Nathalie Sarraute · Pour un oui ou pour un non
Animation de l’explication 7 · Explication linéaire 7 : « condescendant », le mot outil et la cage
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Point de départ · 1/14
Explication linéaire 7 : « condescendant », le mot outil et la cage
H.1 propose « condescendant » pour nommer ce que H.2 a entendu dans « C’est bien… ça… ». On pourrait croire que l’enquête est résolue. H.2 possède désormais un terme partageable et peut reformuler sa demande.
Passage borné dans la page complète
comment le mot devient-il outil de compréhension et menace d’enfermement ?
Trois mouvements
- mot présenté, validation réclamée, qualification de H.2 amorcée.
- refus de « ceci ou cela », objectif réciproque, usage instrumental du mot.
- nouvelle demande, essai en présence de H.1, voisins définis par leurs catégories.
Analyse 1 · 2/14
★ I.a. La pièce lexicale trouvée : H.1 propose une catégorie
H.1 fournit le terme qui semble manquer à H.2 pour décrire l’accent.
« c’est le mot “condescendant” » (réplique 88).
Présentatif.
La tournure « c’est » identifie directement la solution lexicale. Le groupe « le mot » attire l’attention sur le signe lui-même, non encore sur une personne. Les guillemets donnent à « condescendant » un statut autonymique : le terme est montré comme une pièce disponible. H.1 relie ensuite ce nom à l’accent et au suspens perçus par H.2. Il traduit donc une sensation prosodique en catégorie sémantique. Cependant, le présentatif donne à cette traduction une netteté que l’expérience n’avait pas. Le mot promet une stabilité et une recevabilité nouvelles, mais il risque de supprimer la mobilité qui avait rendu l’intonation difficile à dire.
Le lecteur voit une sensation diffuse recevoir soudain une étiquette claire.
La nomination offre un gain de communication tout en ouvrant le danger d’une simplification.
Analyse 2 · 3/14
★ I.b. « Tu la vois donc ? » : la question réclame une validation
H.2 transforme immédiatement la proposition lexicale en demande de reconnaissance personnelle.
« Ah ? tu la vois donc ? Tu la reconnais ? » (réplique 89).
Double interrogation directe.
Les deux questions partagent le même sujet « Tu » et un complément pronominal féminin renvoyant à la condescendance. « Voir » suppose une perception ; « reconnaître » ajoute l’identification et l’acceptation d’une réalité déjà rencontrée. L’adverbe « donc » tire une conséquence enthousiaste de la proposition de H.1. H.2 passe ainsi du mot à l’expérience : s’il peut nommer, son ami doit pouvoir voir. La brièveté et la succession accélèrent l’espoir. Mais le pronom « la » traite déjà la condescendance comme un objet stable, alors que H.1 n’a peut-être proposé qu’une catégorie explicative.
Le lecteur perçoit l’espoir soudain d’une compréhension enfin partagée.
Pour H.2, trouver le mot n’a de valeur que si l’autre valide la sensation qu’il rend dicible.
Analyse 3 · 4/14
◆ I.c. La qualification prête à tomber : le refus se retourne vers H.2
H.1 nie toute reconnaissance et commence à déplacer le jugement vers la personne de son ami.
« Je ne reconnais rien […] il faut que tu sois… » (réplique 90).
Rupture syntaxique.
« Je ne reconnais rien » répond terme à terme à la question précédente et retire immédiatement la validation espérée. H.1 cherche ensuite une explication à l’impossibilité d’avoir été condescendant « avec toi ». Sa phrase commence « il faut que tu sois », construction qui appelle un attribut. Les points de suspension suspendent la qualification, mais sa structure est prête. Le problème du ton risque donc d’être reporté sur une propriété de H.2 : susceptible, jaloux ou anormal. La rupture laisse entendre le geste de classement avant même le mot choisi. Elle montre que la langue peut enfermer par sa syntaxe autant que par son lexique.
Le lecteur entend une étiquette imminente dont le contenu reste vide mais dont la violence est déjà active.
L’échec de la reconnaissance pousse H.1 à expliquer la perception par l’identité de celui qui perçoit.
Analyse 4 · 5/14
★ II.a. « Ceci ou cela » : les démonstratifs refusent toutes les cages
H.2 coupe H.1 avant l’attribut et rejette le principe même d’une identité fixée.
« pas que je sois ceci ou cela » (réplique 91).
Alternative indéfinie.
La réplique commence par des négations et des impératifs d’arrêt. Le fragment cité reprend la structure « que je sois » amorcée par H.1, mais remplace l’attribut attendu par deux démonstratifs vides. « Ceci ou cela » peut accueillir n’importe quelle catégorie ; le refus porte donc sur le mécanisme, non sur un adjectif particulier. H.2 ne veut pas que l’explication de son ressenti soit transformée en définition de sa personne. L’alternative donne l’apparence d’un choix, mais les deux termes sont également rejetés. En reprenant la syntaxe adverse pour la neutraliser, le personnage maintient ouverte la possibilité d’un mouvement qui ne soit pas une essence.
Le lecteur voit le personnage se dégager d’une qualification avant même qu’elle soit prononcée.
Comprendre un tropisme exige de ne pas convertir la perception passagère en identité stable.
Analyse 5 · 6/14
★ II.b. L’infinitif commun : comprendre reste un horizon partagé
H.2 rappelle que le refus des étiquettes doit servir l’objectif initial des deux amis.
« puisque tu veux que nous arrivions à nous comprendre » (réplique 91).
Subordination causale.
« Puisque » présente la volonté de H.1 comme une cause admise et lui oppose ses propres engagements. La construction « veux que » introduit un subjonctif, « arrivions », qui présente la compréhension comme un résultat encore incertain. Le pronom « nous » réunit les interlocuteurs, et le pronom réfléchi de « nous comprendre » reçoit une valeur réciproque. H.2 ne réclame donc pas d’être seul compris ; il inscrit l’échange dans une tâche commune. Pourtant, « arriver à » suppose un parcours difficile. La phrase transforme la compréhension en horizon et donne une règle négative : ne pas figer l’autre en chemin.
Le lecteur perçoit un bref retour du duel vers une entreprise commune.
La parole peut encore être un outil relationnel si chacun accepte que la compréhension reste progressive.
Analyse 6 · 7/14
◆ II.c. « Servons-nous » : le nom devient un instrument partagé
H.2 conserve « condescendant » sans demander à H.1 d’en reconnaître immédiatement la vérité.
« servons-nous de ce mot » (réplique 93).
Impératif inclusif.
L’impératif à la première personne du pluriel associe les deux personnages dans une action. Le verbe pronominal « se servir de » ne demande pas d’adhérer au mot, mais de l’utiliser. Le démonstratif « ce » reprend le terme disponible dans le contexte et limite l’opération. H.2 précise ensuite qu’H.1 peut admettre la condescendance « même s’il ne le croit pas ». La concession sépare la croyance et l’expérimentation. Le mot reçoit ainsi un statut provisoire comparable à une hypothèse : on examine ce qu’il permet de reformuler avant de décider s’il désigne correctement le mouvement.
Le lecteur voit le vocabulaire passer du verdict à l’instrument d’une enquête commune.
Sarraute ne condamne pas la nomination ; elle propose un usage révisable qui laisse l’expérience ouverte.
Analyse 7 · 8/14
★ III.a. Recommencer la demande : le dialogue devient protocole
H.1 comprend que l’introduction du mot permet de rejouer la procédure antérieure.
« Tu vas faire une nouvelle demande ? » (réplique 96).
Interrogation directe.
La question traduit immédiatement l’usage du mot en action. Le futur proche « vas faire » présente la demande comme imminente. L’adjectif « nouvelle » établit la répétition, mais aussi la modification : la première procédure manquait du terme « condescendant ». H.1 semble saisir la logique expérimentale de H.2. Toutefois, « demande » conserve le cadre d’autorisation que le personnage n’a pas remis en cause. Le mot-outil doit encore être présenté à un jury. L’interrogation peut porter une curiosité réelle ou une distance amusée, ce qui maintient l’ambivalence de la collaboration.
Le lecteur voit une découverte lexicale transformer la conversation en répétition organisée d’une scène.
Le théâtre se construit sous nos yeux comme lieu où une hypothèse relationnelle peut être rejouée.
Analyse 8 · 9/14
◆ III.b. « Pour voir » : la présence de l’accusé garantit l’épreuve
H.2 présente la nouvelle demande comme un essai et exige qu’H.1 y assiste.
« Pour voir. Et en ta présence » (réplique 97).
Phrase infinitive de but.
« Pour voir » réduit la finalité à une observation : H.2 ne prétend pas connaître le verdict. L’infinitif garde le sujet général et donne à l’essai une apparence méthodique. La phrase suivante ajoute « en ta présence », groupe sans verbe qui pose une condition décisive. H.1, désigné par le possessif « ta », ne sera plus absent de la procédure où son ton est jugé. Il pourra entendre le récit, intervenir et observer les témoins. La coordination « Et » donne à cette présence le statut d’un supplément qui change pourtant toute l’expérience. Le passage prépare ainsi une scène à plusieurs niveaux d’observation.
Le lecteur perçoit la volonté de rendre l’épreuve contradictoire et publique.
H.2 cherche moins une condamnation secrète qu’un dispositif où les perceptions pourront s’affronter devant lui.
Analyse 9 · 10/14
○ III.c. « Intègres. Solides. » : le jury porte déjà ses étiquettes
H.2 sélectionne des voisins dont les qualités correspondent exactement au bon sens attendu.
« Intègres. Solides. Pleins de bon sens » (réplique 99).
Accumulation de phrases nominales.
Les deux premiers adjectifs sont isolés par des points. « Intègres » qualifie la moralité ; « Solides » suggère la stabilité du jugement et du monde social. Le dernier groupe s’allonge et revient au « bon sens » déjà invoqué. La juxtaposition ressemble à une fiche de sélection. H.2 emploie donc lui-même des catégories générales pour choisir ceux qui devront comprendre un mouvement particulier. L’ironie tient à cette contradiction : il refuse d’être « ceci ou cela », mais présente les voisins par des qualités fixées. Le rythme sec donne au jury une assurance avant même son entrée.
Le lecteur voit les témoins enfermés dans les catégories qui fondent leur autorité.
L’expérience est menacée dès son protocole, car elle confie le mot mobile aux représentants d’un langage stable.
Grammaire 1 · 11/14
Phrase 1
« Ce que tu as senti […], c’est qu’ils étaient […] condescendants » : relative sans antécédent exprimé, reprise par le présentatif « c’est ».
Grammaire 2 · 12/14
Phrase 2
« même si tu ne le crois pas » : subordonnée circonstancielle de concession ; présent de l’indicatif.
Grammaire 3 · 13/14
Phrase 3
« des gens […] qu’on choisit pour les jurys » : relative complément de « gens » ; pronom relatif COD de « choisit ».
Bilan · 14/14
Répondre à la problématique
Le passage montre les deux puissances contraires de la nomination. H.1 propose « condescendant », ce qui permet à H.2 de réclamer une reconnaissance, mais son refus glisse aussitôt vers une qualification de l’ami. H.2 protège alors le mouvement contre « ceci ou cela », rappelle le projet réciproque de comprendre et transforme le terme en outil par « servons-nous ». La dernière partie organise une nouvelle demande, en présence de H.1, devant des voisins déjà définis comme intègres, solides et pleins de bon sens. Le mot ouvre donc une expérience sans garantir son succès. Chez Sarraute, comprendre exige des noms, mais aussi la capacité de ne pas les prendre pour des identités définitives.