnement : elle explique la fabrication de la copie, elle n’est pas encore la copie.
1. Pourquoi une dissertation ?Transformer une question en jugement construit
Une dissertation construit une réponse au sujet, l’éprouve sur des situations précises et en mesure les limites. Le récit des événements ne suffit pas : chaque scène doit soutenir une idée discutable. Ici, le point de départ est la notion « silence » et la difficulté que le sujet fait apparaître dans la maison de la rue de Choiseul.
Lis d’abord l’énoncé entier. Note une réponse provisoire, puis cherche ce qui pourrait la nuancer. Les trois parties ci-dessous ne juxtaposent pas trois thèmes du cours : elles déplacent progressivement la réponse. Tu peux suivre l’accompagnement pour comprendre les choix, puis ouvrir la copie formelle pour voir leur réalisation.
2. Comprendre le sujetRecopier la question, puis faire parler chacun de ses termes
Que révèle le silence collectif des habitants ?
Le savoir et la retenue engagent plusieurs habitants.
Le lecteur peut comprendre ce que les personnages refusent de se dire.
Le silence collectif désigne une abstention partagée : ce que plusieurs personnes savent et qu’aucune ne formule en présence des autres. Il se distingue de l’ignorance, qui ne saurait rien, et de la discrétion individuelle, qui n’engagerait qu’une conscience. Révéler suppose un destinataire : ce silence ne dit rien aux personnages, et tout au lecteur. Le sujet demande ce que le roman fait apparaître au moyen de ce que ses habitants s’abstiennent de dire.
Les habitants savent, et ils se taisent devant témoin. Leur silence n’est pas uniforme : il s’interrompt selon qui entre dans la pièce, et il laisse sans réponse certains cris. Une abstention réglée de cette manière obéit à autre chose qu’à la pudeur.
Comment Zola fait-il d’une abstention partagée l’instrument qui rend visible la hiérarchie de cette maison ?
La problématique formule la difficulté propre à cet énoncé. Elle doit permettre de relier les neuf preuves et de reconnaître pourquoi une réponse immédiate serait insuffisante. Le plan indiquera les étapes de cette enquête ; il ne remplacera pas cette question directrice.
3. L’introduction en sept mouvementsSept fonctions distinctes, toujours dans le même ordre
- Amorce. Dans Pot-Bouille, publié en 1882, les conversations s’interrompent dès qu’une porte s’ouvre ou qu’un maître paraît.
- Sujet. Que révèle le silence collectif des habitants ?
- Analyse des termes. Le silence collectif désigne une abstention partagée : ce que plusieurs personnes savent et qu’aucune ne formule en présence des autres. Il se distingue de l’ignorance, qui ne saurait rien, et de la discrétion individuelle, qui n’engagerait qu’une conscience. Révéler suppose un destinataire : ce silence ne dit rien aux personnages, et tout au lecteur. Le sujet demande ce que le roman fait apparaître au moyen de ce que ses habitants s’abstiennent de dire.
- Chemin vers la difficulté. Les habitants savent, et ils se taisent devant témoin. Leur silence n’est pas uniforme : il s’interrompt selon qui entre dans la pièce, et il laisse sans réponse certains cris. Une abstention réglée de cette manière obéit à autre chose qu’à la pudeur.
- Problématique. Comment Zola fait-il d’une abstention partagée l’instrument qui rend visible la hiérarchie de cette maison ?
- Annonce affirmative du plan. La règle de tenue fera d’abord saisir que ce silence recouvre un savoir commun. Les interruptions de parole montreront ensuite qu’il obéit au rang de celui qui survient. Les cris demeurés sans réponse établiront enfin le prix payé par ceux qu’il abandonne.
- Passage vers la première partie. Le bal des Josserand met d’abord en scène cette abstention partagée.
Les sept fonctions sont distinguées ici pour apprendre leur rôle. Dans l’introduction rédigée, elles forment un seul bloc. Une question pose la problématique ; trois étapes affirmatives annoncent la progression. L’annonce garde une langue naturelle et ne révèle pas à l’avance les conclusions du devoir.
4. Trouver un plan progressifTrois actes, chacun nécessaire au suivant
Un plan progressif conserve la même question en changeant ce qui permet d’y répondre. Chaque partie possède trois arguments : vérifie qu’ils éclairent tous son titre et que la partie suivante apporte une difficulté nouvelle.
Le silence recouvre un savoir que tous possèdent
Ce que la maison tait, elle le sait. Le roman prend soin d’établir d’abord ce savoir commun, sans lequel l’abstention ne signifierait rien.
Ce silence s’interrompt selon le rang de qui survient
Une pudeur s’appliquerait également à tous. Celle-ci se règle sur l’entrant : les voix tombent devant un magistrat, une mère, un supérieur.
Ce silence laisse sans réponse ceux qui n’ont rien à perdre
Une règle se juge à ses effets sur les plus faibles. Ici, un cri traverse une cloison sans réveiller personne, et une réputation se défait sans défense.
La règle de tenue fera d’abord saisir que ce silence recouvre un savoir commun. Les interruptions de parole montreront ensuite qu’il obéit au rang de celui qui survient. Les cris demeurés sans réponse établiront enfin le prix payé par ceux qu’il abandonne.
Comparer ces étapes aux deux transitions permet de vérifier la concordance : le lecteur doit retrouver dans le devoir le chemin promis par l’introduction.
5. Le paragraphe en cinq tempsUn argument en « car », puis sa démonstration complète
- Argument. Une idée répond au sujet ; une seule raison l’articule après « car », précédé d’une virgule.
- Justification. « En effet, » développe la raison avec des personnages, des relations et des décisions précises. Les dix mots-repères rendent visible ce développement.
- Preuve. Une citation exacte, introduite et localisée dans le roman, donne prise à la vérification.
- Explication de la preuve. Situe ce qui arrive, précise ce que la parole ou le geste établit et relie sa portée à l’argument. Il s’agit d’éclairer la preuve pour le raisonnement, pas de produire un commentaire linéaire miniature.
- Bilan. « Par conséquent, » recueille l’acquis du paragraphe et le rattache au sujet.
Le bal poursuit son cours malgré la nouvelle connue de tous, car la tenue d’une fête passe avant l’événement qui la traverse.
Le bal continue alors qu’une nouvelle connue de tous pourrait en interrompre le plaisir. Les premiers apitoiements ont été couverts par l’orchestre, puis les danses et les conversations reprennent. Le narrateur distingue expressément le savoir partagé et le choix de ne pas en parler. Le silence ne peut être expliqué par l’ignorance des invités : leur comportement privilégie la tenue de la fête. Cette situation étaye l’argument en rendant visible une décision collective qui n’a pas besoin d’être concertée. Chaque participant contribue à maintenir le divertissement, et l’événement demeure connu sans recevoir la place qui lui reviendrait dans une communauté attentive au malheur.
Dans le devoir rédigé, ces cinq fonctions composent un paragraphe continu. Leur distinction sert au contrôle ; elle ne doit pas transformer la lecture en cinq blocs indépendants.
6. Liaisons et transitionsSix liaisons brèves, deux transitions développées
La liaison relie deux sous-parties d’une même partie. Elle recueille l’acquis précédent et pose la difficulté suivante. Deux liaisons par partie donnent six questions brèves.
La transition ferme une partie et ouvre la suivante. Elle exprime ce qui est établi, ce qui reste à examiner et le déplacement nécessaire. Deux transitions développées correspondent aux trois parties.
Cette retenue vaut-elle aussi hors de l’immeuble ?
Une nouvelle connue de tous, une rue qui s’éloigne poliment, un office qui sait et qu’on n’écoute pas : ce silence repose sur un savoir partagé. Les interruptions de parole montrent ensuite qu’il obéit au rang de celui qui survient.
Place ces éléments entre les paragraphes : ils ne remplacent ni l’explication de la preuve ni le bilan. L’annonce du plan et les transitions doivent conserver le même ordre de progression.
7. Le vocabulaire de l’œuvreChoisir les mots qui rendent la pensée précise
Les mots doivent rendre les relations sociales intelligibles. Distingue réputation et conduite, service et simple présence, alliance et sentiment, hiérarchie et différence individuelle. La façade, le palier, l’office et la cour désignent des lieux dont les usages comptent pour la preuve.
L’abstention de parler doit être distinguée de l’ignorance.
Le savoir et la retenue engagent plusieurs habitants.
Le lecteur peut comprendre ce que les personnages refusent de se dire.
Reprends les noms des personnages et les situations avant d’employer une notion générale. Le vocabulaire de l’œuvre apporte de la précision quand il explique un rapport observable, et perd cette fonction lorsqu’il remplace le travail de preuve.
8. La conclusion en trois mouvementsRéponse, récapitulatif, ouverture littéraire
- Réponse. Formule ce que les neuf arguments permettent de conclure, en tenant compte des limites rencontrées.
- Récapitulatif. Rassemble les trois déplacements sans recopier les titres ni recommencer la démonstration.
- Ouverture littéraire. Propose une comparaison dont le lien avec le sujet est explicite. Elle ouvre une réflexion, sans poser une question artificielle.
Le silence de la rue de Choiseul ne cache rien à personne : chacun sait, et l’on se tait pour ne pas attrister un bal, pour s’éloigner poliment d’une façade, pour laisser l’office parler sans être entendu. Il s’interrompt exactement là où une hiérarchie le demande, devant un conseiller, devant une mère, devant la peur de s’être compromis. Il abandonne enfin ceux qui n’ont rien à défendre : une servante crie, ses voisines répondent par une plaisanterie et se rendorment, une réputation se règle dans une confidence dont l’intéressée est absente, et la maison jure en chœur un mariage qu’elle n’a pas vu. Ce silence révèle moins une hypocrisie qu’une répartition : il dit qui peut être entendu dans cette maison, et à quel prix. Dans Les Choses de Perec, une société se laisse également décrire par ce que ses personnages ne disent pas ; la comparaison ferait mesurer ce qu’un roman gagne à faire du non-dit un objet observable.
L’ouverture ne répare pas une réponse inachevée. Vérifie que le premier mouvement répond déjà à la problématique et que les trois parties ont réellement fourni ses raisons.
9. Écrire avec clartéUn seul articulateur interne : « car »
- Dans la phrase d’argument, conserve une idée, une virgule et une raison après car.
- Ouvre la justification par En effet, et le bilan par Par conséquent,.
- Nomme les personnes et ce qu’elles font : une généralité ne remplace pas une situation.
- Explique pourquoi la citation établit la raison formulée, sans la commenter pour elle-même.
- Réserve les déplacements du raisonnement aux six liaisons et aux deux transitions.
Relis le paragraphe comme un bloc : l’argument doit conduire jusqu’au bilan sans laisser au lecteur le soin de deviner le lien. L’annonce du plan reste affirmative et sans marques personnelles du rédacteur ; sa fonction est de rendre le chemin lisible, avec une formulation naturelle.
10. Ce que le correcteur attendNeuf arguments vérifiables, neuf preuves expliquées
Le correcteur doit reconnaître neuf unités de raisonnement distinctes. Il attend une réponse au sujet, des raisons développées, des citations exactes et une explication qui en établit la portée. Une preuve peut affiner ou limiter l’idée initiale : cette précision renforce le jugement au lieu de l’affaiblir.
Vérifie séparément la vérité de la situation citée et sa pertinence. Retrouver les mots dans le roman ne suffit pas si leur attribution est fausse, si la chronologie change ou si l’argument leur fait soutenir davantage qu’ils ne permettent. Le titre de chaque sous-partie doit correspondre à la conclusion de son paragraphe.
La lisibilité compte également : une introduction continue, des paragraphes cohérents et une progression annoncée puis tenue donnent accès au travail de pensée.
11. Sécuriser sa copieLe contrôle Chrétien avant de rendre le devoir
Une case cochée est un geste de relecture, pas une preuve de conformité. Reviens au passage du roman lorsqu’un doute demeure sur une parole, un personnage ou une décision.
Seconde voie · Le dossier formel
Tu as vu le geste. Voici maintenant la copie.
Ce qui précède raconte comment le raisonnement se construit. Ce qui suit montre la dissertation dans la langue attendue à l’épreuve. La voix d’accompagnement disparaît : chaque paragraphe avance selon la règle Chrétien — argument articulé par « car », justification ouverte par « En effet », preuve, explication et bilan ouvert par « Par conséquent ».
Dans l’accompagnementOn peut observer longuement une scène pour comprendre.
Dans la copie formelleOn ne retient que ce qui prouve l’argument et répond au sujet.
La démonstration complète en trois parties
12. Introduction rédigéeLes sept mouvements dans leur ordre exact
Dans Pot-Bouille, publié en 1882, les conversations s’interrompent dès qu’une porte s’ouvre ou qu’un maître paraît. Que révèle le silence collectif des habitants ? Le silence collectif désigne une abstention partagée : ce que plusieurs personnes savent et qu’aucune ne formule en présence des autres. Il se distingue de l’ignorance, qui ne saurait rien, et de la discrétion individuelle, qui n’engagerait qu’une conscience. Révéler suppose un destinataire : ce silence ne dit rien aux personnages, et tout au lecteur. Le sujet demande ce que le roman fait apparaître au moyen de ce que ses habitants s’abstiennent de dire. Les habitants savent, et ils se taisent devant témoin. Leur silence n’est pas uniforme : il s’interrompt selon qui entre dans la pièce, et il laisse sans réponse certains cris. Une abstention réglée de cette manière obéit à autre chose qu’à la pudeur. Comment Zola fait-il d’une abstention partagée l’instrument qui rend visible la hiérarchie de cette maison ? La règle de tenue fera d’abord saisir que ce silence recouvre un savoir commun. Les interruptions de parole montreront ensuite qu’il obéit au rang de celui qui survient. Les cris demeurés sans réponse établiront enfin le prix payé par ceux qu’il abandonne. Le bal des Josserand met d’abord en scène cette abstention partagée.
13. I — Le silence recouvre un savoir que tous possèdentOn se tait pour ne pas gâter une soirée · La rue se tait devant la façade · Les domestiques nomment ce que les maîtres taisent
Le silence recouvre un savoir que tous possèdent
Ce que la maison tait, elle le sait. Le roman prend soin d’établir d’abord ce savoir commun, sans lequel l’abstention ne signifierait rien.
On se tait pour ne pas gâter une soirée
Le bal poursuit son cours malgré la nouvelle connue de tous, car la tenue d’une fête passe avant l’événement qui la traverse.
En effet, tout le monde connaît la nouvelle, précise le narrateur. Nul n’en parle. La raison tient à ce qu’il ne faut pas attrister le bal. L’orchestre a couvert les premiers apitoiements. L’heure venue, on en sourit même. La soirée conserve ainsi son cours, et le fait connu n’y produit aucun effet visible. Le narrateur place cette remarque au milieu d’une description de bal, sans l’isoler ni la commenter, comme une observation de tenue parmi d’autres.
Le narrateur formule la règle : « Tout le monde le savait, en effet. Seulement, pour ne pas attrister le bal, on n’en parlait point » (chapitre 8, §156).
Le bal continue alors qu’une nouvelle connue de tous pourrait en interrompre le plaisir. Les premiers apitoiements ont été couverts par l’orchestre, puis les danses et les conversations reprennent. Le narrateur distingue expressément le savoir partagé et le choix de ne pas en parler. Le silence ne peut être expliqué par l’ignorance des invités : leur comportement privilégie la tenue de la fête. Cette situation étaye l’argument en rendant visible une décision collective qui n’a pas besoin d’être concertée. Chaque participant contribue à maintenir le divertissement, et l’événement demeure connu sans recevoir la place qui lui reviendrait dans une communauté attentive au malheur.
Par conséquent, ce silence est une convenance observée par des gens également informés.
Cette retenue vaut-elle aussi hors de l’immeuble ?
La rue se tait devant la façade
Les passants cessent de commenter au pied de l’immeuble, car la richesse de la façade leur impose la même tenue qu’un lieu public.
En effet, la foule lève les yeux vers les étages, de l’air dont on contemple les maisons où un crime a eu lieu. La curiosité est entière. La façade riche se dresse devant les badauds. Le monde se tait et s’éloigne poliment. L’adverbe choisi par le narrateur rapporte ce retrait aux usages et non à la crainte. La curiosité des badauds était entière quelques lignes plus haut, et rien n’est venu la satisfaire.
Le narrateur observe la rue : « Devant la façade riche, d’ailleurs, le monde se taisait et s’en allait poliment » (chapitre 15, §1).
Le lendemain du scandale, l’escalier ne garde aucune trace de la nuit, et Gourd monte flairer les murs sans trouver rien qui le regarde. La rue, au pied de l’immeuble, cesse de commenter et se retire en bon ordre. La preuve tient à l’effet que la façade obtient sur des inconnus, au moment même où l’affaire est publique. Le roman avait établi cet effet dès le premier chapitre, sur un locataire qui montait l’escalier. La portée pour l’argument est nette : le décor impose aux passants la tenue d’un lieu public et disperse une curiosité que rien d’autre ne retenait.
Par conséquent, l’abstention collective s’étend au-delà des locataires et profite d’abord au bâtiment lui-même.
Qui, dans la maison, détient ce que l’on tait ?
Les domestiques nomment ce que les maîtres taisent
L’office nomme entre ses murs ce que le salon ignore officiellement, car le service entre dans toutes les pièces sans être compté parmi les présents.
En effet, une nouvelle bonne annonce que sa bourgeoise déjeune chez une dame. Lisa et Julie se démanchent le cou pour échanger un regard. Elles connaissent cette dame. Le déjeuner se prend, selon leur mot, la tête en bas et les jambes en l’air. Elles refusent de plaindre le mari, qui en mériterait davantage. La honte qu’elles invoquent est celle de l’espèce humaine. Aucune de ces paroles ne franchit la cour, où la scène entière se tient.
Le narrateur rapporte leur savoir : « Elles la connaissaient, la dame. Un drôle de déjeuner, la tête en bas et les jambes en l’air ! » (chapitre 6, §75).
Deux bonnes se démanchent le cou pour échanger un regard, dans une cour où l’on voit passer les visiteuses des appartements. Le récit rapporte ce qu’elles savent de la dame au discours indirect libre, sans avoir eu besoin de l’exposer au lecteur auparavant. La périphrase qu’elles emploient désigne l’acte sans le nommer, ce qui leur suppose à elles aussi une langue de convenance. La preuve tient à ce mode de rapport : le lecteur reçoit leur savoir comme un fait établi plutôt que comme une rumeur. Ce savoir demeure dans l’office, sans jamais servir devant les maîtres. La portée pour l’argument tient là : le service entre dans toutes les pièces sans être compté parmi les présents, et le silence des étages repose sur une convention que nul n’a besoin d’énoncer.
Par conséquent, l’information circule entièrement dans la maison, et ce qui manque aux étages est la volonté de l’entendre.
14. II — Ce silence s’interrompt selon le rang de qui survientLes voix tombent à l’entrée du conseiller · Une conversation s’arrête devant celui qu’elle vise · Les hommes se taisent par peur de s’être compromis
Ce silence s’interrompt selon le rang de qui survient
Une pudeur s’appliquerait également à tous. Celle-ci se règle sur l’entrant : les voix tombent devant un magistrat, une mère, un supérieur.
Les voix tombent à l’entrée du conseiller
Les domestiques interrompent leur conversation dès qu’ils reconnaissent Duveyrier, car ils partageaient à voix haute l’héritage de son beau-père mourant.
En effet, un groupe de bonnes se tient sous la voûte pendant que M. Vabre agonise au-dessus. Elles distribuent sa fortune par avance, tant pour madame Clotilde, tant pour monsieur Auguste. L’une d’elles veut surtout savoir qui prendra la maison, qu’on ne peut pas couper en trois. Le désordre de cette conversation n’embarrasse personne. L’apparition du conseiller y met fin d’un coup.
Le narrateur note l’effet : « Mais tous se turent, lorsqu’ils aperçurent Duveyrier » (chapitre 10, §163).
Devant la loge du concierge, les domestiques et Gourd reprochent aux enfants de Vabre de laisser leur père malade sans soins. Ils connaissent et commentent les défaillances de la famille. Duveyrier arrive et la conversation s’interrompt avant qu’il intervienne. Le contraste porte sur les mêmes personnes et le même savoir, rendu audible entre elles puis retiré devant un maître. Ce cas montre que le silence se règle sur la position de celui qui peut entendre. La liberté de jugement existe, mais sa manifestation s’arrête au seuil du rapport hiérarchique ; le lecteur conserve les paroles que le principal intéressé ne reçoit pas.
Par conséquent, le silence enregistre une hiérarchie que personne n’a besoin d’énoncer pour qu’elle s’applique.
Cette règle s’applique-t-elle de la même façon à tous ?
Une conversation s’arrête devant celui qu’elle vise
Madame Josserand et sa fille cessent de parler à l’entrée d’Octave, car l’entretien portait sur lui et va se retourner en accusation.
En effet, madame Josserand se tient devant la caisse, déjà coiffée et sanglée. Berthe, descendue à la hâte, paraît très animée dans le négligé d’un peignoir. La conversation est vive et libre. L’entrée d’Octave l’interrompt aussitôt. Le regard que la mère lui adresse est dit terrible. Elle l’accuse ensuite d’entrer dans les complots des ennemis de sa fille. Le narrateur ne rapporte aucune des paroles échangées avant cette entrée.
Le narrateur rapporte l’interruption : « Mais elles se turent en l’apercevant, la mère le regarda d’un air terrible » (chapitre 11, §21).
Le gérondif « en l’apercevant » rend l’abstention contemporaine de la perception, sans intervalle de décision. La seconde proposition ajoute au silence un regard punitif, ce qui transforme la retenue en rappel à l’ordre adressé à l’intrus. L’abstention ne dure qu’une phrase : madame Josserand reprend aussitôt la parole pour accuser. Le silence de cette maison est un calcul de position : il se lève dès que l’arrivant peut être attaqué.
Par conséquent, ce qui se dit dépend moins du contenu que de l’usage que l’on peut faire de celui qui écoute.
Qu’arrive-t-il lorsqu’un témoin imprévu survient ?
Les hommes se taisent par peur de s’être compromis
Les invités interrompent leur conversation politique, car ils redoutent d’avoir parlé au-delà de ce que leur sécurité permet.
En effet, ces messieurs viennent de s’échauffer sur la politique. Leur emportement les a menés plus loin qu’ils ne voulaient. La peur qui les arrête est dite inavouée par le narrateur. Leur sécurité personnelle est ce qu’ils voient menacé. Les images d’ouvriers en armes achèvent de les faire taire. Les images de rue qui leur reviennent alors appartiennent à une inquiétude de propriétaires plutôt qu’à une conviction politique.
Le narrateur explique ce silence : « Ces messieurs se taisaient, avec la peur inavouée de s’être laissé emporter » (chapitre 18, §40).
La conversation politique s’arrête d’elle-même dans le petit salon, et le narrateur entre pour une fois dans ce que ces messieurs éprouvent. Ils se figurent des ouvriers noirs de poudre entrant chez eux, et ils commencent à regretter la leçon qu’ils viennent d’infliger à l’empereur. La peur qui les fait taire reste elle-même tue : on ne dit ni la chose ni la raison de ne pas la dire. La preuve tient à cette double couche, que les scènes précédentes montraient du dehors. Chacun garde ses idées en renonçant à les exprimer, et le silence se révèle ici un calcul de conservation, exercé par des hommes qui ont quelque chose à perdre.
Par conséquent, l’abstention protège d’abord les positions de ceux qui la pratiquent.
15. III — Ce silence laisse sans réponse ceux qui n’ont rien à perdreLe cri réveille les voisines sans les faire lever · Une réputation se règle dans une confidence particulière · La maison affirme en chœur ce dont elle ne sait rien
Ce silence laisse sans réponse ceux qui n’ont rien à perdre
Une règle se juge à ses effets sur les plus faibles. Ici, un cri traverse une cloison sans réveiller personne, et une réputation se défait sans défense.
Le cri réveille les voisines sans les faire lever
Les voisines répondent au cri d’Adèle par des plaisanteries et se rendorment, car le réveil ne les engage à aucun secours.
En effet, la servante pousse un grand cri, celui des mères. On remue aussitôt dans les chambres voisines. Des voix empâtées de sommeil demandent si l’on assassine. L’une plaisante sur une femme qu’on prendrait de force. Julie se retourne et ronfle de nouveau, Lisa ne siffle même plus. La cloison qui les sépare n’a pas retenu le cri. Le nouveau-né lâche à cet instant des miaulements de petit chat, que nul ne relève.
Le narrateur décrit le réveil : « Aussitôt, on remua dans les chambres voisines, des voix empâtées de sommeil disaient » (chapitre 18, §18).
Le cri d’Adèle traverse la cloison et met en mouvement les chambres voisines dans l’instant. Ce que la maison produit alors tient en deux plaisanteries, sur un assassinat et sur un viol, c’est-à-dire les deux explications que ce couloir tient pour ordinaires. Personne ne se lève, personne ne demande rien, et Julie se rendort. La preuve tient à ce que le récit rend le réveil certain et le secours nul. La portée pour l’argument est là, au point extrême du silence collectif : il consiste désormais à entendre, à répondre, et à se rendormir.
Par conséquent, l’abstention la plus complète est celle qui a d’abord reconnu l’appel avant de s’en détourner.
Ces hommes se taisent-ils par pudeur ?
Une réputation se règle dans une confidence particulière
Une femme profite de la lassitude d’Octave pour régler un compte avec Berthe, car le jugement se forme dans des entretiens dont l’intéressée est absente.
En effet, la femme soulage devant Octave une ancienne rancune. Elle procède d’abord par allusions, tâtant le jeune homme. Elle le sent las de sa maîtresse et ne se gêne plus. Le grief est d’avoir été accusée de se vendre, elle qui n’acceptait jamais un sou. Des violettes parfois, concède-t-elle. La conclusion qu’elle en tire désigne l’autre. Octave l’écoute sans la contredire et murmure son assentiment, ce que le narrateur qualifie de lâche.
Elle tire sa conclusion : « maintenant, on savait laquelle des deux se vendait » (chapitre 15, §192).
Madame Juzeur attend qu’Octave soit las de sa maîtresse pour vider son cœur, après l’avoir tâté par allusions. Ils sont deux dans cette pièce, et sa conclusion recrute un public que la scène ne contient pas. La preuve tient à cet écart entre la forme du constat collectif et la réalité d’une vengeance particulière, qui est le procédé le plus efficace de cette maison. Berthe n’est pas là et ne le sera jamais ; Octave murmure lâchement son assentiment. La portée pour l’argument est directe : le silence des étages n’empêche aucun jugement de se former, il lui retire seulement toute contradiction.
Par conséquent, ce silence ne suspend pas le jugement, il le rend seulement inattaquable.
Que devient cette règle quand un appel est entendu ?
La maison affirme en chœur ce dont elle ne sait rien
La rue de Choiseul jure que le mariage est conclu, car un accord unanime remplace l’information que personne ne détient.
En effet, la maison entière jure que le mariage est fait. Octave a quitté sa chambre pour se loger près du magasin. Ce seul déplacement fournit toute la preuve. Le verbe employé, jurer, appartient au vocabulaire du serment. L’unanimité tient ici lieu de vérification. Le déplacement d’un locataire suffit à fonder une certitude que la maison répète d’un étage à l’autre.
Le narrateur rapporte cette assurance : « la maison entière jurait donc que le mariage était fait » (chapitre 17, §26).
Octave a quitté la rue de Choiseul pour se loger près du magasin, et il ne fréquente plus aucun des habitants. Le seul fait dont l’immeuble dispose est ce changement d’adresse. De là, la maison tire une certitude qu’elle prononce d’une seule voix. La preuve tient à la symétrie que le roman met en place : le même ensemble qui se taisait au bal et devant la façade affirme ici ce qu’il ignore. La portée pour l’argument est complète, puisque le silence collectif ne se contente pas de retenir la parole et qu’il libère à sa place une opinion commune que rien ne vient vérifier.
Par conséquent, la même communauté qui se tait sur les faits établis s’accorde sans preuve sur ce qu’elle n’a pas vu.
16. Conclusion rédigéeRéponse, récapitulatif, ouverture littéraire
Le silence de la rue de Choiseul ne cache rien à personne : chacun sait, et l’on se tait pour ne pas attrister un bal, pour s’éloigner poliment d’une façade, pour laisser l’office parler sans être entendu. Il s’interrompt exactement là où une hiérarchie le demande, devant un conseiller, devant une mère, devant la peur de s’être compromis. Il abandonne enfin ceux qui n’ont rien à défendre : une servante crie, ses voisines répondent par une plaisanterie et se rendorment, une réputation se règle dans une confidence dont l’intéressée est absente, et la maison jure en chœur un mariage qu’elle n’a pas vu. Ce silence révèle moins une hypocrisie qu’une répartition : il dit qui peut être entendu dans cette maison, et à quel prix. Dans Les Choses de Perec, une société se laisse également décrire par ce que ses personnages ne disent pas ; la comparaison ferait mesurer ce qu’un roman gagne à faire du non-dit un objet observable.
17. Le dernier regardCe que la copie doit laisser au lecteur
Le sujet demande un jugement fondé sur les relations que le roman fait apparaître. Les neuf preuves doivent garder leur situation propre et participer à une réponse commune. La force du devoir se mesure à cette continuité, à ses nuances et à la concordance du chemin annoncé avec le chemin effectivement parcouru.