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Le bac par Patrick · français · l'œuvre au programme

Le livre d'images

La Boétie, Discours de la servitude volontaire. Le texte de 1577 est en note sous chaque paragraphe, avec son appareil philologique.

Le texte de 1577

Le texte établi

TEXTE ÉTABLI, La Boétie, Discours de la servitude volontaire, français du seizième siècle

Service : T.1, traduction et textologie

Date : 27 juillet 2026

Témoin de base : Vive description de la tyrannie, & des tyrans, avec les moyens de se garentir de leur joug, adresse fictive « A Reims, par Jean Mouchar », lieu réel Bâle, 1577, in-16 ; exemplaire Bibliothèque Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES (P. 2).

Témoin de contrôle prioritaire : Paris, BnF, Français 839, manuscrit de Mesmes. Collation programmée, non encore effectuée.

Instrument de contrôle de lecture : Discours de la servitude volontaire ou le Contr'un, Paris, Institut Coppet, 2011, version modernisée sans apparat, employée uniquement pour lever les ambiguïtés de reconnaissance optique. Sans valeur de témoin.

Relevé des interventions : RELEVE_interventions_La-Boetie.md, fichier distinct, obligatoire pour lire celui-ci.

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Avis de lecture

Le titre porté ci-dessus est celui de La Boétie, non celui du témoin de base. Le témoin de base porte un titre substitué, Vive description de la tyrannie, et une épigraphe rapportée, empruntée aux Philippiques de Cicéron. Ni l'un ni l'autre ne descendent dans le texte établi. Ils sont décrits au relevé des interventions, intervention générale numéro 1, et commentés en strate S4.

Les ancres sont les paragraphes numérotés §1, §2, et ainsi de suite. Elles sont stables. Toute note des quatre fichiers de strates renvoie à l'une d'elles. Aucune autre numérotation ne fait foi.

Les crochets droits signalent une restitution : la matière entre crochets n'est pas lisible sur la reproduction du témoin et a été restituée par conjecture, avec mention au relevé.

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La modernisation

TEXTE MODERNISÉ, La Boétie, Discours de la servitude volontaire, français d'aujourd'hui — modernisation à interventions déclarées

Service : T.1, traduction et textologie

Date : 27 juillet 2026

Modernisé d'après : TEXTE-ETABLI_La-Boetie_xvie.md, et de lui seul. Les ancres §1 à §120 sont communes aux deux fichiers et se correspondent une à une.

Principe : fidélité au mouvement de la phrase. La période longue est conservée. Elle est rendue lisible par la ponctuation et par la reprise, jamais par le découpage.

Interdit tenu : aucun ajout d'explication dans le corps du texte. Ce qui doit être expliqué est en note, dans les quatre fichiers de strates.

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une seule bouche · deux blocs de même taille · l'un vert l'autre rouge · une barre entre eux
Une phrase juste et son démenti tiennent dans la même bouche : on voit le mal, et l'on redemande sa cause.

§1À voir plusieurs seigneurs, aucun bien je ne vois : qu'un seul, sans plus, soit le maître, et qu'un seul soit le roi. Ainsi parle Ulysse chez Homère, s'adressant au public. S'il s'était contenté de dire : à voir plusieurs seigneurs, aucun bien je ne vois, c'était parfaitement dit, et rien de mieux ; mais au lieu que, pour parler avec raison, il aurait fallu dire que la domination de plusieurs ne pouvait être bonne, puisque la puissance d'un seul, du moment qu'il prend ce titre de maître, est dure et déraisonnable, il est allé ajouter tout le contraire : qu'un seul, sans plus, soit le maître, et qu'un seul soit le roi.

Le texte de 1577
A voir plusieurs seigneurs aucun bien je ne voy : Qu'un sans plus soit le maistre, et qu'un seul soit le Roy. Ce dit Ulysse en Homere, parlant en public. S'il n'eust dit sinon, A voir plusieurs seigneurs aucun bien je ne voy, c'estoit tant bien dit que rien plus. Mais au lieu que, pour parler avec raison, il faloit dire que la domination de plusieurs ne pouvoit estre bonne, puis que la puissance d'un seul, dés lors qu'il prend ce tiltre de maistre, est dure et desraisonnable, il est allé adjouster tout au rebours : Qu'un sans plus soit le maistre, et qu'un seul soit le Roy.

Notes philologiques

Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte est celui du témoin, aux seules interventions mécaniques près — longue s, i/j, u/v, tildes, esperluette, accent aigu — qui ne touchent pas la leçon. Les partis pris d'ensemble sont dépliés ci-dessous.

Les partis pris de l'établissement du texte

Une règle qui date du 20 août

Toute restitution porte ses crochets, fût-elle d'un seul mot et sans incidence sur l'argument. Une restitution portée sans crochets « parce qu'elle est courte » est une restitution que personne ne relira jamais — et il s'en est trouvé une qui était fausse.

Sur quoi ce texte est établi

Témoin de base : Vive description de la tyrannie, & des tyrans, avec les moyens de se garentir de leur joug, adresse fictive « A Reims, par Jean Mouchar », lieu réel Bâle, 1577, in-16 — exemplaire de la Bibliothèque Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES (P. 2), 124 vues.

Ce que nous n'avons pas, et qui compte : le manuscrit de Mesmes (BnF, Français 839) est supérieur en autorité, et sa collation n'est pas faite. Nous avons établi sur le témoin accessible, non sur le plus autorisé — c'est le premier parti pris, et le plus lourd.

Les interventions mécaniques, faites une fois pour toutes

Longue s résolue ; i/j et u/v distingués selon l'usage moderne ; tildes et abréviations résolus ; esperluette résolue ; accent aigu ajouté sur le e final tonique. Elles ne touchent pas la leçon. Le titre de l'éditeur de 1577 et son épigraphe de Cicéron sont écartés : ce sont des pièces de polémique, pas d'auteur.

La ponctuation, seule intervention qui engage une lecture

Le témoin ponctue peu et à la respiration : une période court sur douze ou quinze lignes. La solution refusée : couper en phrases courtes — elle rend le texte lisible et détruit l'argument, car chez La Boétie l'accumulation est la démonstration. La solution retenue : garder la période entière et hiérarchiser les pauses — point-virgule entre les grands membres, virgule dans les séries, deux-points pour le renversement. Le point ne tombe qu'où la période est achevée.

C'est vérifiable : le nombre de points finaux est très proche du nombre de périodes du témoin, et très inférieur à celui d'une édition modernisée courante.

L'état du travail, en chiffres

2 697 remplacements · 1 819 ajouts · 10 758 conservations · 120 ancres. Paragraphes à compte de phrases égal : 114 sur 120. Interrogations : 47 sur 47. Virgules : 1 325 → 1 313. Interventions sur les connecteurs : 2, et les deux sont déclarées (§30, §76).

Sur 27 conservations signalées par l'instrument, 11 étaient fausses ; sur 52 connecteurs signalés, 2 étaient réels. L'instrument compte, il ne lit pas : un relevé mécanique ouvre la bonne zone, il ne dit pas ce qu'on y trouve.

Ce que ce relevé garantit, et ce qu'il ne garantit pas

Il garantit qu'aucune modification n'a été faite en silence, que chaque conjecture est nommée conjecture, et que treize points précis sont désignés à qui voudra nous corriger.

Il ne garantit pas que ce soit le meilleur texte possible du Discours. Il est bon pour être versé, bon pour être enseigné, et fait pour être amendé par avenant daté.

une même forme · deux états · un fléau qui penche du côté mauvais
Un maître n'est pas à craindre quand il est mauvais, mais parce qu'il peut le devenir le jour où il voudra.

§2Encore faut-il, peut-être, excuser Ulysse, à qui il était possiblement nécessaire alors d'user de ce langage et de s'en servir pour apaiser la révolte de l'armée, accordant, je crois, son propos aux circonstances plutôt qu'à la vérité. Mais à parler sérieusement, c'est un malheur extrême que d'être soumis à un maître dont on ne peut jamais être assuré qu'il soit bon, puisqu'il est toujours en son pouvoir d'être mauvais quand il le voudra ; et d'avoir plusieurs maîtres, c'est autant de fois être extrêmement malheureux.

Le texte de 1577
Toutesfois, à l'avanture il faut excuser Ulysse, auquel possible lors il estoit besoin d'user de ce langage et de s'en servir pour appaiser la revolte de l'armée, conformant, je croy, son propos plus au temps qu'à la verité. Mais à parler à bon escient, c'est un extreme malheur d'estre subject à un maistre, duquel on ne peut estre jamais asseuré qu'il soit bon, puis qu'il est tousjours en sa puissance d'estre mauvais quand il voudra ; et d'avoir plusieurs maistres, c'est autant que d'avoir autant de fois à estre extremement malheureux.

Notes philologiques

Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.

un enclos vide · toutes les parts empilées chez un seul · personne à côté
Là où tout appartient à un seul, il ne reste rien de public à débattre.

§3Je ne veux pas, pour cette fois, débattre cette question tant remuée, à savoir si les autres formes de républiques valent mieux que la monarchie. Si j'y voulais venir, je voudrais encore savoir, avant de mettre en question quel rang la monarchie doit avoir parmi les républiques, si elle y doit en avoir aucun : car il est difficile de croire qu'il y ait rien de public dans ce gouvernement où tout est à un seul. Mais cette question est réservée pour un autre temps, et demanderait bien son traité à part, ou plutôt entraînerait avec elle toutes les disputes politiques.

Le texte de 1577
Si ne veux-je pas pour ceste heure debatre ceste question tant pourmenée, à sçavoir si les autres façons de republiques sont meilleures que la monarchie. A quoy si je voulois venir, encores voudrois-je sçavoir, avant que mettre en doute quel rang la monarchie doit avoir entre les republiques, si elle y en doit avoir aucun : pource qu'il est malaisé de croire qu'il y ait rien de public en ce gouvernement, où tout est à un. Mais ceste question est reservée pour un autre temps, et demanderoit bien son traité à part, ou plustost ameneroit quant soy toutes les disputes politiques.

Notes philologiques

Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.

une file de cous · un joug qui les traverse · rien au-dessus
Un million de millions d'hommes, et pas une force supérieure au-dessus d'eux.

§4Pour cette fois, je voudrais seulement comprendre s'il est possible, et comment il se peut faire, que tant d'hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations supportent parfois un tyran seul, qui n'a de puissance que celle qu'on lui donne, qui n'a pouvoir de leur nuire que dans la mesure où ils veulent bien le supporter, qui ne saurait leur faire aucun mal sinon lorsqu'ils aiment mieux le souffrir que le contredire. Grande chose, certes, et pourtant si commune qu'il faut d'autant plus en gémir et d'autant moins s'en étonner, que de voir un million de millions d'hommes servir misérablement, le cou sous le joug, non pas contraints par une force supérieure, mais en quelque sorte, semble-t-il, enchantés et charmés par le seul nom d'un seul, dont ils ne doivent ni craindre la puissance, puisqu'il est seul, ni aimer les qualités, puisqu'il est envers eux inhumain et sauvage.

Le texte de 1577
Pour ce coup je ne voudrois sinon entendre, s'il est possible et comme il se peut faire, que tant d'hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations endurent quelquesfois un tyran seul, qui n'a puissance que celle qu'on luy donne, qui n'a pouvoir de leur nuire sinon de tant qu'ils ont vouloir de l'endurer, qui ne sauroit leur faire mal aucun sinon lors qu'ils aiment mieux le souffrir que luy contredire. Grand chose certes, et toutesfois si commune, qu'il s'en faut de tant plus douloir et moins esbahir, de voir un million de millions d'hommes servir miserablement, ayans le col sous le joug, non pas contrains par une plus grande force, mais aucunement, ce semble, enchantez et charmez par le seul nom d'un, duquel ils ne doivent ni craindre la puissance, puis qu'il est seul, ni aimer les qualitez, puis qu'il est en leur endroit inhumain et sauvage.

Notes philologiques

Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.

une poussée qui vient du bord · un groupe qui plie · aucun centre
Servir sous la contrainte n'est pas une énigme : c'est un accident, et un accident s'attend.

§5La faiblesse est telle, entre nous autres hommes : il faut souvent que nous obéissions à la force, il est nécessaire de temporiser, on ne peut pas toujours être le plus fort. Donc, si une nation est contrainte par la force de la guerre de servir un seul, comme la cité d'Athènes le fut aux Trente tyrans, il ne faut pas s'étonner qu'elle serve, mais se plaindre de l'accident ; ou plutôt ne s'en étonner ni s'en plaindre, mais porter le mal patiemment et se réserver pour l'avenir à meilleure fortune.

Le texte de 1577
La foiblesse d'entre nous hommes est telle : il faut souvent que nous obeyssions à la force, il est besoin de temporiser, on ne peut pas tousjours estre le plus fort. Donc, si une nation est contrainte par la force de la guerre de servir à un, comme la cité d'Athenes aux trente tyrans, il ne se faut pas esbahir qu'elle serve, mais se plaindre de l'accident ; ou bien plustost ne s'esbahir ny ne s'en plaindre, mais porter le mal patiemment, et se reserver à l'advenir à meilleure fortune.

Notes philologiques

Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.

un socle bas · un socle haut · la même forme déplacée · une courbe qui l'y porte
La reconnaissance est le plus honnête des chemins, et c'est par lui qu'on avance un homme là où il pourra nuire.

§6Notre nature est ainsi faite, que les devoirs ordinaires de l'amitié emportent une bonne part du cours de notre vie. Il est raisonnable d'aimer la vertu, d'estimer les belles actions, de reconnaître le bien d'où on l'a reçu, et de rogner souvent sur notre aise pour augmenter l'honneur et l'avantage de celui qu'on aime et qui le mérite. Ainsi donc, si les habitants d'un pays ont trouvé quelque grand personnage qui leur ait montré à l'épreuve une grande prévoyance pour les garder, une grande hardiesse pour les défendre, un grand soin pour les gouverner ; si, à partir de là, ils s'habituent à lui obéir et à s'y fier au point de lui accorder quelques avantages, je ne sais si ce serait sagesse, dans la mesure où on l'ôte de là où il faisait bien pour l'avancer là où il pourra faire mal. Mais il ne pourrait certes manquer [d'avoir de la bonté], et de ne craindre aucun mal de celui dont on n'a reçu que du bien.

Le texte de 1577
Nostre nature est ainsi, que les communs devoirs de l'amitié emportent une bonne partie du cours de nostre vie. Il est raisonnable d'aimer la vertu, d'estimer les beaux faicts, de connoistre le bien d'où l'on l'a receu, et de diminuer souvent de nostre aise pour augmenter l'honneur et advantage de celuy qu'on aime et qui le merite. Ainsi donc, si les habitans d'un pays ont trouvé quelque grand personnage qui leur ait monstré par l'espreuve une grande prevoyance pour les garder, grande hardiesse pour les defendre, un grand soin pour les gouverner ; si, de là en avant, ils s'apprivoisent de luy obeir et s'en fier tant que de luy donner quelques avantages, je ne sçay si ce seroit sagesse, de tant qu'on l'oste de là où il faisoit bien pour l'avancer en lieu où il pourra mal faire. Mais certes si ne pourroit-il faillir [d'avoir bonté], de ne craindre point mal de celuy duquel on n'a receu que bien.

Notes philologiques

B1Restitution entre crochets — La reproduction est illisible sur une demi-ligne, entre « si ne pourroit-il faillir » et « craindre point mal ». Le membre [d'avoir bonté] est restitué d'après le contrôle modernisé, et les crochets le disent.

Collation du 20 août✔ confirmé — Le témoin de 1576 porte le membre au même endroit et au même sens. La restitution entre crochets tient.

une multitude en couleurs · une seule forme vide · la même taille pour toutes
Ce n'est pas la force d'un géant qu'on subit, c'est le peu qu'il est — et cela n'a pas encore de nom.

§7Mais, ô bon Dieu, que peut être cela ? Comment dirons-nous que cela s'appelle ? Quel malheur est-ce là ? Quel vice, ou plutôt quel malheureux vice, que de voir un nombre infini d'hommes non pas obéir, mais servir ; non pas être gouvernés, mais tyrannisés ; n'ayant ni biens, ni parents, ni enfants, ni leur vie même qui soit à eux ; souffrir les pillages, les débauches, les cruautés, non pas d'une armée, non pas d'un camp barbare contre lequel il faudrait dépenser son sang et sa vie par avance, mais d'un seul ; non pas d'un Hercule ni d'un Samson, mais d'un homoncule, et le plus souvent du plus lâche et du plus efféminé de la nation ; non pas d'un homme accoutumé à la poudre des batailles, mais à grand-peine au sable des tournois ; non pas d'un homme capable par la force de commander aux hommes, mais tout empêché de servir bassement la moindre femmelette.

Le texte de 1577
Mais ô bon Dieu, que peut estre cela ? Comment dirons-nous que cela s'appelle ? Quel malheur est cecy ? Quel vice, ou plustost quel malheureux vice, voir un nombre infini d'hommes non pas obeir, mais servir ; non pas estre gouvernez, mais tyrannisez ; n'ayans ni biens, ni parens, ni enfans, ni leur vie mesme qui soit à eux ; souffrir les pilleries, les paillardises, les cruautez, non pas d'une armée, non pas d'un camp barbare contre lequel il faudroit despendre son sang et sa vie devant, mais d'un seul ; non pas d'un Hercules ne d'un Samson, mais d'un hommeau, et le plus souvent du plus lasche et feminin de la nation ; non pas accoustumé à la poudre des batailles, mais encore à grand'peine au sable des tournois ; non pas qui puisse par force commander aux hommes, mais tout empesché de servir vilement à la moindre femmelette.

Notes philologiques

Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.

à gauche deux · à droite douze · le même adversaire · un trait qui sépare les deux cas
À deux, se taire est de la peur ; à mille, c'est autre chose, et il faut oser le nommer.

§8Appellerons-nous cela lâcheté ? Dirons-nous que ceux qui servent ainsi sont des couards et des vaincus d'avance ? Si deux, si trois, si quatre ne se défendent pas d'un seul, cela est étrange, mais pourtant possible : on pourra bien dire alors, à bon droit, que c'est faute de cœur. Mais si cent, si mille supportent un seul, ne dira-t-on pas qu'ils ne veulent pas, qu'ils n'osent pas s'en prendre à lui, et que ce n'est pas couardise, mais plutôt mépris et dédain ?

Le texte de 1577
Appellons-nous cela lascheté ? Dirons-nous que ceux-là qui servent soyent couards et recreus ? Si deux, si trois, si quatre ne se defendent d'un, cela est estrange, mais toutesfois possible : si le pourra-on dire lors à bon droit, que c'est faute de cœur. Mais si cent, si mille endurent d'un seul, ne dira-on pas qu'ils ne veulent point, qu'ils n'osent pas se prendre à luy, et que ce n'est pas couardise, mais plustost mespris et desdain ?

Notes philologiques

Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.

une série qui croît · une borne verticale · une forme qui la franchit
Tout vice a une borne qu'il ne franchit pas. Celui-ci les franchit toutes, et la langue s'arrête.

§9Si l'on voit, non pas cent, non pas mille hommes, mais cent pays, mille villes, un million d'hommes ne pas assaillir un seul, dont le mieux traité de tous reçoit ce mal d'être serf et esclave, comment pourrons-nous nommer cela ? Est-ce lâcheté ? Or il y a naturellement à tous les vices quelque borne qu'ils ne peuvent passer. Deux peuvent craindre un seul, et dix, peut-être ; mais que mille, mais qu'un million, mais que mille villes ne se défendent pas d'un seul, cela n'est pas couardise : elle ne va pas jusque-là, pas plus que la vaillance ne s'étend jusqu'à ce qu'un seul homme escalade une forteresse, qu'il assaille une armée, qu'il conquière un royaume. Quel monstre de vice est-ce donc là, qui ne mérite même pas le titre de couardise, qui ne trouve pas de nom assez vilain, que la Nature désavoue avoir fait, et que la langue refuse de nommer ?

Le texte de 1577
Si l'on void, non pas cent, non pas mille hommes, mais cent pays, mille villes, un million d'hommes n'assaillir pas un seul, duquel le mieux traité de tous en reçoit ce mal d'estre serf et esclave, comment pourrons-nous nommer cela ? Est-ce lascheté ? Or il y a en tous vices naturellement quelque borne, outre laquelle ils ne peuvent passer. Deux peuvent craindre un, et possible dix ; mais mille, mais un million, mais mille villes, si elles ne se defendent d'un, cela n'est pas couardise : elle ne va point jusques là, non plus que la vaillance ne s'estend pas qu'un seul eschelle une forteresse, qu'il assaille une armée, qu'il conquiere un royaume. Donques, quel monstre de vice est-ce cy, qui ne merite pas encore le tiltre de couardise, qui ne trouve de nom assez vilain, que Nature desadvoue avoir fait, et la langue refuse de le nommer ?

Notes philologiques

Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.

deux rangées face à face · l'une pleine · l'autre en contour vide
Les uns défendent ce qu'ils ont vécu, les autres poursuivent une envie : ce n'est pas le même courage.

§10Qu'on mette d'un côté cinquante mille hommes en armes, de l'autre autant ; qu'on les range en bataille, qu'ils en viennent aux mains, les uns libres et combattant pour leur franchise, les autres pour la leur ôter : auxquels promettra-t-on par conjecture la victoire ? Lesquels pensera-t-on qui iront plus gaillardement au combat, ou ceux qui espèrent pour récompense de leur peine le maintien de leur liberté, ou ceux qui ne peuvent attendre pour salaire des coups qu'ils donnent ou qu'ils reçoivent que la servitude d'autrui ? Les uns ont toujours devant les yeux le bonheur de leur vie passée, l'attente d'un bien-être pareil à venir ; ils ne songent pas tant à ce qu'ils endurent le peu de temps que dure une bataille, qu'à ce qu'il faudra endurer à jamais, à eux, à leurs enfants et à toute leur postérité. Les autres n'ont rien qui les enhardisse qu'une petite pointe de convoitise, qui s'émousse soudain contre le danger, et qui ne peut être si ardente qu'elle ne doive, semble-t-il, s'éteindre à la moindre goutte de sang qui sorte de leurs plaies.

Le texte de 1577
Qu'on mette d'un costé cinquante mille hommes en armes, d'un autre autant ; qu'on les range en bataille, qu'ils viennent à se joindre, les uns libres, combatans pour leur franchise, les autres pour la leur oster : ausquels promettra-on par conjecture la victoire ? Lesquels pensera-on qui plus gaillardement iront au combat, ou ceux qui esperent pour guerdon de leur peine l'entretenement de leur liberté, ou ceux qui ne peuvent attendre loyer des coups qu'ils donnent ou qu'ils reçoivent, que la servitude d'autruy ? Les uns ont tousjours devant leurs yeux le bonheur de leur vie passée, l'attente de pareil aise à l'advenir ; il ne leur souvient pas tant de ce qu'ils endurent ce peu de temps que dure une bataille, comme de ce qu'il conviendra à jamais endurer à eux, à leurs enfans, et à toute la posterité. Les autres n'ont rien qui les enhardisse qu'une petite pointe de convoitise, qui se rebouche soudain contre le danger, et qui ne peut estre si ardente qu'elle ne se doyve, ce semble, estaindre par la moindre goutte de sang qui sorte de leurs playes.

Notes philologiques

Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.

trois formes d'un côté · douze de l'autre · la flèche part des trois
Ce jour-là, ce ne sont pas deux peuples qui se sont battus : c'est la liberté qui a vaincu la convoitise.

§11Aux batailles si renommées de Miltiade, de Léonidas, de Thémistocle, qui furent livrées il y a deux mille ans et qui vivent encore aujourd'hui aussi fraîches dans la mémoire des livres et des hommes que si c'était d'hier, qui furent livrées en Grèce, pour le bien de la Grèce et pour l'exemple du monde entier : qu'est-ce donc, pense-t-on, qui donna à un si petit nombre de gens comme l'étaient les Grecs, non pas le pouvoir, mais le cœur de soutenir la force de tant de navires que la mer même en était chargée, de défaire tant de nations qui étaient en si grand nombre que l'escadron des Grecs n'aurait pas fourni, s'il l'avait fallu, les capitaines des armées ennemies ? Sinon qu'il semble qu'en ces jours glorieux, ce n'était pas tant la bataille des Grecs contre les Perses que la victoire de la liberté sur la domination, et de la franchise sur la convoitise.

Le texte de 1577
Aux batailles tant renommées de Miltiade, de Leonide, de Themistocles, qui ont esté données deux mille ans a, et vivent encores aujourd'huy aussi fresches en la memoire des livres et des hommes comme si c'eust esté l'autre hier, qu'elles furent données en Grece pour le bien de Grece et pour l'exemple de tout le monde : qu'est-ce qu'on pense qui donna à si petit nombre de gens comme estoyent les Grecs, non le pouvoir, mais le cœur de soustenir la force de tant de navires que la mer mesme en estoit chargée ? de desfaire tant de nations qui estoyent en si grand nombre, que l'esquadron des Grecs n'eust pas fourny, s'il eust falu, des capitaines aux armées des ennemis ? Sinon qu'il semble qu'en ces glorieux jours là ce n'estoit pas tant la bataille des Grecs contre les Perses, comme la victoire de la liberté sur la domination, et de la franchise sur la convoitise.

Notes philologiques

Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.

un cadre qui montre · un seul en couleur · cent en gris
Le fait le plus ordinaire du monde est celui qu'on ne croirait pas si on ne le voyait.

§12C'est chose étrange que d'entendre parler de la vaillance que la liberté met au cœur de ceux qui la défendent. Mais ce qui se fait dans tous les pays, par tous les hommes, tous les jours, qu'un homme seul malmène cent mille villes et les prive de leur liberté, qui le croirait s'il ne faisait que l'entendre dire, et non le voir ? Et si cela ne se voyait qu'en pays étrangers et en terres lointaines, et qu'on le racontât, qui ne penserait que la chose est feinte et inventée plutôt que véritable ?

Le texte de 1577
C'est chose estrange d'ouyr parler de la vaillance que la liberté met dans le cœur de ceux qui la defendent. Mais ce qui se fait en tous pays, par tous les hommes, tous les jours, qu'un homme seul mastine cent mille villes et les prive de leur liberté, qui le croiroit s'il ne faisoit que l'ouyr dire, et non le voir ? Et s'il ne se voyoit qu'en pays estranges et lointaines terres, et qu'on le dist, qui ne penseroit que cela fust plustost feint et controuvé que non pas veritable ?

Notes philologiques

Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.

des flèches coupées · le centre laissé nu · rien qu'on retire
Il n'y a rien à lui prendre. Il suffit de ne plus rien lui donner.

§13Encore ce tyran seul, il n'est pas besoin de le combattre, il n'est pas besoin de s'en défendre : il est défait de lui-même, pourvu que le pays ne consente pas à la servitude. Il ne faut pas lui ôter quoi que ce soit, mais ne rien lui donner. Il n'est pas besoin que le pays se mette en peine de rien faire pour lui-même, mais qu'il ne se mette pas en peine de rien faire contre lui-même. Ce sont donc les peuples eux-mêmes qui se laissent, ou plutôt qui se font malmener, puisqu'en cessant de servir ils en seraient quittes. C'est le peuple qui s'asservit, qui se coupe la gorge, qui, ayant le choix d'être sujet ou d'être libre, quitte sa franchise et prend le joug ; qui consent à son mal, ou plutôt le poursuit.

Le texte de 1577
Encores ce seul tyran, il n'est pas besoin de le combatre, il n'est pas besoin de s'en defendre : il est de soy-mesme desfait, mais que le pays ne consente à la servitude. Il ne faut pas luy rien oster, mais ne luy donner rien. Il n'est point besoin que le pays se mette en peine de faire rien pour soy, mais qu'il ne se mette pas en peine de faire rien contre soy. Ce sont donc les peuples mesmes qui se laissent, ou plustost qui se font gourmander, puis qu'en cessant de servir ils en seroyent quittes. C'est le peuple qui s'asservit, qui se couppe la gorge, qui, ayant le chois d'estre subject ou d'estre libre, quitte sa franchise et prend le joug ; qui consent à son mal, ou plustost le pourchasse.

Notes philologiques

Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.

un bien à portée · aucune barrière · un bras tendu qui suffit
Ce bien-là ne se rachète pas au prix du sang : il ne demande qu'un vouloir, et c'est ce qui le rend incroyable.

§14S'il lui en coûtait quelque chose pour recouvrer sa liberté, je ne l'en presserais pas, bien que ce soit ce que l'homme doit avoir de plus cher, que de se remettre dans son droit naturel et, pour ainsi dire, de bête redevenir homme. Mais je ne désire même pas en lui une si grande hardiesse : je lui permets qu'il aime mieux je ne sais quelle sûreté de vivre à son aise. Quoi ! S'il ne lui faut, pour avoir la liberté, que la désirer, s'il n'a besoin que d'un simple vouloir, se trouvera-t-il une nation au monde qui l'estime trop chère, alors qu'elle peut la gagner d'un seul souhait ? Et qui plaigne sa volonté pour recouvrer le bien qu'on devrait racheter au prix de son sang, et qui, une fois perdu, fait que tous les gens d'honneur doivent tenir la vie pour déplaisante et la mort pour salutaire ?

Le texte de 1577
S'il luy coustoit quelque chose de recouvrer sa liberté, je ne l'en presserois point, combien que ce soit ce que l'homme doit avoir plus cher, que de se remettre en son droit naturel, et par maniere de dire, de beste revenir à homme. Mais encores je ne desire pas en luy si grande hardiesse : je luy permets qu'il aime mieux je ne sçay quelle seureté de vivre à son aise. Quoy ! Si pour avoir la liberté il ne luy faut que la desirer, s'il n'a besoin que d'un simple vouloir, se trouvera-il nation au monde qui l'estime trop chere, la pouvant gaigner d'un seul souhait ? Et qui plaigne sa volonté à recouvrer le bien lequel on devroit racheter au pris de son sang, et lequel perdu, tous les gens d'honneur doyvent estimer la vie desplaisante et la mort salutaire ?

Notes philologiques

Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.

Le feu qu'on cesse de nourrir Le meme foyer dans deux etats, cote a cote et a la meme echelle. A gauche le bois est plein, la flamme haute a trois etats de chaleur et les etincelles montent. A droite la place des memes buches est vide et il ne reste qu'un filet. Aucune eau, aucun seau.
On n'éteint rien : on cesse de nourrir, et ce qui brûlait s'éteint de soi-même.
à gauche la flamme et ses bûches pleines · à droite les mêmes bûches en contour vide · aucune eau
On n'éteint rien : on cesse de nourrir, et ce qui brûlait s'éteint de soi-même.

§15Certes, tout comme le feu, d'une petite étincelle, devient grand et toujours se renforce, et plus il trouve de bois, plus il est prêt d'en brûler ; et, sans qu'on y mette de l'eau pour l'éteindre, seulement en n'y mettant plus de bois, n'ayant plus rien à consumer, il se consume lui-même et devient sans force aucune, et n'est plus feu : de même les tyrans, plus ils pillent, plus ils exigent, plus ils ruinent et détruisent, plus on leur donne, plus on les sert, d'autant plus ils se fortifient et deviennent toujours plus forts et plus frais pour anéantir et détruire tout. Et si on ne leur donne rien, si on ne leur obéit pas, sans combattre, sans frapper, ils demeurent nus et défaits et ne sont plus rien, de même que la racine, n'ayant plus de sève ni d'aliment, devient une branche sèche et morte.

Le texte de 1577
Certes, tout ainsi comme le feu d'une petite estincelle devient grand et tousjours se renforce, et plus il trouve de bois, plus il est prest d'en brusler ; et sans qu'on y mette de l'eau pour l'esteindre, seulement en n'y mettant plus de bois, n'ayant plus que consumer, il se consume soy-mesme et devient sans force aucune, et n'est plus feu : pareillement les tyrans, plus ils pillent, plus ils exigent, plus ils ruinent et destruisent, plus on leur baille, plus on les sert, d'autant plus ils se fortifient et deviennent tousjours plus forts et plus frais pour aneantir et destruire tout. Et si on ne leur baille rien, si on ne leur obeyt point, sans combattre, sans frapper, ils demeurent nuds et desfaits et ne sont plus rien, sinon que, comme la racine n'ayant plus d'humeur et aliment devient une branche seiche et morte.

Notes philologiques

B2Leçon corrigée · à collationner — L'optique donne « il devient sans forme aucune ». Nous lisons « sans force aucune » : la comparaison porte sur un feu qui s'éteint faute de bois, et c'est la force qui s'en va, non la forme. Il reste possible que le témoin porte réellement « forme » ; la lecture est à vérifier sur l'image.

Collation du 20 août✔ confirmé — Le contrôle porte « il se consume soi-même et devient sans force aucune ». La leçon est établie : force, non forme.

le même bien à portée · la forme tournée vers le dehors
Tout se désire, sauf ce qui s'obtient en le désirant : la facilité même a découragé le désir.

§16Les hardis, pour acquérir le bien qu'ils demandent, ne craignent pas le danger ; les avisés ne refusent pas la peine. Les lâches et les engourdis ne savent ni endurer le mal ni recouvrer le bien : ils s'arrêtent à le souhaiter, et si la force d'y prétendre leur est ôtée par leur lâcheté, le désir de l'avoir leur demeure par nature. Ce désir, cette volonté est commune aux sages et aux insensés, aux courageux et aux couards, pour souhaiter toutes les choses qui, une fois acquises, les rendraient heureux et contents. Une seule fait exception, et je ne sais comment il se peut que la nature manque aux hommes pour la désirer : c'est la liberté, qui est pourtant un bien si grand et si plaisant qu'une fois perdue, tous les maux viennent à la file, et les biens mêmes qui demeurent après elle perdent entièrement leur goût et leur saveur, corrompus par la servitude. La seule liberté, les hommes ne la désirent pas, et pour nulle autre raison, ce me semble, sinon que, s'ils la désiraient, ils l'auraient ; comme s'ils refusaient de faire cette belle acquisition seulement parce qu'elle est trop facile.

Le texte de 1577
Les hardis, pour acquerir le bien qu'ils demandent, ne craignent point le danger ; les advisez ne refusent point la peine. Les lasches et engourdis ne sçavent ni endurer le mal ni recouvrer le bien : ils s'arrestent en cela de le souhaiter, et la vertu d'y pretendre leur est ostée par leur lascheté, le desir de l'avoir leur demeure par la nature. Ce desir, ceste volonté, est commune aux sages et aux indiscrets, aux courageux et aux couards, pour souhaiter toutes choses qu'estans acquises les rendroyent heureux et contens. Une seule en est à dire, en laquelle je ne sçay comme nature defaut aux hommes pour la desirer : c'est la liberté, qui est toutesfois un bien si grand et si plaisant, qu'elle perdue, tous les maux viennent à la file, et les biens mesmes qui demeurent apres elle perdent entierement leur goust et saveur, corrompus par la servitude. La seule liberté, les hommes ne la desirent point, non pas pour autre raison, ce me semble, sinon pource que, s'ils la desiroyent, ils l'auroyent ; comme s'ils refusoyent de faire ce bel acquest seulement par ce qu'il est trop aisé.

Notes philologiques

S3Preuve interne · vertu = courage — « la vertu d'y pretendre leur est ostée par leur lascheté ». Ce qui s'oppose à la lâcheté n'est pas la moralité : vertu vaut ici courage. L'opposition sert de preuve, on ne devine pas.

quatre maisons autour · une forme au centre · les flèches sortent du centre
La ruine ne vient pas du dehors : elle vient de celui qu'on a fait grand, et qu'on va défendre.

§17Pauvres gens et misérables, peuples insensés, nations obstinées dans votre mal et aveugles dans votre bien, vous vous laissez emporter sous vos yeux le plus beau et le plus clair de votre revenu, piller vos champs, voler vos maisons et les dépouiller des meubles anciens et paternels ! Vous vivez de telle sorte que vous pouvez dire que rien n'est à vous ; et il semblerait que désormais ce vous serait un grand bonheur que de tenir à moitié vos biens, vos familles et vos vies. Et tout ce dégât, ce malheur, cette ruine vous vient non pas des ennemis, mais bien certes de l'ennemi, et de celui que vous faites aussi grand qu'il est, pour lequel vous allez si courageusement à la guerre, pour la grandeur duquel vous ne refusez pas de présenter vos personnes à la mort.

Le texte de 1577
Pauvres gens et miserables, peuples insensez, nations opiniastres en vostre mal et aveugles en vostre bien, vous vous laissez emporter devant vous le plus beau et le plus clair de vostre revenu, piller vos champs, voler vos maisons, et les despouiller des meubles anciens et paternels ! Vous vivez de sorte que vous pouvez dire que rien n'est à vous ; et sembleroit que meshuy ce vous seroit grand heur de tenir à moitié vos biens, vos familles et vos vies. Et tout ce desgast, ce malheur, ceste ruine, vous vient non pas des ennemis, mais bien certes de l'ennemy, et de celuy que vous faites si grand qu'il est, pour lequel vous allez si courageusement à la guerre, pour la grandeur duquel vous ne refusez point de presenter à la mort vos personnes.

Notes philologiques

Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.

Deux yeux, deux mains Le tyran est trace exactement a la meme taille que tous les autres, dans le meme rang qu'eux : deux yeux, deux mains, pas un de plus. La foule est bigarree, chacun distinct. La disproportion tient au nombre, jamais a la taille. Tous les traits vont vers lui ; aucun ne part de lui.
La puissance d'un seul est faite de ce que chacun lui prête, et rien d'autre.
la multitude autour · un seul au centre · même taille que les autres · toutes les flèches vont vers lui
La puissance d'un seul est faite de ce que chacun lui prête, et rien d'autre.

§18Celui qui vous maîtrise si fort n'a que deux yeux, n'a que deux mains, n'a qu'un corps, et n'a rien de plus que le moindre homme du grand nombre infini de vos villes ; sinon qu'il a plus que vous tous, et c'est l'avantage que vous lui faites pour vous détruire. D'où a-t-il pris tant d'yeux, d'où vous épie-t-il, si vous ne les lui donnez ? Comment a-t-il tant de mains pour vous frapper, s'il ne les prend de vous ? Les pieds dont il foule vos cités, d'où les a-t-il, s'ils ne sont des vôtres ? Comment a-t-il aucun pouvoir sur vous, sinon par vous-mêmes ? Comment oserait-il vous courir sus, s'il n'avait intelligence avec vous ? Que pourrait-il vous faire, si vous n'étiez les receleurs du larron qui vous pille, les complices du meurtrier qui vous tue, et les traîtres de vous-mêmes ?

Le texte de 1577
Celuy qui vous maistrise tant n'a que deux yeux, n'a que deux mains, n'a qu'un corps, et n'a autre chose que ce qu'a le moindre homme du grand nombre infini de vos villes ; sinon qu'il a plus que vous tous, c'est l'avantage que vous luy faites pour vous destruire. D'où a-il prins tant d'yeux, d'où vous espie-il, si vous ne les luy donnez ? Comment a-il tant de mains pour vous frapper, s'il ne les prend de vous ? Les pieds dont il foule vos citez, d'où les a-il, s'ils ne sont des vostres ? Comment a-il aucun pouvoir sur vous, que par vous autres mesmes ? Comment vous oseroit-il courir sus, s'il n'avoit intelligence avec vous ? Que vous pourroit-il faire, si vous n'estiez receleurs du larron qui vous pille, complices du meurtrier qui vous tue, et traistres de vous-mesmes ?

Notes philologiques

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cinq gerbes à gauche · un coffre à droite · tout va dans le coffre
Tout ce qu'un peuple produit lui est dû d'avance : son travail est devenu la réserve d'un seul.

§19Vous semez vos fruits afin qu'il en fasse le dégât ; vous meublez et remplissez vos maisons pour fournir à ses rapines ; vous nourrissez vos filles afin qu'il ait de quoi assouvir sa luxure ; vous nourrissez vos enfants afin qu'il les mène, pour le mieux qu'il puisse leur faire, à ses guerres, qu'il les mène à la boucherie, qu'il en fasse les ministres de ses convoitises et les exécuteurs de ses vengeances. Vous rompez vos personnes à la peine afin qu'il puisse se dorloter dans ses délices et se vautrer dans de sales et vilains plaisirs. Vous vous affaiblissez afin de le faire plus fort et plus rude à vous tenir la bride plus courte.

Le texte de 1577
Vous semez vos fruits, afin qu'il en face le desgast ; vous meublez et remplissez vos maisons pour fournir à ses voleries ; vous nourrissez vos filles, afin qu'il ait dequoy saouler sa luxure ; vous nourrissez vos enfans, afin qu'il les meine, pour le mieux qu'il leur face, en ses guerres, qu'il les meine à la boucherie, qu'il les face les ministres de ses convoitises, les executeurs de ses vengeances. Vous rompez à la peine vos personnes, afin qu'il se puisse mignarder en ses delices et se veautrer dans les sales et vilains plaisirs. Vous vous affoiblissez, afin de le faire plus fort et roide, à vous tenir plus courte la bride.

Notes philologiques

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Le colosse et son socle Une masse haute et pleine penche : deux blocs de son socle manquent et son coin porte dans le vide. Une ligne de fracture rouge la traverse. Les seules forces figurees sont verticales et descendantes.
Ce qui tient debout n'est pas porté par sa masse, mais par ce qu'on lui laisse dessous.
une masse haute et pleine · un socle en petites formes · une manque · aucune poussée de côté
Ce qui tient debout n'est pas porté par sa masse, mais par ce qu'on lui laisse dessous.

§20Et de tant d'indignités que les bêtes elles-mêmes ou bien ne sentiraient pas, ou bien n'endureraient pas, vous pouvez vous en délivrer, si vous essayez, non pas de vous en délivrer, mais seulement de le vouloir. Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres. Je ne veux pas que vous le poussiez ni que vous l'ébranliez, mais seulement ne le soutenez plus, et vous le verrez, comme un grand colosse dont on a dérobé la base, s'effondrer de son propre poids et se rompre.

Le texte de 1577
Et de tant d'indignitez que les bestes mesmes ou ne sentiroyent point, ou n'endureroyent point, vous pouvez vous en delivrer si vous essayez, non pas de vous en delivrer, mais seulement de le vouloir faire. Soyez resolus de ne servir plus, et vous voila libres. Je ne veux pas que vous le poussiez ny le bransliez, mais seulement ne le soustenez plus, et vous le verrez, comme un grand colosse à qui on a desrobbé la base, de son poids mesme fondre en bas et se rompre.

Notes philologiques

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une entaille dans la forme · une ligne plate · aucun signal
Le signe que le mal est mortel, c'est qu'on ne le sent plus.

§21Mais certes les médecins conseillent bien de ne pas mettre la main aux plaies incurables ; et je n'agis pas sagement en voulant conseiller là-dessus un peuple qui a perdu depuis longtemps toute conscience, et dont le fait même qu'il ne sent plus son mal montre assez que sa maladie est mortelle. Cherchons donc par conjecture, si nous pouvons en trouver, comment s'est ainsi enracinée si avant cette obstinée volonté de servir, qu'il semble maintenant que l'amour même de la liberté ne soit pas si naturel.

Le texte de 1577
Mais certes les medecins conseillent bien de ne mettre pas la main aux playes incurables ; et je ne fay pas sagement de vouloir en cecy conseiller le peuple, qui a perdu long temps y a toute connoissance, et duquel, puis qu'il ne sent plus son mal, cela seul monstre assez que sa maladie est mortelle. Cerchons donc par conjecture, si nous en pouvons trouver, comment s'est ainsi si avant enracinée ceste opiniastre volonté de servir, qu'il semble maintenant que l'amour mesme de la liberté ne soit pas si naturelle.

Notes philologiques

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une même tige · à gauche la fleur · à droite l'avortement
La raison est une semence : entretenue elle fleurit, étouffée elle avorte.

§22Premièrement, cela est hors de doute, je crois : que si nous vivions selon les droits que la Nature nous a donnés et les enseignements qu'elle nous fournit, nous serions naturellement obéissants aux parents, soumis à la raison, et serfs de personne. De l'obéissance que chacun, sans autre avertissement que celui de son naturel, porte à ses père et mère, tous les hommes sont témoins, chacun en soi et pour soi. Quant à la raison, à savoir si elle naît avec nous ou non, question longuement débattue par les Académiciens et abordée par toute l'école des philosophes, je ne penserais pas me tromper, pour cette fois, en croyant qu'il y a en notre âme quelque semence naturelle de raison qui, entretenue par le bon conseil et par l'habitude, fleurit en vertu, et qui, au contraire, souvent, ne pouvant durer contre les vices survenus, étouffée, avorte.

Le texte de 1577
Premierement, cela est, comme je croy, hors de nostre doute, que si nous vivions avec les droits que Nature nous a donnez et les enseignemens qu’elle nous apprend, nous serions naturellement obeissans aux parens, subjets à la raison, et serfs de personne. De l’obeissance que chacun, sans autre advertissement que de son naturel, porte à ses peres et meres, tous les hommes en sont tesmoins, chacun en soy et pour soy. De la raison, si elle naist avec nous ou non, qui est une question debatue au fond par les Academiques et touchée par toute l’eschole des philosophes : pour ceste heure je ne penserois point faillir en croyant qu’il y a en nostre ame quelque naturelle semence de raison, qui, entretenue par bon conseil et coustume, fleurit en vertu, et, au contraire, souvent ne pouvant durer contre les vices survenus, estouffée, s’avorte.

Notes philologiques

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une grande part · une petite · une planche entre les deux
Les parts inégales n'ont pas été faites pour la chasse, mais pour que l'entraide ait où s'employer.

§23Mais certes, s'il y a rien de clair et d'évident dans la Nature, et sur quoi il ne soit pas permis de faire l'aveugle, c'est ceci : que la Nature, ministre de Dieu et gouvernante des hommes, nous a tous faits de même forme et, semble-t-il, au même moule, afin de nous faire reconnaître tous les uns les autres pour compagnons, ou plutôt pour frères. Et si, en faisant le partage des présents qu'elle nous donnait, elle a fait quelques avantages de son bien, soit au corps soit à l'esprit, aux uns plus qu'aux autres, elle n'a pourtant pas entendu nous mettre en ce monde comme dans un camp clos, et n'a pas envoyé ici-bas les plus forts et les plus avisés comme des brigands armés dans une forêt pour y malmener les plus faibles. Il faut croire plutôt qu'en faisant ainsi aux uns les parts plus grandes et aux autres plus petites, elle voulait faire place à l'affection fraternelle, afin qu'elle eût où s'employer, les uns ayant le pouvoir de donner aide, et les autres le besoin d'en recevoir.

Le texte de 1577
Mais certes, s’il y a rien de clair et d’apparent en la Nature, et en quoy il ne soit pas permis de faire l’aveugle, c’est cela, que Nature, le ministre de Dieu, la gouvernante des hommes, nous a tous faits de mesme forme, et, comme il semble, à mesme moule, afin de nous entreconnoistre tous pour compagnons, ou plustost pour freres. Et si, faisant les partages des presens qu’elle nous donnoit, elle a fait quelques avantages de son bien, soit au corps ou à l’esprit, aux uns plus qu’aux autres, si n’a-elle pourtant entendu nous mettre en ce monde comme dans un camp clos, et n’a pas envoyé icy bas les plus forts et plus advisez comme des brigands armez dans une forest, pour y gourmander les plus foibles. Mais plustost faut-il croire que, faisant ainsi aux uns les parts plus grandes et aux autres plus petites, elle vouloit faire place à la fraternelle affection, afin qu’elle eust où s’employer, ayans les uns puissance de donner aide, et les autres besoin d’en recevoir.

Notes philologiques

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sept formes identiques · aucune plus grande · aucune détachée
La parole nous a été donnée pour être uns : on ne naît pas serf quand on naît compagnon.

§24Puis donc que cette bonne mère nous a donné à tous toute la terre pour demeure, nous a tous logés en quelque sorte dans une même maison, nous a tous façonnés dans la même pâte afin que chacun pût se mirer et quasi se reconnaître dans l'autre ; si elle nous a donné à tous en commun ce grand présent de la voix et de la parole, pour nous rapprocher et nous fraterniser davantage, et faire, par la déclaration commune et mutuelle de nos pensées, une communion de nos volontés ; et si elle a tâché par tous moyens de serrer et d'étreindre plus fort le nœud de notre alliance et de notre société ; si elle a montré en toutes choses qu'elle voulait moins nous faire tous unis que tous uns : il ne faut pas douter que nous ne soyons tous naturellement libres, puisque nous sommes tous compagnons ; et il ne peut tomber dans l'entendement de personne que la Nature ait mis quelqu'un en servitude, nous ayant tous mis en compagnie.

Le texte de 1577
Puis donc que ceste bonne mere nous a donné à tous toute la terre pour demeure, nous a tous logez aucunement en une mesme maison, nous a tous figurez en mesme paste, afin que chacun se peust mirer et quasi reconnoistre l’un dans l’autre ; si elle nous a tous en commun donné ce grand present de la voix et de la parole, pour nous accointer et fraterniser davantage, et faire, par la commune et mutuelle declaration de nos pensées, une communion de nos volontez ; et si elle a tasché par tous moyens de serrer et estraindre plus fort le nœud de nostre alliance et societé ; si elle a monstré en toutes choses qu’elle ne vouloit tant nous faire tous unis que tous uns : il ne faut pas faire doute que nous ne soyons tous naturellement libres, puis que nous sommes tous compagnons ; et ne peut tomber en l’entendement de personne que Nature ait mis aucun en servitude, nous ayant tous mis en compagnie.

Notes philologiques

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un fléau parfaitement droit · deux plateaux égaux
Il est inutile de prouver que la liberté est naturelle : il suffit que l'injustice ne le soit pas.

§25Mais à la vérité, c'est bien pour rien que de débattre si la liberté est naturelle, puisqu'on ne peut tenir personne en servitude sans lui faire tort, et qu'il n'y a rien au monde de si contraire à la Nature, qui est toute raisonnable, que l'injustice. Reste donc à dire que la liberté est naturelle, et du même coup, à mon avis, que nous ne sommes pas seulement nés en possession de notre franchise, mais aussi avec l'affection de la défendre.

Le texte de 1577
Mais à la verité, c’est bien pour neant de debatre si la liberté est naturelle, puis qu’on ne peut tenir aucun en servitude sans luy faire tort, et qu’il n’y a rien au monde si contraire à la Nature, estant toute raisonnable, que l’injure. Reste donc de dire que la liberté est naturelle, et par mesme moyen, à mon advis, que nous ne sommes pas seulement nais en possession de nostre franchise, mais aussi avec affection de la defendre.

Notes philologiques

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un poisson hors de l'eau · la ligne d'eau plus bas · la bête sur le sec
Certaines bêtes meurent d'être prises : elles ne survivent pas à leur franchise.

§26Or si d'aventure nous en doutons, et si nous sommes assez abâtardis pour ne pouvoir reconnaître ni nos biens ni pareillement nos affections natives, il faudra que je vous fasse l'honneur qui vous revient, et que je monte, pour ainsi dire, les bêtes brutes en chaire, pour vous enseigner votre nature et votre condition. Les bêtes, Dieu m'assiste, si les hommes ne font pas trop les sourds, leur crient : Vive la liberté ! Plusieurs d'entre elles meurent aussitôt qu'elles sont prises : comme le poisson qui perd la vie aussitôt que l'eau, de même celles-là quittent la lumière et ne veulent pas survivre à leur franchise naturelle. Si les animaux avaient entre eux leurs rangs et leurs prééminences, ils feraient, à mon avis, de la liberté leur noblesse.

Le texte de 1577
Or si d’avanture nous faisons quelque doute en cela, et sommes tant abastardis que ne puissions reconnoistre nos biens ni semblablement nos naifves affections, il faudra que je vous face l’honneur qui vous appartient, et que je monte, par maniere de dire, les bestes brutes en chaire, pour vous enseigner vostre nature et condition. Les bestes, ce m’aid Dieu, si les hommes ne font trop les sourds, leur crient : Vive liberté ! Plusieurs y en a d’entr’elles qui meurent si tost qu’elles sont prises : comme le poisson, qui perd la vie aussi tost que l’eau, pareillement celles-là quittent la lumiere, et ne veulent point survivre à leur naturelle franchise. Si les animaux avoyent entr’eux leurs rangs et prééminences, ils feroyent, à mon advis, de la liberté leur noblesse.

Notes philologiques

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des griffes qui partent en tous sens · une cage qui se referme
La résistance des ongles et des becs dit assez le prix de ce qui se perd.

§27Les autres, des plus grandes jusqu'aux plus petites, lorsqu'on les prend, font une si grande résistance d'ongles, de cornes, de pieds et de bec, qu'elles déclarent assez combien elles tiennent cher ce qu'elles perdent. Puis, une fois prises, elles nous donnent tant de signes apparents de la conscience qu'elles ont de leur malheur, qu'il est clair à voir que désormais c'est pour elles languir plutôt que vivre, et qu'elles continuent leur vie plus pour pleurer leur aise perdu que pour se plaire en servitude.

Le texte de 1577
Les autres, des plus grandes jusques aux plus petites, lors qu’on les prend, font si grande resistance d’ongles, de cornes, de pieds et de bec, qu’elles declarent assez combien elles tiennent cher ce qu’elles perdent. Puis, estans prises, nous donnent tant de signes apparens de la connoissance qu’elles ont de leur malheur, qu’il est bel à voir que dores-en-là de leur est plus languir que vivre, et qu’elles continuent leur vie plus pour plaindre leur aise perdu que pour se plaire en servitude.

Notes philologiques

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deux défenses posées sur un plateau · une masse grise qui reste
L'éléphant casse ses dents pour les offrir en rançon : il marchande ce qu'on ne marchande pas.

§28Que veut dire autre chose l'éléphant qui, s'étant défendu jusqu'à n'en pouvoir plus, n'y voyant plus d'issue, sur le point d'être pris, enfonce ses mâchoires et casse ses dents contre les arbres, sinon que le grand désir qu'il a de demeurer libre, comme il est né, lui donne de l'esprit et l'avise de marchander avec les chasseurs, pour savoir s'il en sera quitte au prix de ses dents, et s'il sera reçu à livrer son ivoire et à payer cette rançon pour sa liberté ? Nous appâtons le cheval dès sa naissance pour l'apprivoiser à servir ; et nous ne savons pas si bien le flatter que, lorsqu'on en vient à le dompter, il ne morde le frein, qu'il ne rue contre l'éperon, comme pour montrer à la nature et témoigner au moins par là que, s'il sert, ce n'est pas de son gré, mais par notre contrainte.

Le texte de 1577
Que veut dire autre chose l’elephant qui, s’estant defendu jusques à n’en pouvoir plus, n’y voyant plus d’ordre, estant sur le poinct d’estre prins, il enfonce ses maschoires et casse ses dents contre les arbres, sinon que le grand desir qu’il a de demeurer libre, comme il est nay, luy fait de l’esprit et l’advise de marchander avec les chasseurs, si pour le pris de ses dents il en sera quitte, et s’il sera receu à bailler son yvoire et payer ceste rançon pour sa liberté ? Nous appastons le cheval dés lors qu’il est nay, pour l’apprivoiser à servir ; et si ne le sçavons-nous tant flatter, que, quand ce vient à le domter, il ne morde le frein, qu’il ne rue contre l’esperon, comme, ce semble, pour monstrer à la nature et tesmoigner au moins par là que, s’il sert, ce n’est pas de son gré, mais par nostre contrainte.

Notes philologiques

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un joug sur un dos · une cage avec un oiseau · les deux dans le même cadre
Le bœuf gémit sous le joug, l'oiseau se plaint dans la cage : les témoins ne manquent pas.

§29Que faut-il donc dire ? > Même les bœufs sous le poids du joug gémissent, > et les oiseaux dans la cage se plaignent, comme je l'ai dit autrefois, passant le temps à nos rimes françaises. Car je ne craindrais pas, écrivant à toi, ô Longa, de mêler à ceci de mes vers, dont je ne lis jamais aucun sans que, par le semblant que tu fais de t'en contenter, tu ne m'en rendes glorieux.

Le texte de 1577
Que faut-il donc dire ? > Mesmes les bœufs sous le pois du joug geignent, > Et les oiseaux dans la cage se plaignent, comme j’ay dit autrefois, passant le temps à nos rimes Françoises. Car je ne craindrois point, escrivant à toy, ô Longa, mesler de mes vers, desquels je ne lis jamais que, pour le semblant que tu fais de t’en contenter, tu ne m’en faces glorieux.

Notes philologiques

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un poisson et un oiseau en couleur · une forme humaine en contour vide · un fil rompu derrière elle
Tout ce qui sent fuit la sujétion. L'homme seul a perdu le souvenir de ce qu'il était.

§30Ainsi donc, puisque toutes les choses qui ont sentiment, dès lors qu'elles l'ont, sentent le mal de la sujétion et courent après la liberté ; puisque les bêtes, qui sont pourtant faites pour le service de l'homme, ne peuvent s'accoutumer à servir qu'avec la protestation d'un désir contraire : quel malencontre a donc été celui-là, qui a pu tant dénaturer l'homme, seul né vraiment pour vivre libre, et lui faire perdre le souvenir de son premier être et le désir de le reprendre ?

Le texte de 1577
Ainsi donc, puis que toutes choses qui ont sentiment, dés lors qu’elles l’ont, sentent le mal de la subjection et courent apres la liberté ; puis que les bestes, qui encores sont faites pour le service de l’homme, ne se peuvent accoustumer à servir qu’avec protestation d’un desir contraire : quel malencontre a esté cela, qui a peu tant desnaturer l’homme, seul nay, de vray, pour vivre franchement, et luy faire perdre la souvenance de son premier estre, et le desir de le reprendre ?

Notes philologiques

R1Intervention réelle sur un connecteur — Le témoin porte « les bestes, qui encores sont faites pour le service de l'homme ». Le modernisé porte « qui sont pourtant faites ». Encores marque le renchérissement, pourtant la concession : le sens bascule. C'est l'une des deux seules interventions sur connecteur de tout le texte, et elle est déclarée.

trois portes de couleurs différentes · une seule salle derrière
Trois portes mènent au même lieu : l'élection, les armes, la naissance.

§31Il y a trois sortes de tyrans. Je parle des mauvais princes. Les uns ont le royaume par élection du peuple, les autres par la force des armes, les autres par la succession de leur race. Ceux qui l'ont acquis par le droit de la guerre s'y comportent de telle manière qu'on reconnaît bien qu'ils sont, comme on dit, en terre de conquête. Ceux qui naissent rois ne sont pas ordinairement guère meilleurs ; au contraire, étant nés et nourris dans le sang de la tyrannie, ils tirent avec le lait la nature du tyran, et font état des peuples qui sont sous eux comme de leurs serfs héréditaires ; et selon la complexion à laquelle ils sont le plus enclins, avaricieux ou prodigues, tels qu'ils sont, ils font du royaume comme de leur héritage.

Le texte de 1577
Il y a trois sortes de tyrans. Je parle des meschans princes. Les uns ont le royaume par election du peuple, les autres par la force des armes, les autres par la succession de leur race. Ceux qui l’ont acquis par le droit de la guerre, ils s’y portent ainsi qu’on connoist bien qu’ils sont, comme on dit, en terre de conqueste. Ceux qui naissent roys ne sont pas communement gueres meilleurs ; ains, estans nais et nourris dans le sang de la tyrannie, tirent avec le laict la nature du tyran, et font estat des peuples qui sont sous eux comme de leurs serfs hereditaires ; et, selon la complexion en laquelle ils sont plus enclins, avaricieux ou prodigues, tels qu’ils sont, ils font du royaume comme de leur heritage.

Notes philologiques

B3Lecture conjecturale · à collationner — L'optique est très dégradée sur l'adjectif du couple « ou prodigues ». Nous lisons « avaricieux » ; « avaritieux » est également possible.

Collation du 20 août◐ le mot, non la graphie — Le témoin de 1576 porte « avares ou prodigues ». Le couple est établi ; entre avaricieux et avaritieux, la graphie ne se règle que sur l'imprimé lui-même.

un mur qu'on monte · une clarté qu'il recouvre · elle n'est plus qu'un liseré
Le pire est celui que le peuple a choisi : il lui faut effacer jusqu'au souvenir de la liberté.

§32Celui à qui le peuple a donné l'État devrait être, ce me semble, plus supportable ; et il le serait, je crois, n'était que, dès lors qu'il se voit élevé au-dessus des autres à cette place, flatté par je ne sais quoi que l'on appelle la grandeur, il décide de n'en plus bouger. Ordinairement, celui-là fait état de la puissance que le peuple lui a confiée pour la transmettre à ses enfants. Or, dès lors que ceux-là ont pris cette opinion, c'est chose étrange de voir combien ils passent en toutes sortes de vices, et même en cruauté, les autres tyrans. Ils ne voient d'autre moyen d'assurer la tyrannie nouvelle, que d'étendre si loin la servitude et d'éloigner si fort leurs sujets de la liberté que, la mémoire en fût-elle fraîche, ils puissent la leur faire perdre.

Le texte de 1577
Celuy à qui le peuple a donné l’estat devroit estre, ce me semble, plus supportable ; et le seroit, comme je croy, n’estoit que, dés lors qu’il se void eslevé par dessus les autres en ce lieu, flatté par je ne sçay quoy que l’on appelle la grandeur, il delibere de n’en bouger point. Communement, celuy-là fait estat de la puissance que le peuple luy a baillée, de la rendre à ses enfans. Or, dés lors que ceux-là ont prins ceste opinion, c’est chose estrange de combien ils passent en toutes sortes de vices, et mesmes en la cruauté, les autres tyrans. Ils ne voyent autre moyen, pour asseurer la nouvelle tyrannie, que d’estendre tant la servitude et estranger tant de la liberté leurs subjets, encores que la memoire en soit fresche, qu’ils la leur puissent faire perdre.

Notes philologiques

Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.

trois portes · trois flèches · un seul point d'arrivée
Les moyens d'arriver diffèrent ; la façon de régner ne diffère pas.

§33Ainsi, pour en dire la vérité, je vois bien qu'il y a entre eux quelque différence, mais de choix je n'en vois pas ; et, les moyens de venir aux règnes étant divers, la façon de régner est toujours à peu près la même. Les élus les traitent comme s'ils avaient pris des taureaux à dompter ; les conquérants pensent y avoir droit comme sur leur proie ; les successeurs, en user comme de leurs esclaves naturels.

Le texte de 1577
Ainsi, pour en dire la verité, je voy bien qu’il y a entr’eux quelque difference, mais de choix je n’en voy point ; et, estans les moyens de venir aux regnes divers, tousjours la façon de regner est quasi semblable. Les esleus, comme s’ils avoyent prins des taureaux à domter, les traittent ainsi ; les conquerans pensent en avoir droit comme de leur proye ; les successeurs, d’en faire ainsi que de leurs naturels esclaves.

Notes philologiques

Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.

deux plateaux · d'un côté la raison en équerre · de l'autre une forme qui domine
Des hommes tout neufs choisiraient la raison — et pourtant un peuple s'est fait un maître sans y être forcé.

§34Mais à propos, si d'aventure il naissait aujourd'hui quelques gens tout neufs, non accoutumés à la sujétion ni affriandés à la liberté, qui ne sussent ce que c'est ni de l'une ni de l'autre, ni à grand-peine leurs noms ; si on leur offrait ou d'être sujets ou de vivre en liberté, à quoi consentiraient-ils ? Il n'y a pas à en douter, ils aimeraient bien mieux obéir à la seule raison que servir un homme : sinon peut-être que ce fussent ceux d'Israël, qui, sans contrainte ni aucun besoin, se firent un tyran ; peuple dont je ne lis jamais l'histoire sans en concevoir un trop grand dépit, quasi jusqu'à devenir inhumain, jusqu'à me réjouir de tant de maux qui leur en advinrent.

Le texte de 1577
Mais à propos, si d’avanture il naissoit aujourd’huy quelques gens tous neufs, non accoustumez à la subjection ny affriandez à la liberté, qu’ils ne sceussent que c’est ni de l’un ni de l’autre, ni à grand’peine des noms ; si on leur presentoit ou d’estre subjets ou de vivre en liberté, à quoy s’accorderoyent-ils ? Il ne faut pas faire difficulté qu’ils n’aimassent trop mieux obeyr seulement à la raison, que servir à un homme : sinon possible que ce fussent ceux d’Israël, qui, sans contrainte ny aucun besoin, se firent un tyran ; duquel peuple je ne lis jamais l’histoire que je n’en aye trop grand despit, quasi jusques à devenir inhumain, pour me resjouyr de tant de maux qui leur en advindrent.

Notes philologiques

Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.

un chemin qui se sépare · d'un côté une poussée · de l'autre un hameçon
On ne se laisse asservir que contraint ou trompé, et le plus souvent on se trompe soi-même.

§35Mais certes tous les hommes, tant qu'ils ont quelque chose d'humain, avant qu'ils se laissent assujettir, il faut l'un des deux : ou qu'ils soient contraints, ou qu'ils soient trompés ; contraints par les armes étrangères, comme Sparte et Athènes par les forces d'Alexandre, ou par les factions, ainsi que la seigneurie d'Athènes était auparavant tombée entre les mains de Pisistrate. C'est par tromperie qu'ils perdent souvent la liberté ; et en cela ils ne sont pas si souvent séduits par autrui qu'ils ne sont trompés par eux-mêmes.

Le texte de 1577
Mais certes tous les hommes, tant qu’ils ont quelque chose d’homme, devant qu’ils se laissent assujettir, il faut l’un des deux, ou qu’ils soyent contrains, ou deceus : contrains par les armes estrangeres, comme Sparte et Athenes par les forces d’Alexandre, ou par les factions, ainsi que la seigneurie d’Athenes estoit devant venue entre les mains de Pisistrat. Par tromperie perdent-ils souvent la liberté ; et en ce ils ne sont pas si souvent seduits par autruy comme ils sont trompez par eux-mesmes.

Notes philologiques

Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.

trois marches · la même forme sur la plus haute · elle a changé de couleur
Une ville fait un homme si grand qu'il revient vainqueur d'elle : capitaine, puis roi, puis tyran.

§36Ainsi le peuple de Syracuse, la maîtresse ville de Sicile, qu'on appelle aujourd'hui Saragosse, pressé par les guerres et ne pourvoyant inconsidérément qu'au danger, éleva Denys le premier et lui donna la charge de conduire l'armée ; et il ne prit pas garde qu'il l'avait fait si grand que ce beau personnage, revenant victorieux comme s'il avait vaincu non pas ses ennemis mais ses concitoyens, se fit de capitaine roi, et de roi tyran.

Le texte de 1577
Ainsi le peuple de Syracuse, la maistresse ville de Sicile, on l’appelle aujourd’huy Saragosse, estant pressé par les guerres, inconsiderément ne mettre ordre qu’au danger, esleva Denys le premier et luy donna charge de la conduite de l’armée ; et ne se donna garde qu’elle l’eust fait si grand, que ceste bonne piece là, revenant victorieux comme s’il n’eust pas vaincu ses ennemis mais ses citoyens, se fit de capitaine roy, et de roy tyran.

Notes philologiques

Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.

une forme qui porte elle-même le joug · personne pour le lui poser
Le peuple assujetti n'a pas l'air d'avoir perdu sa liberté : il a l'air d'avoir gagné sa servitude.

§37Il n'est pas croyable comme le peuple, dès lors qu'il est assujetti, tombe soudain dans un si profond oubli de la franchise qu'il n'est pas possible qu'il s'éveille pour la ravoir, servant si librement et si volontiers qu'on dirait, à le voir, qu'il a non pas perdu sa liberté, mais gagné sa servitude.

Le texte de 1577
Il n’est pas croyable comme le peuple, dés lors qu’il est assujetty, tombe soudain en un tel et si profond oubly de la franchise, qu’il n’est pas possible qu’il s’esveille pour la ravoir, servant si franchement et tant volontiers qu’on diroit, à le voir, qu’il a non pas perdu sa liberté, mais gaigné sa servitude.

Notes philologiques

Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.

trois générations · le même joug · la troisième ne le sent plus
Le second sert sans regret ce que le premier subissait : on prend pour sa nature l'état de sa naissance.

§38Il est vrai qu'au commencement on sert contraint et vaincu par la force ; mais ceux qui viennent après, n'ayant jamais vu la liberté et ne sachant ce que c'est, servent sans regret et font volontiers ce que leurs devanciers avaient fait par contrainte. C'est cela : les hommes naissant sous le joug, puis nourris et élevés dans le servage, sans regarder plus avant, se contentant de vivre comme ils sont nés, et ne pensant pas avoir d'autre droit ni d'autre bien que ce qu'ils ont trouvé, prennent pour leur naturel l'état de leur naissance.

Le texte de 1577
Il est vray qu’au commencement l’on sert contraint et vaincu par la force ; mais ceux qui viennent apres, n’ayans jamais veu la liberté et ne sachans que c’est, servent sans regret, et font volontiers ce que leurs devanciers avoyent fait par contrainte. C’est cela, que les hommes naissans sous le joug, et puis nourris et eslevez dans le servage, sans regarder plus avant, se contentans de vivre comme ils sont nais, et ne pensans point avoir d’autre droit ni autre bien que ce qu’ils ont trouvé, ils prennent pour leur naturel l’estat de leur naissance.

Notes philologiques

Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.

une coupe · une seule goutte · un registre fermé à côté
L'héritier le plus nonchalant relit ses registres ; le peuple ne relit rien, et boit le poison sans le trouver amer.

§39Et pourtant il n'est pas d'héritier si prodigue et si nonchalant qui parfois ne passe les yeux sur ses registres, pour savoir s'il jouit de tous les droits de sa succession, ou si l'on a rien entrepris sur lui ou sur son prédécesseur. Mais certes la coutume, qui a en toutes choses grand pouvoir sur nous, n'a en aucun domaine si grande vertu qu'en celui-ci, de nous enseigner à servir et, comme on le dit de Mithridate qui s'habitua à boire du poison, de nous apprendre à avaler et à ne pas trouver amer le venin de la servitude.

Le texte de 1577
Et toutesfois il n’est point d’heritier si prodigue et nonchalant qui quelquesfois ne passe les yeux dans ses registres, pour entendre s’il jouyt de tous les droits de sa succession, ou si l’on a rien entrepris sur luy ou sur son predecesseur. Mais certes la coustume, qui a en toutes choses grand pouvoir sur nous, n’a en aucun endroit si grande vertu qu’en cecy, de nous enseigner à servir, et, comme l’on dit de Mithridate qui se fit ordinaire à boire le poison, pour nous apprendre à avaller et ne trouver pas amer le venin de la servitude.

Notes philologiques

S3Preuve interne · vertu = efficace — « la coustume, qui a en toutes choses grand pouvoir sur nous, n'a en aucun endroit si grande vertu qu'en cecy ». Pouvoir et vertu sont mis en balance à deux mots d'intervalle : le sens est donné par la phrase elle-même.

un tronc · une branche rapportée · un fruit qui n'est pas le sien
La coutume peut plus que la nature : on greffe l'arbre, et il porte des fruits qui ne sont pas les siens.

§40On ne peut nier que la nature n'ait en nous bonne part, pour nous tirer là où elle veut et nous faire dire bien ou mal nés ; mais il faut pourtant avouer qu'elle a en nous moins de pouvoir que la coutume, parce que le naturel, si bon soit-il, se perd s'il n'est entretenu, et que l'éducation nous fait toujours à sa façon, quoi qu'il en soit, malgré la nature. Les semences de bien que la nature met en nous sont si menues et si glissantes qu'elles ne supportent pas le moindre heurt d'une éducation contraire ; elles ne s'entretiennent pas plus aisément qu'elles ne s'abâtardissent, se fondent et s'anéantissent : ni plus ni moins que les arbres fruitiers, qui ont bien tous quelque naturel propre, qu'ils gardent bien si on les laisse venir, mais qu'ils abandonnent aussitôt pour porter d'autres fruits, étrangers et non les leurs, selon la façon dont on les greffe.

Le texte de 1577
L’on ne peut pas nier que la nature n’ait en nous bonne part, pour nous tirer là où elle veut et nous faire dire ou bien ou mal naiz ; mais si faut-il confesser qu’elle a en nous moins de pouvoir que la coustume, pource que le naturel, pour bon qu’il soit, se perd s’il n’est entretenu, et la nourriture nous fait tousjours de sa façon, comment que ce soit, malgré la nature. Les semences de bien que la nature met en nous sont si menues et glissantes, qu’elles n’endurent pas le moindre hurt de la nourriture contraire ; elles ne s’entretiennent pas plus aisément qu’elles s’abastardissent, se fondent et viennent en rien : ne plus ne moins que les fruictiers, qui ont bien tous quelque naturel à part, lequel ils gardent bien si on les laisse venir, mais ils le laissent aussi tost, pour porter d’autres fruicts estrangers et non les leurs, selon qu’on les ente.

Notes philologiques

Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.

la même tige · deux sols de couleurs différentes · deux tailles
La même plante, ailleurs, on ne la reconnaît plus.

§41Les herbes ont chacune leur propriété, leur naturel et leur singularité ; mais pourtant le gel, le temps, le terroir ou la main du jardinier y ajoutent ou en retranchent beaucoup de leur vertu. La plante qu'on a vue en un endroit, ailleurs on est empêché de la reconnaître.

Le texte de 1577
Les herbes ont chacune leur proprieté, leur naturel et singularité ; mais toutesfois le gel, le temps, le terrouer ou la main du jardinier y adjoustent ou diminuent beaucoup de leur vertu. La plante qu’on a veue en un endroit, on est ailleurs empesché de la reconnoistre.

Notes philologiques

Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.

un enclos ouvert · un enclos fermé · les mêmes formes dedans
D'une cité d'hommes on passe dans un parc de bêtes, et l'on croirait deux natures.

§42Qui verrait les Vénitiens, une poignée de gens vivant si librement que le plus méchant d'entre eux ne voudrait pas être roi, tous nés et nourris de telle sorte qu'ils ne connaissent d'autre ambition que celle de savoir qui pourvoira le mieux et le plus soigneusement à l'entretien de leur liberté, ainsi instruits et faits dès le berceau qu'ils ne prendraient pas tout le reste des félicités de la terre pour perdre le moindre point de leur franchise ; qui aura vu, dis-je, ces personnages-là, et qui, en partant de là, s'en ira aux terres de celui que nous appelons le grand seigneur, voyant là des gens qui ne veulent être nés que pour le servir et qui, pour le maintenir, abandonnent leur vie : penserait-il que les uns et ceux-là eussent même nature ? Ou plutôt n'estimerait-il pas que, sortant d'une cité d'hommes, il est entré dans un parc de bêtes ?

Le texte de 1577
Qui verroit les Venitiens, une poignée de gens vivans si librement que le plus meschant d’entr’eux ne voudroit pas estre roy, et tous ainsi nais et nourris qu’ils ne connoissent point d’autre ambition sinon à qui mieux advisera à soigneusement entretenir leur liberté, ainsi apprins et faits dans le berceau, qu’ils ne prendroyent point tout le reste des felicitez de la terre pour perdre le moindre poinct de leur franchise ; qui aura veu, dy-je, ces personnages là, et, au partir de là, s’en ira aux terres de celuy que nous appellons le grand seigneur, voyant là des gens qui ne veulent estre nais que pour le servir, et qui, pour le maintenir, abandonnent leur vie : penseroit-il que les uns et ceux-là eussent mesme nature ? ou plustost n’estimeroit-il pas que, sortant d’une cité d’hommes, il est entré dans un parc de bestes ?

Notes philologiques

Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.

un même point de départ · deux chemins · au bout de l'un un plat, au bout de l'autre un lièvre
Deux frères, même lait, deux nourritures : l'un court au plat, l'autre au lièvre.

§43Lycurgue, celui qui donna sa police à Sparte, ayant nourri, dit-on, deux chiens tous deux frères, tous deux allaités du même lait, l'un engraissé à la cuisine, l'autre accoutumé par les champs au son de la trompe et du huchet, voulant montrer au peuple lacédémonien que les hommes sont tels que leur éducation les fait, mit les deux chiens en plein marché, et entre eux une soupe et un lièvre : l'un courut au plat, et l'autre au lièvre. « Et pourtant, dit-il, ils sont frères. »

Le texte de 1577
Lycurgus, le policeur de Sparte, ayant nourry, ce dit-on, deux chiens tous deux freres, tous deux allaictez de mesme laict, l’un engraissé à la cuisine, l’autre accoustumé par les champs au son de la trompe et du huchet, voulant monstrer au peuple Lacedemonien que les hommes sont tels que leur nourriture les fait, mit les deux chiens en plein marché, et entr’eux une souppe et un lievre : l’un courut au plat, et l’autre au lievre. « Toutesfois, ce dit-il, si sont-ils freres. »

Notes philologiques

Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.

une colonne haute · des formes plus basses · rien au-dessus de la colonne
Il s'est trouvé un peuple qui préférait mille morts à un autre seigneur que la Loi.

§44Ainsi celui-là, par ses lois et sa police, nourrit et forma si bien les Lacédémoniens que chacun d’eux aurait mieux aimé mourir de mille morts que de reconnaître un autre seigneur que la Loi et le Roi.

Le texte de 1577
Donques celuy-là, avec ses loix et sa police, nourrit et fit si bien les Lacedemoniens, que chacun d’eux eust eu plus cher de mourir de mille morts que de reconnoistre autre seigneur que la Loy et le Roy.

Notes philologiques

Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.

une flèche arrêtée net · une barre pleine · rien ne passe
Ils ne souffraient pas qu'on touchât à leur liberté, fût-ce d'une parole.

§45Je prends plaisir à rappeler un propos que tinrent jadis les favoris de Xerxès, le grand roi de Perse, touchant les Spartiates. Quand Xerxès faisait ses préparatifs pour la grande armée avec laquelle il devait conquérir la Grèce, il envoya ses ambassadeurs par les cités grecques demander de l’eau et de la terre, c’était la façon dont les Perses sommaient les villes. À Sparte ni à Athènes il n’en envoya pas, parce que ceux que Darius son père y avait envoyés pour faire pareille demande, les Spartiates et les Athéniens en avaient jeté les uns dans les fossés et fait sauter les autres dans un puits, en leur disant qu’ils y prissent hardiment de l’eau et de la terre pour les porter à leur prince. Ces gens-là ne pouvaient souffrir que de la moindre parole seulement on touchât à leur liberté.

Le texte de 1577
Je prens plaisir de ramentevoir un propos que tindrent jadis les favoris de Xerxes, le grand roy de Perse, touchant les Spartiates. Quand Xerxes faisoit ses appareils de grande armée pour conquerir la Grece, il envoya ses ambassadeurs par les citez Gregeoises demander de l’eau et de la terre, c’estoit la façon que les Perses avoyent de sommer les villes. A Sparte ny à Athenes n’en envoya-il point, pource que de ceux que Darie son pere y avoit envoyez pour faire pareille demande, les Spartiates et les Atheniens en avoyent jetté les uns dedans les fossez, les autres ils avoyent fait sauter dedans un puits, leur disans qu’ils prinssent là hardiment de l’eau et de la terre pour porter à leur prince. Ces gens ne pouvoyent souffrir que de la moindre parole seulement on touchast à leur liberté.

Notes philologiques

B4Normalisation onomastique · à collationner — Le témoin donne « Gidarne ». Le satrape perse d'Hérodote est Ὑδάρνης : nous portons « Hydarne ». La forme du témoin est selon toute apparence un défaut de lecture optique sur le H initial.

Collation du 20 août✔ confirmé — Le contrôle porte Hydarne. La leçon « Gidarne » était bien un défaut de lecture.

deux formes sur un seul plateau · l'autre plateau porte une cité
Deux hommes s'offrent d'eux-mêmes en paiement : le compte de la cité se règle sur leur vie.

§46Pour en avoir usé ainsi, les Spartiates reconnurent qu’ils avaient encouru la haine des dieux eux-mêmes, en particulier de Talthybios, dieu des hérauts. Ils décidèrent d’envoyer à Xerxès, pour les apaiser, deux de leurs citoyens, afin qu’ils se présentassent à lui et qu’il fît d’eux à sa guise, et qu’il se payât ainsi des ambassadeurs qu’ils avaient tués à son père. Deux Spartiates, l’un nommé Sperthias, l’autre Boulis, s’offrirent d’eux-mêmes pour aller faire ce paiement. Ils y allèrent ; et en chemin ils arrivèrent au palais d’un Perse qu’on appelait Hydarne, qui était lieutenant du roi dans toutes les villes d’Asie situées sur la côte de la mer.

Le texte de 1577
Pour en avoir ainsi usé, les Spartiates cogneurent qu’ils avoyent encouru la haine des dieux mesmes, specialement de Thalthybie, dieu des herauts. Ils s’adviserent d’envoyer à Xerxes, pour les appaiser, deux de leurs citoyens, pour se presenter à luy, qu’il fist d’eux à sa guise, et se payast de là pour les ambassadeurs qu’ils avoyent tuez à son pere. Deux Spartiates, l’un nommé Sperte, l’autre Bulis, s’offrirent de leur gré pour aller faire ce payement. Ils y allerent, et en chemin ils arriverent au palais d’un Perse qu’on appelloit Hydarne, qui estoit lieutenant du roy en toutes les villes d’Asie qui sont sur la coste de la mer.

Notes philologiques

B5Leçon amendée le 20 août — Le témoin donne « les Spartiates couvrent qu'ils avoyent encouru » — mauvaise lecture de cogneurent. Le texte porte désormais « les Spartiates cogneurent qu'ils avoyent encouru la haine des dieux ». Une conjecture antérieure, « craignoyent », a été écartée : elle corrigeait un mot juste dans un sens faux.

Collation du 20 août✔ réglé, et le texte est amendé — Le témoin de 1576 porte « les Spartains connurent qu'ils avoyent encouru la haine des dieux ». La leçon cogneurent est entrée dans le texte le 20 août, avenant n° 1.

deux coupes · deux couleurs · l'une pleine, l'autre jamais goûtée
Tu as goûté la faveur du roi ; de la liberté, tu ne sais pas quel goût elle a.

§47Il les reçut fort honorablement, et après plusieurs propos passant de l’un à l’autre, il leur demanda pourquoi ils refusaient tant l’amitié du roi. « Croyez-en, dit-il, Spartiates, et sachez par moi comment le roi sait honorer ceux qui le valent ; et pensez que si vous étiez à lui, il vous en ferait autant ; et si vous étiez à lui et qu’il vous eût connus, il n’y aurait pas un de vous qui ne fût seigneur d’une ville de Grèce. » « Là-dessus, Hydarne, tu ne saurais nous donner un bon conseil, dirent les Lacédémoniens, parce que le bien que tu nous promets, tu l’as éprouvé ; mais celui dont nous jouissons, tu ne sais pas ce que c’est. Tu as goûté la faveur du roi ; mais de la liberté, quel goût elle a, combien elle est douce, tu n’en sais rien. Or si tu y avais goûté toi-même, tu nous conseillerais de la défendre, non pas avec la lance et l’écu, mais avec les dents et les ongles. »

Le texte de 1577
Il les recueillit fort honorablement, et apres plusieurs propos tombans de l’un en l’autre, il leur demanda pourquoy ils refusoyent tant l’amitié du roy. « Croyez, dit-il, Spartiates, et connoissez par moy comment le roy sçait honorer ceux qui le valent ; et pensez que, si vous estiez à luy, il vous feroit de mesme ; et si vous estiez à luy et qu’il vous eust connus, il n’y a celuy d’entre vous qui ne fust seigneur d’une ville de Grece. » « En cecy, Hydarne, tu ne nous sçaurois donner bon conseil, dirent les Lacedemoniens, pource que le bien que tu nous promets, tu l’as essayé ; mais celuy dont nous jouyssons, tu ne sçais que c’est. Tu as esprouvé la faveur du roy ; mais de la liberté, quel goust elle a, combien elle est douce, tu n’en sçais rien. Or si tu en avois tasté toy-mesme, tu nous conseillerois de la defendre, non pas avec la lance et l’escu, mais avec les dents et les ongles. »

Notes philologiques

B4Normalisation onomastique · à collationner — Même cas qu'au §45 : « Gidarne » du témoin est porté « Hydarne ».

Collation du 20 août✔ confirmé — Même confirmation qu'au §45 : Hydarne.

deux sols · deux plantes différentes · aucune n'a menti
Aucun des deux ne mentait : chacun parlait selon ce dont il avait été nourri.

§48Seul le Spartiate disait ce qu’il fallait dire ; mais certes l’un et l’autre parlaient selon la façon dont ils avaient été nourris. Car il ne se pouvait pas que le Perse eût regret de la liberté, ne l’ayant jamais eue, ni que le Lacédémonien endurât la sujétion, ayant goûté la franchise.

Le texte de 1577
Le seul Spartiate disoit ce qu’il faloit dire ; mais certes et l’un et l’autre disoyent comme ils avoyent esté nourris. Car il ne se pouvoit faire que le Perse eust regret à la liberté, ne l’ayant jamais eue, ny que le Lacedemonien endurast la subjection, ayant gousté la franchise.

Notes philologiques

S3Preuve interne · franchise = liberté — « il ne se pouvoit faire que le Perse eust regret à la liberté […] ny que le Lacedemonien endurast la subjection, ayant gousté la franchise ». Deux membres parallèles, deux mots pour la même chose, opposés à subjection : la commutation prouve le sens.

une arche sombre · une balance renversée au sol · une petite forme au bord
L'enfant voit qu'un lieu de justice est devenu une caverne, et il le voit parce qu'il est neuf.

§49Caton d’Utique, étant encore enfant et sous la férule, allait et venait souvent chez Sylla le dictateur, tant parce qu’en raison du rang et de la maison dont il était on ne lui fermait jamais les portes, que parce qu’ils étaient proches parents. Il avait toujours son maître avec lui quand il y allait, comme il était d’usage pour les enfants de bonne naissance. Il s’aperçut que dans l’hôtel de Sylla, en sa présence ou par son commandement, on emprisonnait les uns, on condamnait les autres ; l’un était banni, l’autre étranglé ; l’un demandait la confiscation d’un citoyen, l’autre sa tête. En somme, tout s’y passait non comme chez un officier de la ville, mais comme chez un tyran du peuple ; et ce n’était pas un parquet de justice, mais une caverne de tyrannie.

Le texte de 1577
Caton d’Utique, estant encores enfant et sous la verge, alloit et venoit souvent chez Sylla le dictateur, tant pource qu’à raison du lieu et maison dont il estoit on ne luy fermoit jamais les portes, qu’aussi ils estoyent proches parens. Il avoit tousjours son maistre quand il y alloit, comme avoyent accoustumé les enfans de bonne part. Il s’apperceut que dans l’hostel de Sylla, en sa presence ou par son commandement, on emprisonnoit les uns, on condamnoit les autres ; l’un estoit banny, l’autre estranglé ; l’un demandoit la confiscation d’un citoyen, et l’autre la teste. En somme, tout y alloit non comme chez un officier de la ville, mais comme chez un tyran du peuple ; et c’estoit non pas un parquet de justice, mais une caverne de tyrannie.

Notes philologiques

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un objet seul au milieu · aucun décor · un cadre vide autour
Racontez le fait sans dire le nom : on devinera le pays, et l'on devinera le temps où il était libre.

§50Ce noble enfant dit à son maître : « Que ne me donnez-vous un poignard ? Je le cacherai sous ma robe. J’entre souvent dans la chambre de Sylla avant qu’il soit levé ; j’ai le bras assez fort pour en délivrer la ville. » Voilà vraiment une parole digne de Caton ; c’était un commencement de ce personnage digne de sa mort. Et pourtant, qu’on ne dise ni son nom ni son pays, qu’on raconte seulement le fait tel qu’il est : la chose parlera d’elle-même, et l’on jugera à tout hasard qu’il était Romain, et né dans Rome, mais dans la vraie Rome, et du temps qu’elle était libre.

Le texte de 1577
Ce noble enfant dit à son maistre : « Que ne me donnez-vous un poignard ? Je le cacheray sous ma robbe. J’entre souvent dans la chambre de Sylla avant qu’il soit levé ; j’ay le bras assez fort pour en depescher la ville. » Voylà vrayement une parole appartenante à Caton ; c’estoit un commencement de ce personnage digne de sa mort. Et neantmoins, qu’on ne die ne son nom ne son pays, qu’on conte seulement le fait tel qu’il est : la chose mesme parlera, et jugera-on à belle avanture qu’il estoit Romain, et nay dedans Rome, mais dans la vraye Rome, et lors qu’elle estoit libre.

Notes philologiques

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trois sols de couleurs différentes · la même plante sur les trois
Ce n'est pas le terroir : sous tous les airs, la sujétion est contraire à la nature.

§51À quel propos tout ceci ? Non certes que j’estime que le pays et le terroir y fassent rien : car en toutes contrées, sous tout air, la sujétion est contraire à la nature, et il est plaisant d’être libre.

Le texte de 1577
A quel propos tout cecy ? Non pas certes que j’estime que le pays et le terrouer y facent rien : car en toutes contrées, en tout air, est contraire la subjection, et plaisant d’estre libre.

Notes philologiques

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une moitié de nuit · une moitié de jour · une forme née du côté sombre
Nés pendant la longue nuit, ils ne désirent pas le jour dont on ne leur a pas parlé.

§52Mais parce que je suis d’avis qu’on ait pitié de ceux qui en naissant se sont trouvé le joug au cou, et que ou bien on les excuse, ou bien on leur pardonne si, n’ayant jamais vu seulement l’ombre de la liberté et n’en ayant jamais été avertis, ils ne s’aperçoivent pas du mal que c’est pour eux d’être esclaves. S’il y a quelques pays, comme Homère le dit des Cimmériens, où le soleil se montre autrement qu’à nous et où, après leur avoir éclairé six mois continus, il les laisse sommeillant dans l’obscurité sans venir les revoir de l’autre demi-année : ceux qui naîtraient pendant cette longue nuit, s’ils n’avaient entendu parler de la clarté, s’étonnerait-on que, n’ayant jamais vu le jour, ils s’accoutumassent aux ténèbres où ils sont nés, sans désirer la lumière ?

Le texte de 1577
Mais parce que je suis d’avis qu’on ait pitié de ceux qui, en naissant, se sont trouvé le joug au col, et que ou bien on les excuse, ou bien qu’on leur pardonne si, n’ayans jamais veu seulement l’ombre de la liberté et n’en estans point advertis, ils ne s’apperçoyvent point du mal que ce leur est d’estre esclaves. S’il y a quelques pays, comme dit Homere des Cimmeriens, où le soleil se monstre autrement qu’à nous, et, apres leur avoir esclairé six mois continuels, il les laisse sommeillans dans l’obscurité sans les venir revoir de l’autre demie année : ceux qui naistroyent pendant ceste longue nuict, s’ils n’avoyent ouy parler de la clarté, s’esbahiroit-on si, n’ayans point veu de jour, ils s’accoustumoyent aux tenebres où ils sont nais, sans desirer la lumiere ?

Notes philologiques

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une trace laissée derrière · une flèche qui revient en arrière · rien devant
On ne pleure jamais ce qu'on n'a jamais eu : le regret vient après le plaisir, jamais avant.

§53On ne pleure jamais ce qu’on n’a jamais eu, et le regret ne vient qu’après le plaisir ; toujours il y a, avec la connaissance du bien, le souvenir de la joie passée. Le naturel de l’homme est bien d’être libre et de vouloir l’être ; mais aussi sa nature est telle que naturellement il garde le pli que l’éducation lui donne.

Le texte de 1577
On ne plaint jamais ce qu’on n’a jamais eu, et le regret ne vient point sinon apres le plaisir ; et tousjours est, avec la connoissance du bien, le souvenir de la joye passée. Le naturel de l’homme est bien d’estre franc et de le vouloir estre ; mais aussi sa nature est telle, que naturellement il tient le ply que la nourriture luy donne.

Notes philologiques

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un mors · d'abord la ruade · ensuite l'alignement
Première cause, et la plus simple : l'habitude. Le cheval qui mordait le frein finit par se pavaner sous le harnais.

§54Disons donc ainsi : à l’homme, toutes les choses auxquelles il se nourrit et s’accoutume lui deviennent naturelles, mais seul lui est natif ce à quoi sa nature simple et non altérée l’appelle. Ainsi la première raison de la servitude volontaire, c’est la coutume : comme il en va des plus braves chevaux, qui au commencement mordent le frein et puis après s’en jouent, et qui, là où naguère ils ruaient contre la selle, se portent maintenant dans le harnais et, tout fiers, se pavanent sous la barde.

Le texte de 1577
Disons donc ainsi, qu’à l’homme toutes choses luy sont naturelles à quoy il se nourrit et accoustume, mais seulement celuy est natif à quoy sa nature simple et non alterée l’appelle. Ainsi la premiere raison de la servitude volontaire, c’est la coustume : comme des plus braves courtaux, qui au commencement mordent le frein et puis apres s’en jouent, et là où nagueres ils ruoyent contre la selle, ils se portent maintenant dans le harnois, et, tous fiers, se gorgiasent sous la barde.

Notes philologiques

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cinq barres qui montent · la même couleur pour toutes · le temps ne change que la taille
Les années ne donnent jamais le droit de mal faire ; elles ne font qu'agrandir l'injustice.

§55Ils disent qu’ils ont toujours été sujets, que leurs pères ont vécu ainsi. Ils pensent qu’ils sont tenus d’endurer le mors, ils se le font accroire par des exemples, et ils fondent eux-mêmes, sur la durée, la possession de ceux qui les tyrannisent. Mais en vérité, les années ne donnent jamais le droit de mal faire, elles ne font qu’agrandir l’injustice.

Le texte de 1577
Ils disent qu’ils ont esté tousjours subjets, que leurs peres ont ainsi vescu. Ils pensent qu’ils sont tenus d’endurer le mors, et se le font accroire par exemples, et fondent eux-mesmes, sur la longueur, la possession de ceux qui les tyrannisent. Mais pour vray, les ans ne donnent jamais droit de mal faire, ains aggrandissent l’injure.

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une forme au milieu · une flèche vers l'arrière · une flèche vers l'avant
Il en reste toujours qui regardent devant et derrière, et que rien n'apprivoise.

§56Il en demeure toujours quelques-uns, mieux nés que les autres, qui sentent le poids du joug et ne peuvent se tenir de le secouer ; qui ne s’apprivoisent jamais à la sujétion, et qui, toujours, comme Ulysse qui par mer et par terre cherchait à voir la fumée de sa maison, ne peuvent s’empêcher de considérer leurs privilèges naturels et de se souvenir de leurs prédécesseurs et de leur premier être. Ce sont volontiers ceux-là qui, ayant l’entendement net et l’esprit clairvoyant, ne se contentent pas, comme le gros populaire, de regarder ce qui est devant leurs pieds, sans regarder et derrière et devant, et sans rappeler encore les choses passées pour juger de celles du temps à venir et pour mesurer les présentes. Ce sont ceux qui, ayant d’eux-mêmes la tête bien faite, l’ont encore polie par l’étude et le savoir. Ceux-là, quand la liberté serait entièrement perdue et tout à fait hors du monde, l’imaginant et la sentant en leur esprit, et la savourant encore, la servitude ne leur est jamais de goût, si bien qu’on l’accoutre.

Le texte de 1577
Tousjours en demeure-il quelques uns mieux nais que les autres, qui sentent le poids du joug et ne se peuvent tenir de le crouler ; qui ne s’apprivoisent jamais de la subjection, et qui tousjours, comme Ulysse qui par mer et par terre cerchoit de voir la fumée de sa case, ne se sçavent garder d’adviser à leurs naturels privileges et de se souvenir de leurs predecesseurs et de leur premier estre. Ce sont volontiers ceux-là qui, ayans l’entendement net et l’esprit clair voyant, ne se contentent pas, comme le gros populas, de regarder ce qui est devant leurs pieds, s’ils n’avisent et derriere et devant, et ne ramenent encores les choses passées pour juger de celles du temps advenir et pour mesurer les presentes. Ce sont ceux qui, ayans la teste d’eux-mesmes bien faite, l’ont encores polie par l’estude et le sçavoir. Ceux-là, quand la liberté seroit entierement perdue et toute hors du monde, l’imaginant et la sentant en leur esprit, et encores la savourant, la servitude ne leur est jamais de goust, pour si bien qu’on l’accoustre.

Notes philologiques

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quatre formes · chacune dans sa case · aucune ne voit l'autre
Ils sont nombreux et ils demeurent sans effet, faute de se reconnaître entre eux.

§57Le grand Turc s’est bien avisé de cela, que les livres et le savoir donnent aux hommes, plus que toute autre chose, le sens de se reconnaître et de haïr la tyrannie. J’entends bien qu’il n’a en ses terres guère plus de savants qu’il n’en demande. Or, ordinairement, le bon zèle et l’affection de ceux qui ont gardé malgré le temps leur dévotion à la franchise, si grand qu’en soit le nombre, demeurent sans effet, faute qu’ils se reconnaissent entre eux. La liberté leur est tout entière ôtée sous le tyran, de faire, de parler, et quasi de penser : ils demeurent tous seuls dans leurs pensées.

Le texte de 1577
Le grand Turc s’est bien advisé de cela, que les livres et la doctrine donnent plus que toute autre chose aux hommes le sens de se reconnoistre et de hayr la tyrannie. J’entens qu’il n’a en ses terres gueres de plus sçavans qu’il n’en demande. Or communement le bon zele et affection de ceux qui ont gardé malgré le temps la devotion à la franchise, pour si grand nombre qu’il y en ait, demeure sans effect, pour ne s’entreconnoistre point. La liberté leur est toute ostée sous le tyran, de faire, de parler, et quasi de penser : ils demeurent tous singuliers en leurs fantasies.

Notes philologiques

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un tronc fermé · une petite fenêtre ouverte dedans · on voit au travers
Il manque à l'homme une petite fenêtre au cœur : sans elle, personne ne sait qui pense comme lui.

§58Aussi bien Momus ne se moqua pas à tort quand il trouva à redire, dans l’homme que Vulcain avait fait, qu’il ne lui eût pas mis une petite fenêtre au cœur, afin que par là l’on pût voir ses pensées.

Le texte de 1577
Et pourtant Momus ne se moqua pas trop, quand il trouva cela à redire en l’homme que Vulcan avoit fait, dequoy il ne luy avoit mis une petite fenestre au cœur, afin que par là l’on peust voir ses pensées.

Notes philologiques

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deux plateaux · l'un plein de volonté · l'autre vide de courage
Ils se fiaient à sa volonté, non à son courage : ce n'est pas la même chose.

§59On a voulu dire que Brutus et Cassius, lorsqu’ils firent l’entreprise de la délivrance de Rome, ou plutôt de tout le monde, ne voulurent pas que Cicéron, ce grand zélateur du bien public s’il en fut jamais, fût de la partie, et qu’ils estimèrent son cœur trop faible pour un fait si haut. Ils se fiaient bien à sa volonté, mais ils ne s’assuraient pas de son courage.

Le texte de 1577
L’on a voulu dire que Brute et Casse, lors qu’ils firent l’entreprise de la delivrance de Rome, ou plustost de tout le monde, ne voulurent point que Ciceron, ce grand zelateur du bien public s’il en fut jamais, fust de la partie, et estimerent son cœur trop foible pour un fait si haut. Ils se fioyent bien de sa volonté, mais ils ne s’asseuroyent point de son courage.

Notes philologiques

S3Preuve interne · cœur = courage — « ils estimerent son cœur trop foible pour un fait si haut. Ils se fioyent bien de sa volonté, mais ils ne s'asseuroyent point de son courage. » La Boétie substitue lui-même le mot dans la phrase suivante, même sujet, même jugement. C'est une glose d'auteur.

une marche trop haute · deux mains jointes qui font l'appui · la forme passe
Presque toutes les délivrances bien conçues ont réussi : la fortune manque rarement à la bonne volonté.

§60Et pourtant, qui voudra parcourir les faits du temps passé et les annales anciennes, il s’en trouvera peu ou point, de ceux qui, voyant leur pays malmené et en mauvaises mains, ayant entrepris d’une bonne intention de le délivrer, ne soient venus à bout de leur entreprise, et à qui la liberté, pour se faire paraître, n’ait elle-même fait la courte échelle. Harmodios, Aristogiton, Thrasybule, Brutus l’ancien, Valérius et Dion, comme ils avaient vertueusement conçu, ils exécutèrent heureusement. En pareil cas, la fortune ne manque presque jamais à la bonne volonté.

Le texte de 1577
Et toutesfois, qui voudra discourir les faits du temps passé et les annales anciennes, il s’en trouvera peu ou point de ceux qui, voyans leur pays mal mené et en mauvaises mains, ayans entreprins d’une bonne intention de le delivrer, qu’ils n’en soyent venus à bout, et que la liberté, pour se faire apparoistre, ne se soit elle-mesme fait espaule. Harmodie, Aristogiton, Thrasybule, Brute le vieux, Valere et Dion, comme ils ont vertueusement pensé, l’executerent heureusement. En tel cas, quasi jamais à bon vouloir ne defaut la fortune.

Notes philologiques

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une colonne couchée · les blocs épars · rien qui la relève
Ils rendirent la liberté et moururent avec elle : la république fut enterrée le même jour.

§61Brutus le jeune et Cassius ôtèrent bien heureusement la servitude ; mais en ramenant la liberté, ils moururent, non pas misérablement. Car quel blasphème ce serait de dire qu’il y ait eu rien de misérable en ces gens-là, ni dans leur mort, ni dans leur vie ? Mais ils moururent certes au grand dommage, au perpétuel malheur et à l’entière ruine de la république, laquelle, ce me semble, fut enterrée avec eux.

Le texte de 1577
Brute le jeune et Casse osterent bien heureusement la servitude ; mais en ramenant la liberté, ils moururent, non pas miserablement. Car quel blaspheme seroit-ce de dire qu’il y ait rien eu de miserable en ces gens là, ny en leur mort, ny en leur vie ? Mais certes, au grand dommage, et perpetuel malheur, et entiere ruine de la republique, laquelle certes fut, comme il me semble, enterrée avec eux.

Notes philologiques

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un siège qui ne bouge pas · une forme qui sort · une forme identique qui entre
Chasser le tyran pour garder la tyrannie n'est pas une délivrance, c'est une relève.

§62Les autres entreprises qui ont été faites depuis contre les autres empereurs romains n’étaient que des conjurations de gens ambitieux, qui ne sont pas à plaindre des malheurs qui leur sont advenus, puisqu’il est clair à voir qu’ils désiraient non pas ôter, mais ruiner la couronne, prétendant chasser le tyran et retenir la tyrannie. Pour ceux-là, je ne voudrais pas moi-même que l’affaire leur eût bien réussi, et je me contente qu’ils aient montré par leur exemple qu’il ne faut pas abuser du saint nom de la liberté pour une mauvaise entreprise.

Le texte de 1577
Les autres entreprinses qui ont esté faites depuis contre les autres empereurs romains n’estoyent que des conjurations de gens ambitieux, lesquels ne sont pas à plaindre des inconveniens qui leur sont advenus, estant bel à voir qu’ils desiroyent non pas d’oster, mais de ruiner la couronne, pretendans chasser le tyran et retenir la tyrannie. A ceux-là je ne voudrois pas moy-mesme qu’il leur en fust bien succedé, et suis content qu’ils ayent monstré par leur exemple qu’il ne faut pas abuser du sainct nom de la liberté pour faire mauvaise entreprise.

Notes philologiques

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quatre barres qui décroissent · la dernière presque plate
Seconde cause : sous un maître, les hommes deviennent mous, et cela s'apprend comme une maladie.

§63Mais pour revenir à mon propos, dont j’avais quasi perdu le fil : la première raison pour laquelle les hommes servent volontiers, c’est qu’ils naissent serfs et sont nourris tels. De celle-là en vient une autre, que sous les tyrans les gens deviennent aisément lâches et efféminés ; ce dont je sais merveilleusement bon gré à Hippocrate, le grand-père de la médecine, qui s’en est pris garde et l’a dit ainsi dans l’un de ses livres, qu’il intitule Des maladies.

Le texte de 1577
Mais pour revenir à mon propos, lequel j’avois quasi perdu : la premiere raison pourquoy les hommes servent volontiers, c’est ce qu’ils naissent serfs et sont nourris tels. De ceste-cy en vient une autre, que aisément les gens deviennent, sous les tyrans, lasches et effeminez ; dont je sçay merveilleusement bon gré à Hippocrates, le grand pere de la medecine, qui s’en est prins garde et l’a ainsi dit en l’un de ses livres, qu’il intitule Des maladies.

Notes philologiques

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un registre tendu · une barre en travers · la main se retire
Il refusa son art à qui voulait asservir son pays : un savoir se refuse aussi.

§64Ce personnage avait certes le cœur en bon lieu, et il le montra bien lorsque le grand roi voulut l’attirer près de lui à force de charges et de grands présents, et qu’il lui répondit franchement qu’il se ferait grand scrupule de se mêler de guérir les barbares qui voulaient tuer les Grecs, et de servir en rien, par son art, celui qui entreprenait d’asservir la Grèce. La lettre qu’il lui envoya se voit encore aujourd’hui parmi ses autres œuvres, et témoignera à jamais de son bon cœur et de sa noble nature.

Le texte de 1577
Ce personnage avoit certes le cœur en bon lieu, et le monstra bien alors que le grand roy le voulut attirer pres de luy à force d’offices et grands presens, et luy respondit franchement qu’il feroit grand’conscience de se mesler de guerir les barbares qui vouloyent tuer les Grecs, et de rien servir par son art à luy qui entreprenoit d’asservir la Grece. La lettre qu’il luy envoya se void encore aujourd’huy parmy ses autres œuvres, et tesmoignera pour jamais de son bon cœur et de sa noble nature.

Notes philologiques

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une flèche longue · puis une courte · puis un moignon de trait
Avec la liberté se perd la vaillance, et avec elle le goût de toutes les grandes choses.

§65Or il est donc certain qu’avec la liberté se perd du même coup la vaillance. Les gens soumis n’ont point d’allégresse au combat, ni d’âpreté ; ils vont au danger comme attachés et tout engourdis, par manière d’acquit, et ils ne sentent pas bouillir dans leur cœur cette ardeur de la franchise qui fait mépriser le péril et donne envie d’acheter, par une belle mort au milieu de ses compagnons, l’honneur et la gloire. Entre les gens libres, c’est à qui mieux mieux, chacun pour le bien commun, chacun pour soi, puisqu’ils s’attendent à avoir toute leur part au mal de la défaite ou au bien de la victoire. Mais les gens asservis, outre ce courage guerrier, perdent encore en toutes autres choses la vivacité, ont le cœur bas et mou, et sont incapables de toutes les choses grandes. Les tyrans connaissent bien cela, et voyant qu’ils prennent ce pli, ils les y aident encore pour les faire mieux avachir.

Le texte de 1577
Or il est donc certain qu’avec la liberté tout à un coup se perd la vaillance. Les gens subjets n’ont point d’allegresse au combat, ny d’aspreté ; ils vont au danger comme attachez et tous engourdis, par maniere d’acquit, et ne sentent point bouillir dans le cœur l’ardeur de la franchise, qui fait mespriser le peril et donne envie d’acheter, par une belle mort entre ses compagnons, l’honneur et la gloire. Entre les gens libres, c’est à l’envi à qui mieux mieux, chacun pour le bien commun, chacun pour soy, là où ils s’attendent d’avoir toute leur part au mal de la desfaite ou au bien de la victoire. Mais les gens asservis, outre ce courage guerrier, ils perdent encores en toutes autres choses la vivacité, et ont le cœur bas et mol, et sont incapables de toutes choses grandes. Les tyrans connoissent bien cela, et, voyans qu’ils prennent ce ply, pour les faire mieux avachir encores leur y aident-ils.

Notes philologiques

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deux formes identiques face à face · une ligne verticale entre elles · l'une regarde l'autre
Faisant du mal à tous, il lui faut craindre tout le monde : c'est le miroir qu'on lui tend.

§66Xénophon, historien grave et du premier rang parmi les Grecs, a fait un petit livre où il fait parler Simonide avec Hiéron, le roi de Syracuse, des misères du tyran. Ce livre est plein de bonnes et graves remontrances, et qui ont aussi bonne grâce, à mon avis, qu’il est possible. Plût à Dieu que tous les tyrans qui ont jamais été l’eussent mis devant leurs yeux et s’en fussent servis comme d’un miroir ! Je ne puis croire qu’ils n’eussent reconnu leurs verrues et pris quelque honte de leurs taches. Dans ce traité, il raconte la peine où sont les tyrans, contraints, faisant du mal à tous, de craindre tout le monde.

Le texte de 1577
Xenophon, historien grave et du premier rang entre les Grecs, a fait un livret auquel il fait parler Simonide avec Hieron, le roy de Syracuse, des miseres du tyran. Ce livre est plein de bonnes et graves remonstrances, et qui ont aussi bonne grace, à mon advis, qu’il est possible. Que pleust à Dieu que tous les tyrans qui ont jamais esté l’eussent mis devant les yeux, et s’en fussent servis de miroer ! Je ne puis pas croire qu’ils n’eussent reconnu leurs verrues et eu quelque honte de leurs taches. En ce traitté, il conte la peine en quoy sont les tyrans, qui sont contraints, faisans mal à tous, de craindre de tous.

Notes philologiques

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un mur · les gardes au-dehors · une autre couleur qu'eux tous
Il paie des étrangers pour se garder, n'osant mettre les armes aux mains des siens.

§67Entre autres choses, il dit ceci, que les mauvais rois se servent d’étrangers à la guerre et les soudoient, n’osant se fier à mettre les armes en main à leurs propres gens, à qui ils ont fait tort. Il y a eu de bons rois qui ont bien eu à leur solde des nations étrangères, et des Français mêmes, et plus souvent autrefois qu’aujourd’hui, mais dans une autre intention : pour garder les leurs, n’estimant pas dommageable de dépenser de l’argent pour épargner des hommes. C’est ce que disait Scipion, je crois, le grand Africain, qu’il aimerait mieux avoir sauvé la vie à un citoyen que d’avoir défait cent ennemis.

Le texte de 1577
Entre autres choses, il dit cela, que les mauvais roys se servent d’estrangers à la guerre et les soudoyent, ne s’osans fier de mettre à leurs gens, ausquels ils ont fait tort, les armes en la main. Il y a eu de bons roys qui ont bien eu à leur solde des nations estranges, comme des François mesmes, et plus encores d’autres fois qu’aujourd’huy, mais à une autre intention : pour garder les leurs, n’estimans rien de dommage de l’argent pour espargner les hommes. C’est ce que disoit Scipion, ce croy-je, le grand Africain, qu’il aimeroit mieux avoir sauvé la vie à un citoyen que desfait cent ennemis.

Notes philologiques

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cinq formes ramenées à la même hauteur basse · aucune ne dépasse
Il ne se croit en sûreté que le jour où il n'a plus sous lui un seul homme qui vaille.

§68Mais certes il est bien assuré que le tyran ne pense jamais sa puissance assurée avant d’être venu à ce point qu’il n’a plus sous lui un homme qui vaille. On lui dira donc à bon droit ce que Thrason, chez Térence, se vante d’avoir reproché au maître des éléphants : > Pour cela vous vous croyez si brave, > que vous avez la charge des bêtes.

Le texte de 1577
Mais certes cela est bien asseuré, que le tyran ne pense jamais que sa puissance luy soit asseurée, sinon quand il est venu à ce poinct qu’il n’a sous luy homme qui vaille. Donques à bon droit luy dira-on cela que Thrason en Terence se vante avoir reproché au maistre des elephans : > Pour cela si brave vous estes, > Que vous avez charge des bestes.

Notes philologiques

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un cercle de fête · une épée barrée · plus rien à tirer
Il n'eut plus à tirer l'épée : il ouvrit des tavernes, des jeux, et la ville se garda toute seule.

§69Mais cette ruse des tyrans, d’abêtir leurs sujets, ne se peut connaître plus clairement que par ce que Cyrus fit aux Lydiens, après qu’il se fut emparé de Sardes, la maîtresse ville de Lydie, qu’il eut pris à merci Crésus, ce roi si riche, et qu’il l’eut emmené captif avec lui. On lui apporta la nouvelle que les Sardiens s’étaient révoltés ; il les eut bientôt remis sous sa main. Mais ne voulant pas mettre à sac une si belle ville, ni être toujours en peine d’y tenir une armée pour la garder, il s’avisa d’un grand expédient pour s’en assurer : il y établit des bordels, des tavernes et des jeux publics, et fit publier cette ordonnance que les habitants eussent à en faire usage. Il se trouva si bien de cette garnison qu’il ne lui fallut plus jamais depuis tirer un coup d’épée contre les Lydiens.

Le texte de 1577
Mais ceste ruse des tyrans, d’abestir leurs subjets, ne se peut pas connoistre plus clairement que par ce que Cyrus fit aux Lydiens, apres qu’il se fut emparé de Sardis, la maistresse ville de Lydie, et qu’il eut prins à mercy Cresus, ce tant riche roy, et l’eut emmené captif quant et soy. On luy apporta les nouvelles que les Sardiens s’estoyent revoltez ; il les eut bien tost remis sous sa main. Mais ne voulant pas mettre à sac une tant belle ville, ny estre tousjours en peine d’y tenir une armée pour la garder, il s’advisa d’un grand expedient pour s’en asseurer : il y establit des bordeaux, des tavernes et jeux publics, et fit publier ceste ordonnance que les habitans eussent à en faire estat. Il se trouva si bien de ceste garnison, qu’il ne luy falut jamais depuis tirer un coup d’espée contre les Lydiens.

Notes philologiques

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un groupe qui s'efface · un seul petit bloc qui reste
Les jeux ont fini par donner leur nom au passe-temps : la ruse a laissé un mot dans la langue.

§70Ces pauvres gens misérables s’amusèrent à inventer toutes sortes de jeux, si bien que les Latins en ont tiré leur mot, et que ce que nous appelons passe-temps, ils l’appellent ludi, comme s’ils voulaient dire Lydi.

Le texte de 1577
Ces pauvres gens miserables s’amuserent à inventer toutes sortes de jeux, si bien que les Latins en ont tiré leur mot, et ce que nous appellons passe-temps, ils l’appellent ludi, comme s’ils vouloyent dire Lydi.

Notes philologiques

B6Restitution typographique — Le témoin donne, en capitales dégradées, « LF B / » pour le mot latin. Le jeu de mots — ludi et Lydi — exige la forme latine : nous portons ludi.

Collation du 20 août✔ confirmé — Le contrôle porte le jeu de mots latin, Ludi pour Lydi. La restitution typographique est confirmée.

une barre en pleine lumière · une flèche qui passe dessous
Ce que celui-là ordonna tout haut, la plupart l'ont poursuivi sous main.

§71Tous les tyrans n’ont pas ainsi déclaré si expressément qu’ils voulussent efféminer leurs hommes ; mais en vérité, ce que celui-là ordonna formellement et en effet, la plupart l’ont poursuivi sous main.

Le texte de 1577
Tous les tyrans n’ont pas ainsi declaré si expres qu’ils voulussent effeminer leurs hommes ; mais pour vray, ce que cestuy-là ordonna formellement et en effect, sous main ils l’ont pourchassé la pluspart.

Notes philologiques

Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.

un hameçon · une plume légère · un poisson qui monte
Le peuple se défie de qui l'aime et croit qui le trompe : une plume passée devant la bouche suffit.

§72À la vérité, tel est le naturel du menu peuple, dont le nombre est toujours plus grand dans les villes : il est soupçonneux à l’égard de celui qui l’aime, et naïf envers celui qui le trompe. Ne pensez pas qu’il y ait nul oiseau qui se prenne mieux à la pipée, ni aucun poisson qui, par gourmandise, s’accroche plus vite à l’hameçon, que tous les peuples ne s’allèchent promptement à la servitude pour la moindre plume qu’on leur passe, comme on dit, devant la bouche. Et c’est chose merveilleuse qu’ils se laissent aller si vite, pourvu seulement qu’on les chatouille.

Le texte de 1577
A la verité, c’est le naturel du menu populaire, duquel le nombre est tousjours plus grand dans les villes : il est souspeçonneux à l’endroit de celuy qui l’aime, et simple envers celuy qui le trompe. Ne pensez pas qu’il y ait nul oiseau qui se prenne mieux à la pipée, ny poisson aucun qui, pour la friandise, s’accroche plustost dans le haim, que tous les peuples s’allechent vistement à la servitude pour la moindre pleume qu’on leur passe, comme on dit, devant la bouche. Et est chose merveilleuse qu’ils se laissent aller ainsi tost, mais seulement qu’on les chatouille.

Notes philologiques

Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.

un cercle de spectacle sur un plateau · la liberté sur l'autre · le fléau penche du côté du spectacle
Les spectacles ne sont pas le repos de la servitude : ils en sont le prix.

§73Les théâtres, les jeux, les farces, les spectacles, les gladiateurs, les bêtes étranges, les médailles, les tableaux et autres drogueries de cette sorte étaient pour les peuples anciens les appâts de la servitude, le prix de leur liberté, les outils de la tyrannie. Ce moyen, cette pratique, ces allèchements, les anciens tyrans les avaient pour endormir leurs sujets sous le joug. Ainsi les peuples assottis, trouvant beaux ces passe-temps, amusés d’un vain plaisir qui leur passait devant les yeux, s’accoutumaient à servir aussi niaisement, mais plus mal, que les petits enfants qui, pour voir les images luisantes des livres enluminés, apprennent à lire.

Le texte de 1577
Les theatres, les jeux, les farces, les spectacles, les gladiateurs, les bestes estranges, les medailles, les tableaux et autres telles drogueries estoyent aux peuples anciens les appasts de la servitude, le prix de leur liberté, les outils de la tyrannie. Ce moyen, ceste pratique, ces allechemens avoyent les anciens tyrans pour endormir leurs subjets sous le joug. Ainsi les peuples assottis, trouvans beaux ces passe-temps, amusez d’un vain plaisir qui leur passoit devant les yeux, s’accoustumoyent à servir aussi niaisement, mais plus mal, que les petis enfans qui, pour voir les luisans images des livres illuminez, apprennent à lire.

Notes philologiques

Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.

un grand bloc pris · un petit morceau rendu · la flèche du retour est courte
On leur rend une part de ce qu'on leur a pris, et ils crient leur reconnaissance.

§74Les tyrans romains s’avisèrent encore d’un autre point, de festoyer souvent les corporations publiques, abusant cette canaille comme il fallait, qui se laisse aller plus qu’à toute chose au plaisir de la bouche. Le plus averti de tous n’aurait pas quitté son écuelle de soupe pour recouvrer la liberté de la république de Platon. Les tyrans faisaient largesse du quart de blé, du setier de vin et du sesterce ; et alors c’était pitié d’entendre crier : Vive le roi ! Les lourdauds ne s’avisaient pas qu’ils ne faisaient que recouvrer une partie de ce qui était à eux, et que cela même qu’ils recouvraient, le tyran n’aurait pu le leur donner s’il ne le leur avait auparavant ôté.

Le texte de 1577
Les Romains tyrans s’adviserent encores d’un autre poinct, de festoyer souvent les dizaines publiques, abusant ceste canaille, comme il faloit, qui se laisse aller plus qu’à toute chose au plaisir de la bouche. Le plus entendu de tous n’eust pas quitté son escuelle de souppe pour recouvrer la liberté de la republique de Platon. Les tyrans faisoyent largesse du quart de bled, du sextier de vin et du sesterce ; et lors c’estoit pitié d’ouyr crier : Vive le Roy ! Les lourdauts n’advisoyent pas qu’ils ne faisoyent que recouvrer une partie du leur, et que cela mesme qu’ils recouvroyent, le tyran ne leur eust peu donner si devant il ne l’avoit osté à eux-mesmes.

Notes philologiques

Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.

une porte grande ouverte · une porte murée · la même façade
Grand ouvert au plaisir qu'il ne devrait pas prendre, insensible au tort qu'il ne devrait pas souffrir.

§75Tel avait amassé ce jour-là le sesterce, tel s’était gorgé au festin public, en bénissant Tibère et Néron de leur belle libéralité, qui le lendemain, contraint d’abandonner ses biens à l’avarice, ses enfants à la luxure, son sang même à la cruauté de ces magnifiques empereurs, ne disait mot, pas plus qu’une pierre, et ne se remuait pas plus qu’une souche. Toujours le populaire a eu cela : au plaisir qu’il ne peut honnêtement recevoir, il est tout ouvert et dissolu ; au tort et à la douleur qu’il ne peut honnêtement souffrir, insensible.

Le texte de 1577
Tel eust amassé aujourd’huy le sesterce, tel se fust gorgé au festin public, en benissant Tibere et Neron de leur belle liberalité, qui, le lendemain, estant contraint d’abandonner ses biens à l’avarice, ses enfans à la luxure, son sang mesme à la cruauté de ces magnifiques empereurs, ne disoit mot non plus qu’une pierre, et ne se remuoit non plus qu’une souche. Tousjours le populas a eu cela : il est au plaisir qu’il ne peut honnestement recevoir tout ouvert et dissolu, et au tort et à la douleur qu’il ne peut honnestement souffrir, insensible.

Notes philologiques

Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.

une colonne debout · une flamme éteinte à ses pieds · des formes qui restent
Le monstre mort, on se souvint de ses fêtes, et l'on faillit en porter le deuil.

§76Je ne vois personne aujourd’hui qui, entendant parler de Néron, ne tremble au surnom même de ce vilain monstre, de cette immonde et sale bête. On peut bien dire pourtant qu’après sa mort, aussi vilaine que sa vie, le noble peuple romain en reçut un tel déplaisir, se souvenant de ses jeux et de ses festins, qu’il fut sur le point d’en porter le deuil. Ainsi l’a écrit Cornelius Tacite, auteur des meilleurs et des plus graves, et certes digne de foi.

Le texte de 1577
Je ne voy pas maintenant personne qui, oyant parler de Neron, ne tremble mesme au surnom de ce vilain monstre, de ceste orde et sale beste. On peut bien dire qu’apres sa mort, aussi vilaine que sa vie, le noble peuple romain en receut tel desplaisir, se souvenant de ses jeux et festins, qu’il fut sur le poinct d’en porter le dueil. Ainsi l’a escrit Corneille Tacite, auteur bon et grave des plus, et certes croyable.

Notes philologiques

R2Intervention réelle sur un connecteur — Le témoin porte « On peut bien dire qu'apres sa mort… ». Le modernisé porte « On peut bien dire pourtant qu'après sa mort… ». Rien dans le témoin : concessive ajoutée de toutes pièces. Seconde et dernière intervention de ce genre.

une fleur ouverte · une goutte sous elle · la tige tient bon
La douceur d'un seul homme a sucré la servitude, et fit plus de mal que la cruauté.

§77Ce qu’on ne trouvera pas étrange si l’on considère ce que ce même peuple avait fait à la mort de Jules César, qui donna congé aux lois et à la liberté ; en ce personnage, ils n’ont, ce me semble, rien trouvé qui vaille que son humanité, laquelle, quoi qu’on la prêchât tant, fut plus dommageable que la plus grande cruauté du plus sauvage tyran qui fut jamais : car à la vérité ce fut cette douceur venimeuse qui, pour le peuple romain, sucra la servitude.

Le texte de 1577
Ce qu’on ne trouvera pas estrange, si l’on considere ce que ce peuple là mesme avoit fait à la mort de Jules Cesar, qui donna congé aux loix et à la liberté ; auquel personnage ils n’ont, ce me semble, trouvé rien qui valust que son humanité, laquelle, quoy qu’on la preschast tant, fut plus dommageable que la plus grande cruauté du plus sauvage tyran qui fust onques : pource qu’à la verité ce fut ceste venimeuse douceur qui, envers le peuple romain, sucra la servitude.

Notes philologiques

Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.

une colonne neuve · un chapiteau plus large qu'elle · des formes petites au pied
On dressa une colonne au Père du peuple, et l'on fit plus d'honneur au mort qu'à aucun vivant.

§78Mais après sa mort, ce peuple-là, qui avait encore à la bouche ses banquets et dans l’esprit le souvenir de ses prodigalités, pour lui faire ses honneurs et le mettre en cendres, amoncela à l’envi les bancs de la place, et puis lui éleva une colonne comme au Père du peuple, ainsi le portait le chapiteau, et lui fit plus d’honneur, tout mort qu’il était, qu’il n’en devait faire à homme du monde, si ce n’est peut-être à ceux qui l’avaient tué.

Le texte de 1577
Mais apres sa mort, ce peuple là, qui avoit encores à la bouche ses banquets, en l’esprit la souvenance de ses prodigalitez, pour luy faire ses honneurs et le mettre en cendres, amoncela à l’envi les bancs de la place, et puis luy esleva une colonne comme au Pere du peuple, ainsi portoit le chapiteau, et luy fit plus d’honneur, tout mort qu’il estoit, qu’il n’en devoit faire à homme du monde, si ce n’estoit possible à ceux qui l’avoyent tué.

Notes philologiques

Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.

un cadre d'enseigne · rien dedans · des formes qui le lisent
Prendre le nom qui protège le peuple, pour que le nom soit entendu et l'effet jamais senti.

§79Ils n’oublièrent pas non plus cela, les empereurs romains, de prendre communément le titre de Tribun du peuple, tant parce que cette charge était tenue pour sainte et sacrée, que parce qu’elle avait été établie pour la défense et la protection du peuple, sous la garantie de l’État. Par ce moyen ils s’assuraient que ce peuple se fierait davantage à eux, comme s’il devait en entendre le nom sans en sentir les effets.

Le texte de 1577
Ils n’oublierent pas cela aussi, les empereurs romains, de prendre communement le tiltre de Tribun du peuple ; tant pource que cest office estoit tenu pour sainct et sacré, que aussi qu’il estoit estably pour la defense et protection du peuple, et sous la faveur de l’estat. Par ce moyen ils s’asseuroyent que ce peuple se fieroit plus d’eux, comme s’ils en devoyent ouyr le nom et non pas sentir les effets.

Notes philologiques

Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.

un panneau clair devant · un bloc sombre derrière · le panneau cache exactement le bloc
Aucun mal ne se fait plus sans un joli propos sur le bien commun placé devant.

§80Au contraire, aujourd’hui, ne font guère mieux ceux qui ne font aucun mal, même de conséquence, sans le faire précéder de quelque joli propos sur le bien commun et le soulagement public. Car vous savez bien, ô Longa, le formulaire dont en certains endroits ils pourraient user assez finement ; mais dans la plupart des cas, certes, il ne peut y avoir assez de finesse là où il y a tant d’impudence.

Le texte de 1577
Au contraire, aujourd’huy ne font pas beaucoup mieux ceux qui ne font mal aucun, mesmes de consequence, qu’ils ne facent passer devant quelque joly propos du bien commun et soulagement public. Car vous sçavez bien, ô Longa, le formulaire duquel en quelques endroits ils pourroyent user assez finement ; mais en la pluspart certes il n’y peut avoir assez de finesse là où il y a tant d’impudence.

Notes philologiques

Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.

un enclos vide · des flèches qui pointent vers le vide · une forme imaginée en pointillé
Se montrer le moins possible, pour qu'on imagine plus qu'un homme là où il n'y a qu'un homme.

§81Les rois d’Assyrie, et encore après eux ceux de Médie, ne se présentaient en public que le plus tard qu’ils pouvaient, pour laisser le populaire dans le doute s’ils étaient en quelque chose plus que des hommes, et pour laisser dans cette rêverie des gens qui font volontiers les imaginatifs sur les choses dont ils ne peuvent juger par la vue. Ainsi tant de nations qui furent assez longtemps sous cet empire assyrien s’accoutumèrent à servir avec ce mystère, et servaient plus volontiers de ne pas savoir quel maître elles avaient, ni à grand-peine si elles en avaient un ; et toutes craignaient à crédit un homme que personne n’avait vu.

Le texte de 1577
Les roys d’Assyrie, et encores apres eux ceux de Mede, ne se presentoyent en public que le plus tard qu’ils pouvoyent, pour mettre en doute ce populas s’ils estoyent en quelque chose plus qu’hommes, et laisser en ceste resverie les gens qui font volontiers les imaginatifs aux choses dequoy ils ne peuvent juger de veue. Ainsi tant de nations qui furent assez long temps sous cest empire assyrien, avec ce mystere s’accoustumerent à servir, et servoyent plus volontiers pour ne sçavoir quel maistre ils avoyent, ny à grand’peine s’ils en avoyent ; et craignoyent tous à credit un que personne n’avoit veu.

Notes philologiques

Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.

une plaque tenue devant une forme · une branche d'un côté · une flamme de l'autre
Le déguisement fait la révérence : à des gens moins asservis, il n'eût fait que rire.

§82Les premiers rois d’Égypte ne se montraient guère sans porter tantôt une branche, tantôt du feu sur la tête ; ils se masquaient ainsi et faisaient les bateleurs, et, ce faisant, par l’étrangeté de la chose ils inspiraient à leurs sujets quelque révérence et quelque admiration ; alors qu’à des gens qui n’eussent été ni trop sots ni trop asservis, ils n’eussent apprêté, ce me semble, que passe-temps et risée.

Le texte de 1577
Les premiers roys d’Egypte ne se monstroyent gueres qu’ils ne portassent tantost une branche, tantost du feu sur la teste, et se masquoyent ainsi et faisoyent les basteleurs ; et, en ce faisant, par l’estrangeté de la chose ils donnoyent à leurs subjets quelque reverence et admiration : là où, à des gens qui n’eussent esté ou trop sots ou trop asservis, ils n’eussent apresté, ce m’est advis, sinon passe-temps et risée.

Notes philologiques

Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.

un filet tendu au-dessus · un groupe dessous · aucun ne lève la tête
Ils ne l'asservissaient jamais tant que lorsqu'ils s'en moquaient le plus.

§83C’est pitié d’entendre parler de combien de choses les tyrans du temps passé faisaient leur profit pour fonder leur tyrannie, de combien de petits moyens ils se servaient grandement, ayant trouvé ce populaire fait à leur convenance, à qui ils ne savaient tendre un filet où il ne vînt se prendre, et qu’ils ont toujours eu si bon marché de tromper qu’ils ne l’asservissaient jamais tant que lorsqu’ils s’en moquaient le plus.

Le texte de 1577
C’est pitié d’ouyr parler de combien de choses les tyrans du temps passé faisoyent leur profit pour fonder leur tyrannie, de combien de petits moyens ils se servoyent grandement, ayans trouvé ce populas fait à leur poste, auquel ils ne sçavoyent tendre filé qu’il ne s’y vinst prendre, duquel ils ont eu tousjours si bon marché de tromper, qu’ils ne l’assubjettissoyent jamais tant que lors qu’ils s’en moquoyent le plus.

Notes philologiques

Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.

une forme qui fabrique un objet · une flèche qui ramène l'objet vers elle
Le peuple fabrique lui-même les mensonges qu'il croira ensuite.

§84Que dirai-je d’une autre belle bourde que les peuples anciens prirent pour argent comptant ? Ils crurent fermement que le gros orteil de Pyrrhus, roi des Épirotes, faisait des miracles et guérissait les malades de la rate ; ils enrichirent encore mieux le conte, en disant que ce doigt, après qu’on eut brûlé tout le corps mort, s’était trouvé parmi les cendres, s’étant sauvé malgré le feu. Toujours ainsi le peuple a fait lui-même les mensonges pour les croire ensuite. Bien des gens l’ont écrit ainsi, mais de telle façon qu’il est clair à voir qu’ils ont ramassé cela des bruits des villes et du vilain parler du populaire.

Le texte de 1577
Que diray-je d’une autre belle bourde que les peuples anciens prindrent pour argent contant ? Ils creurent fermement que le gros doigt d’un pied de Pyrrhus, roy des Epirotes, faisoit miracles et guarissoit les malades de la rate. Ils enrichirent encore mieux le conte, que ce doigt, apres qu’on eut bruslé tout le corps mort, s’estoit trouvé entre les cendres, s’estant sauvé maugré le feu. Tousjours ainsi le peuple a fait luy-mesme les mensonges, pour puis apres les croire. Prou de gens l’ont ainsi escrit, mais de façon qu’il est bel à voir qu’ils ont amassé cela des bruits des villes et du vilain parler du populaire.

Notes philologiques

Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.

un cercle éclatant · deux yeux fermés en face · un trait qui barre la clarté
Plus aveugle que ceux qu'il prétend guérir : celui qui ne voit pas la fraude.

§85Vespasien, revenant d’Assyrie et passant par Alexandrie pour aller à Rome s’emparer de l’Empire, fit merveilles : il redressait les boiteux, il rendait clairvoyants les aveugles, et tout plein d’autres belles choses, à quoi celui qui ne pouvait voir la fraude était, à mon avis, plus aveugle que ceux qu’il guérissait.

Le texte de 1577
Vespasian, revenant d’Assyrie et passant par Alexandrie pour aller à Rome s’emparer de l’empire, fit merveilles : il redressoit les boiteux, il rendoit clair voyans les aveugles, et tout plein d’autres belles choses, ausquelles qui ne pouvoit voir la faute qu’il y avoit, il estoit, à mon advis, plus aveugle que ceux qu’il guerissoit.

Notes philologiques

Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.

un halo derrière une forme · la forme reste de taille ordinaire
Emprunter un échantillon de divinité et s'en faire une garde du corps.

§86Les tyrans eux-mêmes trouvaient fort étrange que les hommes pussent endurer un homme qui leur faisait du mal ; ils voulaient fort se mettre la religion devant comme garde du corps et, si c’était possible, ils empruntaient quelque échantillon de divinité pour soutenir leur méchante vie. Ainsi Salmonée, si l’on en croit la Sibylle de Virgile et son enfer, pour s’être ainsi moqué des gens et avoir voulu faire le Jupiter, en rend maintenant compte, là où elle le vit dans l’arrière-enfer : > Souffrant cruel tourment pour vouloir imiter > les tonnerres du ciel et les feux de Jupiter. > Sur ses quatre coursiers, celui-ci allant branlant, > haut monté, dans son poing un grand flambeau brûlant, > par les peuples grégeois et dans le plein marché > de la ville d’Élide, hautement il marcha, > en faisant sa bravade ; mais il entreprenait > sur l’honneur qui, sans plus, aux dieux appartenait. > L’insensé, qui l’orage et la foudre inimitable > contrefaisait d’airain et d’un cours effroyable > de chevaux corne-pieds, du père tout-puissant ; > lequel, bientôt après, ce grand mal punissant, > lança non un flambeau, non pas une lumière > d’une torche de cire avecque sa fumière, > mais, par le rude coup d’une horrible tempête, > il le porta là-bas, des pieds par-dessus tête.

Le texte de 1577
Les tyrans mesmes trouvoyent fort estrange que les hommes peussent endurer un homme leur faisant mal. Ils vouloyent fort se mettre la religion devant pour garde-corps, et, s’il estoit possible, empruntoyent quelque eschantillon de divinité pour le soustien de leur meschante vie. Donques Salmonée, si l’on croid à la Sibylle de Virgile et à son enfer, pour s’estre ainsi moqué des gens et avoir voulu faire du Jupiter, en rend maintenant compte, où elle le vid en l’arriere-enfer : > Souffrant cruel tourment pour vouloir imiter > Les tonnerres du ciel et feux de Jupiter. > De ses quatre coursiers cestuy allant branlant, > Haut monté, dans son poing un grand flambeau bruslant, > Par les peuples Gregeois, et dans le plein marché > De la ville d’Elide, haut il avoit marché, > En faisant sa bravade ; mais il entreprenoit > Sur l’honneur qui, sans plus, aux dieux appartenoit. > L’insensé, qui l’orage et foudre inimitable > Contrefaisoit d’airain et d’un cours effroyable > De chevaux corne-pieds, du pere tout puissant ; > Lequel, bien tost apres, ce grand mal punissant, > Lança, non un flambeau, non pas une lumiere > D’une torche de cire avecques sa fumiere, > Mais, par le rude coup d’une horrible tempeste, > Il le porta là bas, des pieds par dessus teste.

Notes philologiques

B7Passage le plus fragile du texte établi · à collationner en priorité — Les seize vers sont le lieu le plus dégradé de toute la reproduction ; plusieurs mots y sont douteux. Ils traduisent l'Énéide, VI. Les vers sont rétablis dans la mesure du possible, aucun mot n'a été ajouté. C'est la lacune 3 du relevé : à reprendre entièrement.

Collation du 20 août⭐ confirmé, et notre texte est le plus complet — Le témoin de 1576 donne les mêmes vers, mais il en manque deux — « Haut monté, dans son poing un grand flambeau bruslant » et « Mais, par le rude coup d'une horrible tempeste ». Or ce sont précisément les deux vers qui portent la rime : sans eux, branlant et fumière restent sans réponse. Nos seize vers sont métriquement cohérents, les quatorze du contrôle ne le sont pas. La lacune est levée.

deux marches · la seconde plus haute et rouge · la première seulement grise
Pire que celui qui a fait le sot : celui qui a fait le dieu pour être méchant.

§87Si celui-là, qui ne faisait que le sot, est à cette heure si bien traité là-bas, je crois que ceux qui ont abusé de la religion pour être méchants s’y trouveront à meilleure enseigne encore.

Le texte de 1577
Si celuy qui ne faisoit que le sot est à ceste heure si bien traitté là bas, je croy que ceux qui ont abusé de la religion pour estre meschans s’y trouveront encores à meilleures enseignes.

Notes philologiques

Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.

une arche qui abrite · une forme dessous · rien qu'on démolit
Il ne veut pas décroire ce qu'on a semé chez nous : la politesse est ici un abri.

§88Les nôtres semèrent en France je ne sais quoi de tel : des crapauds, des fleurs de lys, l’ampoule et l’oriflamme. Ce que, pour ma part, quoi qu’il en soit, je ne veux pas encore mécroire, puisque ni nous ni nos ancêtres n’avons eu aucune occasion de le mécroire, ayant toujours eu des rois si bons dans la paix, si vaillants dans la guerre, qu’encore qu’ils naissent rois, il semble bien qu’ils ont été non pas faits comme les autres par la nature, mais choisis par le Dieu tout-puissant, avant de naître, pour le gouvernement et la garde de ce royaume.

Le texte de 1577
Les nostres semerent en France je ne sçay quoy de tel : des crapaux, des fleurs de lis, l’ampoule et l’oriflan. Ce que, de ma part, comment qu’il en soit, je ne veux pas encores mescroire, puis que nous et nos ancestres n’avons eu aucune occasion de l’avoir mescreu, ayans tousjours eu des roys si bons en la paix, si vaillans en la guerre, qu’encores qu’ils naissent roys, si semble-il qu’ils ont esté non pas faits comme les autres par la nature, mais choisis par le Dieu tout-puissant, devant que naistre, pour le gouvernement et la garde de ce royaume.

Notes philologiques

Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.

un champ laissé libre · une seule pousse · beaucoup de place autour
Il laisse le champ libre aux poètes plutôt que d'éplucher nos histoires.

§89Et quand même il n’en serait pas ainsi, je ne voudrais pas entrer en lice pour débattre la vérité de nos histoires, ni les éplucher de si près, pour ne pas ôter ce beau champ où pourra fort bien s’exprimer notre poésie française, à présent non pas rhabillée, mais, semble-t-il, faite toute à neuf par notre Ronsard, notre Baïf, notre du Bellay, qui font en cela tant avancer notre langue que j’ose espérer que bientôt les Grecs ni les Latins n’auront guère d’avance sur nous, sinon peut-être le droit d’aînesse.

Le texte de 1577
Encores, quand cela n’y seroit pas, si ne voudrois-je pas entrer en lice pour debatre la verité de nos histoires, ny les espluscher si privement, pour ne tollir ce bel esbat où se pourra fort esprimer nostre poësie françoise, maintenant non pas accoustrée, mais, comme il semble, toute à neuf faite par nostre Ronsard, nostre Baïf, nostre du Bellay, qui en cela avancent bien tant nostre langue, que j’ose esperer que bien tost les Grecs ny les Latins n’auront gueres, pour le regard de nous, devant nous, sinon possible que le droit d’aisnesse.

Notes philologiques

Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.

quatre barres de même hauteur · un intervalle régulier · une cadence
On avait rendu la rime mécanique ; il en voit assez pour lui rendre son premier honneur.

§90Et certes je ferais grand tort à notre rime, car j’use volontiers de ce mot, et il ne me déplaît pas, parce que, bien que plusieurs l’eussent rendue mécanique, je vois pourtant assez de gens qui sont en mesure de l’anoblir et de lui rendre son premier honneur. Mais je lui ferais, dis-je, grand tort de lui ôter maintenant ces beaux contes du roi Clovis, où déjà je vois, ce me semble, avec quel plaisir et quelle aisance s’égaiera la veine de notre Ronsard dans sa Franciade. J’entends sa portée, je connais son esprit aigu, je sais la grâce de l’homme : il fera ses besognes de l’oriflamme aussi bien que les Romains des leurs avec les ancilia, boucliers jetés du ciel en bas, comme le dit Virgile ; il ménagera notre ampoule aussi bien que les Athéniens leur panier d’Érichthonios ; il fera parler de nos armes aussi bien que dans la tour de Minerve.

Le texte de 1577
Et certes je ferois grand tort à nostre rime, car j’use volontiers de ce mot, et il ne me desplaist, pource qu’encores que plusieurs l’eussent rendue mecanique, toutesfois je voy assez de gens qui sont à mesmes pour l’annoblir et luy rendre son premier honneur. Mais je luy ferois, dy-je, grand tort de luy oster maintenant ces beaux contes du roy Clovis, ausquels desja je voy, ce me semble, combien plaisamment, combien à l’aise s’y esgayera la veine de nostre Ronsard en sa Franciade. J’entens sa portée, je connois l’esprit aigu, je sçay la grace de l’homme : il fera ses besongnes de l’oriflan aussi bien que les Romains de leurs ancilia, boucliers du ciel en bas jettez, ce dit Virgile ; il mesnagera nostre ampoule aussi bien que les Atheniens leur panier d’Erichthonie ; il fera parler de nos armes aussi bien que dans la tour de Minerve.

Notes philologiques

B8Restitution · à collationner — Le témoin donne « leurs Auriles ». Les ancilia sont les boucliers sacrés de Rome ; la forme du témoin est un défaut de lecture.

B9Normalisation onomastique — « panier d'Erisichthonie », ou forme approchante et dégradée, est porté « panier d'Erichthonie ».

Collation du 20 août✔ confirmé, et mieux que prévu — Le témoin de 1576 porte « les Romains de leurs ancilles et les boucliers du ciel en bas jettés », et « le panier d'Erichtone ». Les deux restitutions sont confirmées sur le témoin : ce sont bien des normalisations de lecture, non des corrections savantes.

une forme sur un socle · les autres inclinées · les flèches montent vers elle
Ils n'ont jamais voulu seulement l'obéissance : ils ont voulu la dévotion.

§91Certes je serais outrageant de vouloir démentir nos livres et de courir ainsi sur les terres de nos poètes. Mais pour revenir d’où je ne sais comment j’avais détourné le fil de mon propos : est-il jamais arrivé que les tyrans, pour s’assurer, n’aient pas toujours tâché d’accoutumer le peuple envers eux non pas seulement à l’obéissance et à la servitude, mais encore à la dévotion ?

Le texte de 1577
Certes je serois outrageux de vouloir desmentir nos livres et de courir ainsi sur les terres de nos poëtes. Mais pour revenir d’où je ne sçay comment j’avois destourné le fil de mon propos : a-il jamais esté que les tyrans, pour s’asseurer, n’ayent tousjours tasché d’accoustumer le peuple envers eux, non pas seulement à l’obeissance et servitude, mais encores à devotion ?

Notes philologiques

Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.

une chaîne tendue · une main qui tire au bout · tout le reste suit
Tout ce qui précède ne vaut que pour le grand nombre. Voici maintenant le ressort.

§92Donc, tout ce que j’ai dit jusqu’ici, qui apprend aux gens à servir volontiers, ne sert guère aux tyrans que pour le menu et grossier populaire. Mais maintenant j’en viens, à mon avis, à un point qui est le secret et le ressort de la domination, le soutien et le fondement de la tyrannie.

Le texte de 1577
Donques ce que j’ay dit jusques icy, qui apprend les gens à servir volontiers, ne sert gueres aux tyrans que pour le menu et grossier populaire. Mais maintenant je viens, à mon advis, à un poinct lequel est le secret et le ressort de la domination, le soustien et fondement de la tyrannie.

Notes philologiques

Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.

un cercle de gardes · leurs flèches tournées vers le centre
Les gardes ont tué plus de tyrans qu'ils n'en ont sauvé.

§93Qui pense que les hallebardes des gardes et la disposition du guet gardent les tyrans, à mon jugement se trompe fort. Ils s’en aident, je crois, plus pour la formalité et pour l’épouvantail que par confiance en elles. Les archers empêchent d’entrer dans les palais les malhabiles qui n’ont aucun moyen, non pas les gens bien armés qui peuvent tenter quelque entreprise. Certes, il est aisé de compter, parmi les empereurs romains, qu’il n’y en a pas eu tant qui aient échappé à quelque danger par le secours de leurs archers, qu’il n’y en a eu de tués par leurs gardes.

Le texte de 1577
Qui pense que les hallebardes des gardes, l’assiette du guet gardent les tyrans, à mon jugement se trompe fort. Ils s’en aydent, comme je croy, plus pour la formalité et espouvantail que pour fiance qu’ils y ayent. Les archers gardent d’entrer dans les palais les mal habiles, qui n’ont nul moyen, non pas les bien armez, qui peuvent faire quelque entreprise. Certes, des empereurs romains il est aisé à conter qu’il n’y en a pas eu tant qui ayent eschappé quelque danger par le secours de leurs archers, comme de ceux-là qui ont esté tuez par leurs gardes.

Notes philologiques

Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.

Les quatre ou cinq Un au sommet ; juste dessous cinq seulement, largement espaces, tous rouges et cernes du trait le plus lourd ; puis des rangees bigarrees qui s'elargissent tres vite jusqu'a sortir du cadre. Ce qui se voit d'abord est l'etroitesse de la deuxieme rangee.
Ce n'est pas la largeur de la base qui étonne, c'est l'étroitesse du second rang.
un seul au sommet · quatre juste dessous · puis des rangs qui s'élargissent vite
Ce n'est pas la largeur de la base qui étonne, c'est l'étroitesse du second rang.

§94Ce ne sont pas les bandes de cavaliers, ce ne sont pas les compagnies de fantassins, ce ne sont pas les armes qui défendent le tyran. On ne le croira pas du premier coup ; c’est pourtant vrai : ce sont toujours quatre ou cinq qui maintiennent le tyran, quatre ou cinq qui lui tiennent tout le pays en servage.

Le texte de 1577
Ce ne sont pas les bandes des gens à cheval, ce ne sont pas les compagnies des gens à pied, ce ne sont pas les armes qui defendent le tyran. Mais on ne le croira pas de premier coup ; toutesfois il est vray : ce sont tousjours quatre ou cinq qui maintiennent le tyran, quatre ou cinq qui luy tiennent tout le pays en servage.

Notes philologiques

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trois marches · six, six cents, six mille · chacune plus large que celle du dessus
Six en font six cents, six cents en font six mille : chacun refait dessous ce qu'il subit dessus.

§95Il en a toujours été ainsi, que cinq ou six ont eu l’oreille du tyran et s’en sont approchés d’eux-mêmes, ou bien ont été appelés par lui, pour être les complices de ses cruautés, les compagnons de ses plaisirs, les maquereaux de ses voluptés, et associés au bien de ses pilleries. Ces six façonnent si bien leur chef qu’il faut, pour la société, qu’il soit méchant non pas seulement de ses propres méchancetés, mais encore des leurs. Ces six en ont six cents qui profitent sous eux, et qui font de leurs six cents ce que les six sont pour le tyran. Ces six cents en tiennent sous eux six mille, qu’ils ont élevés en dignité, à qui ils ont fait donner ou le gouvernement des provinces ou le maniement des deniers, afin qu’ils prêtent la main à leur avarice et à leur cruauté, et qu’ils l’exécutent quand il en sera temps, et qu’ils fassent d’ailleurs tant de mal qu’ils ne puissent durer que sous leur ombre, ni s’exempter que par leur moyen des lois et de la peine.

Le texte de 1577
Tousjours il a esté que cinq ou six ont eu l’oreille du tyran, et s’y sont approchez d’eux-mesmes, ou bien ont esté appellez par luy, pour estre les complices de ses cruautez, les compagnons de ses plaisirs, maquereaux de ses voluptez, et communs au bien de ses pilleries. Ces six addressent si bien leur chef, qu’il faut, pour la societé, qu’il soit meschant non pas seulement de ses meschancetez, mais encores des leurs. Ces six ont six cens qui profitent sous eux, et font de leurs six cens ce que les six sont au tyran. Ces six cens tiennent sous eux six mille, qu’ils ont eslevez en estat, ausquels ils ont fait donner ou le gouvernement des provinces ou le maniement des deniers, afin qu’ils tiennent la main à leur avarice et cruauté, et qu’ils l’executent quand il sera temps, et facent tant de mal d’ailleurs qu’ils ne puissent durer que sous leur ombre, ny s’exempter que par leur moyen des loix et de la peine.

Notes philologiques

Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.

une corde unique · six anneaux · une flèche qui tire, et tout vient
Une seule corde, et tout vient : c'est par elle que les millions se tiennent à lui.

§96Grande est la suite qui vient après cela ; et qui voudra s’amuser à dévider ce fil verra que ce ne sont pas les six mille, mais les cent mille, les millions qui se tiennent au tyran par cette corde, en s’aidant d’elle comme, chez Homère, Jupiter qui se vante, s’il tire la chaîne, d’amener vers lui tous les dieux. De là venait l’accroissement du sénat sous Jules, l’établissement de nouvelles charges, l’élection d’offices : non certes, à bien prendre, réformation de la justice, mais soutiens nouveaux de la tyrannie.

Le texte de 1577
Grande est la suyte qui vient apres de cela ; et qui voudra s’amuser à desvuider ce filet, il verra que non pas les six mille, mais les cent mille, les millions, par ceste corde se tiennent au tyran, s’aydant d’icelle comme, en Homere, Jupiter, qui se vante, s’il tire la chaisne, d’amener vers soy tous les dieux. De là venoit la creue du senat sous Jule, l’establissement de nouveaux estats, election d’offices : non pas certes, à bien prendre, reformation de la justice, mais nouveaux soustiens de la tyrannie.

Notes philologiques

Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.

deux plateaux parfaitement égaux · deux couleurs opposées
Il se trouve à peu près autant de gens à qui la tyrannie profite qu'à qui la liberté plairait.

§97On en vient là, par les faveurs, par les gains ou les regains que l’on a auprès des tyrans, qu’il se trouve à peu près autant de gens à qui la tyrannie semble profitable, que de gens à qui la liberté serait agréable. Tout comme les médecins disent que dans notre corps, s’il y a quelque chose de gâté, dès qu’il se remue quoi que ce soit ailleurs, cela se vient rendre aussitôt vers cette partie véreuse : de même, dès lors qu’un roi s’est déclaré tyran, tout le mauvais, toute la lie du royaume, je ne parle pas d’un tas de petits larrons et d’essorillés qui ne peuvent guère faire ni mal ni bien dans une république, mais ceux qui sont tarés d’une ardente ambition et d’une notable avarice, s’amassent autour de lui et le soutiennent, pour avoir part au butin et être, sous le grand tyran, de petits tyrans eux-mêmes.

Le texte de 1577
L’on en vient là, par les faveurs, par les gains ou regains que l’on a avec les tyrans, qu’il se trouve quasi autant de gens ausquels la tyrannie semble estre profitable, comme de ceux à qui la liberté seroit aggreable. Tout ainsi que les medecins disent qu’en nostre corps, s’il y a quelque chose de gasté, dés lors qu’en autre endroit il s’y bouge rien, il se vient aussi tost rendre vers ceste partie vereuse : pareillement, dés lors qu’un roy s’est declaré tyran, tout le mauvais, toute la lie du royaume, je ne dy pas un tas de larronneaux et d’essorillez qui ne peuvent gueres faire mal ny bien en une republique, mais ceux qui sont tarez d’une ardente ambition et d’une notable avarice, s’amassent autour de luy et le soustiennent, pour avoir part au butin, et estre, sous le grand tyran, tyranneaux eux-mesmes.

Notes philologiques

Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.

un tas partagé en quatre plateaux · chacun en reçoit
Chacun a sa part du butin, jusqu'aux villes qui ouvrent leurs ports au retour.

§98Ainsi font les grands voleurs et les fameux corsaires : les uns découvrent le pays, les autres épient les voyageurs ; les uns sont en embuscade, les autres au guet ; les uns massacrent, les autres dépouillent ; et bien qu’il y ait entre eux des prééminences, et que les uns ne soient que valets et les autres les chefs de la troupe, il n’en est pas un à la fin qui ne se ressente du principal butin, au moins de la recherche. On dit bien que les pirates siciliens ne s’assemblèrent pas seulement en si grand nombre qu’il fallut envoyer contre eux Pompée le Grand, mais qu’ils tirèrent encore à leur alliance plusieurs belles villes et grandes cités, dans les ports desquelles ils se mettaient en grande sûreté au retour de leurs courses, et à qui en récompense ils donnaient quelque profit du recel de leurs pilleries.

Le texte de 1577
Ainsi font les grands volleurs et les fameux corsaires : les uns descouvrent le pays, les autres chevalent les voyageurs ; les uns sont en embusche, les autres au guet ; les uns massacrent, les autres despouillent ; et encores qu’il y ait entr’eux des prééminences, et que les uns ne soyent que valets et les autres les chefs de l’assemblée, si n’en y a-il à la fin pas un qui ne se sente du principal butin, au moins de la recerche. On dit bien que les pirates siciliens ne s’assemblerent pas seulement si grand nombre qu’il falust envoyer contr’eux Pompée le grand, mais encores tirerent à leur alliance plusieurs belles villes et grandes citez, aux havres desquelles ils se mettoyent en grande seureté, revenant de leurs courses, et pour recompense leur bailloyent quelque profit du recelement de leurs pilleries.

Notes philologiques

Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.

une bûche fendue · un coin de la même couleur qu'elle · la fente s'ouvre
Pour fendre le bois, on taille les coins dans le bois même.

§99Ainsi le tyran asservit les sujets les uns par le moyen des autres, et il est gardé par ceux dont il devrait se garder s’ils valaient quelque chose ; mais, comme on dit, pour fendre le bois on se fait des coins du bois même. Voilà ses archers, voilà ses gardes, voilà ses hallebardiers. Non pas qu’ils n’en ressentent parfois eux-mêmes [de lui] ; mais ces perdus, ces abandonnés de Dieu et des hommes se contentent d’endurer du mal pour en faire, non pas à celui qui leur en fait, mais à ceux qui en endurent comme eux, et qui n’en peuvent mais.

Le texte de 1577
Ainsi le tyran asservit les subjets les uns par le moyen des autres, et est gardé par ceux desquels, s’ils valoyent rien, il se devroit garder ; mais, comme l’on dit, pour fendre le bois il se fait des coins du bois mesme. Voylà ses archers, voylà ses gardes, voylà ses hallebardiers. Non pas qu’eux-mesmes n’en sentent quelquesfois [de luy] ; mais ces perdus et abandonnez de Dieu et des hommes sont contens d’endurer du mal pour en faire, non pas à celuy qui leur en fait, mais à ceux qui en endurent comme eux, et qui n’en peuvent mais.

Notes philologiques

B10Restitution amendée le 20 août — Le témoin est illisible sur le membre « n'en sentent quelquefois du … ». Le texte porte désormais [de luy], entre crochets. Une restitution antérieure, « du dommage », a été écartée : ce n'était pas un substantif mais un pronom. Elle avait été portée sans crochets « car d'un seul mot » — c'est ce qui l'avait rendue invisible. ⭐ Depuis, toute restitution porte ses crochets, fût-elle d'un seul mot.

Collation du 20 août✔ réglé, et le texte est amendé — Le témoin de 1576 porte « non pas qu'eux-mesmes n'en sentent quelquefois de luy ». La restitution [de luy], entre crochets, est entrée dans le texte le 20 août, avenant n° 1.

une forme qui serre un joug contre elle · à deux bras
S'approcher de lui, ce n'est pas s'élever : c'est embrasser la servitude à deux mains.

§100Et pourtant, en voyant ces gens-là qui font la cour au tyran pour faire leurs affaires de sa tyrannie et de la servitude du peuple, il me prend souvent de l’ébahissement devant leur méchanceté, et parfois quelque pitié devant leur grande sottise. Car, à dire vrai, qu’est-ce autre chose de s’approcher du tyran, sinon de se tirer plus loin de sa liberté et, pour ainsi dire, de serrer à deux mains et d’embrasser la servitude ? Qu’ils mettent un peu de côté leur ambition, qu’ils se déchargent un peu de leur avarice, et puis qu’ils se regardent eux-mêmes, qu’ils se reconnaissent, et ils verront clairement que les villageois, les paysans, qu’autant qu’ils peuvent ils foulent aux pieds et traitent pis que des forçats ou des esclaves, ils verront, dis-je, que ceux-là, ainsi malmenés, sont pourtant, au prix d’eux, fortunés et en quelque sorte libres.

Le texte de 1577
Et toutesfois, voyant ces gens là qui naquettent le tyran pour faire leurs besongnes de sa tyrannie et de la servitude du peuple, il me prend souvent esbahissement de leur meschanceté, et quelquesfois quelque pitié de leur grande sottise. Car, à dire vray, qu’est-ce autre chose de s’approcher du tyran, sinon que de se tirer plus arriere de leur liberté, et, par maniere de dire, serrer à deux mains et embrasser la servitude ? Qu’ils mettent un petit à part leur ambition, qu’ils se deschargent un peu de leur avarice, et puis qu’ils se regardent eux-mesmes, qu’ils se reconnoissent, et ils verront clairement que les villageois, les paysans, lesquels tant qu’ils peuvent ils foullent aux pieds et en font pis que des forfars ou esclaves, ils verront, dy-je, que ceux-là ainsi mal menez sont toutesfois, au pris d’eux, fortunez et aucunement libres.

Notes philologiques

B11Leçon corrigée · à collationner — L'optique donne « leur trahision », ou forme approchante. Nous portons « leur ambition », d'après le sens du membre, qui apparie l'ambition et l'avarice.

Collation du 20 août✔ confirmé — Le contrôle porte « une ambition ardente ». La leçon « trahison » était un défaut de lecture.

une flèche pleine qui obéit · une flèche en pointillé qui devance
Le laboureur en est quitte en faisant ce qu'on lui dit ; le favori doit deviner ce qu'on ne lui a pas dit.

§101Le laboureur et l’artisan, si asservis qu’ils soient, en sont quittes en faisant ce qu’on leur dit. Mais le tyran voit les autres, ceux qui sont près de lui, coquinant et mendiant sa faveur : il ne faut pas seulement qu’ils fassent ce qu’il dit, mais qu’ils pensent ce qu’il veut, et souvent, pour le satisfaire, qu’ils devancent encore ses pensées. Ce n’est pas tout pour eux de lui obéir, il faut encore lui complaire ; il faut qu’ils se rompent, qu’ils se tourmentent, qu’ils se tuent à travailler à ses affaires, et puis qu’ils se plaisent de son plaisir, qu’ils laissent leur goût pour le sien, qu’ils forcent leur complexion, qu’ils dépouillent leur naturel. Il faut qu’ils prennent garde à ses paroles, à sa voix, à ses signes, à ses yeux ; qu’ils n’aient ni œil, ni pieds, ni mains qui ne soient tout entiers au guet pour épier ses volontés et pour découvrir ses pensées.

Le texte de 1577
Le laboureur et l’artisan, pour tant qu’ils soyent asservis, en sont quittes en faisant ce qu’on leur dit. Mais le tyran void les autres qui sont pres de luy, coquinans et mendians sa faveur : il ne faut pas seulement qu’ils facent ce qu’il dit, mais qu’ils pensent ce qu’il veut, et souvent, pour luy satisfaire, qu’ils previennent encores ses pensées. Ce n’est pas tout à eux de luy obeyr, il faut encores luy complaire ; il faut qu’ils se rompent, qu’ils se tourmentent, qu’ils se tuent à travailler en ses affaires, et puis qu’ils se plaisent de son plaisir, qu’ils laissent leur goust pour le sien, qu’ils forcent leur complexion, qu’ils despouillent leur naturel. Il faut qu’ils prennent garde à ses paroles, à sa voix, à ses signes, à ses yeux ; qu’ils n’ayent ni œil, ni pieds, ni mains, que tout ne soit au guet pour espier ses volontez et pour descouvrir ses pensées.

Notes philologiques

Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.

un cadre vide · la forme dedans · tous les objets au-dehors
Vivre sans rien avoir à soi, pas même son corps : cela s'appelle-t-il vivre ?

§102Cela, est-ce vivre heureusement ? Cela s’appelle-t-il vivre ? Y a-t-il au monde rien de si insupportable que cela, je ne dis pas pour un homme bien né, mais seulement pour un homme qui ait le sens commun, ou sans plus le visage d’un homme ? Quelle condition est plus misérable que de vivre ainsi, sans rien avoir à soi, tenant d’autrui son aise, sa liberté, son corps et sa vie ?

Le texte de 1577
Cela est-ce vivre heureusement ? Cela s’appelle-il vivre ? Est-il au monde rien si insupportable que cela, je ne dy pas à un homme bien nay, mais seulement à un qui ait le sens commun, ou sans plus la face d’un homme ? Quelle condition est plus miserable que de vivre ainsi, qu’on n’ait rien à soy, tenant d’autruy son aise, sa liberté, son corps et sa vie ?

Notes philologiques

Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.

une pièce de monnaie · une barre en travers · rien d'autre dans le cadre
Ils veulent des biens sous celui qui ne connaît d'autre crime que d'en avoir.

§103Mais ils veulent servir pour gagner des biens : comme s’ils pouvaient rien gagner qui fût à eux, puisqu’ils ne peuvent pas dire d’eux-mêmes qu’ils s’appartiennent ; et comme si quelqu’un pouvait rien avoir en propre sous un tyran, ils veulent faire que les biens soient à eux, et ne se souviennent pas que ce sont eux qui lui donnent la force d’ôter tout à tous et de ne rien laisser dont on puisse dire qu’il est à quelqu’un. Ils voient que rien ne rend les hommes sujets à sa cruauté que les biens ; qu’il n’y a envers lui aucun crime digne de mort que d’avoir de quoi ; qu’il n’aime que les richesses et ne défait que les riches, qui viennent se présenter comme devant le boucher, s’offrir ainsi pleins et refaits, et lui en faire envie.

Le texte de 1577
Mais ils veulent servir pour gaigner des biens : comme s’ils pouvoyent rien gaigner qui fust à eux, puis qu’ils ne peuvent pas dire d’eux qu’ils soyent à eux-mesmes ; et comme si aucun pouvoit rien avoir de propre sous un tyran, ils veulent faire que les biens soyent à eux, et ne se souviennent pas que ce sont eux qui luy donnent la force pour oster tout à tous et ne laisser rien qu’on puisse dire estre à personne. Ils voyent que rien ne rend les hommes subjets à sa cruauté que les biens ; qu’il n’y a aucun crime envers luy digne de mort que le dequoy ; qu’il n’aime que les richesses, et ne desfait que les riches, qui se viennent presenter comme devant le boucher, pour s’y offrir ainsi pleins et refaits, et luy en faire envie.

Notes philologiques

Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.

beaucoup de pièces à gauche · deux seulement à droite · une flèche du temps
Ne comptez pas ceux qui ont gagné : comptez combien peu ont gardé.

§104Ces favoris ne devraient pas tant se souvenir de ceux qui ont gagné auprès des tyrans beaucoup de biens, que de ceux qui, après en avoir quelque temps amassé, y ont ensuite perdu et les biens et la vie. Il ne devrait pas leur venir à l’esprit combien d’autres y ont gagné de richesses, mais combien peu ceux-là les ont gardées. Qu’on parcoure toutes les histoires anciennes, qu’on regarde toutes celles de notre souvenir, et l’on verra tout à plein combien est grand le nombre de ceux qui, ayant gagné par de mauvais moyens l’oreille des princes, et ayant ou employé leur méchanceté ou abusé de leur simplicité, ont fini par être anéantis par ces princes mêmes ; et autant ils avaient trouvé de facilité à les élever, autant ils trouvèrent ensuite d’inconstance à les y conserver.

Le texte de 1577
Ces favorits ne se doyvent pas tant souvenir de ceux qui ont gaigné autour des tyrans beaucoup de biens, comme de ceux qui, ayans quelque temps amassé, puis apres y ont perdu et les biens et la vie. Il ne leur doit pas venir en l’esprit combien d’autres y ont gaigné de richesses, mais combien peu ceux-là les ont gardées. Qu’on descouvre toutes les anciennes histoires, qu’on regarde toutes celles de nostre souvenance, et on verra tout à plein combien est grand le nombre de ceux qui, ayans gaigné par mauvais moyens l’oreille des princes, et ayans ou employé leur mauvaistié ou abusé de leur simplesse, à la fin par ceux-là mesmes ont esté aneantis ; et autant qu’ils avoyent trouvé de facilité pour les eslever, autant puis apres y ont-ils trouvé d’inconstance pour les y conserver.

Notes philologiques

Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.

un bloc qui passe de main en main · le dernier le prend à celui qui l'avait pris
Enrichis de la dépouille d'autrui, ils ont fini par enrichir d'autres de la leur.

§105Certainement, dans un si grand nombre de gens qui ont jamais été près des mauvais rois, il en est peu, ou pour ainsi dire aucun, qui n’aient éprouvé quelquefois sur eux-mêmes la cruauté du tyran qu’ils avaient auparavant attisée contre les autres ; le plus souvent, s’étant enrichis à l’ombre de sa faveur des dépouilles d’autrui, ils ont eux-mêmes enrichi les autres de leur propre dépouille.

Le texte de 1577
Certainement, en si grand nombre de gens qui ont esté jamais pres des mauvais roys, il en est peu, ou comme point, qui n’ayent essayé quelquesfois en eux-mesmes la cruauté du tyran qu’ils avoyent devant attisée contre les autres ; le plus souvent, s’estans enrichis sous ombre de sa faveur des despouilles d’autruy, ils ont eux-mesmes enrichy les autres de leur despouille.

Notes philologiques

Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.

trois anneaux · celui du milieu manque · la chaîne ne tient plus
Même la vertu n'y dure pas : trois hommes de bien en ont témoigné par leur mort.

§106Les gens de bien mêmes, s’il s’en trouve parfois quelqu’un aimé du tyran, si avant qu’ils soient dans sa grâce, si fort que reluise en eux la vertu et l’intégrité, qui inspire même aux plus méchants quelque révérence quand on la voit de près, les gens de bien mêmes ne sauraient durer, et il faut qu’ils se ressentent du mal commun et qu’à leurs dépens ils éprouvent la tyrannie. Un Sénèque, un Burrus, un Thraséa, ce trio de gens de bien, dont deux, par leur mauvaise fortune, furent approchés d’un tyran qui leur mit en main le maniement de ses affaires, tous deux estimés de lui et chéris, et dont l’un même l’avait nourri et avait pour gage de son amitié l’éducation de son enfance : ces trois-là sont des témoins suffisants, par leur cruelle mort, du peu de confiance qu’il y a à mettre dans la faveur des mauvais maîtres.

Le texte de 1577
Les gens de bien mesmes, si quelquesfois il s’en trouve quelcun aimé du tyran, tant soyent-ils avant en sa grace, tant reluise en eux la vertu et intégrité, qui donne voire aux plus meschans quelque reverence de soy quand on la void de pres, les gens de bien mesmes ne sçauroyent durer, et faut qu’ils se sentent du mal commun, et qu’à leurs despens ils esprouvent la tyrannie. Un Seneque, un Burre, un Thrasée, ceste tierce de gens de bien, desquels mesme les deux, leur mauvaise fortune les approcha d’un tyran et leur mit en main le maniement de ses affaires, tous deux estimez de luy et cheris, et encores l’un l’avoit nourry et avoit pour gages de son amitié la nourriture de son enfance : mais ces trois là sont suffisans tesmoins, par leur cruelle mort, combien il y a peu de fiance en la faveur des mauvais maistres.

Notes philologiques

B12Ordre des mots rétabli · à collationner — Le témoin donne « qui votre aux plus meschans donné quelque reverence ». L'optique a interverti : nous portons « qui donne voire aux plus meschans quelque reverence ».

Collation du 20 août⭐ confirmé mot pour mot — Le témoin de 1576 porte : « tant reluise en eux la vertu et intégrité, qui voire aux plus méchants donne quelque révérence de soi quand on la voit de près ». L'ordre rétabli est exactement celui du témoin.

des formes inclinées vers un centre · le centre leur envoie des flèches
Quelle amitié espérer de qui hait un royaume dont le seul tort est de lui obéir ?

§107Et à la vérité, quelle amitié peut-on espérer de celui qui a bien le cœur assez dur pour haïr un royaume qui ne fait que lui obéir, et qui, pour ne savoir pas encore s’aimer lui-même, s’appauvrit lui-même et détruit son empire ?

Le texte de 1577
Et à la verité, quelle amitié peut-on esperer en celuy qui a bien le cœur si dur, de hayr son royaume qui ne fait que luy obeyr, et lequel, pour ne se sçavoir pas encores aimer, s’appauvrit luy-mesme et destruit son empire ?

Notes philologiques

Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.

une flèche qui part d'une forme · fait le tour · et revient sur ce qu'elle visait
La plus obstinée des passions n'a pas protégé celle qui en était l'objet.

§108Or si l’on veut dire que ceux-là sont tombés dans ces malheurs pour avoir bien vécu, qu’on regarde hardiment autour de ce même tyran, et l’on verra que ceux qui vinrent en sa grâce et s’y maintinrent par des méchancetés ne furent pas d’une plus longue durée. Qui a entendu parler d’un amour si abandonné, d’une affection si opiniâtre ? Qui a jamais lu d’homme si obstinément acharné pour une femme que celui-là pour Poppée ? Or elle fut ensuite empoisonnée par lui-même.

Le texte de 1577
Or si on veut dire que ceux-là, pour avoir bien vescu, sont tombez en ces inconveniens, qu’on regarde hardiment autour de celuy-là mesme, et on verra que ceux qui vindrent en sa grace et s’y maintindrent par meschancetez ne furent pas de plus longue durée. Qui a ouy parler d’amour si abandonnée, d’affection si opiniastre ? Qui a jamais leu d’homme si obstinément acharné envers femme, que de celuy là envers Poppée ? Or fut elle apres empoisonnée par luy-mesme.

Notes philologiques

Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.

un don donné · le même trajet en sens inverse · en rouge
Elle avait tué pour le faire empereur ; il l'a fait tuer, et personne n'a trouvé la punition injuste.

§109Agrippine sa mère avait tué son mari Claude pour lui faire place dans l’Empire ; pour l’obliger, elle n’avait jamais fait difficulté de rien faire ni de rien souffrir : et pourtant son fils même, son nourrisson, son empereur fait de sa main, après l’avoir souvent manquée, lui ôta la vie ; et il n’y eut alors personne qui ne dît qu’elle avait fort bien mérité cette punition, si elle était venue des mains de quelque autre que de celui qui la lui avait donnée.

Le texte de 1577
Agrippine sa mere avoit tué son mary Claude pour luy faire place en l’empire ; pour l’obliger, elle n’avoit jamais fait difficulté de rien faire ny de souffrir. Donc son fils mesme, son nourrisson, son empereur fait de sa main, apres l’avoir souvent faillie, luy osta la vie ; et n’y eut lors personne qui ne dist qu’elle avoit fort bien merité ceste punition, si c’eust esté par les mains de quelque autre que de celuy qui la luy avoit baillée.

Notes philologiques

Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.

un bloc éteint · une petite flamme qui se lève dedans
La simplicité leur reste ; la cruauté, elle, finit toujours par s'éveiller.

§110Qui fut jamais plus aisé à manier, plus simple, ou pour mieux dire plus vrai niais, que l’empereur Claude ? Qui fut jamais plus coiffé d’une femme que lui de Messaline ? Il la mit à la fin entre les mains du bourreau. La simplicité demeure toujours aux tyrans, s’ils en ont, jusqu’à ne pas savoir bien faire ; mais je ne sais comment, à la fin, pour user de cruauté même envers ceux qui leur sont proches, si peu d’esprit qu’ils aient, cela même s’éveille.

Le texte de 1577
Qui fut onques plus aisé à manier, plus simple, pour le dire mieux, plus vray niais, que Claude l’empereur ? Qui fut onques plus coiffé de femme que luy de Messaline ? Il la mit en fin entre les mains du bourreau. La simplesse demeure tousjours aux tyrans, s’ils en ont, à ne sçavoir bien faire ; mais je ne sçay comment, à la fin, pour user de cruauté mesmes envers ceux qui leur sont pres, si peu qu’ils ayent d’esprit, cela mesme s’esveille.

Notes philologiques

Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.

une ligne en travers d'un cou · des flèches qui se retournent vers le centre
« Ce beau cou sera coupé si je le commande » : après cela, les favoris n'attendent plus.

§111Assez connu est le beau mot de celui-là qui, voyant la gorge découverte de la femme qu’il aimait le plus, et sans laquelle il semblait qu’il n’eût su vivre, la caressa de cette belle parole : « Ce beau cou sera coupé tout à l’heure, si je le commande. » Voilà pourquoi la plupart des tyrans anciens étaient communément tués par leurs favoris, qui, ayant connu la nature de la tyrannie, ne pouvaient pas s’assurer autant de la volonté du tyran qu’ils se défiaient de sa puissance. Ainsi fut tué Domitien par Étienne, Commode par une de ses maîtresses mêmes, Antonin par Marin, et de même à peu près tous les autres.

Le texte de 1577
Assez commun est le beau mot de cestuy là, qui, voyant la gorge descouverte de sa femme qu’il aimoit le plus, et sans laquelle il sembloit qu’il n’eust sceu vivre, la caressa de ceste belle parole : « Ce beau col sera tantost couppé, si je le commande. » Voylà pourquoy la pluspart des tyrans anciens estoyent communement tuez par leurs favorits, qui, ayans connu la nature de la tyrannie, ne se pouvoyent tant asseurer de la volonté du tyran comme ils se desfioyent de sa puissance. Ainsi fut tué Domitian par Estienne, Commode par une de ses amies mesmes, Antonin par Marin, et de mesme quasi tous les autres.

Notes philologiques

B13Normalisation onomastique — Le témoin donne « Domitia par Ellienne ». Domitien fut assassiné par un affranchi nommé Stephanus : nous portons « Domitian par Estienne ».

Collation du 20 août✔ confirmé — Le témoin de 1576 porte « ainsi fut tué Domitien par Étienne ». La normalisation est confirmée.

cinq formes en cercle · toutes tournées vers le dehors · aucune ne se fait face
Quand des méchants s'assemblent, ce n'est pas une compagnie, c'est un complot : ils ne s'aiment pas, ils se craignent.

§112C’est cela : le tyran n’est certainement jamais aimé, et il n’aime jamais. L’amitié, c’est un nom sacré, c’est une chose sainte ; elle ne se met jamais qu’entre gens de bien, et ne se prend que par une estime mutuelle ; elle s’entretient non pas tant par un bienfait que par la bonne vie. Ce qui rend un ami assuré de l’autre, c’est la connaissance qu’il a de son intégrité ; les répondants qu’il en a, c’est son bon naturel, sa foi et sa constance. Il ne peut y avoir d’amitié là où est la cruauté, là où est la déloyauté, là où est l’injustice. Entre les méchants, quand ils s’assemblent, c’est un complot, non pas une compagnie ; ils ne s’entretiennent pas, ils s’entrecraignent ; ils ne sont pas amis, ils sont complices.

Le texte de 1577
C’est cela, que certainement le tyran n’est jamais aimé, ny n’aime. L’amitié, c’est un nom sacré, c’est une chose saincte ; elle ne se met jamais qu’entre gens de bien, et ne se prend que par une mutuelle estime ; elle s’entretient non tant par un bien fait que par la bonne vie. Ce qui rend un amy asseuré de l’autre, c’est la connoissance qu’il a de son intégrité ; les respondans qu’il en a, c’est son bon naturel, la foy et la constance. Il n’y peut avoir d’amitié là où est la cruauté, là où est la desloyauté, là où est l’injustice. Entre les meschans, quand ils s’assemblent, c’est un complot, non pas compagnie ; ils ne s’entretiennent pas, mais ils s’entrecraignent ; ils ne sont pas amis, mais ils sont complices.

Notes philologiques

Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.

un fléau parfaitement égal · une forme posée au-dessus de la barre, hors des plateaux
L'amitié veut l'égalité. Celui qui n'a pas de compagnon est déjà hors de ses bornes.

§113Et quand bien même cela n’y ferait pas obstacle, il serait encore malaisé de trouver en un tyran un amour assuré, parce qu’étant au-dessus de tous et n’ayant point de compagnon, il est déjà au-delà des bornes de l’amitié, qui a son gibier dans l’équité, qui ne veut jamais boiter, mais qui est toujours égale. Voilà pourquoi il y a bien, dit-on, entre les voleurs quelque foi au partage du butin, parce qu’ils sont pairs et compagnons, et que, s’ils ne s’entraiment pas, du moins ils s’entrecraignent, et ne veulent pas, en se désunissant, rendre leur force moindre. Mais chez le tyran, ceux qui sont les favoris ne peuvent jamais avoir aucune assurance, dans la mesure où il a appris d’eux-mêmes qu’il peut tout, et qu’il n’y a ni droit ni devoir aucun qui l’oblige, faisant son état de compter sa volonté pour raison, de n’avoir aucun compagnon et d’être de tous le maître.

Le texte de 1577
Or quand bien cela n’empescheroit point, encores seroit-il mal-aisé de trouver en un tyran une amour asseurée, par ce qu’estant au dessus de tous et n’ayant point de compagnon, il est desja au delà des bornes de l’amitié, qui a son gibier en l’équité, qui ne veut jamais clocher, ains est tousjours esgale. Voylà pourquoy il y a bien, ce dit-on, entre les volleurs quelque foy au partage du butin, pource qu’ils sont pairs et compagnons, et que, s’ils ne s’entre-aiment, au moins ils s’entrecraignent, et ne veulent pas, en se desunissant, rendre la force moindre. Mais du tyran, ceux qui sont les favorits ne peuvent jamais avoir aucune asseurance, de tant qu’il a apprins d’eux-mesmes qu’il peut tout, et qu’il n’y a ny droit ny devoir aucun qui l’oblige, faisant son estat de compter sa volonté pour raison, et n’avoir compagnon aucun, mais d’estre de tous maistre.

Notes philologiques

Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.

une entrée sombre · des traces qui vont vers elle · aucune qui en revienne
Toutes les traces vont vers la tanière ; il n'en revient aucune.

§114N’est-ce donc pas grand-pitié que, voyant tant d’exemples évidents, voyant le danger si présent, personne ne veuille se faire sage aux dépens d’autrui, et que tant de gens s’approchent si volontiers des tyrans, sans qu’il y en ait un seul qui ait l’avisement et la hardiesse de leur dire ce que dit, comme le porte le conte, le renard au lion qui faisait le malade : « J’irais te voir de bon cœur dans ta tanière ; mais je vois assez de traces de bêtes qui vont en avant vers toi ; en arrière, qui en revienne, je n’en vois pas une. »

Le texte de 1577
Donques n’est-ce pas grand’pitié que, voyant tant d’exemples apparents, voyant le danger si present, personne ne se vueille faire sage aux despens d’autruy, et que tant de gens s’approchent si volontiers des tyrans, qu’il n’y ait pas un qui ait l’advisement et la hardiesse de leur dire ce que dit, comme porte le conte, le renard au lyon qui faisoit le malade : « Je t’irois voir de bon cœur en ta tasniere ; mais je voy assez de traces de bestes qui vont en avant vers toy ; mais en arriere qui revienne, je n’en voy pas une. »

Notes philologiques

Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.

une flamme · un papillon qui s'en approche · rien qui l'arrête
Ce qui attire n'a pas menti : il brille. C'est nous qui avons cru qu'il ne brûlait pas.

§115Ces misérables voient reluire les trésors du tyran, et regardent tout étonnés les rayons de sa magnificence ; et, alléchés par cette clarté, ils s’approchent, et ne voient pas qu’ils se mettent dans la flamme qui ne peut manquer de les consumer. Ainsi le satyre indiscret, comme le disent les fables, voyant briller le feu trouvé par le sage Prométhée, le trouva si beau qu’il l’alla baiser et se brûla. Ainsi le papillon, qui, espérant jouir de quelque plaisir, se met dans le feu parce qu’il reluit, en éprouve l’autre vertu, celle qui brûle, comme le dit le poète Lucain.

Le texte de 1577
Ces miserables voyent reluire les thresors du tyran, et regardent tous estonnez les rayons de sa braverie ; et, alléchez de ceste clarté, ils s’approchent, et ne voyent pas qu’ils se mettent dans la flamme qui ne peut faillir à les consumer. Ainsi le satyre indiscret, comme disent les fables, voyant esclairer le feu trouvé par le sage Prométhée, le trouva si beau qu’il l’alla baiser et se brusler. Ainsi le papillon, qui, esperant jouyr de quelque plaisir, se met dans le feu pource qu’il reluit, il esprouve l’autre vertu, cela qui brusle, ce dit le poëte Lucan.

Notes philologiques

S3Preuve interne · vertu = puissance d'agir — « il esprouve l'autre vertu, cela qui brusle ». La définition est donnée entre deux virgules : la vertu du feu est ce qu'il fait.

une marche · une forme qui la quitte · une autre déjà dessus
Échapper au maître ne sauve pas du suivant : la place vaut ce que vaut celui qui la reprend.

§116Mais mettons encore que ces mignons échappent aux mains de celui qu’ils servent : ils ne se sauvent jamais du roi qui vient après. S’il est bon, il faut rendre compte et reconnaître au moins alors la raison ; s’il est mauvais et pareil à leur maître, il ne se peut pas qu’il n’ait lui aussi ses favoris, lesquels ordinairement ne se contentent pas d’avoir à leur tour la place des autres, s’ils n’ont encore, le plus souvent, et leurs biens et leur vie. Se peut-il donc faire qu’il se trouve quelqu’un qui, dans un si grand péril, avec si peu d’assurance, veuille prendre cette place malheureuse, et servir avec tant de peine un maître si dangereux ?

Le texte de 1577
Mais encores mettons que ces mignons eschappent des mains de celuy qu’ils servent : ils ne se sauvent jamais du roy qui vient apres. S’il est bon, il faut rendre conte et reconnoistre au moins lors la raison ; s’il est mauvais et pareil à leur maistre, il ne sera pas qu’il n’ait aussi bien ses favorits, lesquels communement ne sont pas contens d’avoir à leur tour la place des autres, s’ils n’ont encores le plus souvent et les biens et la vie. Se peut-il donc faire qu’il se trouve aucun qui, en si grand peril, avec si peu d’asseurance, vueille prendre ceste malheureuse place, de servir en si grand’peine un si dangereux maistre ?

Notes philologiques

Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.

une plaque riante posée devant · un carré froid derrière elle · les deux dans la même forme
Rire à chacun et se craindre de tous, le visage riant et le cœur transi : voilà le salaire.

§117Quelle peine, quel martyre, vrai Dieu ! Être nuit et jour occupé à songer comment plaire à un seul, et néanmoins le craindre plus qu’homme au monde ; avoir toujours l’œil au guet, l’oreille aux écoutes, pour épier d’où viendra le coup, pour découvrir les embûches, pour flairer la mine de ses compagnons, pour deviner qui le trahit ; rire à chacun, se craindre de tous ; n’avoir aucun ennemi déclaré ni aucun ami assuré ; avoir toujours le visage riant et le cœur transi ; ne pouvoir être joyeux, et n’oser être triste ?

Le texte de 1577
Quelle peine, quel martyre est-ce, vray Dieu ! Estre nuict et jour apres pour songer à plaire à un, et neantmoins se craindre de luy plus que d’homme du monde ; avoir tousjours l’œil au guet, l’oreille aux escoutes, pour espier d’où viendra le coup, pour descouvrir les embusches, pour sentir la mine de ses compagnons, pour adviser qui le trahit ; rire à chascun, se craindre de tous ; n’avoir aucun, ni ennemy ouvert ni amy asseuré ; ayant tousjours le visage riant et le cœur transy ; ne pouvoir estre joyeux, et n’oser estre triste ?

Notes philologiques

Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.

un centre intact · deux formes intermédiaires · toutes les flèches s'arrêtent sur elles
Le peuple n'accuse jamais celui qui règne : il accuse ceux qui gouvernent pour lui.

§118Mais c’est plaisir de considérer ce qui leur revient de ce grand tourment, et le bien qu’ils peuvent attendre de leur peine et de cette vie misérable. Volontiers le peuple, du mal qu’il souffre, n’en accuse pas le tyran, mais ceux qui le gouvernent.

Le texte de 1577
Mais c’est plaisir de considerer qu’est-ce qui leur revient de ce grand tourment, et le bien qu’ils peuvent attendre de leur peine et de ceste miserable vie. Volontiers le peuple, du mal qu’il souffre, n’en accuse pas le tyran, mais ceux qui le gouvernent.

Notes philologiques

Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.

des formes marquées d'une croix · autant de croix que de formes
Leurs noms sont sus de tous, et ce qu'ils reçoivent de leur service, ce sont mille malédictions.

§119Ceux-là, les peuples, les nations, tout le monde à l’envi, jusqu’aux paysans, jusqu’aux laboureurs, savent leurs noms, déchiffrent leurs vices ; ils amassent sur eux mille outrages, mille vilenies, mille malédictions. Toutes leurs prières, tous leurs vœux sont contre ceux-là. Tous les malheurs, [toutes les pestes, toutes les famines leur sont comptés ; et si parfois ils leur rendent pour la forme quelques honneurs, alors même ils les maudissent dans leur cœur et les tiennent en horreur plus étrangement que les bêtes sauvages. Voilà la gloire, voilà l’honneur qu’ils reçoivent de leur service auprès de gens dont chacun aurait un morceau de leur corps sans se croire encore assez satisfait, ni à demi soûlé de sa peine. Mais certes, même après qu’ils sont morts, ceux qui viennent après ne sont jamais si paresseux que le nom de ces mangeurs de peuples ne soit noirci de l’encre de mille plumes, et leur réputation déchirée dans mille livres, et leurs os mêmes, pour ainsi dire, traînés par la postérité, qui les punit encore après leur mort de leur méchante vie.]

Le texte de 1577
Ceux-là, les peuples, les nations, tout le monde à l’envi, jusques aux paysans, jusques aux laboureurs, ils sçavent leurs noms, ils deschiffrent leurs vices ; ils amassent sur eux mille outrages, mille vilenies, mille maudissons. Toutes leurs oraisons, tous leurs vœux sont contre ceux-là. Tous les malheurs, toutes [les pestes, toutes les famines leur sont comptées ; et si quelquesfois ils leur font par forme des honneurs, lors mesmes ils les maugréent en leur cœur, et les ont en horreur plus estrange que les bestes sauvages. Voylà la gloire, voylà l’honneur qu’ils reçoivent de leur service envers les gens, desquels, quand chascun auroit une piece de leur corps, ils ne seroyent pas encores, ce leur semble, assez satisfaits ny à demy saoulez de leur peine. Mais certes, encores apres qu’ils sont morts, ceux qui viennent apres ne sont jamais si paresseux que le nom de ces mange-peuples ne soit noircy de l’ancre de mille plumes, et leur reputation deschirée dans mille livres, et les os mesmes, par maniere de dire, traisnez par la posterité, les punissans encores apres leur mort de leur meschante vie.]

Notes philologiques

D1⛔ Lacune 1 · ce passage n'est pas établi sur témoin — La reproduction du témoin de base s'arrête à la page 83 sur 106, et le second témoin de 1577 à la page 190 sur 191. Depuis « Tous les malheurs, toutes » jusqu'à la formule finale, le texte est restitué d'après la version modernisée de contrôle, non établi sur témoin. Il est entre crochets droits. Il est interdit de le citer comme leçon de 1577 avant collation.

un œil ouvert en haut · des formes en bas · rien entre les deux
Rien n'est plus contraire à la bonté qu'une puissance sans compte à rendre.

§120[Apprenons donc quelquefois, apprenons à bien faire. Levons les yeux vers le ciel, ou pour notre honneur, ou pour l’amour même de la vertu, ou certes, à parler sérieusement, pour l’amour et l’honneur de Dieu tout-puissant, témoin assuré de nos actes et juste juge de nos fautes. Pour ma part, je pense bien, et je ne me trompe pas, puisqu’il n’est rien de si contraire à Dieu, tout libéral et débonnaire, que la tyrannie, qu’il réserve là-bas, à part, pour les tyrans et leurs complices, quelque peine particulière.]

Le texte de 1577
[Apprenons donc quelquesfois, apprenons à bien faire. Levons les yeux vers le ciel, ou pour nostre honneur, ou pour l’amour mesme de la vertu, ou certes, à parler à bon escient, pour l’amour et l’honneur de Dieu tout-puissant, asseuré tesmoin de nos faits et juste juge de nos fautes. De ma part, je pense bien, et ne suis pas trompé, puis qu’il n’est rien si contraire à Dieu, tout liberal et debonnaire, que la tyrannie, qu’il reserve là bas à part, pour les tyrans et leurs complices, quelque peine particuliere.]

Notes philologiques

D1⛔ Lacune 1 · ce passage n'est pas établi sur témoin — La reproduction du témoin de base s'arrête à la page 83 sur 106, et le second témoin de 1577 à la page 190 sur 191. Depuis « Tous les malheurs, toutes » jusqu'à la formule finale, le texte est restitué d'après la version modernisée de contrôle, non établi sur témoin. Il est entre crochets droits. Il est interdit de le citer comme leçon de 1577 avant collation.