Nathalie Sarraute · Pour un oui ou pour un non
Animation de l’explication 6 · Explication linéaire 6 : du suspens au tribunal du bon sens
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Point de départ · 1/14
Explication linéaire 6 : du suspens au tribunal du bon sens
H.2 vient de reprocher à H.1 une intonation dans « C’est bien… ça… ». Le passage agrandit d’abord cette intonation, puis transforme l’amitié en affaire judiciaire. La disproportion n’est donc pas un défaut de la scène : elle en devient le moteur comique et critique.
Passage borné dans la page complète
comment un presque-rien vocal devient-il une affaire jugée par le bon sens ?
Trois mouvements
- graphie de « biiien », pouvoir causal de « ça », atténuation de l’éloignement.
- ami devenu frère, permission absente, jurés de la normalité.
- série des relations, caricature du « grrrand suspens », gradation des sanctions.
Analyse 1 · 2/14
★ I.a. Une voyelle sous la loupe : l’écriture transcrit la durée
H.2 corrige la reprise précédente pour rendre l’intonation plus fidèle à son souvenir.
« un étirement : “biiien…” » (réplique 53).
Altération graphique.
Le nom « étirement » décrit une opération temporelle portée par la voix. Les deux points annoncent sa réalisation concrète. Dans « biiien », la multiplication de la voyelle ne respecte plus l’orthographe lexicale ; elle note la durée ressentie. Les points de suspension prolongent encore la syllabe et empêchent la fermeture. H.2 ne se contente donc pas d’affirmer une condescendance. Il reconstruit le matériau sonore qui l’a produite selon lui. L’écriture théâtrale devient une partition minimale, mais la représentation devra choisir exactement combien de temps dure cet allongement. Cette indétermination rend chaque mise en scène responsable de la blessure.
Le lecteur voit la voix déformer graphiquement un mot pourtant favorable.
La pièce situe le sens relationnel dans la durée de la diction autant que dans le vocabulaire.
Analyse 2 · 3/14
★ I.b. Un pronom retardé : le suspens devient une force causale
H.1 reprend l’analyse de H.2 en donnant au démonstratif un pouvoir presque physique.
« ce “ça” précédé d’un suspens t’a poussé à rompre… » (réplique 54).
Personnification grammaticale.
Les guillemets isolent « ça » comme un objet verbal. Le participe « précédé » lui attribue une position après un intervalle. Le sujet grammatical de « a poussé » est ce groupe minuscule ; le verbe donne au pronom une force capable d’entraîner un être humain vers la rupture. H.1 suit apparemment la causalité de son ami, mais l’exagération produit une ironie. Le complément « à rompre » concentre la conséquence la plus radicale. Les points de suspension laissent ouverte la réaction de H.2. L’analyse sonore est ainsi reformulée dans une mécanique dont la disproportion peut la ridiculiser.
Le lecteur perçoit l’écart comique entre la petitesse du pronom et la puissance que la phrase lui attribue.
H.1 traduit le sous-dialogue dans une causalité visible qui manque précisément sa nature diffuse.
Analyse 3 · 4/14
◆ I.c. Une rupture diminuée : les atténuations négocient les proportions
H.2 corrige le verbe de H.1 et réduit la décision à une distance partielle.
« juste un peu d’éloignement » (réplique 55).
Atténuation.
H.2 commence par reprendre le mot « rompre » avec hésitation, puis le nie : il n’a pas rompu « pour de bon ». Le groupe cité associe deux marqueurs de réduction, « juste » et « un peu ». Le nom « éloignement » décrit un processus plus progressif et réversible que la rupture. Cette correction protège H.2 contre l’accusation d’une réaction excessive, mais elle révèle aussi sa dépendance à la norme dont il prétendra attendre l’autorisation. Le choix lexical mesure la relation comme une distance ajustable. Il permet au personnage de maintenir à la fois la réalité de la blessure et l’existence du lien.
Le lecteur voit la conséquence se réduire sans que sa cause soit retirée.
Le sous-dialogue agit par degrés, tandis que H.1 cherche des décisions clairement nommables.
Analyse 4 · 5/14
★ II.a. L’ami devenu frère : l’hyperbole transforme le lien en obligation
H.1 rappelle l’ancienneté et la force de la relation pour rendre la séparation plus scandaleuse.
« un ami de toujours… un frère… » (réplique 56).
Gradation.
« Ami de toujours » associe le lien à une durée sans commencement accessible. Le passage à « un frère » déplace l’amitié choisie vers une parenté supposée indissoluble. Les points de suspension laissent chaque appellation peser. H.1 encadre ces groupes par une ironie sur la « belle occasion » de ne plus revoir l’autre. La gradation devient donc une pièce à charge : plus la relation est ancienne et fraternelle, moins un suspens peut autoriser sa fin. Mais l’hyperbole révèle aussi ce que H.2 cherche à fuir : un lien dont les noms décident à sa place de ce qu’il doit supporter.
Le lecteur ressent le poids social ajouté à l’affection par les appellations valorisantes.
La langue de l’amitié peut protéger la relation et rendre sa rupture presque illégitime.
Analyse 5 · 6/14
★ II.b. Le permis absent : la rupture devient un acte administré
H.2 explique son recul par une interdiction dont l’autorité reste d’abord indéterminée.
« ce n’est pas permis. Je n’ai pas eu l’autorisation » (réplique 57).
Lexique normatif.
La première phrase emploie la construction impersonnelle « ce n’est pas permis ». Aucun sujet n’édicte la règle, ce qui lui donne une portée collective. La seconde phrase introduit « Je », mais seulement comme bénéficiaire privé d’une autorisation. Le passé composé « n’ai pas eu » suppose une démarche antérieure. Les deux termes, « permis » et « autorisation », appartiennent au vocabulaire juridique ou administratif. Ils transforment la rupture intime en action soumise à une licence. H.2 peut ainsi se présenter comme celui qui souffre d’une décision extérieure, tout en révélant qu’il reconnaît le pouvoir de cette norme.
Le lecteur découvre qu’un personnage critique les catégories tout en attendant leur permission.
La dépendance au bon sens social traverse ceux mêmes qui voudraient lui échapper.
Analyse 6 · 7/14
◆ II.c. Les jurés de la normalité : la respectabilité produit l’autorité
H.2 décrit les personnes capables de juger son cas par une série de qualités sociales.
« Des gens normaux, des gens de bon sens » (réplique 61).
Parallélisme nominal.
Les deux groupes reprennent le même noyau et ajoutent deux qualifications. « Normaux » renvoie à une conformité statistique ou sociale ; « de bon sens » transforme cette conformité en aptitude au jugement. La suite compare ces personnes aux jurés des cours d’assises et garantit leur « respectabilité ». Aucun savoir spécialisé n’est requis. Leur pouvoir vient précisément de leur appartenance reconnue au monde commun. La répétition donne à cette catégorie une masse anonyme. H.2 ironise peut-être sur elle, mais il lui a tout de même présenté sa demande. La scène construit ainsi un tribunal sans magistrat, fondé sur la normalité elle-même.
Le lecteur voit une qualité sociale se convertir en compétence pour décider de la vérité d’une sensation.
Le bon sens exerce une souveraineté sur ce qui mérite le nom de cause.
Analyse 7 · 8/14
★ III.a. Une jurisprudence du presque-rien : l’énumération généralise le conflit
H.2 inscrit sa demande dans une série de relations qui rencontrent la même difficulté.
« entre parents et enfants, entre frères et soeurs, entre époux, entre amis » (réplique 63).
Énumération.
La préposition « entre » désigne à chaque reprise l’espace relationnel où le conflit apparaît. Les couples parcourent la famille verticale, la fraternité, le mariage et l’amitié. H.2 retire ainsi à son expérience son caractère exceptionnel. Le pluriel des « cas » et la formule « du même ordre » inventent une jurisprudence des mouvements non reconnus. Pourtant, l’énumération reste abstraite : aucun motif précis n’est livré. Ce flou protège l’analogie et augmente le burlesque administratif. Les tropismes les plus singuliers deviennent une catégorie de dossiers précisément parce qu’aucun n’entre dans les catégories ordinaires.
Le lecteur voit le conflit privé s’étendre à l’ensemble des liens qui paraissent les plus solides.
Sarraute suggère que le presque-rien n’est pas marginal, mais constitutif des relations humaines.
Analyse 8 · 9/14
◆ III.b. Le « grrrand suspens » : la caricature rejoue et disqualifie
H.1 imagine tous les cas construits sur la même formule et déforme l’accent dénoncé.
« avec un grrrand suspens ? » (réplique 64).
Altération graphique.
La multiplication du « r » transcrit un roulement appuyé qui n’appartenait pas à la première analyse de H.2. L’adjectif « grand » est ainsi agrandi par la diction et transforme la minutie prosodique en spectacle. L’interrogation feint de demander une confirmation, mais la formulation contient déjà son jugement. H.1 reproduit le procédé de son ami, noter graphiquement la voix, afin d’en inverser la valeur. Ce qui était une tentative de précision devient une exagération ridicule. La parole de H.2 est donc assimilée au travers qu’elle dénonçait : ajouter dans le ton un jugement que les mots ne déclarent pas.
Le lecteur entend une imitation comique qui peut aussi reproduire la condescendance initiale.
La dispute se nourrit de performances vocales dont chaque camp revendique ou nie la légitimité.
Analyse 9 · 10/14
○ III.c. Du rejet à la poursuite : la gradation retourne l’accusation
H.2 conclut la procédure par une série de sanctions de plus en plus fortes.
« tous déboutés. Condamnés aux dépens. Et même certains, comme moi, poursuivis… » (réplique 65).
Gradation.
« Tous » donne au verdict une portée sans exception. « Déboutés » rejette la demande ; « condamnés aux dépens » oblige les plaignants à supporter le coût ; « poursuivis » les transforme en accusés. La succession retire progressivement leur statut de victimes. Les phrases privées de verbes conjugués imitent la sécheresse d’un relevé judiciaire. « Et même » signale le dernier degré, tandis que l’incise « comme moi » réintroduit H.2 dans la série. Les points de suspension maintiennent le mystère de la poursuite et préparent la question stupéfaite de H.1. Le système ne se contente pas d’ignorer le presque-rien : il sanctionne celui qui trouble l’ordre en voulant le faire reconnaître.
Le lecteur voit le demandeur passer du refus administratif à la position de coupable.
La normalité protège les liens classés en rendant suspecte la volonté d’en contester les signes.
Grammaire 1 · 11/14
Phrase 1
« avant que “ça” arrive » : subordonnée conjonctive circonstancielle de temps ; subjonctif présent.
Grammaire 2 · 12/14
Phrase 2
« ce n’est pas sans importance » : négation discontinue « ne… pas » portant sur l’attribut prépositionnel.
Grammaire 3 · 13/14
Phrase 3
« ceux qui ont le pouvoir » : relative complément de l’antécédent « ceux » ; « qui » sujet de « ont ».
Bilan · 14/14
Répondre à la problématique
Le passage transforme une intonation en affaire publique par une progression soigneusement disproportionnée. La graphie « biiien » et le retard de « ça » donnent d’abord une mesure au presque-rien, tandis que H.1 reformule ironiquement son pouvoir causal. L’ancienneté fraternelle de la relation conduit ensuite H.2 à avouer qu’il attend une autorisation délivrée par les « gens normaux ». Enfin, l’énumération des liens généralise les cas, la caricature du « grrrand suspens » les disqualifie et la gradation judiciaire retourne les plaignants en accusés. La parodie montre ainsi que le bon sens ne se contente pas de constater l’absence de cause : il produit cette absence en refusant toute expérience qui n’entre pas dans ses catégories.