I. La faveur tyrannique exige des proches qu’ils renoncent à eux-mêmes
## I.a. Penser la pensée du maître : le courtisan perd son jugement propre
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Étienne de La Boétie · Discours de la servitude volontaire · Dissertation 9
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Le sujet
La fiche méthode
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Onze volets, à ouvrir quand tu en as besoin. Rien ne s'ouvre tout seul.
Il montre que la fin du Discours ne constitue pas une digression morale. La définition de l’amitié permet de juger la cour, le tyran et la structure politique tout entière.
« La dissertation consiste à conduire une réflexion personnelle organisée sur une question littéraire portant sur l’une des œuvres et sur le parcours associé. »
Ce qu’il ne dit pas. Les expressions « trois parties », « trois sous-parties » et « sept temps d’introduction » n’y figurent pas.
Ce que cette page ajoute, et pourquoi. Ces repères donnent à l’élève une conduite de rédaction stable.
Référence complète. Ministère de l’Éducation nationale, Épreuves anticipées obligatoires et épreuve orale de contrôle de français à compter de la session 2021, note de service du 23 juillet 2020, NOR MENE2019312N. Lire le texte officiel.
Comment reconnaître un argument, techniquement ? Pose-toi quelques questions.
Tout tient à un seul mot : « car ». Règle simple, pour débuter : dès que tu peux placer un « car », tu tiens un argument. À l'inverse, faute de « car » possible, tu n'as le plus souvent qu'un fait ou une opinion. Cette règle n'a rien d'absolu, la langue étant plus subtile ; elle reste ton test le plus fiable tant que tu apprends.
C'est pourquoi, dans la proposition, chaque sous-partie s'ouvre par un argument articulé par « car » : le « car » est la signature de l'argument.
Plus tard, avec de l'entraînement, tu pourras te passer du « car » : tu reconnaîtras l'argument sans avoir besoin de l'écrire. Pour l'instant, reste attaché à ton « car » : tant que le réflexe n'est pas pris, il reste ton repère le plus sûr.
« Les favoris ont peur » est un constat. « La peur exclut l’amitié parce qu’elle oblige chacun à dissimuler son jugement et empêche toute confiance dans la constance de l’autre » est un argument.
L’amitié est impossible car le favori ne peut offrir une parole libre à celui dont il doit anticiper chaque volonté.
En effet, le laboureur et l’artisan accomplissent l’ordre reçu, tandis que les proches doivent encore deviner ce que le tyran veut. Ils surveillent sa voix, ses signes et ses yeux. Cette attention ne cherche pas à comprendre un ami ; elle vise à prévenir le danger et à conserver la faveur. Le courtisan remplace son jugement par une simulation permanente de la pensée du maître.
Les proches doivent non seulement faire ce que le tyran dit, « mais qu’ils pensent ce qu’il veut » (§101).
La corrélation « non seulement… mais » marque un dépassement de l’obéissance extérieure. Les verbes « pensent » et « veut » rapprochent deux activités intérieures, mais la subordination impose la volonté du tyran comme contenu de la pensée des proches. Le pronom « ils » demeure sujet grammatical d’une opération dont un autre fixe la norme.
Par conséquent, la proximité tyrannique supprime la condition première de l’amitié : deux jugements capables de se rencontrer sans se confondre.
« Impossible » demande d’identifier des conditions incompatibles. Il faut mettre en regard identité et adaptation, constance et faveur, égalité et maîtrise, confiance et crainte.
| N° | Temps | Ce que tu écris | Sur le sujet |
|---|---|---|---|
| 1 | Entrée dans le problème | Un fait littéraire ou historique, phrase courte | Un tyran peut être entouré de favoris, de conseillers et de compagnons de plaisir. La proximité ne prouve pourtant ni l’affection ni la confiance. |
| 2 | Présentation de l’auteur | Le sujet recopié mot pour mot | La Boétie examine dans le Discours de la servitude volontaire les relations qui permettent à un seul homme de dominer un pays. |
| 3 | Présentation de l’œuvre | Trois mots-clés définis, avec leur tension. | Après avoir déployé la chaîne des intérêts, il observe la vie des courtisans et définit l’amitié comme une relation fondée sur l’estime, l’intégrité et l’égalité. |
| 4 | Reprise du sujet | Tu resserres jusqu'à un nœud | Demander pourquoi l’amitié est impossible sous la tyrannie revient à confronter cette définition aux rapports que la faveur établit entre le maître et ses serviteurs. |
| 5 | Définition et tension | Une seule question, jamais binaire | L’amitié suppose réciprocité, confiance et reconnaissance de l’autre comme pair. La tyrannie place une volonté au-dessus de toute règle, transforme les proches en dépendants et fait de chacun un concurrent pour la faveur. |
| 6 | Problématique | Trois questions, une par partie | Comment la cour tyrannique détruit-elle l’identité et la sécurité des favoris, pourquoi l’inégalité du maître interdit-elle toute réciprocité, et en quoi l’amitié fournit-elle par contraste une figure politique de la liberté ? |
| 7 | Annonce du plan | Une phrase qui ouvre la partie I | La proximité du tyran exige d’abord l’abandon de soi. Elle remplace ensuite l’amitié par la complicité et la crainte. Enfin, la définition positive d’une relation égale révèle le contraire politique de la servitude. |
La Boétie la définit par l’équité, l’intégrité et la confiance ; elle possède donc une portée politique.
Les proches coopèrent réellement. Leur union reste fondée sur le crime, l’intérêt et la crainte.
Il n’est pas libre au sommet. Sans compagnon et sans règle, il détruit son empire et sa capacité d’aimer.
## I.a. Penser la pensée du maître : le courtisan perd son jugement propre
## II.a. Des biens sans propriété : l’intérêt ne fonde aucune fidélité
## III.a. Estime, intégrité, constance : l’amitié exige des sujets de bien
L’argument nomme une incompatibilité. La justification commence par « En effet ». La citation la prouve. L’explication analyse le fonctionnement des mots. Le récapitulatif ouvert par « Par conséquent » tire une conséquence pour la définition de l’amitié.
Une phrase courte, articulée par car placé après une virgule. Tu annonces l'idée.
Elle commence par En effet. Tu développes et tu analyses, sans citation encore.
La citation la prouve.
Tu décortiques la citation : un mot, une tournure, une image, l'effet produit.
Il commence par Par conséquent. Tu refermes le paragraphe sur l'idée gagnée.
L’amitié suppose réciprocité, confiance et reconnaissance de l’autre comme pair. La tyrannie place une volonté au-dessus de toute règle, transforme les proches en dépendants et fait de chacun un concurrent pour la faveur.
Le devoir doit aller de la dépossession du favori à la définition positive de l’amitié. Les neuf preuves doivent établir des incompatibilités différentes, non répéter que le tyran est méchant.
L’amitié est impossible sous la tyrannie parce que la faveur exige d’abord l’abandon de soi : le courtisan pense ce que le maître veut, délaisse son goût et tient d’autrui sa liberté, son corps et sa vie. Le profit ne corrige pas cette dépendance. Les biens restent menacés, l’élévation est inconstante et le tyran, qui détruit son propre royaume, ne sait pas s’aimer lui-même. La Boétie peut alors opposer deux formes de relation. L’amitié unit des gens de bien par l’estime mutuelle, l’intégrité et la constance ; la tyrannie rassemble des complices qui s’entrecraignent. L’une demande l’équité, l’autre place un maître au-dessus de toute règle. La réflexion sur l’amitié achève donc l’enquête politique : la liberté n’est pas seulement l’absence de joug, mais la possibilité de relations où chacun demeure assez égal et assuré pour reconnaître l’autre sans mendier sa faveur.
La Boétie la définit par l’équité, l’intégrité et la confiance ; elle possède donc une portée politique.
Les proches coopèrent réellement. Leur union reste fondée sur le crime, l’intérêt et la crainte.
Il n’est pas libre au sommet. Sans compagnon et sans règle, il détruit son empire et sa capacité d’aimer.
Le devoir doit aller de la dépossession du favori à la définition positive de l’amitié. Les neuf preuves doivent établir des incompatibilités différentes, non répéter que le tyran est méchant.
Le devoir doit aller de la dépossession du favori à la définition positive de l’amitié. Les neuf preuves doivent établir des incompatibilités différentes, non répéter que le tyran est méchant.
L’amitié suppose réciprocité, confiance et reconnaissance de l’autre comme pair. La tyrannie place une volonté au-dessus de toute règle, transforme les proches en dépendants et fait de chacun un concurrent pour la faveur.
Si la copie peut expliquer pourquoi penser la pensée du maître, gagner des biens et partager un complot ne suffisent pas à produire un ami, elle tient le sujet. La conclusion doit faire apparaître l’égalité comme condition commune de l’amitié et de la liberté.
Imagine le lecteur de ta copie en dragon tapi au bout de ta copie : il ne guette qu'une faille pour cracher son feu. « Pas assez d'exemples ! » « Copie monotone ! » « Où est l'argument ? » Bonne nouvelle : chaque règle de cette fiche est un bouclier taillé contre une de ses attaques. Blinde ta copie, et le dragon n'aura plus rien à mordre.
| L’attaque du dragon | Ton bouclier |
|---|---|
| « Où est ton idée ? » | Chaque sous-partie s’ouvre par un argument articulé par « car ». |
| « Pas assez de preuves ! » | Une citation brève, exacte, localisée au paragraphe. |
| « Tu récites ton cours ! » | Tu cuisines l’idée au lieu de servir le savoir cru. |
| « Ta copie est monotone ! » | L’horloge des cinq temps varie le rythme ; les mots-repères renouvellent le lexique. |
| « Ça part dans tous les sens ! » | Le plan avance ; les liaisons et transitions relient chaque étape. |
| « Tu manques de vocabulaire ! » | Les mots-repères propres à l’œuvre répondent à son attente lexicale. |
| « Tu ne réponds pas au sujet ! » | Le sujet recopié, la problématique née de la tension, tenue jusqu’à la conclusion. |
À la fin, le dragon replie ses ailes : il n'a plus une faille où mordre, et te laisse la voie libre.
La même dissertation, sous l'angle formel : rédigée d'un bout à l'autre.
1. Entrée dans le problème. Un tyran peut être entouré de favoris, de conseillers et de compagnons de plaisir. La proximité ne prouve pourtant ni l’affection ni la confiance.
2. Présentation de l’auteur. La Boétie examine dans le Discours de la servitude volontaire les relations qui permettent à un seul homme de dominer un pays.
3. Présentation de l’œuvre. Après avoir déployé la chaîne des intérêts, il observe la vie des courtisans et définit l’amitié comme une relation fondée sur l’estime, l’intégrité et l’égalité.
4. Reprise du sujet. Demander pourquoi l’amitié est impossible sous la tyrannie revient à confronter cette définition aux rapports que la faveur établit entre le maître et ses serviteurs.
5. Définition et tension. L’amitié suppose réciprocité, confiance et reconnaissance de l’autre comme pair. La tyrannie place une volonté au-dessus de toute règle, transforme les proches en dépendants et fait de chacun un concurrent pour la faveur.
6. Problématique. Comment la cour tyrannique détruit-elle l’identité et la sécurité des favoris, pourquoi l’inégalité du maître interdit-elle toute réciprocité, et en quoi l’amitié fournit-elle par contraste une figure politique de la liberté ?
7. Annonce du plan. La proximité du tyran exige d’abord l’abandon de soi. Elle remplace ensuite l’amitié par la complicité et la crainte. Enfin, la définition positive d’une relation égale révèle le contraire politique de la servitude.
L’amitié est impossible car le favori ne peut offrir une parole libre à celui dont il doit anticiper chaque volonté.
En effet, le laboureur et l’artisan accomplissent l’ordre reçu, tandis que les proches doivent encore deviner ce que le tyran veut. Ils surveillent sa voix, ses signes et ses yeux. Cette attention ne cherche pas à comprendre un ami ; elle vise à prévenir le danger et à conserver la faveur. Le courtisan remplace son jugement par une simulation permanente de la pensée du maître.
Les proches doivent non seulement faire ce que le tyran dit, « mais qu’ils pensent ce qu’il veut » (§101).
La corrélation « non seulement… mais » marque un dépassement de l’obéissance extérieure. Les verbes « pensent » et « veut » rapprochent deux activités intérieures, mais la subordination impose la volonté du tyran comme contenu de la pensée des proches. Le pronom « ils » demeure sujet grammatical d’une opération dont un autre fixe la norme.
Par conséquent, la proximité tyrannique supprime la condition première de l’amitié : deux jugements capables de se rencontrer sans se confondre.
Cette dépossession de la pensée laisse-t-elle au favori un goût et un caractère qui lui appartiennent ?
L’amitié ne peut naître à la cour car le favori doit modeler sa personne sur les plaisirs du maître.
En effet, obéir ne suffit pas ; il faut complaire. Les proches se plaisent du plaisir du tyran, abandonnent leur goût, forcent leur complexion et dépouillent leur naturel. Une relation amicale permettrait à chacun d’être reconnu dans sa constance. La faveur exige au contraire une disponibilité sans forme propre. Le courtisan ne présente jamais une personne stable au tyran, seulement une adaptation utile.
Il faut qu’ils « laissent leur goût pour le sien, qu’ils forcent leur complexion, qu’ils dépouillent leur naturel » (§101).
La construction ternaire suit une gradation. « Laissent leur goût » abandonne une préférence ; « forcent leur complexion » contraint une disposition ; « dépouillent leur naturel » retire ce qui constitue l’identité. Les possessifs « leur » s’opposent au singulier « le sien » et donnent une forme grammaticale à l’absorption des plusieurs par l’un.
Par conséquent, la faveur détruit le sujet que l’amitié aurait dû estimer et connaître.
Que reste-t-il d’une vie lorsque l’aisance, le corps et la liberté dépendent d’autrui ?
L’amitié est impossible car le favori ne possède aucune sécurité à partir de laquelle partager librement sa vie.
En effet, La Boétie transforme le sort du courtisan en série de questions. Il ne demande pas seulement si cette vie est heureuse, mais si elle mérite le nom de vie. Le proche tient du tyran son aise, sa liberté, son corps et son existence. Toute relation demeure donc suspendue à une volonté étrangère. L’échange apparent cache une dépendance qui peut retirer demain ce qu’elle accorde aujourd’hui.
Le favori vit « sans rien avoir à soi, tenant d’autrui son aise, sa liberté, son corps et sa vie » (§102).
La négation « sans rien » ouvre une dépossession sans réserve. Le participe « tenant » installe cette dépendance dans la durée. L’énumération progresse de « l’aise » à « la vie », en passant par la liberté et le corps : les biens extérieurs conduisent jusqu’à l’existence même.
Par conséquent, aucune amitié assurée ne peut se former là où l’un détient les conditions de vie de l’autre.
Le profit ne crée pas d’amitié car rien ne peut appartenir durablement à celui qui ne s’appartient pas lui-même.
En effet, les favoris prétendent servir pour gagner des biens. La Boétie renverse leur calcul : ils donnent au tyran la force d’ôter tout à tous, puis se présentent devant lui avec les richesses qui excitent sa convoitise. Leur réussite augmente donc le risque de leur perte. Une amitié pourrait garantir le bien de l’autre ; la relation tyrannique transforme sa prospérité en proie.
Ils ne peuvent « dire d’eux-mêmes qu’ils s’appartiennent » (§103).
La construction pronominale « s’appartiennent » associe la personne au régime de la propriété pour révéler une dépossession première. La négation porte sur la possibilité même de l’affirmer. Le complément « d’eux-mêmes » déplace la question des richesses vers le sujet qui prétend les posséder.
Par conséquent, l’intérêt rapproche le favori du tyran sans produire la garantie mutuelle qui ferait de cette proximité une amitié.
Les réussites passées peuvent-elles au moins fournir une confiance dans la durée de la faveur ?
L’amitié est impossible car le tyran conserve le droit de détruire ceux qu’il a élevés.
En effet, La Boétie invite les favoris à lire l’histoire autrement. Ils se souviennent des richesses gagnées, non du petit nombre de ceux qui les ont gardées. La même facilité caractérise l’élévation et l’abandon : le prince n’est lié ni par une règle ni par une estime constante. La faveur dépend de l’utilité présente et du caprice. Elle ne contient aucune promesse réciproque.
Autant les favoris trouvaient de facilité auprès des princes pour s’élever, « autant ils trouvèrent ensuite d’inconstance à les y conserver » (§104).
La corrélation « autant… autant » met en balance deux mouvements contraires. L’adverbe temporel « ensuite » fait de la chute la suite possible de l’élévation. Le nom « inconstance » s’oppose à la constance que La Boétie placera parmi les garanties de l’amitié.
Par conséquent, la faveur ne peut devenir amitié puisqu’elle exclut la stabilité qui permettrait de se fier à l’autre.
Le tyran possède-t-il lui-même la capacité d’aimer que ses serviteurs attendent de lui ?
Le tyran ne peut aimer ses proches car sa domination manifeste déjà une incapacité à vouloir son propre bien.
En effet, le royaume obéit et pourrait constituer la richesse du prince. Pourtant, celui-ci l’appauvrit et détruit son empire. Sa haine des sujets se retourne donc contre sa propre puissance. La Boétie refuse de voir dans cette conduite un amour de soi réussi. Celui qui ne sait pas préserver le bien commun dont dépend sa situation ne peut offrir à un favori une affection juste et constante.
Le tyran agit « pour ne savoir pas encore s’aimer lui-même, s’appauvrit lui-même et détruit son empire » (§107).
La répétition de « lui-même » associe incapacité d’aimer et action d’appauvrir. Les verbes progressent de la disposition intérieure à la destruction politique. Le possessif « son empire » montre que le dommage touche ce que le tyran prétend posséder.
Par conséquent, la tyrannie interdit l’amitié jusque dans le maître, dont la domination détruit la capacité d’un rapport juste à soi et aux autres.
L’amitié est incompatible avec la tyrannie car elle repose sur des qualités que la faveur doit précisément dissoudre.
En effet, La Boétie nomme l’amitié une chose sacrée et sainte. Elle naît entre gens de bien, se prend par l’estime mutuelle et s’entretient par la bonne vie. Un ami peut se fier à l’autre parce qu’il connaît son intégrité, sa foi et sa constance. Ces conditions supposent des personnes capables de répondre de leurs actes. Or le courtisan a dépouillé son naturel et le tyran compte sa volonté pour raison.
L’amitié « ne se prend que par une estime mutuelle » (§112).
La négation restrictive « ne… que » ferme l’accès à l’amitié sans réciprocité. Le nom « estime » implique un jugement porté sur la valeur de l’autre, et l’adjectif « mutuelle » distribue ce jugement dans les deux directions.
Par conséquent, l’amitié fournit une norme relationnelle qui rend visible la fausseté des liens de faveur.
Quel nom faut-il alors donner à l’association des hommes injustes ?
Les proches du tyran ne sont pas des amis car leur union repose sur la crainte réciproque et le crime partagé.
En effet, La Boétie distingue compagnie et complot, entretien et crainte, amis et complices. Les structures parallèles retirent l’une après l’autre les apparences positives de la cour. Les méchants peuvent coopérer et partager un butin, mais chacun connaît la déloyauté qui a permis cette association. Cette connaissance n’assure pas la confiance ; elle rend la trahison probable.
« ils ne s’entretiennent pas, ils s’entrecraignent ; ils ne sont pas amis, ils sont complices » (§112).
Les deux antithèses suivent le même rythme négatif puis correctif. Les verbes pronominaux réciproques « s’entretiennent » et « s’entrecraignent » opposent deux manières d’être ensemble. Le dernier couple remplace le nom valorisant « amis » par le terme judiciaire « complices ».
Par conséquent, la tyrannie produit une association réelle, mais cette association est le contraire structuré de l’amitié.
Pourquoi l’inégalité du tyran rend-elle même cette complicité sans assurance ?
L’amitié est impossible sous la tyrannie car le maître se place au-dessus de l’égalité qui rend les relations réciproques.
En effet, La Boétie admet une forme de confiance entre voleurs lorsqu’ils sont pairs et compagnons. Chez le tyran, cette égalité manque. Les favoris lui ont appris qu’il peut tout et qu’aucun droit ne l’oblige. Ils ont donc eux-mêmes détruit la limite qui aurait pu les protéger. Le maître n’a pas de compagnon ; il ne rencontre que des sujets soumis à sa volonté.
L’amitié « a son gibier dans l’équité, qui ne veut jamais boiter, mais qui est toujours égale » (§113).
La personnification donne à l’amitié un domaine propre, « l’équité ». Le verbe « boiter » représente une relation déséquilibrée, aussitôt refusée par la négation « jamais ». L’adjectif « égale », renforcé par « toujours », fixe la condition qui manque au rapport tyrannique.
Par conséquent, l’amitié dessine le contraire politique de la tyrannie : une relation entre pairs que ni la faveur ni la peur ne peuvent produire.
L’amitié est impossible sous la tyrannie parce que la faveur exige d’abord l’abandon de soi : le courtisan pense ce que le maître veut, délaisse son goût et tient d’autrui sa liberté, son corps et sa vie. Le profit ne corrige pas cette dépendance. Les biens restent menacés, l’élévation est inconstante et le tyran, qui détruit son propre royaume, ne sait pas s’aimer lui-même. La Boétie peut alors opposer deux formes de relation. L’amitié unit des gens de bien par l’estime mutuelle, l’intégrité et la constance ; la tyrannie rassemble des complices qui s’entrecraignent. L’une demande l’équité, l’autre place un maître au-dessus de toute règle. La réflexion sur l’amitié achève donc l’enquête politique : la liberté n’est pas seulement l’absence de joug, mais la possibilité de relations où chacun demeure assez égal et assuré pour reconnaître l’autre sans mendier sa faveur.