I. La nature fonde la liberté et rend la servitude illégitime
## I.a. Une franchise native : la liberté appartient à la condition humaine
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Étienne de La Boétie · Discours de la servitude volontaire · Dissertation 5
Une dissertation complète, construite sous-partie par sous-partie.
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Le sujet
La fiche méthode
Apprendre à écrire cette dissertation, pas à pas
Onze volets, à ouvrir quand tu en as besoin. Rien ne s'ouvre tout seul.
Il apprend à distinguer trois sens du mot « force » : la valeur fondatrice de la nature, l’efficacité pratique de la coutume et la puissance politique d’une disposition cultivée. Une réponse limitée à « oui » ou « non » manquerait cette progression.
« La dissertation consiste à conduire une réflexion personnelle organisée sur une question littéraire portant sur l’une des œuvres et sur le parcours associé. »
Ce qu’il ne dit pas. Les expressions « trois parties », « trois sous-parties » et « sept temps d’introduction » n’y figurent pas.
Ce que cette page ajoute, et pourquoi. Ces repères donnent à l’élève une conduite de rédaction stable.
Référence complète. Ministère de l’Éducation nationale, Épreuves anticipées obligatoires et épreuve orale de contrôle de français à compter de la session 2021, note de service du 23 juillet 2020, NOR MENE2019312N. Lire le texte officiel.
Comment reconnaître un argument, techniquement ? Pose-toi quelques questions.
Tout tient à un seul mot : « car ». Règle simple, pour débuter : dès que tu peux placer un « car », tu tiens un argument. À l'inverse, faute de « car » possible, tu n'as le plus souvent qu'un fait ou une opinion. Cette règle n'a rien d'absolu, la langue étant plus subtile ; elle reste ton test le plus fiable tant que tu apprends.
C'est pourquoi, dans la proposition, chaque sous-partie s'ouvre par un argument articulé par « car » : le « car » est la signature de l'argument.
Plus tard, avec de l'entraînement, tu pourras te passer du « car » : tu reconnaîtras l'argument sans avoir besoin de l'écrire. Pour l'instant, reste attaché à ton « car » : tant que le réflexe n'est pas pris, il reste ton repère le plus sûr.
« La coutume est importante » n’est pas un argument. « La coutume est plus forte dans les conduites parce qu’elle forme les expériences à partir desquelles les sujets jugent » établit une relation démontrable.
La nature conserve une priorité décisive car elle fournit la norme à partir de laquelle la servitude apparaît comme un tort.
En effet, La Boétie ne déduit pas la liberté d’une concession politique ou d’un privilège historique. Il la rattache à une Nature raisonnable qui fait les hommes de même forme. Assujettir quelqu’un revient donc à contredire ce qu’il est, même s’il a pris l’habitude d’obéir. Cette thèse empêche la durée de créer un droit. Une servitude ancienne ne devient pas naturelle ; elle demeure une injustice devenue familière.
La Boétie conclut « que la liberté est naturelle » et que les hommes naissent « avec l'affection de la défendre » (§25).
Le présent de « est » donne à la formule une portée générale. L’adjectif « naturelle » place la liberté avant les organisations historiques. Le second fragment ajoute à la possession de la franchise une inclination, « l’affection de la défendre ». La nature ne fournit donc pas seulement un état, mais une orientation de la volonté vers sa conservation.
Par conséquent, la coutume peut gouverner les conduites sans changer la valeur fondamentale qui permet de les juger.
« Plus forte » ne signifie pas « plus juste ». La coutume peut vaincre dans les comportements tout en restant contraire à la norme naturelle. Il faut aussi distinguer nature, naturel et état pris pour naturel.
| N° | Temps | Ce que tu écris | Sur le sujet |
|---|---|---|---|
| 1 | Entrée dans le problème | Un fait littéraire ou historique, phrase courte | Si la liberté appartient à la nature humaine, la servitude d’une multitude semble impossible. Si l’habitude suffit à faire accepter le joug, cette nature paraît sans pouvoir. |
| 2 | Présentation de l’auteur | Le sujet recopié mot pour mot | La Boétie construit son Discours autour de cette énigme : comment un peuple né libre peut-il servir volontairement un seul homme ? |
| 3 | Présentation de l’œuvre | Trois mots-clés définis, avec leur tension. | L’orateur affirme d’abord l’égalité et la liberté naturelles, puis étudie la coutume, l’éducation et les moyens par lesquels la tyrannie transforme les conduites. |
| 4 | Reprise du sujet | Tu resserres jusqu'à un nœud | Demander si la coutume est plus forte que la nature revient à comparer leur action effective, non leur valeur morale. |
| 5 | Définition et tension | Une seule question, jamais binaire | La nature désigne les dispositions premières de l’être humain, en particulier la raison, l’égalité et l’affection de la liberté. La coutume désigne ce que la répétition et l’éducation font paraître naturel. Elle peut donc contrarier la nature en empruntant son apparence. |
| 6 | Problématique | Trois questions, une par partie | Comment la coutume parvient-elle à dominer les conduites sans abolir la disposition naturelle à la liberté, et par quels moyens cette disposition peut-elle retrouver une force politique ? |
| 7 | Annonce du plan | Une phrase qui ouvre la partie I | La liberté constitue d’abord la norme naturelle qui rend la servitude injuste. La coutume acquiert pourtant une puissance pratique supérieure en façonnant les habitudes et les perceptions. Enfin, la mémoire, l’étude et la reconnaissance mutuelle montrent qu’une nature entretenue peut résister à cette seconde nature. |
La nature vient d’abord, mais la coutume peut agir davantage dans une situation donnée.
L’éducation servile forme les sujets ; l’étude et les livres peuvent aussi former la liberté.
La lucidité personnelle reste « sans effet » sans reconnaissance mutuelle. La fin du devoir doit devenir politique.
## I.a. Une franchise native : la liberté appartient à la condition humaine
## II.a. Un milieu transformateur : le terrain modifie ce que la semence produit
## III.a. Une seconde nature réversible : le frein aimé reste un frein
L’argument répond partiellement au sujet. La justification commence par « En effet ». La citation est brève, exacte et ancrée. L’explication étudie les mots ou la construction. Le récapitulatif commence par « Par conséquent » et tire un résultat nouveau. Une question conduit à l’étape suivante.
Une phrase courte, articulée par car placé après une virgule. Tu annonces l'idée.
Elle commence par En effet. Tu développes et tu analyses, sans citation encore.
La citation est brève, exacte et ancrée.
Tu décortiques la citation : un mot, une tournure, une image, l'effet produit.
Il commence par Par conséquent. Tu refermes le paragraphe sur l'idée gagnée.
La nature désigne les dispositions premières de l’être humain, en particulier la raison, l’égalité et l’affection de la liberté. La coutume désigne ce que la répétition et l’éducation font paraître naturel. Elle peut donc contrarier la nature en empruntant son apparence.
Les neuf preuves doivent conduire de la franchise native à la coutume, puis de la coutume reconnue à la liberté entretenue. Le plan doit comparer des puissances et non juxtaposer deux définitions.
Dans le Discours, la nature possède une priorité normative : les hommes sont nés libres, égaux et portés à défendre leur franchise. La servitude demeure donc une dénaturation. Cependant, la coutume se montre plus forte dans les faits lorsqu’elle façonne les habitudes, les désirs et les catégories du jugement. Elle fait prendre l’état de naissance pour une nature et donne au frein l’apparence d’un ornement. Cette victoire n’est pourtant ni complète ni définitive. L’image même de la seconde nature permet de reconnaître la transformation ; la mémoire, l’étude et les livres entretiennent la disposition première ; la reconnaissance mutuelle lui donne une portée collective. La coutume domine une nature laissée sans soin. Une nature entretenue peut en retour former des habitudes de liberté.
La nature vient d’abord, mais la coutume peut agir davantage dans une situation donnée.
L’éducation servile forme les sujets ; l’étude et les livres peuvent aussi former la liberté.
La lucidité personnelle reste « sans effet » sans reconnaissance mutuelle. La fin du devoir doit devenir politique.
Les neuf preuves doivent conduire de la franchise native à la coutume, puis de la coutume reconnue à la liberté entretenue. Le plan doit comparer des puissances et non juxtaposer deux définitions.
Les neuf preuves doivent conduire de la franchise native à la coutume, puis de la coutume reconnue à la liberté entretenue. Le plan doit comparer des puissances et non juxtaposer deux définitions.
La nature désigne les dispositions premières de l’être humain, en particulier la raison, l’égalité et l’affection de la liberté. La coutume désigne ce que la répétition et l’éducation font paraître naturel. Elle peut donc contrarier la nature en empruntant son apparence.
Si la copie montre que la coutume est plus efficace sans devenir plus légitime, puis que l’étude rend une force à la nature, elle tient sa réponse. Une dernière lecture vérifiera que chaque exemple explique une opération différente.
Imagine le lecteur de ta copie en dragon tapi au bout de ta copie : il ne guette qu'une faille pour cracher son feu. « Pas assez d'exemples ! » « Copie monotone ! » « Où est l'argument ? » Bonne nouvelle : chaque règle de cette fiche est un bouclier taillé contre une de ses attaques. Blinde ta copie, et le dragon n'aura plus rien à mordre.
| L’attaque du dragon | Ton bouclier |
|---|---|
| « Où est ton idée ? » | Chaque sous-partie s’ouvre par un argument articulé par « car ». |
| « Pas assez de preuves ! » | Une citation brève, exacte, localisée au paragraphe. |
| « Tu récites ton cours ! » | Tu cuisines l’idée au lieu de servir le savoir cru. |
| « Ta copie est monotone ! » | L’horloge des cinq temps varie le rythme ; les mots-repères renouvellent le lexique. |
| « Ça part dans tous les sens ! » | Le plan avance ; les liaisons et transitions relient chaque étape. |
| « Tu manques de vocabulaire ! » | Les mots-repères propres à l’œuvre répondent à son attente lexicale. |
| « Tu ne réponds pas au sujet ! » | Le sujet recopié, la problématique née de la tension, tenue jusqu’à la conclusion. |
À la fin, le dragon replie ses ailes : il n'a plus une faille où mordre, et te laisse la voie libre.
La même dissertation, sous l'angle formel : rédigée d'un bout à l'autre.
1. Entrée dans le problème. Si la liberté appartient à la nature humaine, la servitude d’une multitude semble impossible. Si l’habitude suffit à faire accepter le joug, cette nature paraît sans pouvoir.
2. Présentation de l’auteur. La Boétie construit son Discours autour de cette énigme : comment un peuple né libre peut-il servir volontairement un seul homme ?
3. Présentation de l’œuvre. L’orateur affirme d’abord l’égalité et la liberté naturelles, puis étudie la coutume, l’éducation et les moyens par lesquels la tyrannie transforme les conduites.
4. Reprise du sujet. Demander si la coutume est plus forte que la nature revient à comparer leur action effective, non leur valeur morale.
5. Définition et tension. La nature désigne les dispositions premières de l’être humain, en particulier la raison, l’égalité et l’affection de la liberté. La coutume désigne ce que la répétition et l’éducation font paraître naturel. Elle peut donc contrarier la nature en empruntant son apparence.
6. Problématique. Comment la coutume parvient-elle à dominer les conduites sans abolir la disposition naturelle à la liberté, et par quels moyens cette disposition peut-elle retrouver une force politique ?
7. Annonce du plan. La liberté constitue d’abord la norme naturelle qui rend la servitude injuste. La coutume acquiert pourtant une puissance pratique supérieure en façonnant les habitudes et les perceptions. Enfin, la mémoire, l’étude et la reconnaissance mutuelle montrent qu’une nature entretenue peut résister à cette seconde nature.
La nature conserve une priorité décisive car elle fournit la norme à partir de laquelle la servitude apparaît comme un tort.
En effet, La Boétie ne déduit pas la liberté d’une concession politique ou d’un privilège historique. Il la rattache à une Nature raisonnable qui fait les hommes de même forme. Assujettir quelqu’un revient donc à contredire ce qu’il est, même s’il a pris l’habitude d’obéir. Cette thèse empêche la durée de créer un droit. Une servitude ancienne ne devient pas naturelle ; elle demeure une injustice devenue familière.
La Boétie conclut « que la liberté est naturelle » et que les hommes naissent « avec l'affection de la défendre » (§25).
Le présent de « est » donne à la formule une portée générale. L’adjectif « naturelle » place la liberté avant les organisations historiques. Le second fragment ajoute à la possession de la franchise une inclination, « l’affection de la défendre ». La nature ne fournit donc pas seulement un état, mais une orientation de la volonté vers sa conservation.
Par conséquent, la coutume peut gouverner les conduites sans changer la valeur fondamentale qui permet de les juger.
Si cette affection est native, par quel malheur l’homme peut-il en perdre jusqu’au désir ?
La coutume ne révèle pas une nature servile car La Boétie décrit son action comme une dénaturation.
En effet, le détour par les animaux sert de contre-épreuve. Même les êtres destinés au service protestent lorsqu’on les prive de liberté. L’homme, qui est né pour vivre libre, présente donc un cas plus étonnant lorsqu’il accepte le joug sans résistance. L’orateur ne demande pas quelle nature produit cette obéissance ; il cherche quel accident a pu altérer la nature connue. La servitude volontaire devient ainsi un processus à reconstituer.
La Boétie demande quel malheur a pu « dénaturer l'homme, seul né vraiment pour vivre libre, et lui faire perdre le souvenir de son premier être » (§30).
Le verbe « dénaturer » suppose une forme première puis sa transformation. L’apposition « seul né vraiment pour vivre libre » rappelle cette destination au cœur de la phrase qui décrit sa perte. L’expression « premier être » fait de la liberté une origine, tandis que « perdre le souvenir » désigne moins une disparition ontologique qu’un effacement de la conscience.
Par conséquent, la coutume peut vaincre la mémoire de la nature, mais elle ne transforme pas la servitude en accomplissement naturel.
La nature agit-elle néanmoins avec assez de force pour se conserver sans soutien ?
La nature ne suffit pas à garantir la liberté car ses dispositions peuvent se perdre lorsqu’aucune éducation ne les cultive.
En effet, La Boétie refuse une conception mécanique du naturel. Une bonne disposition n’est pas un programme qui se réaliserait seul. Elle ressemble à une semence ou à un arbre qui dépend du soin, du terrain et de la greffe. La liberté demeure donc la norme, mais son exercice exige des institutions, des récits et des habitudes compatibles avec elle. Cette fragilité explique que la coutume puisse disposer d’une efficacité plus visible.
La Boétie écrit que « le naturel, si bon soit-il, se perd s'il n'est entretenu » (§40).
La concession « si bon soit-il » reconnaît la qualité du naturel tout en lui retirant l’invulnérabilité. Le présent « se perd » décrit un risque constant. La subordonnée conditionnelle « s’il n’est entretenu » donne la condition de conservation et introduit un participe qui implique durée, soin et répétition.
Par conséquent, la supériorité morale de la nature ne lui assure aucune supériorité pratique sans un entretien collectif.
La coutume acquiert une force supérieure dans l’expérience car elle agit sans cesse sur les dispositions naturelles.
En effet, l’image végétale répartit les causes entre la propriété de la plante et les conditions de sa croissance. Le gel, le temps, le terroir et le jardinier n’abolissent pas toute singularité, mais ils ajoutent ou retranchent à sa vertu. La Boétie pense ainsi la formation humaine comme une interaction. L’éducation ne crée pas une autre espèce ; elle produit une apparence et des fruits qui peuvent rendre l’origine méconnaissable.
« La plante qu'on a vue en un endroit, ailleurs on est empêché de la reconnaître » (§41).
La répétition spatiale « en un endroit, ailleurs » organise la comparaison de deux milieux. Le pronom « la » affirme qu’il s’agit de la même plante, tandis que « empêché de la reconnaître » mesure l’ampleur de la transformation visible. Le passif impersonnel déplace l’attention vers l’effet produit sur l’observateur : le milieu modifie jusqu’aux signes de l’identité.
Par conséquent, la coutume paraît plus forte lorsque ses effets recouvrent la disposition qu’elle a modelée.
Une expérience contrôlée peut-elle isoler cette puissance de l’éducation ?
L’exemple de Lycurgue prouve la force pratique de la coutume car il oppose deux éducations à une naissance identique.
En effet, les deux chiens sont frères et ont reçu le même lait. Le récit neutralise ainsi l’explication par l’origine. L’un est nourri à la cuisine, l’autre exercé dans les champs. Devant la soupe et le lièvre, chacun suit le désir que son apprentissage a formé. La scène rend sensible une loi politique : des sujets élevés dans le service et des citoyens exercés à la liberté ne choisissent pas de la même façon, même si leur nature est commune.
Lycurgue veut montrer « que les hommes sont tels que leur éducation les fait » (§43).
La corrélation « tels que » relie l’état présent à sa cause formatrice. Le verbe « fait » attribue à l’éducation une action continue sur les sujets, représentés par le pronom objet « les ». Le mot « hommes » élargit la portée de la scène animale et transforme le récit en démonstration politique.
Par conséquent, la coutume domine les choix observables parce qu’elle prépare les désirs qui s’exprimeront au moment de choisir.
Cette formation explique-t-elle aussi les jugements opposés que deux peuples portent sur le même pouvoir ?
La coutume l’emporte sur la nature dans la conduite immédiate car elle détermine les biens que chacun est capable de regretter ou de refuser.
En effet, le Perse et le Spartiate ne raisonnent pas depuis une nature différente. Ils parlent selon la manière dont ils ont été nourris. L’un ne peut regretter une liberté jamais éprouvée ; l’autre ne peut accepter la sujétion après avoir connu la franchise. La Boétie montre que l’expérience antérieure fournit la mesure du jugement présent. La nature rend la liberté bonne pour tous, mais la coutume décide souvent si ce bien demeure représentable.
« l’un et l’autre parlaient selon la façon dont ils avaient été nourris » (§48).
Le groupe « l’un et l’autre » rassemble les deux interlocuteurs sous une même règle. Le verbe « parlaient » montre l’effet de l’éducation jusque dans le discours. Le complément « selon la façon » établit une dépendance, tandis que le plus-que-parfait « avaient été nourris » situe la cause avant la parole présente.
Par conséquent, la coutume devient plus forte que la nature chaque fois qu’elle contrôle les expériences à partir desquelles la volonté juge.
La coutume n’abolit pas la nature car l’écriture conserve la mémoire de la transformation jusque dans l’image du cheval soumis.
En effet, le cheval mord d’abord le frein puis finit par jouer avec lui. La répétition a changé son comportement et son affect, non la fonction de l’objet. Le frein demeure un instrument de conduite, la selle impose toujours un cavalier et le harnais organise le service. L’image révèle ainsi ce que l’habitude cache : l’aisance acquise sous le joug ne prouve pas que le joug ait cessé d’être une contrainte.
La Boétie affirme que « la première raison de la servitude volontaire, c’est la coutume » (§54).
« Première raison » désigne une cause principale sans en faire une essence. Le présentatif « c’est » fixe le diagnostic. L’association de « servitude » et « volontaire » conserve la contradiction que la coutume avait rendue invisible : une volonté humaine peut s’attacher à ce qui contrarie sa liberté native.
Par conséquent, nommer la coutume permet déjà de séparer l’habitude acquise de la nature qu’elle imite.
Qui peut accomplir ce travail de distinction lorsque le plus grand nombre ne regarde que ce qui est devant lui ?
La nature retrouve une force politique car certains hommes entretiennent par l’étude la mémoire de leurs privilèges naturels.
En effet, les « mieux nés » ne sont pas une espèce séparée. La Boétie définit leur différence par une activité du regard et de l’esprit. Ils se souviennent des prédécesseurs, comparent le passé au présent et imaginent l’avenir. Leur tête, d’abord bien faite, a été « polie » par l’étude et le savoir. Cette culture empêche la coutume de fermer l’horizon. Même absente du monde visible, la liberté reste sensible dans l’esprit.
Ces hommes « ne peuvent s’empêcher de considérer leurs privilèges naturels et de se souvenir de leurs prédécesseurs et de leur premier être » (§56).
La négation « ne peuvent s’empêcher » donne à la mémoire une force qui répond à celle de l’habitude. Les infinitifs « considérer » et « se souvenir » associent jugement et rappel. L’expression « premier être » reprend l’idée d’une nature antérieure à l’assujettissement, tandis que les « prédécesseurs » fournissent une mémoire historique de la liberté.
Par conséquent, la nature devient résistante lorsqu’elle est entretenue par une culture capable de comparer les temps.
Cette lucidité individuelle suffit-elle à renverser la force collective de la coutume ?
La nature ne surmonte la coutume qu’en devenant une conscience commune car les pensées isolées restent sans effet politique.
En effet, les livres donnent le sens de se reconnaître et de haïr la tyrannie. Ils restituent des mots, des exemples et des critères. Toutefois, La Boétie remarque que les amis de la franchise demeurent impuissants s’ils ne se reconnaissent pas entre eux. La coutume règne collectivement ; la résistance doit donc dépasser la seule fidélité intérieure. L’entretien de la liberté suppose une circulation du savoir et une relation entre ceux qu’il réveille.
Sous le tyran, les défenseurs de la franchise « demeurent sans effet, faute qu’ils se reconnaissent entre eux » (§57).
Le verbe « demeurent » marque une durée stérile. Le complément « sans effet » oppose la justesse de l’affection à son impuissance pratique. La locution causale « faute que » identifie le manque précis, puis la réciprocité de « se reconnaissent entre eux » transforme la connaissance de soi en lien politique.
Par conséquent, la coutume est plus forte que la nature isolée, mais elle ne l’est pas nécessairement contre une nature cultivée, mémorielle et solidaire.
Dans le Discours, la nature possède une priorité normative : les hommes sont nés libres, égaux et portés à défendre leur franchise. La servitude demeure donc une dénaturation. Cependant, la coutume se montre plus forte dans les faits lorsqu’elle façonne les habitudes, les désirs et les catégories du jugement. Elle fait prendre l’état de naissance pour une nature et donne au frein l’apparence d’un ornement. Cette victoire n’est pourtant ni complète ni définitive. L’image même de la seconde nature permet de reconnaître la transformation ; la mémoire, l’étude et les livres entretiennent la disposition première ; la reconnaissance mutuelle lui donne une portée collective. La coutume domine une nature laissée sans soin. Une nature entretenue peut en retour former des habitudes de liberté.