Nathalie Sarraute · Pour un oui ou pour un non
Animation de l’explication 5 · Explication linéaire 5 : du « rien » à « C’est bien… ça… »
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Point de départ · 1/14
Explication linéaire 5 : du « rien » à « C’est bien… ça… »
H.2 affirme que l’éloignement vient de « rien », puis révèle une phrase aimable : « C’est bien… ça… ». Le passage peut faire sourire, car la gravité paraît sans rapport avec l’objet du reproche. Il faut pourtant écouter la ponctuation et les reprises. Le « rien » n’est pas vide. Il désigne un mouvement trop petit pour entrer dans les causes reconnues d’une rupture.
Passage borné dans la page complète
comment une blessure indicible devient-elle parole théâtrale ?
Trois mouvements
- montrer, préciser, interpréter. « Ce rien » devient une cause ; H.1 mesure la disproportion ; H.2 généralise l’incompréhension.
- montrer, préciser, interpréter. Le défi transforme l’aveu en test ; la mémoire oublie le contexte ; le discours direct expose « C’est bien… ça… ».
- montrer, préciser, interpréter. La didascalie donne un coût à la répétition ; « suspens » et « accent » analysent la voix ; les négations de H.1 ferment la reconnaissance.
Analyse 1 · 2/14
★ I.a. Un rien consistant : le démonstratif matérialise l’absence
H.2 reprend le mot qui semblait annuler son grief et le transforme en cause.
« Et c’est à cause de ce rien… » (réplique 37).
Paradoxe.
La coordination « Et » relance une parole déjà engagée dans la dénégation. La tournure causale « à cause de » attribue un pouvoir à ce qui suit. Or le nom « rien » désigne ordinairement l’absence d’objet. Le déterminant « ce » contrarie cette absence : il suppose une réalité montrable, déjà présente dans la mémoire des interlocuteurs, même si elle n’a pas encore reçu de contenu. Les points de suspension prolongent ce statut instable. H.2 ne complète pas immédiatement sa phrase, comme si la cause existait avant de pouvoir être exposée. La formule condense le projet de la pièce : faire apparaître ce qui agit dans une relation sans entrer dans les catégories du fait.
Le lecteur perçoit qu’une absence lexicale reçoit soudain le poids d’une cause.
Sarraute donne une existence dramatique au presque-rien que la conversation ordinaire élimine.
Analyse 2 · 3/14
★ I.b. Une causalité sommée de répondre : l’interrogation mesure la disproportion
H.1 reprend exactement les mots de son ami pour les soumettre à la logique du fait.
« C’est à cause de ce rien que tu t’es éloigné ? » (réplique 38).
Interrogation directe.
La construction extrait le complément causal et le place au premier plan. H.1 ne demande plus seulement ce qui s’est passé ; il vérifie le lien entre la cause et l’effet. Le démonstratif « ce » semble citer H.2, mais l’intonation interrogative peut rendre le mot accusateur. Les deux verbes, « t’es éloigné » puis « as voulu rompre », produisent une gradation dans la suite de la réplique. Le premier décrit une distance, le second une décision radicale. La question exige qu’un élément minuscule supporte une conséquence croissante. En reprenant le vocabulaire de H.2, H.1 croit clarifier ; il révèle surtout qu’il n’accorde pas au « rien » la même réalité.
Le lecteur mesure l’écart entre l’objet annoncé et la gravité des conséquences.
La dispute naît déjà d’une divergence sur les critères d’une cause recevable.
Analyse 3 · 4/14
◆ I.c. Une compréhension déclarée impossible : la généralisation crée les camps
H.2 anticipe l’échec de l’aveu et place H.1 parmi tous ceux qui ne sauront pas entendre.
« Tu ne comprendras jamais… Personne, du reste, ne pourra comprendre… » (réplique 39).
Parallélisme.
Les deux phrases ont la même structure sémantique : un sujet, un verbe de compréhension au futur et une négation totale. Le passage de « Tu » à « Personne » élargit l’échec de l’ami au monde entier. « Du reste » présente cette généralisation comme une confirmation presque attendue. Les futurs « comprendras » et « pourra » ferment l’expérience avant qu’elle soit tentée. Pourtant, H.2 continue de parler. Cette contradiction produit la tension dramatique : il affirme l’impossibilité de transmettre tout en désirant être compris. Le soupir indiqué par la didascalie donne à la prophétie une fatigue qui précède la dispute.
Le lecteur entend une parole qui se protège de l’échec au moment même où elle cherche un destinataire.
L’incompréhension devient une identité de camp avant que le contenu du grief soit connu.
Analyse 4 · 5/14
★ II.a. « Chiche » : le défi convertit l’aveu en épreuve
H.1 répond à l’accusation d’obtusion en proposant de tester immédiatement sa capacité d’écoute.
« Alors, chiche… on verra… » (réplique 42).
Défi formulé par une interjection.
« Chiche » appartient à une langue familière du pari. Le mot déplace la relation : H.2 ne va plus seulement se confier, il doit prouver que H.1 est incapable de comprendre. « Alors » tire une conséquence du désaccord précédent. Le pronom « on » paraît réunir les interlocuteurs dans une vérification commune, mais il peut aussi masquer le duel. Le futur « verra » donne au récit attendu la fonction d’un test. Les points de suspension ralentissent pourtant l’assurance. La formule brève ouvre un espace où chacun pourra interpréter la réaction de l’autre comme une confirmation de sa position.
Le lecteur perçoit que la confidence devient une expérience dont l’un des amis doit sortir vainqueur.
Le désir de comprendre se mêle à une rivalité qui menace d’avance la compréhension.
Analyse 5 · 6/14
★ II.b. Une mémoire qui hésite : les reprises isolent le son décisif
H.2 efface le contexte du succès et concentre son récit sur la phrase prononcée.
« tu m’as dit […] tu m’as dit » (réplique 43).
Répétition.
La répétition du même groupe verbal ne fournit aucune information nouvelle, mais elle matérialise l’effort de remémoration. Le passé composé « as dit » désigne un événement achevé dont l’effet demeure actuel. Le complément « me » inscrit la phrase dans une relation, non dans une parole abstraite. Autour de ce noyau, H.2 oublie l’objet de sa vantardise, qualifie le succès de « dérisoire » et reprend plusieurs fois « je ne sais plus ». Le contexte se dissout alors que la forme sonore reste vive. Cette dissymétrie suggère que la blessure n’était pas attachée au succès lui-même, mais à la position perçue dans l’intonation de l’ami.
Le lecteur entend la mémoire trébucher sur les circonstances et se fixer sur un fragment de voix.
La scène donne au souvenir affectif une précision sonore supérieure à sa précision factuelle.
Analyse 6 · 7/14
◆ II.c. La phrase sous verre : le discours direct expose le sous-dialogue
H.2 cite les mots de H.1 et laisse leur ponctuation porter l’accusation.
« C’est bien… ça… » (réplique 43).
Discours direct.
La phrase se compose d’une tournure évaluative et d’un pronom démonstratif. Le jugement « bien » paraît favorable. « Ça » renvoie au succès sans le nommer et peut produire une distance. Entre les deux, les points de suspension ouvrent un intervalle que le comédien doit mesurer. La citation ne contient aucun adjectif dépréciatif. Sa violence possible appartient au rythme, à l’accent et au rapport entre l’évaluateur et celui qui attend son jugement. En reproduisant la phrase, H.2 fabrique une preuve qui n’est jamais indépendante de son interprétation vocale. Le théâtre montre ainsi qu’un énoncé rapporté est aussi un geste rejoué.
Le lecteur est placé en position d’auditeur et doit éprouver lui-même la valeur du suspens.
Le sous-dialogue devient l’action principale : une approbation explicite peut transmettre une hiérarchie implicite.
Analyse 7 · 8/14
★ III.a. Prendre courage : la répétition devient un acte
H.2 recommence la phrase après que H.1 a demandé de l’entendre une seconde fois.
« prenant courage : Tu m’as dit : “C’est bien… ça…” » (réplique 45).
Didascalie de jeu.
La didascalie place une transformation avant la parole. « Prenant » présente le courage comme une action en cours, nécessaire pour franchir un seuil. La répétition n’est donc pas une simple copie : elle reçoit une intensité nouvelle et une intention démonstrative. La proposition introductrice « Tu m’as dit » attribue fermement la phrase à H.1. Les deux points ouvrent l’espace de la citation. Les suspens doivent alors être rejoués avec assez de précision pour que l’accusé entende ce que H.2 a entendu. Le théâtre fait de la reprise un événement corporel. Le risque n’est pas seulement de mal citer, mais d’exposer à nouveau la blessure et de la voir ridiculisée.
Le lecteur perçoit le coût affectif d’une répétition qui semblait matériellement minuscule.
L’aveu reçoit sa vérité scénique de l’engagement du corps, sans devenir pour autant une preuve objective de l’intention passée.
Analyse 8 · 9/14
◆ III.b. Le suspens et l’accent : la voix reçoit ses unités d’analyse
H.2 nomme les deux propriétés sonores qui ont transformé l’approbation en blessure.
« Juste avec ce suspens… cet accent… » (réplique 45).
Énumération binaire.
« Juste » réduit la matière du grief et anticipe l’objection de disproportion. Les démonstratifs « ce » et « cet » désignent des phénomènes que la répétition vient supposément de rendre perceptibles. « Suspens » concerne la durée entre les mots ; « accent » concerne l’intensité ou la courbe portée par une syllabe. H.2 décompose ainsi la prosodie comme on décomposerait une action. Les points de suspension qui séparent les deux noms reproduisent le phénomène qu’ils commentent. La réplique accomplit donc une analyse métathéâtrale : elle explique au comédien et au spectateur où se loge le sens à jouer.
Le lecteur porte son attention sur le silence et l’accentuation plutôt que sur la valeur lexicale de « bien ».
Sarraute élargit la parole dramatique à tout ce qui place les interlocuteurs sans être formulé comme un jugement.
Analyse 9 · 10/14
○ III.c. « Ce n’est pas possible » : la négation refuse l’échelle de H.2
H.1 répond moins au contenu de l’accusation qu’à la possibilité qu’un tel détail produise une rupture.
« Ce n’est pas vrai. Ça ne peut pas être ça… ce n’est pas possible… » (réplique 46).
Accumulation de négations.
Trois propositions négatives se succèdent. La première porte sur la vérité, la deuxième sur l’identification de la cause, la troisième sur la possibilité même du phénomène. H.1 ne propose aucun autre souvenir ; il ferme les trois voies de validation. La reprise de « ça » répond au démonstratif de la phrase ancienne et au « ce rien » du début. Le pronom circule entre le succès, l’accent et la cause, ce qui rend sensible l’instabilité de l’objet discuté. Les points de suspension prolongent le refus sans le transformer en argument. Lorsque H.2 répond « je te l’avais bien dit », la négation devient la preuve attendue de l’incompréhension.
Le lecteur entend la rapidité d’un rejet qui confirme la difficulté annoncée.
La mise en mots ne résout pas le conflit perceptif ; elle donne à chaque camp une nouvelle preuve contre l’autre.
Grammaire 1 · 11/14
Phrase 1
« C’est à cause de ce rien que tu t’es éloigné ? » : extraction par « c’est… que » du complément circonstanciel de cause.
Grammaire 2 · 12/14
Phrase 2
« Tu ne comprendras jamais » : négation formée de « ne » et « jamais » ; futur simple de l’indicatif.
Grammaire 3 · 13/14
Phrase 3
« quand je me suis vanté » : subordonnée conjonctive circonstancielle de temps ; passé composé.
Bilan · 14/14
Répondre à la problématique
Le passage fait passer une blessure indicible au statut de parole théâtrale par trois opérations. Le démonstratif transforme d’abord « rien » en cause présente, tandis que les questions de H.1 exigent une justification proportionnée. Le défi arrache ensuite à la mémoire la phrase « C’est bien… ça… », dont le discours direct et les suspens exposent la dimension vocale. Enfin, la répétition courageuse permet à H.2 de nommer le suspens et l’accent, mais l’accumulation des négations de H.1 refuse leur pouvoir. Sarraute ne révèle donc pas une vérité qui réconcilierait les amis. Elle donne une forme scénique à deux écoutes incompatibles et montre comment l’explication peut produire la dispute qu’elle voulait résoudre.