Le Bac par Patrick · Le Menteur · seuil
Le Menteur
Géronte est le père de Dorante. Il a cru son fils déjà marié et a répété cette nouvelle ; il vient d’apprendre qu’elle était fausse. Le voilà compromis par une histoire qu’il n’a pas inventée. Dans cette rencontre, le mensonge cesse un instant d’être seulement une prouesse amusante : une personne trompée demande ce que vaut la parole du menteur.
Avant l’arrivée de son fils, Géronte se nomme la « trompette » de l’imposture. L’image est précise : une trompette amplifie et fait entendre. Le père a donné au mensonge la force de sa propre réputation. Sa douleur mêle l’affection blessée et la honte publique. Il n’est pas seulement ridiculisé par le fils ; il a été utilisé pour rendre le récit plus crédible.
« Êtes-vous gentilhomme ? » ne demande pas simplement un renseignement d’état civil. Géronte connaît la naissance de Dorante. Sa question invite à distinguer le rang social et la conduite attendue de celui qui le porte. Dorante comprend d’abord qu’il rencontre un obstacle : son bref aparté traduit l’embarras. Le lecteur entre ainsi dans le désaccord par une formule très simple.
Dorante répond qu’il est issu de Géronte : la noblesse du père garantirait la sienne. Son raisonnement paraît solide dans une société où le rang se transmet. Il l’appuie même sur l’opinion de « toute la France ». Mais il répond seulement à la question de l’origine. Géronte va déplacer la discussion vers l’usage que son fils fait de cette position reçue.
Géronte affirme que la « vertu » a élevé les ancêtres à ce rang. Le mot désigne ici la valeur et la conduite honorable, non une qualité vague ajoutée à la richesse. Il ne nie donc pas la transmission par le sang ; il en rappelle la justification. Dorante reconnaît ce principe, mais comme une vérité connue. Son père lui demande de l’appliquer à lui-même.
Le père construit une opposition : la vertu acquiert le titre, le vice peut le perdre. Il ne rédige pas un jugement juridique ; il prononce une exclusion morale. Être né de lui ne dispense plus Dorante de répondre de ses actes. Le vers qui reprend cette naissance contre le fils est violent parce qu’il retourne exactement l’argument par lequel Dorante croyait se protéger.
Géronte pousse le raisonnement plus loin : celui qui ment et se dit gentilhomme ment aussi en le disant. Le problème n’est plus seulement telle histoire de mariage. C’est l’accord entre une identité proclamée et une conduite réelle. La scène nous apprend à lire un retournement : un nom valorisant devient lui-même suspect lorsqu’il sert à éviter la responsabilité de ses actes.
Le père évoque l’affront du démenti et l’honneur que l’on défend au péril de sa vie. Cela nous situe dans les valeurs de la société représentée, où accuser de mensonge peut provoquer un duel. Nous n’avons pas à adopter cette règle pour comprendre sa force. Elle montre pourquoi Géronte entend dans l’invention de Dorante une atteinte grave, et pas une fantaisie sans conséquence.
Dorante demande qui l’accuse. Géronte répond en exigeant le nom de son épouse, puis celui du beau-père. Il oppose des personnes vérifiables à la virtuosité du récit. Cliton suggère plaisamment de mettre l’oubli sur le compte du sommeil. Le rire revient, mais il souligne l’impasse : inventer un prétexte supplémentaire ne rend pas l’épouse réelle et ne répare pas la confiance.
La pièce donne du plaisir à suivre Dorante et donne aussi la parole à ceux que ses récits atteignent. Géronte ne démontre pas que toute imagination serait condamnable : il rappelle que tromper quelqu’un utilise sa confiance. L’enjeu à retenir tient dans ce passage d’un effet à l’autre. Une histoire peut être admirablement racontée et blesser celui qui la reçoit. Le talent du menteur ne suffit pas à trancher la question de sa responsabilité.