Discours de la servitude volontaire
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§1Qu'est-ce qui se joue dans le paragraphe 1 ?
À voir plusieurs seigneurs, aucun bien je ne vois : qu'un seul, sans plus, soit le maître, et qu'un seul soit le roi. Ainsi parle Ulysse chez Homère, s'adressant au public. S'il s'était contenté de dire : à voir plusieurs seigneurs, aucun bien je ne vois, c'était parfaitement dit, et rien de mieux ; mais au lieu que, pour parler avec raison, il aurait fallu dire que la domination de plusieurs ne pouvait être bonne, puisque la puissance d'un seul, du moment qu'il prend ce titre de maître, est dure et déraisonnable, il est allé ajouter tout le contraire : qu'un seul, sans plus, soit le maître, et qu'un seul soit le roi.
Le livre s'ouvre sur une citation qu'il conteste. La Boétie cite Homère, où Ulysse dit qu'il vaut mieux un seul maître que plusieurs, et il répond aussitôt que c'était bien parti et mal fini. Commencer par corriger Homère, à vingt ans, indique le ton de tout ce qui va suivre : aucune autorité ne sera reçue sans examen. C'est la première façon de défendre la liberté, et elle est intellectuelle avant d'être politique.
le même, en plus précis
A voir plusieurs seigneurs aucun bien je ne voy : Qu'un sans plus soit le maistre, et qu'un seul soit le Roy. Ce dit Ulysse en Homere, parlant en public. S'il n'eust dit sinon, A voir plusieurs seigneurs aucun bien je ne voy, c'estoit tant bien dit que rien plus. Mais au lieu que, pour parler avec raison, il faloit dire que la domination de plusieurs ne pouvoit estre bonne, puis que la puissance d'un seul, dés lors qu'il prend ce tiltre de maistre, est dure et desraisonnable, il est allé adjouster tout au rebours : Qu'un sans plus soit le maistre, et qu'un seul soit le Roy.
§1 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
S3« Ce dit Ulysse en Homere » : les deux vers cités sont ceux d'Ulysse haranguant l'armée grecque en assemblée, pour la ramener au combat après la fuite provoquée par le songe d'Agamemnon.
S1« à l'avanture » : peut-être, il se pourrait bien. Rien à voir avec une aventure.
S1« au rebours » : à l'envers, le contraire de ce qu'il fallait dire.
§3Qu'est-ce qui se joue dans le paragraphe 3 ?
Je ne veux pas, pour cette fois, débattre cette question tant remuée, à savoir si les autres formes de républiques valent mieux que la monarchie. Si j'y voulais venir, je voudrais encore savoir, avant de mettre en question quel rang la monarchie doit avoir parmi les républiques, si elle y doit en avoir aucun : car il est difficile de croire qu'il y ait rien de public dans ce gouvernement où tout est à un seul. Mais cette question est réservée pour un autre temps, et demanderait bien son traité à part, ou plutôt entraînerait avec elle toutes les disputes politiques.
Il refuse le débat scolaire sur les régimes. On aurait attendu qu'il compare monarchie, aristocratie et république, comme on le faisait dans les collèges. Il écarte la question d'un revers de main, et la remplace par une autre, beaucoup plus dérangeante : y a-t-il seulement quelque chose de public dans un gouvernement où tout appartient à un seul ? Le déplacement est décisif ; c'est lui qui fait de ce texte autre chose qu'un exercice.
le même, en plus précis
Si ne veux-je pas pour ceste heure debatre ceste question tant pourmenée, à sçavoir si les autres façons de republiques sont meilleures que la monarchie. A quoy si je voulois venir, encores voudrois-je sçavoir, avant que mettre en doute quel rang la monarchie doit avoir entre les republiques, si elle y en doit avoir aucun : pource qu'il est malaisé de croire qu'il y ait rien de public en ce gouvernement, où tout est à un. Mais ceste question est reservée pour un autre temps, et demanderoit bien son traité à part, ou plustost ameneroit quant soy toutes les disputes politiques.
§3 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
S1« pourmenée » : promenée, c'est-à-dire ressassée, remuée dans tous les sens. La question a déjà beaucoup servi.
S1« republiques » : ici, ça ne veut pas dire République au sens actuel. Ça veut dire formes de gouvernement, régimes politiques, quels qu'ils soient. Le mot vient du latin res publica, la chose publique.
§4Qu'est-ce qui se joue dans le paragraphe 4 ?
Pour cette fois, je voudrais seulement comprendre s'il est possible, et comment il se peut faire, que tant d'hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations supportent parfois un tyran seul, qui n'a de puissance que celle qu'on lui donne, qui n'a pouvoir de leur nuire que dans la mesure où ils veulent bien le supporter, qui ne saurait leur faire aucun mal sinon lorsqu'ils aiment mieux le souffrir que le contredire. Grande chose, certes, et pourtant si commune qu'il faut d'autant plus en gémir et d'autant moins s'en étonner, que de voir un million de millions d'hommes servir misérablement, le cou sous le joug, non pas contraints par une force supérieure, mais en quelque sorte, semble-t-il, enchantés et charmés par le seul nom d'un seul, dont ils ne doivent ni craindre la puissance, puisqu'il est seul, ni aimer les qualités, puisqu'il est envers eux inhumain et sauvage.
Voici la question du livre, et il n'y en aura pas d'autre. Comment se peut-il que tant de gens supportent un seul homme, alors que ce seul homme ne tient d'eux tout son pouvoir ? Posez cette phrase devant un adolescent et vous verrez qu'elle tient toute seule, sans commentaire. C'est le cœur du parcours : avant de défendre la liberté, il faut comprendre comment on l'a perdue.
le même, en plus précis
Pour ce coup je ne voudrois sinon entendre, s'il est possible et comme il se peut faire, que tant d'hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations endurent quelquesfois un tyran seul, qui n'a puissance que celle qu'on luy donne, qui n'a pouvoir de leur nuire sinon de tant qu'ils ont vouloir de l'endurer, qui ne sauroit leur faire mal aucun sinon lors qu'ils aiment mieux le souffrir que luy contredire. Grand chose certes, et toutesfois si commune, qu'il s'en faut de tant plus douloir et moins esbahir, de voir un million de millions d'hommes servir miserablement, ayans le col sous le joug, non pas contrains par une plus grande force, mais aucunement, ce semble, enchantez et charmez par le seul nom d'un, duquel ils ne doivent ni craindre la puissance, puis qu'il est seul, ni aimer les qualitez, puis qu'il est en leur endroit inhumain et sauvage.
§4 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
S1« endurent » : supportent. C'est le verbe le plus important du texte avec « servir ».
S1« se douloir » : souffrir, avoir mal. Le mot a disparu, il reste dans « doléances ».
§5Qu'est-ce qui se joue dans le paragraphe 5 ?
La faiblesse est telle, entre nous autres hommes : il faut souvent que nous obéissions à la force, il est nécessaire de temporiser, on ne peut pas toujours être le plus fort. Donc, si une nation est contrainte par la force de la guerre de servir un seul, comme la cité d'Athènes le fut aux Trente tyrans, il ne faut pas s'étonner qu'elle serve, mais se plaindre de l'accident ; ou plutôt ne s'en étonner ni s'en plaindre, mais porter le mal patiemment et se réserver pour l'avenir à meilleure fortune.
Une concession, et elle est honnête. Quand un peuple est écrasé par une armée étrangère, dit La Boétie, il n'y a pas à s'étonner qu'il serve. Il faut le plaindre. Ce n'est pas de cela qu'il parle. Il parle de ceux qui servent sans y être contraints, et il le dit d'emblée pour qu'on ne lui fasse pas de faux procès.
le même, en plus précis
La foiblesse d'entre nous hommes est telle : il faut souvent que nous obeyssions à la force, il est besoin de temporiser, on ne peut pas tousjours estre le plus fort. Donc, si une nation est contrainte par la force de la guerre de servir à un, comme la cité d'Athenes aux trente tyrans, il ne se faut pas esbahir qu'elle serve, mais se plaindre de l'accident ; ou bien plustost ne s'esbahir ny ne s'en plaindre, mais porter le mal patiemment, et se reserver à l'advenir à meilleure fortune.
§5 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
S3« la cité d'Athenes aux trente tyrans » : les Trente sont un collège de trente magistrats imposés à Athènes par Sparte après la défaite d'Aigos-Potamos, en 404 avant Jésus-Christ. Leur gouvernement dure environ huit mois et se termine par leur renversement en 403.
S1« les trente tyrans » : un groupe précis, à Athènes. Va voir S3 si tu veux la date et l'histoire ; pour lire la phrase, tu n'as besoin que de savoir que c'est un exemple de peuple écrasé par la force.
§6Qu'est-ce qui se joue dans le paragraphe 6 ?
Notre nature est ainsi faite, que les devoirs ordinaires de l'amitié emportent une bonne part du cours de notre vie. Il est raisonnable d'aimer la vertu, d'estimer les belles actions, de reconnaître le bien d'où on l'a reçu, et de rogner souvent sur notre aise pour augmenter l'honneur et l'avantage de celui qu'on aime et qui le mérite. Ainsi donc, si les habitants d'un pays ont trouvé quelque grand personnage qui leur ait montré à l'épreuve une grande prévoyance pour les garder, une grande hardiesse pour les défendre, un grand soin pour les gouverner ; si, à partir de là, ils s'habituent à lui obéir et à s'y fier au point de lui accorder quelques avantages, je ne sais si ce serait sagesse, dans la mesure où on l'ôte de là où il faisait bien pour l'avancer là où il pourra faire mal. Mais il ne pourrait certes manquer [d'avoir de la bonté], et de ne craindre aucun mal de celui dont on n'a reçu que du bien.
Un passage que l'on oublie souvent de lire. La Boétie admet qu'un peuple puisse, raisonnablement, accorder une autorité à un homme qui l'a bien servi. Il ne condamne donc pas toute obéissance. Il ne dit pas que le pouvoir est en soi un crime. La suite du texte n'en est que plus forte, parce qu'elle vise ce qui vient après le consentement raisonnable, pas le consentement lui-même.
le même, en plus précis
Nostre nature est ainsi, que les communs devoirs de l'amitié emportent une bonne partie du cours de nostre vie. Il est raisonnable d'aimer la vertu, d'estimer les beaux faicts, de connoistre le bien d'où l'on l'a receu, et de diminuer souvent de nostre aise pour augmenter l'honneur et advantage de celuy qu'on aime et qui le merite. Ainsi donc, si les habitans d'un pays ont trouvé quelque grand personnage qui leur ait monstré par l'espreuve une grande prevoyance pour les garder, grande hardiesse pour les defendre, un grand soin pour les gouverner ; si, de là en avant, ils s'apprivoisent de luy obeir et s'en fier tant que de luy donner quelques avantages, je ne sçay si ce seroit sagesse, de tant qu'on l'oste de là où il faisoit bien pour l'avancer en lieu où il pourra mal faire. Mais certes si ne pourroit-il faillir [d'avoir bonté], de ne craindre point mal de celuy duquel on n'a receu que bien.
§6 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
S1« advantage » : ici, le profit, le bénéfice.
S1« par l'espreuve » : par l'expérience, en le voyant à l'œuvre.
§7Qu'est-ce qui se joue dans le paragraphe 7 ?
Mais, ô bon Dieu, que peut être cela ? Comment dirons-nous que cela s'appelle ? Quel malheur est-ce là ? Quel vice, ou plutôt quel malheureux vice, que de voir un nombre infini d'hommes non pas obéir, mais servir ; non pas être gouvernés, mais tyrannisés ; n'ayant ni biens, ni parents, ni enfants, ni leur vie même qui soit à eux ; souffrir les pillages, les débauches, les cruautés, non pas d'une armée, non pas d'un camp barbare contre lequel il faudrait dépenser son sang et sa vie par avance, mais d'un seul ; non pas d'un Hercule ni d'un Samson, mais d'un homoncule, et le plus souvent du plus lâche et du plus efféminé de la nation ; non pas d'un homme accoutumé à la poudre des batailles, mais à grand-peine au sable des tournois ; non pas d'un homme capable par la force de commander aux hommes, mais tout empêché de servir bassement la moindre femmelette.
Le portrait du tyran est un anti-portrait. Ni Hercule ni Samson : un petit homme, souvent le plus lâche de tous. L'effet est calculé. Si le maître était un géant, la soumission s'expliquerait. Comme il ne l'est pas, il ne reste rien pour expliquer la soumission, sinon la soumission elle-même. Point de vigilance : le texte appelle ce tyran « efféminé » et le compare défavorablement à une femme. C'est une insulte de son siècle, fondée sur un mépris des femmes que nous ne reprenons pas. On la conserve parce que l'on ne réécrit pas un auteur ; on la signale parce que l'on n'enseigne pas ce mépris.
le même, en plus précis
Mais ô bon Dieu, que peut estre cela ? Comment dirons-nous que cela s'appelle ? Quel malheur est cecy ? Quel vice, ou plustost quel malheureux vice, voir un nombre infini d'hommes non pas obeir, mais servir ; non pas estre gouvernez, mais tyrannisez ; n'ayans ni biens, ni parens, ni enfans, ni leur vie mesme qui soit à eux ; souffrir les pilleries, les paillardises, les cruautez, non pas d'une armée, non pas d'un camp barbare contre lequel il faudroit despendre son sang et sa vie devant, mais d'un seul ; non pas d'un Hercules ne d'un Samson, mais d'un hommeau, et le plus souvent du plus lasche et feminin de la nation ; non pas accoustumé à la poudre des batailles, mais encore à grand'peine au sable des tournois ; non pas qui puisse par force commander aux hommes, mais tout empesché de servir vilement à la moindre femmelette.
§7 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
S1« pilleries » : pillages. « paillardises » : débauches, viols. Le mot est cru dans le texte, il doit le rester dans la traduction.
S1« un hommeau » : un petit bonhomme, un homme de rien. Le suffixe est méprisant. La traduction dit « homoncule ».
§9Qu'est-ce qui se joue dans le paragraphe 9 ?
Si l'on voit, non pas cent, non pas mille hommes, mais cent pays, mille villes, un million d'hommes ne pas assaillir un seul, dont le mieux traité de tous reçoit ce mal d'être serf et esclave, comment pourrons-nous nommer cela ? Est-ce lâcheté ? Or il y a naturellement à tous les vices quelque borne qu'ils ne peuvent passer. Deux peuvent craindre un seul, et dix, peut-être ; mais que mille, mais qu'un million, mais que mille villes ne se défendent pas d'un seul, cela n'est pas couardise : elle ne va pas jusque-là, pas plus que la vaillance ne s'étend jusqu'à ce qu'un seul homme escalade une forteresse, qu'il assaille une armée, qu'il conquière un royaume. Quel monstre de vice est-ce donc là, qui ne mérite même pas le titre de couardise, qui ne trouve pas de nom assez vilain, que la Nature désavoue avoir fait, et que la langue refuse de nommer ?
Le raisonnement par les nombres. Deux hommes peuvent en craindre un ; mille villes ne le peuvent pas. Le vice n'a plus de nom parce qu'il n'a plus de mesure. C'est le premier endroit où le lecteur sent que quelque chose ne s'explique pas, et cette sensation est voulue : elle prépare le mot de « malencontre », qui viendra plus loin.
le même, en plus précis
Si l'on void, non pas cent, non pas mille hommes, mais cent pays, mille villes, un million d'hommes n'assaillir pas un seul, duquel le mieux traité de tous en reçoit ce mal d'estre serf et esclave, comment pourrons-nous nommer cela ? Est-ce lascheté ? Or il y a en tous vices naturellement quelque borne, outre laquelle ils ne peuvent passer. Deux peuvent craindre un, et possible dix ; mais mille, mais un million, mais mille villes, si elles ne se defendent d'un, cela n'est pas couardise : elle ne va point jusques là, non plus que la vaillance ne s'estend pas qu'un seul eschelle une forteresse, qu'il assaille une armée, qu'il conquiere un royaume. Donques, quel monstre de vice est-ce cy, qui ne merite pas encore le tiltre de couardise, qui ne trouve de nom assez vilain, que Nature desadvoue avoir fait, et la langue refuse de le nommer ?
§9 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
S1« eschelle une forteresse » : l'escalade avec une échelle. Le verbe existait.
S1« desadvoue » : refuse de reconnaître comme sien.
§10Qu'est-ce qui se joue dans le paragraphe 10 ?
Qu'on mette d'un côté cinquante mille hommes en armes, de l'autre autant ; qu'on les range en bataille, qu'ils en viennent aux mains, les uns libres et combattant pour leur franchise, les autres pour la leur ôter : auxquels promettra-t-on par conjecture la victoire ? Lesquels pensera-t-on qui iront plus gaillardement au combat, ou ceux qui espèrent pour récompense de leur peine le maintien de leur liberté, ou ceux qui ne peuvent attendre pour salaire des coups qu'ils donnent ou qu'ils reçoivent que la servitude d'autrui ? Les uns ont toujours devant les yeux le bonheur de leur vie passée, l'attente d'un bien-être pareil à venir ; ils ne songent pas tant à ce qu'ils endurent le peu de temps que dure une bataille, qu'à ce qu'il faudra endurer à jamais, à eux, à leurs enfants et à toute leur postérité. Les autres n'ont rien qui les enhardisse qu'une petite pointe de convoitise, qui s'émousse soudain contre le danger, et qui ne peut être si ardente qu'elle ne doive, semble-t-il, s'éteindre à la moindre goutte de sang qui sorte de leurs plaies.
Pourquoi les hommes libres se battent mieux. Le parallèle des deux armées est une des pages les plus utiles du texte pour le parcours. Défendre la liberté n'y est pas un devoir moral, c'est une force réelle et mesurable : celui qui défend sa liberté a devant les yeux tout ce qu'il perdrait, celui qui attaque n'a qu'un appétit qui s'éteint à la première blessure.
le même, en plus précis
Qu'on mette d'un costé cinquante mille hommes en armes, d'un autre autant ; qu'on les range en bataille, qu'ils viennent à se joindre, les uns libres, combatans pour leur franchise, les autres pour la leur oster : ausquels promettra-on par conjecture la victoire ? Lesquels pensera-on qui plus gaillardement iront au combat, ou ceux qui esperent pour guerdon de leur peine l'entretenement de leur liberté, ou ceux qui ne peuvent attendre loyer des coups qu'ils donnent ou qu'ils reçoivent, que la servitude d'autruy ? Les uns ont tousjours devant leurs yeux le bonheur de leur vie passée, l'attente de pareil aise à l'advenir ; il ne leur souvient pas tant de ce qu'ils endurent ce peu de temps que dure une bataille, comme de ce qu'il conviendra à jamais endurer à eux, à leurs enfans, et à toute la posterité. Les autres n'ont rien qui les enhardisse qu'une petite pointe de convoitise, qui se rebouche soudain contre le danger, et qui ne peut estre si ardente qu'elle ne se doyve, ce semble, estaindre par la moindre goutte de sang qui sorte de leurs playes.
§10 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
S1« guerdon » : la récompense, le salaire. Mot très fréquent au Moyen Âge et au seizième siècle, complètement disparu.
S1« se rebouche » : s'émousse, comme la pointe d'un couteau qui s'écrase.
§11Qu'est-ce qui se joue dans le paragraphe 11 ?
Aux batailles si renommées de Miltiade, de Léonidas, de Thémistocle, qui furent livrées il y a deux mille ans et qui vivent encore aujourd'hui aussi fraîches dans la mémoire des livres et des hommes que si c'était d'hier, qui furent livrées en Grèce, pour le bien de la Grèce et pour l'exemple du monde entier : qu'est-ce donc, pense-t-on, qui donna à un si petit nombre de gens comme l'étaient les Grecs, non pas le pouvoir, mais le cœur de soutenir la force de tant de navires que la mer même en était chargée, de défaire tant de nations qui étaient en si grand nombre que l'escadron des Grecs n'aurait pas fourni, s'il l'avait fallu, les capitaines des armées ennemies ? Sinon qu'il semble qu'en ces jours glorieux, ce n'était pas tant la bataille des Grecs contre les Perses que la victoire de la liberté sur la domination, et de la franchise sur la convoitise.
Marathon, les Thermopyles, Salamine. La Boétie ne raconte pas ces batailles, il les convoque comme des preuves. Et il en tire une formule qui vaut définition : ce n'était pas tant la bataille des Grecs contre les Perses que la victoire de la liberté sur la domination. C'est le passage à retenir si l'on ne devait en retenir qu'un pour le parcours.
le même, en plus précis
Aux batailles tant renommées de Miltiade, de Leonide, de Themistocles, qui ont esté données deux mille ans a, et vivent encores aujourd'huy aussi fresches en la memoire des livres et des hommes comme si c'eust esté l'autre hier, qu'elles furent données en Grece pour le bien de Grece et pour l'exemple de tout le monde : qu'est-ce qu'on pense qui donna à si petit nombre de gens comme estoyent les Grecs, non le pouvoir, mais le cœur de soustenir la force de tant de navires que la mer mesme en estoit chargée ? de desfaire tant de nations qui estoyent en si grand nombre, que l'esquadron des Grecs n'eust pas fourny, s'il eust falu, des capitaines aux armées des ennemis ? Sinon qu'il semble qu'en ces glorieux jours là ce n'estoit pas tant la bataille des Grecs contre les Perses, comme la victoire de la liberté sur la domination, et de la franchise sur la convoitise.
§11 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
S3« Aux batailles tant renommées de Miltiade, de Leonide, de Themistocles » : trois épisodes distincts des guerres médiques, que La Boétie rassemble en un seul mouvement.
S3« données deux mille ans a » : le chiffre est arrondi et il est faux d'environ dix pour cent. De 480 avant Jésus-Christ à la date probable de rédaction, autour de 1548, il s'écoule environ deux mille vingt-huit ans. L'approximation est de rhétorique, non d'ignorance.
S1« deux mille ans a » : il y a deux mille ans. Le « a » tout seul, c'est « il y a ».
S1« l'esquadron » : la troupe entière, l'ensemble des combattants grecs.
§13Qu'est-ce qui se joue dans le paragraphe 13 ?
Encore ce tyran seul, il n'est pas besoin de le combattre, il n'est pas besoin de s'en défendre : il est défait de lui-même, pourvu que le pays ne consente pas à la servitude. Il ne faut pas lui ôter quoi que ce soit, mais ne rien lui donner. Il n'est pas besoin que le pays se mette en peine de rien faire pour lui-même, mais qu'il ne se mette pas en peine de rien faire contre lui-même. Ce sont donc les peuples eux-mêmes qui se laissent, ou plutôt qui se font malmener, puisqu'en cessant de servir ils en seraient quittes. C'est le peuple qui s'asservit, qui se coupe la gorge, qui, ayant le choix d'être sujet ou d'être libre, quitte sa franchise et prend le joug ; qui consent à son mal, ou plutôt le poursuit.
La phrase la plus radicale du livre est aussi la plus calme. Il n'est pas besoin de combattre le tyran, il n'est pas besoin de s'en défendre. Il suffit de ne rien lui donner. Ce n'est pas un appel au soulèvement, c'est exactement le contraire : c'est un appel au retrait. La distinction est capitale pour comprendre pourquoi ce texte a nourri des pensées de la désobéissance et non des pensées de la révolution.
le même, en plus précis
Encores ce seul tyran, il n'est pas besoin de le combatre, il n'est pas besoin de s'en defendre : il est de soy-mesme desfait, mais que le pays ne consente à la servitude. Il ne faut pas luy rien oster, mais ne luy donner rien. Il n'est point besoin que le pays se mette en peine de faire rien pour soy, mais qu'il ne se mette pas en peine de faire rien contre soy. Ce sont donc les peuples mesmes qui se laissent, ou plustost qui se font gourmander, puis qu'en cessant de servir ils en seroyent quittes. C'est le peuple qui s'asservit, qui se couppe la gorge, qui, ayant le chois d'estre subject ou d'estre libre, quitte sa franchise et prend le joug ; qui consent à son mal, ou plustost le pourchasse.
§13 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
S1« mais que le pays ne consente » : ici « mais que » veut dire pourvu que. C'est un des pièges les plus fréquents du texte, retiens-le.
S1« gourmander » : rudoyer, malmener, dominer brutalement. Rien à voir avec la gourmandise.
§14Qu'est-ce qui se joue dans le paragraphe 14 ?
S'il lui en coûtait quelque chose pour recouvrer sa liberté, je ne l'en presserais pas, bien que ce soit ce que l'homme doit avoir de plus cher, que de se remettre dans son droit naturel et, pour ainsi dire, de bête redevenir homme. Mais je ne désire même pas en lui une si grande hardiesse : je lui permets qu'il aime mieux je ne sais quelle sûreté de vivre à son aise. Quoi ! S'il ne lui faut, pour avoir la liberté, que la désirer, s'il n'a besoin que d'un simple vouloir, se trouvera-t-il une nation au monde qui l'estime trop chère, alors qu'elle peut la gagner d'un seul souhait ? Et qui plaigne sa volonté pour recouvrer le bien qu'on devrait racheter au prix de son sang, et qui, une fois perdu, fait que tous les gens d'honneur doivent tenir la vie pour déplaisante et la mort pour salutaire ?
Le prix de la liberté est nul, et c'est le problème. La Boétie fait remarquer que la liberté ne coûte rien à reprendre : il suffit de la vouloir. Il en tire une conclusion amère qu'il développera au paragraphe suivant : les hommes ne veulent pas ce qui est gratuit.
le même, en plus précis
S'il luy coustoit quelque chose de recouvrer sa liberté, je ne l'en presserois point, combien que ce soit ce que l'homme doit avoir plus cher, que de se remettre en son droit naturel, et par maniere de dire, de beste revenir à homme. Mais encores je ne desire pas en luy si grande hardiesse : je luy permets qu'il aime mieux je ne sçay quelle seureté de vivre à son aise. Quoy ! Si pour avoir la liberté il ne luy faut que la desirer, s'il n'a besoin que d'un simple vouloir, se trouvera-il nation au monde qui l'estime trop chere, la pouvant gaigner d'un seul souhait ? Et qui plaigne sa volonté à recouvrer le bien lequel on devroit racheter au pris de son sang, et lequel perdu, tous les gens d'honneur doyvent estimer la vie desplaisante et la mort salutaire ?
§14 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
S1« je ne l'en presserois point » : je n'insisterais pas auprès de lui.
S1« combien que » : bien que. Très fréquent.
§15Qu'est-ce qui se joue dans le paragraphe 15 ?
Certes, tout comme le feu, d'une petite étincelle, devient grand et toujours se renforce, et plus il trouve de bois, plus il est prêt d'en brûler ; et, sans qu'on y mette de l'eau pour l'éteindre, seulement en n'y mettant plus de bois, n'ayant plus rien à consumer, il se consume lui-même et devient sans force aucune, et n'est plus feu : de même les tyrans, plus ils pillent, plus ils exigent, plus ils ruinent et détruisent, plus on leur donne, plus on les sert, d'autant plus ils se fortifient et deviennent toujours plus forts et plus frais pour anéantir et détruire tout. Et si on ne leur donne rien, si on ne leur obéit pas, sans combattre, sans frapper, ils demeurent nus et défaits et ne sont plus rien, de même que la racine, n'ayant plus de sève ni d'aliment, devient une branche sèche et morte.
L'image du feu. Ce n'est pas un ornement. Elle démontre. Un feu qu'on ne nourrit plus s'éteint tout seul, sans qu'on ait besoin d'eau. De même la tyrannie, si on cesse de l'alimenter. C'est le modèle même du raisonnement de La Boétie : la solution n'est jamais une action, c'est toujours une cessation.
le même, en plus précis
Certes, tout ainsi comme le feu d'une petite estincelle devient grand et tousjours se renforce, et plus il trouve de bois, plus il est prest d'en brusler ; et sans qu'on y mette de l'eau pour l'esteindre, seulement en n'y mettant plus de bois, n'ayant plus que consumer, il se consume soy-mesme et devient sans force aucune, et n'est plus feu : pareillement les tyrans, plus ils pillent, plus ils exigent, plus ils ruinent et destruisent, plus on leur baille, plus on les sert, d'autant plus ils se fortifient et deviennent tousjours plus forts et plus frais pour aneantir et destruire tout. Et si on ne leur baille rien, si on ne leur obeyt point, sans combattre, sans frapper, ils demeurent nuds et desfaits et ne sont plus rien, sinon que, comme la racine n'ayant plus d'humeur et aliment devient une branche seiche et morte.
§15 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
S1« plus on leur baille » : plus on leur donne. « Bailler », c'est donner ; il reste dans « bail ».
§16Qu'est-ce qui se joue dans le paragraphe 16 ?
Les hardis, pour acquérir le bien qu'ils demandent, ne craignent pas le danger ; les avisés ne refusent pas la peine. Les lâches et les engourdis ne savent ni endurer le mal ni recouvrer le bien : ils s'arrêtent à le souhaiter, et si la force d'y prétendre leur est ôtée par leur lâcheté, le désir de l'avoir leur demeure par nature. Ce désir, cette volonté est commune aux sages et aux insensés, aux courageux et aux couards, pour souhaiter toutes les choses qui, une fois acquises, les rendraient heureux et contents. Une seule fait exception, et je ne sais comment il se peut que la nature manque aux hommes pour la désirer : c'est la liberté, qui est pourtant un bien si grand et si plaisant qu'une fois perdue, tous les maux viennent à la file, et les biens mêmes qui demeurent après elle perdent entièrement leur goût et leur saveur, corrompus par la servitude. La seule liberté, les hommes ne la désirent pas, et pour nulle autre raison, ce me semble, sinon que, s'ils la désiraient, ils l'auraient ; comme s'ils refusaient de faire cette belle acquisition seulement parce qu'elle est trop facile.
La liberté est le seul bien que les hommes ne désirent pas. La formule est terrible et elle est le pivot du livre. Tous les autres biens, on les veut. Celui-là, non. Et la raison qu'il en donne n'est pas rassurante : ils ne le veulent pas parce que, s'ils le voulaient, ils l'auraient. Le refus est un refus de l'évidence.
le même, en plus précis
Les hardis, pour acquerir le bien qu'ils demandent, ne craignent point le danger ; les advisez ne refusent point la peine. Les lasches et engourdis ne sçavent ni endurer le mal ni recouvrer le bien : ils s'arrestent en cela de le souhaiter, et la vertu d'y pretendre leur est ostée par leur lascheté, le desir de l'avoir leur demeure par la nature. Ce desir, ceste volonté, est commune aux sages et aux indiscrets, aux courageux et aux couards, pour souhaiter toutes choses qu'estans acquises les rendroyent heureux et contens. Une seule en est à dire, en laquelle je ne sçay comme nature defaut aux hommes pour la desirer : c'est la liberté, qui est toutesfois un bien si grand et si plaisant, qu'elle perdue, tous les maux viennent à la file, et les biens mesmes qui demeurent apres elle perdent entierement leur goust et saveur, corrompus par la servitude. La seule liberté, les hommes ne la desirent point, non pas pour autre raison, ce me semble, sinon pource que, s'ils la desiroyent, ils l'auroyent ; comme s'ils refusoyent de faire ce bel acquest seulement par ce qu'il est trop aisé.
§16 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
S1« les advisez » : les gens avisés, prudents, qui réfléchissent.
S1« indiscrets » : au seizième siècle, ça ne veut pas dire bavard. Ça veut dire sans discernement, qui ne sait pas distinguer.
§17Qu'est-ce qui se joue dans le paragraphe 17 ?
Pauvres gens et misérables, peuples insensés, nations obstinées dans votre mal et aveugles dans votre bien, vous vous laissez emporter sous vos yeux le plus beau et le plus clair de votre revenu, piller vos champs, voler vos maisons et les dépouiller des meubles anciens et paternels ! Vous vivez de telle sorte que vous pouvez dire que rien n'est à vous ; et il semblerait que désormais ce vous serait un grand bonheur que de tenir à moitié vos biens, vos familles et vos vies. Et tout ce dégât, ce malheur, cette ruine vous vient non pas des ennemis, mais bien certes de l'ennemi, et de celui que vous faites aussi grand qu'il est, pour lequel vous allez si courageusement à la guerre, pour la grandeur duquel vous ne refusez pas de présenter vos personnes à la mort.
Le changement de personne. Jusqu'ici La Boétie raisonnait. Ici il s'adresse directement au peuple, à la deuxième personne, et il l'accable. Lisez ce paragraphe à voix haute : il ne se raisonne pas, il s'entend. C'est un des trois grands mouvements d'éloquence du texte, avec le §19 et le §20.
le même, en plus précis
Pauvres gens et miserables, peuples insensez, nations opiniastres en vostre mal et aveugles en vostre bien, vous vous laissez emporter devant vous le plus beau et le plus clair de vostre revenu, piller vos champs, voler vos maisons, et les despouiller des meubles anciens et paternels ! Vous vivez de sorte que vous pouvez dire que rien n'est à vous ; et sembleroit que meshuy ce vous seroit grand heur de tenir à moitié vos biens, vos familles et vos vies. Et tout ce desgast, ce malheur, ceste ruine, vous vient non pas des ennemis, mais bien certes de l'ennemy, et de celuy que vous faites si grand qu'il est, pour lequel vous allez si courageusement à la guerre, pour la grandeur duquel vous ne refusez point de presenter à la mort vos personnes.
§17 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
S1« meshuy » : désormais, à partir de maintenant.
S1« ce vous seroit grand heur » : ce serait pour vous une grande chance. « Heur », c'est la chance ; il reste dans « bonheur » et « malheur ».
§18Qu'est-ce qui se joue dans le paragraphe 18 ?
Celui qui vous maîtrise si fort n'a que deux yeux, n'a que deux mains, n'a qu'un corps, et n'a rien de plus que le moindre homme du grand nombre infini de vos villes ; sinon qu'il a plus que vous tous, et c'est l'avantage que vous lui faites pour vous détruire. D'où a-t-il pris tant d'yeux, d'où vous épie-t-il, si vous ne les lui donnez ? Comment a-t-il tant de mains pour vous frapper, s'il ne les prend de vous ? Les pieds dont il foule vos cités, d'où les a-t-il, s'ils ne sont des vôtres ? Comment a-t-il aucun pouvoir sur vous, sinon par vous-mêmes ? Comment oserait-il vous courir sus, s'il n'avait intelligence avec vous ? Que pourrait-il vous faire, si vous n'étiez les receleurs du larron qui vous pille, les complices du meurtrier qui vous tue, et les traîtres de vous-mêmes ?
Le tyran n'a que deux yeux et deux mains. L'inventaire est celui d'un corps ordinaire. Toute la puissance supplémentaire vient de ceux qui la lui prêtent : leurs yeux deviennent ses espions, leurs mains ses armes, leurs pieds ses conquêtes. C'est ici que le mot de complicité apparaît, et il ne quittera plus le texte.
le même, en plus précis
Celuy qui vous maistrise tant n'a que deux yeux, n'a que deux mains, n'a qu'un corps, et n'a autre chose que ce qu'a le moindre homme du grand nombre infini de vos villes ; sinon qu'il a plus que vous tous, c'est l'avantage que vous luy faites pour vous destruire. D'où a-il prins tant d'yeux, d'où vous espie-il, si vous ne les luy donnez ? Comment a-il tant de mains pour vous frapper, s'il ne les prend de vous ? Les pieds dont il foule vos citez, d'où les a-il, s'ils ne sont des vostres ? Comment a-il aucun pouvoir sur vous, que par vous autres mesmes ? Comment vous oseroit-il courir sus, s'il n'avoit intelligence avec vous ? Que vous pourroit-il faire, si vous n'estiez receleurs du larron qui vous pille, complices du meurtrier qui vous tue, et traistres de vous-mesmes ?
§18 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
S1« courir sus » : attaquer, foncer sur quelqu'un.
S1« receleurs » : ceux qui cachent et gardent ce qu'un voleur a pris. Le mot est resté, il est juridique.
§19Qu'est-ce qui se joue dans le paragraphe 19 ?
Vous semez vos fruits afin qu'il en fasse le dégât ; vous meublez et remplissez vos maisons pour fournir à ses rapines ; vous nourrissez vos filles afin qu'il ait de quoi assouvir sa luxure ; vous nourrissez vos enfants afin qu'il les mène, pour le mieux qu'il puisse leur faire, à ses guerres, qu'il les mène à la boucherie, qu'il en fasse les ministres de ses convoitises et les exécuteurs de ses vengeances. Vous rompez vos personnes à la peine afin qu'il puisse se dorloter dans ses délices et se vautrer dans de sales et vilains plaisirs. Vous vous affaiblissez afin de le faire plus fort et plus rude à vous tenir la bride plus courte.
L'accusation la plus dure. Vous nourrissez vos filles pour sa luxure, vos enfants pour ses guerres. La Boétie ne dit pas que le peuple est victime : il dit que le peuple fournit. Un lecteur d'aujourd'hui peut trouver la charge excessive ; elle est calculée pour être insupportable, parce que c'est l'insupportable qui doit produire le réveil.
le même, en plus précis
Vous semez vos fruits, afin qu'il en face le desgast ; vous meublez et remplissez vos maisons pour fournir à ses voleries ; vous nourrissez vos filles, afin qu'il ait dequoy saouler sa luxure ; vous nourrissez vos enfans, afin qu'il les meine, pour le mieux qu'il leur face, en ses guerres, qu'il les meine à la boucherie, qu'il les face les ministres de ses convoitises, les executeurs de ses vengeances. Vous rompez à la peine vos personnes, afin qu'il se puisse mignarder en ses delices et se veautrer dans les sales et vilains plaisirs. Vous vous affoiblissez, afin de le faire plus fort et roide, à vous tenir plus courte la bride.
§19 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
S1« se mignarder » : se dorloter, se faire des délicatesses.
S1« se veautrer » : se vautrer.
§20Qu'est-ce qui se joue dans le paragraphe 20 ?
Et de tant d'indignités que les bêtes elles-mêmes ou bien ne sentiraient pas, ou bien n'endureraient pas, vous pouvez vous en délivrer, si vous essayez, non pas de vous en délivrer, mais seulement de le vouloir. Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres. Je ne veux pas que vous le poussiez ni que vous l'ébranliez, mais seulement ne le soutenez plus, et vous le verrez, comme un grand colosse dont on a dérobé la base, s'effondrer de son propre poids et se rompre.
« Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres. » C'est la phrase la plus citée du livre, et la plus mal citée. Regardez ce qui suit immédiatement : je ne veux pas que vous le poussiez ni que vous l'ébranliez. La Boétie interdit explicitement le geste violent. Le colosse tombe de son propre poids quand on retire le socle, pas quand on le renverse. Cœur du parcours : entretenir la liberté, ici, c'est cesser de faire quelque chose, ce n'est pas en faire une autre.
le même, en plus précis
Et de tant d'indignitez que les bestes mesmes ou ne sentiroyent point, ou n'endureroyent point, vous pouvez vous en delivrer si vous essayez, non pas de vous en delivrer, mais seulement de le vouloir faire. Soyez resolus de ne servir plus, et vous voila libres. Je ne veux pas que vous le poussiez ny le bransliez, mais seulement ne le soustenez plus, et vous le verrez, comme un grand colosse à qui on a desrobbé la base, de son poids mesme fondre en bas et se rompre.
§20 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
S1« ne le bransliez » : ne l'ébranlez pas, ne le secouez pas.
S1« colosse » : une statue géante. L'image est celle d'une statue posée sur un socle qu'on retire.
§21Qu'est-ce qui se joue dans le paragraphe 21 ?
Mais certes les médecins conseillent bien de ne pas mettre la main aux plaies incurables ; et je n'agis pas sagement en voulant conseiller là-dessus un peuple qui a perdu depuis longtemps toute conscience, et dont le fait même qu'il ne sent plus son mal montre assez que sa maladie est mortelle. Cherchons donc par conjecture, si nous pouvons en trouver, comment s'est ainsi enracinée si avant cette obstinée volonté de servir, qu'il semble maintenant que l'amour même de la liberté ne soit pas si naturel.
Un aveu d'échec, au milieu du livre. Les médecins ne touchent pas aux plaies incurables, dit-il, et il ajoute qu'il n'agit peut-être pas sagement. C'est le moment où l'orateur cesse de haranguer et où le penseur reprend la main. Tout ce qui suit sera une enquête sur les causes, non plus une exhortation.
le même, en plus précis
Mais certes les medecins conseillent bien de ne mettre pas la main aux playes incurables ; et je ne fay pas sagement de vouloir en cecy conseiller le peuple, qui a perdu long temps y a toute connoissance, et duquel, puis qu'il ne sent plus son mal, cela seul monstre assez que sa maladie est mortelle. Cerchons donc par conjecture, si nous en pouvons trouver, comment s'est ainsi si avant enracinée ceste opiniastre volonté de servir, qu'il semble maintenant que l'amour mesme de la liberté ne soit pas si naturelle.
§21 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
S1« je ne fay pas sagement » : je n'agis pas sagement. « Faire » au sens d'agir.
S1« cerchons » : cherchons.
§23Qu'est-ce qui se joue dans le paragraphe 23 ?
Mais certes, s'il y a rien de clair et d'évident dans la Nature, et sur quoi il ne soit pas permis de faire l'aveugle, c'est ceci : que la Nature, ministre de Dieu et gouvernante des hommes, nous a tous faits de même forme et, semble-t-il, au même moule, afin de nous faire reconnaître tous les uns les autres pour compagnons, ou plutôt pour frères. Et si, en faisant le partage des présents qu'elle nous donnait, elle a fait quelques avantages de son bien, soit au corps soit à l'esprit, aux uns plus qu'aux autres, elle n'a pourtant pas entendu nous mettre en ce monde comme dans un camp clos, et n'a pas envoyé ici-bas les plus forts et les plus avisés comme des brigands armés dans une forêt pour y malmener les plus faibles. Il faut croire plutôt qu'en faisant ainsi aux uns les parts plus grandes et aux autres plus petites, elle voulait faire place à l'affection fraternelle, afin qu'elle eût où s'employer, les uns ayant le pouvoir de donner aide, et les autres le besoin d'en recevoir.
La page sur l'égalité naturelle. Nous sommes faits au même moule, pour nous reconnaître compagnons ou frères ; les inégalités de force et d'esprit ne sont pas là pour permettre aux forts de dominer, mais pour rendre l'entraide possible. Cette page est la fondation de tout l'édifice, et elle est très souvent citée seule, hors de son contexte. Elle ne prend son sens que reliée à la question du §4.
le même, en plus précis
Mais certes, s’il y a rien de clair et d’apparent en la Nature, et en quoy il ne soit pas permis de faire l’aveugle, c’est cela, que Nature, le ministre de Dieu, la gouvernante des hommes, nous a tous faits de mesme forme, et, comme il semble, à mesme moule, afin de nous entreconnoistre tous pour compagnons, ou plustost pour freres. Et si, faisant les partages des presens qu’elle nous donnoit, elle a fait quelques avantages de son bien, soit au corps ou à l’esprit, aux uns plus qu’aux autres, si n’a-elle pourtant entendu nous mettre en ce monde comme dans un camp clos, et n’a pas envoyé icy bas les plus forts et plus advisez comme des brigands armez dans une forest, pour y gourmander les plus foibles. Mais plustost faut-il croire que, faisant ainsi aux uns les parts plus grandes et aux autres plus petites, elle vouloit faire place à la fraternelle affection, afin qu’elle eust où s’employer, ayans les uns puissance de donner aide, et les autres besoin d’en recevoir.
§23 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
S1« le ministre de Dieu » : au sens de serviteur, d'exécutant. La Nature exécute les ordres de Dieu.
S1« à mesme moule » : coulés dans le même moule. La comparaison vient de la fonderie.
§24Qu'est-ce qui se joue dans le paragraphe 24 ?
Puis donc que cette bonne mère nous a donné à tous toute la terre pour demeure, nous a tous logés en quelque sorte dans une même maison, nous a tous façonnés dans la même pâte afin que chacun pût se mirer et quasi se reconnaître dans l'autre ; si elle nous a donné à tous en commun ce grand présent de la voix et de la parole, pour nous rapprocher et nous fraterniser davantage, et faire, par la déclaration commune et mutuelle de nos pensées, une communion de nos volontés ; et si elle a tâché par tous moyens de serrer et d'étreindre plus fort le nœud de notre alliance et de notre société ; si elle a montré en toutes choses qu'elle voulait moins nous faire tous unis que tous uns : il ne faut pas douter que nous ne soyons tous naturellement libres, puisque nous sommes tous compagnons ; et il ne peut tomber dans l'entendement de personne que la Nature ait mis quelqu'un en servitude, nous ayant tous mis en compagnie.
« elle ne vouloit tant nous faire tous unis que tous uns » La formule joue sur un seul son et elle porte tout le raisonnement. La Nature ne s'est pas contentée de nous relier, elle nous a faits d'une seule pièce. C'est le fondement du refus de la servitude : on ne peut pas asservir un membre de son propre corps.
le même, en plus précis
Puis donc que ceste bonne mere nous a donné à tous toute la terre pour demeure, nous a tous logez aucunement en une mesme maison, nous a tous figurez en mesme paste, afin que chacun se peust mirer et quasi reconnoistre l’un dans l’autre ; si elle nous a tous en commun donné ce grand present de la voix et de la parole, pour nous accointer et fraterniser davantage, et faire, par la commune et mutuelle declaration de nos pensées, une communion de nos volontez ; et si elle a tasché par tous moyens de serrer et estraindre plus fort le nœud de nostre alliance et societé ; si elle a monstré en toutes choses qu’elle ne vouloit tant nous faire tous unis que tous uns : il ne faut pas faire doute que nous ne soyons tous naturellement libres, puis que nous sommes tous compagnons ; et ne peut tomber en l’entendement de personne que Nature ait mis aucun en servitude, nous ayant tous mis en compagnie.
§24 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
S1« accointer » : rapprocher, mettre en relation.
S1« tous unis que tous uns » : tout le jeu de la phrase est là. Unis veut dire liés ensemble ; uns veut dire ne faisant qu'un seul. La Nature veut plus que l'union : elle veut l'unité.
§26Qu'est-ce qui se joue dans le paragraphe 26 ?
Or si d'aventure nous en doutons, et si nous sommes assez abâtardis pour ne pouvoir reconnaître ni nos biens ni pareillement nos affections natives, il faudra que je vous fasse l'honneur qui vous revient, et que je monte, pour ainsi dire, les bêtes brutes en chaire, pour vous enseigner votre nature et votre condition. Les bêtes, Dieu m'assiste, si les hommes ne font pas trop les sourds, leur crient : Vive la liberté ! Plusieurs d'entre elles meurent aussitôt qu'elles sont prises : comme le poisson qui perd la vie aussitôt que l'eau, de même celles-là quittent la lumière et ne veulent pas survivre à leur franchise naturelle. Si les animaux avaient entre eux leurs rangs et leurs prééminences, ils feraient, à mon avis, de la liberté leur noblesse.
Les bêtes montent en chaire. La Boétie annonce qu'il va faire la leçon aux hommes par l'exemple des animaux, et il le dit avec une ironie qui ne se cache pas. Le passage est drôle, et il est sérieux : si l'animal préfère mourir à servir, l'homme qui accepte de servir a fait moins bien que la bête.
le même, en plus précis
Or si d’avanture nous faisons quelque doute en cela, et sommes tant abastardis que ne puissions reconnoistre nos biens ni semblablement nos naifves affections, il faudra que je vous face l’honneur qui vous appartient, et que je monte, par maniere de dire, les bestes brutes en chaire, pour vous enseigner vostre nature et condition. Les bestes, ce m’aid Dieu, si les hommes ne font trop les sourds, leur crient : Vive liberté ! Plusieurs y en a d’entr’elles qui meurent si tost qu’elles sont prises : comme le poisson, qui perd la vie aussi tost que l’eau, pareillement celles-là quittent la lumiere, et ne veulent point survivre à leur naturelle franchise. Si les animaux avoyent entr’eux leurs rangs et prééminences, ils feroyent, à mon advis, de la liberté leur noblesse.
§26 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
S1« abastardis » : dégénérés, tombés d'un état meilleur.
S1« naifves » : naturelles, natives, d'origine. Pas naïves au sens actuel.
§28Qu'est-ce qui se joue dans le paragraphe 28 ?
Que veut dire autre chose l'éléphant qui, s'étant défendu jusqu'à n'en pouvoir plus, n'y voyant plus d'issue, sur le point d'être pris, enfonce ses mâchoires et casse ses dents contre les arbres, sinon que le grand désir qu'il a de demeurer libre, comme il est né, lui donne de l'esprit et l'avise de marchander avec les chasseurs, pour savoir s'il en sera quitte au prix de ses dents, et s'il sera reçu à livrer son ivoire et à payer cette rançon pour sa liberté ? Nous appâtons le cheval dès sa naissance pour l'apprivoiser à servir ; et nous ne savons pas si bien le flatter que, lorsqu'on en vient à le dompter, il ne morde le frein, qu'il ne rue contre l'éperon, comme pour montrer à la nature et témoigner au moins par là que, s'il sert, ce n'est pas de son gré, mais par notre contrainte.
L'éléphant qui brise ses défenses. C'est l'image la plus mémorable du livre et la plus utile en classe. L'animal comprend que ce qu'on veut de lui, c'est son ivoire ; il le détruit pour rester libre. Défendre sa liberté, ici, c'est accepter de perdre ce qui fait sa valeur aux yeux de celui qui veut vous prendre.
le même, en plus précis
Que veut dire autre chose l’elephant qui, s’estant defendu jusques à n’en pouvoir plus, n’y voyant plus d’ordre, estant sur le poinct d’estre prins, il enfonce ses maschoires et casse ses dents contre les arbres, sinon que le grand desir qu’il a de demeurer libre, comme il est nay, luy fait de l’esprit et l’advise de marchander avec les chasseurs, si pour le pris de ses dents il en sera quitte, et s’il sera receu à bailler son yvoire et payer ceste rançon pour sa liberté ? Nous appastons le cheval dés lors qu’il est nay, pour l’apprivoiser à servir ; et si ne le sçavons-nous tant flatter, que, quand ce vient à le domter, il ne morde le frein, qu’il ne rue contre l’esperon, comme, ce semble, pour monstrer à la nature et tesmoigner au moins par là que, s’il sert, ce n’est pas de son gré, mais par nostre contrainte.
§28 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
S3« l'elephant… casse ses dents contre les arbres » : le fait est rapporté par Pline l'Ancien, qui écrit que les éléphants, poursuivis, brisent leurs défenses contre les arbres et les abandonnent, comme une rançon.
S1« l'advise » : lui suggère l'idée, le conduit à.
S1« nous appastons le cheval » : nous l'attirons avec de la nourriture.
§29Qu'est-ce qui se joue dans le paragraphe 29 ?
Que faut-il donc dire ? > Même les bœufs sous le poids du joug gémissent, > et les oiseaux dans la cage se plaignent, comme je l'ai dit autrefois, passant le temps à nos rimes françaises. Car je ne craindrais pas, écrivant à toi, ô Longa, de mêler à ceci de mes vers, dont je ne lis jamais aucun sans que, par le semblant que tu fais de t'en contenter, tu ne m'en rendes glorieux.
La seule fois où La Boétie se cite lui-même. Il glisse deux vers de sa composition et s'en excuse auprès de son destinataire. Ce détail n'est pas anecdotique : il rappelle que ce texte n'est pas un traité anonyme mais une lettre à un ami, écrite dans un cercle d'humanistes qui écrivaient aussi des vers.
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Que faut-il donc dire ? > Mesmes les bœufs sous le pois du joug geignent, > Et les oiseaux dans la cage se plaignent, comme j’ay dit autrefois, passant le temps à nos rimes Françoises. Car je ne craindrois point, escrivant à toy, ô Longa, mesler de mes vers, desquels je ne lis jamais que, pour le semblant que tu fais de t’en contenter, tu ne m’en faces glorieux.
§29 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
S3« ô Longa » : le destinataire du Discours. Il est identifié, depuis l'édition de Paul Bonnefon, à Guillaume de Lur, seigneur de Longa, conseiller au Parlement de Bordeaux, ami de La Boétie et lui-même homme de lettres. L'identification est solidement établie mais non prouvée par un document direct de la main de La Boétie. Elle doit donc être présentée comme une identification savante, non comme un état civil.
S1« le pois du joug » : le poids. Orthographe ancienne.
S1« ô Longa » : c'est le nom du destinataire du Discours. Va voir S3 pour savoir qui c'est.
§30Qu'est-ce qui se joue dans le paragraphe 30 ?
Ainsi donc, puisque toutes les choses qui ont sentiment, dès lors qu'elles l'ont, sentent le mal de la sujétion et courent après la liberté ; puisque les bêtes, qui sont pourtant faites pour le service de l'homme, ne peuvent s'accoutumer à servir qu'avec la protestation d'un désir contraire : quel malencontre a donc été celui-là, qui a pu tant dénaturer l'homme, seul né vraiment pour vivre libre, et lui faire perdre le souvenir de son premier être et le désir de le reprendre ?
Le mot « malencontre », et le trou au milieu du livre. La Boétie pose la question qui fait tout basculer : quel accident a pu dénaturer l'homme au point de lui faire oublier qu'il était né libre ? Puis il ne répond pas. Il ne répondra jamais. Cette absence de réponse n'est pas une faiblesse du texte, c'est sa profondeur : il constate que la servitude a commencé un jour, qu'elle n'a donc pas toujours été, et qu'elle pourrait donc finir.
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Ainsi donc, puis que toutes choses qui ont sentiment, dés lors qu’elles l’ont, sentent le mal de la subjection et courent apres la liberté ; puis que les bestes, qui encores sont faites pour le service de l’homme, ne se peuvent accoustumer à servir qu’avec protestation d’un desir contraire : quel malencontre a esté cela, qui a peu tant desnaturer l’homme, seul nay, de vray, pour vivre franchement, et luy faire perdre la souvenance de son premier estre, et le desir de le reprendre ?
§30 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
S1« quel malencontre » : quelle mauvaise rencontre, quel accident funeste. Ce mot est un des trois ou quatre mots capitaux du texte. Il désigne l'événement, inconnu et jamais expliqué, qui a fait passer les hommes de la liberté à la servitude.
S1« desnaturer » : faire sortir de sa nature.
§31Qu'est-ce qui se joue dans le paragraphe 31 ?
Il y a trois sortes de tyrans. Je parle des mauvais princes. Les uns ont le royaume par élection du peuple, les autres par la force des armes, les autres par la succession de leur race. Ceux qui l'ont acquis par le droit de la guerre s'y comportent de telle manière qu'on reconnaît bien qu'ils sont, comme on dit, en terre de conquête. Ceux qui naissent rois ne sont pas ordinairement guère meilleurs ; au contraire, étant nés et nourris dans le sang de la tyrannie, ils tirent avec le lait la nature du tyran, et font état des peuples qui sont sous eux comme de leurs serfs héréditaires ; et selon la complexion à laquelle ils sont le plus enclins, avaricieux ou prodigues, tels qu'ils sont, ils font du royaume comme de leur héritage.
Trois sortes de tyrans, et aucune n'est meilleure. Élu, conquérant, héritier : les origines diffèrent, la manière de régner est la même. Cette égalisation est politiquement très risquée pour un magistrat du royaume de France, et elle explique pour une part que le texte soit resté longtemps sans être publié.
le même, en plus précis
Il y a trois sortes de tyrans. Je parle des meschans princes. Les uns ont le royaume par election du peuple, les autres par la force des armes, les autres par la succession de leur race. Ceux qui l’ont acquis par le droit de la guerre, ils s’y portent ainsi qu’on connoist bien qu’ils sont, comme on dit, en terre de conqueste. Ceux qui naissent roys ne sont pas communement gueres meilleurs ; ains, estans nais et nourris dans le sang de la tyrannie, tirent avec le laict la nature du tyran, et font estat des peuples qui sont sous eux comme de leurs serfs hereditaires ; et, selon la complexion en laquelle ils sont plus enclins, avaricieux ou prodigues, tels qu’ils sont, ils font du royaume comme de leur heritage.
§31 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
S1« meschans » : mauvais, méchants au sens fort. « Meschanceté », c'est la méchanceté et la scélératesse.
S1« ains » : mais au contraire. Petit mot très fréquent, il n'existe plus.
§34Qu'est-ce qui se joue dans le paragraphe 34 ?
Mais à propos, si d'aventure il naissait aujourd'hui quelques gens tout neufs, non accoutumés à la sujétion ni affriandés à la liberté, qui ne sussent ce que c'est ni de l'une ni de l'autre, ni à grand-peine leurs noms ; si on leur offrait ou d'être sujets ou de vivre en liberté, à quoi consentiraient-ils ? Il n'y a pas à en douter, ils aimeraient bien mieux obéir à la seule raison que servir un homme : sinon peut-être que ce fussent ceux d'Israël, qui, sans contrainte ni aucun besoin, se firent un tyran ; peuple dont je ne lis jamais l'histoire sans en concevoir un trop grand dépit, quasi jusqu'à devenir inhumain, jusqu'à me réjouir de tant de maux qui leur en advinrent.
Un passage à traiter avec précaution en classe. La Boétie imagine un peuple neuf à qui l'on offrirait le choix entre servir et être libre, et il affirme qu'il choisirait la liberté ; puis il ajoute une exception, en visant le peuple d'Israël qui, dans le récit biblique, réclame un roi. Il exprime alors un dépit très violent. Ce qu'il faut dire, et qui n'est pas négociable : il s'agit d'une lecture d'un épisode précis de la Bible, dans une tradition d'exégèse politique très courante au seizième siècle, et non d'un jugement sur un peuple contemporain. Reprendre cette phrase hors de ce contexte, ou en faire un argument sur les juifs d'aujourd'hui, serait un contresens et une malhonnêteté. Le passage se lit, se traduit, s'explique, et se situe.
le même, en plus précis
Mais à propos, si d’avanture il naissoit aujourd’huy quelques gens tous neufs, non accoustumez à la subjection ny affriandez à la liberté, qu’ils ne sceussent que c’est ni de l’un ni de l’autre, ni à grand’peine des noms ; si on leur presentoit ou d’estre subjets ou de vivre en liberté, à quoy s’accorderoyent-ils ? Il ne faut pas faire difficulté qu’ils n’aimassent trop mieux obeyr seulement à la raison, que servir à un homme : sinon possible que ce fussent ceux d’Israël, qui, sans contrainte ny aucun besoin, se firent un tyran ; duquel peuple je ne lis jamais l’histoire que je n’en aye trop grand despit, quasi jusques à devenir inhumain, pour me resjouyr de tant de maux qui leur en advindrent.
§34 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
S3« ceux d'Israël, qui, sans contrainte ny aucun besoin, se firent un tyran » : allusion à l'épisode où les anciens d'Israël demandent à Samuel de leur donner un roi pour être comme les autres nations, et où Samuel les met en garde contre ce que ce roi leur prendra.
S1« affriandez » : mis en appétit, rendus gourmands de quelque chose.
S1« je n'aye trop grand despit » : je n'éprouve un trop grand dépit, une trop grande irritation.
§36Qu'est-ce qui se joue dans le paragraphe 36 ?
Ainsi le peuple de Syracuse, la maîtresse ville de Sicile, qu'on appelle aujourd'hui Saragosse, pressé par les guerres et ne pourvoyant inconsidérément qu'au danger, éleva Denys le premier et lui donna la charge de conduire l'armée ; et il ne prit pas garde qu'il l'avait fait si grand que ce beau personnage, revenant victorieux comme s'il avait vaincu non pas ses ennemis mais ses concitoyens, se fit de capitaine roi, et de roi tyran.
Denys de Syracuse, ou comment un capitaine devient tyran. Le mécanisme décrit est celui des pouvoirs d'exception : un peuple menacé confie tout à un chef pour parer au danger, et ne se rend pas compte qu'il vient de lui donner davantage que le danger n'en exigeait. C'est le passage du livre qui résonne le plus directement avec l'expérience politique du vingtième siècle, et il faut résister à la tentation de le dire, sous peine d'anachronisme. Il suffit de le lire.
le même, en plus précis
Ainsi le peuple de Syracuse, la maistresse ville de Sicile, on l’appelle aujourd’huy Saragosse, estant pressé par les guerres, inconsiderément ne mettre ordre qu’au danger, esleva Denys le premier et luy donna charge de la conduite de l’armée ; et ne se donna garde qu’elle l’eust fait si grand, que ceste bonne piece là, revenant victorieux comme s’il n’eust pas vaincu ses ennemis mais ses citoyens, se fit de capitaine roy, et de roy tyran.
§36 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
S3« esleva Denys le premier » : Denys l'Ancien devient stratège autocrator de Syracuse en 406 ou 405 avant Jésus-Christ, à la faveur de la guerre contre Carthage, et règne jusqu'à sa mort en 367.
S3« on l'appelle aujourd'huy Saragosse » : la forme « Sarragousse » ou « Saragosse » pour Syracuse se rencontre en français au seizième siècle et n'est pas une confusion avec la ville espagnole de Saragosse ; elle transcrit la forme arabe et sicilienne du nom. Le fait mérite d'être signalé au lecteur d'aujourd'hui, qui lira spontanément une erreur là où il n'y en a pas nécessairement une.
S1« ne se donna garde » : ne se rendit pas compte, ne fit pas attention.
S1« ceste bonne piece là » : ce joli personnage. C'est ironique et méprisant.
§38Qu'est-ce qui se joue dans le paragraphe 38 ?
Il est vrai qu'au commencement on sert contraint et vaincu par la force ; mais ceux qui viennent après, n'ayant jamais vu la liberté et ne sachant ce que c'est, servent sans regret et font volontiers ce que leurs devanciers avaient fait par contrainte. C'est cela : les hommes naissant sous le joug, puis nourris et élevés dans le servage, sans regarder plus avant, se contentant de vivre comme ils sont nés, et ne pensant pas avoir d'autre droit ni d'autre bien que ce qu'ils ont trouvé, prennent pour leur naturel l'état de leur naissance.
La première cause : l'habitude. Les hommes naissent sous le joug, sont élevés dedans, et prennent l'état de leur naissance pour leur nature. Cette explication est la plus simple et la plus lourde de conséquences pour le parcours : entretenir la liberté suppose de la transmettre, faute de quoi elle s'éteint en une génération.
le même, en plus précis
Il est vray qu’au commencement l’on sert contraint et vaincu par la force ; mais ceux qui viennent apres, n’ayans jamais veu la liberté et ne sachans que c’est, servent sans regret, et font volontiers ce que leurs devanciers avoyent fait par contrainte. C’est cela, que les hommes naissans sous le joug, et puis nourris et eslevez dans le servage, sans regarder plus avant, se contentans de vivre comme ils sont nais, et ne pensans point avoir d’autre droit ni autre bien que ce qu’ils ont trouvé, ils prennent pour leur naturel l’estat de leur naissance.
§38 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
S1« le servage » : la servitude, la condition de serf.
§40Qu'est-ce qui se joue dans le paragraphe 40 ?
On ne peut nier que la nature n'ait en nous bonne part, pour nous tirer là où elle veut et nous faire dire bien ou mal nés ; mais il faut pourtant avouer qu'elle a en nous moins de pouvoir que la coutume, parce que le naturel, si bon soit-il, se perd s'il n'est entretenu, et que l'éducation nous fait toujours à sa façon, quoi qu'il en soit, malgré la nature. Les semences de bien que la nature met en nous sont si menues et si glissantes qu'elles ne supportent pas le moindre heurt d'une éducation contraire ; elles ne s'entretiennent pas plus aisément qu'elles ne s'abâtardissent, se fondent et s'anéantissent : ni plus ni moins que les arbres fruitiers, qui ont bien tous quelque naturel propre, qu'ils gardent bien si on les laisse venir, mais qu'ils abandonnent aussitôt pour porter d'autres fruits, étrangers et non les leurs, selon la façon dont on les greffe.
La nature contre l'éducation. La Boétie tranche : l'éducation est plus forte que la nature. C'est ce qui rend la servitude possible, et c'est aussi ce qui rend l'émancipation possible. Les deux conclusions sont dans la même phrase, et il faut les tenir ensemble.
le même, en plus précis
L’on ne peut pas nier que la nature n’ait en nous bonne part, pour nous tirer là où elle veut et nous faire dire ou bien ou mal naiz ; mais si faut-il confesser qu’elle a en nous moins de pouvoir que la coustume, pource que le naturel, pour bon qu’il soit, se perd s’il n’est entretenu, et la nourriture nous fait tousjours de sa façon, comment que ce soit, malgré la nature. Les semences de bien que la nature met en nous sont si menues et glissantes, qu’elles n’endurent pas le moindre hurt de la nourriture contraire ; elles ne s’entretiennent pas plus aisément qu’elles s’abastardissent, se fondent et viennent en rien : ne plus ne moins que les fruictiers, qui ont bien tous quelque naturel à part, lequel ils gardent bien si on les laisse venir, mais ils le laissent aussi tost, pour porter d’autres fruicts estrangers et non les leurs, selon qu’on les ente.
§40 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
S1« la nourriture » : dans tout ce passage, ce mot veut dire l'éducation, la façon dont on est élevé. Pas ce qu'on mange. C'est un des pièges les plus rentables du texte à l'oral du bac.
S1« hurt » : heurt, choc.
§42Qu'est-ce qui se joue dans le paragraphe 42 ?
Qui verrait les Vénitiens, une poignée de gens vivant si librement que le plus méchant d'entre eux ne voudrait pas être roi, tous nés et nourris de telle sorte qu'ils ne connaissent d'autre ambition que celle de savoir qui pourvoira le mieux et le plus soigneusement à l'entretien de leur liberté, ainsi instruits et faits dès le berceau qu'ils ne prendraient pas tout le reste des félicités de la terre pour perdre le moindre point de leur franchise ; qui aura vu, dis-je, ces personnages-là, et qui, en partant de là, s'en ira aux terres de celui que nous appelons le grand seigneur, voyant là des gens qui ne veulent être nés que pour le servir et qui, pour le maintenir, abandonnent leur vie : penserait-il que les uns et ceux-là eussent même nature ? Ou plutôt n'estimerait-il pas que, sortant d'une cité d'hommes, il est entré dans un parc de bêtes ?
Venise contre l'empire ottoman. La comparaison est un lieu commun de son époque : une république où le plus humble ne voudrait pas être roi, un empire où l'on ne naît que pour servir. Point de vigilance : La Boétie décrit les sujets du sultan comme un « parc de bêtes ». C'est une image de polémique politique, non une description de peuple, et elle appartient à un imaginaire européen du seizième siècle qui construisait l'Orient en repoussoir. On la lit comme un document sur la France de 1550, pas comme un renseignement sur l'empire ottoman.
le même, en plus précis
Qui verroit les Venitiens, une poignée de gens vivans si librement que le plus meschant d’entr’eux ne voudroit pas estre roy, et tous ainsi nais et nourris qu’ils ne connoissent point d’autre ambition sinon à qui mieux advisera à soigneusement entretenir leur liberté, ainsi apprins et faits dans le berceau, qu’ils ne prendroyent point tout le reste des felicitez de la terre pour perdre le moindre poinct de leur franchise ; qui aura veu, dy-je, ces personnages là, et, au partir de là, s’en ira aux terres de celuy que nous appellons le grand seigneur, voyant là des gens qui ne veulent estre nais que pour le servir, et qui, pour le maintenir, abandonnent leur vie : penseroit-il que les uns et ceux-là eussent mesme nature ? ou plustost n’estimeroit-il pas que, sortant d’une cité d’hommes, il est entré dans un parc de bestes ?
§42 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
S3« celuy que nous appellons le grand seigneur » : le sultan ottoman. À la date probable de rédaction du Discours, il s'agit de Soliman le Magnifique, qui règne de 1520 à 1566. « Grand Seigneur » est la désignation diplomatique française usuelle du souverain ottoman aux seizième et dix-septième siècles.
S1« le plus meschant d'entr'eux » : ici, le plus misérable, le plus bas placé. Pas le plus méchant.
S1« celuy que nous appellons le grand seigneur » : le sultan ottoman. C'est ainsi qu'on le nommait en France au seizième siècle.
§43Qu'est-ce qui se joue dans le paragraphe 43 ?
Lycurgue, celui qui donna sa police à Sparte, ayant nourri, dit-on, deux chiens tous deux frères, tous deux allaités du même lait, l'un engraissé à la cuisine, l'autre accoutumé par les champs au son de la trompe et du huchet, voulant montrer au peuple lacédémonien que les hommes sont tels que leur éducation les fait, mit les deux chiens en plein marché, et entre eux une soupe et un lièvre : l'un courut au plat, et l'autre au lièvre. « Et pourtant, dit-il, ils sont frères. »
Les deux chiens de Lycurgue. Une expérience pédagogique avant la lettre : deux frères, deux éducations, deux comportements. Le mot de la fin, « Et pourtant, dit-il, ils sont frères », dit tout le programme du livre.
le même, en plus précis
Lycurgus, le policeur de Sparte, ayant nourry, ce dit-on, deux chiens tous deux freres, tous deux allaictez de mesme laict, l’un engraissé à la cuisine, l’autre accoustumé par les champs au son de la trompe et du huchet, voulant monstrer au peuple Lacedemonien que les hommes sont tels que leur nourriture les fait, mit les deux chiens en plein marché, et entr’eux une souppe et un lievre : l’un courut au plat, et l’autre au lievre. « Toutesfois, ce dit-il, si sont-ils freres. »
§43 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
S3« Lycurgus… deux chiens tous deux freres » : l'anecdote est rapportée par Plutarque parmi les apophtegmes lacédémoniens attribués à Lycurgue. Deux chiens de même portée, l'un élevé pour la chasse, l'autre à la cuisine, sont lâchés devant le peuple, l'un se jette sur le lièvre, l'autre sur la nourriture.
S1« le policeur de Sparte » : celui qui a donné sa « police » à Sparte, c'est-à-dire ses lois et son organisation. Rien à voir avec la police d'aujourd'hui.
S1« du huchet » : petit cor de chasse.
§47Qu'est-ce qui se joue dans le paragraphe 47 ?
Il les reçut fort honorablement, et après plusieurs propos passant de l’un à l’autre, il leur demanda pourquoi ils refusaient tant l’amitié du roi. « Croyez-en, dit-il, Spartiates, et sachez par moi comment le roi sait honorer ceux qui le valent ; et pensez que si vous étiez à lui, il vous en ferait autant ; et si vous étiez à lui et qu’il vous eût connus, il n’y aurait pas un de vous qui ne fût seigneur d’une ville de Grèce. » « Là-dessus, Hydarne, tu ne saurais nous donner un bon conseil, dirent les Lacédémoniens, parce que le bien que tu nous promets, tu l’as éprouvé ; mais celui dont nous jouissons, tu ne sais pas ce que c’est. Tu as goûté la faveur du roi ; mais de la liberté, quel goût elle a, combien elle est douce, tu n’en sais rien. Or si tu y avais goûté toi-même, tu nous conseillerais de la défendre, non pas avec la lance et l’écu, mais avec les dents et les ongles. »
La réponse des Spartiates à Hydarne. C'est la plus belle page du texte sur le parcours, et la plus enseignable. Tu as goûté la faveur du roi, disent-ils, mais de la liberté tu ne sais rien ; si tu y avais goûté, tu nous conseillerais de la défendre avec les dents et les ongles. La liberté n'y est pas un concept, c'est une saveur. Elle ne se démontre pas, elle s'éprouve, et celui qui ne l'a pas éprouvée ne peut pas la vouloir.
le même, en plus précis
Il les recueillit fort honorablement, et apres plusieurs propos tombans de l’un en l’autre, il leur demanda pourquoy ils refusoyent tant l’amitié du roy. « Croyez, dit-il, Spartiates, et connoissez par moy comment le roy sçait honorer ceux qui le valent ; et pensez que, si vous estiez à luy, il vous feroit de mesme ; et si vous estiez à luy et qu’il vous eust connus, il n’y a celuy d’entre vous qui ne fust seigneur d’une ville de Grece. » « En cecy, Hydarne, tu ne nous sçaurois donner bon conseil, dirent les Lacedemoniens, pource que le bien que tu nous promets, tu l’as essayé ; mais celuy dont nous jouyssons, tu ne sçais que c’est. Tu as esprouvé la faveur du roy ; mais de la liberté, quel goust elle a, combien elle est douce, tu n’en sçais rien. Or si tu en avois tasté toy-mesme, tu nous conseillerois de la defendre, non pas avec la lance et l’escu, mais avec les dents et les ongles. »
§47 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
S1« il les recueillit » : il les reçut, les accueillit.
S1« si tu en avois tasté » : si tu y avais goûté.
§49Qu'est-ce qui se joue dans le paragraphe 49 ?
Caton d’Utique, étant encore enfant et sous la férule, allait et venait souvent chez Sylla le dictateur, tant parce qu’en raison du rang et de la maison dont il était on ne lui fermait jamais les portes, que parce qu’ils étaient proches parents. Il avait toujours son maître avec lui quand il y allait, comme il était d’usage pour les enfants de bonne naissance. Il s’aperçut que dans l’hôtel de Sylla, en sa présence ou par son commandement, on emprisonnait les uns, on condamnait les autres ; l’un était banni, l’autre étranglé ; l’un demandait la confiscation d’un citoyen, l’autre sa tête. En somme, tout s’y passait non comme chez un officier de la ville, mais comme chez un tyran du peuple ; et ce n’était pas un parquet de justice, mais une caverne de tyrannie.
L'enfant Caton chez Sylla. Un enfant, dans la maison d'un dictateur, comprend en quelques visites ce que des adultes ne comprennent pas en une vie. La Boétie ajoute qu'il aurait suffi de raconter le fait sans nommer personne pour qu'on devine qu'il s'agit d'un Romain de la Rome libre. La liberté, encore une fois, se reconnaît à ses effets.
le même, en plus précis
Caton d’Utique, estant encores enfant et sous la verge, alloit et venoit souvent chez Sylla le dictateur, tant pource qu’à raison du lieu et maison dont il estoit on ne luy fermoit jamais les portes, qu’aussi ils estoyent proches parens. Il avoit tousjours son maistre quand il y alloit, comme avoyent accoustumé les enfans de bonne part. Il s’apperceut que dans l’hostel de Sylla, en sa presence ou par son commandement, on emprisonnoit les uns, on condamnoit les autres ; l’un estoit banny, l’autre estranglé ; l’un demandoit la confiscation d’un citoyen, et l’autre la teste. En somme, tout y alloit non comme chez un officier de la ville, mais comme chez un tyran du peuple ; et c’estoit non pas un parquet de justice, mais une caverne de tyrannie.
§49 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
S1« sous la verge » : encore sous l'autorité d'un précepteur, c'est-à-dire enfant.
S1« un parquet de justice » : le lieu où siège un tribunal.
§52Qu'est-ce qui se joue dans le paragraphe 52 ?
Mais parce que je suis d’avis qu’on ait pitié de ceux qui en naissant se sont trouvé le joug au cou, et que ou bien on les excuse, ou bien on leur pardonne si, n’ayant jamais vu seulement l’ombre de la liberté et n’en ayant jamais été avertis, ils ne s’aperçoivent pas du mal que c’est pour eux d’être esclaves. S’il y a quelques pays, comme Homère le dit des Cimmériens, où le soleil se montre autrement qu’à nous et où, après leur avoir éclairé six mois continus, il les laisse sommeillant dans l’obscurité sans venir les revoir de l’autre demi-année : ceux qui naîtraient pendant cette longue nuit, s’ils n’avaient entendu parler de la clarté, s’étonnerait-on que, n’ayant jamais vu le jour, ils s’accoutumassent aux ténèbres où ils sont nés, sans désirer la lumière ?
Une clause de pitié. Ceux qui sont nés dans la servitude sans jamais avoir vu l'ombre de la liberté doivent être excusés. C'est le contrepoids nécessaire à la sévérité des §17 à §19, et il faut le signaler à un élève qui trouverait le texte injuste : La Boétie distingue nettement ceux qui ont renoncé et ceux qui n'ont jamais su.
le même, en plus précis
Mais parce que je suis d’avis qu’on ait pitié de ceux qui, en naissant, se sont trouvé le joug au col, et que ou bien on les excuse, ou bien qu’on leur pardonne si, n’ayans jamais veu seulement l’ombre de la liberté et n’en estans point advertis, ils ne s’apperçoyvent point du mal que ce leur est d’estre esclaves. S’il y a quelques pays, comme dit Homere des Cimmeriens, où le soleil se monstre autrement qu’à nous, et, apres leur avoir esclairé six mois continuels, il les laisse sommeillans dans l’obscurité sans les venir revoir de l’autre demie année : ceux qui naistroyent pendant ceste longue nuict, s’ils n’avoyent ouy parler de la clarté, s’esbahiroit-on si, n’ayans point veu de jour, ils s’accoustumoyent aux tenebres où ils sont nais, sans desirer la lumiere ?
§52 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
S3« comme dit Homere des Cimmeriens » : peuple mythique placé par Homère aux confins du monde, dans un pays que le soleil ne visite jamais et où règne une nuit perpétuelle. Homère ne dit pas six mois de jour et six mois de nuit ; il dit une nuit continuelle. Le partage de l'année en deux moitiés est un ajout de La Boétie, ou de sa source intermédiaire.
S1« les Cimmeriens » : un peuple légendaire qui vit dans la nuit. Va voir S3 pour la référence.
§56Qu'est-ce qui se joue dans le paragraphe 56 ?
Il en demeure toujours quelques-uns, mieux nés que les autres, qui sentent le poids du joug et ne peuvent se tenir de le secouer ; qui ne s’apprivoisent jamais à la sujétion, et qui, toujours, comme Ulysse qui par mer et par terre cherchait à voir la fumée de sa maison, ne peuvent s’empêcher de considérer leurs privilèges naturels et de se souvenir de leurs prédécesseurs et de leur premier être. Ce sont volontiers ceux-là qui, ayant l’entendement net et l’esprit clairvoyant, ne se contentent pas, comme le gros populaire, de regarder ce qui est devant leurs pieds, sans regarder et derrière et devant, et sans rappeler encore les choses passées pour juger de celles du temps à venir et pour mesurer les présentes. Ce sont ceux qui, ayant d’eux-mêmes la tête bien faite, l’ont encore polie par l’étude et le savoir. Ceux-là, quand la liberté serait entièrement perdue et tout à fait hors du monde, l’imaginant et la sentant en leur esprit, et la savourant encore, la servitude ne leur est jamais de goût, si bien qu’on l’accoutre.
Ceux qui n'oublient pas. Il existe toujours quelques hommes mieux nés, dit-il, qui sentent le poids du joug, et ce sont ceux qui ont la tête bien faite et qui l'ont polie par l'étude. Le rôle donné ici au savoir est direct : lire, comparer le passé et le présent, c'est ce qui empêche de s'habituer. Cœur du parcours : entretenir la liberté, c'est entretenir la mémoire.
le même, en plus précis
Tousjours en demeure-il quelques uns mieux nais que les autres, qui sentent le poids du joug et ne se peuvent tenir de le crouler ; qui ne s’apprivoisent jamais de la subjection, et qui tousjours, comme Ulysse qui par mer et par terre cerchoit de voir la fumée de sa case, ne se sçavent garder d’adviser à leurs naturels privileges et de se souvenir de leurs predecesseurs et de leur premier estre. Ce sont volontiers ceux-là qui, ayans l’entendement net et l’esprit clair voyant, ne se contentent pas, comme le gros populas, de regarder ce qui est devant leurs pieds, s’ils n’avisent et derriere et devant, et ne ramenent encores les choses passées pour juger de celles du temps advenir et pour mesurer les presentes. Ce sont ceux qui, ayans la teste d’eux-mesmes bien faite, l’ont encores polie par l’estude et le sçavoir. Ceux-là, quand la liberté seroit entierement perdue et toute hors du monde, l’imaginant et la sentant en leur esprit, et encores la savourant, la servitude ne leur est jamais de goust, pour si bien qu’on l’accoustre.
§56 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
S1« de le crouler » : de le secouer.
S1« le gros populas » : la masse du peuple, dans un sens méprisant. La Boétie emploie ce mot ; il ne le justifie pas.
§57Qu'est-ce qui se joue dans le paragraphe 57 ?
Le grand Turc s’est bien avisé de cela, que les livres et le savoir donnent aux hommes, plus que toute autre chose, le sens de se reconnaître et de haïr la tyrannie. J’entends bien qu’il n’a en ses terres guère plus de savants qu’il n’en demande. Or, ordinairement, le bon zèle et l’affection de ceux qui ont gardé malgré le temps leur dévotion à la franchise, si grand qu’en soit le nombre, demeurent sans effet, faute qu’ils se reconnaissent entre eux. La liberté leur est tout entière ôtée sous le tyran, de faire, de parler, et quasi de penser : ils demeurent tous seuls dans leurs pensées.
La censure des livres. Le tyran empêche les savants d'exister et surtout empêche ceux qui aiment la liberté de se reconnaître entre eux. L'isolement est présenté comme l'instrument principal de la domination, avant même la violence. Le passage est court et il vaut d'être lu entièrement.
le même, en plus précis
Le grand Turc s’est bien advisé de cela, que les livres et la doctrine donnent plus que toute autre chose aux hommes le sens de se reconnoistre et de hayr la tyrannie. J’entens qu’il n’a en ses terres gueres de plus sçavans qu’il n’en demande. Or communement le bon zele et affection de ceux qui ont gardé malgré le temps la devotion à la franchise, pour si grand nombre qu’il y en ait, demeure sans effect, pour ne s’entreconnoistre point. La liberté leur est toute ostée sous le tyran, de faire, de parler, et quasi de penser : ils demeurent tous singuliers en leurs fantasies.
§57 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
S1« le grand Turc » : le sultan ottoman. Voir §42.
S1« singuliers en leurs fantasies » : seuls, isolés, chacun dans ses propres pensées. « Fantaisie » veut dire ici imagination, pensée.
§61Qu'est-ce qui se joue dans le paragraphe 61 ?
Brutus le jeune et Cassius ôtèrent bien heureusement la servitude ; mais en ramenant la liberté, ils moururent, non pas misérablement. Car quel blasphème ce serait de dire qu’il y ait eu rien de misérable en ces gens-là, ni dans leur mort, ni dans leur vie ? Mais ils moururent certes au grand dommage, au perpétuel malheur et à l’entière ruine de la république, laquelle, ce me semble, fut enterrée avec eux.
Brutus et Cassius meurent, et pourtant ils ne sont pas malheureux. La Boétie refuse de juger une vie à son issue. Ce refus est une position morale, et il est le seul endroit où le texte accepte l'idée d'un acte violent réussi. Le paragraphe suivant en limite aussitôt la portée.
le même, en plus précis
Brute le jeune et Casse osterent bien heureusement la servitude ; mais en ramenant la liberté, ils moururent, non pas miserablement. Car quel blaspheme seroit-ce de dire qu’il y ait rien eu de miserable en ces gens là, ny en leur mort, ny en leur vie ? Mais certes, au grand dommage, et perpetuel malheur, et entiere ruine de la republique, laquelle certes fut, comme il me semble, enterrée avec eux.
§61 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
S3Brutus le jeune, Marcus Junius Brutus, et Cassius meurent après la bataille de Philippes, en 42 avant Jésus-Christ, tous deux par suicide.
S1« quel blaspheme seroit-ce » : quelle parole scandaleuse ce serait.
§62Qu'est-ce qui se joue dans le paragraphe 62 ?
Les autres entreprises qui ont été faites depuis contre les autres empereurs romains n’étaient que des conjurations de gens ambitieux, qui ne sont pas à plaindre des malheurs qui leur sont advenus, puisqu’il est clair à voir qu’ils désiraient non pas ôter, mais ruiner la couronne, prétendant chasser le tyran et retenir la tyrannie. Pour ceux-là, je ne voudrais pas moi-même que l’affaire leur eût bien réussi, et je me contente qu’ils aient montré par leur exemple qu’il ne faut pas abuser du saint nom de la liberté pour une mauvaise entreprise.
La mise en garde contre les faux libérateurs. Ceux qui ont conspiré ensuite contre les empereurs ne voulaient pas ôter la couronne mais la prendre : chasser le tyran et garder la tyrannie. La Boétie se réjouit qu'ils aient échoué. Il faut lire cette phrase avec attention : c'est le seul endroit du livre où il désigne l'abus du mot « liberté » comme un danger en soi.
le même, en plus précis
Les autres entreprinses qui ont esté faites depuis contre les autres empereurs romains n’estoyent que des conjurations de gens ambitieux, lesquels ne sont pas à plaindre des inconveniens qui leur sont advenus, estant bel à voir qu’ils desiroyent non pas d’oster, mais de ruiner la couronne, pretendans chasser le tyran et retenir la tyrannie. A ceux-là je ne voudrois pas moy-mesme qu’il leur en fust bien succedé, et suis content qu’ils ayent monstré par leur exemple qu’il ne faut pas abuser du sainct nom de la liberté pour faire mauvaise entreprise.
§62 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
S1« des conjurations » : des complots.
§65Qu'est-ce qui se joue dans le paragraphe 65 ?
Or il est donc certain qu’avec la liberté se perd du même coup la vaillance. Les gens soumis n’ont point d’allégresse au combat, ni d’âpreté ; ils vont au danger comme attachés et tout engourdis, par manière d’acquit, et ils ne sentent pas bouillir dans leur cœur cette ardeur de la franchise qui fait mépriser le péril et donne envie d’acheter, par une belle mort au milieu de ses compagnons, l’honneur et la gloire. Entre les gens libres, c’est à qui mieux mieux, chacun pour le bien commun, chacun pour soi, puisqu’ils s’attendent à avoir toute leur part au mal de la défaite ou au bien de la victoire. Mais les gens asservis, outre ce courage guerrier, perdent encore en toutes autres choses la vivacité, ont le cœur bas et mou, et sont incapables de toutes les choses grandes. Les tyrans connaissent bien cela, et voyant qu’ils prennent ce pli, ils les y aident encore pour les faire mieux avachir.
Les peuples soumis se battent mal. Reprise du §10, mais élargie : ce n'est pas seulement le courage militaire qui se perd, c'est la vivacité en toutes choses, et la capacité de faire de grandes choses. La servitude n'appauvrit pas seulement politiquement.
le même, en plus précis
Or il est donc certain qu’avec la liberté tout à un coup se perd la vaillance. Les gens subjets n’ont point d’allegresse au combat, ny d’aspreté ; ils vont au danger comme attachez et tous engourdis, par maniere d’acquit, et ne sentent point bouillir dans le cœur l’ardeur de la franchise, qui fait mespriser le peril et donne envie d’acheter, par une belle mort entre ses compagnons, l’honneur et la gloire. Entre les gens libres, c’est à l’envi à qui mieux mieux, chacun pour le bien commun, chacun pour soy, là où ils s’attendent d’avoir toute leur part au mal de la desfaite ou au bien de la victoire. Mais les gens asservis, outre ce courage guerrier, ils perdent encores en toutes autres choses la vivacité, et ont le cœur bas et mol, et sont incapables de toutes choses grandes. Les tyrans connoissent bien cela, et, voyans qu’ils prennent ce ply, pour les faire mieux avachir encores leur y aident-ils.
§65 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
S1« par maniere d'acquit » : sans conviction, juste pour être quitte. L'expression existe encore.
S1« avachir » : rendre mou. Le mot est resté.
§73Qu'est-ce qui se joue dans le paragraphe 73 ?
Les théâtres, les jeux, les farces, les spectacles, les gladiateurs, les bêtes étranges, les médailles, les tableaux et autres drogueries de cette sorte étaient pour les peuples anciens les appâts de la servitude, le prix de leur liberté, les outils de la tyrannie. Ce moyen, cette pratique, ces allèchements, les anciens tyrans les avaient pour endormir leurs sujets sous le joug. Ainsi les peuples assottis, trouvant beaux ces passe-temps, amusés d’un vain plaisir qui leur passait devant les yeux, s’accoutumaient à servir aussi niaisement, mais plus mal, que les petits enfants qui, pour voir les images luisantes des livres enluminés, apprennent à lire.
Les théâtres, les jeux, les spectacles, ces « drogueries ». Le passage le plus commenté du livre à l'époque contemporaine, et celui qu'il faut le plus se garder de moderniser à la hâte. La Boétie décrit un dispositif précis : offrir au peuple un plaisir qui passe devant ses yeux pour qu'il ne regarde pas ailleurs. Ce qui est remarquable n'est pas qu'il ait « prévu » quoi que ce soit, c'est qu'il ait compris que le divertissement pouvait être un instrument de gouvernement.
le même, en plus précis
Les theatres, les jeux, les farces, les spectacles, les gladiateurs, les bestes estranges, les medailles, les tableaux et autres telles drogueries estoyent aux peuples anciens les appasts de la servitude, le prix de leur liberté, les outils de la tyrannie. Ce moyen, ceste pratique, ces allechemens avoyent les anciens tyrans pour endormir leurs subjets sous le joug. Ainsi les peuples assottis, trouvans beaux ces passe-temps, amusez d’un vain plaisir qui leur passoit devant les yeux, s’accoustumoyent à servir aussi niaisement, mais plus mal, que les petis enfans qui, pour voir les luisans images des livres illuminez, apprennent à lire.
§73 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
S1« drogueries » : camelote, marchandises de pacotille. Le mot est le mot clé du passage sur les divertissements.
S1« assottis » : rendus sots, abrutis.
§74Qu'est-ce qui se joue dans le paragraphe 74 ?
Les tyrans romains s’avisèrent encore d’un autre point, de festoyer souvent les corporations publiques, abusant cette canaille comme il fallait, qui se laisse aller plus qu’à toute chose au plaisir de la bouche. Le plus averti de tous n’aurait pas quitté son écuelle de soupe pour recouvrer la liberté de la république de Platon. Les tyrans faisaient largesse du quart de blé, du setier de vin et du sesterce ; et alors c’était pitié d’entendre crier : Vive le roi ! Les lourdauds ne s’avisaient pas qu’ils ne faisaient que recouvrer une partie de ce qui était à eux, et que cela même qu’ils recouvraient, le tyran n’aurait pu le leur donner s’il ne le leur avait auparavant ôté.
Le pain et le sesterce. Les distributions gratuites, dit-il, ne rendent au peuple qu'une part de ce qu'on lui a pris. La démonstration est comptable, et elle est imparable. Elle vaut pour toutes les générosités d'en haut.
le même, en plus précis
Les Romains tyrans s’adviserent encores d’un autre poinct, de festoyer souvent les dizaines publiques, abusant ceste canaille, comme il faloit, qui se laisse aller plus qu’à toute chose au plaisir de la bouche. Le plus entendu de tous n’eust pas quitté son escuelle de souppe pour recouvrer la liberté de la republique de Platon. Les tyrans faisoyent largesse du quart de bled, du sextier de vin et du sesterce ; et lors c’estoit pitié d’ouyr crier : Vive le Roy ! Les lourdauts n’advisoyent pas qu’ils ne faisoyent que recouvrer une partie du leur, et que cela mesme qu’ils recouvroyent, le tyran ne leur eust peu donner si devant il ne l’avoit osté à eux-mesmes.
§74 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
S1« les dizaines publiques » : les corporations, les groupes de citoyens organisés par quartier. On les invitait à des banquets.
S1« du quart de bled, du sextier de vin » : des mesures. Le quart et le setier sont des unités de volume. Il s'agit de distributions gratuites.
§77Qu'est-ce qui se joue dans le paragraphe 77 ?
Ce qu’on ne trouvera pas étrange si l’on considère ce que ce même peuple avait fait à la mort de Jules César, qui donna congé aux lois et à la liberté ; en ce personnage, ils n’ont, ce me semble, rien trouvé qui vaille que son humanité, laquelle, quoi qu’on la prêchât tant, fut plus dommageable que la plus grande cruauté du plus sauvage tyran qui fut jamais : car à la vérité ce fut cette douceur venimeuse qui, pour le peuple romain, sucra la servitude.
La douceur de César, plus dangereuse que la cruauté. C'est une des idées les plus fines du livre : ce n'est pas la brutalité qui installe la servitude, c'est l'amabilité. On résiste à ce qui fait mal ; on ne résiste pas à ce qui fait plaisir.
le même, en plus précis
Ce qu’on ne trouvera pas estrange, si l’on considere ce que ce peuple là mesme avoit fait à la mort de Jules Cesar, qui donna congé aux loix et à la liberté ; auquel personnage ils n’ont, ce me semble, trouvé rien qui valust que son humanité, laquelle, quoy qu’on la preschast tant, fut plus dommageable que la plus grande cruauté du plus sauvage tyran qui fust onques : pource qu’à la verité ce fut ceste venimeuse douceur qui, envers le peuple romain, sucra la servitude.
§77 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
S1« qui donna congé aux loix » : qui renvoya les lois, qui les congédia.
S1« sucra la servitude » : la rendit sucrée, donc buvable. L'image est celle d'un poison qu'on adoucit.
§86Qu'est-ce qui se joue dans le paragraphe 86 ?
Les tyrans eux-mêmes trouvaient fort étrange que les hommes pussent endurer un homme qui leur faisait du mal ; ils voulaient fort se mettre la religion devant comme garde du corps et, si c’était possible, ils empruntaient quelque échantillon de divinité pour soutenir leur méchante vie. Ainsi Salmonée, si l’on en croit la Sibylle de Virgile et son enfer, pour s’être ainsi moqué des gens et avoir voulu faire le Jupiter, en rend maintenant compte, là où elle le vit dans l’arrière-enfer : > Souffrant cruel tourment pour vouloir imiter > les tonnerres du ciel et les feux de Jupiter. > Sur ses quatre coursiers, celui-ci allant branlant, > haut monté, dans son poing un grand flambeau brûlant, > par les peuples grégeois et dans le plein marché > de la ville d’Élide, hautement il marcha, > en faisant sa bravade ; mais il entreprenait > sur l’honneur qui, sans plus, aux dieux appartenait. > L’insensé, qui l’orage et la foudre inimitable > contrefaisait d’airain et d’un cours effroyable > de chevaux corne-pieds, du père tout-puissant ; > lequel, bientôt après, ce grand mal punissant, > lança non un flambeau, non pas une lumière > d’une torche de cire avecque sa fumière, > mais, par le rude coup d’une horrible tempête, > il le porta là-bas, des pieds par-dessus tête.
La religion comme garde du corps. La Boétie décrit l'usage politique du sacré : emprunter un échantillon de divinité pour soutenir une mauvaise vie. Le passage est sévère, et il vise les tyrans païens de l'Antiquité. Il ne vise aucune religion en particulier, et il ne conteste pas la foi de son auteur, qui est chrétienne et affirmée au dernier paragraphe du livre.
le même, en plus précis
Les tyrans mesmes trouvoyent fort estrange que les hommes peussent endurer un homme leur faisant mal. Ils vouloyent fort se mettre la religion devant pour garde-corps, et, s’il estoit possible, empruntoyent quelque eschantillon de divinité pour le soustien de leur meschante vie. Donques Salmonée, si l’on croid à la Sibylle de Virgile et à son enfer, pour s’estre ainsi moqué des gens et avoir voulu faire du Jupiter, en rend maintenant compte, où elle le vid en l’arriere-enfer : > Souffrant cruel tourment pour vouloir imiter > Les tonnerres du ciel et feux de Jupiter. > De ses quatre coursiers cestuy allant branlant, > Haut monté, dans son poing un grand flambeau bruslant, > Par les peuples Gregeois, et dans le plein marché > De la ville d’Elide, haut il avoit marché, > En faisant sa bravade ; mais il entreprenoit > Sur l’honneur qui, sans plus, aux dieux appartenoit. > L’insensé, qui l’orage et foudre inimitable > Contrefaisoit d’airain et d’un cours effroyable > De chevaux corne-pieds, du pere tout puissant ; > Lequel, bien tost apres, ce grand mal punissant, > Lança, non un flambeau, non pas une lumiere > D’une torche de cire avecques sa fumiere, > Mais, par le rude coup d’une horrible tempeste, > Il le porta là bas, des pieds par dessus teste.
§86 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
S3Le passage en vers est la traduction, par La Boétie lui-même, du châtiment de Salmonée, roi d'Élide, qui contrefaisait la foudre de Jupiter avec un char d'airain et des torches, et que Jupiter foudroya.
S1« pour garde corps » : comme protection, comme bouclier.
S1« l'arriere-enfer » : le fond de l'enfer, la partie la plus reculée.
§88Qu'est-ce qui se joue dans le paragraphe 88 ?
Les nôtres semèrent en France je ne sais quoi de tel : des crapauds, des fleurs de lys, l’ampoule et l’oriflamme. Ce que, pour ma part, quoi qu’il en soit, je ne veux pas encore mécroire, puisque ni nous ni nos ancêtres n’avons eu aucune occasion de le mécroire, ayant toujours eu des rois si bons dans la paix, si vaillants dans la guerre, qu’encore qu’ils naissent rois, il semble bien qu’ils ont été non pas faits comme les autres par la nature, mais choisis par le Dieu tout-puissant, avant de naître, pour le gouvernement et la garde de ce royaume.
Les rois de France, et un compliment qui n'est peut-être pas un compliment. La Boétie dit ne pas vouloir démentir les légendes du royaume, l'ampoule, l'oriflamme, et loue les rois de France. Ce paragraphe a fait couler beaucoup d'encre. On peut le lire comme une précaution d'auteur, comme une politesse sincère, ou comme une ironie ; le texte permet les trois. La discussion appartient à la strate érudite ; ce qu'il faut savoir ici, c'est que le compliment vient juste après quatre pages sur les impostures religieuses des tyrans, et que cette place n'est pas indifférente.
le même, en plus précis
Les nostres semerent en France je ne sçay quoy de tel : des crapaux, des fleurs de lis, l’ampoule et l’oriflan. Ce que, de ma part, comment qu’il en soit, je ne veux pas encores mescroire, puis que nous et nos ancestres n’avons eu aucune occasion de l’avoir mescreu, ayans tousjours eu des roys si bons en la paix, si vaillans en la guerre, qu’encores qu’ils naissent roys, si semble-il qu’ils ont esté non pas faits comme les autres par la nature, mais choisis par le Dieu tout-puissant, devant que naistre, pour le gouvernement et la garde de ce royaume.
§88 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
S3« des crapaux, des fleurs de lis, l'ampoule et l'oriflan » : quatre éléments de la légende monarchique française.
S1« l'ampoule et l'oriflan » : la sainte ampoule, fiole d'huile qui servait au sacre des rois de France, et l'oriflamme, la bannière royale. Deux objets de la légende monarchique. Voir S3.
S1« mescroire » : ne pas croire, refuser de croire.
§92Qu'est-ce qui se joue dans le paragraphe 92 ?
Donc, tout ce que j’ai dit jusqu’ici, qui apprend aux gens à servir volontiers, ne sert guère aux tyrans que pour le menu et grossier populaire. Mais maintenant j’en viens, à mon avis, à un point qui est le secret et le ressort de la domination, le soutien et le fondement de la tyrannie.
Annonce du cœur du livre. La Boétie prévient : tout ce qui précède ne concernait que le peuple ordinaire ; il en vient maintenant au ressort véritable. Faites une pause ici. Ce qui suit est ce qui a fait la fortune du texte.
§94Qu'est-ce qui se joue dans le paragraphe 94 ?
Ce ne sont pas les bandes de cavaliers, ce ne sont pas les compagnies de fantassins, ce ne sont pas les armes qui défendent le tyran. On ne le croira pas du premier coup ; c’est pourtant vrai : ce sont toujours quatre ou cinq qui maintiennent le tyran, quatre ou cinq qui lui tiennent tout le pays en servage.
Ce ne sont pas les armes qui défendent le tyran. Quatre ou cinq hommes lui tiennent tout le pays. La phrase paraît invraisemblable, et La Boétie le dit lui-même : on ne le croira pas du premier coup.
§95Qu'est-ce qui se joue dans le paragraphe 95 ?
Il en a toujours été ainsi, que cinq ou six ont eu l’oreille du tyran et s’en sont approchés d’eux-mêmes, ou bien ont été appelés par lui, pour être les complices de ses cruautés, les compagnons de ses plaisirs, les maquereaux de ses voluptés, et associés au bien de ses pilleries. Ces six façonnent si bien leur chef qu’il faut, pour la société, qu’il soit méchant non pas seulement de ses propres méchancetés, mais encore des leurs. Ces six en ont six cents qui profitent sous eux, et qui font de leurs six cents ce que les six sont pour le tyran. Ces six cents en tiennent sous eux six mille, qu’ils ont élevés en dignité, à qui ils ont fait donner ou le gouvernement des provinces ou le maniement des deniers, afin qu’ils prêtent la main à leur avarice et à leur cruauté, et qu’ils l’exécutent quand il en sera temps, et qu’ils fassent d’ailleurs tant de mal qu’ils ne puissent durer que sous leur ombre, ni s’exempter que par leur moyen des lois et de la peine.
La pyramide. Six autour du tyran, six cents sous eux, six mille sous ceux-là. Chacun tient sa place parce qu'il tyrannise ceux du dessous et redoute ceux du dessus. C'est la découverte centrale du livre : la domination ne descend pas d'en haut, elle se répartit. Chaque échelon est complice de l'échelon supérieur parce qu'il est maître de l'échelon inférieur.
le même, en plus précis
Tousjours il a esté que cinq ou six ont eu l’oreille du tyran, et s’y sont approchez d’eux-mesmes, ou bien ont esté appellez par luy, pour estre les complices de ses cruautez, les compagnons de ses plaisirs, maquereaux de ses voluptez, et communs au bien de ses pilleries. Ces six addressent si bien leur chef, qu’il faut, pour la societé, qu’il soit meschant non pas seulement de ses meschancetez, mais encores des leurs. Ces six ont six cens qui profitent sous eux, et font de leurs six cens ce que les six sont au tyran. Ces six cens tiennent sous eux six mille, qu’ils ont eslevez en estat, ausquels ils ont fait donner ou le gouvernement des provinces ou le maniement des deniers, afin qu’ils tiennent la main à leur avarice et cruauté, et qu’ils l’executent quand il sera temps, et facent tant de mal d’ailleurs qu’ils ne puissent durer que sous leur ombre, ny s’exempter que par leur moyen des loix et de la peine.
§95 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
S1« maquereaux de ses voluptez » : ceux qui lui procurent ses plaisirs. Le mot est ordurier au seizième siècle comme aujourd'hui, et il est choisi pour ça.
S1« eslevez en estat » : promus à des charges.
§97Qu'est-ce qui se joue dans le paragraphe 97 ?
On en vient là, par les faveurs, par les gains ou les regains que l’on a auprès des tyrans, qu’il se trouve à peu près autant de gens à qui la tyrannie semble profitable, que de gens à qui la liberté serait agréable. Tout comme les médecins disent que dans notre corps, s’il y a quelque chose de gâté, dès qu’il se remue quoi que ce soit ailleurs, cela se vient rendre aussitôt vers cette partie véreuse : de même, dès lors qu’un roi s’est déclaré tyran, tout le mauvais, toute la lie du royaume, je ne parle pas d’un tas de petits larrons et d’essorillés qui ne peuvent guère faire ni mal ni bien dans une république, mais ceux qui sont tarés d’une ardente ambition et d’une notable avarice, s’amassent autour de lui et le soutiennent, pour avoir part au butin et être, sous le grand tyran, de petits tyrans eux-mêmes.
« Tyranneaux ». Le mot dit tout. Il y a autant de gens à qui la tyrannie profite qu'il y en a à qui la liberté serait agréable. C'est la raison, enfin donnée, pour laquelle il ne suffit pas que le peuple veuille pour que la servitude cesse.
le même, en plus précis
L’on en vient là, par les faveurs, par les gains ou regains que l’on a avec les tyrans, qu’il se trouve quasi autant de gens ausquels la tyrannie semble estre profitable, comme de ceux à qui la liberté seroit aggreable. Tout ainsi que les medecins disent qu’en nostre corps, s’il y a quelque chose de gasté, dés lors qu’en autre endroit il s’y bouge rien, il se vient aussi tost rendre vers ceste partie vereuse : pareillement, dés lors qu’un roy s’est declaré tyran, tout le mauvais, toute la lie du royaume, je ne dy pas un tas de larronneaux et d’essorillez qui ne peuvent gueres faire mal ny bien en une republique, mais ceux qui sont tarez d’une ardente ambition et d’une notable avarice, s’amassent autour de luy et le soustiennent, pour avoir part au butin, et estre, sous le grand tyran, tyranneaux eux-mesmes.
§97 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
S1« des essorillez » : des gens à qui on a coupé les oreilles, châtiment des voleurs. Autrement dit, des repris de justice.
S1« tyranneaux » : petits tyrans. Le suffixe est méprisant, comme dans « hommeau » au §7. Ce mot est la clé de tout le mouvement.
§100Qu'est-ce qui se joue dans le paragraphe 100 ?
Et pourtant, en voyant ces gens-là qui font la cour au tyran pour faire leurs affaires de sa tyrannie et de la servitude du peuple, il me prend souvent de l’ébahissement devant leur méchanceté, et parfois quelque pitié devant leur grande sottise. Car, à dire vrai, qu’est-ce autre chose de s’approcher du tyran, sinon de se tirer plus loin de sa liberté et, pour ainsi dire, de serrer à deux mains et d’embrasser la servitude ? Qu’ils mettent un peu de côté leur ambition, qu’ils se déchargent un peu de leur avarice, et puis qu’ils se regardent eux-mêmes, qu’ils se reconnaissent, et ils verront clairement que les villageois, les paysans, qu’autant qu’ils peuvent ils foulent aux pieds et traitent pis que des forçats ou des esclaves, ils verront, dis-je, que ceux-là, ainsi malmenés, sont pourtant, au prix d’eux, fortunés et en quelque sorte libres.
Les courtisans sont moins libres que les paysans. Le renversement est brutal et il est démontré au paragraphe suivant. Il constitue le sommet du livre.
le même, en plus précis
Et toutesfois, voyant ces gens là qui naquettent le tyran pour faire leurs besongnes de sa tyrannie et de la servitude du peuple, il me prend souvent esbahissement de leur meschanceté, et quelquesfois quelque pitié de leur grande sottise. Car, à dire vray, qu’est-ce autre chose de s’approcher du tyran, sinon que de se tirer plus arriere de leur liberté, et, par maniere de dire, serrer à deux mains et embrasser la servitude ? Qu’ils mettent un petit à part leur ambition, qu’ils se deschargent un peu de leur avarice, et puis qu’ils se regardent eux-mesmes, qu’ils se reconnoissent, et ils verront clairement que les villageois, les paysans, lesquels tant qu’ils peuvent ils foullent aux pieds et en font pis que des forfars ou esclaves, ils verront, dy-je, que ceux-là ainsi mal menez sont toutesfois, au pris d’eux, fortunez et aucunement libres.
§100 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
S1« qui naquettent le tyran » : qui font antichambre auprès de lui, qui attendent son bon vouloir.
S1« forfars » : forçats.
§101Qu'est-ce qui se joue dans le paragraphe 101 ?
Le laboureur et l’artisan, si asservis qu’ils soient, en sont quittes en faisant ce qu’on leur dit. Mais le tyran voit les autres, ceux qui sont près de lui, coquinant et mendiant sa faveur : il ne faut pas seulement qu’ils fassent ce qu’il dit, mais qu’ils pensent ce qu’il veut, et souvent, pour le satisfaire, qu’ils devancent encore ses pensées. Ce n’est pas tout pour eux de lui obéir, il faut encore lui complaire ; il faut qu’ils se rompent, qu’ils se tourmentent, qu’ils se tuent à travailler à ses affaires, et puis qu’ils se plaisent de son plaisir, qu’ils laissent leur goût pour le sien, qu’ils forcent leur complexion, qu’ils dépouillent leur naturel. Il faut qu’ils prennent garde à ses paroles, à sa voix, à ses signes, à ses yeux ; qu’ils n’aient ni œil, ni pieds, ni mains qui ne soient tout entiers au guet pour épier ses volontés et pour découvrir ses pensées.
Le laboureur en est quitte en obéissant ; le favori, non. Le paysan doit faire ce qu'on lui dit. Le courtisan doit en plus penser ce que le maître veut, deviner ses désirs, forcer son propre tempérament, dépouiller son naturel. Il n'a plus ni yeux ni mains à lui. Cœur du parcours : c'est ici que le livre montre qu'on peut perdre sa liberté en montant, et pas seulement en descendant.
le même, en plus précis
Le laboureur et l’artisan, pour tant qu’ils soyent asservis, en sont quittes en faisant ce qu’on leur dit. Mais le tyran void les autres qui sont pres de luy, coquinans et mendians sa faveur : il ne faut pas seulement qu’ils facent ce qu’il dit, mais qu’ils pensent ce qu’il veut, et souvent, pour luy satisfaire, qu’ils previennent encores ses pensées. Ce n’est pas tout à eux de luy obeyr, il faut encores luy complaire ; il faut qu’ils se rompent, qu’ils se tourmentent, qu’ils se tuent à travailler en ses affaires, et puis qu’ils se plaisent de son plaisir, qu’ils laissent leur goust pour le sien, qu’ils forcent leur complexion, qu’ils despouillent leur naturel. Il faut qu’ils prennent garde à ses paroles, à sa voix, à ses signes, à ses yeux ; qu’ils n’ayent ni œil, ni pieds, ni mains, que tout ne soit au guet pour espier ses volontez et pour descouvrir ses pensées.
§101 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
S1« coquinans et mendians » : faisant les coquins et les mendiants pour obtenir sa faveur.
§112Qu'est-ce qui se joue dans le paragraphe 112 ?
C’est cela : le tyran n’est certainement jamais aimé, et il n’aime jamais. L’amitié, c’est un nom sacré, c’est une chose sainte ; elle ne se met jamais qu’entre gens de bien, et ne se prend que par une estime mutuelle ; elle s’entretient non pas tant par un bienfait que par la bonne vie. Ce qui rend un ami assuré de l’autre, c’est la connaissance qu’il a de son intégrité ; les répondants qu’il en a, c’est son bon naturel, sa foi et sa constance. Il ne peut y avoir d’amitié là où est la cruauté, là où est la déloyauté, là où est l’injustice. Entre les méchants, quand ils s’assemblent, c’est un complot, non pas une compagnie ; ils ne s’entretiennent pas, ils s’entrecraignent ; ils ne sont pas amis, ils sont complices.
La page sur l'amitié. Le tyran n'est jamais aimé et n'aime jamais, parce que l'amitié suppose l'égalité et qu'il n'a pas d'égal. Entre les méchants, il n'y a pas compagnie mais complot ; ils ne sont pas amis, ils sont complices. Cette page a une résonance particulière quand on sait que ce texte a été écrit pour un ami et qu'il a fondé une amitié célèbre. Le fait relève de la strate érudite ; l'émotion, elle, se passe de note.
§114Qu'est-ce qui se joue dans le paragraphe 114 ?
N’est-ce donc pas grand-pitié que, voyant tant d’exemples évidents, voyant le danger si présent, personne ne veuille se faire sage aux dépens d’autrui, et que tant de gens s’approchent si volontiers des tyrans, sans qu’il y en ait un seul qui ait l’avisement et la hardiesse de leur dire ce que dit, comme le porte le conte, le renard au lion qui faisait le malade : « J’irais te voir de bon cœur dans ta tanière ; mais je vois assez de traces de bêtes qui vont en avant vers toi ; en arrière, qui en revienne, je n’en vois pas une. »
Le renard et le lion malade. Toutes les traces entrent, aucune ne sort. La fable dit en trois lignes ce que le livre a mis quatre-vingts paragraphes à établir : personne, autour du pouvoir, ne veut lire les signes qui sont sous ses yeux.
le même, en plus précis
Donques n’est-ce pas grand’pitié que, voyant tant d’exemples apparents, voyant le danger si present, personne ne se vueille faire sage aux despens d’autruy, et que tant de gens s’approchent si volontiers des tyrans, qu’il n’y ait pas un qui ait l’advisement et la hardiesse de leur dire ce que dit, comme porte le conte, le renard au lyon qui faisoit le malade : « Je t’irois voir de bon cœur en ta tasniere ; mais je voy assez de traces de bestes qui vont en avant vers toy ; mais en arriere qui revienne, je n’en voy pas une. »
§114 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
S3« le renard au lyon qui faisoit le malade » : la fable est ancienne et elle a deux sources également recevables.
S1« l'advisement » : la présence d'esprit, le discernement.
§117Qu'est-ce qui se joue dans le paragraphe 117 ?
Quelle peine, quel martyre, vrai Dieu ! Être nuit et jour occupé à songer comment plaire à un seul, et néanmoins le craindre plus qu’homme au monde ; avoir toujours l’œil au guet, l’oreille aux écoutes, pour épier d’où viendra le coup, pour découvrir les embûches, pour flairer la mine de ses compagnons, pour deviner qui le trahit ; rire à chacun, se craindre de tous ; n’avoir aucun ennemi déclaré ni aucun ami assuré ; avoir toujours le visage riant et le cœur transi ; ne pouvoir être joyeux, et n’oser être triste ?
La vie du favori. Nuit et jour à plaire, et nuit et jour à craindre ; rire à chacun, se méfier de tous ; ne pouvoir être joyeux et n'oser être triste. La description est la plus précise du livre et n'a pas besoin d'être commentée. Lisez-la, et vous saurez ce que La Boétie appelle une servitude volontaire.
le même, en plus précis
Quelle peine, quel martyre est-ce, vray Dieu ! Estre nuict et jour apres pour songer à plaire à un, et neantmoins se craindre de luy plus que d’homme du monde ; avoir tousjours l’œil au guet, l’oreille aux escoutes, pour espier d’où viendra le coup, pour descouvrir les embusches, pour sentir la mine de ses compagnons, pour adviser qui le trahit ; rire à chascun, se craindre de tous ; n’avoir aucun, ni ennemy ouvert ni amy asseuré ; ayant tousjours le visage riant et le cœur transy ; ne pouvoir estre joyeux, et n’oser estre triste ?
§117 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
S1« le cœur transy » : le cœur glacé de peur.
§119Qu'est-ce qui se joue dans le paragraphe 119 ?
Ceux-là, les peuples, les nations, tout le monde à l’envi, jusqu’aux paysans, jusqu’aux laboureurs, savent leurs noms, déchiffrent leurs vices ; ils amassent sur eux mille outrages, mille vilenies, mille malédictions. Toutes leurs prières, tous leurs vœux sont contre ceux-là. Tous les malheurs, [toutes les pestes, toutes les famines leur sont comptés ; et si parfois ils leur rendent pour la forme quelques honneurs, alors même ils les maudissent dans leur cœur et les tiennent en horreur plus étrangement que les bêtes sauvages. Voilà la gloire, voilà l’honneur qu’ils reçoivent de leur service auprès de gens dont chacun aurait un morceau de leur corps sans se croire encore assez satisfait, ni à demi soûlé de sa peine. Mais certes, même après qu’ils sont morts, ceux qui viennent après ne sont jamais si paresseux que le nom de ces mangeurs de peuples ne soit noirci de l’encre de mille plumes, et leur réputation déchirée dans mille livres, et leurs os mêmes, pour ainsi dire, traînés par la postérité, qui les punit encore après leur mort de leur méchante vie.]
Le peuple accuse les ministres, jamais le maître. Constat désabusé, qui referme la démonstration. Ceux qui se sont approchés du pouvoir pour en tirer profit récoltent la haine de tous et n'obtiennent la reconnaissance de personne.
le même, en plus précis
Ceux-là, les peuples, les nations, tout le monde à l’envi, jusques aux paysans, jusques aux laboureurs, ils sçavent leurs noms, ils deschiffrent leurs vices ; ils amassent sur eux mille outrages, mille vilenies, mille maudissons. Toutes leurs oraisons, tous leurs vœux sont contre ceux-là. Tous les malheurs, toutes [les pestes, toutes les famines leur sont comptées ; et si quelquesfois ils leur font par forme des honneurs, lors mesmes ils les maugréent en leur cœur, et les ont en horreur plus estrange que les bestes sauvages. Voylà la gloire, voylà l’honneur qu’ils reçoivent de leur service envers les gens, desquels, quand chascun auroit une piece de leur corps, ils ne seroyent pas encores, ce leur semble, assez satisfaits ny à demy saoulez de leur peine. Mais certes, encores apres qu’ils sont morts, ceux qui viennent apres ne sont jamais si paresseux que le nom de ces mange-peuples ne soit noircy de l’ancre de mille plumes, et leur reputation deschirée dans mille livres, et les os mesmes, par maniere de dire, traisnez par la posterité, les punissans encores apres leur mort de leur meschante vie.]
§119 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
S1« maudissons » : malédictions.
S1« ces mange-peuples » : mot composé fabriqué par La Boétie. Il n'a pas besoin d'explication ; il a besoin d'être remarqué.
§120Qu'est-ce qui se joue dans le paragraphe 120 ?
[Apprenons donc quelquefois, apprenons à bien faire. Levons les yeux vers le ciel, ou pour notre honneur, ou pour l’amour même de la vertu, ou certes, à parler sérieusement, pour l’amour et l’honneur de Dieu tout-puissant, témoin assuré de nos actes et juste juge de nos fautes. Pour ma part, je pense bien, et je ne me trompe pas, puisqu’il n’est rien de si contraire à Dieu, tout libéral et débonnaire, que la tyrannie, qu’il réserve là-bas, à part, pour les tyrans et leurs complices, quelque peine particulière.] --- ## Rappel de statut, identique à celui du texte établi Les passages entre crochets droits, fin de §119 et §120 entier, sont traduits d’une restitution et non d’un témoin du seizième siècle. Voir RELEVE_interventions_La-Boetie.md, lacune 1. --- # ANNEXE : deux façons de traduire une période Le paragraphe d’épreuve est le §4, qui est la question centrale du Discours et la première grande période du texte. ## Texte de départ, tel qu’établi > Pour ce coup je ne voudrois sinon entendre, s’il est possible et comme il se peut faire, que tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations endurent quelquesfois un tyran seul, qui n’a puissance que celle qu’on luy donne, qui n’a pouvoir de leur nuire sinon de tant qu’ils ont vouloir de l’endurer, qui ne sauroit leur faire mal aucun sinon lors qu’ils aiment mieux le souffrir que luy contredire. ## Version A, période découpée > Pour cette fois, je voudrais seulement comprendre une chose. Comment est-il possible que tant d’hommes supportent un seul tyran ? Tant de bourgs, tant de villes, tant de nations le supportent aussi. Or ce tyran n’a de puissance que celle qu’on lui donne. Il ne peut leur nuire que dans la mesure où ils acceptent de le supporter. Il ne saurait leur faire aucun mal, sauf lorsqu’ils préfèrent le souffrir plutôt que de le contredire. ## Version B, période conservée, celle que T.1 retient > Pour cette fois, je voudrais seulement comprendre s’il est possible, et comment il se peut faire, que tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations supportent parfois un tyran seul, qui n’a de puissance que celle qu’on lui donne, qui n’a pouvoir de leur nuire que dans la mesure où ils veulent bien le supporter, qui ne saurait leur faire aucun mal sinon lorsqu’ils aiment mieux le souffrir que le contredire. ## Ce qui se perd dans la version A, et qui n’est pas du style Premièrement, la disproportion. Dans le texte, la série « tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations » est suspendue, sans verbe, pendant quatre membres, et le verbe qui vient enfin, « endurent », a pour objet deux mots seulement : « un tyran seul ». C’est cette suspension qui fait sentir physiquement l’écart entre la masse et l’unité. La version A place un verbe dès le premier membre et renvoie le reste à une phrase séparée. La masse est dispersée, l’écart n’est plus senti, il est seulement énoncé. Deuxièmement, la triple relative. Les trois propositions « qui n’a puissance que… », « qui n’a pouvoir… », « qui ne sauroit… » sont accrochées au même mot, « tyran », et elles resserrent progressivement, à chaque reprise, la même démonstration : le pouvoir du tyran est entièrement fourni par ceux qui le subissent. Le fait qu’elles pendent toutes trois au même nom est l’argument même : c’est le tyran, un seul mot, qui est vidé trois fois de suite. Coupées en trois phrases indépendantes, elles deviennent trois informations successives, et la démonstration se change en énumération. Troisièmement, la question. Le texte ne pose pas de question. Il dit qu’il voudrait comprendre. La différence n’est pas mince : celui qui pose une question attend une réponse d’un autre, celui qui veut comprendre annonce qu’il va chercher lui-même. La version A introduit un point d’interrogation qui n’existe pas et déplace la posture de l’auteur. Quatrièmement, le nombre de phrases. Une période, six phrases. Le lecteur de la version A lit six fois plus vite et retient six fois moins. Le rythme n’est pas un ornement chez La Boétie : la période longue impose au lecteur de tenir tous les termes ensemble jusqu’à la fin, et c’est en les tenant ensemble qu’il fait lui-même le calcul dont le texte parle. ## Ce que la version B a dû concéder Elle n’est pas une décalque. Trois choses ont bougé, et il faut le dire. « s’il est possible et comme il se peut faire » a été gardé tel quel, alors qu’un traducteur pressé aurait supprimé la redondance. Elle n’est pas redondante : elle distingue la possibilité et le mécanisme, c’est-à-dire les deux questions que le Discours va traiter successivement. « sinon de tant qu’ils ont vouloir de l’endurer » est devenu « que dans la mesure où ils veulent bien le supporter ». La locution du seizième siècle n’a pas d’équivalent d’un seul tenant ; le membre s’allonge d’une syllabe et demie. C’est la seule dilatation. La ponctuation a été ajoutée : deux virgules après « possible » et « faire », que le témoin ne porte pas. Elles créent la respiration qui rend la période tenable. C’est l’intervention décrite au paragraphe C du relevé. ## La règle qui en découle, et qui s’applique à tout le fichier On ne coupe jamais une période pour la rendre lisible. On la ponctue. Là où une phrase de plus de soixante mots menace de perdre le lecteur, la solution est un point-virgule, une reprise de la conjonction, un balisage clair des séries ; jamais un point. Le seul cas où le point est ajouté est celui où le témoin lui-même achève la période. Le contrôle en est simple, et n’importe qui peut le refaire : compter les points finaux du fichier de traduction, et les comparer à ceux d’une édition modernisée courante. S’ils sont en nombre voisin de ceux du texte établi, la règle a été tenue.
La dernière phrase est chrétienne. Le livre s'achève sur Dieu, sur le témoin de nos actes et le juge de nos fautes, et sur la conviction que la tyrannie lui est contraire. Cette conclusion doit être signalée, parce qu'elle contredit l'image d'un La Boétie penseur athée ou anarchiste que l'on rencontre encore. Il finit son livre en confiant à Dieu la punition des tyrans, ce qui est aussi une manière de ne pas la confier aux hommes.
le même, en plus précis
[Apprenons donc quelquesfois, apprenons à bien faire. Levons les yeux vers le ciel, ou pour nostre honneur, ou pour l’amour mesme de la vertu, ou certes, à parler à bon escient, pour l’amour et l’honneur de Dieu tout-puissant, asseuré tesmoin de nos faits et juste juge de nos fautes. De ma part, je pense bien, et ne suis pas trompé, puis qu’il n’est rien si contraire à Dieu, tout liberal et debonnaire, que la tyrannie, qu’il reserve là bas à part, pour les tyrans et leurs complices, quelque peine particuliere.] --- ## Avertissement de fin de texte, obligatoire Le texte établi ci-dessus repose sur deux témoins de 1577, et il faut savoir lequel porte quoi. §1 à §108, première phrase incluse : établis sur la Vive description de la tyrannie, Reims, Jean Mouchar, 1577, exemplaire Bibliothèque Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES (P. 2), reproduction Internet Archive, identifiant 8RSUP106RES_P2. §108, seconde partie, à §119, jusqu’aux mots « Tous les malheurs, toutes » : établis sur le second imprimé de 1577, « Discours, de la servitude volontaire », dans [Simon Goulart], Mémoires de l’estat de France sous Charles neufiesme, tome III, pages 160 à 191 ; reproduction Internet Archive, identifiant discoursdelaservitudevolontaire1577. Le recours à ce second témoin a été rendu nécessaire par une limite technique de récupération du premier, et non par une décision éditoriale. Il est intégralement porté au relevé des interventions. Fin de §119 et §120, entre crochets droits : non établis sur témoin à cette date. Restitution faite d’après la version modernisée de contrôle, Institut Coppet, 2011. Ces deux passages sont signalés comme lacune ouverte, lacune numéro 1 du relevé des interventions. Ils ne doivent pas être cités comme leçon de 1577 tant que la collation n’aura pas été faite. C’est le seul endroit de tout le texte où notre appareil ne repose pas sur un témoin du seizième siècle, et il est marqué pour cette raison.
§120 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
S1« tout liberal et debonnaire » : entièrement généreux et bienveillant. « Débonnaire » est ici un éloge, pas une moquerie.
§1Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 1 ?
À voir plusieurs seigneurs, aucun bien je ne vois : qu'un seul, sans plus, soit le maître, et qu'un seul soit le roi. Ainsi parle Ulysse chez Homère, s'adressant au public. S'il s'était contenté de dire : à voir plusieurs seigneurs, aucun bien je ne vois, c'était parfaitement dit, et rien de mieux ; mais au lieu que, pour parler avec raison, il aurait fallu dire que la domination de plusieurs ne pouvait être bonne, puisque la puissance d'un seul, du moment qu'il prend ce titre de maître, est dure et déraisonnable, il est allé ajouter tout le contraire : qu'un seul, sans plus, soit le maître, et qu'un seul soit le roi.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
A voir plusieurs seigneurs aucun bien je ne voy : Qu'un sans plus soit le maistre, et qu'un seul soit le Roy. Ce dit Ulysse en Homere, parlant en public. S'il n'eust dit sinon, A voir plusieurs seigneurs aucun bien je ne voy, c'estoit tant bien dit que rien plus. Mais au lieu que, pour parler avec raison, il faloit dire que la domination de plusieurs ne pouvoit estre bonne, puis que la puissance d'un seul, dés lors qu'il prend ce tiltre de maistre, est dure et desraisonnable, il est allé adjouster tout au rebours : Qu'un sans plus soit le maistre, et qu'un seul soit le Roy.
§1 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
S3« Ce dit Ulysse en Homere » : les deux vers cités sont ceux d'Ulysse haranguant l'armée grecque en assemblée, pour la ramener au combat après la fuite provoquée par le songe d'Agamemnon.
S4La forme des deux vers d'Homère. Notre texte donne les vers d'Ulysse en français, dans une traduction de La Boétie lui-même, et non en grec ni en latin. Le témoin les imprime en italique, séparés du corps. La question de savoir si La Boétie traduit d'après le grec ou d'après une version latine intermédiaire relève de l'étude des sources et n'a pas été tranchée par T.1.
§2Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 2 ?
Encore faut-il, peut-être, excuser Ulysse, à qui il était possiblement nécessaire alors d'user de ce langage et de s'en servir pour apaiser la révolte de l'armée, accordant, je crois, son propos aux circonstances plutôt qu'à la vérité. Mais à parler sérieusement, c'est un malheur extrême que d'être soumis à un maître dont on ne peut jamais être assuré qu'il soit bon, puisqu'il est toujours en son pouvoir d'être mauvais quand il le voudra ; et d'avoir plusieurs maîtres, c'est autant de fois être extrêmement malheureux.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
Toutesfois, à l'avanture il faut excuser Ulysse, auquel possible lors il estoit besoin d'user de ce langage et de s'en servir pour appaiser la revolte de l'armée, conformant, je croy, son propos plus au temps qu'à la verité. Mais à parler à bon escient, c'est un extreme malheur d'estre subject à un maistre, duquel on ne peut estre jamais asseuré qu'il soit bon, puis qu'il est tousjours en sa puissance d'estre mauvais quand il voudra ; et d'avoir plusieurs maistres, c'est autant que d'avoir autant de fois à estre extremement malheureux.
§2 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
§3Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 3 ?
Je ne veux pas, pour cette fois, débattre cette question tant remuée, à savoir si les autres formes de républiques valent mieux que la monarchie. Si j'y voulais venir, je voudrais encore savoir, avant de mettre en question quel rang la monarchie doit avoir parmi les républiques, si elle y doit en avoir aucun : car il est difficile de croire qu'il y ait rien de public dans ce gouvernement où tout est à un seul. Mais cette question est réservée pour un autre temps, et demanderait bien son traité à part, ou plutôt entraînerait avec elle toutes les disputes politiques.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
Si ne veux-je pas pour ceste heure debatre ceste question tant pourmenée, à sçavoir si les autres façons de republiques sont meilleures que la monarchie. A quoy si je voulois venir, encores voudrois-je sçavoir, avant que mettre en doute quel rang la monarchie doit avoir entre les republiques, si elle y en doit avoir aucun : pource qu'il est malaisé de croire qu'il y ait rien de public en ce gouvernement, où tout est à un. Mais ceste question est reservée pour un autre temps, et demanderoit bien son traité à part, ou plustost ameneroit quant soy toutes les disputes politiques.
§3 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
§4Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 4 ?
Pour cette fois, je voudrais seulement comprendre s'il est possible, et comment il se peut faire, que tant d'hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations supportent parfois un tyran seul, qui n'a de puissance que celle qu'on lui donne, qui n'a pouvoir de leur nuire que dans la mesure où ils veulent bien le supporter, qui ne saurait leur faire aucun mal sinon lorsqu'ils aiment mieux le souffrir que le contredire. Grande chose, certes, et pourtant si commune qu'il faut d'autant plus en gémir et d'autant moins s'en étonner, que de voir un million de millions d'hommes servir misérablement, le cou sous le joug, non pas contraints par une force supérieure, mais en quelque sorte, semble-t-il, enchantés et charmés par le seul nom d'un seul, dont ils ne doivent ni craindre la puissance, puisqu'il est seul, ni aimer les qualités, puisqu'il est envers eux inhumain et sauvage.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
Pour ce coup je ne voudrois sinon entendre, s'il est possible et comme il se peut faire, que tant d'hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations endurent quelquesfois un tyran seul, qui n'a puissance que celle qu'on luy donne, qui n'a pouvoir de leur nuire sinon de tant qu'ils ont vouloir de l'endurer, qui ne sauroit leur faire mal aucun sinon lors qu'ils aiment mieux le souffrir que luy contredire. Grand chose certes, et toutesfois si commune, qu'il s'en faut de tant plus douloir et moins esbahir, de voir un million de millions d'hommes servir miserablement, ayans le col sous le joug, non pas contrains par une plus grande force, mais aucunement, ce semble, enchantez et charmez par le seul nom d'un, duquel ils ne doivent ni craindre la puissance, puis qu'il est seul, ni aimer les qualitez, puis qu'il est en leur endroit inhumain et sauvage.
§4 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
§5Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 5 ?
La faiblesse est telle, entre nous autres hommes : il faut souvent que nous obéissions à la force, il est nécessaire de temporiser, on ne peut pas toujours être le plus fort. Donc, si une nation est contrainte par la force de la guerre de servir un seul, comme la cité d'Athènes le fut aux Trente tyrans, il ne faut pas s'étonner qu'elle serve, mais se plaindre de l'accident ; ou plutôt ne s'en étonner ni s'en plaindre, mais porter le mal patiemment et se réserver pour l'avenir à meilleure fortune.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
La foiblesse d'entre nous hommes est telle : il faut souvent que nous obeyssions à la force, il est besoin de temporiser, on ne peut pas tousjours estre le plus fort. Donc, si une nation est contrainte par la force de la guerre de servir à un, comme la cité d'Athenes aux trente tyrans, il ne se faut pas esbahir qu'elle serve, mais se plaindre de l'accident ; ou bien plustost ne s'esbahir ny ne s'en plaindre, mais porter le mal patiemment, et se reserver à l'advenir à meilleure fortune.
§5 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
S3« la cité d'Athenes aux trente tyrans » : les Trente sont un collège de trente magistrats imposés à Athènes par Sparte après la défaite d'Aigos-Potamos, en 404 avant Jésus-Christ. Leur gouvernement dure environ huit mois et se termine par leur renversement en 403.
§6Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 6 ?
Notre nature est ainsi faite, que les devoirs ordinaires de l'amitié emportent une bonne part du cours de notre vie. Il est raisonnable d'aimer la vertu, d'estimer les belles actions, de reconnaître le bien d'où on l'a reçu, et de rogner souvent sur notre aise pour augmenter l'honneur et l'avantage de celui qu'on aime et qui le mérite. Ainsi donc, si les habitants d'un pays ont trouvé quelque grand personnage qui leur ait montré à l'épreuve une grande prévoyance pour les garder, une grande hardiesse pour les défendre, un grand soin pour les gouverner ; si, à partir de là, ils s'habituent à lui obéir et à s'y fier au point de lui accorder quelques avantages, je ne sais si ce serait sagesse, dans la mesure où on l'ôte de là où il faisait bien pour l'avancer là où il pourra faire mal. Mais il ne pourrait certes manquer [d'avoir de la bonté], et de ne craindre aucun mal de celui dont on n'a reçu que du bien.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
Nostre nature est ainsi, que les communs devoirs de l'amitié emportent une bonne partie du cours de nostre vie. Il est raisonnable d'aimer la vertu, d'estimer les beaux faicts, de connoistre le bien d'où l'on l'a receu, et de diminuer souvent de nostre aise pour augmenter l'honneur et advantage de celuy qu'on aime et qui le merite. Ainsi donc, si les habitans d'un pays ont trouvé quelque grand personnage qui leur ait monstré par l'espreuve une grande prevoyance pour les garder, grande hardiesse pour les defendre, un grand soin pour les gouverner ; si, de là en avant, ils s'apprivoisent de luy obeir et s'en fier tant que de luy donner quelques avantages, je ne sçay si ce seroit sagesse, de tant qu'on l'oste de là où il faisoit bien pour l'avancer en lieu où il pourra mal faire. Mais certes si ne pourroit-il faillir [d'avoir bonté], de ne craindre point mal de celuy duquel on n'a receu que bien.
§6 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
S4Restitution [d'avoir bonté], intervention B1 du relevé. La reproduction du témoin est illisible sur environ une demi-ligne. La restitution suit le sens obvie et la version modernisée de contrôle. Leçon à établir sur le manuscrit de Mesmes. Elle n'engage aucun point d'interprétation.
§7Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 7 ?
Mais, ô bon Dieu, que peut être cela ? Comment dirons-nous que cela s'appelle ? Quel malheur est-ce là ? Quel vice, ou plutôt quel malheureux vice, que de voir un nombre infini d'hommes non pas obéir, mais servir ; non pas être gouvernés, mais tyrannisés ; n'ayant ni biens, ni parents, ni enfants, ni leur vie même qui soit à eux ; souffrir les pillages, les débauches, les cruautés, non pas d'une armée, non pas d'un camp barbare contre lequel il faudrait dépenser son sang et sa vie par avance, mais d'un seul ; non pas d'un Hercule ni d'un Samson, mais d'un homoncule, et le plus souvent du plus lâche et du plus efféminé de la nation ; non pas d'un homme accoutumé à la poudre des batailles, mais à grand-peine au sable des tournois ; non pas d'un homme capable par la force de commander aux hommes, mais tout empêché de servir bassement la moindre femmelette.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
Mais ô bon Dieu, que peut estre cela ? Comment dirons-nous que cela s'appelle ? Quel malheur est cecy ? Quel vice, ou plustost quel malheureux vice, voir un nombre infini d'hommes non pas obeir, mais servir ; non pas estre gouvernez, mais tyrannisez ; n'ayans ni biens, ni parens, ni enfans, ni leur vie mesme qui soit à eux ; souffrir les pilleries, les paillardises, les cruautez, non pas d'une armée, non pas d'un camp barbare contre lequel il faudroit despendre son sang et sa vie devant, mais d'un seul ; non pas d'un Hercules ne d'un Samson, mais d'un hommeau, et le plus souvent du plus lasche et feminin de la nation ; non pas accoustumé à la poudre des batailles, mais encore à grand'peine au sable des tournois ; non pas qui puisse par force commander aux hommes, mais tout empesché de servir vilement à la moindre femmelette.
§7 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
§8Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 8 ?
Appellerons-nous cela lâcheté ? Dirons-nous que ceux qui servent ainsi sont des couards et des vaincus d'avance ? Si deux, si trois, si quatre ne se défendent pas d'un seul, cela est étrange, mais pourtant possible : on pourra bien dire alors, à bon droit, que c'est faute de cœur. Mais si cent, si mille supportent un seul, ne dira-t-on pas qu'ils ne veulent pas, qu'ils n'osent pas s'en prendre à lui, et que ce n'est pas couardise, mais plutôt mépris et dédain ?
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
Appellons-nous cela lascheté ? Dirons-nous que ceux-là qui servent soyent couards et recreus ? Si deux, si trois, si quatre ne se defendent d'un, cela est estrange, mais toutesfois possible : si le pourra-on dire lors à bon droit, que c'est faute de cœur. Mais si cent, si mille endurent d'un seul, ne dira-on pas qu'ils ne veulent point, qu'ils n'osent pas se prendre à luy, et que ce n'est pas couardise, mais plustost mespris et desdain ?
§8 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
§9Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 9 ?
Si l'on voit, non pas cent, non pas mille hommes, mais cent pays, mille villes, un million d'hommes ne pas assaillir un seul, dont le mieux traité de tous reçoit ce mal d'être serf et esclave, comment pourrons-nous nommer cela ? Est-ce lâcheté ? Or il y a naturellement à tous les vices quelque borne qu'ils ne peuvent passer. Deux peuvent craindre un seul, et dix, peut-être ; mais que mille, mais qu'un million, mais que mille villes ne se défendent pas d'un seul, cela n'est pas couardise : elle ne va pas jusque-là, pas plus que la vaillance ne s'étend jusqu'à ce qu'un seul homme escalade une forteresse, qu'il assaille une armée, qu'il conquière un royaume. Quel monstre de vice est-ce donc là, qui ne mérite même pas le titre de couardise, qui ne trouve pas de nom assez vilain, que la Nature désavoue avoir fait, et que la langue refuse de nommer ?
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
Si l'on void, non pas cent, non pas mille hommes, mais cent pays, mille villes, un million d'hommes n'assaillir pas un seul, duquel le mieux traité de tous en reçoit ce mal d'estre serf et esclave, comment pourrons-nous nommer cela ? Est-ce lascheté ? Or il y a en tous vices naturellement quelque borne, outre laquelle ils ne peuvent passer. Deux peuvent craindre un, et possible dix ; mais mille, mais un million, mais mille villes, si elles ne se defendent d'un, cela n'est pas couardise : elle ne va point jusques là, non plus que la vaillance ne s'estend pas qu'un seul eschelle une forteresse, qu'il assaille une armée, qu'il conquiere un royaume. Donques, quel monstre de vice est-ce cy, qui ne merite pas encore le tiltre de couardise, qui ne trouve de nom assez vilain, que Nature desadvoue avoir fait, et la langue refuse de le nommer ?
§9 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
§10Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 10 ?
Qu'on mette d'un côté cinquante mille hommes en armes, de l'autre autant ; qu'on les range en bataille, qu'ils en viennent aux mains, les uns libres et combattant pour leur franchise, les autres pour la leur ôter : auxquels promettra-t-on par conjecture la victoire ? Lesquels pensera-t-on qui iront plus gaillardement au combat, ou ceux qui espèrent pour récompense de leur peine le maintien de leur liberté, ou ceux qui ne peuvent attendre pour salaire des coups qu'ils donnent ou qu'ils reçoivent que la servitude d'autrui ? Les uns ont toujours devant les yeux le bonheur de leur vie passée, l'attente d'un bien-être pareil à venir ; ils ne songent pas tant à ce qu'ils endurent le peu de temps que dure une bataille, qu'à ce qu'il faudra endurer à jamais, à eux, à leurs enfants et à toute leur postérité. Les autres n'ont rien qui les enhardisse qu'une petite pointe de convoitise, qui s'émousse soudain contre le danger, et qui ne peut être si ardente qu'elle ne doive, semble-t-il, s'éteindre à la moindre goutte de sang qui sorte de leurs plaies.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
Qu'on mette d'un costé cinquante mille hommes en armes, d'un autre autant ; qu'on les range en bataille, qu'ils viennent à se joindre, les uns libres, combatans pour leur franchise, les autres pour la leur oster : ausquels promettra-on par conjecture la victoire ? Lesquels pensera-on qui plus gaillardement iront au combat, ou ceux qui esperent pour guerdon de leur peine l'entretenement de leur liberté, ou ceux qui ne peuvent attendre loyer des coups qu'ils donnent ou qu'ils reçoivent, que la servitude d'autruy ? Les uns ont tousjours devant leurs yeux le bonheur de leur vie passée, l'attente de pareil aise à l'advenir ; il ne leur souvient pas tant de ce qu'ils endurent ce peu de temps que dure une bataille, comme de ce qu'il conviendra à jamais endurer à eux, à leurs enfans, et à toute la posterité. Les autres n'ont rien qui les enhardisse qu'une petite pointe de convoitise, qui se rebouche soudain contre le danger, et qui ne peut estre si ardente qu'elle ne se doyve, ce semble, estaindre par la moindre goutte de sang qui sorte de leurs playes.
§10 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
§11Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 11 ?
Aux batailles si renommées de Miltiade, de Léonidas, de Thémistocle, qui furent livrées il y a deux mille ans et qui vivent encore aujourd'hui aussi fraîches dans la mémoire des livres et des hommes que si c'était d'hier, qui furent livrées en Grèce, pour le bien de la Grèce et pour l'exemple du monde entier : qu'est-ce donc, pense-t-on, qui donna à un si petit nombre de gens comme l'étaient les Grecs, non pas le pouvoir, mais le cœur de soutenir la force de tant de navires que la mer même en était chargée, de défaire tant de nations qui étaient en si grand nombre que l'escadron des Grecs n'aurait pas fourni, s'il l'avait fallu, les capitaines des armées ennemies ? Sinon qu'il semble qu'en ces jours glorieux, ce n'était pas tant la bataille des Grecs contre les Perses que la victoire de la liberté sur la domination, et de la franchise sur la convoitise.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
Aux batailles tant renommées de Miltiade, de Leonide, de Themistocles, qui ont esté données deux mille ans a, et vivent encores aujourd'huy aussi fresches en la memoire des livres et des hommes comme si c'eust esté l'autre hier, qu'elles furent données en Grece pour le bien de Grece et pour l'exemple de tout le monde : qu'est-ce qu'on pense qui donna à si petit nombre de gens comme estoyent les Grecs, non le pouvoir, mais le cœur de soustenir la force de tant de navires que la mer mesme en estoit chargée ? de desfaire tant de nations qui estoyent en si grand nombre, que l'esquadron des Grecs n'eust pas fourny, s'il eust falu, des capitaines aux armées des ennemis ? Sinon qu'il semble qu'en ces glorieux jours là ce n'estoit pas tant la bataille des Grecs contre les Perses, comme la victoire de la liberté sur la domination, et de la franchise sur la convoitise.
§11 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
S3« Aux batailles tant renommées de Miltiade, de Leonide, de Themistocles » : trois épisodes distincts des guerres médiques, que La Boétie rassemble en un seul mouvement.
S3« données deux mille ans a » : le chiffre est arrondi et il est faux d'environ dix pour cent. De 480 avant Jésus-Christ à la date probable de rédaction, autour de 1548, il s'écoule environ deux mille vingt-huit ans. L'approximation est de rhétorique, non d'ignorance.
§12Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 12 ?
C'est chose étrange que d'entendre parler de la vaillance que la liberté met au cœur de ceux qui la défendent. Mais ce qui se fait dans tous les pays, par tous les hommes, tous les jours, qu'un homme seul malmène cent mille villes et les prive de leur liberté, qui le croirait s'il ne faisait que l'entendre dire, et non le voir ? Et si cela ne se voyait qu'en pays étrangers et en terres lointaines, et qu'on le racontât, qui ne penserait que la chose est feinte et inventée plutôt que véritable ?
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
C'est chose estrange d'ouyr parler de la vaillance que la liberté met dans le cœur de ceux qui la defendent. Mais ce qui se fait en tous pays, par tous les hommes, tous les jours, qu'un homme seul mastine cent mille villes et les prive de leur liberté, qui le croiroit s'il ne faisoit que l'ouyr dire, et non le voir ? Et s'il ne se voyoit qu'en pays estranges et lointaines terres, et qu'on le dist, qui ne penseroit que cela fust plustost feint et controuvé que non pas veritable ?
§12 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
§13Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 13 ?
Encore ce tyran seul, il n'est pas besoin de le combattre, il n'est pas besoin de s'en défendre : il est défait de lui-même, pourvu que le pays ne consente pas à la servitude. Il ne faut pas lui ôter quoi que ce soit, mais ne rien lui donner. Il n'est pas besoin que le pays se mette en peine de rien faire pour lui-même, mais qu'il ne se mette pas en peine de rien faire contre lui-même. Ce sont donc les peuples eux-mêmes qui se laissent, ou plutôt qui se font malmener, puisqu'en cessant de servir ils en seraient quittes. C'est le peuple qui s'asservit, qui se coupe la gorge, qui, ayant le choix d'être sujet ou d'être libre, quitte sa franchise et prend le joug ; qui consent à son mal, ou plutôt le poursuit.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
Encores ce seul tyran, il n'est pas besoin de le combatre, il n'est pas besoin de s'en defendre : il est de soy-mesme desfait, mais que le pays ne consente à la servitude. Il ne faut pas luy rien oster, mais ne luy donner rien. Il n'est point besoin que le pays se mette en peine de faire rien pour soy, mais qu'il ne se mette pas en peine de faire rien contre soy. Ce sont donc les peuples mesmes qui se laissent, ou plustost qui se font gourmander, puis qu'en cessant de servir ils en seroyent quittes. C'est le peuple qui s'asservit, qui se couppe la gorge, qui, ayant le chois d'estre subject ou d'estre libre, quitte sa franchise et prend le joug ; qui consent à son mal, ou plustost le pourchasse.
§13 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
§14Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 14 ?
S'il lui en coûtait quelque chose pour recouvrer sa liberté, je ne l'en presserais pas, bien que ce soit ce que l'homme doit avoir de plus cher, que de se remettre dans son droit naturel et, pour ainsi dire, de bête redevenir homme. Mais je ne désire même pas en lui une si grande hardiesse : je lui permets qu'il aime mieux je ne sais quelle sûreté de vivre à son aise. Quoi ! S'il ne lui faut, pour avoir la liberté, que la désirer, s'il n'a besoin que d'un simple vouloir, se trouvera-t-il une nation au monde qui l'estime trop chère, alors qu'elle peut la gagner d'un seul souhait ? Et qui plaigne sa volonté pour recouvrer le bien qu'on devrait racheter au prix de son sang, et qui, une fois perdu, fait que tous les gens d'honneur doivent tenir la vie pour déplaisante et la mort pour salutaire ?
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
S'il luy coustoit quelque chose de recouvrer sa liberté, je ne l'en presserois point, combien que ce soit ce que l'homme doit avoir plus cher, que de se remettre en son droit naturel, et par maniere de dire, de beste revenir à homme. Mais encores je ne desire pas en luy si grande hardiesse : je luy permets qu'il aime mieux je ne sçay quelle seureté de vivre à son aise. Quoy ! Si pour avoir la liberté il ne luy faut que la desirer, s'il n'a besoin que d'un simple vouloir, se trouvera-il nation au monde qui l'estime trop chere, la pouvant gaigner d'un seul souhait ? Et qui plaigne sa volonté à recouvrer le bien lequel on devroit racheter au pris de son sang, et lequel perdu, tous les gens d'honneur doyvent estimer la vie desplaisante et la mort salutaire ?
§14 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
§15Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 15 ?
Certes, tout comme le feu, d'une petite étincelle, devient grand et toujours se renforce, et plus il trouve de bois, plus il est prêt d'en brûler ; et, sans qu'on y mette de l'eau pour l'éteindre, seulement en n'y mettant plus de bois, n'ayant plus rien à consumer, il se consume lui-même et devient sans force aucune, et n'est plus feu : de même les tyrans, plus ils pillent, plus ils exigent, plus ils ruinent et détruisent, plus on leur donne, plus on les sert, d'autant plus ils se fortifient et deviennent toujours plus forts et plus frais pour anéantir et détruire tout. Et si on ne leur donne rien, si on ne leur obéit pas, sans combattre, sans frapper, ils demeurent nus et défaits et ne sont plus rien, de même que la racine, n'ayant plus de sève ni d'aliment, devient une branche sèche et morte.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
Certes, tout ainsi comme le feu d'une petite estincelle devient grand et tousjours se renforce, et plus il trouve de bois, plus il est prest d'en brusler ; et sans qu'on y mette de l'eau pour l'esteindre, seulement en n'y mettant plus de bois, n'ayant plus que consumer, il se consume soy-mesme et devient sans force aucune, et n'est plus feu : pareillement les tyrans, plus ils pillent, plus ils exigent, plus ils ruinent et destruisent, plus on leur baille, plus on les sert, d'autant plus ils se fortifient et deviennent tousjours plus forts et plus frais pour aneantir et destruire tout. Et si on ne leur baille rien, si on ne leur obeyt point, sans combattre, sans frapper, ils demeurent nuds et desfaits et ne sont plus rien, sinon que, comme la racine n'ayant plus d'humeur et aliment devient une branche seiche et morte.
§15 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
S4« sans force aucune » contre « sans forme aucune », intervention B2. Le point mérite plus qu'une ligne. La comparaison est celle d'un feu privé de bois, qui se consume lui-même. « Sans force » est ce qu'attend le raisonnement, puisque tout le paragraphe porte sur la force que le peuple donne ou refuse au tyran. « Sans forme » est cependant lisible sur la reproduction, et ne serait pas absurde, le feu qui s'éteint perdant sa forme visible en même temps que sa puissance. Nous avons choisi « force » et nous le déclarons comme un choix, non comme une lecture. Un éditeur qui rétablirait « forme » aurait un argument et il devrait être entendu.
§16Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 16 ?
Les hardis, pour acquérir le bien qu'ils demandent, ne craignent pas le danger ; les avisés ne refusent pas la peine. Les lâches et les engourdis ne savent ni endurer le mal ni recouvrer le bien : ils s'arrêtent à le souhaiter, et si la force d'y prétendre leur est ôtée par leur lâcheté, le désir de l'avoir leur demeure par nature. Ce désir, cette volonté est commune aux sages et aux insensés, aux courageux et aux couards, pour souhaiter toutes les choses qui, une fois acquises, les rendraient heureux et contents. Une seule fait exception, et je ne sais comment il se peut que la nature manque aux hommes pour la désirer : c'est la liberté, qui est pourtant un bien si grand et si plaisant qu'une fois perdue, tous les maux viennent à la file, et les biens mêmes qui demeurent après elle perdent entièrement leur goût et leur saveur, corrompus par la servitude. La seule liberté, les hommes ne la désirent pas, et pour nulle autre raison, ce me semble, sinon que, s'ils la désiraient, ils l'auraient ; comme s'ils refusaient de faire cette belle acquisition seulement parce qu'elle est trop facile.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
Les hardis, pour acquerir le bien qu'ils demandent, ne craignent point le danger ; les advisez ne refusent point la peine. Les lasches et engourdis ne sçavent ni endurer le mal ni recouvrer le bien : ils s'arrestent en cela de le souhaiter, et la vertu d'y pretendre leur est ostée par leur lascheté, le desir de l'avoir leur demeure par la nature. Ce desir, ceste volonté, est commune aux sages et aux indiscrets, aux courageux et aux couards, pour souhaiter toutes choses qu'estans acquises les rendroyent heureux et contens. Une seule en est à dire, en laquelle je ne sçay comme nature defaut aux hommes pour la desirer : c'est la liberté, qui est toutesfois un bien si grand et si plaisant, qu'elle perdue, tous les maux viennent à la file, et les biens mesmes qui demeurent apres elle perdent entierement leur goust et saveur, corrompus par la servitude. La seule liberté, les hommes ne la desirent point, non pas pour autre raison, ce me semble, sinon pource que, s'ils la desiroyent, ils l'auroyent ; comme s'ils refusoyent de faire ce bel acquest seulement par ce qu'il est trop aisé.
§16 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
§17Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 17 ?
Pauvres gens et misérables, peuples insensés, nations obstinées dans votre mal et aveugles dans votre bien, vous vous laissez emporter sous vos yeux le plus beau et le plus clair de votre revenu, piller vos champs, voler vos maisons et les dépouiller des meubles anciens et paternels ! Vous vivez de telle sorte que vous pouvez dire que rien n'est à vous ; et il semblerait que désormais ce vous serait un grand bonheur que de tenir à moitié vos biens, vos familles et vos vies. Et tout ce dégât, ce malheur, cette ruine vous vient non pas des ennemis, mais bien certes de l'ennemi, et de celui que vous faites aussi grand qu'il est, pour lequel vous allez si courageusement à la guerre, pour la grandeur duquel vous ne refusez pas de présenter vos personnes à la mort.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
Pauvres gens et miserables, peuples insensez, nations opiniastres en vostre mal et aveugles en vostre bien, vous vous laissez emporter devant vous le plus beau et le plus clair de vostre revenu, piller vos champs, voler vos maisons, et les despouiller des meubles anciens et paternels ! Vous vivez de sorte que vous pouvez dire que rien n'est à vous ; et sembleroit que meshuy ce vous seroit grand heur de tenir à moitié vos biens, vos familles et vos vies. Et tout ce desgast, ce malheur, ceste ruine, vous vient non pas des ennemis, mais bien certes de l'ennemy, et de celuy que vous faites si grand qu'il est, pour lequel vous allez si courageusement à la guerre, pour la grandeur duquel vous ne refusez point de presenter à la mort vos personnes.
§17 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
§18Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 18 ?
Celui qui vous maîtrise si fort n'a que deux yeux, n'a que deux mains, n'a qu'un corps, et n'a rien de plus que le moindre homme du grand nombre infini de vos villes ; sinon qu'il a plus que vous tous, et c'est l'avantage que vous lui faites pour vous détruire. D'où a-t-il pris tant d'yeux, d'où vous épie-t-il, si vous ne les lui donnez ? Comment a-t-il tant de mains pour vous frapper, s'il ne les prend de vous ? Les pieds dont il foule vos cités, d'où les a-t-il, s'ils ne sont des vôtres ? Comment a-t-il aucun pouvoir sur vous, sinon par vous-mêmes ? Comment oserait-il vous courir sus, s'il n'avait intelligence avec vous ? Que pourrait-il vous faire, si vous n'étiez les receleurs du larron qui vous pille, les complices du meurtrier qui vous tue, et les traîtres de vous-mêmes ?
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
Celuy qui vous maistrise tant n'a que deux yeux, n'a que deux mains, n'a qu'un corps, et n'a autre chose que ce qu'a le moindre homme du grand nombre infini de vos villes ; sinon qu'il a plus que vous tous, c'est l'avantage que vous luy faites pour vous destruire. D'où a-il prins tant d'yeux, d'où vous espie-il, si vous ne les luy donnez ? Comment a-il tant de mains pour vous frapper, s'il ne les prend de vous ? Les pieds dont il foule vos citez, d'où les a-il, s'ils ne sont des vostres ? Comment a-il aucun pouvoir sur vous, que par vous autres mesmes ? Comment vous oseroit-il courir sus, s'il n'avoit intelligence avec vous ? Que vous pourroit-il faire, si vous n'estiez receleurs du larron qui vous pille, complices du meurtrier qui vous tue, et traistres de vous-mesmes ?
§18 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
§19Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 19 ?
Vous semez vos fruits afin qu'il en fasse le dégât ; vous meublez et remplissez vos maisons pour fournir à ses rapines ; vous nourrissez vos filles afin qu'il ait de quoi assouvir sa luxure ; vous nourrissez vos enfants afin qu'il les mène, pour le mieux qu'il puisse leur faire, à ses guerres, qu'il les mène à la boucherie, qu'il en fasse les ministres de ses convoitises et les exécuteurs de ses vengeances. Vous rompez vos personnes à la peine afin qu'il puisse se dorloter dans ses délices et se vautrer dans de sales et vilains plaisirs. Vous vous affaiblissez afin de le faire plus fort et plus rude à vous tenir la bride plus courte.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
Vous semez vos fruits, afin qu'il en face le desgast ; vous meublez et remplissez vos maisons pour fournir à ses voleries ; vous nourrissez vos filles, afin qu'il ait dequoy saouler sa luxure ; vous nourrissez vos enfans, afin qu'il les meine, pour le mieux qu'il leur face, en ses guerres, qu'il les meine à la boucherie, qu'il les face les ministres de ses convoitises, les executeurs de ses vengeances. Vous rompez à la peine vos personnes, afin qu'il se puisse mignarder en ses delices et se veautrer dans les sales et vilains plaisirs. Vous vous affoiblissez, afin de le faire plus fort et roide, à vous tenir plus courte la bride.
§19 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
§20Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 20 ?
Et de tant d'indignités que les bêtes elles-mêmes ou bien ne sentiraient pas, ou bien n'endureraient pas, vous pouvez vous en délivrer, si vous essayez, non pas de vous en délivrer, mais seulement de le vouloir. Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres. Je ne veux pas que vous le poussiez ni que vous l'ébranliez, mais seulement ne le soutenez plus, et vous le verrez, comme un grand colosse dont on a dérobé la base, s'effondrer de son propre poids et se rompre.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
Et de tant d'indignitez que les bestes mesmes ou ne sentiroyent point, ou n'endureroyent point, vous pouvez vous en delivrer si vous essayez, non pas de vous en delivrer, mais seulement de le vouloir faire. Soyez resolus de ne servir plus, et vous voila libres. Je ne veux pas que vous le poussiez ny le bransliez, mais seulement ne le soustenez plus, et vous le verrez, comme un grand colosse à qui on a desrobbé la base, de son poids mesme fondre en bas et se rompre.
§20 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
§21Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 21 ?
Mais certes les médecins conseillent bien de ne pas mettre la main aux plaies incurables ; et je n'agis pas sagement en voulant conseiller là-dessus un peuple qui a perdu depuis longtemps toute conscience, et dont le fait même qu'il ne sent plus son mal montre assez que sa maladie est mortelle. Cherchons donc par conjecture, si nous pouvons en trouver, comment s'est ainsi enracinée si avant cette obstinée volonté de servir, qu'il semble maintenant que l'amour même de la liberté ne soit pas si naturel.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
Mais certes les medecins conseillent bien de ne mettre pas la main aux playes incurables ; et je ne fay pas sagement de vouloir en cecy conseiller le peuple, qui a perdu long temps y a toute connoissance, et duquel, puis qu'il ne sent plus son mal, cela seul monstre assez que sa maladie est mortelle. Cerchons donc par conjecture, si nous en pouvons trouver, comment s'est ainsi si avant enracinée ceste opiniastre volonté de servir, qu'il semble maintenant que l'amour mesme de la liberté ne soit pas si naturelle.
§21 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
§22Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 22 ?
Premièrement, cela est hors de doute, je crois : que si nous vivions selon les droits que la Nature nous a donnés et les enseignements qu'elle nous fournit, nous serions naturellement obéissants aux parents, soumis à la raison, et serfs de personne. De l'obéissance que chacun, sans autre avertissement que celui de son naturel, porte à ses père et mère, tous les hommes sont témoins, chacun en soi et pour soi. Quant à la raison, à savoir si elle naît avec nous ou non, question longuement débattue par les Académiciens et abordée par toute l'école des philosophes, je ne penserais pas me tromper, pour cette fois, en croyant qu'il y a en notre âme quelque semence naturelle de raison qui, entretenue par le bon conseil et par l'habitude, fleurit en vertu, et qui, au contraire, souvent, ne pouvant durer contre les vices survenus, étouffée, avorte.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
Premierement, cela est, comme je croy, hors de nostre doute, que si nous vivions avec les droits que Nature nous a donnez et les enseignemens qu’elle nous apprend, nous serions naturellement obeissans aux parens, subjets à la raison, et serfs de personne. De l’obeissance que chacun, sans autre advertissement que de son naturel, porte à ses peres et meres, tous les hommes en sont tesmoins, chacun en soy et pour soy. De la raison, si elle naist avec nous ou non, qui est une question debatue au fond par les Academiques et touchée par toute l’eschole des philosophes : pour ceste heure je ne penserois point faillir en croyant qu’il y a en nostre ame quelque naturelle semence de raison, qui, entretenue par bon conseil et coustume, fleurit en vertu, et, au contraire, souvent ne pouvant durer contre les vices survenus, estouffée, s’avorte.
§22 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
S3« une question debatue au fond par les Academiques » : l'Académie est l'école philosophique fondée par Platon ; au premier siècle avant Jésus-Christ, la Nouvelle Académie se caractérise par le doute méthodique. La question de l'innéité des notions y est centrale.
§23Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 23 ?
Mais certes, s'il y a rien de clair et d'évident dans la Nature, et sur quoi il ne soit pas permis de faire l'aveugle, c'est ceci : que la Nature, ministre de Dieu et gouvernante des hommes, nous a tous faits de même forme et, semble-t-il, au même moule, afin de nous faire reconnaître tous les uns les autres pour compagnons, ou plutôt pour frères. Et si, en faisant le partage des présents qu'elle nous donnait, elle a fait quelques avantages de son bien, soit au corps soit à l'esprit, aux uns plus qu'aux autres, elle n'a pourtant pas entendu nous mettre en ce monde comme dans un camp clos, et n'a pas envoyé ici-bas les plus forts et les plus avisés comme des brigands armés dans une forêt pour y malmener les plus faibles. Il faut croire plutôt qu'en faisant ainsi aux uns les parts plus grandes et aux autres plus petites, elle voulait faire place à l'affection fraternelle, afin qu'elle eût où s'employer, les uns ayant le pouvoir de donner aide, et les autres le besoin d'en recevoir.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
Mais certes, s’il y a rien de clair et d’apparent en la Nature, et en quoy il ne soit pas permis de faire l’aveugle, c’est cela, que Nature, le ministre de Dieu, la gouvernante des hommes, nous a tous faits de mesme forme, et, comme il semble, à mesme moule, afin de nous entreconnoistre tous pour compagnons, ou plustost pour freres. Et si, faisant les partages des presens qu’elle nous donnoit, elle a fait quelques avantages de son bien, soit au corps ou à l’esprit, aux uns plus qu’aux autres, si n’a-elle pourtant entendu nous mettre en ce monde comme dans un camp clos, et n’a pas envoyé icy bas les plus forts et plus advisez comme des brigands armez dans une forest, pour y gourmander les plus foibles. Mais plustost faut-il croire que, faisant ainsi aux uns les parts plus grandes et aux autres plus petites, elle vouloit faire place à la fraternelle affection, afin qu’elle eust où s’employer, ayans les uns puissance de donner aide, et les autres besoin d’en recevoir.
§23 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
§24Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 24 ?
Puis donc que cette bonne mère nous a donné à tous toute la terre pour demeure, nous a tous logés en quelque sorte dans une même maison, nous a tous façonnés dans la même pâte afin que chacun pût se mirer et quasi se reconnaître dans l'autre ; si elle nous a donné à tous en commun ce grand présent de la voix et de la parole, pour nous rapprocher et nous fraterniser davantage, et faire, par la déclaration commune et mutuelle de nos pensées, une communion de nos volontés ; et si elle a tâché par tous moyens de serrer et d'étreindre plus fort le nœud de notre alliance et de notre société ; si elle a montré en toutes choses qu'elle voulait moins nous faire tous unis que tous uns : il ne faut pas douter que nous ne soyons tous naturellement libres, puisque nous sommes tous compagnons ; et il ne peut tomber dans l'entendement de personne que la Nature ait mis quelqu'un en servitude, nous ayant tous mis en compagnie.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
Puis donc que ceste bonne mere nous a donné à tous toute la terre pour demeure, nous a tous logez aucunement en une mesme maison, nous a tous figurez en mesme paste, afin que chacun se peust mirer et quasi reconnoistre l’un dans l’autre ; si elle nous a tous en commun donné ce grand present de la voix et de la parole, pour nous accointer et fraterniser davantage, et faire, par la commune et mutuelle declaration de nos pensées, une communion de nos volontez ; et si elle a tasché par tous moyens de serrer et estraindre plus fort le nœud de nostre alliance et societé ; si elle a monstré en toutes choses qu’elle ne vouloit tant nous faire tous unis que tous uns : il ne faut pas faire doute que nous ne soyons tous naturellement libres, puis que nous sommes tous compagnons ; et ne peut tomber en l’entendement de personne que Nature ait mis aucun en servitude, nous ayant tous mis en compagnie.
§24 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
S4« tous unis que tous uns ». Le jeu de mots est porté par le témoin et il n'est pas de nous. Il est capital : la Nature ne veut pas seulement nous unir, elle veut nous faire un. C'est ce passage qui a fourni à la lecture philosophique contemporaine son point d'appui pour interpréter le Discours comme une pensée de la société contre l'État. Voir Pierre Clastres, « Liberté, Malencontre, Innommable », postface à Étienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire, Paris, Payot, collection « Petite Bibliothèque Payot », édition de 2002 reprenant les textes de 1976 ; et, dans le même volume, Claude Lefort, « Le nom d'Un ».
§25Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 25 ?
Mais à la vérité, c'est bien pour rien que de débattre si la liberté est naturelle, puisqu'on ne peut tenir personne en servitude sans lui faire tort, et qu'il n'y a rien au monde de si contraire à la Nature, qui est toute raisonnable, que l'injustice. Reste donc à dire que la liberté est naturelle, et du même coup, à mon avis, que nous ne sommes pas seulement nés en possession de notre franchise, mais aussi avec l'affection de la défendre.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
Mais à la verité, c’est bien pour neant de debatre si la liberté est naturelle, puis qu’on ne peut tenir aucun en servitude sans luy faire tort, et qu’il n’y a rien au monde si contraire à la Nature, estant toute raisonnable, que l’injure. Reste donc de dire que la liberté est naturelle, et par mesme moyen, à mon advis, que nous ne sommes pas seulement nais en possession de nostre franchise, mais aussi avec affection de la defendre.
§25 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
§26Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 26 ?
Or si d'aventure nous en doutons, et si nous sommes assez abâtardis pour ne pouvoir reconnaître ni nos biens ni pareillement nos affections natives, il faudra que je vous fasse l'honneur qui vous revient, et que je monte, pour ainsi dire, les bêtes brutes en chaire, pour vous enseigner votre nature et votre condition. Les bêtes, Dieu m'assiste, si les hommes ne font pas trop les sourds, leur crient : Vive la liberté ! Plusieurs d'entre elles meurent aussitôt qu'elles sont prises : comme le poisson qui perd la vie aussitôt que l'eau, de même celles-là quittent la lumière et ne veulent pas survivre à leur franchise naturelle. Si les animaux avaient entre eux leurs rangs et leurs prééminences, ils feraient, à mon avis, de la liberté leur noblesse.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
Or si d’avanture nous faisons quelque doute en cela, et sommes tant abastardis que ne puissions reconnoistre nos biens ni semblablement nos naifves affections, il faudra que je vous face l’honneur qui vous appartient, et que je monte, par maniere de dire, les bestes brutes en chaire, pour vous enseigner vostre nature et condition. Les bestes, ce m’aid Dieu, si les hommes ne font trop les sourds, leur crient : Vive liberté ! Plusieurs y en a d’entr’elles qui meurent si tost qu’elles sont prises : comme le poisson, qui perd la vie aussi tost que l’eau, pareillement celles-là quittent la lumiere, et ne veulent point survivre à leur naturelle franchise. Si les animaux avoyent entr’eux leurs rangs et prééminences, ils feroyent, à mon advis, de la liberté leur noblesse.
§26 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
§27Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 27 ?
Les autres, des plus grandes jusqu'aux plus petites, lorsqu'on les prend, font une si grande résistance d'ongles, de cornes, de pieds et de bec, qu'elles déclarent assez combien elles tiennent cher ce qu'elles perdent. Puis, une fois prises, elles nous donnent tant de signes apparents de la conscience qu'elles ont de leur malheur, qu'il est clair à voir que désormais c'est pour elles languir plutôt que vivre, et qu'elles continuent leur vie plus pour pleurer leur aise perdu que pour se plaire en servitude.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
Les autres, des plus grandes jusques aux plus petites, lors qu’on les prend, font si grande resistance d’ongles, de cornes, de pieds et de bec, qu’elles declarent assez combien elles tiennent cher ce qu’elles perdent. Puis, estans prises, nous donnent tant de signes apparens de la connoissance qu’elles ont de leur malheur, qu’il est bel à voir que dores-en-là de leur est plus languir que vivre, et qu’elles continuent leur vie plus pour plaindre leur aise perdu que pour se plaire en servitude.
§27 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
§28Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 28 ?
Que veut dire autre chose l'éléphant qui, s'étant défendu jusqu'à n'en pouvoir plus, n'y voyant plus d'issue, sur le point d'être pris, enfonce ses mâchoires et casse ses dents contre les arbres, sinon que le grand désir qu'il a de demeurer libre, comme il est né, lui donne de l'esprit et l'avise de marchander avec les chasseurs, pour savoir s'il en sera quitte au prix de ses dents, et s'il sera reçu à livrer son ivoire et à payer cette rançon pour sa liberté ? Nous appâtons le cheval dès sa naissance pour l'apprivoiser à servir ; et nous ne savons pas si bien le flatter que, lorsqu'on en vient à le dompter, il ne morde le frein, qu'il ne rue contre l'éperon, comme pour montrer à la nature et témoigner au moins par là que, s'il sert, ce n'est pas de son gré, mais par notre contrainte.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
Que veut dire autre chose l’elephant qui, s’estant defendu jusques à n’en pouvoir plus, n’y voyant plus d’ordre, estant sur le poinct d’estre prins, il enfonce ses maschoires et casse ses dents contre les arbres, sinon que le grand desir qu’il a de demeurer libre, comme il est nay, luy fait de l’esprit et l’advise de marchander avec les chasseurs, si pour le pris de ses dents il en sera quitte, et s’il sera receu à bailler son yvoire et payer ceste rançon pour sa liberté ? Nous appastons le cheval dés lors qu’il est nay, pour l’apprivoiser à servir ; et si ne le sçavons-nous tant flatter, que, quand ce vient à le domter, il ne morde le frein, qu’il ne rue contre l’esperon, comme, ce semble, pour monstrer à la nature et tesmoigner au moins par là que, s’il sert, ce n’est pas de son gré, mais par nostre contrainte.
§28 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
S3« l'elephant… casse ses dents contre les arbres » : le fait est rapporté par Pline l'Ancien, qui écrit que les éléphants, poursuivis, brisent leurs défenses contre les arbres et les abandonnent, comme une rançon.
§29Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 29 ?
Que faut-il donc dire ? > Même les bœufs sous le poids du joug gémissent, > et les oiseaux dans la cage se plaignent, comme je l'ai dit autrefois, passant le temps à nos rimes françaises. Car je ne craindrais pas, écrivant à toi, ô Longa, de mêler à ceci de mes vers, dont je ne lis jamais aucun sans que, par le semblant que tu fais de t'en contenter, tu ne m'en rendes glorieux.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
Que faut-il donc dire ? > Mesmes les bœufs sous le pois du joug geignent, > Et les oiseaux dans la cage se plaignent, comme j’ay dit autrefois, passant le temps à nos rimes Françoises. Car je ne craindrois point, escrivant à toy, ô Longa, mesler de mes vers, desquels je ne lis jamais que, pour le semblant que tu fais de t’en contenter, tu ne m’en faces glorieux.
§29 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
S3« ô Longa » : le destinataire du Discours. Il est identifié, depuis l'édition de Paul Bonnefon, à Guillaume de Lur, seigneur de Longa, conseiller au Parlement de Bordeaux, ami de La Boétie et lui-même homme de lettres. L'identification est solidement établie mais non prouvée par un document direct de la main de La Boétie. Elle doit donc être présentée comme une identification savante, non comme un état civil.
§30Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 30 ?
Ainsi donc, puisque toutes les choses qui ont sentiment, dès lors qu'elles l'ont, sentent le mal de la sujétion et courent après la liberté ; puisque les bêtes, qui sont pourtant faites pour le service de l'homme, ne peuvent s'accoutumer à servir qu'avec la protestation d'un désir contraire : quel malencontre a donc été celui-là, qui a pu tant dénaturer l'homme, seul né vraiment pour vivre libre, et lui faire perdre le souvenir de son premier être et le désir de le reprendre ?
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
Ainsi donc, puis que toutes choses qui ont sentiment, dés lors qu’elles l’ont, sentent le mal de la subjection et courent apres la liberté ; puis que les bestes, qui encores sont faites pour le service de l’homme, ne se peuvent accoustumer à servir qu’avec protestation d’un desir contraire : quel malencontre a esté cela, qui a peu tant desnaturer l’homme, seul nay, de vray, pour vivre franchement, et luy faire perdre la souvenance de son premier estre, et le desir de le reprendre ?
§30 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
S4« malencontre ». Le mot est la crux la plus commentée du texte. Il désigne un accident, une mauvaise rencontre, et il occupe la place où l'on attendrait une cause. La Boétie pose la question et n'y répond pas. Les lectures divergent :
§31Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 31 ?
Il y a trois sortes de tyrans. Je parle des mauvais princes. Les uns ont le royaume par élection du peuple, les autres par la force des armes, les autres par la succession de leur race. Ceux qui l'ont acquis par le droit de la guerre s'y comportent de telle manière qu'on reconnaît bien qu'ils sont, comme on dit, en terre de conquête. Ceux qui naissent rois ne sont pas ordinairement guère meilleurs ; au contraire, étant nés et nourris dans le sang de la tyrannie, ils tirent avec le lait la nature du tyran, et font état des peuples qui sont sous eux comme de leurs serfs héréditaires ; et selon la complexion à laquelle ils sont le plus enclins, avaricieux ou prodigues, tels qu'ils sont, ils font du royaume comme de leur héritage.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
Il y a trois sortes de tyrans. Je parle des meschans princes. Les uns ont le royaume par election du peuple, les autres par la force des armes, les autres par la succession de leur race. Ceux qui l’ont acquis par le droit de la guerre, ils s’y portent ainsi qu’on connoist bien qu’ils sont, comme on dit, en terre de conqueste. Ceux qui naissent roys ne sont pas communement gueres meilleurs ; ains, estans nais et nourris dans le sang de la tyrannie, tirent avec le laict la nature du tyran, et font estat des peuples qui sont sous eux comme de leurs serfs hereditaires ; et, selon la complexion en laquelle ils sont plus enclins, avaricieux ou prodigues, tels qu’ils sont, ils font du royaume comme de leur heritage.
§31 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
S4« avaricieux ou prodigues », intervention B3. Lecture conjecturale sur une reproduction dégradée. La forme « avaritieux », attestée au seizième siècle, est également possible et ne change rien au sens.
§32Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 32 ?
Celui à qui le peuple a donné l'État devrait être, ce me semble, plus supportable ; et il le serait, je crois, n'était que, dès lors qu'il se voit élevé au-dessus des autres à cette place, flatté par je ne sais quoi que l'on appelle la grandeur, il décide de n'en plus bouger. Ordinairement, celui-là fait état de la puissance que le peuple lui a confiée pour la transmettre à ses enfants. Or, dès lors que ceux-là ont pris cette opinion, c'est chose étrange de voir combien ils passent en toutes sortes de vices, et même en cruauté, les autres tyrans. Ils ne voient d'autre moyen d'assurer la tyrannie nouvelle, que d'étendre si loin la servitude et d'éloigner si fort leurs sujets de la liberté que, la mémoire en fût-elle fraîche, ils puissent la leur faire perdre.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
Celuy à qui le peuple a donné l’estat devroit estre, ce me semble, plus supportable ; et le seroit, comme je croy, n’estoit que, dés lors qu’il se void eslevé par dessus les autres en ce lieu, flatté par je ne sçay quoy que l’on appelle la grandeur, il delibere de n’en bouger point. Communement, celuy-là fait estat de la puissance que le peuple luy a baillée, de la rendre à ses enfans. Or, dés lors que ceux-là ont prins ceste opinion, c’est chose estrange de combien ils passent en toutes sortes de vices, et mesmes en la cruauté, les autres tyrans. Ils ne voyent autre moyen, pour asseurer la nouvelle tyrannie, que d’estendre tant la servitude et estranger tant de la liberté leurs subjets, encores que la memoire en soit fresche, qu’ils la leur puissent faire perdre.
§32 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
§33Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 33 ?
Ainsi, pour en dire la vérité, je vois bien qu'il y a entre eux quelque différence, mais de choix je n'en vois pas ; et, les moyens de venir aux règnes étant divers, la façon de régner est toujours à peu près la même. Les élus les traitent comme s'ils avaient pris des taureaux à dompter ; les conquérants pensent y avoir droit comme sur leur proie ; les successeurs, en user comme de leurs esclaves naturels.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
Ainsi, pour en dire la verité, je voy bien qu’il y a entr’eux quelque difference, mais de choix je n’en voy point ; et, estans les moyens de venir aux regnes divers, tousjours la façon de regner est quasi semblable. Les esleus, comme s’ils avoyent prins des taureaux à domter, les traittent ainsi ; les conquerans pensent en avoir droit comme de leur proye ; les successeurs, d’en faire ainsi que de leurs naturels esclaves.
§33 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
§34Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 34 ?
Mais à propos, si d'aventure il naissait aujourd'hui quelques gens tout neufs, non accoutumés à la sujétion ni affriandés à la liberté, qui ne sussent ce que c'est ni de l'une ni de l'autre, ni à grand-peine leurs noms ; si on leur offrait ou d'être sujets ou de vivre en liberté, à quoi consentiraient-ils ? Il n'y a pas à en douter, ils aimeraient bien mieux obéir à la seule raison que servir un homme : sinon peut-être que ce fussent ceux d'Israël, qui, sans contrainte ni aucun besoin, se firent un tyran ; peuple dont je ne lis jamais l'histoire sans en concevoir un trop grand dépit, quasi jusqu'à devenir inhumain, jusqu'à me réjouir de tant de maux qui leur en advinrent.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
Mais à propos, si d’avanture il naissoit aujourd’huy quelques gens tous neufs, non accoustumez à la subjection ny affriandez à la liberté, qu’ils ne sceussent que c’est ni de l’un ni de l’autre, ni à grand’peine des noms ; si on leur presentoit ou d’estre subjets ou de vivre en liberté, à quoy s’accorderoyent-ils ? Il ne faut pas faire difficulté qu’ils n’aimassent trop mieux obeyr seulement à la raison, que servir à un homme : sinon possible que ce fussent ceux d’Israël, qui, sans contrainte ny aucun besoin, se firent un tyran ; duquel peuple je ne lis jamais l’histoire que je n’en aye trop grand despit, quasi jusques à devenir inhumain, pour me resjouyr de tant de maux qui leur en advindrent.
§34 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
S3« ceux d'Israël, qui, sans contrainte ny aucun besoin, se firent un tyran » : allusion à l'épisode où les anciens d'Israël demandent à Samuel de leur donner un roi pour être comme les autres nations, et où Samuel les met en garde contre ce que ce roi leur prendra.
S4Le passage sur le peuple d'Israël. Deux remarques d'apparat, et une seule est textuelle.
§35Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 35 ?
Mais certes tous les hommes, tant qu'ils ont quelque chose d'humain, avant qu'ils se laissent assujettir, il faut l'un des deux : ou qu'ils soient contraints, ou qu'ils soient trompés ; contraints par les armes étrangères, comme Sparte et Athènes par les forces d'Alexandre, ou par les factions, ainsi que la seigneurie d'Athènes était auparavant tombée entre les mains de Pisistrate. C'est par tromperie qu'ils perdent souvent la liberté ; et en cela ils ne sont pas si souvent séduits par autrui qu'ils ne sont trompés par eux-mêmes.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
Mais certes tous les hommes, tant qu’ils ont quelque chose d’homme, devant qu’ils se laissent assujettir, il faut l’un des deux, ou qu’ils soyent contrains, ou deceus : contrains par les armes estrangeres, comme Sparte et Athenes par les forces d’Alexandre, ou par les factions, ainsi que la seigneurie d’Athenes estoit devant venue entre les mains de Pisistrat. Par tromperie perdent-ils souvent la liberté ; et en ce ils ne sont pas si souvent seduits par autruy comme ils sont trompez par eux-mesmes.
§35 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
S3« Sparte et Athenes par les forces d'Alexandre » : erreur de La Boétie, à signaler. Ce n'est pas Alexandre mais son père Philippe II de Macédoine qui soumet les cités grecques, à la bataille de Chéronée, en 338 avant Jésus-Christ. Sparte, du reste, n'y participe pas et reste formellement en dehors de la ligue de Corinthe. Alexandre détruit Thèbes en 335, non Athènes ni Sparte.
S3« la seigneurie d'Athenes… entre les mains de Pisistrat » : Pisistrate prend le pouvoir à Athènes une première fois autour de 561 ou 560 avant Jésus-Christ, en obtenant une garde armée sous prétexte d'un attentat qu'il avait lui-même mis en scène. Il est chassé deux fois et revient deux fois. La tyrannie est héritée par ses fils et prend fin en 510.
§36Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 36 ?
Ainsi le peuple de Syracuse, la maîtresse ville de Sicile, qu'on appelle aujourd'hui Saragosse, pressé par les guerres et ne pourvoyant inconsidérément qu'au danger, éleva Denys le premier et lui donna la charge de conduire l'armée ; et il ne prit pas garde qu'il l'avait fait si grand que ce beau personnage, revenant victorieux comme s'il avait vaincu non pas ses ennemis mais ses concitoyens, se fit de capitaine roi, et de roi tyran.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
Ainsi le peuple de Syracuse, la maistresse ville de Sicile, on l’appelle aujourd’huy Saragosse, estant pressé par les guerres, inconsiderément ne mettre ordre qu’au danger, esleva Denys le premier et luy donna charge de la conduite de l’armée ; et ne se donna garde qu’elle l’eust fait si grand, que ceste bonne piece là, revenant victorieux comme s’il n’eust pas vaincu ses ennemis mais ses citoyens, se fit de capitaine roy, et de roy tyran.
§36 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
S3« esleva Denys le premier » : Denys l'Ancien devient stratège autocrator de Syracuse en 406 ou 405 avant Jésus-Christ, à la faveur de la guerre contre Carthage, et règne jusqu'à sa mort en 367.
S3« on l'appelle aujourd'huy Saragosse » : la forme « Sarragousse » ou « Saragosse » pour Syracuse se rencontre en français au seizième siècle et n'est pas une confusion avec la ville espagnole de Saragosse ; elle transcrit la forme arabe et sicilienne du nom. Le fait mérite d'être signalé au lecteur d'aujourd'hui, qui lira spontanément une erreur là où il n'y en a pas nécessairement une.
§37Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 37 ?
Il n'est pas croyable comme le peuple, dès lors qu'il est assujetti, tombe soudain dans un si profond oubli de la franchise qu'il n'est pas possible qu'il s'éveille pour la ravoir, servant si librement et si volontiers qu'on dirait, à le voir, qu'il a non pas perdu sa liberté, mais gagné sa servitude.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
Il n’est pas croyable comme le peuple, dés lors qu’il est assujetty, tombe soudain en un tel et si profond oubly de la franchise, qu’il n’est pas possible qu’il s’esveille pour la ravoir, servant si franchement et tant volontiers qu’on diroit, à le voir, qu’il a non pas perdu sa liberté, mais gaigné sa servitude.
§37 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
§38Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 38 ?
Il est vrai qu'au commencement on sert contraint et vaincu par la force ; mais ceux qui viennent après, n'ayant jamais vu la liberté et ne sachant ce que c'est, servent sans regret et font volontiers ce que leurs devanciers avaient fait par contrainte. C'est cela : les hommes naissant sous le joug, puis nourris et élevés dans le servage, sans regarder plus avant, se contentant de vivre comme ils sont nés, et ne pensant pas avoir d'autre droit ni d'autre bien que ce qu'ils ont trouvé, prennent pour leur naturel l'état de leur naissance.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
Il est vray qu’au commencement l’on sert contraint et vaincu par la force ; mais ceux qui viennent apres, n’ayans jamais veu la liberté et ne sachans que c’est, servent sans regret, et font volontiers ce que leurs devanciers avoyent fait par contrainte. C’est cela, que les hommes naissans sous le joug, et puis nourris et eslevez dans le servage, sans regarder plus avant, se contentans de vivre comme ils sont nais, et ne pensans point avoir d’autre droit ni autre bien que ce qu’ils ont trouvé, ils prennent pour leur naturel l’estat de leur naissance.
§38 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
§39Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 39 ?
Et pourtant il n'est pas d'héritier si prodigue et si nonchalant qui parfois ne passe les yeux sur ses registres, pour savoir s'il jouit de tous les droits de sa succession, ou si l'on a rien entrepris sur lui ou sur son prédécesseur. Mais certes la coutume, qui a en toutes choses grand pouvoir sur nous, n'a en aucun domaine si grande vertu qu'en celui-ci, de nous enseigner à servir et, comme on le dit de Mithridate qui s'habitua à boire du poison, de nous apprendre à avaler et à ne pas trouver amer le venin de la servitude.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
Et toutesfois il n’est point d’heritier si prodigue et nonchalant qui quelquesfois ne passe les yeux dans ses registres, pour entendre s’il jouyt de tous les droits de sa succession, ou si l’on a rien entrepris sur luy ou sur son predecesseur. Mais certes la coustume, qui a en toutes choses grand pouvoir sur nous, n’a en aucun endroit si grande vertu qu’en cecy, de nous enseigner à servir, et, comme l’on dit de Mithridate qui se fit ordinaire à boire le poison, pour nous apprendre à avaller et ne trouver pas amer le venin de la servitude.
§39 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
S3« comme l'on dit de Mithridate qui se fit ordinaire à boire le poison » : Mithridate VI Eupator, roi du Pont, mort en 63 avant Jésus-Christ, passait pour s'être immunisé en absorbant chaque jour de petites doses de poison. Le procédé porte encore son nom, la mithridatisation.
§40Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 40 ?
On ne peut nier que la nature n'ait en nous bonne part, pour nous tirer là où elle veut et nous faire dire bien ou mal nés ; mais il faut pourtant avouer qu'elle a en nous moins de pouvoir que la coutume, parce que le naturel, si bon soit-il, se perd s'il n'est entretenu, et que l'éducation nous fait toujours à sa façon, quoi qu'il en soit, malgré la nature. Les semences de bien que la nature met en nous sont si menues et si glissantes qu'elles ne supportent pas le moindre heurt d'une éducation contraire ; elles ne s'entretiennent pas plus aisément qu'elles ne s'abâtardissent, se fondent et s'anéantissent : ni plus ni moins que les arbres fruitiers, qui ont bien tous quelque naturel propre, qu'ils gardent bien si on les laisse venir, mais qu'ils abandonnent aussitôt pour porter d'autres fruits, étrangers et non les leurs, selon la façon dont on les greffe.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
L’on ne peut pas nier que la nature n’ait en nous bonne part, pour nous tirer là où elle veut et nous faire dire ou bien ou mal naiz ; mais si faut-il confesser qu’elle a en nous moins de pouvoir que la coustume, pource que le naturel, pour bon qu’il soit, se perd s’il n’est entretenu, et la nourriture nous fait tousjours de sa façon, comment que ce soit, malgré la nature. Les semences de bien que la nature met en nous sont si menues et glissantes, qu’elles n’endurent pas le moindre hurt de la nourriture contraire ; elles ne s’entretiennent pas plus aisément qu’elles s’abastardissent, se fondent et viennent en rien : ne plus ne moins que les fruictiers, qui ont bien tous quelque naturel à part, lequel ils gardent bien si on les laisse venir, mais ils le laissent aussi tost, pour porter d’autres fruicts estrangers et non les leurs, selon qu’on les ente.
§40 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
§41Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 41 ?
Les herbes ont chacune leur propriété, leur naturel et leur singularité ; mais pourtant le gel, le temps, le terroir ou la main du jardinier y ajoutent ou en retranchent beaucoup de leur vertu. La plante qu'on a vue en un endroit, ailleurs on est empêché de la reconnaître.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
Les herbes ont chacune leur proprieté, leur naturel et singularité ; mais toutesfois le gel, le temps, le terrouer ou la main du jardinier y adjoustent ou diminuent beaucoup de leur vertu. La plante qu’on a veue en un endroit, on est ailleurs empesché de la reconnoistre.
§41 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
§42Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 42 ?
Qui verrait les Vénitiens, une poignée de gens vivant si librement que le plus méchant d'entre eux ne voudrait pas être roi, tous nés et nourris de telle sorte qu'ils ne connaissent d'autre ambition que celle de savoir qui pourvoira le mieux et le plus soigneusement à l'entretien de leur liberté, ainsi instruits et faits dès le berceau qu'ils ne prendraient pas tout le reste des félicités de la terre pour perdre le moindre point de leur franchise ; qui aura vu, dis-je, ces personnages-là, et qui, en partant de là, s'en ira aux terres de celui que nous appelons le grand seigneur, voyant là des gens qui ne veulent être nés que pour le servir et qui, pour le maintenir, abandonnent leur vie : penserait-il que les uns et ceux-là eussent même nature ? Ou plutôt n'estimerait-il pas que, sortant d'une cité d'hommes, il est entré dans un parc de bêtes ?
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
Qui verroit les Venitiens, une poignée de gens vivans si librement que le plus meschant d’entr’eux ne voudroit pas estre roy, et tous ainsi nais et nourris qu’ils ne connoissent point d’autre ambition sinon à qui mieux advisera à soigneusement entretenir leur liberté, ainsi apprins et faits dans le berceau, qu’ils ne prendroyent point tout le reste des felicitez de la terre pour perdre le moindre poinct de leur franchise ; qui aura veu, dy-je, ces personnages là, et, au partir de là, s’en ira aux terres de celuy que nous appellons le grand seigneur, voyant là des gens qui ne veulent estre nais que pour le servir, et qui, pour le maintenir, abandonnent leur vie : penseroit-il que les uns et ceux-là eussent mesme nature ? ou plustost n’estimeroit-il pas que, sortant d’une cité d’hommes, il est entré dans un parc de bestes ?
§42 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
S3« celuy que nous appellons le grand seigneur » : le sultan ottoman. À la date probable de rédaction du Discours, il s'agit de Soliman le Magnifique, qui règne de 1520 à 1566. « Grand Seigneur » est la désignation diplomatique française usuelle du souverain ottoman aux seizième et dix-septième siècles.
§43Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 43 ?
Lycurgue, celui qui donna sa police à Sparte, ayant nourri, dit-on, deux chiens tous deux frères, tous deux allaités du même lait, l'un engraissé à la cuisine, l'autre accoutumé par les champs au son de la trompe et du huchet, voulant montrer au peuple lacédémonien que les hommes sont tels que leur éducation les fait, mit les deux chiens en plein marché, et entre eux une soupe et un lièvre : l'un courut au plat, et l'autre au lièvre. « Et pourtant, dit-il, ils sont frères. »
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
Lycurgus, le policeur de Sparte, ayant nourry, ce dit-on, deux chiens tous deux freres, tous deux allaictez de mesme laict, l’un engraissé à la cuisine, l’autre accoustumé par les champs au son de la trompe et du huchet, voulant monstrer au peuple Lacedemonien que les hommes sont tels que leur nourriture les fait, mit les deux chiens en plein marché, et entr’eux une souppe et un lievre : l’un courut au plat, et l’autre au lievre. « Toutesfois, ce dit-il, si sont-ils freres. »
§43 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
S3« Lycurgus… deux chiens tous deux freres » : l'anecdote est rapportée par Plutarque parmi les apophtegmes lacédémoniens attribués à Lycurgue. Deux chiens de même portée, l'un élevé pour la chasse, l'autre à la cuisine, sont lâchés devant le peuple, l'un se jette sur le lièvre, l'autre sur la nourriture.
§44Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 44 ?
Ainsi celui-là, par ses lois et sa police, nourrit et forma si bien les Lacédémoniens que chacun d’eux aurait mieux aimé mourir de mille morts que de reconnaître un autre seigneur que la Loi et le Roi.
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le même, en plus précis
Donques celuy-là, avec ses loix et sa police, nourrit et fit si bien les Lacedemoniens, que chacun d’eux eust eu plus cher de mourir de mille morts que de reconnoistre autre seigneur que la Loy et le Roy.
§44 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
§45Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 45 ?
Je prends plaisir à rappeler un propos que tinrent jadis les favoris de Xerxès, le grand roi de Perse, touchant les Spartiates. Quand Xerxès faisait ses préparatifs pour la grande armée avec laquelle il devait conquérir la Grèce, il envoya ses ambassadeurs par les cités grecques demander de l’eau et de la terre, c’était la façon dont les Perses sommaient les villes. À Sparte ni à Athènes il n’en envoya pas, parce que ceux que Darius son père y avait envoyés pour faire pareille demande, les Spartiates et les Athéniens en avaient jeté les uns dans les fossés et fait sauter les autres dans un puits, en leur disant qu’ils y prissent hardiment de l’eau et de la terre pour les porter à leur prince. Ces gens-là ne pouvaient souffrir que de la moindre parole seulement on touchât à leur liberté.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
Je prens plaisir de ramentevoir un propos que tindrent jadis les favoris de Xerxes, le grand roy de Perse, touchant les Spartiates. Quand Xerxes faisoit ses appareils de grande armée pour conquerir la Grece, il envoya ses ambassadeurs par les citez Gregeoises demander de l’eau et de la terre, c’estoit la façon que les Perses avoyent de sommer les villes. A Sparte ny à Athenes n’en envoya-il point, pource que de ceux que Darie son pere y avoit envoyez pour faire pareille demande, les Spartiates et les Atheniens en avoyent jetté les uns dedans les fossez, les autres ils avoyent fait sauter dedans un puits, leur disans qu’ils prinssent là hardiment de l’eau et de la terre pour porter à leur prince. Ces gens ne pouvoyent souffrir que de la moindre parole seulement on touchast à leur liberté.
§45 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
§46Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 46 ?
Pour en avoir usé ainsi, les Spartiates craignaient d’avoir encouru la haine des dieux eux-mêmes, en particulier de Talthybios, dieu des hérauts. Ils décidèrent d’envoyer à Xerxès, pour les apaiser, deux de leurs citoyens, afin qu’ils se présentassent à lui et qu’il fît d’eux à sa guise, et qu’il se payât ainsi des ambassadeurs qu’ils avaient tués à son père. Deux Spartiates, l’un nommé Sperthias, l’autre Boulis, s’offrirent d’eux-mêmes pour aller faire ce paiement. Ils y allèrent ; et en chemin ils arrivèrent au palais d’un Perse qu’on appelait Hydarne, qui était lieutenant du roi dans toutes les villes d’Asie situées sur la côte de la mer.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
Pour en avoir ainsi usé, les Spartiates craignoyent qu’ils eussent encouru la haine des dieux mesmes, specialement de Thalthybie, dieu des herauts. Ils s’adviserent d’envoyer à Xerxes, pour les appaiser, deux de leurs citoyens, pour se presenter à luy, qu’il fist d’eux à sa guise, et se payast de là pour les ambassadeurs qu’ils avoyent tuez à son pere. Deux Spartiates, l’un nommé Sperte, l’autre Bulis, s’offrirent de leur gré pour aller faire ce payement. Ils y allerent, et en chemin ils arriverent au palais d’un Perse qu’on appelloit Hydarne, qui estoit lieutenant du roy en toutes les villes d’Asie qui sont sur la coste de la mer.
§46 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
§47Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 47 ?
Il les reçut fort honorablement, et après plusieurs propos passant de l’un à l’autre, il leur demanda pourquoi ils refusaient tant l’amitié du roi. « Croyez-en, dit-il, Spartiates, et sachez par moi comment le roi sait honorer ceux qui le valent ; et pensez que si vous étiez à lui, il vous en ferait autant ; et si vous étiez à lui et qu’il vous eût connus, il n’y aurait pas un de vous qui ne fût seigneur d’une ville de Grèce. » « Là-dessus, Hydarne, tu ne saurais nous donner un bon conseil, dirent les Lacédémoniens, parce que le bien que tu nous promets, tu l’as éprouvé ; mais celui dont nous jouissons, tu ne sais pas ce que c’est. Tu as goûté la faveur du roi ; mais de la liberté, quel goût elle a, combien elle est douce, tu n’en sais rien. Or si tu y avais goûté toi-même, tu nous conseillerais de la défendre, non pas avec la lance et l’écu, mais avec les dents et les ongles. »
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
Il les recueillit fort honorablement, et apres plusieurs propos tombans de l’un en l’autre, il leur demanda pourquoy ils refusoyent tant l’amitié du roy. « Croyez, dit-il, Spartiates, et connoissez par moy comment le roy sçait honorer ceux qui le valent ; et pensez que, si vous estiez à luy, il vous feroit de mesme ; et si vous estiez à luy et qu’il vous eust connus, il n’y a celuy d’entre vous qui ne fust seigneur d’une ville de Grece. » « En cecy, Hydarne, tu ne nous sçaurois donner bon conseil, dirent les Lacedemoniens, pource que le bien que tu nous promets, tu l’as essayé ; mais celuy dont nous jouyssons, tu ne sçais que c’est. Tu as esprouvé la faveur du roy ; mais de la liberté, quel goust elle a, combien elle est douce, tu n’en sçais rien. Or si tu en avois tasté toy-mesme, tu nous conseillerois de la defendre, non pas avec la lance et l’escu, mais avec les dents et les ongles. »
§47 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
§48Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 48 ?
Seul le Spartiate disait ce qu’il fallait dire ; mais certes l’un et l’autre parlaient selon la façon dont ils avaient été nourris. Car il ne se pouvait pas que le Perse eût regret de la liberté, ne l’ayant jamais eue, ni que le Lacédémonien endurât la sujétion, ayant goûté la franchise.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
Le seul Spartiate disoit ce qu’il faloit dire ; mais certes et l’un et l’autre disoyent comme ils avoyent esté nourris. Car il ne se pouvoit faire que le Perse eust regret à la liberté, ne l’ayant jamais eue, ny que le Lacedemonien endurast la subjection, ayant gousté la franchise.
§48 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
§49Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 49 ?
Caton d’Utique, étant encore enfant et sous la férule, allait et venait souvent chez Sylla le dictateur, tant parce qu’en raison du rang et de la maison dont il était on ne lui fermait jamais les portes, que parce qu’ils étaient proches parents. Il avait toujours son maître avec lui quand il y allait, comme il était d’usage pour les enfants de bonne naissance. Il s’aperçut que dans l’hôtel de Sylla, en sa présence ou par son commandement, on emprisonnait les uns, on condamnait les autres ; l’un était banni, l’autre étranglé ; l’un demandait la confiscation d’un citoyen, l’autre sa tête. En somme, tout s’y passait non comme chez un officier de la ville, mais comme chez un tyran du peuple ; et ce n’était pas un parquet de justice, mais une caverne de tyrannie.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
Caton d’Utique, estant encores enfant et sous la verge, alloit et venoit souvent chez Sylla le dictateur, tant pource qu’à raison du lieu et maison dont il estoit on ne luy fermoit jamais les portes, qu’aussi ils estoyent proches parens. Il avoit tousjours son maistre quand il y alloit, comme avoyent accoustumé les enfans de bonne part. Il s’apperceut que dans l’hostel de Sylla, en sa presence ou par son commandement, on emprisonnoit les uns, on condamnoit les autres ; l’un estoit banny, l’autre estranglé ; l’un demandoit la confiscation d’un citoyen, et l’autre la teste. En somme, tout y alloit non comme chez un officier de la ville, mais comme chez un tyran du peuple ; et c’estoit non pas un parquet de justice, mais une caverne de tyrannie.
§49 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
§50Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 50 ?
Ce noble enfant dit à son maître : « Que ne me donnez-vous un poignard ? Je le cacherai sous ma robe. J’entre souvent dans la chambre de Sylla avant qu’il soit levé ; j’ai le bras assez fort pour en délivrer la ville. » Voilà vraiment une parole digne de Caton ; c’était un commencement de ce personnage digne de sa mort. Et pourtant, qu’on ne dise ni son nom ni son pays, qu’on raconte seulement le fait tel qu’il est : la chose parlera d’elle-même, et l’on jugera à tout hasard qu’il était Romain, et né dans Rome, mais dans la vraie Rome, et du temps qu’elle était libre.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
Ce noble enfant dit à son maistre : « Que ne me donnez-vous un poignard ? Je le cacheray sous ma robbe. J’entre souvent dans la chambre de Sylla avant qu’il soit levé ; j’ay le bras assez fort pour en depescher la ville. » Voylà vrayement une parole appartenante à Caton ; c’estoit un commencement de ce personnage digne de sa mort. Et neantmoins, qu’on ne die ne son nom ne son pays, qu’on conte seulement le fait tel qu’il est : la chose mesme parlera, et jugera-on à belle avanture qu’il estoit Romain, et nay dedans Rome, mais dans la vraye Rome, et lors qu’elle estoit libre.
§50 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
§51Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 51 ?
À quel propos tout ceci ? Non certes que j’estime que le pays et le terroir y fassent rien : car en toutes contrées, sous tout air, la sujétion est contraire à la nature, et il est plaisant d’être libre.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
A quel propos tout cecy ? Non pas certes que j’estime que le pays et le terrouer y facent rien : car en toutes contrées, en tout air, est contraire la subjection, et plaisant d’estre libre.
§51 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
§52Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 52 ?
Mais parce que je suis d’avis qu’on ait pitié de ceux qui en naissant se sont trouvé le joug au cou, et que ou bien on les excuse, ou bien on leur pardonne si, n’ayant jamais vu seulement l’ombre de la liberté et n’en ayant jamais été avertis, ils ne s’aperçoivent pas du mal que c’est pour eux d’être esclaves. S’il y a quelques pays, comme Homère le dit des Cimmériens, où le soleil se montre autrement qu’à nous et où, après leur avoir éclairé six mois continus, il les laisse sommeillant dans l’obscurité sans venir les revoir de l’autre demi-année : ceux qui naîtraient pendant cette longue nuit, s’ils n’avaient entendu parler de la clarté, s’étonnerait-on que, n’ayant jamais vu le jour, ils s’accoutumassent aux ténèbres où ils sont nés, sans désirer la lumière ?
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
Mais parce que je suis d’avis qu’on ait pitié de ceux qui, en naissant, se sont trouvé le joug au col, et que ou bien on les excuse, ou bien qu’on leur pardonne si, n’ayans jamais veu seulement l’ombre de la liberté et n’en estans point advertis, ils ne s’apperçoyvent point du mal que ce leur est d’estre esclaves. S’il y a quelques pays, comme dit Homere des Cimmeriens, où le soleil se monstre autrement qu’à nous, et, apres leur avoir esclairé six mois continuels, il les laisse sommeillans dans l’obscurité sans les venir revoir de l’autre demie année : ceux qui naistroyent pendant ceste longue nuict, s’ils n’avoyent ouy parler de la clarté, s’esbahiroit-on si, n’ayans point veu de jour, ils s’accoustumoyent aux tenebres où ils sont nais, sans desirer la lumiere ?
§52 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
S3« comme dit Homere des Cimmeriens » : peuple mythique placé par Homère aux confins du monde, dans un pays que le soleil ne visite jamais et où règne une nuit perpétuelle. Homère ne dit pas six mois de jour et six mois de nuit ; il dit une nuit continuelle. Le partage de l'année en deux moitiés est un ajout de La Boétie, ou de sa source intermédiaire.
§53Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 53 ?
On ne pleure jamais ce qu’on n’a jamais eu, et le regret ne vient qu’après le plaisir ; toujours il y a, avec la connaissance du bien, le souvenir de la joie passée. Le naturel de l’homme est bien d’être libre et de vouloir l’être ; mais aussi sa nature est telle que naturellement il garde le pli que l’éducation lui donne.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
On ne plaint jamais ce qu’on n’a jamais eu, et le regret ne vient point sinon apres le plaisir ; et tousjours est, avec la connoissance du bien, le souvenir de la joye passée. Le naturel de l’homme est bien d’estre franc et de le vouloir estre ; mais aussi sa nature est telle, que naturellement il tient le ply que la nourriture luy donne.
§53 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
§54Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 54 ?
Disons donc ainsi : à l’homme, toutes les choses auxquelles il se nourrit et s’accoutume lui deviennent naturelles, mais seul lui est natif ce à quoi sa nature simple et non altérée l’appelle. Ainsi la première raison de la servitude volontaire, c’est la coutume : comme il en va des plus braves chevaux, qui au commencement mordent le frein et puis après s’en jouent, et qui, là où naguère ils ruaient contre la selle, se portent maintenant dans le harnais et, tout fiers, se pavanent sous la barde.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
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Disons donc ainsi, qu’à l’homme toutes choses luy sont naturelles à quoy il se nourrit et accoustume, mais seulement celuy est natif à quoy sa nature simple et non alterée l’appelle. Ainsi la premiere raison de la servitude volontaire, c’est la coustume : comme des plus braves courtaux, qui au commencement mordent le frein et puis apres s’en jouent, et là où nagueres ils ruoyent contre la selle, ils se portent maintenant dans le harnois, et, tous fiers, se gorgiasent sous la barde.
§54 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
§55Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 55 ?
Ils disent qu’ils ont toujours été sujets, que leurs pères ont vécu ainsi. Ils pensent qu’ils sont tenus d’endurer le mors, ils se le font accroire par des exemples, et ils fondent eux-mêmes, sur la durée, la possession de ceux qui les tyrannisent. Mais en vérité, les années ne donnent jamais le droit de mal faire, elles ne font qu’agrandir l’injustice.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
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Ils disent qu’ils ont esté tousjours subjets, que leurs peres ont ainsi vescu. Ils pensent qu’ils sont tenus d’endurer le mors, et se le font accroire par exemples, et fondent eux-mesmes, sur la longueur, la possession de ceux qui les tyrannisent. Mais pour vray, les ans ne donnent jamais droit de mal faire, ains aggrandissent l’injure.
§55 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
§56Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 56 ?
Il en demeure toujours quelques-uns, mieux nés que les autres, qui sentent le poids du joug et ne peuvent se tenir de le secouer ; qui ne s’apprivoisent jamais à la sujétion, et qui, toujours, comme Ulysse qui par mer et par terre cherchait à voir la fumée de sa maison, ne peuvent s’empêcher de considérer leurs privilèges naturels et de se souvenir de leurs prédécesseurs et de leur premier être. Ce sont volontiers ceux-là qui, ayant l’entendement net et l’esprit clairvoyant, ne se contentent pas, comme le gros populaire, de regarder ce qui est devant leurs pieds, sans regarder et derrière et devant, et sans rappeler encore les choses passées pour juger de celles du temps à venir et pour mesurer les présentes. Ce sont ceux qui, ayant d’eux-mêmes la tête bien faite, l’ont encore polie par l’étude et le savoir. Ceux-là, quand la liberté serait entièrement perdue et tout à fait hors du monde, l’imaginant et la sentant en leur esprit, et la savourant encore, la servitude ne leur est jamais de goût, si bien qu’on l’accoutre.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
Tousjours en demeure-il quelques uns mieux nais que les autres, qui sentent le poids du joug et ne se peuvent tenir de le crouler ; qui ne s’apprivoisent jamais de la subjection, et qui tousjours, comme Ulysse qui par mer et par terre cerchoit de voir la fumée de sa case, ne se sçavent garder d’adviser à leurs naturels privileges et de se souvenir de leurs predecesseurs et de leur premier estre. Ce sont volontiers ceux-là qui, ayans l’entendement net et l’esprit clair voyant, ne se contentent pas, comme le gros populas, de regarder ce qui est devant leurs pieds, s’ils n’avisent et derriere et devant, et ne ramenent encores les choses passées pour juger de celles du temps advenir et pour mesurer les presentes. Ce sont ceux qui, ayans la teste d’eux-mesmes bien faite, l’ont encores polie par l’estude et le sçavoir. Ceux-là, quand la liberté seroit entierement perdue et toute hors du monde, l’imaginant et la sentant en leur esprit, et encores la savourant, la servitude ne leur est jamais de goust, pour si bien qu’on l’accoustre.
§56 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
§57Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 57 ?
Le grand Turc s’est bien avisé de cela, que les livres et le savoir donnent aux hommes, plus que toute autre chose, le sens de se reconnaître et de haïr la tyrannie. J’entends bien qu’il n’a en ses terres guère plus de savants qu’il n’en demande. Or, ordinairement, le bon zèle et l’affection de ceux qui ont gardé malgré le temps leur dévotion à la franchise, si grand qu’en soit le nombre, demeurent sans effet, faute qu’ils se reconnaissent entre eux. La liberté leur est tout entière ôtée sous le tyran, de faire, de parler, et quasi de penser : ils demeurent tous seuls dans leurs pensées.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
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Le grand Turc s’est bien advisé de cela, que les livres et la doctrine donnent plus que toute autre chose aux hommes le sens de se reconnoistre et de hayr la tyrannie. J’entens qu’il n’a en ses terres gueres de plus sçavans qu’il n’en demande. Or communement le bon zele et affection de ceux qui ont gardé malgré le temps la devotion à la franchise, pour si grand nombre qu’il y en ait, demeure sans effect, pour ne s’entreconnoistre point. La liberté leur est toute ostée sous le tyran, de faire, de parler, et quasi de penser : ils demeurent tous singuliers en leurs fantasies.
§57 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
§58Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 58 ?
Aussi bien Momus ne se moqua pas à tort quand il trouva à redire, dans l’homme que Vulcain avait fait, qu’il ne lui eût pas mis une petite fenêtre au cœur, afin que par là l’on pût voir ses pensées.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
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Et pourtant Momus ne se moqua pas trop, quand il trouva cela à redire en l’homme que Vulcan avoit fait, dequoy il ne luy avoit mis une petite fenestre au cœur, afin que par là l’on peust voir ses pensées.
§58 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
S3« Momus… l'homme que Vulcan avoit fait » : Momos, personnification de la critique et du blâme, reproche à l'homme façonné par Héphaïstos de n'avoir pas de fenêtre à la poitrine par laquelle on verrait ses pensées.
§59Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 59 ?
On a voulu dire que Brutus et Cassius, lorsqu’ils firent l’entreprise de la délivrance de Rome, ou plutôt de tout le monde, ne voulurent pas que Cicéron, ce grand zélateur du bien public s’il en fut jamais, fût de la partie, et qu’ils estimèrent son cœur trop faible pour un fait si haut. Ils se fiaient bien à sa volonté, mais ils ne s’assuraient pas de son courage.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
L’on a voulu dire que Brute et Casse, lors qu’ils firent l’entreprise de la delivrance de Rome, ou plustost de tout le monde, ne voulurent point que Ciceron, ce grand zelateur du bien public s’il en fut jamais, fust de la partie, et estimerent son cœur trop foible pour un fait si haut. Ils se fioyent bien de sa volonté, mais ils ne s’asseuroyent point de son courage.
§59 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
S3« Brute et Casse… ne voulurent point que Ciceron… fust de la partie » : Plutarque rapporte que les conjurés écartèrent Cicéron, jugeant son caractère trop timoré pour une entreprise qui exigeait de l'audace.
§60Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 60 ?
Et pourtant, qui voudra parcourir les faits du temps passé et les annales anciennes, il s’en trouvera peu ou point, de ceux qui, voyant leur pays malmené et en mauvaises mains, ayant entrepris d’une bonne intention de le délivrer, ne soient venus à bout de leur entreprise, et à qui la liberté, pour se faire paraître, n’ait elle-même fait la courte échelle. Harmodios, Aristogiton, Thrasybule, Brutus l’ancien, Valérius et Dion, comme ils avaient vertueusement conçu, ils exécutèrent heureusement. En pareil cas, la fortune ne manque presque jamais à la bonne volonté.
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le même, en plus précis
Et toutesfois, qui voudra discourir les faits du temps passé et les annales anciennes, il s’en trouvera peu ou point de ceux qui, voyans leur pays mal mené et en mauvaises mains, ayans entreprins d’une bonne intention de le delivrer, qu’ils n’en soyent venus à bout, et que la liberté, pour se faire apparoistre, ne se soit elle-mesme fait espaule. Harmodie, Aristogiton, Thrasybule, Brute le vieux, Valere et Dion, comme ils ont vertueusement pensé, l’executerent heureusement. En tel cas, quasi jamais à bon vouloir ne defaut la fortune.
§60 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
S3Les six tyrannicides ou libérateurs cités, avec leurs dates et leurs sources :
§61Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 61 ?
Brutus le jeune et Cassius ôtèrent bien heureusement la servitude ; mais en ramenant la liberté, ils moururent, non pas misérablement. Car quel blasphème ce serait de dire qu’il y ait eu rien de misérable en ces gens-là, ni dans leur mort, ni dans leur vie ? Mais ils moururent certes au grand dommage, au perpétuel malheur et à l’entière ruine de la république, laquelle, ce me semble, fut enterrée avec eux.
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le même, en plus précis
Brute le jeune et Casse osterent bien heureusement la servitude ; mais en ramenant la liberté, ils moururent, non pas miserablement. Car quel blaspheme seroit-ce de dire qu’il y ait rien eu de miserable en ces gens là, ny en leur mort, ny en leur vie ? Mais certes, au grand dommage, et perpetuel malheur, et entiere ruine de la republique, laquelle certes fut, comme il me semble, enterrée avec eux.
§61 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
S3Brutus le jeune, Marcus Junius Brutus, et Cassius meurent après la bataille de Philippes, en 42 avant Jésus-Christ, tous deux par suicide.
§62Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 62 ?
Les autres entreprises qui ont été faites depuis contre les autres empereurs romains n’étaient que des conjurations de gens ambitieux, qui ne sont pas à plaindre des malheurs qui leur sont advenus, puisqu’il est clair à voir qu’ils désiraient non pas ôter, mais ruiner la couronne, prétendant chasser le tyran et retenir la tyrannie. Pour ceux-là, je ne voudrais pas moi-même que l’affaire leur eût bien réussi, et je me contente qu’ils aient montré par leur exemple qu’il ne faut pas abuser du saint nom de la liberté pour une mauvaise entreprise.
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le même, en plus précis
Les autres entreprinses qui ont esté faites depuis contre les autres empereurs romains n’estoyent que des conjurations de gens ambitieux, lesquels ne sont pas à plaindre des inconveniens qui leur sont advenus, estant bel à voir qu’ils desiroyent non pas d’oster, mais de ruiner la couronne, pretendans chasser le tyran et retenir la tyrannie. A ceux-là je ne voudrois pas moy-mesme qu’il leur en fust bien succedé, et suis content qu’ils ayent monstré par leur exemple qu’il ne faut pas abuser du sainct nom de la liberté pour faire mauvaise entreprise.
§62 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
§63Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 63 ?
Mais pour revenir à mon propos, dont j’avais quasi perdu le fil : la première raison pour laquelle les hommes servent volontiers, c’est qu’ils naissent serfs et sont nourris tels. De celle-là en vient une autre, que sous les tyrans les gens deviennent aisément lâches et efféminés ; ce dont je sais merveilleusement bon gré à Hippocrate, le grand-père de la médecine, qui s’en est pris garde et l’a dit ainsi dans l’un de ses livres, qu’il intitule Des maladies.
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le même, en plus précis
Mais pour revenir à mon propos, lequel j’avois quasi perdu : la premiere raison pourquoy les hommes servent volontiers, c’est ce qu’ils naissent serfs et sont nourris tels. De ceste-cy en vient une autre, que aisément les gens deviennent, sous les tyrans, lasches et effeminez ; dont je sçay merveilleusement bon gré à Hippocrates, le grand pere de la medecine, qui s’en est prins garde et l’a ainsi dit en l’un de ses livres, qu’il intitule Des maladies.
§63 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
S3« Hippocrates… en l'un de ses livres, qu'il intitule Des maladies » : la référence de La Boétie est inexacte, et c'est un point de fait à corriger. La thèse selon laquelle les peuples soumis à un roi sont moins belliqueux que les peuples libres, parce qu'ils ne combattent pas pour eux-mêmes, ne se trouve pas dans le traité Des maladies, mais dans Airs, eaux, lieux.
§64Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 64 ?
Ce personnage avait certes le cœur en bon lieu, et il le montra bien lorsque le grand roi voulut l’attirer près de lui à force de charges et de grands présents, et qu’il lui répondit franchement qu’il se ferait grand scrupule de se mêler de guérir les barbares qui voulaient tuer les Grecs, et de servir en rien, par son art, celui qui entreprenait d’asservir la Grèce. La lettre qu’il lui envoya se voit encore aujourd’hui parmi ses autres œuvres, et témoignera à jamais de son bon cœur et de sa noble nature.
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Ce personnage avoit certes le cœur en bon lieu, et le monstra bien alors que le grand roy le voulut attirer pres de luy à force d’offices et grands presens, et luy respondit franchement qu’il feroit grand’conscience de se mesler de guerir les barbares qui vouloyent tuer les Grecs, et de rien servir par son art à luy qui entreprenoit d’asservir la Grece. La lettre qu’il luy envoya se void encore aujourd’huy parmy ses autres œuvres, et tesmoignera pour jamais de son bon cœur et de sa noble nature.
§64 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
S3« la lettre qu'il luy envoya se void encore aujourd'huy parmy ses autres œuvres » : il s'agit d'une des Lettres attribuées à Hippocrate, où celui-ci refuse les présents du roi de Perse et déclare qu'il ne saurait soigner des barbares ennemis des Grecs. Ces lettres sont aujourd'hui tenues pour apocryphes, c'est-à-dire non écrites par Hippocrate ; elles étaient reçues comme authentiques au seizième siècle. Le fait, tel que le rapporte La Boétie, est donc exact quant au corpus qu'il avait sous les yeux, et faux quant à l'attribution.
§65Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 65 ?
Or il est donc certain qu’avec la liberté se perd du même coup la vaillance. Les gens soumis n’ont point d’allégresse au combat, ni d’âpreté ; ils vont au danger comme attachés et tout engourdis, par manière d’acquit, et ils ne sentent pas bouillir dans leur cœur cette ardeur de la franchise qui fait mépriser le péril et donne envie d’acheter, par une belle mort au milieu de ses compagnons, l’honneur et la gloire. Entre les gens libres, c’est à qui mieux mieux, chacun pour le bien commun, chacun pour soi, puisqu’ils s’attendent à avoir toute leur part au mal de la défaite ou au bien de la victoire. Mais les gens asservis, outre ce courage guerrier, perdent encore en toutes autres choses la vivacité, ont le cœur bas et mou, et sont incapables de toutes les choses grandes. Les tyrans connaissent bien cela, et voyant qu’ils prennent ce pli, ils les y aident encore pour les faire mieux avachir.
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Or il est donc certain qu’avec la liberté tout à un coup se perd la vaillance. Les gens subjets n’ont point d’allegresse au combat, ny d’aspreté ; ils vont au danger comme attachez et tous engourdis, par maniere d’acquit, et ne sentent point bouillir dans le cœur l’ardeur de la franchise, qui fait mespriser le peril et donne envie d’acheter, par une belle mort entre ses compagnons, l’honneur et la gloire. Entre les gens libres, c’est à l’envi à qui mieux mieux, chacun pour le bien commun, chacun pour soy, là où ils s’attendent d’avoir toute leur part au mal de la desfaite ou au bien de la victoire. Mais les gens asservis, outre ce courage guerrier, ils perdent encores en toutes autres choses la vivacité, et ont le cœur bas et mol, et sont incapables de toutes choses grandes. Les tyrans connoissent bien cela, et, voyans qu’ils prennent ce ply, pour les faire mieux avachir encores leur y aident-ils.
§65 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
§66Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 66 ?
Xénophon, historien grave et du premier rang parmi les Grecs, a fait un petit livre où il fait parler Simonide avec Hiéron, le roi de Syracuse, des misères du tyran. Ce livre est plein de bonnes et graves remontrances, et qui ont aussi bonne grâce, à mon avis, qu’il est possible. Plût à Dieu que tous les tyrans qui ont jamais été l’eussent mis devant leurs yeux et s’en fussent servis comme d’un miroir ! Je ne puis croire qu’ils n’eussent reconnu leurs verrues et pris quelque honte de leurs taches. Dans ce traité, il raconte la peine où sont les tyrans, contraints, faisant du mal à tous, de craindre tout le monde.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
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Xenophon, historien grave et du premier rang entre les Grecs, a fait un livret auquel il fait parler Simonide avec Hieron, le roy de Syracuse, des miseres du tyran. Ce livre est plein de bonnes et graves remonstrances, et qui ont aussi bonne grace, à mon advis, qu’il est possible. Que pleust à Dieu que tous les tyrans qui ont jamais esté l’eussent mis devant les yeux, et s’en fussent servis de miroer ! Je ne puis pas croire qu’ils n’eussent reconnu leurs verrues et eu quelque honte de leurs taches. En ce traitté, il conte la peine en quoy sont les tyrans, qui sont contraints, faisans mal à tous, de craindre de tous.
§66 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
S3« Xenophon… fait parler Simonide avec Hieron » : le dialogue existe et porte ce titre. Simonide de Céos y interroge Hiéron premier, tyran de Syracuse, sur les misères de sa condition ; Hiéron répond que le tyran est le plus malheureux des hommes.
§67Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 67 ?
Entre autres choses, il dit ceci, que les mauvais rois se servent d’étrangers à la guerre et les soudoient, n’osant se fier à mettre les armes en main à leurs propres gens, à qui ils ont fait tort. Il y a eu de bons rois qui ont bien eu à leur solde des nations étrangères, et des Français mêmes, et plus souvent autrefois qu’aujourd’hui, mais dans une autre intention : pour garder les leurs, n’estimant pas dommageable de dépenser de l’argent pour épargner des hommes. C’est ce que disait Scipion, je crois, le grand Africain, qu’il aimerait mieux avoir sauvé la vie à un citoyen que d’avoir défait cent ennemis.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
Entre autres choses, il dit cela, que les mauvais roys se servent d’estrangers à la guerre et les soudoyent, ne s’osans fier de mettre à leurs gens, ausquels ils ont fait tort, les armes en la main. Il y a eu de bons roys qui ont bien eu à leur solde des nations estranges, comme des François mesmes, et plus encores d’autres fois qu’aujourd’huy, mais à une autre intention : pour garder les leurs, n’estimans rien de dommage de l’argent pour espargner les hommes. C’est ce que disoit Scipion, ce croy-je, le grand Africain, qu’il aimeroit mieux avoir sauvé la vie à un citoyen que desfait cent ennemis.
§67 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
S3« C'est ce que disoit Scipion, ce croy-je, le grand Africain » : la sentence selon laquelle il vaut mieux sauver la vie d'un citoyen que défaire cent ennemis est attribuée à Scipion. La source antique précise n'a pas été identifiée par T.1 à cette date, et La Boétie lui-même marque son incertitude par l'incise « ce croy-je ». T.1 s'interdit de fournir une référence qu'il n'a pas vérifiée. La note reste ouverte ; elle sera complétée par avenant daté.
§68Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 68 ?
Mais certes il est bien assuré que le tyran ne pense jamais sa puissance assurée avant d’être venu à ce point qu’il n’a plus sous lui un homme qui vaille. On lui dira donc à bon droit ce que Thrason, chez Térence, se vante d’avoir reproché au maître des éléphants : > Pour cela vous vous croyez si brave, > que vous avez la charge des bêtes.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
Mais certes cela est bien asseuré, que le tyran ne pense jamais que sa puissance luy soit asseurée, sinon quand il est venu à ce poinct qu’il n’a sous luy homme qui vaille. Donques à bon droit luy dira-on cela que Thrason en Terence se vante avoir reproché au maistre des elephans : > Pour cela si brave vous estes, > Que vous avez charge des bestes.
§68 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
S3« Thrason en Terence… au maistre des elephans » : Thrason est le soldat fanfaron de la comédie L'Eunuque, et il rapporte, dans la scène où il se vante devant le parasite Gnathon, un bon mot adressé à un officier chargé des éléphants.
§69Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 69 ?
Mais cette ruse des tyrans, d’abêtir leurs sujets, ne se peut connaître plus clairement que par ce que Cyrus fit aux Lydiens, après qu’il se fut emparé de Sardes, la maîtresse ville de Lydie, qu’il eut pris à merci Crésus, ce roi si riche, et qu’il l’eut emmené captif avec lui. On lui apporta la nouvelle que les Sardiens s’étaient révoltés ; il les eut bientôt remis sous sa main. Mais ne voulant pas mettre à sac une si belle ville, ni être toujours en peine d’y tenir une armée pour la garder, il s’avisa d’un grand expédient pour s’en assurer : il y établit des bordels, des tavernes et des jeux publics, et fit publier cette ordonnance que les habitants eussent à en faire usage. Il se trouva si bien de cette garnison qu’il ne lui fallut plus jamais depuis tirer un coup d’épée contre les Lydiens.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
Mais ceste ruse des tyrans, d’abestir leurs subjets, ne se peut pas connoistre plus clairement que par ce que Cyrus fit aux Lydiens, apres qu’il se fut emparé de Sardis, la maistresse ville de Lydie, et qu’il eut prins à mercy Cresus, ce tant riche roy, et l’eut emmené captif quant et soy. On luy apporta les nouvelles que les Sardiens s’estoyent revoltez ; il les eut bien tost remis sous sa main. Mais ne voulant pas mettre à sac une tant belle ville, ny estre tousjours en peine d’y tenir une armée pour la garder, il s’advisa d’un grand expedient pour s’en asseurer : il y establit des bordeaux, des tavernes et jeux publics, et fit publier ceste ordonnance que les habitans eussent à en faire estat. Il se trouva si bien de ceste garnison, qu’il ne luy falut jamais depuis tirer un coup d’espée contre les Lydiens.
§69 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
S3« ce que Cyrus fit aux Lydiens » : après la prise de Sardes et la capture de Crésus, une révolte lydienne éclate ; sur le conseil de Crésus lui-même, Cyrus, plutôt que de raser la ville, désarme les Lydiens et leur impose de porter des tuniques et des chaussures molles, d'apprendre à leurs enfants la cithare, le chant et le commerce de détail. Hérodote conclut qu'ils devinrent de femmes au lieu d'hommes.
§70Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 70 ?
Ces pauvres gens misérables s’amusèrent à inventer toutes sortes de jeux, si bien que les Latins en ont tiré leur mot, et que ce que nous appelons passe-temps, ils l’appellent ludi, comme s’ils voulaient dire Lydi.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
Ces pauvres gens miserables s’amuserent à inventer toutes sortes de jeux, si bien que les Latins en ont tiré leur mot, et ce que nous appellons passe-temps, ils l’appellent ludi, comme s’ils vouloyent dire Lydi.
§70 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
S3« les Latins en ont tiré leur mot… ludi… Lydi » : l'étymologie est fausse. Le latin ludus, le jeu, n'a aucun rapport avec les Lydiens. C'est une étymologie de fantaisie, courante à la Renaissance, du type que l'on appelle étymologie par ressemblance. Le latin ludus est rattaché par les étymologistes modernes à une racine italique sans rapport avec l'ethnonyme lydien.
§71Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 71 ?
Tous les tyrans n’ont pas ainsi déclaré si expressément qu’ils voulussent efféminer leurs hommes ; mais en vérité, ce que celui-là ordonna formellement et en effet, la plupart l’ont poursuivi sous main.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
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Tous les tyrans n’ont pas ainsi declaré si expres qu’ils voulussent effeminer leurs hommes ; mais pour vray, ce que cestuy-là ordonna formellement et en effect, sous main ils l’ont pourchassé la pluspart.
§71 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
§72Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 72 ?
À la vérité, tel est le naturel du menu peuple, dont le nombre est toujours plus grand dans les villes : il est soupçonneux à l’égard de celui qui l’aime, et naïf envers celui qui le trompe. Ne pensez pas qu’il y ait nul oiseau qui se prenne mieux à la pipée, ni aucun poisson qui, par gourmandise, s’accroche plus vite à l’hameçon, que tous les peuples ne s’allèchent promptement à la servitude pour la moindre plume qu’on leur passe, comme on dit, devant la bouche. Et c’est chose merveilleuse qu’ils se laissent aller si vite, pourvu seulement qu’on les chatouille.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
A la verité, c’est le naturel du menu populaire, duquel le nombre est tousjours plus grand dans les villes : il est souspeçonneux à l’endroit de celuy qui l’aime, et simple envers celuy qui le trompe. Ne pensez pas qu’il y ait nul oiseau qui se prenne mieux à la pipée, ny poisson aucun qui, pour la friandise, s’accroche plustost dans le haim, que tous les peuples s’allechent vistement à la servitude pour la moindre pleume qu’on leur passe, comme on dit, devant la bouche. Et est chose merveilleuse qu’ils se laissent aller ainsi tost, mais seulement qu’on les chatouille.
§72 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
§73Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 73 ?
Les théâtres, les jeux, les farces, les spectacles, les gladiateurs, les bêtes étranges, les médailles, les tableaux et autres drogueries de cette sorte étaient pour les peuples anciens les appâts de la servitude, le prix de leur liberté, les outils de la tyrannie. Ce moyen, cette pratique, ces allèchements, les anciens tyrans les avaient pour endormir leurs sujets sous le joug. Ainsi les peuples assottis, trouvant beaux ces passe-temps, amusés d’un vain plaisir qui leur passait devant les yeux, s’accoutumaient à servir aussi niaisement, mais plus mal, que les petits enfants qui, pour voir les images luisantes des livres enluminés, apprennent à lire.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
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Les theatres, les jeux, les farces, les spectacles, les gladiateurs, les bestes estranges, les medailles, les tableaux et autres telles drogueries estoyent aux peuples anciens les appasts de la servitude, le prix de leur liberté, les outils de la tyrannie. Ce moyen, ceste pratique, ces allechemens avoyent les anciens tyrans pour endormir leurs subjets sous le joug. Ainsi les peuples assottis, trouvans beaux ces passe-temps, amusez d’un vain plaisir qui leur passoit devant les yeux, s’accoustumoyent à servir aussi niaisement, mais plus mal, que les petis enfans qui, pour voir les luisans images des livres illuminez, apprennent à lire.
§73 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
§74Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 74 ?
Les tyrans romains s’avisèrent encore d’un autre point, de festoyer souvent les corporations publiques, abusant cette canaille comme il fallait, qui se laisse aller plus qu’à toute chose au plaisir de la bouche. Le plus averti de tous n’aurait pas quitté son écuelle de soupe pour recouvrer la liberté de la république de Platon. Les tyrans faisaient largesse du quart de blé, du setier de vin et du sesterce ; et alors c’était pitié d’entendre crier : Vive le roi ! Les lourdauds ne s’avisaient pas qu’ils ne faisaient que recouvrer une partie de ce qui était à eux, et que cela même qu’ils recouvraient, le tyran n’aurait pu le leur donner s’il ne le leur avait auparavant ôté.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
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Les Romains tyrans s’adviserent encores d’un autre poinct, de festoyer souvent les dizaines publiques, abusant ceste canaille, comme il faloit, qui se laisse aller plus qu’à toute chose au plaisir de la bouche. Le plus entendu de tous n’eust pas quitté son escuelle de souppe pour recouvrer la liberté de la republique de Platon. Les tyrans faisoyent largesse du quart de bled, du sextier de vin et du sesterce ; et lors c’estoit pitié d’ouyr crier : Vive le Roy ! Les lourdauts n’advisoyent pas qu’ils ne faisoyent que recouvrer une partie du leur, et que cela mesme qu’ils recouvroyent, le tyran ne leur eust peu donner si devant il ne l’avoit osté à eux-mesmes.
§74 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
§75Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 75 ?
Tel avait amassé ce jour-là le sesterce, tel s’était gorgé au festin public, en bénissant Tibère et Néron de leur belle libéralité, qui le lendemain, contraint d’abandonner ses biens à l’avarice, ses enfants à la luxure, son sang même à la cruauté de ces magnifiques empereurs, ne disait mot, pas plus qu’une pierre, et ne se remuait pas plus qu’une souche. Toujours le populaire a eu cela : au plaisir qu’il ne peut honnêtement recevoir, il est tout ouvert et dissolu ; au tort et à la douleur qu’il ne peut honnêtement souffrir, insensible.
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Tel eust amassé aujourd’huy le sesterce, tel se fust gorgé au festin public, en benissant Tibere et Neron de leur belle liberalité, qui, le lendemain, estant contraint d’abandonner ses biens à l’avarice, ses enfans à la luxure, son sang mesme à la cruauté de ces magnifiques empereurs, ne disoit mot non plus qu’une pierre, et ne se remuoit non plus qu’une souche. Tousjours le populas a eu cela : il est au plaisir qu’il ne peut honnestement recevoir tout ouvert et dissolu, et au tort et à la douleur qu’il ne peut honnestement souffrir, insensible.
§75 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
§76Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 76 ?
Je ne vois personne aujourd’hui qui, entendant parler de Néron, ne tremble au surnom même de ce vilain monstre, de cette immonde et sale bête. On peut bien dire pourtant qu’après sa mort, aussi vilaine que sa vie, le noble peuple romain en reçut un tel déplaisir, se souvenant de ses jeux et de ses festins, qu’il fut sur le point d’en porter le deuil. Ainsi l’a écrit Cornelius Tacite, auteur des meilleurs et des plus graves, et certes digne de foi.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
Je ne voy pas maintenant personne qui, oyant parler de Neron, ne tremble mesme au surnom de ce vilain monstre, de ceste orde et sale beste. On peut bien dire qu’apres sa mort, aussi vilaine que sa vie, le noble peuple romain en receut tel desplaisir, se souvenant de ses jeux et festins, qu’il fut sur le poinct d’en porter le dueil. Ainsi l’a escrit Corneille Tacite, auteur bon et grave des plus, et certes croyable.
§76 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
S3« Ainsi l'a escrit Corneille Tacite » : l'attribution est probablement inexacte. Le fait rapporté, à savoir que le peuple romain regretta Néron et fleurit longtemps son tombeau, est chez Suétone, non chez Tacite.
§77Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 77 ?
Ce qu’on ne trouvera pas étrange si l’on considère ce que ce même peuple avait fait à la mort de Jules César, qui donna congé aux lois et à la liberté ; en ce personnage, ils n’ont, ce me semble, rien trouvé qui vaille que son humanité, laquelle, quoi qu’on la prêchât tant, fut plus dommageable que la plus grande cruauté du plus sauvage tyran qui fut jamais : car à la vérité ce fut cette douceur venimeuse qui, pour le peuple romain, sucra la servitude.
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le même, en plus précis
Ce qu’on ne trouvera pas estrange, si l’on considere ce que ce peuple là mesme avoit fait à la mort de Jules Cesar, qui donna congé aux loix et à la liberté ; auquel personnage ils n’ont, ce me semble, trouvé rien qui valust que son humanité, laquelle, quoy qu’on la preschast tant, fut plus dommageable que la plus grande cruauté du plus sauvage tyran qui fust onques : pource qu’à la verité ce fut ceste venimeuse douceur qui, envers le peuple romain, sucra la servitude.
§77 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
§78Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 78 ?
Mais après sa mort, ce peuple-là, qui avait encore à la bouche ses banquets et dans l’esprit le souvenir de ses prodigalités, pour lui faire ses honneurs et le mettre en cendres, amoncela à l’envi les bancs de la place, et puis lui éleva une colonne comme au Père du peuple, ainsi le portait le chapiteau, et lui fit plus d’honneur, tout mort qu’il était, qu’il n’en devait faire à homme du monde, si ce n’est peut-être à ceux qui l’avaient tué.
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le même, en plus précis
Mais apres sa mort, ce peuple là, qui avoit encores à la bouche ses banquets, en l’esprit la souvenance de ses prodigalitez, pour luy faire ses honneurs et le mettre en cendres, amoncela à l’envi les bancs de la place, et puis luy esleva une colonne comme au Pere du peuple, ainsi portoit le chapiteau, et luy fit plus d’honneur, tout mort qu’il estoit, qu’il n’en devoit faire à homme du monde, si ce n’estoit possible à ceux qui l’avoyent tué.
§78 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
S3« luy esleva une colonne comme au Pere du peuple, ainsi portoit le chapiteau » : le fait est exact et précisément rapporté. Après les funérailles de César, le peuple dressa au forum une colonne de marbre de Numidie, haute de près de vingt pieds, portant l'inscription Parenti patriae, « au père de la patrie ».
§79Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 79 ?
Ils n’oublièrent pas non plus cela, les empereurs romains, de prendre communément le titre de Tribun du peuple, tant parce que cette charge était tenue pour sainte et sacrée, que parce qu’elle avait été établie pour la défense et la protection du peuple, sous la garantie de l’État. Par ce moyen ils s’assuraient que ce peuple se fierait davantage à eux, comme s’il devait en entendre le nom sans en sentir les effets.
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le même, en plus précis
Ils n’oublierent pas cela aussi, les empereurs romains, de prendre communement le tiltre de Tribun du peuple ; tant pource que cest office estoit tenu pour sainct et sacré, que aussi qu’il estoit estably pour la defense et protection du peuple, et sous la faveur de l’estat. Par ce moyen ils s’asseuroyent que ce peuple se fieroit plus d’eux, comme s’ils en devoyent ouyr le nom et non pas sentir les effets.
§79 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
S3« de prendre communement le tiltre de Tribun du peuple » : les empereurs ne prennent pas le tribunat lui-même, réservé aux plébéiens, mais la puissance tribunicienne, tribunicia potestas, qu'Auguste se fait conférer à vie en 23 avant Jésus-Christ, et dont les années de renouvellement servent ensuite à dater les règnes. Tacite écrit que ce mot fut inventé par Auguste pour désigner le sommet du pouvoir sans prendre le nom de roi ni de dictateur.
§80Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 80 ?
Au contraire, aujourd’hui, ne font guère mieux ceux qui ne font aucun mal, même de conséquence, sans le faire précéder de quelque joli propos sur le bien commun et le soulagement public. Car vous savez bien, ô Longa, le formulaire dont en certains endroits ils pourraient user assez finement ; mais dans la plupart des cas, certes, il ne peut y avoir assez de finesse là où il y a tant d’impudence.
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le même, en plus précis
Au contraire, aujourd’huy ne font pas beaucoup mieux ceux qui ne font mal aucun, mesmes de consequence, qu’ils ne facent passer devant quelque joly propos du bien commun et soulagement public. Car vous sçavez bien, ô Longa, le formulaire duquel en quelques endroits ils pourroyent user assez finement ; mais en la pluspart certes il n’y peut avoir assez de finesse là où il y a tant d’impudence.
§80 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
§81Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 81 ?
Les rois d’Assyrie, et encore après eux ceux de Médie, ne se présentaient en public que le plus tard qu’ils pouvaient, pour laisser le populaire dans le doute s’ils étaient en quelque chose plus que des hommes, et pour laisser dans cette rêverie des gens qui font volontiers les imaginatifs sur les choses dont ils ne peuvent juger par la vue. Ainsi tant de nations qui furent assez longtemps sous cet empire assyrien s’accoutumèrent à servir avec ce mystère, et servaient plus volontiers de ne pas savoir quel maître elles avaient, ni à grand-peine si elles en avaient un ; et toutes craignaient à crédit un homme que personne n’avait vu.
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Les roys d’Assyrie, et encores apres eux ceux de Mede, ne se presentoyent en public que le plus tard qu’ils pouvoyent, pour mettre en doute ce populas s’ils estoyent en quelque chose plus qu’hommes, et laisser en ceste resverie les gens qui font volontiers les imaginatifs aux choses dequoy ils ne peuvent juger de veue. Ainsi tant de nations qui furent assez long temps sous cest empire assyrien, avec ce mystere s’accoustumerent à servir, et servoyent plus volontiers pour ne sçavoir quel maistre ils avoyent, ny à grand’peine s’ils en avoyent ; et craignoyent tous à credit un que personne n’avoit veu.
§81 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
S3« Les roys d'Assyrie, et encores apres eux ceux de Mede, ne se presentoyent en public » : le fait est rapporté d'un roi mède précis, Déiokès, qui institua, dit Hérodote, de ne jamais se laisser voir, afin de paraître d'une autre nature que ses sujets.
§82Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 82 ?
Les premiers rois d’Égypte ne se montraient guère sans porter tantôt une branche, tantôt du feu sur la tête ; ils se masquaient ainsi et faisaient les bateleurs, et, ce faisant, par l’étrangeté de la chose ils inspiraient à leurs sujets quelque révérence et quelque admiration ; alors qu’à des gens qui n’eussent été ni trop sots ni trop asservis, ils n’eussent apprêté, ce me semble, que passe-temps et risée.
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le même, en plus précis
Les premiers roys d’Egypte ne se monstroyent gueres qu’ils ne portassent tantost une branche, tantost du feu sur la teste, et se masquoyent ainsi et faisoyent les basteleurs ; et, en ce faisant, par l’estrangeté de la chose ils donnoyent à leurs subjets quelque reverence et admiration : là où, à des gens qui n’eussent esté ou trop sots ou trop asservis, ils n’eussent apresté, ce m’est advis, sinon passe-temps et risée.
§82 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
§83Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 83 ?
C’est pitié d’entendre parler de combien de choses les tyrans du temps passé faisaient leur profit pour fonder leur tyrannie, de combien de petits moyens ils se servaient grandement, ayant trouvé ce populaire fait à leur convenance, à qui ils ne savaient tendre un filet où il ne vînt se prendre, et qu’ils ont toujours eu si bon marché de tromper qu’ils ne l’asservissaient jamais tant que lorsqu’ils s’en moquaient le plus.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
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C’est pitié d’ouyr parler de combien de choses les tyrans du temps passé faisoyent leur profit pour fonder leur tyrannie, de combien de petits moyens ils se servoyent grandement, ayans trouvé ce populas fait à leur poste, auquel ils ne sçavoyent tendre filé qu’il ne s’y vinst prendre, duquel ils ont eu tousjours si bon marché de tromper, qu’ils ne l’assubjettissoyent jamais tant que lors qu’ils s’en moquoyent le plus.
§83 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
§84Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 84 ?
Que dirai-je d’une autre belle bourde que les peuples anciens prirent pour argent comptant ? Ils crurent fermement que le gros orteil de Pyrrhus, roi des Épirotes, faisait des miracles et guérissait les malades de la rate ; ils enrichirent encore mieux le conte, en disant que ce doigt, après qu’on eut brûlé tout le corps mort, s’était trouvé parmi les cendres, s’étant sauvé malgré le feu. Toujours ainsi le peuple a fait lui-même les mensonges pour les croire ensuite. Bien des gens l’ont écrit ainsi, mais de telle façon qu’il est clair à voir qu’ils ont ramassé cela des bruits des villes et du vilain parler du populaire.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
Que diray-je d’une autre belle bourde que les peuples anciens prindrent pour argent contant ? Ils creurent fermement que le gros doigt d’un pied de Pyrrhus, roy des Epirotes, faisoit miracles et guarissoit les malades de la rate. Ils enrichirent encore mieux le conte, que ce doigt, apres qu’on eut bruslé tout le corps mort, s’estoit trouvé entre les cendres, s’estant sauvé maugré le feu. Tousjours ainsi le peuple a fait luy-mesme les mensonges, pour puis apres les croire. Prou de gens l’ont ainsi escrit, mais de façon qu’il est bel à voir qu’ils ont amassé cela des bruits des villes et du vilain parler du populaire.
§84 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
S3« le gros doigt d'un pied de Pyrrhus, roy des Epirotes » : Plutarque rapporte que Pyrrhus guérissait les affections de la rate en touchant le malade du gros orteil de son pied droit, et que cet orteil ne put être brûlé avec le reste du corps.
§85Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 85 ?
Vespasien, revenant d’Assyrie et passant par Alexandrie pour aller à Rome s’emparer de l’Empire, fit merveilles : il redressait les boiteux, il rendait clairvoyants les aveugles, et tout plein d’autres belles choses, à quoi celui qui ne pouvait voir la fraude était, à mon avis, plus aveugle que ceux qu’il guérissait.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
Vespasian, revenant d’Assyrie et passant par Alexandrie pour aller à Rome s’emparer de l’empire, fit merveilles : il redressoit les boiteux, il rendoit clair voyans les aveugles, et tout plein d’autres belles choses, ausquelles qui ne pouvoit voir la faute qu’il y avoit, il estoit, à mon advis, plus aveugle que ceux qu’il guerissoit.
§85 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
S3« Vespasian… il redressoit les boiteux, il rendoit clair voyans les aveugles » : le fait est rapporté par deux sources indépendantes. À Alexandrie, en 69 ou 70, Vespasien aurait guéri un aveugle en lui humectant les yeux de salive et un homme à la main paralysée en la touchant du pied, sur l'indication du dieu Sérapis.
§86Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 86 ?
Les tyrans eux-mêmes trouvaient fort étrange que les hommes pussent endurer un homme qui leur faisait du mal ; ils voulaient fort se mettre la religion devant comme garde du corps et, si c’était possible, ils empruntaient quelque échantillon de divinité pour soutenir leur méchante vie. Ainsi Salmonée, si l’on en croit la Sibylle de Virgile et son enfer, pour s’être ainsi moqué des gens et avoir voulu faire le Jupiter, en rend maintenant compte, là où elle le vit dans l’arrière-enfer : > Souffrant cruel tourment pour vouloir imiter > les tonnerres du ciel et les feux de Jupiter. > Sur ses quatre coursiers, celui-ci allant branlant, > haut monté, dans son poing un grand flambeau brûlant, > par les peuples grégeois et dans le plein marché > de la ville d’Élide, hautement il marcha, > en faisant sa bravade ; mais il entreprenait > sur l’honneur qui, sans plus, aux dieux appartenait. > L’insensé, qui l’orage et la foudre inimitable > contrefaisait d’airain et d’un cours effroyable > de chevaux corne-pieds, du père tout-puissant ; > lequel, bientôt après, ce grand mal punissant, > lança non un flambeau, non pas une lumière > d’une torche de cire avecque sa fumière, > mais, par le rude coup d’une horrible tempête, > il le porta là-bas, des pieds par-dessus tête.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
Les tyrans mesmes trouvoyent fort estrange que les hommes peussent endurer un homme leur faisant mal. Ils vouloyent fort se mettre la religion devant pour garde-corps, et, s’il estoit possible, empruntoyent quelque eschantillon de divinité pour le soustien de leur meschante vie. Donques Salmonée, si l’on croid à la Sibylle de Virgile et à son enfer, pour s’estre ainsi moqué des gens et avoir voulu faire du Jupiter, en rend maintenant compte, où elle le vid en l’arriere-enfer : > Souffrant cruel tourment pour vouloir imiter > Les tonnerres du ciel et feux de Jupiter. > De ses quatre coursiers cestuy allant branlant, > Haut monté, dans son poing un grand flambeau bruslant, > Par les peuples Gregeois, et dans le plein marché > De la ville d’Elide, haut il avoit marché, > En faisant sa bravade ; mais il entreprenoit > Sur l’honneur qui, sans plus, aux dieux appartenoit. > L’insensé, qui l’orage et foudre inimitable > Contrefaisoit d’airain et d’un cours effroyable > De chevaux corne-pieds, du pere tout puissant ; > Lequel, bien tost apres, ce grand mal punissant, > Lança, non un flambeau, non pas une lumiere > D’une torche de cire avecques sa fumiere, > Mais, par le rude coup d’une horrible tempeste, > Il le porta là bas, des pieds par dessus teste.
§86 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
S3Le passage en vers est la traduction, par La Boétie lui-même, du châtiment de Salmonée, roi d'Élide, qui contrefaisait la foudre de Jupiter avec un char d'airain et des torches, et que Jupiter foudroya.
S4Le passage en vers, intervention B7. Le point le plus faible de notre texte, et nous le disons en premier. Les seize vers traduisant Énéide, VI, 585 à 594, sont imprimés sur les pages les plus dégradées de la reproduction. Plusieurs mots sont douteux, l'ordre de deux vers est incertain, et la métrique de notre restitution n'est pas garantie. Ce passage ne doit pas être cité comme leçon de 1577. Il est la première cible de la collation à venir.
§87Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 87 ?
Si celui-là, qui ne faisait que le sot, est à cette heure si bien traité là-bas, je crois que ceux qui ont abusé de la religion pour être méchants s’y trouveront à meilleure enseigne encore.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
Si celuy qui ne faisoit que le sot est à ceste heure si bien traitté là bas, je croy que ceux qui ont abusé de la religion pour estre meschans s’y trouveront encores à meilleures enseignes.
§87 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
§88Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 88 ?
Les nôtres semèrent en France je ne sais quoi de tel : des crapauds, des fleurs de lys, l’ampoule et l’oriflamme. Ce que, pour ma part, quoi qu’il en soit, je ne veux pas encore mécroire, puisque ni nous ni nos ancêtres n’avons eu aucune occasion de le mécroire, ayant toujours eu des rois si bons dans la paix, si vaillants dans la guerre, qu’encore qu’ils naissent rois, il semble bien qu’ils ont été non pas faits comme les autres par la nature, mais choisis par le Dieu tout-puissant, avant de naître, pour le gouvernement et la garde de ce royaume.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
Les nostres semerent en France je ne sçay quoy de tel : des crapaux, des fleurs de lis, l’ampoule et l’oriflan. Ce que, de ma part, comment qu’il en soit, je ne veux pas encores mescroire, puis que nous et nos ancestres n’avons eu aucune occasion de l’avoir mescreu, ayans tousjours eu des roys si bons en la paix, si vaillans en la guerre, qu’encores qu’ils naissent roys, si semble-il qu’ils ont esté non pas faits comme les autres par la nature, mais choisis par le Dieu tout-puissant, devant que naistre, pour le gouvernement et la garde de ce royaume.
§88 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
S3« des crapaux, des fleurs de lis, l'ampoule et l'oriflan » : quatre éléments de la légende monarchique française.
S4Le compliment aux rois de France, et le débat sur sa sincérité. Le paragraphe est venu au centre de la question, ancienne, de savoir si le Discours est un exercice d'école ou un écrit politique. Il se lit de trois manières, toutes défendues : précaution d'un magistrat royal, adhésion sincère d'un sujet loyal, ironie d'un auteur qui vient d'écrire quatre pages sur les impostures religieuses des tyrans et qui enchaîne sans transition sur la Sainte Ampoule.
§89Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 89 ?
Et quand même il n’en serait pas ainsi, je ne voudrais pas entrer en lice pour débattre la vérité de nos histoires, ni les éplucher de si près, pour ne pas ôter ce beau champ où pourra fort bien s’exprimer notre poésie française, à présent non pas rhabillée, mais, semble-t-il, faite toute à neuf par notre Ronsard, notre Baïf, notre du Bellay, qui font en cela tant avancer notre langue que j’ose espérer que bientôt les Grecs ni les Latins n’auront guère d’avance sur nous, sinon peut-être le droit d’aînesse.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
Encores, quand cela n’y seroit pas, si ne voudrois-je pas entrer en lice pour debatre la verité de nos histoires, ny les espluscher si privement, pour ne tollir ce bel esbat où se pourra fort esprimer nostre poësie françoise, maintenant non pas accoustrée, mais, comme il semble, toute à neuf faite par nostre Ronsard, nostre Baïf, nostre du Bellay, qui en cela avancent bien tant nostre langue, que j’ose esperer que bien tost les Grecs ny les Latins n’auront gueres, pour le regard de nous, devant nous, sinon possible que le droit d’aisnesse.
§89 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
§90Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 90 ?
Et certes je ferais grand tort à notre rime, car j’use volontiers de ce mot, et il ne me déplaît pas, parce que, bien que plusieurs l’eussent rendue mécanique, je vois pourtant assez de gens qui sont en mesure de l’anoblir et de lui rendre son premier honneur. Mais je lui ferais, dis-je, grand tort de lui ôter maintenant ces beaux contes du roi Clovis, où déjà je vois, ce me semble, avec quel plaisir et quelle aisance s’égaiera la veine de notre Ronsard dans sa Franciade. J’entends sa portée, je connais son esprit aigu, je sais la grâce de l’homme : il fera ses besognes de l’oriflamme aussi bien que les Romains des leurs avec les ancilia, boucliers jetés du ciel en bas, comme le dit Virgile ; il ménagera notre ampoule aussi bien que les Athéniens leur panier d’Érichthonios ; il fera parler de nos armes aussi bien que dans la tour de Minerve.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
Et certes je ferois grand tort à nostre rime, car j’use volontiers de ce mot, et il ne me desplaist, pource qu’encores que plusieurs l’eussent rendue mecanique, toutesfois je voy assez de gens qui sont à mesmes pour l’annoblir et luy rendre son premier honneur. Mais je luy ferois, dy-je, grand tort de luy oster maintenant ces beaux contes du roy Clovis, ausquels desja je voy, ce me semble, combien plaisamment, combien à l’aise s’y esgayera la veine de nostre Ronsard en sa Franciade. J’entens sa portée, je connois l’esprit aigu, je sçay la grace de l’homme : il fera ses besongnes de l’oriflan aussi bien que les Romains de leurs ancilia, boucliers du ciel en bas jettez, ce dit Virgile ; il mesnagera nostre ampoule aussi bien que les Atheniens leur panier d’Erichthonie ; il fera parler de nos armes aussi bien que dans la tour de Minerve.
§90 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
S3« la veine de nostre Ronsard en sa Franciade » : fait de datation important. La Franciade de Ronsard, poème épique consacré aux origines troyennes de la monarchie française, est annoncée dès les années 1550 mais ne paraît qu'en 1572, en quatre chants, et reste inachevée. La Boétie, mort en 1563, parle donc d'une œuvre attendue et non d'une œuvre lue. Le détail est un argument de datation du Discours, et il est employé comme tel par la critique.
S3« leurs ancilia, boucliers du ciel en bas jettez, ce dit Virgile » : les ancilia sont les douze boucliers sacrés de Rome, dont le premier serait tombé du ciel sous Numa, et que portaient les prêtres saliens.
S4La mention de la Franciade et la datation du Discours. Le passage annonce un poème de Ronsard qui ne paraîtra qu'en 1572, neuf ans après la mort de La Boétie. Il constitue donc un terminus pour la datation, et il est employé comme tel dans les discussions sur l'âge de composition.
§91Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 91 ?
Certes je serais outrageant de vouloir démentir nos livres et de courir ainsi sur les terres de nos poètes. Mais pour revenir d’où je ne sais comment j’avais détourné le fil de mon propos : est-il jamais arrivé que les tyrans, pour s’assurer, n’aient pas toujours tâché d’accoutumer le peuple envers eux non pas seulement à l’obéissance et à la servitude, mais encore à la dévotion ?
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
Certes je serois outrageux de vouloir desmentir nos livres et de courir ainsi sur les terres de nos poëtes. Mais pour revenir d’où je ne sçay comment j’avois destourné le fil de mon propos : a-il jamais esté que les tyrans, pour s’asseurer, n’ayent tousjours tasché d’accoustumer le peuple envers eux, non pas seulement à l’obeissance et servitude, mais encores à devotion ?
§91 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
§92Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 92 ?
Donc, tout ce que j’ai dit jusqu’ici, qui apprend aux gens à servir volontiers, ne sert guère aux tyrans que pour le menu et grossier populaire. Mais maintenant j’en viens, à mon avis, à un point qui est le secret et le ressort de la domination, le soutien et le fondement de la tyrannie.
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Donques ce que j’ay dit jusques icy, qui apprend les gens à servir volontiers, ne sert gueres aux tyrans que pour le menu et grossier populaire. Mais maintenant je viens, à mon advis, à un poinct lequel est le secret et le ressort de la domination, le soustien et fondement de la tyrannie.
§92 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
§93Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 93 ?
Qui pense que les hallebardes des gardes et la disposition du guet gardent les tyrans, à mon jugement se trompe fort. Ils s’en aident, je crois, plus pour la formalité et pour l’épouvantail que par confiance en elles. Les archers empêchent d’entrer dans les palais les malhabiles qui n’ont aucun moyen, non pas les gens bien armés qui peuvent tenter quelque entreprise. Certes, il est aisé de compter, parmi les empereurs romains, qu’il n’y en a pas eu tant qui aient échappé à quelque danger par le secours de leurs archers, qu’il n’y en a eu de tués par leurs gardes.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
Qui pense que les hallebardes des gardes, l’assiette du guet gardent les tyrans, à mon jugement se trompe fort. Ils s’en aydent, comme je croy, plus pour la formalité et espouvantail que pour fiance qu’ils y ayent. Les archers gardent d’entrer dans les palais les mal habiles, qui n’ont nul moyen, non pas les bien armez, qui peuvent faire quelque entreprise. Certes, des empereurs romains il est aisé à conter qu’il n’y en a pas eu tant qui ayent eschappé quelque danger par le secours de leurs archers, comme de ceux-là qui ont esté tuez par leurs gardes.
§93 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
§94Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 94 ?
Ce ne sont pas les bandes de cavaliers, ce ne sont pas les compagnies de fantassins, ce ne sont pas les armes qui défendent le tyran. On ne le croira pas du premier coup ; c’est pourtant vrai : ce sont toujours quatre ou cinq qui maintiennent le tyran, quatre ou cinq qui lui tiennent tout le pays en servage.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
Ce ne sont pas les bandes des gens à cheval, ce ne sont pas les compagnies des gens à pied, ce ne sont pas les armes qui defendent le tyran. Mais on ne le croira pas de premier coup ; toutesfois il est vray : ce sont tousjours quatre ou cinq qui maintiennent le tyran, quatre ou cinq qui luy tiennent tout le pays en servage.
§94 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
§95Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 95 ?
Il en a toujours été ainsi, que cinq ou six ont eu l’oreille du tyran et s’en sont approchés d’eux-mêmes, ou bien ont été appelés par lui, pour être les complices de ses cruautés, les compagnons de ses plaisirs, les maquereaux de ses voluptés, et associés au bien de ses pilleries. Ces six façonnent si bien leur chef qu’il faut, pour la société, qu’il soit méchant non pas seulement de ses propres méchancetés, mais encore des leurs. Ces six en ont six cents qui profitent sous eux, et qui font de leurs six cents ce que les six sont pour le tyran. Ces six cents en tiennent sous eux six mille, qu’ils ont élevés en dignité, à qui ils ont fait donner ou le gouvernement des provinces ou le maniement des deniers, afin qu’ils prêtent la main à leur avarice et à leur cruauté, et qu’ils l’exécutent quand il en sera temps, et qu’ils fassent d’ailleurs tant de mal qu’ils ne puissent durer que sous leur ombre, ni s’exempter que par leur moyen des lois et de la peine.
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le même, en plus précis
Tousjours il a esté que cinq ou six ont eu l’oreille du tyran, et s’y sont approchez d’eux-mesmes, ou bien ont esté appellez par luy, pour estre les complices de ses cruautez, les compagnons de ses plaisirs, maquereaux de ses voluptez, et communs au bien de ses pilleries. Ces six addressent si bien leur chef, qu’il faut, pour la societé, qu’il soit meschant non pas seulement de ses meschancetez, mais encores des leurs. Ces six ont six cens qui profitent sous eux, et font de leurs six cens ce que les six sont au tyran. Ces six cens tiennent sous eux six mille, qu’ils ont eslevez en estat, ausquels ils ont fait donner ou le gouvernement des provinces ou le maniement des deniers, afin qu’ils tiennent la main à leur avarice et cruauté, et qu’ils l’executent quand il sera temps, et facent tant de mal d’ailleurs qu’ils ne puissent durer que sous leur ombre, ny s’exempter que par leur moyen des loix et de la peine.
§95 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
§96Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 96 ?
Grande est la suite qui vient après cela ; et qui voudra s’amuser à dévider ce fil verra que ce ne sont pas les six mille, mais les cent mille, les millions qui se tiennent au tyran par cette corde, en s’aidant d’elle comme, chez Homère, Jupiter qui se vante, s’il tire la chaîne, d’amener vers lui tous les dieux. De là venait l’accroissement du sénat sous Jules, l’établissement de nouvelles charges, l’élection d’offices : non certes, à bien prendre, réformation de la justice, mais soutiens nouveaux de la tyrannie.
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le même, en plus précis
Grande est la suyte qui vient apres de cela ; et qui voudra s’amuser à desvuider ce filet, il verra que non pas les six mille, mais les cent mille, les millions, par ceste corde se tiennent au tyran, s’aydant d’icelle comme, en Homere, Jupiter, qui se vante, s’il tire la chaisne, d’amener vers soy tous les dieux. De là venoit la creue du senat sous Jule, l’establissement de nouveaux estats, election d’offices : non pas certes, à bien prendre, reformation de la justice, mais nouveaux soustiens de la tyrannie.
§96 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
S3« comme en Homere Jupiter qui se vante, s'il tire la chaisne, d'amener vers soy tous les dieux » : Zeus défie les dieux de le tirer à eux par une chaîne d'or, et affirme qu'il pourrait au contraire les hisser tous, avec la terre et la mer.
S3« la creue du senat sous Jule » : César porte le nombre des sénateurs d'environ six cents à neuf cents, en y faisant entrer ses partisans, des provinciaux et jusqu'à des fils d'affranchis.
§97Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 97 ?
On en vient là, par les faveurs, par les gains ou les regains que l’on a auprès des tyrans, qu’il se trouve à peu près autant de gens à qui la tyrannie semble profitable, que de gens à qui la liberté serait agréable. Tout comme les médecins disent que dans notre corps, s’il y a quelque chose de gâté, dès qu’il se remue quoi que ce soit ailleurs, cela se vient rendre aussitôt vers cette partie véreuse : de même, dès lors qu’un roi s’est déclaré tyran, tout le mauvais, toute la lie du royaume, je ne parle pas d’un tas de petits larrons et d’essorillés qui ne peuvent guère faire ni mal ni bien dans une république, mais ceux qui sont tarés d’une ardente ambition et d’une notable avarice, s’amassent autour de lui et le soutiennent, pour avoir part au butin et être, sous le grand tyran, de petits tyrans eux-mêmes.
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L’on en vient là, par les faveurs, par les gains ou regains que l’on a avec les tyrans, qu’il se trouve quasi autant de gens ausquels la tyrannie semble estre profitable, comme de ceux à qui la liberté seroit aggreable. Tout ainsi que les medecins disent qu’en nostre corps, s’il y a quelque chose de gasté, dés lors qu’en autre endroit il s’y bouge rien, il se vient aussi tost rendre vers ceste partie vereuse : pareillement, dés lors qu’un roy s’est declaré tyran, tout le mauvais, toute la lie du royaume, je ne dy pas un tas de larronneaux et d’essorillez qui ne peuvent gueres faire mal ny bien en une republique, mais ceux qui sont tarez d’une ardente ambition et d’une notable avarice, s’amassent autour de luy et le soustiennent, pour avoir part au butin, et estre, sous le grand tyran, tyranneaux eux-mesmes.
§97 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
§98Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 98 ?
Ainsi font les grands voleurs et les fameux corsaires : les uns découvrent le pays, les autres épient les voyageurs ; les uns sont en embuscade, les autres au guet ; les uns massacrent, les autres dépouillent ; et bien qu’il y ait entre eux des prééminences, et que les uns ne soient que valets et les autres les chefs de la troupe, il n’en est pas un à la fin qui ne se ressente du principal butin, au moins de la recherche. On dit bien que les pirates siciliens ne s’assemblèrent pas seulement en si grand nombre qu’il fallut envoyer contre eux Pompée le Grand, mais qu’ils tirèrent encore à leur alliance plusieurs belles villes et grandes cités, dans les ports desquelles ils se mettaient en grande sûreté au retour de leurs courses, et à qui en récompense ils donnaient quelque profit du recel de leurs pilleries.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
Ainsi font les grands volleurs et les fameux corsaires : les uns descouvrent le pays, les autres chevalent les voyageurs ; les uns sont en embusche, les autres au guet ; les uns massacrent, les autres despouillent ; et encores qu’il y ait entr’eux des prééminences, et que les uns ne soyent que valets et les autres les chefs de l’assemblée, si n’en y a-il à la fin pas un qui ne se sente du principal butin, au moins de la recerche. On dit bien que les pirates siciliens ne s’assemblerent pas seulement si grand nombre qu’il falust envoyer contr’eux Pompée le grand, mais encores tirerent à leur alliance plusieurs belles villes et grandes citez, aux havres desquelles ils se mettoyent en grande seureté, revenant de leurs courses, et pour recompense leur bailloyent quelque profit du recelement de leurs pilleries.
§98 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
S3« les pirates siciliens… Pompée le grand » : il faut corriger, et c'est une correction utile. Les pirates que Pompée reçut mission de détruire, en vertu de la loi Gabinia, en 67 avant Jésus-Christ, sont les pirates ciliciens, dont les bases étaient en Cilicie, sur la côte sud de l'actuelle Turquie, et non des pirates siciliens. La campagne dura moins de trois mois.
§99Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 99 ?
Ainsi le tyran asservit les sujets les uns par le moyen des autres, et il est gardé par ceux dont il devrait se garder s’ils valaient quelque chose ; mais, comme on dit, pour fendre le bois on se fait des coins du bois même. Voilà ses archers, voilà ses gardes, voilà ses hallebardiers. Non pas qu’ils n’en ressentent parfois eux-mêmes le dommage ; mais ces perdus, ces abandonnés de Dieu et des hommes se contentent d’endurer du mal pour en faire, non pas à celui qui leur en fait, mais à ceux qui en endurent comme eux, et qui n’en peuvent mais.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
Ainsi le tyran asservit les subjets les uns par le moyen des autres, et est gardé par ceux desquels, s’ils valoyent rien, il se devroit garder ; mais, comme l’on dit, pour fendre le bois il se fait des coins du bois mesme. Voylà ses archers, voylà ses gardes, voylà ses hallebardiers. Non pas qu’eux-mesmes n’en sentent quelquesfois du dommage ; mais ces perdus et abandonnez de Dieu et des hommes sont contens d’endurer du mal pour en faire, non pas à celuy qui leur en fait, mais à ceux qui en endurent comme eux, et qui n’en peuvent mais.
§99 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
§100Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 100 ?
Et pourtant, en voyant ces gens-là qui font la cour au tyran pour faire leurs affaires de sa tyrannie et de la servitude du peuple, il me prend souvent de l’ébahissement devant leur méchanceté, et parfois quelque pitié devant leur grande sottise. Car, à dire vrai, qu’est-ce autre chose de s’approcher du tyran, sinon de se tirer plus loin de sa liberté et, pour ainsi dire, de serrer à deux mains et d’embrasser la servitude ? Qu’ils mettent un peu de côté leur ambition, qu’ils se déchargent un peu de leur avarice, et puis qu’ils se regardent eux-mêmes, qu’ils se reconnaissent, et ils verront clairement que les villageois, les paysans, qu’autant qu’ils peuvent ils foulent aux pieds et traitent pis que des forçats ou des esclaves, ils verront, dis-je, que ceux-là, ainsi malmenés, sont pourtant, au prix d’eux, fortunés et en quelque sorte libres.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
Et toutesfois, voyant ces gens là qui naquettent le tyran pour faire leurs besongnes de sa tyrannie et de la servitude du peuple, il me prend souvent esbahissement de leur meschanceté, et quelquesfois quelque pitié de leur grande sottise. Car, à dire vray, qu’est-ce autre chose de s’approcher du tyran, sinon que de se tirer plus arriere de leur liberté, et, par maniere de dire, serrer à deux mains et embrasser la servitude ? Qu’ils mettent un petit à part leur ambition, qu’ils se deschargent un peu de leur avarice, et puis qu’ils se regardent eux-mesmes, qu’ils se reconnoissent, et ils verront clairement que les villageois, les paysans, lesquels tant qu’ils peuvent ils foullent aux pieds et en font pis que des forfars ou esclaves, ils verront, dy-je, que ceux-là ainsi mal menez sont toutesfois, au pris d’eux, fortunez et aucunement libres.
§100 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
§101Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 101 ?
Le laboureur et l’artisan, si asservis qu’ils soient, en sont quittes en faisant ce qu’on leur dit. Mais le tyran voit les autres, ceux qui sont près de lui, coquinant et mendiant sa faveur : il ne faut pas seulement qu’ils fassent ce qu’il dit, mais qu’ils pensent ce qu’il veut, et souvent, pour le satisfaire, qu’ils devancent encore ses pensées. Ce n’est pas tout pour eux de lui obéir, il faut encore lui complaire ; il faut qu’ils se rompent, qu’ils se tourmentent, qu’ils se tuent à travailler à ses affaires, et puis qu’ils se plaisent de son plaisir, qu’ils laissent leur goût pour le sien, qu’ils forcent leur complexion, qu’ils dépouillent leur naturel. Il faut qu’ils prennent garde à ses paroles, à sa voix, à ses signes, à ses yeux ; qu’ils n’aient ni œil, ni pieds, ni mains qui ne soient tout entiers au guet pour épier ses volontés et pour découvrir ses pensées.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
Le laboureur et l’artisan, pour tant qu’ils soyent asservis, en sont quittes en faisant ce qu’on leur dit. Mais le tyran void les autres qui sont pres de luy, coquinans et mendians sa faveur : il ne faut pas seulement qu’ils facent ce qu’il dit, mais qu’ils pensent ce qu’il veut, et souvent, pour luy satisfaire, qu’ils previennent encores ses pensées. Ce n’est pas tout à eux de luy obeyr, il faut encores luy complaire ; il faut qu’ils se rompent, qu’ils se tourmentent, qu’ils se tuent à travailler en ses affaires, et puis qu’ils se plaisent de son plaisir, qu’ils laissent leur goust pour le sien, qu’ils forcent leur complexion, qu’ils despouillent leur naturel. Il faut qu’ils prennent garde à ses paroles, à sa voix, à ses signes, à ses yeux ; qu’ils n’ayent ni œil, ni pieds, ni mains, que tout ne soit au guet pour espier ses volontez et pour descouvrir ses pensées.
§101 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
§102Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 102 ?
Cela, est-ce vivre heureusement ? Cela s’appelle-t-il vivre ? Y a-t-il au monde rien de si insupportable que cela, je ne dis pas pour un homme bien né, mais seulement pour un homme qui ait le sens commun, ou sans plus le visage d’un homme ? Quelle condition est plus misérable que de vivre ainsi, sans rien avoir à soi, tenant d’autrui son aise, sa liberté, son corps et sa vie ?
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
Cela est-ce vivre heureusement ? Cela s’appelle-il vivre ? Est-il au monde rien si insupportable que cela, je ne dy pas à un homme bien nay, mais seulement à un qui ait le sens commun, ou sans plus la face d’un homme ? Quelle condition est plus miserable que de vivre ainsi, qu’on n’ait rien à soy, tenant d’autruy son aise, sa liberté, son corps et sa vie ?
§102 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
§103Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 103 ?
Mais ils veulent servir pour gagner des biens : comme s’ils pouvaient rien gagner qui fût à eux, puisqu’ils ne peuvent pas dire d’eux-mêmes qu’ils s’appartiennent ; et comme si quelqu’un pouvait rien avoir en propre sous un tyran, ils veulent faire que les biens soient à eux, et ne se souviennent pas que ce sont eux qui lui donnent la force d’ôter tout à tous et de ne rien laisser dont on puisse dire qu’il est à quelqu’un. Ils voient que rien ne rend les hommes sujets à sa cruauté que les biens ; qu’il n’y a envers lui aucun crime digne de mort que d’avoir de quoi ; qu’il n’aime que les richesses et ne défait que les riches, qui viennent se présenter comme devant le boucher, s’offrir ainsi pleins et refaits, et lui en faire envie.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
Mais ils veulent servir pour gaigner des biens : comme s’ils pouvoyent rien gaigner qui fust à eux, puis qu’ils ne peuvent pas dire d’eux qu’ils soyent à eux-mesmes ; et comme si aucun pouvoit rien avoir de propre sous un tyran, ils veulent faire que les biens soyent à eux, et ne se souviennent pas que ce sont eux qui luy donnent la force pour oster tout à tous et ne laisser rien qu’on puisse dire estre à personne. Ils voyent que rien ne rend les hommes subjets à sa cruauté que les biens ; qu’il n’y a aucun crime envers luy digne de mort que le dequoy ; qu’il n’aime que les richesses, et ne desfait que les riches, qui se viennent presenter comme devant le boucher, pour s’y offrir ainsi pleins et refaits, et luy en faire envie.
§103 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
§104Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 104 ?
Ces favoris ne devraient pas tant se souvenir de ceux qui ont gagné auprès des tyrans beaucoup de biens, que de ceux qui, après en avoir quelque temps amassé, y ont ensuite perdu et les biens et la vie. Il ne devrait pas leur venir à l’esprit combien d’autres y ont gagné de richesses, mais combien peu ceux-là les ont gardées. Qu’on parcoure toutes les histoires anciennes, qu’on regarde toutes celles de notre souvenir, et l’on verra tout à plein combien est grand le nombre de ceux qui, ayant gagné par de mauvais moyens l’oreille des princes, et ayant ou employé leur méchanceté ou abusé de leur simplicité, ont fini par être anéantis par ces princes mêmes ; et autant ils avaient trouvé de facilité à les élever, autant ils trouvèrent ensuite d’inconstance à les y conserver.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
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Ces favorits ne se doyvent pas tant souvenir de ceux qui ont gaigné autour des tyrans beaucoup de biens, comme de ceux qui, ayans quelque temps amassé, puis apres y ont perdu et les biens et la vie. Il ne leur doit pas venir en l’esprit combien d’autres y ont gaigné de richesses, mais combien peu ceux-là les ont gardées. Qu’on descouvre toutes les anciennes histoires, qu’on regarde toutes celles de nostre souvenance, et on verra tout à plein combien est grand le nombre de ceux qui, ayans gaigné par mauvais moyens l’oreille des princes, et ayans ou employé leur mauvaistié ou abusé de leur simplesse, à la fin par ceux-là mesmes ont esté aneantis ; et autant qu’ils avoyent trouvé de facilité pour les eslever, autant puis apres y ont-ils trouvé d’inconstance pour les y conserver.
§104 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
§105Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 105 ?
Certainement, dans un si grand nombre de gens qui ont jamais été près des mauvais rois, il en est peu, ou pour ainsi dire aucun, qui n’aient éprouvé quelquefois sur eux-mêmes la cruauté du tyran qu’ils avaient auparavant attisée contre les autres ; le plus souvent, s’étant enrichis à l’ombre de sa faveur des dépouilles d’autrui, ils ont eux-mêmes enrichi les autres de leur propre dépouille.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
Certainement, en si grand nombre de gens qui ont esté jamais pres des mauvais roys, il en est peu, ou comme point, qui n’ayent essayé quelquesfois en eux-mesmes la cruauté du tyran qu’ils avoyent devant attisée contre les autres ; le plus souvent, s’estans enrichis sous ombre de sa faveur des despouilles d’autruy, ils ont eux-mesmes enrichy les autres de leur despouille.
§105 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
§106Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 106 ?
Les gens de bien mêmes, s’il s’en trouve parfois quelqu’un aimé du tyran, si avant qu’ils soient dans sa grâce, si fort que reluise en eux la vertu et l’intégrité, qui inspire même aux plus méchants quelque révérence quand on la voit de près, les gens de bien mêmes ne sauraient durer, et il faut qu’ils se ressentent du mal commun et qu’à leurs dépens ils éprouvent la tyrannie. Un Sénèque, un Burrus, un Thraséa, ce trio de gens de bien, dont deux, par leur mauvaise fortune, furent approchés d’un tyran qui leur mit en main le maniement de ses affaires, tous deux estimés de lui et chéris, et dont l’un même l’avait nourri et avait pour gage de son amitié l’éducation de son enfance : ces trois-là sont des témoins suffisants, par leur cruelle mort, du peu de confiance qu’il y a à mettre dans la faveur des mauvais maîtres.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
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Les gens de bien mesmes, si quelquesfois il s’en trouve quelcun aimé du tyran, tant soyent-ils avant en sa grace, tant reluise en eux la vertu et intégrité, qui donne voire aux plus meschans quelque reverence de soy quand on la void de pres, les gens de bien mesmes ne sçauroyent durer, et faut qu’ils se sentent du mal commun, et qu’à leurs despens ils esprouvent la tyrannie. Un Seneque, un Burre, un Thrasée, ceste tierce de gens de bien, desquels mesme les deux, leur mauvaise fortune les approcha d’un tyran et leur mit en main le maniement de ses affaires, tous deux estimez de luy et cheris, et encores l’un l’avoit nourry et avoit pour gages de son amitié la nourriture de son enfance : mais ces trois là sont suffisans tesmoins, par leur cruelle mort, combien il y a peu de fiance en la faveur des mauvais maistres.
§106 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
S3Sénèque, Burrus, Thraséa, les trois hommes de bien tués sous Néron, avec leurs dates.
§107Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 107 ?
Et à la vérité, quelle amitié peut-on espérer de celui qui a bien le cœur assez dur pour haïr un royaume qui ne fait que lui obéir, et qui, pour ne savoir pas encore s’aimer lui-même, s’appauvrit lui-même et détruit son empire ?
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
Et à la verité, quelle amitié peut-on esperer en celuy qui a bien le cœur si dur, de hayr son royaume qui ne fait que luy obeyr, et lequel, pour ne se sçavoir pas encores aimer, s’appauvrit luy-mesme et destruit son empire ?
§107 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
§108Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 108 ?
Or si l’on veut dire que ceux-là sont tombés dans ces malheurs pour avoir bien vécu, qu’on regarde hardiment autour de ce même tyran, et l’on verra que ceux qui vinrent en sa grâce et s’y maintinrent par des méchancetés ne furent pas d’une plus longue durée. Qui a entendu parler d’un amour si abandonné, d’une affection si opiniâtre ? Qui a jamais lu d’homme si obstinément acharné pour une femme que celui-là pour Poppée ? Or elle fut ensuite empoisonnée par lui-même.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
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Or si on veut dire que ceux-là, pour avoir bien vescu, sont tombez en ces inconveniens, qu’on regarde hardiment autour de celuy-là mesme, et on verra que ceux qui vindrent en sa grace et s’y maintindrent par meschancetez ne furent pas de plus longue durée. Qui a ouy parler d’amour si abandonnée, d’affection si opiniastre ? Qui a jamais leu d’homme si obstinément acharné envers femme, que de celuy là envers Poppée ? Or fut elle apres empoisonnée par luy-mesme.
§108 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
S3« celuy là envers Poppée » : Poppée Sabine, seconde épouse de Néron. Tacite rapporte qu'enceinte, elle mourut d'un coup de pied que l'empereur lui donna dans un mouvement de colère, en 65. La Boétie écrit qu'elle fut empoisonnée ; Tacite écrit qu'elle fut frappée. L'écart est à signaler.
§109Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 109 ?
Agrippine sa mère avait tué son mari Claude pour lui faire place dans l’Empire ; pour l’obliger, elle n’avait jamais fait difficulté de rien faire ni de rien souffrir : et pourtant son fils même, son nourrisson, son empereur fait de sa main, après l’avoir souvent manquée, lui ôta la vie ; et il n’y eut alors personne qui ne dît qu’elle avait fort bien mérité cette punition, si elle était venue des mains de quelque autre que de celui qui la lui avait donnée.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
Agrippine sa mere avoit tué son mary Claude pour luy faire place en l’empire ; pour l’obliger, elle n’avoit jamais fait difficulté de rien faire ny de souffrir. Donc son fils mesme, son nourrisson, son empereur fait de sa main, apres l’avoir souvent faillie, luy osta la vie ; et n’y eut lors personne qui ne dist qu’elle avoit fort bien merité ceste punition, si c’eust esté par les mains de quelque autre que de celuy qui la luy avoit baillée.
§109 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
S3« Agrippine sa mere avoit tué son mary Claude » : Agrippine la Jeune, mère de Néron, aurait fait empoisonner l'empereur Claude en 54 après Jésus-Christ, au moyen d'un plat de champignons, pour assurer la succession à son fils. Néron la fait assassiner en 59, après plusieurs tentatives manquées, dont le naufrage organisé d'un navire.
§110Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 110 ?
Qui fut jamais plus aisé à manier, plus simple, ou pour mieux dire plus vrai niais, que l’empereur Claude ? Qui fut jamais plus coiffé d’une femme que lui de Messaline ? Il la mit à la fin entre les mains du bourreau. La simplicité demeure toujours aux tyrans, s’ils en ont, jusqu’à ne pas savoir bien faire ; mais je ne sais comment, à la fin, pour user de cruauté même envers ceux qui leur sont proches, si peu d’esprit qu’ils aient, cela même s’éveille.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
Qui fut onques plus aisé à manier, plus simple, pour le dire mieux, plus vray niais, que Claude l’empereur ? Qui fut onques plus coiffé de femme que luy de Messaline ? Il la mit en fin entre les mains du bourreau. La simplesse demeure tousjours aux tyrans, s’ils en ont, à ne sçavoir bien faire ; mais je ne sçay comment, à la fin, pour user de cruauté mesmes envers ceux qui leur sont pres, si peu qu’ils ayent d’esprit, cela mesme s’esveille.
§110 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
S3« Claude l'empereur… Messaline » : Valeria Messalina, troisième épouse de Claude, est mise à mort en 48 après Jésus-Christ, après avoir épousé publiquement Caius Silius du vivant de l'empereur. Claude, selon Tacite, ne donna pas l'ordre lui-même ; l'affranchi Narcisse le fit exécuter en son nom.
§111Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 111 ?
Assez connu est le beau mot de celui-là qui, voyant la gorge découverte de la femme qu’il aimait le plus, et sans laquelle il semblait qu’il n’eût su vivre, la caressa de cette belle parole : « Ce beau cou sera coupé tout à l’heure, si je le commande. » Voilà pourquoi la plupart des tyrans anciens étaient communément tués par leurs favoris, qui, ayant connu la nature de la tyrannie, ne pouvaient pas s’assurer autant de la volonté du tyran qu’ils se défiaient de sa puissance. Ainsi fut tué Domitien par Étienne, Commode par une de ses maîtresses mêmes, Antonin par Marin, et de même à peu près tous les autres.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
Assez commun est le beau mot de cestuy là, qui, voyant la gorge descouverte de sa femme qu’il aimoit le plus, et sans laquelle il sembloit qu’il n’eust sceu vivre, la caressa de ceste belle parole : « Ce beau col sera tantost couppé, si je le commande. » Voylà pourquoy la pluspart des tyrans anciens estoyent communement tuez par leurs favorits, qui, ayans connu la nature de la tyrannie, ne se pouvoyent tant asseurer de la volonté du tyran comme ils se desfioyent de sa puissance. Ainsi fut tué Domitian par Estienne, Commode par une de ses amies mesmes, Antonin par Marin, et de mesme quasi tous les autres.
§111 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
S3« Ce beau col sera tantost couppé, si je le commande » : le mot est de Caligula, et Suétone le rapporte à propos de son épouse Caesonia, ou d'une de ses maîtresses, dont il baisait le cou en disant que cette belle nuque tomberait dès qu'il l'ordonnerait.
S3Les trois assassinats de favoris cités, avec leurs sources.
§112Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 112 ?
C’est cela : le tyran n’est certainement jamais aimé, et il n’aime jamais. L’amitié, c’est un nom sacré, c’est une chose sainte ; elle ne se met jamais qu’entre gens de bien, et ne se prend que par une estime mutuelle ; elle s’entretient non pas tant par un bienfait que par la bonne vie. Ce qui rend un ami assuré de l’autre, c’est la connaissance qu’il a de son intégrité ; les répondants qu’il en a, c’est son bon naturel, sa foi et sa constance. Il ne peut y avoir d’amitié là où est la cruauté, là où est la déloyauté, là où est l’injustice. Entre les méchants, quand ils s’assemblent, c’est un complot, non pas une compagnie ; ils ne s’entretiennent pas, ils s’entrecraignent ; ils ne sont pas amis, ils sont complices.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
C’est cela, que certainement le tyran n’est jamais aimé, ny n’aime. L’amitié, c’est un nom sacré, c’est une chose saincte ; elle ne se met jamais qu’entre gens de bien, et ne se prend que par une mutuelle estime ; elle s’entretient non tant par un bien fait que par la bonne vie. Ce qui rend un amy asseuré de l’autre, c’est la connoissance qu’il a de son intégrité ; les respondans qu’il en a, c’est son bon naturel, la foy et la constance. Il n’y peut avoir d’amitié là où est la cruauté, là où est la desloyauté, là où est l’injustice. Entre les meschans, quand ils s’assemblent, c’est un complot, non pas compagnie ; ils ne s’entretiennent pas, mais ils s’entrecraignent ; ils ne sont pas amis, mais ils sont complices.
§112 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
§113Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 113 ?
Et quand bien même cela n’y ferait pas obstacle, il serait encore malaisé de trouver en un tyran un amour assuré, parce qu’étant au-dessus de tous et n’ayant point de compagnon, il est déjà au-delà des bornes de l’amitié, qui a son gibier dans l’équité, qui ne veut jamais boiter, mais qui est toujours égale. Voilà pourquoi il y a bien, dit-on, entre les voleurs quelque foi au partage du butin, parce qu’ils sont pairs et compagnons, et que, s’ils ne s’entraiment pas, du moins ils s’entrecraignent, et ne veulent pas, en se désunissant, rendre leur force moindre. Mais chez le tyran, ceux qui sont les favoris ne peuvent jamais avoir aucune assurance, dans la mesure où il a appris d’eux-mêmes qu’il peut tout, et qu’il n’y a ni droit ni devoir aucun qui l’oblige, faisant son état de compter sa volonté pour raison, de n’avoir aucun compagnon et d’être de tous le maître.
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le même, en plus précis
Or quand bien cela n’empescheroit point, encores seroit-il mal-aisé de trouver en un tyran une amour asseurée, par ce qu’estant au dessus de tous et n’ayant point de compagnon, il est desja au delà des bornes de l’amitié, qui a son gibier en l’équité, qui ne veut jamais clocher, ains est tousjours esgale. Voylà pourquoy il y a bien, ce dit-on, entre les volleurs quelque foy au partage du butin, pource qu’ils sont pairs et compagnons, et que, s’ils ne s’entre-aiment, au moins ils s’entrecraignent, et ne veulent pas, en se desunissant, rendre la force moindre. Mais du tyran, ceux qui sont les favorits ne peuvent jamais avoir aucune asseurance, de tant qu’il a apprins d’eux-mesmes qu’il peut tout, et qu’il n’y a ny droit ny devoir aucun qui l’oblige, faisant son estat de compter sa volonté pour raison, et n’avoir compagnon aucun, mais d’estre de tous maistre.
§113 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
§114Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 114 ?
N’est-ce donc pas grand-pitié que, voyant tant d’exemples évidents, voyant le danger si présent, personne ne veuille se faire sage aux dépens d’autrui, et que tant de gens s’approchent si volontiers des tyrans, sans qu’il y en ait un seul qui ait l’avisement et la hardiesse de leur dire ce que dit, comme le porte le conte, le renard au lion qui faisait le malade : « J’irais te voir de bon cœur dans ta tanière ; mais je vois assez de traces de bêtes qui vont en avant vers toi ; en arrière, qui en revienne, je n’en vois pas une. »
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
Donques n’est-ce pas grand’pitié que, voyant tant d’exemples apparents, voyant le danger si present, personne ne se vueille faire sage aux despens d’autruy, et que tant de gens s’approchent si volontiers des tyrans, qu’il n’y ait pas un qui ait l’advisement et la hardiesse de leur dire ce que dit, comme porte le conte, le renard au lyon qui faisoit le malade : « Je t’irois voir de bon cœur en ta tasniere ; mais je voy assez de traces de bestes qui vont en avant vers toy ; mais en arriere qui revienne, je n’en voy pas une. »
§114 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
S3« le renard au lyon qui faisoit le malade » : la fable est ancienne et elle a deux sources également recevables.
§115Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 115 ?
Ces misérables voient reluire les trésors du tyran, et regardent tout étonnés les rayons de sa magnificence ; et, alléchés par cette clarté, ils s’approchent, et ne voient pas qu’ils se mettent dans la flamme qui ne peut manquer de les consumer. Ainsi le satyre indiscret, comme le disent les fables, voyant briller le feu trouvé par le sage Prométhée, le trouva si beau qu’il l’alla baiser et se brûla. Ainsi le papillon, qui, espérant jouir de quelque plaisir, se met dans le feu parce qu’il reluit, en éprouve l’autre vertu, celle qui brûle, comme le dit le poète Lucain.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
Ces miserables voyent reluire les thresors du tyran, et regardent tous estonnez les rayons de sa braverie ; et, alléchez de ceste clarté, ils s’approchent, et ne voyent pas qu’ils se mettent dans la flamme qui ne peut faillir à les consumer. Ainsi le satyre indiscret, comme disent les fables, voyant esclairer le feu trouvé par le sage Prométhée, le trouva si beau qu’il l’alla baiser et se brusler. Ainsi le papillon, qui, esperant jouyr de quelque plaisir, se met dans le feu pource qu’il reluit, il esprouve l’autre vertu, cela qui brusle, ce dit le poëte Lucan.
§115 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
S3« le satyre indiscret… le feu trouvé par le sage Prométhée » : le satyre qui veut embrasser le feu et se brûle est un épisode du drame satyrique perdu d'Eschyle, Prométhée porteur du feu, connu par Plutarque, qui le cite.
S3« ce dit le poëte Lucan » : la référence n'a pas été retrouvée. L'image du papillon attiré par la flamme est un lieu commun ; T.1 n'a pas identifié de passage de Lucain qui la porte. La note reste ouverte plutôt que d'être comblée par une référence approximative.
§116Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 116 ?
Mais mettons encore que ces mignons échappent aux mains de celui qu’ils servent : ils ne se sauvent jamais du roi qui vient après. S’il est bon, il faut rendre compte et reconnaître au moins alors la raison ; s’il est mauvais et pareil à leur maître, il ne se peut pas qu’il n’ait lui aussi ses favoris, lesquels ordinairement ne se contentent pas d’avoir à leur tour la place des autres, s’ils n’ont encore, le plus souvent, et leurs biens et leur vie. Se peut-il donc faire qu’il se trouve quelqu’un qui, dans un si grand péril, avec si peu d’assurance, veuille prendre cette place malheureuse, et servir avec tant de peine un maître si dangereux ?
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
Mais encores mettons que ces mignons eschappent des mains de celuy qu’ils servent : ils ne se sauvent jamais du roy qui vient apres. S’il est bon, il faut rendre conte et reconnoistre au moins lors la raison ; s’il est mauvais et pareil à leur maistre, il ne sera pas qu’il n’ait aussi bien ses favorits, lesquels communement ne sont pas contens d’avoir à leur tour la place des autres, s’ils n’ont encores le plus souvent et les biens et la vie. Se peut-il donc faire qu’il se trouve aucun qui, en si grand peril, avec si peu d’asseurance, vueille prendre ceste malheureuse place, de servir en si grand’peine un si dangereux maistre ?
§116 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
§117Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 117 ?
Quelle peine, quel martyre, vrai Dieu ! Être nuit et jour occupé à songer comment plaire à un seul, et néanmoins le craindre plus qu’homme au monde ; avoir toujours l’œil au guet, l’oreille aux écoutes, pour épier d’où viendra le coup, pour découvrir les embûches, pour flairer la mine de ses compagnons, pour deviner qui le trahit ; rire à chacun, se craindre de tous ; n’avoir aucun ennemi déclaré ni aucun ami assuré ; avoir toujours le visage riant et le cœur transi ; ne pouvoir être joyeux, et n’oser être triste ?
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
Quelle peine, quel martyre est-ce, vray Dieu ! Estre nuict et jour apres pour songer à plaire à un, et neantmoins se craindre de luy plus que d’homme du monde ; avoir tousjours l’œil au guet, l’oreille aux escoutes, pour espier d’où viendra le coup, pour descouvrir les embusches, pour sentir la mine de ses compagnons, pour adviser qui le trahit ; rire à chascun, se craindre de tous ; n’avoir aucun, ni ennemy ouvert ni amy asseuré ; ayant tousjours le visage riant et le cœur transy ; ne pouvoir estre joyeux, et n’oser estre triste ?
§117 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
§118Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 118 ?
Mais c’est plaisir de considérer ce qui leur revient de ce grand tourment, et le bien qu’ils peuvent attendre de leur peine et de cette vie misérable. Volontiers le peuple, du mal qu’il souffre, n’en accuse pas le tyran, mais ceux qui le gouvernent.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
Mais c’est plaisir de considerer qu’est-ce qui leur revient de ce grand tourment, et le bien qu’ils peuvent attendre de leur peine et de ceste miserable vie. Volontiers le peuple, du mal qu’il souffre, n’en accuse pas le tyran, mais ceux qui le gouvernent.
§118 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
§119Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 119 ?
Ceux-là, les peuples, les nations, tout le monde à l’envi, jusqu’aux paysans, jusqu’aux laboureurs, savent leurs noms, déchiffrent leurs vices ; ils amassent sur eux mille outrages, mille vilenies, mille malédictions. Toutes leurs prières, tous leurs vœux sont contre ceux-là. Tous les malheurs, [toutes les pestes, toutes les famines leur sont comptés ; et si parfois ils leur rendent pour la forme quelques honneurs, alors même ils les maudissent dans leur cœur et les tiennent en horreur plus étrangement que les bêtes sauvages. Voilà la gloire, voilà l’honneur qu’ils reçoivent de leur service auprès de gens dont chacun aurait un morceau de leur corps sans se croire encore assez satisfait, ni à demi soûlé de sa peine. Mais certes, même après qu’ils sont morts, ceux qui viennent après ne sont jamais si paresseux que le nom de ces mangeurs de peuples ne soit noirci de l’encre de mille plumes, et leur réputation déchirée dans mille livres, et leurs os mêmes, pour ainsi dire, traînés par la postérité, qui les punit encore après leur mort de leur méchante vie.]
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
Ceux-là, les peuples, les nations, tout le monde à l’envi, jusques aux paysans, jusques aux laboureurs, ils sçavent leurs noms, ils deschiffrent leurs vices ; ils amassent sur eux mille outrages, mille vilenies, mille maudissons. Toutes leurs oraisons, tous leurs vœux sont contre ceux-là. Tous les malheurs, toutes [les pestes, toutes les famines leur sont comptées ; et si quelquesfois ils leur font par forme des honneurs, lors mesmes ils les maugréent en leur cœur, et les ont en horreur plus estrange que les bestes sauvages. Voylà la gloire, voylà l’honneur qu’ils reçoivent de leur service envers les gens, desquels, quand chascun auroit une piece de leur corps, ils ne seroyent pas encores, ce leur semble, assez satisfaits ny à demy saoulez de leur peine. Mais certes, encores apres qu’ils sont morts, ceux qui viennent apres ne sont jamais si paresseux que le nom de ces mange-peuples ne soit noircy de l’ancre de mille plumes, et leur reputation deschirée dans mille livres, et les os mesmes, par maniere de dire, traisnez par la posterité, les punissans encores apres leur mort de leur meschante vie.]
§119 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
§120Quelle phrase citer si tu travailles sur le paragraphe 120 ?
[Apprenons donc quelquefois, apprenons à bien faire. Levons les yeux vers le ciel, ou pour notre honneur, ou pour l’amour même de la vertu, ou certes, à parler sérieusement, pour l’amour et l’honneur de Dieu tout-puissant, témoin assuré de nos actes et juste juge de nos fautes. Pour ma part, je pense bien, et je ne me trompe pas, puisqu’il n’est rien de si contraire à Dieu, tout libéral et débonnaire, que la tyrannie, qu’il réserve là-bas, à part, pour les tyrans et leurs complices, quelque peine particulière.] --- ## Rappel de statut, identique à celui du texte établi Les passages entre crochets droits, fin de §119 et §120 entier, sont traduits d’une restitution et non d’un témoin du seizième siècle. Voir RELEVE_interventions_La-Boetie.md, lacune 1. --- # ANNEXE : deux façons de traduire une période Le paragraphe d’épreuve est le §4, qui est la question centrale du Discours et la première grande période du texte. ## Texte de départ, tel qu’établi > Pour ce coup je ne voudrois sinon entendre, s’il est possible et comme il se peut faire, que tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations endurent quelquesfois un tyran seul, qui n’a puissance que celle qu’on luy donne, qui n’a pouvoir de leur nuire sinon de tant qu’ils ont vouloir de l’endurer, qui ne sauroit leur faire mal aucun sinon lors qu’ils aiment mieux le souffrir que luy contredire. ## Version A, période découpée > Pour cette fois, je voudrais seulement comprendre une chose. Comment est-il possible que tant d’hommes supportent un seul tyran ? Tant de bourgs, tant de villes, tant de nations le supportent aussi. Or ce tyran n’a de puissance que celle qu’on lui donne. Il ne peut leur nuire que dans la mesure où ils acceptent de le supporter. Il ne saurait leur faire aucun mal, sauf lorsqu’ils préfèrent le souffrir plutôt que de le contredire. ## Version B, période conservée, celle que T.1 retient > Pour cette fois, je voudrais seulement comprendre s’il est possible, et comment il se peut faire, que tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations supportent parfois un tyran seul, qui n’a de puissance que celle qu’on lui donne, qui n’a pouvoir de leur nuire que dans la mesure où ils veulent bien le supporter, qui ne saurait leur faire aucun mal sinon lorsqu’ils aiment mieux le souffrir que le contredire. ## Ce qui se perd dans la version A, et qui n’est pas du style Premièrement, la disproportion. Dans le texte, la série « tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations » est suspendue, sans verbe, pendant quatre membres, et le verbe qui vient enfin, « endurent », a pour objet deux mots seulement : « un tyran seul ». C’est cette suspension qui fait sentir physiquement l’écart entre la masse et l’unité. La version A place un verbe dès le premier membre et renvoie le reste à une phrase séparée. La masse est dispersée, l’écart n’est plus senti, il est seulement énoncé. Deuxièmement, la triple relative. Les trois propositions « qui n’a puissance que… », « qui n’a pouvoir… », « qui ne sauroit… » sont accrochées au même mot, « tyran », et elles resserrent progressivement, à chaque reprise, la même démonstration : le pouvoir du tyran est entièrement fourni par ceux qui le subissent. Le fait qu’elles pendent toutes trois au même nom est l’argument même : c’est le tyran, un seul mot, qui est vidé trois fois de suite. Coupées en trois phrases indépendantes, elles deviennent trois informations successives, et la démonstration se change en énumération. Troisièmement, la question. Le texte ne pose pas de question. Il dit qu’il voudrait comprendre. La différence n’est pas mince : celui qui pose une question attend une réponse d’un autre, celui qui veut comprendre annonce qu’il va chercher lui-même. La version A introduit un point d’interrogation qui n’existe pas et déplace la posture de l’auteur. Quatrièmement, le nombre de phrases. Une période, six phrases. Le lecteur de la version A lit six fois plus vite et retient six fois moins. Le rythme n’est pas un ornement chez La Boétie : la période longue impose au lecteur de tenir tous les termes ensemble jusqu’à la fin, et c’est en les tenant ensemble qu’il fait lui-même le calcul dont le texte parle. ## Ce que la version B a dû concéder Elle n’est pas une décalque. Trois choses ont bougé, et il faut le dire. « s’il est possible et comme il se peut faire » a été gardé tel quel, alors qu’un traducteur pressé aurait supprimé la redondance. Elle n’est pas redondante : elle distingue la possibilité et le mécanisme, c’est-à-dire les deux questions que le Discours va traiter successivement. « sinon de tant qu’ils ont vouloir de l’endurer » est devenu « que dans la mesure où ils veulent bien le supporter ». La locution du seizième siècle n’a pas d’équivalent d’un seul tenant ; le membre s’allonge d’une syllabe et demie. C’est la seule dilatation. La ponctuation a été ajoutée : deux virgules après « possible » et « faire », que le témoin ne porte pas. Elles créent la respiration qui rend la période tenable. C’est l’intervention décrite au paragraphe C du relevé. ## La règle qui en découle, et qui s’applique à tout le fichier On ne coupe jamais une période pour la rendre lisible. On la ponctue. Là où une phrase de plus de soixante mots menace de perdre le lecteur, la solution est un point-virgule, une reprise de la conjonction, un balisage clair des séries ; jamais un point. Le seul cas où le point est ajouté est celui où le témoin lui-même achève la période. Le contrôle en est simple, et n’importe qui peut le refaire : compter les points finaux du fichier de traduction, et les comparer à ceux d’une édition modernisée courante. S’ils sont en nombre voisin de ceux du texte établi, la règle a été tenue.
Le paragraphe entier est mobilisable. Tu le lis d'abord dans la langue d'aujourd'hui, ci-dessus.
le même, en plus précis
[Apprenons donc quelquesfois, apprenons à bien faire. Levons les yeux vers le ciel, ou pour nostre honneur, ou pour l’amour mesme de la vertu, ou certes, à parler à bon escient, pour l’amour et l’honneur de Dieu tout-puissant, asseuré tesmoin de nos faits et juste juge de nos fautes. De ma part, je pense bien, et ne suis pas trompé, puis qu’il n’est rien si contraire à Dieu, tout liberal et debonnaire, que la tyrannie, qu’il reserve là bas à part, pour les tyrans et leurs complices, quelque peine particuliere.] --- ## Avertissement de fin de texte, obligatoire Le texte établi ci-dessus repose sur deux témoins de 1577, et il faut savoir lequel porte quoi. §1 à §108, première phrase incluse : établis sur la Vive description de la tyrannie, Reims, Jean Mouchar, 1577, exemplaire Bibliothèque Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES (P. 2), reproduction Internet Archive, identifiant 8RSUP106RES_P2. §108, seconde partie, à §119, jusqu’aux mots « Tous les malheurs, toutes » : établis sur le second imprimé de 1577, « Discours, de la servitude volontaire », dans [Simon Goulart], Mémoires de l’estat de France sous Charles neufiesme, tome III, pages 160 à 191 ; reproduction Internet Archive, identifiant discoursdelaservitudevolontaire1577. Le recours à ce second témoin a été rendu nécessaire par une limite technique de récupération du premier, et non par une décision éditoriale. Il est intégralement porté au relevé des interventions. Fin de §119 et §120, entre crochets droits : non établis sur témoin à cette date. Restitution faite d’après la version modernisée de contrôle, Institut Coppet, 2011. Ces deux passages sont signalés comme lacune ouverte, lacune numéro 1 du relevé des interventions. Ils ne doivent pas être cités comme leçon de 1577 tant que la collation n’aura pas été faite. C’est le seul endroit de tout le texte où notre appareil ne repose pas sur un témoin du seizième siècle, et il est marqué pour cette raison.
§120 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Mais dans une copie et à l'oral, on cite le texte de 1577, celui que tu vois ici, et on donne son numéro de paragraphe. La version modernisée est un secours de lecture : elle n'est jamais une source.
§1Quels mots du paragraphe 1 ont changé depuis le seizième siècle ?
À voir plusieurs seigneurs, aucun bien je ne vois : qu'un seul, sans plus, soit le maître, et qu'un seul soit le roi. Ainsi parle Ulysse chez Homère, s'adressant au public. S'il s'était contenté de dire : à voir plusieurs seigneurs, aucun bien je ne vois, c'était parfaitement dit, et rien de mieux ; mais au lieu que, pour parler avec raison, il aurait fallu dire que la domination de plusieurs ne pouvait être bonne, puisque la puissance d'un seul, du moment qu'il prend ce titre de maître, est dure et déraisonnable, il est allé ajouter tout le contraire : qu'un seul, sans plus, soit le maître, et qu'un seul soit le roi.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : maistre · parlant · n'eust · c'estoit.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
A voir plusieurs seigneurs aucun bien je ne voy : Qu'un sans plus soit le maistre, et qu'un seul soit le Roy. Ce dit Ulysse en Homere, parlant en public. S'il n'eust dit sinon, A voir plusieurs seigneurs aucun bien je ne voy, c'estoit tant bien dit que rien plus. Mais au lieu que, pour parler avec raison, il faloit dire que la domination de plusieurs ne pouvoit estre bonne, puis que la puissance d'un seul, dés lors qu'il prend ce tiltre de maistre, est dure et desraisonnable, il est allé adjouster tout au rebours : Qu'un sans plus soit le maistre, et qu'un seul soit le Roy.
§1 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« à l'avanture » : peut-être, il se pourrait bien. Rien à voir avec une aventure.
S1« au rebours » : à l'envers, le contraire de ce qu'il fallait dire.
§2Quels mots du paragraphe 2 ont changé depuis le seizième siècle ?
Encore faut-il, peut-être, excuser Ulysse, à qui il était possiblement nécessaire alors d'user de ce langage et de s'en servir pour apaiser la révolte de l'armée, accordant, je crois, son propos aux circonstances plutôt qu'à la vérité. Mais à parler sérieusement, c'est un malheur extrême que d'être soumis à un maître dont on ne peut jamais être assuré qu'il soit bon, puisqu'il est toujours en son pouvoir d'être mauvais quand il le voudra ; et d'avoir plusieurs maîtres, c'est autant de fois être extrêmement malheureux.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : Toutesfois · l'avanture · auquel · possible.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Toutesfois, à l'avanture il faut excuser Ulysse, auquel possible lors il estoit besoin d'user de ce langage et de s'en servir pour appaiser la revolte de l'armée, conformant, je croy, son propos plus au temps qu'à la verité. Mais à parler à bon escient, c'est un extreme malheur d'estre subject à un maistre, duquel on ne peut estre jamais asseuré qu'il soit bon, puis qu'il est tousjours en sa puissance d'estre mauvais quand il voudra ; et d'avoir plusieurs maistres, c'est autant que d'avoir autant de fois à estre extremement malheureux.
§2 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« à bon escient » : sérieusement, en pesant ses mots. Aujourd'hui on ne l'emploie plus que dans « à bon escient » au sens de « à propos ».
§3Quels mots du paragraphe 3 ont changé depuis le seizième siècle ?
Je ne veux pas, pour cette fois, débattre cette question tant remuée, à savoir si les autres formes de républiques valent mieux que la monarchie. Si j'y voulais venir, je voudrais encore savoir, avant de mettre en question quel rang la monarchie doit avoir parmi les républiques, si elle y doit en avoir aucun : car il est difficile de croire qu'il y ait rien de public dans ce gouvernement où tout est à un seul. Mais cette question est réservée pour un autre temps, et demanderait bien son traité à part, ou plutôt entraînerait avec elle toutes les disputes politiques.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : debatre · pourmenée · sçavoir · façons.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Si ne veux-je pas pour ceste heure debatre ceste question tant pourmenée, à sçavoir si les autres façons de republiques sont meilleures que la monarchie. A quoy si je voulois venir, encores voudrois-je sçavoir, avant que mettre en doute quel rang la monarchie doit avoir entre les republiques, si elle y en doit avoir aucun : pource qu'il est malaisé de croire qu'il y ait rien de public en ce gouvernement, où tout est à un. Mais ceste question est reservée pour un autre temps, et demanderoit bien son traité à part, ou plustost ameneroit quant soy toutes les disputes politiques.
§3 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« pourmenée » : promenée, c'est-à-dire ressassée, remuée dans tous les sens. La question a déjà beaucoup servi.
S1« republiques » : ici, ça ne veut pas dire République au sens actuel. Ça veut dire formes de gouvernement, régimes politiques, quels qu'ils soient. Le mot vient du latin res publica, la chose publique.
§4Quels mots du paragraphe 4 ont changé depuis le seizième siècle ?
Pour cette fois, je voudrais seulement comprendre s'il est possible, et comment il se peut faire, que tant d'hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations supportent parfois un tyran seul, qui n'a de puissance que celle qu'on lui donne, qui n'a pouvoir de leur nuire que dans la mesure où ils veulent bien le supporter, qui ne saurait leur faire aucun mal sinon lorsqu'ils aiment mieux le souffrir que le contredire. Grande chose, certes, et pourtant si commune qu'il faut d'autant plus en gémir et d'autant moins s'en étonner, que de voir un million de millions d'hommes servir misérablement, le cou sous le joug, non pas contraints par une force supérieure, mais en quelque sorte, semble-t-il, enchantés et charmés par le seul nom d'un seul, dont ils ne doivent ni craindre la puissance, puisqu'il est seul, ni aimer les qualités, puisqu'il est envers eux inhumain et sauvage.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : voudrois · entendre · endurent · quelquesfois.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Pour ce coup je ne voudrois sinon entendre, s'il est possible et comme il se peut faire, que tant d'hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations endurent quelquesfois un tyran seul, qui n'a puissance que celle qu'on luy donne, qui n'a pouvoir de leur nuire sinon de tant qu'ils ont vouloir de l'endurer, qui ne sauroit leur faire mal aucun sinon lors qu'ils aiment mieux le souffrir que luy contredire. Grand chose certes, et toutesfois si commune, qu'il s'en faut de tant plus douloir et moins esbahir, de voir un million de millions d'hommes servir miserablement, ayans le col sous le joug, non pas contrains par une plus grande force, mais aucunement, ce semble, enchantez et charmez par le seul nom d'un, duquel ils ne doivent ni craindre la puissance, puis qu'il est seul, ni aimer les qualitez, puis qu'il est en leur endroit inhumain et sauvage.
§4 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« endurent » : supportent. C'est le verbe le plus important du texte avec « servir ».
S1« se douloir » : souffrir, avoir mal. Le mot a disparu, il reste dans « doléances ».
S1« esbahir » : s'étonner, être stupéfait. Tu le connais dans « ébahi ».
§5Quels mots du paragraphe 5 ont changé depuis le seizième siècle ?
La faiblesse est telle, entre nous autres hommes : il faut souvent que nous obéissions à la force, il est nécessaire de temporiser, on ne peut pas toujours être le plus fort. Donc, si une nation est contrainte par la force de la guerre de servir un seul, comme la cité d'Athènes le fut aux Trente tyrans, il ne faut pas s'étonner qu'elle serve, mais se plaindre de l'accident ; ou plutôt ne s'en étonner ni s'en plaindre, mais porter le mal patiemment et se réserver pour l'avenir à meilleure fortune.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : foiblesse · d'entre · obeyssions · besoin.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
La foiblesse d'entre nous hommes est telle : il faut souvent que nous obeyssions à la force, il est besoin de temporiser, on ne peut pas tousjours estre le plus fort. Donc, si une nation est contrainte par la force de la guerre de servir à un, comme la cité d'Athenes aux trente tyrans, il ne se faut pas esbahir qu'elle serve, mais se plaindre de l'accident ; ou bien plustost ne s'esbahir ny ne s'en plaindre, mais porter le mal patiemment, et se reserver à l'advenir à meilleure fortune.
§5 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« les trente tyrans » : un groupe précis, à Athènes. Va voir S3 si tu veux la date et l'histoire ; pour lire la phrase, tu n'as besoin que de savoir que c'est un exemple de peuple écrasé par la force.
§6Quels mots du paragraphe 6 ont changé depuis le seizième siècle ?
Notre nature est ainsi faite, que les devoirs ordinaires de l'amitié emportent une bonne part du cours de notre vie. Il est raisonnable d'aimer la vertu, d'estimer les belles actions, de reconnaître le bien d'où on l'a reçu, et de rogner souvent sur notre aise pour augmenter l'honneur et l'avantage de celui qu'on aime et qui le mérite. Ainsi donc, si les habitants d'un pays ont trouvé quelque grand personnage qui leur ait montré à l'épreuve une grande prévoyance pour les garder, une grande hardiesse pour les défendre, un grand soin pour les gouverner ; si, à partir de là, ils s'habituent à lui obéir et à s'y fier au point de lui accorder quelques avantages, je ne sais si ce serait sagesse, dans la mesure où on l'ôte de là où il faisait bien pour l'avancer là où il pourra faire mal. Mais il ne pourrait certes manquer [d'avoir de la bonté], et de ne craindre aucun mal de celui dont on n'a reçu que du bien.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : Nostre · communs · partie · nostre.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Nostre nature est ainsi, que les communs devoirs de l'amitié emportent une bonne partie du cours de nostre vie. Il est raisonnable d'aimer la vertu, d'estimer les beaux faicts, de connoistre le bien d'où l'on l'a receu, et de diminuer souvent de nostre aise pour augmenter l'honneur et advantage de celuy qu'on aime et qui le merite. Ainsi donc, si les habitans d'un pays ont trouvé quelque grand personnage qui leur ait monstré par l'espreuve une grande prevoyance pour les garder, grande hardiesse pour les defendre, un grand soin pour les gouverner ; si, de là en avant, ils s'apprivoisent de luy obeir et s'en fier tant que de luy donner quelques avantages, je ne sçay si ce seroit sagesse, de tant qu'on l'oste de là où il faisoit bien pour l'avancer en lieu où il pourra mal faire. Mais certes si ne pourroit-il faillir [d'avoir bonté], de ne craindre point mal de celuy duquel on n'a receu que bien.
§6 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« advantage » : ici, le profit, le bénéfice.
S1« par l'espreuve » : par l'expérience, en le voyant à l'œuvre.
§7Quels mots du paragraphe 7 ont changé depuis le seizième siècle ?
Mais, ô bon Dieu, que peut être cela ? Comment dirons-nous que cela s'appelle ? Quel malheur est-ce là ? Quel vice, ou plutôt quel malheureux vice, que de voir un nombre infini d'hommes non pas obéir, mais servir ; non pas être gouvernés, mais tyrannisés ; n'ayant ni biens, ni parents, ni enfants, ni leur vie même qui soit à eux ; souffrir les pillages, les débauches, les cruautés, non pas d'une armée, non pas d'un camp barbare contre lequel il faudrait dépenser son sang et sa vie par avance, mais d'un seul ; non pas d'un Hercule ni d'un Samson, mais d'un homoncule, et le plus souvent du plus lâche et du plus efféminé de la nation ; non pas d'un homme accoutumé à la poudre des batailles, mais à grand-peine au sable des tournois ; non pas d'un homme capable par la force de commander aux hommes, mais tout empêché de servir bassement la moindre femmelette.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : plustost · gouvernez · tyrannisez · n'ayans.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Mais ô bon Dieu, que peut estre cela ? Comment dirons-nous que cela s'appelle ? Quel malheur est cecy ? Quel vice, ou plustost quel malheureux vice, voir un nombre infini d'hommes non pas obeir, mais servir ; non pas estre gouvernez, mais tyrannisez ; n'ayans ni biens, ni parens, ni enfans, ni leur vie mesme qui soit à eux ; souffrir les pilleries, les paillardises, les cruautez, non pas d'une armée, non pas d'un camp barbare contre lequel il faudroit despendre son sang et sa vie devant, mais d'un seul ; non pas d'un Hercules ne d'un Samson, mais d'un hommeau, et le plus souvent du plus lasche et feminin de la nation ; non pas accoustumé à la poudre des batailles, mais encore à grand'peine au sable des tournois ; non pas qui puisse par force commander aux hommes, mais tout empesché de servir vilement à la moindre femmelette.
§7 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« pilleries » : pillages. « paillardises » : débauches, viols. Le mot est cru dans le texte, il doit le rester dans la traduction.
S1« un hommeau » : un petit bonhomme, un homme de rien. Le suffixe est méprisant. La traduction dit « homoncule ».
S1« efféminé » : dans le texte, ce mot désigne un homme qu'on juge amolli et sans courage. C'est une insulte du seizième siècle, construite sur l'idée, fausse, que la faiblesse serait féminine. On la garde parce qu'on ne réécrit pas La Boétie ; on ne la reprend pas à son compte.
§8Quels mots du paragraphe 8 ont changé depuis le seizième siècle ?
Appellerons-nous cela lâcheté ? Dirons-nous que ceux qui servent ainsi sont des couards et des vaincus d'avance ? Si deux, si trois, si quatre ne se défendent pas d'un seul, cela est étrange, mais pourtant possible : on pourra bien dire alors, à bon droit, que c'est faute de cœur. Mais si cent, si mille supportent un seul, ne dira-t-on pas qu'ils ne veulent pas, qu'ils n'osent pas s'en prendre à lui, et que ce n'est pas couardise, mais plutôt mépris et dédain ?
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : Appellons · lascheté · soyent · recreus.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Appellons-nous cela lascheté ? Dirons-nous que ceux-là qui servent soyent couards et recreus ? Si deux, si trois, si quatre ne se defendent d'un, cela est estrange, mais toutesfois possible : si le pourra-on dire lors à bon droit, que c'est faute de cœur. Mais si cent, si mille endurent d'un seul, ne dira-on pas qu'ils ne veulent point, qu'ils n'osent pas se prendre à luy, et que ce n'est pas couardise, mais plustost mespris et desdain ?
§8 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« recreus » : vaincus d'avance, qui ont renoncé au combat. Un chevalier « recréant », c'est celui qui s'avoue battu.
§9Quels mots du paragraphe 9 ont changé depuis le seizième siècle ?
Si l'on voit, non pas cent, non pas mille hommes, mais cent pays, mille villes, un million d'hommes ne pas assaillir un seul, dont le mieux traité de tous reçoit ce mal d'être serf et esclave, comment pourrons-nous nommer cela ? Est-ce lâcheté ? Or il y a naturellement à tous les vices quelque borne qu'ils ne peuvent passer. Deux peuvent craindre un seul, et dix, peut-être ; mais que mille, mais qu'un million, mais que mille villes ne se défendent pas d'un seul, cela n'est pas couardise : elle ne va pas jusque-là, pas plus que la vaillance ne s'étend jusqu'à ce qu'un seul homme escalade une forteresse, qu'il assaille une armée, qu'il conquière un royaume. Quel monstre de vice est-ce donc là, qui ne mérite même pas le titre de couardise, qui ne trouve pas de nom assez vilain, que la Nature désavoue avoir fait, et que la langue refuse de nommer ?
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : n'assaillir · duquel · d'estre · lascheté.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Si l'on void, non pas cent, non pas mille hommes, mais cent pays, mille villes, un million d'hommes n'assaillir pas un seul, duquel le mieux traité de tous en reçoit ce mal d'estre serf et esclave, comment pourrons-nous nommer cela ? Est-ce lascheté ? Or il y a en tous vices naturellement quelque borne, outre laquelle ils ne peuvent passer. Deux peuvent craindre un, et possible dix ; mais mille, mais un million, mais mille villes, si elles ne se defendent d'un, cela n'est pas couardise : elle ne va point jusques là, non plus que la vaillance ne s'estend pas qu'un seul eschelle une forteresse, qu'il assaille une armée, qu'il conquiere un royaume. Donques, quel monstre de vice est-ce cy, qui ne merite pas encore le tiltre de couardise, qui ne trouve de nom assez vilain, que Nature desadvoue avoir fait, et la langue refuse de le nommer ?
§9 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« eschelle une forteresse » : l'escalade avec une échelle. Le verbe existait.
S1« desadvoue » : refuse de reconnaître comme sien.
§10Quels mots du paragraphe 10 ont changé depuis le seizième siècle ?
Qu'on mette d'un côté cinquante mille hommes en armes, de l'autre autant ; qu'on les range en bataille, qu'ils en viennent aux mains, les uns libres et combattant pour leur franchise, les autres pour la leur ôter : auxquels promettra-t-on par conjecture la victoire ? Lesquels pensera-t-on qui iront plus gaillardement au combat, ou ceux qui espèrent pour récompense de leur peine le maintien de leur liberté, ou ceux qui ne peuvent attendre pour salaire des coups qu'ils donnent ou qu'ils reçoivent que la servitude d'autrui ? Les uns ont toujours devant les yeux le bonheur de leur vie passée, l'attente d'un bien-être pareil à venir ; ils ne songent pas tant à ce qu'ils endurent le peu de temps que dure une bataille, qu'à ce qu'il faudra endurer à jamais, à eux, à leurs enfants et à toute leur postérité. Les autres n'ont rien qui les enhardisse qu'une petite pointe de convoitise, qui s'émousse soudain contre le danger, et qui ne peut être si ardente qu'elle ne doive, semble-t-il, s'éteindre à la moindre goutte de sang qui sorte de leurs plaies.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : joindre · combatans · ausquels · guerdon.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Qu'on mette d'un costé cinquante mille hommes en armes, d'un autre autant ; qu'on les range en bataille, qu'ils viennent à se joindre, les uns libres, combatans pour leur franchise, les autres pour la leur oster : ausquels promettra-on par conjecture la victoire ? Lesquels pensera-on qui plus gaillardement iront au combat, ou ceux qui esperent pour guerdon de leur peine l'entretenement de leur liberté, ou ceux qui ne peuvent attendre loyer des coups qu'ils donnent ou qu'ils reçoivent, que la servitude d'autruy ? Les uns ont tousjours devant leurs yeux le bonheur de leur vie passée, l'attente de pareil aise à l'advenir ; il ne leur souvient pas tant de ce qu'ils endurent ce peu de temps que dure une bataille, comme de ce qu'il conviendra à jamais endurer à eux, à leurs enfans, et à toute la posterité. Les autres n'ont rien qui les enhardisse qu'une petite pointe de convoitise, qui se rebouche soudain contre le danger, et qui ne peut estre si ardente qu'elle ne se doyve, ce semble, estaindre par la moindre goutte de sang qui sorte de leurs playes.
§10 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« guerdon » : la récompense, le salaire. Mot très fréquent au Moyen Âge et au seizième siècle, complètement disparu.
S1« se rebouche » : s'émousse, comme la pointe d'un couteau qui s'écrase.
§11Quels mots du paragraphe 11 ont changé depuis le seizième siècle ?
Aux batailles si renommées de Miltiade, de Léonidas, de Thémistocle, qui furent livrées il y a deux mille ans et qui vivent encore aujourd'hui aussi fraîches dans la mémoire des livres et des hommes que si c'était d'hier, qui furent livrées en Grèce, pour le bien de la Grèce et pour l'exemple du monde entier : qu'est-ce donc, pense-t-on, qui donna à un si petit nombre de gens comme l'étaient les Grecs, non pas le pouvoir, mais le cœur de soutenir la force de tant de navires que la mer même en était chargée, de défaire tant de nations qui étaient en si grand nombre que l'escadron des Grecs n'aurait pas fourni, s'il l'avait fallu, les capitaines des armées ennemies ? Sinon qu'il semble qu'en ces jours glorieux, ce n'était pas tant la bataille des Grecs contre les Perses que la victoire de la liberté sur la domination, et de la franchise sur la convoitise.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : Leonide · Themistocles · données · encores.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Aux batailles tant renommées de Miltiade, de Leonide, de Themistocles, qui ont esté données deux mille ans a, et vivent encores aujourd'huy aussi fresches en la memoire des livres et des hommes comme si c'eust esté l'autre hier, qu'elles furent données en Grece pour le bien de Grece et pour l'exemple de tout le monde : qu'est-ce qu'on pense qui donna à si petit nombre de gens comme estoyent les Grecs, non le pouvoir, mais le cœur de soustenir la force de tant de navires que la mer mesme en estoit chargée ? de desfaire tant de nations qui estoyent en si grand nombre, que l'esquadron des Grecs n'eust pas fourny, s'il eust falu, des capitaines aux armées des ennemis ? Sinon qu'il semble qu'en ces glorieux jours là ce n'estoit pas tant la bataille des Grecs contre les Perses, comme la victoire de la liberté sur la domination, et de la franchise sur la convoitise.
§11 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« deux mille ans a » : il y a deux mille ans. Le « a » tout seul, c'est « il y a ».
S1« l'esquadron » : la troupe entière, l'ensemble des combattants grecs.
§12Quels mots du paragraphe 12 ont changé depuis le seizième siècle ?
C'est chose étrange que d'entendre parler de la vaillance que la liberté met au cœur de ceux qui la défendent. Mais ce qui se fait dans tous les pays, par tous les hommes, tous les jours, qu'un homme seul malmène cent mille villes et les prive de leur liberté, qui le croirait s'il ne faisait que l'entendre dire, et non le voir ? Et si cela ne se voyait qu'en pays étrangers et en terres lointaines, et qu'on le racontât, qui ne penserait que la chose est feinte et inventée plutôt que véritable ?
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : estrange · d'ouyr · mastine · croiroit.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
C'est chose estrange d'ouyr parler de la vaillance que la liberté met dans le cœur de ceux qui la defendent. Mais ce qui se fait en tous pays, par tous les hommes, tous les jours, qu'un homme seul mastine cent mille villes et les prive de leur liberté, qui le croiroit s'il ne faisoit que l'ouyr dire, et non le voir ? Et s'il ne se voyoit qu'en pays estranges et lointaines terres, et qu'on le dist, qui ne penseroit que cela fust plustost feint et controuvé que non pas veritable ?
§12 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« mastine » : malmène, traite comme un chien. Vient de « mâtin », un gros chien.
S1« controuvé » : inventé de toutes pièces, fabriqué. Ne pas confondre avec « controversé ».
§13Quels mots du paragraphe 13 ont changé depuis le seizième siècle ?
Encore ce tyran seul, il n'est pas besoin de le combattre, il n'est pas besoin de s'en défendre : il est défait de lui-même, pourvu que le pays ne consente pas à la servitude. Il ne faut pas lui ôter quoi que ce soit, mais ne rien lui donner. Il n'est pas besoin que le pays se mette en peine de rien faire pour lui-même, mais qu'il ne se mette pas en peine de rien faire contre lui-même. Ce sont donc les peuples eux-mêmes qui se laissent, ou plutôt qui se font malmener, puisqu'en cessant de servir ils en seraient quittes. C'est le peuple qui s'asservit, qui se coupe la gorge, qui, ayant le choix d'être sujet ou d'être libre, quitte sa franchise et prend le joug ; qui consent à son mal, ou plutôt le poursuit.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : Encores · combatre · desfait · mesmes.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Encores ce seul tyran, il n'est pas besoin de le combatre, il n'est pas besoin de s'en defendre : il est de soy-mesme desfait, mais que le pays ne consente à la servitude. Il ne faut pas luy rien oster, mais ne luy donner rien. Il n'est point besoin que le pays se mette en peine de faire rien pour soy, mais qu'il ne se mette pas en peine de faire rien contre soy. Ce sont donc les peuples mesmes qui se laissent, ou plustost qui se font gourmander, puis qu'en cessant de servir ils en seroyent quittes. C'est le peuple qui s'asservit, qui se couppe la gorge, qui, ayant le chois d'estre subject ou d'estre libre, quitte sa franchise et prend le joug ; qui consent à son mal, ou plustost le pourchasse.
§13 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« mais que le pays ne consente » : ici « mais que » veut dire pourvu que. C'est un des pièges les plus fréquents du texte, retiens-le.
S1« gourmander » : rudoyer, malmener, dominer brutalement. Rien à voir avec la gourmandise.
S1« le pourchasse » : le recherche activement, court après. Le peuple ne subit pas seulement son mal, il le poursuit.
§14Quels mots du paragraphe 14 ont changé depuis le seizième siècle ?
S'il lui en coûtait quelque chose pour recouvrer sa liberté, je ne l'en presserais pas, bien que ce soit ce que l'homme doit avoir de plus cher, que de se remettre dans son droit naturel et, pour ainsi dire, de bête redevenir homme. Mais je ne désire même pas en lui une si grande hardiesse : je lui permets qu'il aime mieux je ne sais quelle sûreté de vivre à son aise. Quoi ! S'il ne lui faut, pour avoir la liberté, que la désirer, s'il n'a besoin que d'un simple vouloir, se trouvera-t-il une nation au monde qui l'estime trop chère, alors qu'elle peut la gagner d'un seul souhait ? Et qui plaigne sa volonté pour recouvrer le bien qu'on devrait racheter au prix de son sang, et qui, une fois perdu, fait que tous les gens d'honneur doivent tenir la vie pour déplaisante et la mort pour salutaire ?
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : coustoit · presserois · combien · maniere.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
S'il luy coustoit quelque chose de recouvrer sa liberté, je ne l'en presserois point, combien que ce soit ce que l'homme doit avoir plus cher, que de se remettre en son droit naturel, et par maniere de dire, de beste revenir à homme. Mais encores je ne desire pas en luy si grande hardiesse : je luy permets qu'il aime mieux je ne sçay quelle seureté de vivre à son aise. Quoy ! Si pour avoir la liberté il ne luy faut que la desirer, s'il n'a besoin que d'un simple vouloir, se trouvera-il nation au monde qui l'estime trop chere, la pouvant gaigner d'un seul souhait ? Et qui plaigne sa volonté à recouvrer le bien lequel on devroit racheter au pris de son sang, et lequel perdu, tous les gens d'honneur doyvent estimer la vie desplaisante et la mort salutaire ?
§14 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« je ne l'en presserois point » : je n'insisterais pas auprès de lui.
S1« combien que » : bien que. Très fréquent.
§15Quels mots du paragraphe 15 ont changé depuis le seizième siècle ?
Certes, tout comme le feu, d'une petite étincelle, devient grand et toujours se renforce, et plus il trouve de bois, plus il est prêt d'en brûler ; et, sans qu'on y mette de l'eau pour l'éteindre, seulement en n'y mettant plus de bois, n'ayant plus rien à consumer, il se consume lui-même et devient sans force aucune, et n'est plus feu : de même les tyrans, plus ils pillent, plus ils exigent, plus ils ruinent et détruisent, plus on leur donne, plus on les sert, d'autant plus ils se fortifient et deviennent toujours plus forts et plus frais pour anéantir et détruire tout. Et si on ne leur donne rien, si on ne leur obéit pas, sans combattre, sans frapper, ils demeurent nus et défaits et ne sont plus rien, de même que la racine, n'ayant plus de sève ni d'aliment, devient une branche sèche et morte.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : estincelle · tousjours · brusler · l'esteindre.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Certes, tout ainsi comme le feu d'une petite estincelle devient grand et tousjours se renforce, et plus il trouve de bois, plus il est prest d'en brusler ; et sans qu'on y mette de l'eau pour l'esteindre, seulement en n'y mettant plus de bois, n'ayant plus que consumer, il se consume soy-mesme et devient sans force aucune, et n'est plus feu : pareillement les tyrans, plus ils pillent, plus ils exigent, plus ils ruinent et destruisent, plus on leur baille, plus on les sert, d'autant plus ils se fortifient et deviennent tousjours plus forts et plus frais pour aneantir et destruire tout. Et si on ne leur baille rien, si on ne leur obeyt point, sans combattre, sans frapper, ils demeurent nuds et desfaits et ne sont plus rien, sinon que, comme la racine n'ayant plus d'humeur et aliment devient une branche seiche et morte.
§15 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« plus on leur baille » : plus on leur donne. « Bailler », c'est donner ; il reste dans « bail ».
§16Quels mots du paragraphe 16 ont changé depuis le seizième siècle ?
Les hardis, pour acquérir le bien qu'ils demandent, ne craignent pas le danger ; les avisés ne refusent pas la peine. Les lâches et les engourdis ne savent ni endurer le mal ni recouvrer le bien : ils s'arrêtent à le souhaiter, et si la force d'y prétendre leur est ôtée par leur lâcheté, le désir de l'avoir leur demeure par nature. Ce désir, cette volonté est commune aux sages et aux insensés, aux courageux et aux couards, pour souhaiter toutes les choses qui, une fois acquises, les rendraient heureux et contents. Une seule fait exception, et je ne sais comment il se peut que la nature manque aux hommes pour la désirer : c'est la liberté, qui est pourtant un bien si grand et si plaisant qu'une fois perdue, tous les maux viennent à la file, et les biens mêmes qui demeurent après elle perdent entièrement leur goût et leur saveur, corrompus par la servitude. La seule liberté, les hommes ne la désirent pas, et pour nulle autre raison, ce me semble, sinon que, s'ils la désiraient, ils l'auraient ; comme s'ils refusaient de faire cette belle acquisition seulement parce qu'elle est trop facile.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : advisez · lasches · sçavent · s'arrestent.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Les hardis, pour acquerir le bien qu'ils demandent, ne craignent point le danger ; les advisez ne refusent point la peine. Les lasches et engourdis ne sçavent ni endurer le mal ni recouvrer le bien : ils s'arrestent en cela de le souhaiter, et la vertu d'y pretendre leur est ostée par leur lascheté, le desir de l'avoir leur demeure par la nature. Ce desir, ceste volonté, est commune aux sages et aux indiscrets, aux courageux et aux couards, pour souhaiter toutes choses qu'estans acquises les rendroyent heureux et contens. Une seule en est à dire, en laquelle je ne sçay comme nature defaut aux hommes pour la desirer : c'est la liberté, qui est toutesfois un bien si grand et si plaisant, qu'elle perdue, tous les maux viennent à la file, et les biens mesmes qui demeurent apres elle perdent entierement leur goust et saveur, corrompus par la servitude. La seule liberté, les hommes ne la desirent point, non pas pour autre raison, ce me semble, sinon pource que, s'ils la desiroyent, ils l'auroyent ; comme s'ils refusoyent de faire ce bel acquest seulement par ce qu'il est trop aisé.
§16 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« les advisez » : les gens avisés, prudents, qui réfléchissent.
S1« indiscrets » : au seizième siècle, ça ne veut pas dire bavard. Ça veut dire sans discernement, qui ne sait pas distinguer.
S1« en est à dire » : fait exception, manque à l'appel.
§17Quels mots du paragraphe 17 ont changé depuis le seizième siècle ?
Pauvres gens et misérables, peuples insensés, nations obstinées dans votre mal et aveugles dans votre bien, vous vous laissez emporter sous vos yeux le plus beau et le plus clair de votre revenu, piller vos champs, voler vos maisons et les dépouiller des meubles anciens et paternels ! Vous vivez de telle sorte que vous pouvez dire que rien n'est à vous ; et il semblerait que désormais ce vous serait un grand bonheur que de tenir à moitié vos biens, vos familles et vos vies. Et tout ce dégât, ce malheur, cette ruine vous vient non pas des ennemis, mais bien certes de l'ennemi, et de celui que vous faites aussi grand qu'il est, pour lequel vous allez si courageusement à la guerre, pour la grandeur duquel vous ne refusez pas de présenter vos personnes à la mort.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : insensez · opiniastres · vostre · vostre.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Pauvres gens et miserables, peuples insensez, nations opiniastres en vostre mal et aveugles en vostre bien, vous vous laissez emporter devant vous le plus beau et le plus clair de vostre revenu, piller vos champs, voler vos maisons, et les despouiller des meubles anciens et paternels ! Vous vivez de sorte que vous pouvez dire que rien n'est à vous ; et sembleroit que meshuy ce vous seroit grand heur de tenir à moitié vos biens, vos familles et vos vies. Et tout ce desgast, ce malheur, ceste ruine, vous vient non pas des ennemis, mais bien certes de l'ennemy, et de celuy que vous faites si grand qu'il est, pour lequel vous allez si courageusement à la guerre, pour la grandeur duquel vous ne refusez point de presenter à la mort vos personnes.
§17 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« meshuy » : désormais, à partir de maintenant.
S1« ce vous seroit grand heur » : ce serait pour vous une grande chance. « Heur », c'est la chance ; il reste dans « bonheur » et « malheur ».
§18Quels mots du paragraphe 18 ont changé depuis le seizième siècle ?
Celui qui vous maîtrise si fort n'a que deux yeux, n'a que deux mains, n'a qu'un corps, et n'a rien de plus que le moindre homme du grand nombre infini de vos villes ; sinon qu'il a plus que vous tous, et c'est l'avantage que vous lui faites pour vous détruire. D'où a-t-il pris tant d'yeux, d'où vous épie-t-il, si vous ne les lui donnez ? Comment a-t-il tant de mains pour vous frapper, s'il ne les prend de vous ? Les pieds dont il foule vos cités, d'où les a-t-il, s'ils ne sont des vôtres ? Comment a-t-il aucun pouvoir sur vous, sinon par vous-mêmes ? Comment oserait-il vous courir sus, s'il n'avait intelligence avec vous ? Que pourrait-il vous faire, si vous n'étiez les receleurs du larron qui vous pille, les complices du meurtrier qui vous tue, et les traîtres de vous-mêmes ?
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : maistrise · destruire · vostres · autres.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Celuy qui vous maistrise tant n'a que deux yeux, n'a que deux mains, n'a qu'un corps, et n'a autre chose que ce qu'a le moindre homme du grand nombre infini de vos villes ; sinon qu'il a plus que vous tous, c'est l'avantage que vous luy faites pour vous destruire. D'où a-il prins tant d'yeux, d'où vous espie-il, si vous ne les luy donnez ? Comment a-il tant de mains pour vous frapper, s'il ne les prend de vous ? Les pieds dont il foule vos citez, d'où les a-il, s'ils ne sont des vostres ? Comment a-il aucun pouvoir sur vous, que par vous autres mesmes ? Comment vous oseroit-il courir sus, s'il n'avoit intelligence avec vous ? Que vous pourroit-il faire, si vous n'estiez receleurs du larron qui vous pille, complices du meurtrier qui vous tue, et traistres de vous-mesmes ?
§18 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« courir sus » : attaquer, foncer sur quelqu'un.
S1« receleurs » : ceux qui cachent et gardent ce qu'un voleur a pris. Le mot est resté, il est juridique.
§19Quels mots du paragraphe 19 ont changé depuis le seizième siècle ?
Vous semez vos fruits afin qu'il en fasse le dégât ; vous meublez et remplissez vos maisons pour fournir à ses rapines ; vous nourrissez vos filles afin qu'il ait de quoi assouvir sa luxure ; vous nourrissez vos enfants afin qu'il les mène, pour le mieux qu'il puisse leur faire, à ses guerres, qu'il les mène à la boucherie, qu'il en fasse les ministres de ses convoitises et les exécuteurs de ses vengeances. Vous rompez vos personnes à la peine afin qu'il puisse se dorloter dans ses délices et se vautrer dans de sales et vilains plaisirs. Vous vous affaiblissez afin de le faire plus fort et plus rude à vous tenir la bride plus courte.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : desgast · voleries · dequoy · saouler.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Vous semez vos fruits, afin qu'il en face le desgast ; vous meublez et remplissez vos maisons pour fournir à ses voleries ; vous nourrissez vos filles, afin qu'il ait dequoy saouler sa luxure ; vous nourrissez vos enfans, afin qu'il les meine, pour le mieux qu'il leur face, en ses guerres, qu'il les meine à la boucherie, qu'il les face les ministres de ses convoitises, les executeurs de ses vengeances. Vous rompez à la peine vos personnes, afin qu'il se puisse mignarder en ses delices et se veautrer dans les sales et vilains plaisirs. Vous vous affoiblissez, afin de le faire plus fort et roide, à vous tenir plus courte la bride.
§19 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« se mignarder » : se dorloter, se faire des délicatesses.
S1« se veautrer » : se vautrer.
§20Quels mots du paragraphe 20 ont changé depuis le seizième siècle ?
Et de tant d'indignités que les bêtes elles-mêmes ou bien ne sentiraient pas, ou bien n'endureraient pas, vous pouvez vous en délivrer, si vous essayez, non pas de vous en délivrer, mais seulement de le vouloir. Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres. Je ne veux pas que vous le poussiez ni que vous l'ébranliez, mais seulement ne le soutenez plus, et vous le verrez, comme un grand colosse dont on a dérobé la base, s'effondrer de son propre poids et se rompre.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : d'indignitez · bestes · mesmes · sentiroyent.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Et de tant d'indignitez que les bestes mesmes ou ne sentiroyent point, ou n'endureroyent point, vous pouvez vous en delivrer si vous essayez, non pas de vous en delivrer, mais seulement de le vouloir faire. Soyez resolus de ne servir plus, et vous voila libres. Je ne veux pas que vous le poussiez ny le bransliez, mais seulement ne le soustenez plus, et vous le verrez, comme un grand colosse à qui on a desrobbé la base, de son poids mesme fondre en bas et se rompre.
§20 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« ne le bransliez » : ne l'ébranlez pas, ne le secouez pas.
S1« colosse » : une statue géante. L'image est celle d'une statue posée sur un socle qu'on retire.
§21Quels mots du paragraphe 21 ont changé depuis le seizième siècle ?
Mais certes les médecins conseillent bien de ne pas mettre la main aux plaies incurables ; et je n'agis pas sagement en voulant conseiller là-dessus un peuple qui a perdu depuis longtemps toute conscience, et dont le fait même qu'il ne sent plus son mal montre assez que sa maladie est mortelle. Cherchons donc par conjecture, si nous pouvons en trouver, comment s'est ainsi enracinée si avant cette obstinée volonté de servir, qu'il semble maintenant que l'amour même de la liberté ne soit pas si naturel.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : playes · vouloir · connoissance · duquel.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Mais certes les medecins conseillent bien de ne mettre pas la main aux playes incurables ; et je ne fay pas sagement de vouloir en cecy conseiller le peuple, qui a perdu long temps y a toute connoissance, et duquel, puis qu'il ne sent plus son mal, cela seul monstre assez que sa maladie est mortelle. Cerchons donc par conjecture, si nous en pouvons trouver, comment s'est ainsi si avant enracinée ceste opiniastre volonté de servir, qu'il semble maintenant que l'amour mesme de la liberté ne soit pas si naturelle.
§21 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« je ne fay pas sagement » : je n'agis pas sagement. « Faire » au sens d'agir.
S1« cerchons » : cherchons.
§22Quels mots du paragraphe 22 ont changé depuis le seizième siècle ?
Premièrement, cela est hors de doute, je crois : que si nous vivions selon les droits que la Nature nous a donnés et les enseignements qu'elle nous fournit, nous serions naturellement obéissants aux parents, soumis à la raison, et serfs de personne. De l'obéissance que chacun, sans autre avertissement que celui de son naturel, porte à ses père et mère, tous les hommes sont témoins, chacun en soi et pour soi. Quant à la raison, à savoir si elle naît avec nous ou non, question longuement débattue par les Académiciens et abordée par toute l'école des philosophes, je ne penserais pas me tromper, pour cette fois, en croyant qu'il y a en notre âme quelque semence naturelle de raison qui, entretenue par le bon conseil et par l'habitude, fleurit en vertu, et qui, au contraire, souvent, ne pouvant durer contre les vices survenus, étouffée, avorte.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : nostre · donnez · enseignemens · qu’elle.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Premierement, cela est, comme je croy, hors de nostre doute, que si nous vivions avec les droits que Nature nous a donnez et les enseignemens qu’elle nous apprend, nous serions naturellement obeissans aux parens, subjets à la raison, et serfs de personne. De l’obeissance que chacun, sans autre advertissement que de son naturel, porte à ses peres et meres, tous les hommes en sont tesmoins, chacun en soy et pour soy. De la raison, si elle naist avec nous ou non, qui est une question debatue au fond par les Academiques et touchée par toute l’eschole des philosophes : pour ceste heure je ne penserois point faillir en croyant qu’il y a en nostre ame quelque naturelle semence de raison, qui, entretenue par bon conseil et coustume, fleurit en vertu, et, au contraire, souvent ne pouvant durer contre les vices survenus, estouffée, s’avorte.
§22 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« les Academiques » : les philosophes de l'Académie, l'école de Platon. Pas des académiciens au sens actuel.
S1« s'avorte » : avorte, ne va pas jusqu'au bout de sa croissance. L'image est celle d'une graine.
§23Quels mots du paragraphe 23 ont changé depuis le seizième siècle ?
Mais certes, s'il y a rien de clair et d'évident dans la Nature, et sur quoi il ne soit pas permis de faire l'aveugle, c'est ceci : que la Nature, ministre de Dieu et gouvernante des hommes, nous a tous faits de même forme et, semble-t-il, au même moule, afin de nous faire reconnaître tous les uns les autres pour compagnons, ou plutôt pour frères. Et si, en faisant le partage des présents qu'elle nous donnait, elle a fait quelques avantages de son bien, soit au corps soit à l'esprit, aux uns plus qu'aux autres, elle n'a pourtant pas entendu nous mettre en ce monde comme dans un camp clos, et n'a pas envoyé ici-bas les plus forts et les plus avisés comme des brigands armés dans une forêt pour y malmener les plus faibles. Il faut croire plutôt qu'en faisant ainsi aux uns les parts plus grandes et aux autres plus petites, elle voulait faire place à l'affection fraternelle, afin qu'elle eût où s'employer, les uns ayant le pouvoir de donner aide, et les autres le besoin d'en recevoir.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : d’apparent · l’aveugle · entreconnoistre · plustost.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Mais certes, s’il y a rien de clair et d’apparent en la Nature, et en quoy il ne soit pas permis de faire l’aveugle, c’est cela, que Nature, le ministre de Dieu, la gouvernante des hommes, nous a tous faits de mesme forme, et, comme il semble, à mesme moule, afin de nous entreconnoistre tous pour compagnons, ou plustost pour freres. Et si, faisant les partages des presens qu’elle nous donnoit, elle a fait quelques avantages de son bien, soit au corps ou à l’esprit, aux uns plus qu’aux autres, si n’a-elle pourtant entendu nous mettre en ce monde comme dans un camp clos, et n’a pas envoyé icy bas les plus forts et plus advisez comme des brigands armez dans une forest, pour y gourmander les plus foibles. Mais plustost faut-il croire que, faisant ainsi aux uns les parts plus grandes et aux autres plus petites, elle vouloit faire place à la fraternelle affection, afin qu’elle eust où s’employer, ayans les uns puissance de donner aide, et les autres besoin d’en recevoir.
§23 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« le ministre de Dieu » : au sens de serviteur, d'exécutant. La Nature exécute les ordres de Dieu.
S1« à mesme moule » : coulés dans le même moule. La comparaison vient de la fonderie.
S1« gourmander les plus foibles » : voir §13.
§24Quels mots du paragraphe 24 ont changé depuis le seizième siècle ?
Puis donc que cette bonne mère nous a donné à tous toute la terre pour demeure, nous a tous logés en quelque sorte dans une même maison, nous a tous façonnés dans la même pâte afin que chacun pût se mirer et quasi se reconnaître dans l'autre ; si elle nous a donné à tous en commun ce grand présent de la voix et de la parole, pour nous rapprocher et nous fraterniser davantage, et faire, par la déclaration commune et mutuelle de nos pensées, une communion de nos volontés ; et si elle a tâché par tous moyens de serrer et d'étreindre plus fort le nœud de notre alliance et de notre société ; si elle a montré en toutes choses qu'elle voulait moins nous faire tous unis que tous uns : il ne faut pas douter que nous ne soyons tous naturellement libres, puisque nous sommes tous compagnons ; et il ne peut tomber dans l'entendement de personne que la Nature ait mis quelqu'un en servitude, nous ayant tous mis en compagnie.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : aucunement · figurez · reconnoistre · l’autre.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Puis donc que ceste bonne mere nous a donné à tous toute la terre pour demeure, nous a tous logez aucunement en une mesme maison, nous a tous figurez en mesme paste, afin que chacun se peust mirer et quasi reconnoistre l’un dans l’autre ; si elle nous a tous en commun donné ce grand present de la voix et de la parole, pour nous accointer et fraterniser davantage, et faire, par la commune et mutuelle declaration de nos pensées, une communion de nos volontez ; et si elle a tasché par tous moyens de serrer et estraindre plus fort le nœud de nostre alliance et societé ; si elle a monstré en toutes choses qu’elle ne vouloit tant nous faire tous unis que tous uns : il ne faut pas faire doute que nous ne soyons tous naturellement libres, puis que nous sommes tous compagnons ; et ne peut tomber en l’entendement de personne que Nature ait mis aucun en servitude, nous ayant tous mis en compagnie.
§24 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« accointer » : rapprocher, mettre en relation.
S1« tous unis que tous uns » : tout le jeu de la phrase est là. Unis veut dire liés ensemble ; uns veut dire ne faisant qu'un seul. La Nature veut plus que l'union : elle veut l'unité.
§25Quels mots du paragraphe 25 ont changé depuis le seizième siècle ?
Mais à la vérité, c'est bien pour rien que de débattre si la liberté est naturelle, puisqu'on ne peut tenir personne en servitude sans lui faire tort, et qu'il n'y a rien au monde de si contraire à la Nature, qui est toute raisonnable, que l'injustice. Reste donc à dire que la liberté est naturelle, et du même coup, à mon avis, que nous ne sommes pas seulement nés en possession de notre franchise, mais aussi avec l'affection de la défendre.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : debatre · estant · l’injure · nostre.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Mais à la verité, c’est bien pour neant de debatre si la liberté est naturelle, puis qu’on ne peut tenir aucun en servitude sans luy faire tort, et qu’il n’y a rien au monde si contraire à la Nature, estant toute raisonnable, que l’injure. Reste donc de dire que la liberté est naturelle, et par mesme moyen, à mon advis, que nous ne sommes pas seulement nais en possession de nostre franchise, mais aussi avec affection de la defendre.
§25 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« pour neant » : pour rien, inutilement.
S1« l'injure » : ici, l'injustice, le tort fait à quelqu'un. Pas l'insulte.
§26Quels mots du paragraphe 26 ont changé depuis le seizième siècle ?
Or si d'aventure nous en doutons, et si nous sommes assez abâtardis pour ne pouvoir reconnaître ni nos biens ni pareillement nos affections natives, il faudra que je vous fasse l'honneur qui vous revient, et que je monte, pour ainsi dire, les bêtes brutes en chaire, pour vous enseigner votre nature et votre condition. Les bêtes, Dieu m'assiste, si les hommes ne font pas trop les sourds, leur crient : Vive la liberté ! Plusieurs d'entre elles meurent aussitôt qu'elles sont prises : comme le poisson qui perd la vie aussitôt que l'eau, de même celles-là quittent la lumière et ne veulent pas survivre à leur franchise naturelle. Si les animaux avaient entre eux leurs rangs et leurs prééminences, ils feraient, à mon avis, de la liberté leur noblesse.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : d’avanture · faisons · quelque · abastardis.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Or si d’avanture nous faisons quelque doute en cela, et sommes tant abastardis que ne puissions reconnoistre nos biens ni semblablement nos naifves affections, il faudra que je vous face l’honneur qui vous appartient, et que je monte, par maniere de dire, les bestes brutes en chaire, pour vous enseigner vostre nature et condition. Les bestes, ce m’aid Dieu, si les hommes ne font trop les sourds, leur crient : Vive liberté ! Plusieurs y en a d’entr’elles qui meurent si tost qu’elles sont prises : comme le poisson, qui perd la vie aussi tost que l’eau, pareillement celles-là quittent la lumiere, et ne veulent point survivre à leur naturelle franchise. Si les animaux avoyent entr’eux leurs rangs et prééminences, ils feroyent, à mon advis, de la liberté leur noblesse.
§26 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« abastardis » : dégénérés, tombés d'un état meilleur.
S1« naifves » : naturelles, natives, d'origine. Pas naïves au sens actuel.
S1« en chaire » : dans la chaire du prédicateur ou du professeur. La Boétie dit qu'il va faire monter les bêtes en chaire pour te faire la leçon.
S1« ce m'aid Dieu » : que Dieu me vienne en aide. Formule de serment.
§27Quels mots du paragraphe 27 ont changé depuis le seizième siècle ?
Les autres, des plus grandes jusqu'aux plus petites, lorsqu'on les prend, font une si grande résistance d'ongles, de cornes, de pieds et de bec, qu'elles déclarent assez combien elles tiennent cher ce qu'elles perdent. Puis, une fois prises, elles nous donnent tant de signes apparents de la conscience qu'elles ont de leur malheur, qu'il est clair à voir que désormais c'est pour elles languir plutôt que vivre, et qu'elles continuent leur vie plus pour pleurer leur aise perdu que pour se plaire en servitude.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : jusques · d’ongles · qu’elles · qu’elles.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Les autres, des plus grandes jusques aux plus petites, lors qu’on les prend, font si grande resistance d’ongles, de cornes, de pieds et de bec, qu’elles declarent assez combien elles tiennent cher ce qu’elles perdent. Puis, estans prises, nous donnent tant de signes apparens de la connoissance qu’elles ont de leur malheur, qu’il est bel à voir que dores-en-là de leur est plus languir que vivre, et qu’elles continuent leur vie plus pour plaindre leur aise perdu que pour se plaire en servitude.
§27 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« dores-en-là » : dorénavant, à partir de là.
§28Quels mots du paragraphe 28 ont changé depuis le seizième siècle ?
Que veut dire autre chose l'éléphant qui, s'étant défendu jusqu'à n'en pouvoir plus, n'y voyant plus d'issue, sur le point d'être pris, enfonce ses mâchoires et casse ses dents contre les arbres, sinon que le grand désir qu'il a de demeurer libre, comme il est né, lui donne de l'esprit et l'avise de marchander avec les chasseurs, pour savoir s'il en sera quitte au prix de ses dents, et s'il sera reçu à livrer son ivoire et à payer cette rançon pour sa liberté ? Nous appâtons le cheval dès sa naissance pour l'apprivoiser à servir ; et nous ne savons pas si bien le flatter que, lorsqu'on en vient à le dompter, il ne morde le frein, qu'il ne rue contre l'éperon, comme pour montrer à la nature et témoigner au moins par là que, s'il sert, ce n'est pas de son gré, mais par notre contrainte.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : l’elephant · s’estant · jusques · d’ordre.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Que veut dire autre chose l’elephant qui, s’estant defendu jusques à n’en pouvoir plus, n’y voyant plus d’ordre, estant sur le poinct d’estre prins, il enfonce ses maschoires et casse ses dents contre les arbres, sinon que le grand desir qu’il a de demeurer libre, comme il est nay, luy fait de l’esprit et l’advise de marchander avec les chasseurs, si pour le pris de ses dents il en sera quitte, et s’il sera receu à bailler son yvoire et payer ceste rançon pour sa liberté ? Nous appastons le cheval dés lors qu’il est nay, pour l’apprivoiser à servir ; et si ne le sçavons-nous tant flatter, que, quand ce vient à le domter, il ne morde le frein, qu’il ne rue contre l’esperon, comme, ce semble, pour monstrer à la nature et tesmoigner au moins par là que, s’il sert, ce n’est pas de son gré, mais par nostre contrainte.
§28 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« l'advise » : lui suggère l'idée, le conduit à.
S1« nous appastons le cheval » : nous l'attirons avec de la nourriture.
§29Quels mots du paragraphe 29 ont changé depuis le seizième siècle ?
Que faut-il donc dire ? > Même les bœufs sous le poids du joug gémissent, > et les oiseaux dans la cage se plaignent, comme je l'ai dit autrefois, passant le temps à nos rimes françaises. Car je ne craindrais pas, écrivant à toi, ô Longa, de mêler à ceci de mes vers, dont je ne lis jamais aucun sans que, par le semblant que tu fais de t'en contenter, tu ne m'en rendes glorieux.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : Mesmes · geignent · Françoises · craindrois.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Que faut-il donc dire ? > Mesmes les bœufs sous le pois du joug geignent, > Et les oiseaux dans la cage se plaignent, comme j’ay dit autrefois, passant le temps à nos rimes Françoises. Car je ne craindrois point, escrivant à toy, ô Longa, mesler de mes vers, desquels je ne lis jamais que, pour le semblant que tu fais de t’en contenter, tu ne m’en faces glorieux.
§29 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« le pois du joug » : le poids. Orthographe ancienne.
S1« ô Longa » : c'est le nom du destinataire du Discours. Va voir S3 pour savoir qui c'est.
§30Quels mots du paragraphe 30 ont changé depuis le seizième siècle ?
Ainsi donc, puisque toutes les choses qui ont sentiment, dès lors qu'elles l'ont, sentent le mal de la sujétion et courent après la liberté ; puisque les bêtes, qui sont pourtant faites pour le service de l'homme, ne peuvent s'accoutumer à servir qu'avec la protestation d'un désir contraire : quel malencontre a donc été celui-là, qui a pu tant dénaturer l'homme, seul né vraiment pour vivre libre, et lui faire perdre le souvenir de son premier être et le désir de le reprendre ?
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : qu’elles · subjection · bestes · encores.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Ainsi donc, puis que toutes choses qui ont sentiment, dés lors qu’elles l’ont, sentent le mal de la subjection et courent apres la liberté ; puis que les bestes, qui encores sont faites pour le service de l’homme, ne se peuvent accoustumer à servir qu’avec protestation d’un desir contraire : quel malencontre a esté cela, qui a peu tant desnaturer l’homme, seul nay, de vray, pour vivre franchement, et luy faire perdre la souvenance de son premier estre, et le desir de le reprendre ?
§30 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« quel malencontre » : quelle mauvaise rencontre, quel accident funeste. Ce mot est un des trois ou quatre mots capitaux du texte. Il désigne l'événement, inconnu et jamais expliqué, qui a fait passer les hommes de la liberté à la servitude.
S1« desnaturer » : faire sortir de sa nature.
§31Quels mots du paragraphe 31 ont changé depuis le seizième siècle ?
Il y a trois sortes de tyrans. Je parle des mauvais princes. Les uns ont le royaume par élection du peuple, les autres par la force des armes, les autres par la succession de leur race. Ceux qui l'ont acquis par le droit de la guerre s'y comportent de telle manière qu'on reconnaît bien qu'ils sont, comme on dit, en terre de conquête. Ceux qui naissent rois ne sont pas ordinairement guère meilleurs ; au contraire, étant nés et nourris dans le sang de la tyrannie, ils tirent avec le lait la nature du tyran, et font état des peuples qui sont sous eux comme de leurs serfs héréditaires ; et selon la complexion à laquelle ils sont le plus enclins, avaricieux ou prodigues, tels qu'ils sont, ils font du royaume comme de leur héritage.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : meschans · portent · connoist · qu’ils.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Il y a trois sortes de tyrans. Je parle des meschans princes. Les uns ont le royaume par election du peuple, les autres par la force des armes, les autres par la succession de leur race. Ceux qui l’ont acquis par le droit de la guerre, ils s’y portent ainsi qu’on connoist bien qu’ils sont, comme on dit, en terre de conqueste. Ceux qui naissent roys ne sont pas communement gueres meilleurs ; ains, estans nais et nourris dans le sang de la tyrannie, tirent avec le laict la nature du tyran, et font estat des peuples qui sont sous eux comme de leurs serfs hereditaires ; et, selon la complexion en laquelle ils sont plus enclins, avaricieux ou prodigues, tels qu’ils sont, ils font du royaume comme de leur heritage.
§31 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« meschans » : mauvais, méchants au sens fort. « Meschanceté », c'est la méchanceté et la scélératesse.
S1« ains » : mais au contraire. Petit mot très fréquent, il n'existe plus.
S1« complexion » : le tempérament, le caractère naturel de quelqu'un.
§32Quels mots du paragraphe 32 ont changé depuis le seizième siècle ?
Celui à qui le peuple a donné l'État devrait être, ce me semble, plus supportable ; et il le serait, je crois, n'était que, dès lors qu'il se voit élevé au-dessus des autres à cette place, flatté par je ne sais quoi que l'on appelle la grandeur, il décide de n'en plus bouger. Ordinairement, celui-là fait état de la puissance que le peuple lui a confiée pour la transmettre à ses enfants. Or, dès lors que ceux-là ont pris cette opinion, c'est chose étrange de voir combien ils passent en toutes sortes de vices, et même en cruauté, les autres tyrans. Ils ne voient d'autre moyen d'assurer la tyrannie nouvelle, que d'étendre si loin la servitude et d'éloigner si fort leurs sujets de la liberté que, la mémoire en fût-elle fraîche, ils puissent la leur faire perdre.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : l’estat · devroit · seroit · n’estoit.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Celuy à qui le peuple a donné l’estat devroit estre, ce me semble, plus supportable ; et le seroit, comme je croy, n’estoit que, dés lors qu’il se void eslevé par dessus les autres en ce lieu, flatté par je ne sçay quoy que l’on appelle la grandeur, il delibere de n’en bouger point. Communement, celuy-là fait estat de la puissance que le peuple luy a baillée, de la rendre à ses enfans. Or, dés lors que ceux-là ont prins ceste opinion, c’est chose estrange de combien ils passent en toutes sortes de vices, et mesmes en la cruauté, les autres tyrans. Ils ne voyent autre moyen, pour asseurer la nouvelle tyrannie, que d’estendre tant la servitude et estranger tant de la liberté leurs subjets, encores que la memoire en soit fresche, qu’ils la leur puissent faire perdre.
§32 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« l'estat » : le pouvoir, la charge. Pas l'État au sens moderne.
§33Quels mots du paragraphe 33 ont changé depuis le seizième siècle ?
Ainsi, pour en dire la vérité, je vois bien qu'il y a entre eux quelque différence, mais de choix je n'en vois pas ; et, les moyens de venir aux règnes étant divers, la façon de régner est toujours à peu près la même. Les élus les traitent comme s'ils avaient pris des taureaux à dompter ; les conquérants pensent y avoir droit comme sur leur proie ; les successeurs, en user comme de leurs esclaves naturels.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : entr’eux · estans · tousjours · semblable.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Ainsi, pour en dire la verité, je voy bien qu’il y a entr’eux quelque difference, mais de choix je n’en voy point ; et, estans les moyens de venir aux regnes divers, tousjours la façon de regner est quasi semblable. Les esleus, comme s’ils avoyent prins des taureaux à domter, les traittent ainsi ; les conquerans pensent en avoir droit comme de leur proye ; les successeurs, d’en faire ainsi que de leurs naturels esclaves.
§33 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« les esleus » : les élus, ceux qui sont arrivés au pouvoir par élection.
§34Quels mots du paragraphe 34 ont changé depuis le seizième siècle ?
Mais à propos, si d'aventure il naissait aujourd'hui quelques gens tout neufs, non accoutumés à la sujétion ni affriandés à la liberté, qui ne sussent ce que c'est ni de l'une ni de l'autre, ni à grand-peine leurs noms ; si on leur offrait ou d'être sujets ou de vivre en liberté, à quoi consentiraient-ils ? Il n'y a pas à en douter, ils aimeraient bien mieux obéir à la seule raison que servir un homme : sinon peut-être que ce fussent ceux d'Israël, qui, sans contrainte ni aucun besoin, se firent un tyran ; peuple dont je ne lis jamais l'histoire sans en concevoir un trop grand dépit, quasi jusqu'à devenir inhumain, jusqu'à me réjouir de tant de maux qui leur en advinrent.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : d’avanture · naissoit · aujourd’huy · accoustumez.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Mais à propos, si d’avanture il naissoit aujourd’huy quelques gens tous neufs, non accoustumez à la subjection ny affriandez à la liberté, qu’ils ne sceussent que c’est ni de l’un ni de l’autre, ni à grand’peine des noms ; si on leur presentoit ou d’estre subjets ou de vivre en liberté, à quoy s’accorderoyent-ils ? Il ne faut pas faire difficulté qu’ils n’aimassent trop mieux obeyr seulement à la raison, que servir à un homme : sinon possible que ce fussent ceux d’Israël, qui, sans contrainte ny aucun besoin, se firent un tyran ; duquel peuple je ne lis jamais l’histoire que je n’en aye trop grand despit, quasi jusques à devenir inhumain, pour me resjouyr de tant de maux qui leur en advindrent.
§34 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« affriandez » : mis en appétit, rendus gourmands de quelque chose.
S1« je n'aye trop grand despit » : je n'éprouve un trop grand dépit, une trop grande irritation.
§35Quels mots du paragraphe 35 ont changé depuis le seizième siècle ?
Mais certes tous les hommes, tant qu'ils ont quelque chose d'humain, avant qu'ils se laissent assujettir, il faut l'un des deux : ou qu'ils soient contraints, ou qu'ils soient trompés ; contraints par les armes étrangères, comme Sparte et Athènes par les forces d'Alexandre, ou par les factions, ainsi que la seigneurie d'Athènes était auparavant tombée entre les mains de Pisistrate. C'est par tromperie qu'ils perdent souvent la liberté ; et en cela ils ne sont pas si souvent séduits par autrui qu'ils ne sont trompés par eux-mêmes.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : qu’ils · d’homme · devant · qu’ils.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Mais certes tous les hommes, tant qu’ils ont quelque chose d’homme, devant qu’ils se laissent assujettir, il faut l’un des deux, ou qu’ils soyent contrains, ou deceus : contrains par les armes estrangeres, comme Sparte et Athenes par les forces d’Alexandre, ou par les factions, ainsi que la seigneurie d’Athenes estoit devant venue entre les mains de Pisistrat. Par tromperie perdent-ils souvent la liberté ; et en ce ils ne sont pas si souvent seduits par autruy comme ils sont trompez par eux-mesmes.
§35 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« deceus » : trompés. Vient de « décevoir » au sens ancien de tromper.
S1« la seigneurie d'Athenes » : le gouvernement d'Athènes.
§36Quels mots du paragraphe 36 ont changé depuis le seizième siècle ?
Ainsi le peuple de Syracuse, la maîtresse ville de Sicile, qu'on appelle aujourd'hui Saragosse, pressé par les guerres et ne pourvoyant inconsidérément qu'au danger, éleva Denys le premier et lui donna la charge de conduire l'armée ; et il ne prit pas garde qu'il l'avait fait si grand que ce beau personnage, revenant victorieux comme s'il avait vaincu non pas ses ennemis mais ses concitoyens, se fit de capitaine roi, et de roi tyran.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : maistresse · l’appelle · aujourd’huy · estant.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Ainsi le peuple de Syracuse, la maistresse ville de Sicile, on l’appelle aujourd’huy Saragosse, estant pressé par les guerres, inconsiderément ne mettre ordre qu’au danger, esleva Denys le premier et luy donna charge de la conduite de l’armée ; et ne se donna garde qu’elle l’eust fait si grand, que ceste bonne piece là, revenant victorieux comme s’il n’eust pas vaincu ses ennemis mais ses citoyens, se fit de capitaine roy, et de roy tyran.
§36 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« ne se donna garde » : ne se rendit pas compte, ne fit pas attention.
S1« ceste bonne piece là » : ce joli personnage. C'est ironique et méprisant.
§37Quels mots du paragraphe 37 ont changé depuis le seizième siècle ?
Il n'est pas croyable comme le peuple, dès lors qu'il est assujetti, tombe soudain dans un si profond oubli de la franchise qu'il n'est pas possible qu'il s'éveille pour la ravoir, servant si librement et si volontiers qu'on dirait, à le voir, qu'il a non pas perdu sa liberté, mais gagné sa servitude.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : assujetty · s’esveille · franchement · diroit.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Il n’est pas croyable comme le peuple, dés lors qu’il est assujetty, tombe soudain en un tel et si profond oubly de la franchise, qu’il n’est pas possible qu’il s’esveille pour la ravoir, servant si franchement et tant volontiers qu’on diroit, à le voir, qu’il a non pas perdu sa liberté, mais gaigné sa servitude.
§37 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« pour la ravoir » : pour la reprendre, la récupérer.
§38Quels mots du paragraphe 38 ont changé depuis le seizième siècle ?
Il est vrai qu'au commencement on sert contraint et vaincu par la force ; mais ceux qui viennent après, n'ayant jamais vu la liberté et ne sachant ce que c'est, servent sans regret et font volontiers ce que leurs devanciers avaient fait par contrainte. C'est cela : les hommes naissant sous le joug, puis nourris et élevés dans le servage, sans regarder plus avant, se contentant de vivre comme ils sont nés, et ne pensant pas avoir d'autre droit ni d'autre bien que ce qu'ils ont trouvé, prennent pour leur naturel l'état de leur naissance.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : n’ayans · sachans · avoyent · naissans.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Il est vray qu’au commencement l’on sert contraint et vaincu par la force ; mais ceux qui viennent apres, n’ayans jamais veu la liberté et ne sachans que c’est, servent sans regret, et font volontiers ce que leurs devanciers avoyent fait par contrainte. C’est cela, que les hommes naissans sous le joug, et puis nourris et eslevez dans le servage, sans regarder plus avant, se contentans de vivre comme ils sont nais, et ne pensans point avoir d’autre droit ni autre bien que ce qu’ils ont trouvé, ils prennent pour leur naturel l’estat de leur naissance.
§38 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« le servage » : la servitude, la condition de serf.
§39Quels mots du paragraphe 39 ont changé depuis le seizième siècle ?
Et pourtant il n'est pas d'héritier si prodigue et si nonchalant qui parfois ne passe les yeux sur ses registres, pour savoir s'il jouit de tous les droits de sa succession, ou si l'on a rien entrepris sur lui ou sur son prédécesseur. Mais certes la coutume, qui a en toutes choses grand pouvoir sur nous, n'a en aucun domaine si grande vertu qu'en celui-ci, de nous enseigner à servir et, comme on le dit de Mithridate qui s'habitua à boire du poison, de nous apprendre à avaler et à ne pas trouver amer le venin de la servitude.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : toutesfois · d’heritier · quelquesfois · entendre.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Et toutesfois il n’est point d’heritier si prodigue et nonchalant qui quelquesfois ne passe les yeux dans ses registres, pour entendre s’il jouyt de tous les droits de sa succession, ou si l’on a rien entrepris sur luy ou sur son predecesseur. Mais certes la coustume, qui a en toutes choses grand pouvoir sur nous, n’a en aucun endroit si grande vertu qu’en cecy, de nous enseigner à servir, et, comme l’on dit de Mithridate qui se fit ordinaire à boire le poison, pour nous apprendre à avaller et ne trouver pas amer le venin de la servitude.
§39 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« ses registres » : les documents où sont écrits ses droits d'héritier.
S1« se fit ordinaire à boire le poison » : prit l'habitude d'en boire régulièrement.
§40Quels mots du paragraphe 40 ont changé depuis le seizième siècle ?
On ne peut nier que la nature n'ait en nous bonne part, pour nous tirer là où elle veut et nous faire dire bien ou mal nés ; mais il faut pourtant avouer qu'elle a en nous moins de pouvoir que la coutume, parce que le naturel, si bon soit-il, se perd s'il n'est entretenu, et que l'éducation nous fait toujours à sa façon, quoi qu'il en soit, malgré la nature. Les semences de bien que la nature met en nous sont si menues et si glissantes qu'elles ne supportent pas le moindre heurt d'une éducation contraire ; elles ne s'entretiennent pas plus aisément qu'elles ne s'abâtardissent, se fondent et s'anéantissent : ni plus ni moins que les arbres fruitiers, qui ont bien tous quelque naturel propre, qu'ils gardent bien si on les laisse venir, mais qu'ils abandonnent aussitôt pour porter d'autres fruits, étrangers et non les leurs, selon la façon dont on les greffe.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : confesser · qu’elle · coustume · pource.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
L’on ne peut pas nier que la nature n’ait en nous bonne part, pour nous tirer là où elle veut et nous faire dire ou bien ou mal naiz ; mais si faut-il confesser qu’elle a en nous moins de pouvoir que la coustume, pource que le naturel, pour bon qu’il soit, se perd s’il n’est entretenu, et la nourriture nous fait tousjours de sa façon, comment que ce soit, malgré la nature. Les semences de bien que la nature met en nous sont si menues et glissantes, qu’elles n’endurent pas le moindre hurt de la nourriture contraire ; elles ne s’entretiennent pas plus aisément qu’elles s’abastardissent, se fondent et viennent en rien : ne plus ne moins que les fruictiers, qui ont bien tous quelque naturel à part, lequel ils gardent bien si on les laisse venir, mais ils le laissent aussi tost, pour porter d’autres fruicts estrangers et non les leurs, selon qu’on les ente.
§40 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« la nourriture » : dans tout ce passage, ce mot veut dire l'éducation, la façon dont on est élevé. Pas ce qu'on mange. C'est un des pièges les plus rentables du texte à l'oral du bac.
S1« hurt » : heurt, choc.
S1« selon qu'on les ente » : selon la façon dont on les greffe. « Enter », c'est greffer.
§41Quels mots du paragraphe 41 ont changé depuis le seizième siècle ?
Les herbes ont chacune leur propriété, leur naturel et leur singularité ; mais pourtant le gel, le temps, le terroir ou la main du jardinier y ajoutent ou en retranchent beaucoup de leur vertu. La plante qu'on a vue en un endroit, ailleurs on est empêché de la reconnaître.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : toutesfois · terrouer · adjoustent · diminuent.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Les herbes ont chacune leur proprieté, leur naturel et singularité ; mais toutesfois le gel, le temps, le terrouer ou la main du jardinier y adjoustent ou diminuent beaucoup de leur vertu. La plante qu’on a veue en un endroit, on est ailleurs empesché de la reconnoistre.
§41 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« le terrouer » : le terroir, la terre où pousse la plante.
§42Quels mots du paragraphe 42 ont changé depuis le seizième siècle ?
Qui verrait les Vénitiens, une poignée de gens vivant si librement que le plus méchant d'entre eux ne voudrait pas être roi, tous nés et nourris de telle sorte qu'ils ne connaissent d'autre ambition que celle de savoir qui pourvoira le mieux et le plus soigneusement à l'entretien de leur liberté, ainsi instruits et faits dès le berceau qu'ils ne prendraient pas tout le reste des félicités de la terre pour perdre le moindre point de leur franchise ; qui aura vu, dis-je, ces personnages-là, et qui, en partant de là, s'en ira aux terres de celui que nous appelons le grand seigneur, voyant là des gens qui ne veulent être nés que pour le servir et qui, pour le maintenir, abandonnent leur vie : penserait-il que les uns et ceux-là eussent même nature ? Ou plutôt n'estimerait-il pas que, sortant d'une cité d'hommes, il est entré dans un parc de bêtes ?
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : verroit · vivans · meschant · d’entr.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Qui verroit les Venitiens, une poignée de gens vivans si librement que le plus meschant d’entr’eux ne voudroit pas estre roy, et tous ainsi nais et nourris qu’ils ne connoissent point d’autre ambition sinon à qui mieux advisera à soigneusement entretenir leur liberté, ainsi apprins et faits dans le berceau, qu’ils ne prendroyent point tout le reste des felicitez de la terre pour perdre le moindre poinct de leur franchise ; qui aura veu, dy-je, ces personnages là, et, au partir de là, s’en ira aux terres de celuy que nous appellons le grand seigneur, voyant là des gens qui ne veulent estre nais que pour le servir, et qui, pour le maintenir, abandonnent leur vie : penseroit-il que les uns et ceux-là eussent mesme nature ? ou plustost n’estimeroit-il pas que, sortant d’une cité d’hommes, il est entré dans un parc de bestes ?
§42 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« le plus meschant d'entr'eux » : ici, le plus misérable, le plus bas placé. Pas le plus méchant.
S1« celuy que nous appellons le grand seigneur » : le sultan ottoman. C'est ainsi qu'on le nommait en France au seizième siècle.
§43Quels mots du paragraphe 43 ont changé depuis le seizième siècle ?
Lycurgue, celui qui donna sa police à Sparte, ayant nourri, dit-on, deux chiens tous deux frères, tous deux allaités du même lait, l'un engraissé à la cuisine, l'autre accoutumé par les champs au son de la trompe et du huchet, voulant montrer au peuple lacédémonien que les hommes sont tels que leur éducation les fait, mit les deux chiens en plein marché, et entre eux une soupe et un lièvre : l'un courut au plat, et l'autre au lièvre. « Et pourtant, dit-il, ils sont frères. »
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : Lycurgus · policeur · nourry · allaictez.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Lycurgus, le policeur de Sparte, ayant nourry, ce dit-on, deux chiens tous deux freres, tous deux allaictez de mesme laict, l’un engraissé à la cuisine, l’autre accoustumé par les champs au son de la trompe et du huchet, voulant monstrer au peuple Lacedemonien que les hommes sont tels que leur nourriture les fait, mit les deux chiens en plein marché, et entr’eux une souppe et un lievre : l’un courut au plat, et l’autre au lievre. « Toutesfois, ce dit-il, si sont-ils freres. »
§43 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« le policeur de Sparte » : celui qui a donné sa « police » à Sparte, c'est-à-dire ses lois et son organisation. Rien à voir avec la police d'aujourd'hui.
S1« du huchet » : petit cor de chasse.
§44Quels mots du paragraphe 44 ont changé depuis le seizième siècle ?
Ainsi celui-là, par ses lois et sa police, nourrit et forma si bien les Lacédémoniens que chacun d’eux aurait mieux aimé mourir de mille morts que de reconnaître un autre seigneur que la Loi et le Roi.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : Donques · reconnoistre.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Donques celuy-là, avec ses loix et sa police, nourrit et fit si bien les Lacedemoniens, que chacun d’eux eust eu plus cher de mourir de mille morts que de reconnoistre autre seigneur que la Loy et le Roy.
§44 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« eust eu plus cher » : aurait préféré.
§45Quels mots du paragraphe 45 ont changé depuis le seizième siècle ?
Je prends plaisir à rappeler un propos que tinrent jadis les favoris de Xerxès, le grand roi de Perse, touchant les Spartiates. Quand Xerxès faisait ses préparatifs pour la grande armée avec laquelle il devait conquérir la Grèce, il envoya ses ambassadeurs par les cités grecques demander de l’eau et de la terre, c’était la façon dont les Perses sommaient les villes. À Sparte ni à Athènes il n’en envoya pas, parce que ceux que Darius son père y avait envoyés pour faire pareille demande, les Spartiates et les Athéniens en avaient jeté les uns dans les fossés et fait sauter les autres dans un puits, en leur disant qu’ils y prissent hardiment de l’eau et de la terre pour les porter à leur prince. Ces gens-là ne pouvaient souffrir que de la moindre parole seulement on touchât à leur liberté.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : ramentevoir · tindrent · faisoit · appareils.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Je prens plaisir de ramentevoir un propos que tindrent jadis les favoris de Xerxes, le grand roy de Perse, touchant les Spartiates. Quand Xerxes faisoit ses appareils de grande armée pour conquerir la Grece, il envoya ses ambassadeurs par les citez Gregeoises demander de l’eau et de la terre, c’estoit la façon que les Perses avoyent de sommer les villes. A Sparte ny à Athenes n’en envoya-il point, pource que de ceux que Darie son pere y avoit envoyez pour faire pareille demande, les Spartiates et les Atheniens en avoyent jetté les uns dedans les fossez, les autres ils avoyent fait sauter dedans un puits, leur disans qu’ils prinssent là hardiment de l’eau et de la terre pour porter à leur prince. Ces gens ne pouvoyent souffrir que de la moindre parole seulement on touchast à leur liberté.
§45 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« ramentevoir » : rappeler, remettre en mémoire. Mot magnifique et complètement mort.
S1« les citez Gregeoises » : les cités grecques.
S1« sommer les villes » : leur enjoindre de se soumettre. Terme militaire, il existe toujours.
§46Quels mots du paragraphe 46 ont changé depuis le seizième siècle ?
Pour en avoir usé ainsi, les Spartiates craignaient d’avoir encouru la haine des dieux eux-mêmes, en particulier de Talthybios, dieu des hérauts. Ils décidèrent d’envoyer à Xerxès, pour les apaiser, deux de leurs citoyens, afin qu’ils se présentassent à lui et qu’il fît d’eux à sa guise, et qu’il se payât ainsi des ambassadeurs qu’ils avaient tués à son père. Deux Spartiates, l’un nommé Sperthias, l’autre Boulis, s’offrirent d’eux-mêmes pour aller faire ce paiement. Ils y allèrent ; et en chemin ils arrivèrent au palais d’un Perse qu’on appelait Hydarne, qui était lieutenant du roi dans toutes les villes d’Asie situées sur la côte de la mer.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : craignoyent · eussent · mesmes · specialement.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Pour en avoir ainsi usé, les Spartiates craignoyent qu’ils eussent encouru la haine des dieux mesmes, specialement de Thalthybie, dieu des herauts. Ils s’adviserent d’envoyer à Xerxes, pour les appaiser, deux de leurs citoyens, pour se presenter à luy, qu’il fist d’eux à sa guise, et se payast de là pour les ambassadeurs qu’ils avoyent tuez à son pere. Deux Spartiates, l’un nommé Sperte, l’autre Bulis, s’offrirent de leur gré pour aller faire ce payement. Ils y allerent, et en chemin ils arriverent au palais d’un Perse qu’on appelloit Hydarne, qui estoit lieutenant du roy en toutes les villes d’Asie qui sont sur la coste de la mer.
§46 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« dieu des herauts » : le dieu qui protège les messagers. Tuer un ambassadeur, c'est l'offenser.
§47Quels mots du paragraphe 47 ont changé depuis le seizième siècle ?
Il les reçut fort honorablement, et après plusieurs propos passant de l’un à l’autre, il leur demanda pourquoi ils refusaient tant l’amitié du roi. « Croyez-en, dit-il, Spartiates, et sachez par moi comment le roi sait honorer ceux qui le valent ; et pensez que si vous étiez à lui, il vous en ferait autant ; et si vous étiez à lui et qu’il vous eût connus, il n’y aurait pas un de vous qui ne fût seigneur d’une ville de Grèce. » « Là-dessus, Hydarne, tu ne saurais nous donner un bon conseil, dirent les Lacédémoniens, parce que le bien que tu nous promets, tu l’as éprouvé ; mais celui dont nous jouissons, tu ne sais pas ce que c’est. Tu as goûté la faveur du roi ; mais de la liberté, quel goût elle a, combien elle est douce, tu n’en sais rien. Or si tu y avais goûté toi-même, tu nous conseillerais de la défendre, non pas avec la lance et l’écu, mais avec les dents et les ongles. »
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : recueillit · tombans · pourquoy · refusoyent.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Il les recueillit fort honorablement, et apres plusieurs propos tombans de l’un en l’autre, il leur demanda pourquoy ils refusoyent tant l’amitié du roy. « Croyez, dit-il, Spartiates, et connoissez par moy comment le roy sçait honorer ceux qui le valent ; et pensez que, si vous estiez à luy, il vous feroit de mesme ; et si vous estiez à luy et qu’il vous eust connus, il n’y a celuy d’entre vous qui ne fust seigneur d’une ville de Grece. » « En cecy, Hydarne, tu ne nous sçaurois donner bon conseil, dirent les Lacedemoniens, pource que le bien que tu nous promets, tu l’as essayé ; mais celuy dont nous jouyssons, tu ne sçais que c’est. Tu as esprouvé la faveur du roy ; mais de la liberté, quel goust elle a, combien elle est douce, tu n’en sçais rien. Or si tu en avois tasté toy-mesme, tu nous conseillerois de la defendre, non pas avec la lance et l’escu, mais avec les dents et les ongles. »
§47 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« il les recueillit » : il les reçut, les accueillit.
S1« si tu en avois tasté » : si tu y avais goûté.
§48Quels mots du paragraphe 48 ont changé depuis le seizième siècle ?
Seul le Spartiate disait ce qu’il fallait dire ; mais certes l’un et l’autre parlaient selon la façon dont ils avaient été nourris. Car il ne se pouvait pas que le Perse eût regret de la liberté, ne l’ayant jamais eue, ni que le Lacédémonien endurât la sujétion, ayant goûté la franchise.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : disoit · faloit · disoyent · avoyent.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Le seul Spartiate disoit ce qu’il faloit dire ; mais certes et l’un et l’autre disoyent comme ils avoyent esté nourris. Car il ne se pouvoit faire que le Perse eust regret à la liberté, ne l’ayant jamais eue, ny que le Lacedemonien endurast la subjection, ayant gousté la franchise.
§48 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
§49Quels mots du paragraphe 49 ont changé depuis le seizième siècle ?
Caton d’Utique, étant encore enfant et sous la férule, allait et venait souvent chez Sylla le dictateur, tant parce qu’en raison du rang et de la maison dont il était on ne lui fermait jamais les portes, que parce qu’ils étaient proches parents. Il avait toujours son maître avec lui quand il y allait, comme il était d’usage pour les enfants de bonne naissance. Il s’aperçut que dans l’hôtel de Sylla, en sa présence ou par son commandement, on emprisonnait les uns, on condamnait les autres ; l’un était banni, l’autre étranglé ; l’un demandait la confiscation d’un citoyen, l’autre sa tête. En somme, tout s’y passait non comme chez un officier de la ville, mais comme chez un tyran du peuple ; et ce n’était pas un parquet de justice, mais une caverne de tyrannie.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : estant · encores · alloit · venoit.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Caton d’Utique, estant encores enfant et sous la verge, alloit et venoit souvent chez Sylla le dictateur, tant pource qu’à raison du lieu et maison dont il estoit on ne luy fermoit jamais les portes, qu’aussi ils estoyent proches parens. Il avoit tousjours son maistre quand il y alloit, comme avoyent accoustumé les enfans de bonne part. Il s’apperceut que dans l’hostel de Sylla, en sa presence ou par son commandement, on emprisonnoit les uns, on condamnoit les autres ; l’un estoit banny, l’autre estranglé ; l’un demandoit la confiscation d’un citoyen, et l’autre la teste. En somme, tout y alloit non comme chez un officier de la ville, mais comme chez un tyran du peuple ; et c’estoit non pas un parquet de justice, mais une caverne de tyrannie.
§49 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« sous la verge » : encore sous l'autorité d'un précepteur, c'est-à-dire enfant.
S1« un parquet de justice » : le lieu où siège un tribunal.
§50Quels mots du paragraphe 50 ont changé depuis le seizième siècle ?
Ce noble enfant dit à son maître : « Que ne me donnez-vous un poignard ? Je le cacherai sous ma robe. J’entre souvent dans la chambre de Sylla avant qu’il soit levé ; j’ai le bras assez fort pour en délivrer la ville. » Voilà vraiment une parole digne de Caton ; c’était un commencement de ce personnage digne de sa mort. Et pourtant, qu’on ne dise ni son nom ni son pays, qu’on raconte seulement le fait tel qu’il est : la chose parlera d’elle-même, et l’on jugera à tout hasard qu’il était Romain, et né dans Rome, mais dans la vraie Rome, et du temps qu’elle était libre.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : maistre · cacheray · depescher · vrayement.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Ce noble enfant dit à son maistre : « Que ne me donnez-vous un poignard ? Je le cacheray sous ma robbe. J’entre souvent dans la chambre de Sylla avant qu’il soit levé ; j’ay le bras assez fort pour en depescher la ville. » Voylà vrayement une parole appartenante à Caton ; c’estoit un commencement de ce personnage digne de sa mort. Et neantmoins, qu’on ne die ne son nom ne son pays, qu’on conte seulement le fait tel qu’il est : la chose mesme parlera, et jugera-on à belle avanture qu’il estoit Romain, et nay dedans Rome, mais dans la vraye Rome, et lors qu’elle estoit libre.
§50 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« en depescher la ville » : en débarrasser la ville. « Dépêcher » quelqu'un, c'est s'en défaire, le tuer.
S1« à belle avanture » : au hasard, sans savoir, et pourtant juste.
§51Quels mots du paragraphe 51 ont changé depuis le seizième siècle ?
À quel propos tout ceci ? Non certes que j’estime que le pays et le terroir y fassent rien : car en toutes contrées, sous tout air, la sujétion est contraire à la nature, et il est plaisant d’être libre.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : terrouer · facent · subjection · d’estre.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
A quel propos tout cecy ? Non pas certes que j’estime que le pays et le terrouer y facent rien : car en toutes contrées, en tout air, est contraire la subjection, et plaisant d’estre libre.
§51 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
§52Quels mots du paragraphe 52 ont changé depuis le seizième siècle ?
Mais parce que je suis d’avis qu’on ait pitié de ceux qui en naissant se sont trouvé le joug au cou, et que ou bien on les excuse, ou bien on leur pardonne si, n’ayant jamais vu seulement l’ombre de la liberté et n’en ayant jamais été avertis, ils ne s’aperçoivent pas du mal que c’est pour eux d’être esclaves. S’il y a quelques pays, comme Homère le dit des Cimmériens, où le soleil se montre autrement qu’à nous et où, après leur avoir éclairé six mois continus, il les laisse sommeillant dans l’obscurité sans venir les revoir de l’autre demi-année : ceux qui naîtraient pendant cette longue nuit, s’ils n’avaient entendu parler de la clarté, s’étonnerait-on que, n’ayant jamais vu le jour, ils s’accoutumassent aux ténèbres où ils sont nés, sans désirer la lumière ?
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : n’ayans · estans · advertis · s’apperçoyvent.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Mais parce que je suis d’avis qu’on ait pitié de ceux qui, en naissant, se sont trouvé le joug au col, et que ou bien on les excuse, ou bien qu’on leur pardonne si, n’ayans jamais veu seulement l’ombre de la liberté et n’en estans point advertis, ils ne s’apperçoyvent point du mal que ce leur est d’estre esclaves. S’il y a quelques pays, comme dit Homere des Cimmeriens, où le soleil se monstre autrement qu’à nous, et, apres leur avoir esclairé six mois continuels, il les laisse sommeillans dans l’obscurité sans les venir revoir de l’autre demie année : ceux qui naistroyent pendant ceste longue nuict, s’ils n’avoyent ouy parler de la clarté, s’esbahiroit-on si, n’ayans point veu de jour, ils s’accoustumoyent aux tenebres où ils sont nais, sans desirer la lumiere ?
§52 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« les Cimmeriens » : un peuple légendaire qui vit dans la nuit. Va voir S3 pour la référence.
§53Quels mots du paragraphe 53 ont changé depuis le seizième siècle ?
On ne pleure jamais ce qu’on n’a jamais eu, et le regret ne vient qu’après le plaisir ; toujours il y a, avec la connaissance du bien, le souvenir de la joie passée. Le naturel de l’homme est bien d’être libre et de vouloir l’être ; mais aussi sa nature est telle que naturellement il garde le pli que l’éducation lui donne.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : plaint · tousjours · connoissance · d’estre.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
On ne plaint jamais ce qu’on n’a jamais eu, et le regret ne vient point sinon apres le plaisir ; et tousjours est, avec la connoissance du bien, le souvenir de la joye passée. Le naturel de l’homme est bien d’estre franc et de le vouloir estre ; mais aussi sa nature est telle, que naturellement il tient le ply que la nourriture luy donne.
§53 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
§54Quels mots du paragraphe 54 ont changé depuis le seizième siècle ?
Disons donc ainsi : à l’homme, toutes les choses auxquelles il se nourrit et s’accoutume lui deviennent naturelles, mais seul lui est natif ce à quoi sa nature simple et non altérée l’appelle. Ainsi la première raison de la servitude volontaire, c’est la coutume : comme il en va des plus braves chevaux, qui au commencement mordent le frein et puis après s’en jouent, et qui, là où naguère ils ruaient contre la selle, se portent maintenant dans le harnais et, tout fiers, se pavanent sous la barde.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : accoustume · seulement · coustume · courtaux.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Disons donc ainsi, qu’à l’homme toutes choses luy sont naturelles à quoy il se nourrit et accoustume, mais seulement celuy est natif à quoy sa nature simple et non alterée l’appelle. Ainsi la premiere raison de la servitude volontaire, c’est la coustume : comme des plus braves courtaux, qui au commencement mordent le frein et puis apres s’en jouent, et là où nagueres ils ruoyent contre la selle, ils se portent maintenant dans le harnois, et, tous fiers, se gorgiasent sous la barde.
§54 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« des plus braves courtaux » : des plus fringants chevaux. Un « courtaud », c'est un cheval à qui on a coupé la queue et les oreilles.
S1« se gorgiasent sous la barde » : se pavanent sous l'armure du cheval. « Gorgias » veut dire élégant, fier de soi.
§55Quels mots du paragraphe 55 ont changé depuis le seizième siècle ?
Ils disent qu’ils ont toujours été sujets, que leurs pères ont vécu ainsi. Ils pensent qu’ils sont tenus d’endurer le mors, ils se le font accroire par des exemples, et ils fondent eux-mêmes, sur la durée, la possession de ceux qui les tyrannisent. Mais en vérité, les années ne donnent jamais le droit de mal faire, elles ne font qu’agrandir l’injustice.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : tousjours · subjets · mesmes · longueur.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Ils disent qu’ils ont esté tousjours subjets, que leurs peres ont ainsi vescu. Ils pensent qu’ils sont tenus d’endurer le mors, et se le font accroire par exemples, et fondent eux-mesmes, sur la longueur, la possession de ceux qui les tyrannisent. Mais pour vray, les ans ne donnent jamais droit de mal faire, ains aggrandissent l’injure.
§55 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« aggrandissent l'injure » : aggravent l'injustice. Voir §25.
§56Quels mots du paragraphe 56 ont changé depuis le seizième siècle ?
Il en demeure toujours quelques-uns, mieux nés que les autres, qui sentent le poids du joug et ne peuvent se tenir de le secouer ; qui ne s’apprivoisent jamais à la sujétion, et qui, toujours, comme Ulysse qui par mer et par terre cherchait à voir la fumée de sa maison, ne peuvent s’empêcher de considérer leurs privilèges naturels et de se souvenir de leurs prédécesseurs et de leur premier être. Ce sont volontiers ceux-là qui, ayant l’entendement net et l’esprit clairvoyant, ne se contentent pas, comme le gros populaire, de regarder ce qui est devant leurs pieds, sans regarder et derrière et devant, et sans rappeler encore les choses passées pour juger de celles du temps à venir et pour mesurer les présentes. Ce sont ceux qui, ayant d’eux-mêmes la tête bien faite, l’ont encore polie par l’étude et le savoir. Ceux-là, quand la liberté serait entièrement perdue et tout à fait hors du monde, l’imaginant et la sentant en leur esprit, et la savourant encore, la servitude ne leur est jamais de goût, si bien qu’on l’accoutre.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : Tousjours · crouler · subjection · tousjours.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Tousjours en demeure-il quelques uns mieux nais que les autres, qui sentent le poids du joug et ne se peuvent tenir de le crouler ; qui ne s’apprivoisent jamais de la subjection, et qui tousjours, comme Ulysse qui par mer et par terre cerchoit de voir la fumée de sa case, ne se sçavent garder d’adviser à leurs naturels privileges et de se souvenir de leurs predecesseurs et de leur premier estre. Ce sont volontiers ceux-là qui, ayans l’entendement net et l’esprit clair voyant, ne se contentent pas, comme le gros populas, de regarder ce qui est devant leurs pieds, s’ils n’avisent et derriere et devant, et ne ramenent encores les choses passées pour juger de celles du temps advenir et pour mesurer les presentes. Ce sont ceux qui, ayans la teste d’eux-mesmes bien faite, l’ont encores polie par l’estude et le sçavoir. Ceux-là, quand la liberté seroit entierement perdue et toute hors du monde, l’imaginant et la sentant en leur esprit, et encores la savourant, la servitude ne leur est jamais de goust, pour si bien qu’on l’accoustre.
§56 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« de le crouler » : de le secouer.
S1« le gros populas » : la masse du peuple, dans un sens méprisant. La Boétie emploie ce mot ; il ne le justifie pas.
S1« pour si bien qu'on l'accoustre » : si bien qu'on l'habille, qu'on la déguise. On peut habiller joliment la servitude, ils ne s'y trompent pas.
§57Quels mots du paragraphe 57 ont changé depuis le seizième siècle ?
Le grand Turc s’est bien avisé de cela, que les livres et le savoir donnent aux hommes, plus que toute autre chose, le sens de se reconnaître et de haïr la tyrannie. J’entends bien qu’il n’a en ses terres guère plus de savants qu’il n’en demande. Or, ordinairement, le bon zèle et l’affection de ceux qui ont gardé malgré le temps leur dévotion à la franchise, si grand qu’en soit le nombre, demeurent sans effet, faute qu’ils se reconnaissent entre eux. La liberté leur est tout entière ôtée sous le tyran, de faire, de parler, et quasi de penser : ils demeurent tous seuls dans leurs pensées.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : advisé · doctrine · reconnoistre · J’entens.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Le grand Turc s’est bien advisé de cela, que les livres et la doctrine donnent plus que toute autre chose aux hommes le sens de se reconnoistre et de hayr la tyrannie. J’entens qu’il n’a en ses terres gueres de plus sçavans qu’il n’en demande. Or communement le bon zele et affection de ceux qui ont gardé malgré le temps la devotion à la franchise, pour si grand nombre qu’il y en ait, demeure sans effect, pour ne s’entreconnoistre point. La liberté leur est toute ostée sous le tyran, de faire, de parler, et quasi de penser : ils demeurent tous singuliers en leurs fantasies.
§57 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« le grand Turc » : le sultan ottoman. Voir §42.
S1« singuliers en leurs fantasies » : seuls, isolés, chacun dans ses propres pensées. « Fantaisie » veut dire ici imagination, pensée.
§58Quels mots du paragraphe 58 ont changé depuis le seizième siècle ?
Aussi bien Momus ne se moqua pas à tort quand il trouva à redire, dans l’homme que Vulcain avait fait, qu’il ne lui eût pas mis une petite fenêtre au cœur, afin que par là l’on pût voir ses pensées.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : pourtant · Vulcan · dequoy · fenestre.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Et pourtant Momus ne se moqua pas trop, quand il trouva cela à redire en l’homme que Vulcan avoit fait, dequoy il ne luy avoit mis une petite fenestre au cœur, afin que par là l’on peust voir ses pensées.
§58 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« Momus » : dans la mythologie, le dieu de la moquerie et de la critique.
§59Quels mots du paragraphe 59 ont changé depuis le seizième siècle ?
On a voulu dire que Brutus et Cassius, lorsqu’ils firent l’entreprise de la délivrance de Rome, ou plutôt de tout le monde, ne voulurent pas que Cicéron, ce grand zélateur du bien public s’il en fut jamais, fût de la partie, et qu’ils estimèrent son cœur trop faible pour un fait si haut. Ils se fiaient bien à sa volonté, mais ils ne s’assuraient pas de son courage.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : plustost · foible · fioyent · s’asseuroyent.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
L’on a voulu dire que Brute et Casse, lors qu’ils firent l’entreprise de la delivrance de Rome, ou plustost de tout le monde, ne voulurent point que Ciceron, ce grand zelateur du bien public s’il en fut jamais, fust de la partie, et estimerent son cœur trop foible pour un fait si haut. Ils se fioyent bien de sa volonté, mais ils ne s’asseuroyent point de son courage.
§59 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
§60Quels mots du paragraphe 60 ont changé depuis le seizième siècle ?
Et pourtant, qui voudra parcourir les faits du temps passé et les annales anciennes, il s’en trouvera peu ou point, de ceux qui, voyant leur pays malmené et en mauvaises mains, ayant entrepris d’une bonne intention de le délivrer, ne soient venus à bout de leur entreprise, et à qui la liberté, pour se faire paraître, n’ait elle-même fait la courte échelle. Harmodios, Aristogiton, Thrasybule, Brutus l’ancien, Valérius et Dion, comme ils avaient vertueusement conçu, ils exécutèrent heureusement. En pareil cas, la fortune ne manque presque jamais à la bonne volonté.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : toutesfois · discourir · voyans · entreprins.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Et toutesfois, qui voudra discourir les faits du temps passé et les annales anciennes, il s’en trouvera peu ou point de ceux qui, voyans leur pays mal mené et en mauvaises mains, ayans entreprins d’une bonne intention de le delivrer, qu’ils n’en soyent venus à bout, et que la liberté, pour se faire apparoistre, ne se soit elle-mesme fait espaule. Harmodie, Aristogiton, Thrasybule, Brute le vieux, Valere et Dion, comme ils ont vertueusement pensé, l’executerent heureusement. En tel cas, quasi jamais à bon vouloir ne defaut la fortune.
§60 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« ne se soit elle-mesme fait espaule » : ne se soit elle-même fait la courte échelle, ne se soit aidée elle-même.
§61Quels mots du paragraphe 61 ont changé depuis le seizième siècle ?
Brutus le jeune et Cassius ôtèrent bien heureusement la servitude ; mais en ramenant la liberté, ils moururent, non pas misérablement. Car quel blasphème ce serait de dire qu’il y ait eu rien de misérable en ces gens-là, ni dans leur mort, ni dans leur vie ? Mais ils moururent certes au grand dommage, au perpétuel malheur et à l’entière ruine de la république, laquelle, ce me semble, fut enterrée avec eux.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : osterent · seroit · entiere.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Brute le jeune et Casse osterent bien heureusement la servitude ; mais en ramenant la liberté, ils moururent, non pas miserablement. Car quel blaspheme seroit-ce de dire qu’il y ait rien eu de miserable en ces gens là, ny en leur mort, ny en leur vie ? Mais certes, au grand dommage, et perpetuel malheur, et entiere ruine de la republique, laquelle certes fut, comme il me semble, enterrée avec eux.
§61 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« quel blaspheme seroit-ce » : quelle parole scandaleuse ce serait.
§62Quels mots du paragraphe 62 ont changé depuis le seizième siècle ?
Les autres entreprises qui ont été faites depuis contre les autres empereurs romains n’étaient que des conjurations de gens ambitieux, qui ne sont pas à plaindre des malheurs qui leur sont advenus, puisqu’il est clair à voir qu’ils désiraient non pas ôter, mais ruiner la couronne, prétendant chasser le tyran et retenir la tyrannie. Pour ceux-là, je ne voudrais pas moi-même que l’affaire leur eût bien réussi, et je me contente qu’ils aient montré par leur exemple qu’il ne faut pas abuser du saint nom de la liberté pour une mauvaise entreprise.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : entreprinses · n’estoyent · lesquels · inconveniens.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Les autres entreprinses qui ont esté faites depuis contre les autres empereurs romains n’estoyent que des conjurations de gens ambitieux, lesquels ne sont pas à plaindre des inconveniens qui leur sont advenus, estant bel à voir qu’ils desiroyent non pas d’oster, mais de ruiner la couronne, pretendans chasser le tyran et retenir la tyrannie. A ceux-là je ne voudrois pas moy-mesme qu’il leur en fust bien succedé, et suis content qu’ils ayent monstré par leur exemple qu’il ne faut pas abuser du sainct nom de la liberté pour faire mauvaise entreprise.
§62 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« des conjurations » : des complots.
§63Quels mots du paragraphe 63 ont changé depuis le seizième siècle ?
Mais pour revenir à mon propos, dont j’avais quasi perdu le fil : la première raison pour laquelle les hommes servent volontiers, c’est qu’ils naissent serfs et sont nourris tels. De celle-là en vient une autre, que sous les tyrans les gens deviennent aisément lâches et efféminés ; ce dont je sais merveilleusement bon gré à Hippocrate, le grand-père de la médecine, qui s’en est pris garde et l’a dit ainsi dans l’un de ses livres, qu’il intitule Des maladies.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : lequel · j’avois · pourquoy · lasches.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Mais pour revenir à mon propos, lequel j’avois quasi perdu : la premiere raison pourquoy les hommes servent volontiers, c’est ce qu’ils naissent serfs et sont nourris tels. De ceste-cy en vient une autre, que aisément les gens deviennent, sous les tyrans, lasches et effeminez ; dont je sçay merveilleusement bon gré à Hippocrates, le grand pere de la medecine, qui s’en est prins garde et l’a ainsi dit en l’un de ses livres, qu’il intitule Des maladies.
§63 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« lasches et effeminez » : voir la note du §7.
§64Quels mots du paragraphe 64 ont changé depuis le seizième siècle ?
Ce personnage avait certes le cœur en bon lieu, et il le montra bien lorsque le grand roi voulut l’attirer près de lui à force de charges et de grands présents, et qu’il lui répondit franchement qu’il se ferait grand scrupule de se mêler de guérir les barbares qui voulaient tuer les Grecs, et de servir en rien, par son art, celui qui entreprenait d’asservir la Grèce. La lettre qu’il lui envoya se voit encore aujourd’hui parmi ses autres œuvres, et témoignera à jamais de son bon cœur et de sa noble nature.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : monstra · attirer · d’offices · presens.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Ce personnage avoit certes le cœur en bon lieu, et le monstra bien alors que le grand roy le voulut attirer pres de luy à force d’offices et grands presens, et luy respondit franchement qu’il feroit grand’conscience de se mesler de guerir les barbares qui vouloyent tuer les Grecs, et de rien servir par son art à luy qui entreprenoit d’asservir la Grece. La lettre qu’il luy envoya se void encore aujourd’huy parmy ses autres œuvres, et tesmoignera pour jamais de son bon cœur et de sa noble nature.
§64 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
§65Quels mots du paragraphe 65 ont changé depuis le seizième siècle ?
Or il est donc certain qu’avec la liberté se perd du même coup la vaillance. Les gens soumis n’ont point d’allégresse au combat, ni d’âpreté ; ils vont au danger comme attachés et tout engourdis, par manière d’acquit, et ils ne sentent pas bouillir dans leur cœur cette ardeur de la franchise qui fait mépriser le péril et donne envie d’acheter, par une belle mort au milieu de ses compagnons, l’honneur et la gloire. Entre les gens libres, c’est à qui mieux mieux, chacun pour le bien commun, chacun pour soi, puisqu’ils s’attendent à avoir toute leur part au mal de la défaite ou au bien de la victoire. Mais les gens asservis, outre ce courage guerrier, perdent encore en toutes autres choses la vivacité, ont le cœur bas et mou, et sont incapables de toutes les choses grandes. Les tyrans connaissent bien cela, et voyant qu’ils prennent ce pli, ils les y aident encore pour les faire mieux avachir.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : subjets · d’aspreté · attachez · l’ardeur.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Or il est donc certain qu’avec la liberté tout à un coup se perd la vaillance. Les gens subjets n’ont point d’allegresse au combat, ny d’aspreté ; ils vont au danger comme attachez et tous engourdis, par maniere d’acquit, et ne sentent point bouillir dans le cœur l’ardeur de la franchise, qui fait mespriser le peril et donne envie d’acheter, par une belle mort entre ses compagnons, l’honneur et la gloire. Entre les gens libres, c’est à l’envi à qui mieux mieux, chacun pour le bien commun, chacun pour soy, là où ils s’attendent d’avoir toute leur part au mal de la desfaite ou au bien de la victoire. Mais les gens asservis, outre ce courage guerrier, ils perdent encores en toutes autres choses la vivacité, et ont le cœur bas et mol, et sont incapables de toutes choses grandes. Les tyrans connoissent bien cela, et, voyans qu’ils prennent ce ply, pour les faire mieux avachir encores leur y aident-ils.
§65 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« par maniere d'acquit » : sans conviction, juste pour être quitte. L'expression existe encore.
S1« avachir » : rendre mou. Le mot est resté.
§66Quels mots du paragraphe 66 ont changé depuis le seizième siècle ?
Xénophon, historien grave et du premier rang parmi les Grecs, a fait un petit livre où il fait parler Simonide avec Hiéron, le roi de Syracuse, des misères du tyran. Ce livre est plein de bonnes et graves remontrances, et qui ont aussi bonne grâce, à mon avis, qu’il est possible. Plût à Dieu que tous les tyrans qui ont jamais été l’eussent mis devant leurs yeux et s’en fussent servis comme d’un miroir ! Je ne puis croire qu’ils n’eussent reconnu leurs verrues et pris quelque honte de leurs taches. Dans ce traité, il raconte la peine où sont les tyrans, contraints, faisant du mal à tous, de craindre tout le monde.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : livret · auquel · remonstrances · pleust.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Xenophon, historien grave et du premier rang entre les Grecs, a fait un livret auquel il fait parler Simonide avec Hieron, le roy de Syracuse, des miseres du tyran. Ce livre est plein de bonnes et graves remonstrances, et qui ont aussi bonne grace, à mon advis, qu’il est possible. Que pleust à Dieu que tous les tyrans qui ont jamais esté l’eussent mis devant les yeux, et s’en fussent servis de miroer ! Je ne puis pas croire qu’ils n’eussent reconnu leurs verrues et eu quelque honte de leurs taches. En ce traitté, il conte la peine en quoy sont les tyrans, qui sont contraints, faisans mal à tous, de craindre de tous.
§66 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« un livret » : un petit livre.
S1« de miroer » : de miroir.
§67Quels mots du paragraphe 67 ont changé depuis le seizième siècle ?
Entre autres choses, il dit ceci, que les mauvais rois se servent d’étrangers à la guerre et les soudoient, n’osant se fier à mettre les armes en main à leurs propres gens, à qui ils ont fait tort. Il y a eu de bons rois qui ont bien eu à leur solde des nations étrangères, et des Français mêmes, et plus souvent autrefois qu’aujourd’hui, mais dans une autre intention : pour garder les leurs, n’estimant pas dommageable de dépenser de l’argent pour épargner des hommes. C’est ce que disait Scipion, je crois, le grand Africain, qu’il aimerait mieux avoir sauvé la vie à un citoyen que d’avoir défait cent ennemis.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : d’estrangers · soudoyent · s’osans · ausquels.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Entre autres choses, il dit cela, que les mauvais roys se servent d’estrangers à la guerre et les soudoyent, ne s’osans fier de mettre à leurs gens, ausquels ils ont fait tort, les armes en la main. Il y a eu de bons roys qui ont bien eu à leur solde des nations estranges, comme des François mesmes, et plus encores d’autres fois qu’aujourd’huy, mais à une autre intention : pour garder les leurs, n’estimans rien de dommage de l’argent pour espargner les hommes. C’est ce que disoit Scipion, ce croy-je, le grand Africain, qu’il aimeroit mieux avoir sauvé la vie à un citoyen que desfait cent ennemis.
§67 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« les soudoyent » : leur versent une solde, les paient. Le mot n'était pas péjoratif.
§68Quels mots du paragraphe 68 ont changé depuis le seizième siècle ?
Mais certes il est bien assuré que le tyran ne pense jamais sa puissance assurée avant d’être venu à ce point qu’il n’a plus sous lui un homme qui vaille. On lui dira donc à bon droit ce que Thrason, chez Térence, se vante d’avoir reproché au maître des éléphants : > Pour cela vous vous croyez si brave, > que vous avez la charge des bêtes.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : asseuré · asseurée · poinct · Donques.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Mais certes cela est bien asseuré, que le tyran ne pense jamais que sa puissance luy soit asseurée, sinon quand il est venu à ce poinct qu’il n’a sous luy homme qui vaille. Donques à bon droit luy dira-on cela que Thrason en Terence se vante avoir reproché au maistre des elephans : > Pour cela si brave vous estes, > Que vous avez charge des bestes.
§68 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« Thrason en Terence » : un personnage de soldat fanfaron dans une comédie latine. Voir S3.
§69Quels mots du paragraphe 69 ont changé depuis le seizième siècle ?
Mais cette ruse des tyrans, d’abêtir leurs sujets, ne se peut connaître plus clairement que par ce que Cyrus fit aux Lydiens, après qu’il se fut emparé de Sardes, la maîtresse ville de Lydie, qu’il eut pris à merci Crésus, ce roi si riche, et qu’il l’eut emmené captif avec lui. On lui apporta la nouvelle que les Sardiens s’étaient révoltés ; il les eut bientôt remis sous sa main. Mais ne voulant pas mettre à sac une si belle ville, ni être toujours en peine d’y tenir une armée pour la garder, il s’avisa d’un grand expédient pour s’en assurer : il y établit des bordels, des tavernes et des jeux publics, et fit publier cette ordonnance que les habitants eussent à en faire usage. Il se trouva si bien de cette garnison qu’il ne lui fallut plus jamais depuis tirer un coup d’épée contre les Lydiens.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : d’abestir · subjets · connoistre · Sardis.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Mais ceste ruse des tyrans, d’abestir leurs subjets, ne se peut pas connoistre plus clairement que par ce que Cyrus fit aux Lydiens, apres qu’il se fut emparé de Sardis, la maistresse ville de Lydie, et qu’il eut prins à mercy Cresus, ce tant riche roy, et l’eut emmené captif quant et soy. On luy apporta les nouvelles que les Sardiens s’estoyent revoltez ; il les eut bien tost remis sous sa main. Mais ne voulant pas mettre à sac une tant belle ville, ny estre tousjours en peine d’y tenir une armée pour la garder, il s’advisa d’un grand expedient pour s’en asseurer : il y establit des bordeaux, des tavernes et jeux publics, et fit publier ceste ordonnance que les habitans eussent à en faire estat. Il se trouva si bien de ceste garnison, qu’il ne luy falut jamais depuis tirer un coup d’espée contre les Lydiens.
§69 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« prins à mercy » : fait prisonnier et épargné.
S1« des bordeaux » : des maisons de prostitution. Le mot moderne est « bordels ».
S1« de ceste garnison » : ici, ce n'est pas une troupe de soldats, c'est ce qui tient la ville à sa place. L'ironie est que la garnison de Cyrus, ce sont les tavernes.
§70Quels mots du paragraphe 70 ont changé depuis le seizième siècle ?
Ces pauvres gens misérables s’amusèrent à inventer toutes sortes de jeux, si bien que les Latins en ont tiré leur mot, et que ce que nous appelons passe-temps, ils l’appellent ludi, comme s’ils voulaient dire Lydi.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : appellons · vouloyent.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Ces pauvres gens miserables s’amuserent à inventer toutes sortes de jeux, si bien que les Latins en ont tiré leur mot, et ce que nous appellons passe-temps, ils l’appellent ludi, comme s’ils vouloyent dire Lydi.
§70 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« ludi » et « Lydi » : jeu de mots latin. Ludi veut dire les jeux, Lydi veut dire les Lydiens. La Boétie s'amuse à faire venir le premier mot du second.
§71Quels mots du paragraphe 71 ont changé depuis le seizième siècle ?
Tous les tyrans n’ont pas ainsi déclaré si expressément qu’ils voulussent efféminer leurs hommes ; mais en vérité, ce que celui-là ordonna formellement et en effet, la plupart l’ont poursuivi sous main.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : expres · cestuy · effect · pourchassé.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Tous les tyrans n’ont pas ainsi declaré si expres qu’ils voulussent effeminer leurs hommes ; mais pour vray, ce que cestuy-là ordonna formellement et en effect, sous main ils l’ont pourchassé la pluspart.
§71 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
§72Quels mots du paragraphe 72 ont changé depuis le seizième siècle ?
À la vérité, tel est le naturel du menu peuple, dont le nombre est toujours plus grand dans les villes : il est soupçonneux à l’égard de celui qui l’aime, et naïf envers celui qui le trompe. Ne pensez pas qu’il y ait nul oiseau qui se prenne mieux à la pipée, ni aucun poisson qui, par gourmandise, s’accroche plus vite à l’hameçon, que tous les peuples ne s’allèchent promptement à la servitude pour la moindre plume qu’on leur passe, comme on dit, devant la bouche. Et c’est chose merveilleuse qu’ils se laissent aller si vite, pourvu seulement qu’on les chatouille.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : populaire · duquel · tousjours · souspeçonneux.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
A la verité, c’est le naturel du menu populaire, duquel le nombre est tousjours plus grand dans les villes : il est souspeçonneux à l’endroit de celuy qui l’aime, et simple envers celuy qui le trompe. Ne pensez pas qu’il y ait nul oiseau qui se prenne mieux à la pipée, ny poisson aucun qui, pour la friandise, s’accroche plustost dans le haim, que tous les peuples s’allechent vistement à la servitude pour la moindre pleume qu’on leur passe, comme on dit, devant la bouche. Et est chose merveilleuse qu’ils se laissent aller ainsi tost, mais seulement qu’on les chatouille.
§72 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« à la pipée » : la pipée est une chasse aux oiseaux où on les attire en imitant leur cri.
S1« le haim » : l'hameçon.
§73Quels mots du paragraphe 73 ont changé depuis le seizième siècle ?
Les théâtres, les jeux, les farces, les spectacles, les gladiateurs, les bêtes étranges, les médailles, les tableaux et autres drogueries de cette sorte étaient pour les peuples anciens les appâts de la servitude, le prix de leur liberté, les outils de la tyrannie. Ce moyen, cette pratique, ces allèchements, les anciens tyrans les avaient pour endormir leurs sujets sous le joug. Ainsi les peuples assottis, trouvant beaux ces passe-temps, amusés d’un vain plaisir qui leur passait devant les yeux, s’accoutumaient à servir aussi niaisement, mais plus mal, que les petits enfants qui, pour voir les images luisantes des livres enluminés, apprennent à lire.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : bestes · estranges · telles · estoyent.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Les theatres, les jeux, les farces, les spectacles, les gladiateurs, les bestes estranges, les medailles, les tableaux et autres telles drogueries estoyent aux peuples anciens les appasts de la servitude, le prix de leur liberté, les outils de la tyrannie. Ce moyen, ceste pratique, ces allechemens avoyent les anciens tyrans pour endormir leurs subjets sous le joug. Ainsi les peuples assottis, trouvans beaux ces passe-temps, amusez d’un vain plaisir qui leur passoit devant les yeux, s’accoustumoyent à servir aussi niaisement, mais plus mal, que les petis enfans qui, pour voir les luisans images des livres illuminez, apprennent à lire.
§73 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« drogueries » : camelote, marchandises de pacotille. Le mot est le mot clé du passage sur les divertissements.
S1« assottis » : rendus sots, abrutis.
§74Quels mots du paragraphe 74 ont changé depuis le seizième siècle ?
Les tyrans romains s’avisèrent encore d’un autre point, de festoyer souvent les corporations publiques, abusant cette canaille comme il fallait, qui se laisse aller plus qu’à toute chose au plaisir de la bouche. Le plus averti de tous n’aurait pas quitté son écuelle de soupe pour recouvrer la liberté de la république de Platon. Les tyrans faisaient largesse du quart de blé, du setier de vin et du sesterce ; et alors c’était pitié d’entendre crier : Vive le roi ! Les lourdauds ne s’avisaient pas qu’ils ne faisaient que recouvrer une partie de ce qui était à eux, et que cela même qu’ils recouvraient, le tyran n’aurait pu le leur donner s’il ne le leur avait auparavant ôté.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : s’adviserent · encores · poinct · dizaines.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Les Romains tyrans s’adviserent encores d’un autre poinct, de festoyer souvent les dizaines publiques, abusant ceste canaille, comme il faloit, qui se laisse aller plus qu’à toute chose au plaisir de la bouche. Le plus entendu de tous n’eust pas quitté son escuelle de souppe pour recouvrer la liberté de la republique de Platon. Les tyrans faisoyent largesse du quart de bled, du sextier de vin et du sesterce ; et lors c’estoit pitié d’ouyr crier : Vive le Roy ! Les lourdauts n’advisoyent pas qu’ils ne faisoyent que recouvrer une partie du leur, et que cela mesme qu’ils recouvroyent, le tyran ne leur eust peu donner si devant il ne l’avoit osté à eux-mesmes.
§74 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« les dizaines publiques » : les corporations, les groupes de citoyens organisés par quartier. On les invitait à des banquets.
S1« du quart de bled, du sextier de vin » : des mesures. Le quart et le setier sont des unités de volume. Il s'agit de distributions gratuites.
§75Quels mots du paragraphe 75 ont changé depuis le seizième siècle ?
Tel avait amassé ce jour-là le sesterce, tel s’était gorgé au festin public, en bénissant Tibère et Néron de leur belle libéralité, qui le lendemain, contraint d’abandonner ses biens à l’avarice, ses enfants à la luxure, son sang même à la cruauté de ces magnifiques empereurs, ne disait mot, pas plus qu’une pierre, et ne se remuait pas plus qu’une souche. Toujours le populaire a eu cela : au plaisir qu’il ne peut honnêtement recevoir, il est tout ouvert et dissolu ; au tort et à la douleur qu’il ne peut honnêtement souffrir, insensible.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : aujourd’huy · estant · enfans · disoit.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Tel eust amassé aujourd’huy le sesterce, tel se fust gorgé au festin public, en benissant Tibere et Neron de leur belle liberalité, qui, le lendemain, estant contraint d’abandonner ses biens à l’avarice, ses enfans à la luxure, son sang mesme à la cruauté de ces magnifiques empereurs, ne disoit mot non plus qu’une pierre, et ne se remuoit non plus qu’une souche. Tousjours le populas a eu cela : il est au plaisir qu’il ne peut honnestement recevoir tout ouvert et dissolu, et au tort et à la douleur qu’il ne peut honnestement souffrir, insensible.
§75 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« le populas » : voir §56.
§76Quels mots du paragraphe 76 ont changé depuis le seizième siècle ?
Je ne vois personne aujourd’hui qui, entendant parler de Néron, ne tremble au surnom même de ce vilain monstre, de cette immonde et sale bête. On peut bien dire pourtant qu’après sa mort, aussi vilaine que sa vie, le noble peuple romain en reçut un tel déplaisir, se souvenant de ses jeux et de ses festins, qu’il fut sur le point d’en porter le deuil. Ainsi l’a écrit Cornelius Tacite, auteur des meilleurs et des plus graves, et certes digne de foi.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : maintenant · receut · desplaisir · poinct.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Je ne voy pas maintenant personne qui, oyant parler de Neron, ne tremble mesme au surnom de ce vilain monstre, de ceste orde et sale beste. On peut bien dire qu’apres sa mort, aussi vilaine que sa vie, le noble peuple romain en receut tel desplaisir, se souvenant de ses jeux et festins, qu’il fut sur le poinct d’en porter le dueil. Ainsi l’a escrit Corneille Tacite, auteur bon et grave des plus, et certes croyable.
§76 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« ceste orde et sale beste » : « orde » veut dire immonde, répugnante. Le mot a donné « ordure ».
§77Quels mots du paragraphe 77 ont changé depuis le seizième siècle ?
Ce qu’on ne trouvera pas étrange si l’on considère ce que ce même peuple avait fait à la mort de Jules César, qui donna congé aux lois et à la liberté ; en ce personnage, ils n’ont, ce me semble, rien trouvé qui vaille que son humanité, laquelle, quoi qu’on la prêchât tant, fut plus dommageable que la plus grande cruauté du plus sauvage tyran qui fut jamais : car à la vérité ce fut cette douceur venimeuse qui, pour le peuple romain, sucra la servitude.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : estrange · auquel · valust · preschast.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Ce qu’on ne trouvera pas estrange, si l’on considere ce que ce peuple là mesme avoit fait à la mort de Jules Cesar, qui donna congé aux loix et à la liberté ; auquel personnage ils n’ont, ce me semble, trouvé rien qui valust que son humanité, laquelle, quoy qu’on la preschast tant, fut plus dommageable que la plus grande cruauté du plus sauvage tyran qui fust onques : pource qu’à la verité ce fut ceste venimeuse douceur qui, envers le peuple romain, sucra la servitude.
§77 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« qui donna congé aux loix » : qui renvoya les lois, qui les congédia.
S1« sucra la servitude » : la rendit sucrée, donc buvable. L'image est celle d'un poison qu'on adoucit.
§78Quels mots du paragraphe 78 ont changé depuis le seizième siècle ?
Mais après sa mort, ce peuple-là, qui avait encore à la bouche ses banquets et dans l’esprit le souvenir de ses prodigalités, pour lui faire ses honneurs et le mettre en cendres, amoncela à l’envi les bancs de la place, et puis lui éleva une colonne comme au Père du peuple, ainsi le portait le chapiteau, et lui fit plus d’honneur, tout mort qu’il était, qu’il n’en devait faire à homme du monde, si ce n’est peut-être à ceux qui l’avaient tué.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : encores · souvenance · prodigalitez · esleva.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Mais apres sa mort, ce peuple là, qui avoit encores à la bouche ses banquets, en l’esprit la souvenance de ses prodigalitez, pour luy faire ses honneurs et le mettre en cendres, amoncela à l’envi les bancs de la place, et puis luy esleva une colonne comme au Pere du peuple, ainsi portoit le chapiteau, et luy fit plus d’honneur, tout mort qu’il estoit, qu’il n’en devoit faire à homme du monde, si ce n’estoit possible à ceux qui l’avoyent tué.
§78 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
§79Quels mots du paragraphe 79 ont changé depuis le seizième siècle ?
Ils n’oublièrent pas non plus cela, les empereurs romains, de prendre communément le titre de Tribun du peuple, tant parce que cette charge était tenue pour sainte et sacrée, que parce qu’elle avait été établie pour la défense et la protection du peuple, sous la garantie de l’État. Par ce moyen ils s’assuraient que ce peuple se fierait davantage à eux, comme s’il devait en entendre le nom sans en sentir les effets.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : tiltre · pource · office · estoit.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Ils n’oublierent pas cela aussi, les empereurs romains, de prendre communement le tiltre de Tribun du peuple ; tant pource que cest office estoit tenu pour sainct et sacré, que aussi qu’il estoit estably pour la defense et protection du peuple, et sous la faveur de l’estat. Par ce moyen ils s’asseuroyent que ce peuple se fieroit plus d’eux, comme s’ils en devoyent ouyr le nom et non pas sentir les effets.
§79 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« Tribun du peuple » : à Rome, magistrat chargé de défendre le peuple. Voir S3.
§80Quels mots du paragraphe 80 ont changé depuis le seizième siècle ?
Au contraire, aujourd’hui, ne font guère mieux ceux qui ne font aucun mal, même de conséquence, sans le faire précéder de quelque joli propos sur le bien commun et le soulagement public. Car vous savez bien, ô Longa, le formulaire dont en certains endroits ils pourraient user assez finement ; mais dans la plupart des cas, certes, il ne peut y avoir assez de finesse là où il y a tant d’impudence.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : aujourd’huy · beaucoup · mesmes · qu’ils.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Au contraire, aujourd’huy ne font pas beaucoup mieux ceux qui ne font mal aucun, mesmes de consequence, qu’ils ne facent passer devant quelque joly propos du bien commun et soulagement public. Car vous sçavez bien, ô Longa, le formulaire duquel en quelques endroits ils pourroyent user assez finement ; mais en la pluspart certes il n’y peut avoir assez de finesse là où il y a tant d’impudence.
§80 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« le formulaire » : le répertoire des formules toutes faites.
§81Quels mots du paragraphe 81 ont changé depuis le seizième siècle ?
Les rois d’Assyrie, et encore après eux ceux de Médie, ne se présentaient en public que le plus tard qu’ils pouvaient, pour laisser le populaire dans le doute s’ils étaient en quelque chose plus que des hommes, et pour laisser dans cette rêverie des gens qui font volontiers les imaginatifs sur les choses dont ils ne peuvent juger par la vue. Ainsi tant de nations qui furent assez longtemps sous cet empire assyrien s’accoutumèrent à servir avec ce mystère, et servaient plus volontiers de ne pas savoir quel maître elles avaient, ni à grand-peine si elles en avaient un ; et toutes craignaient à crédit un homme que personne n’avait vu.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : encores · presentoyent · pouvoyent · mettre.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Les roys d’Assyrie, et encores apres eux ceux de Mede, ne se presentoyent en public que le plus tard qu’ils pouvoyent, pour mettre en doute ce populas s’ils estoyent en quelque chose plus qu’hommes, et laisser en ceste resverie les gens qui font volontiers les imaginatifs aux choses dequoy ils ne peuvent juger de veue. Ainsi tant de nations qui furent assez long temps sous cest empire assyrien, avec ce mystere s’accoustumerent à servir, et servoyent plus volontiers pour ne sçavoir quel maistre ils avoyent, ny à grand’peine s’ils en avoyent ; et craignoyent tous à credit un que personne n’avoit veu.
§81 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« craignoyent tous à credit » : craignaient sur parole, sans avoir jamais rien vu. L'expression est splendide et intraduisible d'un seul mot.
§82Quels mots du paragraphe 82 ont changé depuis le seizième siècle ?
Les premiers rois d’Égypte ne se montraient guère sans porter tantôt une branche, tantôt du feu sur la tête ; ils se masquaient ainsi et faisaient les bateleurs, et, ce faisant, par l’étrangeté de la chose ils inspiraient à leurs sujets quelque révérence et quelque admiration ; alors qu’à des gens qui n’eussent été ni trop sots ni trop asservis, ils n’eussent apprêté, ce me semble, que passe-temps et risée.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : monstroyent · gueres · qu’ils · portassent.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Les premiers roys d’Egypte ne se monstroyent gueres qu’ils ne portassent tantost une branche, tantost du feu sur la teste, et se masquoyent ainsi et faisoyent les basteleurs ; et, en ce faisant, par l’estrangeté de la chose ils donnoyent à leurs subjets quelque reverence et admiration : là où, à des gens qui n’eussent esté ou trop sots ou trop asservis, ils n’eussent apresté, ce m’est advis, sinon passe-temps et risée.
§82 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« faisoyent les basteleurs » : faisaient les bateleurs, les montreurs de tours, comme sur une foire.
§83Quels mots du paragraphe 83 ont changé depuis le seizième siècle ?
C’est pitié d’entendre parler de combien de choses les tyrans du temps passé faisaient leur profit pour fonder leur tyrannie, de combien de petits moyens ils se servaient grandement, ayant trouvé ce populaire fait à leur convenance, à qui ils ne savaient tendre un filet où il ne vînt se prendre, et qu’ils ont toujours eu si bon marché de tromper qu’ils ne l’asservissaient jamais tant que lorsqu’ils s’en moquaient le plus.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : d’ouyr · faisoyent · servoyent · populas.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
C’est pitié d’ouyr parler de combien de choses les tyrans du temps passé faisoyent leur profit pour fonder leur tyrannie, de combien de petits moyens ils se servoyent grandement, ayans trouvé ce populas fait à leur poste, auquel ils ne sçavoyent tendre filé qu’il ne s’y vinst prendre, duquel ils ont eu tousjours si bon marché de tromper, qu’ils ne l’assubjettissoyent jamais tant que lors qu’ils s’en moquoyent le plus.
§83 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« fait à leur poste » : fait à leur convenance, taillé pour eux.
§84Quels mots du paragraphe 84 ont changé depuis le seizième siècle ?
Que dirai-je d’une autre belle bourde que les peuples anciens prirent pour argent comptant ? Ils crurent fermement que le gros orteil de Pyrrhus, roi des Épirotes, faisait des miracles et guérissait les malades de la rate ; ils enrichirent encore mieux le conte, en disant que ce doigt, après qu’on eut brûlé tout le corps mort, s’était trouvé parmi les cendres, s’étant sauvé malgré le feu. Toujours ainsi le peuple a fait lui-même les mensonges pour les croire ensuite. Bien des gens l’ont écrit ainsi, mais de telle façon qu’il est clair à voir qu’ils ont ramassé cela des bruits des villes et du vilain parler du populaire.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : prindrent · contant · creurent · faisoit.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Que diray-je d’une autre belle bourde que les peuples anciens prindrent pour argent contant ? Ils creurent fermement que le gros doigt d’un pied de Pyrrhus, roy des Epirotes, faisoit miracles et guarissoit les malades de la rate. Ils enrichirent encore mieux le conte, que ce doigt, apres qu’on eut bruslé tout le corps mort, s’estoit trouvé entre les cendres, s’estant sauvé maugré le feu. Tousjours ainsi le peuple a fait luy-mesme les mensonges, pour puis apres les croire. Prou de gens l’ont ainsi escrit, mais de façon qu’il est bel à voir qu’ils ont amassé cela des bruits des villes et du vilain parler du populaire.
§84 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« une belle bourde » : un beau mensonge, une belle blague.
S1« pour argent contant » : pour argent comptant, c'est-à-dire sans discuter. L'expression est restée.
S1« prou de gens » : beaucoup de gens.
§85Quels mots du paragraphe 85 ont changé depuis le seizième siècle ?
Vespasien, revenant d’Assyrie et passant par Alexandrie pour aller à Rome s’emparer de l’Empire, fit merveilles : il redressait les boiteux, il rendait clairvoyants les aveugles, et tout plein d’autres belles choses, à quoi celui qui ne pouvait voir la fraude était, à mon avis, plus aveugle que ceux qu’il guérissait.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : Vespasian · redressoit · rendoit · voyans.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Vespasian, revenant d’Assyrie et passant par Alexandrie pour aller à Rome s’emparer de l’empire, fit merveilles : il redressoit les boiteux, il rendoit clair voyans les aveugles, et tout plein d’autres belles choses, ausquelles qui ne pouvoit voir la faute qu’il y avoit, il estoit, à mon advis, plus aveugle que ceux qu’il guerissoit.
§85 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
§86Quels mots du paragraphe 86 ont changé depuis le seizième siècle ?
Les tyrans eux-mêmes trouvaient fort étrange que les hommes pussent endurer un homme qui leur faisait du mal ; ils voulaient fort se mettre la religion devant comme garde du corps et, si c’était possible, ils empruntaient quelque échantillon de divinité pour soutenir leur méchante vie. Ainsi Salmonée, si l’on en croit la Sibylle de Virgile et son enfer, pour s’être ainsi moqué des gens et avoir voulu faire le Jupiter, en rend maintenant compte, là où elle le vit dans l’arrière-enfer : > Souffrant cruel tourment pour vouloir imiter > les tonnerres du ciel et les feux de Jupiter. > Sur ses quatre coursiers, celui-ci allant branlant, > haut monté, dans son poing un grand flambeau brûlant, > par les peuples grégeois et dans le plein marché > de la ville d’Élide, hautement il marcha, > en faisant sa bravade ; mais il entreprenait > sur l’honneur qui, sans plus, aux dieux appartenait. > L’insensé, qui l’orage et la foudre inimitable > contrefaisait d’airain et d’un cours effroyable > de chevaux corne-pieds, du père tout-puissant ; > lequel, bientôt après, ce grand mal punissant, > lança non un flambeau, non pas une lumière > d’une torche de cire avecque sa fumière, > mais, par le rude coup d’une horrible tempête, > il le porta là-bas, des pieds par-dessus tête.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : mesmes · trouvoyent · estrange · peussent.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Les tyrans mesmes trouvoyent fort estrange que les hommes peussent endurer un homme leur faisant mal. Ils vouloyent fort se mettre la religion devant pour garde-corps, et, s’il estoit possible, empruntoyent quelque eschantillon de divinité pour le soustien de leur meschante vie. Donques Salmonée, si l’on croid à la Sibylle de Virgile et à son enfer, pour s’estre ainsi moqué des gens et avoir voulu faire du Jupiter, en rend maintenant compte, où elle le vid en l’arriere-enfer : > Souffrant cruel tourment pour vouloir imiter > Les tonnerres du ciel et feux de Jupiter. > De ses quatre coursiers cestuy allant branlant, > Haut monté, dans son poing un grand flambeau bruslant, > Par les peuples Gregeois, et dans le plein marché > De la ville d’Elide, haut il avoit marché, > En faisant sa bravade ; mais il entreprenoit > Sur l’honneur qui, sans plus, aux dieux appartenoit. > L’insensé, qui l’orage et foudre inimitable > Contrefaisoit d’airain et d’un cours effroyable > De chevaux corne-pieds, du pere tout puissant ; > Lequel, bien tost apres, ce grand mal punissant, > Lança, non un flambeau, non pas une lumiere > D’une torche de cire avecques sa fumiere, > Mais, par le rude coup d’une horrible tempeste, > Il le porta là bas, des pieds par dessus teste.
§86 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« pour garde corps » : comme protection, comme bouclier.
S1« l'arriere-enfer » : le fond de l'enfer, la partie la plus reculée.
S1« corne-pieds » : aux pieds cornés, aux sabots. C'est un mot composé fabriqué par La Boétie pour traduire un mot latin.
§87Quels mots du paragraphe 87 ont changé depuis le seizième siècle ?
Si celui-là, qui ne faisait que le sot, est à cette heure si bien traité là-bas, je crois que ceux qui ont abusé de la religion pour être méchants s’y trouveront à meilleure enseigne encore.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : faisoit · traitté · meschans · encores.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Si celuy qui ne faisoit que le sot est à ceste heure si bien traitté là bas, je croy que ceux qui ont abusé de la religion pour estre meschans s’y trouveront encores à meilleures enseignes.
§87 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
§88Quels mots du paragraphe 88 ont changé depuis le seizième siècle ?
Les nôtres semèrent en France je ne sais quoi de tel : des crapauds, des fleurs de lys, l’ampoule et l’oriflamme. Ce que, pour ma part, quoi qu’il en soit, je ne veux pas encore mécroire, puisque ni nous ni nos ancêtres n’avons eu aucune occasion de le mécroire, ayant toujours eu des rois si bons dans la paix, si vaillants dans la guerre, qu’encore qu’ils naissent rois, il semble bien qu’ils ont été non pas faits comme les autres par la nature, mais choisis par le Dieu tout-puissant, avant de naître, pour le gouvernement et la garde de ce royaume.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : nostres · crapaux · l’oriflan · comment.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Les nostres semerent en France je ne sçay quoy de tel : des crapaux, des fleurs de lis, l’ampoule et l’oriflan. Ce que, de ma part, comment qu’il en soit, je ne veux pas encores mescroire, puis que nous et nos ancestres n’avons eu aucune occasion de l’avoir mescreu, ayans tousjours eu des roys si bons en la paix, si vaillans en la guerre, qu’encores qu’ils naissent roys, si semble-il qu’ils ont esté non pas faits comme les autres par la nature, mais choisis par le Dieu tout-puissant, devant que naistre, pour le gouvernement et la garde de ce royaume.
§88 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« l'ampoule et l'oriflan » : la sainte ampoule, fiole d'huile qui servait au sacre des rois de France, et l'oriflamme, la bannière royale. Deux objets de la légende monarchique. Voir S3.
S1« mescroire » : ne pas croire, refuser de croire.
§89Quels mots du paragraphe 89 ont changé depuis le seizième siècle ?
Et quand même il n’en serait pas ainsi, je ne voudrais pas entrer en lice pour débattre la vérité de nos histoires, ni les éplucher de si près, pour ne pas ôter ce beau champ où pourra fort bien s’exprimer notre poésie française, à présent non pas rhabillée, mais, semble-t-il, faite toute à neuf par notre Ronsard, notre Baïf, notre du Bellay, qui font en cela tant avancer notre langue que j’ose espérer que bientôt les Grecs ni les Latins n’auront guère d’avance sur nous, sinon peut-être le droit d’aînesse.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : Encores · seroit · voudrois · debatre.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Encores, quand cela n’y seroit pas, si ne voudrois-je pas entrer en lice pour debatre la verité de nos histoires, ny les espluscher si privement, pour ne tollir ce bel esbat où se pourra fort esprimer nostre poësie françoise, maintenant non pas accoustrée, mais, comme il semble, toute à neuf faite par nostre Ronsard, nostre Baïf, nostre du Bellay, qui en cela avancent bien tant nostre langue, que j’ose esperer que bien tost les Grecs ny les Latins n’auront gueres, pour le regard de nous, devant nous, sinon possible que le droit d’aisnesse.
§89 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« ne tollir ce bel esbat » : ne pas ôter ce beau divertissement. « Tollir » veut dire enlever.
§90Quels mots du paragraphe 90 ont changé depuis le seizième siècle ?
Et certes je ferais grand tort à notre rime, car j’use volontiers de ce mot, et il ne me déplaît pas, parce que, bien que plusieurs l’eussent rendue mécanique, je vois pourtant assez de gens qui sont en mesure de l’anoblir et de lui rendre son premier honneur. Mais je lui ferais, dis-je, grand tort de lui ôter maintenant ces beaux contes du roi Clovis, où déjà je vois, ce me semble, avec quel plaisir et quelle aisance s’égaiera la veine de notre Ronsard dans sa Franciade. J’entends sa portée, je connais son esprit aigu, je sais la grâce de l’homme : il fera ses besognes de l’oriflamme aussi bien que les Romains des leurs avec les ancilia, boucliers jetés du ciel en bas, comme le dit Virgile ; il ménagera notre ampoule aussi bien que les Athéniens leur panier d’Érichthonios ; il fera parler de nos armes aussi bien que dans la tour de Minerve.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : ferois · nostre · desplaist · pource.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Et certes je ferois grand tort à nostre rime, car j’use volontiers de ce mot, et il ne me desplaist, pource qu’encores que plusieurs l’eussent rendue mecanique, toutesfois je voy assez de gens qui sont à mesmes pour l’annoblir et luy rendre son premier honneur. Mais je luy ferois, dy-je, grand tort de luy oster maintenant ces beaux contes du roy Clovis, ausquels desja je voy, ce me semble, combien plaisamment, combien à l’aise s’y esgayera la veine de nostre Ronsard en sa Franciade. J’entens sa portée, je connois l’esprit aigu, je sçay la grace de l’homme : il fera ses besongnes de l’oriflan aussi bien que les Romains de leurs ancilia, boucliers du ciel en bas jettez, ce dit Virgile ; il mesnagera nostre ampoule aussi bien que les Atheniens leur panier d’Erichthonie ; il fera parler de nos armes aussi bien que dans la tour de Minerve.
§90 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« nostre rime » : la poésie en français. La Boétie dit qu'il aime ce mot, parce qu'à son époque certains le trouvaient trop artisanal.
S1« ses besongnes » : son travail, sa matière.
§91Quels mots du paragraphe 91 ont changé depuis le seizième siècle ?
Certes je serais outrageant de vouloir démentir nos livres et de courir ainsi sur les terres de nos poètes. Mais pour revenir d’où je ne sais comment j’avais détourné le fil de mon propos : est-il jamais arrivé que les tyrans, pour s’assurer, n’aient pas toujours tâché d’accoutumer le peuple envers eux non pas seulement à l’obéissance et à la servitude, mais encore à la dévotion ?
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : serois · outrageux · desmentir · j’avois.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Certes je serois outrageux de vouloir desmentir nos livres et de courir ainsi sur les terres de nos poëtes. Mais pour revenir d’où je ne sçay comment j’avois destourné le fil de mon propos : a-il jamais esté que les tyrans, pour s’asseurer, n’ayent tousjours tasché d’accoustumer le peuple envers eux, non pas seulement à l’obeissance et servitude, mais encores à devotion ?
§91 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
§92Quels mots du paragraphe 92 ont changé depuis le seizième siècle ?
Donc, tout ce que j’ai dit jusqu’ici, qui apprend aux gens à servir volontiers, ne sert guère aux tyrans que pour le menu et grossier populaire. Mais maintenant j’en viens, à mon avis, à un point qui est le secret et le ressort de la domination, le soutien et le fondement de la tyrannie.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : Donques · jusques · gueres · poinct.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Donques ce que j’ay dit jusques icy, qui apprend les gens à servir volontiers, ne sert gueres aux tyrans que pour le menu et grossier populaire. Mais maintenant je viens, à mon advis, à un poinct lequel est le secret et le ressort de la domination, le soustien et fondement de la tyrannie.
§92 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
§93Quels mots du paragraphe 93 ont changé depuis le seizième siècle ?
Qui pense que les hallebardes des gardes et la disposition du guet gardent les tyrans, à mon jugement se trompe fort. Ils s’en aident, je crois, plus pour la formalité et pour l’épouvantail que par confiance en elles. Les archers empêchent d’entrer dans les palais les malhabiles qui n’ont aucun moyen, non pas les gens bien armés qui peuvent tenter quelque entreprise. Certes, il est aisé de compter, parmi les empereurs romains, qu’il n’y en a pas eu tant qui aient échappé à quelque danger par le secours de leurs archers, qu’il n’y en a eu de tués par leurs gardes.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : l’assiette · aydent · espouvantail · fiance.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Qui pense que les hallebardes des gardes, l’assiette du guet gardent les tyrans, à mon jugement se trompe fort. Ils s’en aydent, comme je croy, plus pour la formalité et espouvantail que pour fiance qu’ils y ayent. Les archers gardent d’entrer dans les palais les mal habiles, qui n’ont nul moyen, non pas les bien armez, qui peuvent faire quelque entreprise. Certes, des empereurs romains il est aisé à conter qu’il n’y en a pas eu tant qui ayent eschappé quelque danger par le secours de leurs archers, comme de ceux-là qui ont esté tuez par leurs gardes.
§93 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« l'assiette du guet » : la disposition des sentinelles.
S1« les mal habiles » : ceux qui n'ont pas les moyens de faire quoi que ce soit.
§94Quels mots du paragraphe 94 ont changé depuis le seizième siècle ?
Ce ne sont pas les bandes de cavaliers, ce ne sont pas les compagnies de fantassins, ce ne sont pas les armes qui défendent le tyran. On ne le croira pas du premier coup ; c’est pourtant vrai : ce sont toujours quatre ou cinq qui maintiennent le tyran, quatre ou cinq qui lui tiennent tout le pays en servage.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : cheval · toutesfois · tousjours.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Ce ne sont pas les bandes des gens à cheval, ce ne sont pas les compagnies des gens à pied, ce ne sont pas les armes qui defendent le tyran. Mais on ne le croira pas de premier coup ; toutesfois il est vray : ce sont tousjours quatre ou cinq qui maintiennent le tyran, quatre ou cinq qui luy tiennent tout le pays en servage.
§94 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
§95Quels mots du paragraphe 95 ont changé depuis le seizième siècle ?
Il en a toujours été ainsi, que cinq ou six ont eu l’oreille du tyran et s’en sont approchés d’eux-mêmes, ou bien ont été appelés par lui, pour être les complices de ses cruautés, les compagnons de ses plaisirs, les maquereaux de ses voluptés, et associés au bien de ses pilleries. Ces six façonnent si bien leur chef qu’il faut, pour la société, qu’il soit méchant non pas seulement de ses propres méchancetés, mais encore des leurs. Ces six en ont six cents qui profitent sous eux, et qui font de leurs six cents ce que les six sont pour le tyran. Ces six cents en tiennent sous eux six mille, qu’ils ont élevés en dignité, à qui ils ont fait donner ou le gouvernement des provinces ou le maniement des deniers, afin qu’ils prêtent la main à leur avarice et à leur cruauté, et qu’ils l’exécutent quand il en sera temps, et qu’ils fassent d’ailleurs tant de mal qu’ils ne puissent durer que sous leur ombre, ni s’exempter que par leur moyen des lois et de la peine.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : Tousjours · approchez · mesmes · appellez.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Tousjours il a esté que cinq ou six ont eu l’oreille du tyran, et s’y sont approchez d’eux-mesmes, ou bien ont esté appellez par luy, pour estre les complices de ses cruautez, les compagnons de ses plaisirs, maquereaux de ses voluptez, et communs au bien de ses pilleries. Ces six addressent si bien leur chef, qu’il faut, pour la societé, qu’il soit meschant non pas seulement de ses meschancetez, mais encores des leurs. Ces six ont six cens qui profitent sous eux, et font de leurs six cens ce que les six sont au tyran. Ces six cens tiennent sous eux six mille, qu’ils ont eslevez en estat, ausquels ils ont fait donner ou le gouvernement des provinces ou le maniement des deniers, afin qu’ils tiennent la main à leur avarice et cruauté, et qu’ils l’executent quand il sera temps, et facent tant de mal d’ailleurs qu’ils ne puissent durer que sous leur ombre, ny s’exempter que par leur moyen des loix et de la peine.
§95 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« maquereaux de ses voluptez » : ceux qui lui procurent ses plaisirs. Le mot est ordurier au seizième siècle comme aujourd'hui, et il est choisi pour ça.
S1« eslevez en estat » : promus à des charges.
§96Quels mots du paragraphe 96 ont changé depuis le seizième siècle ?
Grande est la suite qui vient après cela ; et qui voudra s’amuser à dévider ce fil verra que ce ne sont pas les six mille, mais les cent mille, les millions qui se tiennent au tyran par cette corde, en s’aidant d’elle comme, chez Homère, Jupiter qui se vante, s’il tire la chaîne, d’amener vers lui tous les dieux. De là venait l’accroissement du sénat sous Jules, l’établissement de nouvelles charges, l’élection d’offices : non certes, à bien prendre, réformation de la justice, mais soutiens nouveaux de la tyrannie.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : desvuider · s’aydant · d’icelle · chaisne.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Grande est la suyte qui vient apres de cela ; et qui voudra s’amuser à desvuider ce filet, il verra que non pas les six mille, mais les cent mille, les millions, par ceste corde se tiennent au tyran, s’aydant d’icelle comme, en Homere, Jupiter, qui se vante, s’il tire la chaisne, d’amener vers soy tous les dieux. De là venoit la creue du senat sous Jule, l’establissement de nouveaux estats, election d’offices : non pas certes, à bien prendre, reformation de la justice, mais nouveaux soustiens de la tyrannie.
§96 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« desvuider ce filet » : dévider ce fil, le suivre jusqu'au bout.
S1« la creue du senat » : l'augmentation du nombre de sénateurs.
§97Quels mots du paragraphe 97 ont changé depuis le seizième siècle ?
On en vient là, par les faveurs, par les gains ou les regains que l’on a auprès des tyrans, qu’il se trouve à peu près autant de gens à qui la tyrannie semble profitable, que de gens à qui la liberté serait agréable. Tout comme les médecins disent que dans notre corps, s’il y a quelque chose de gâté, dès qu’il se remue quoi que ce soit ailleurs, cela se vient rendre aussitôt vers cette partie véreuse : de même, dès lors qu’un roi s’est déclaré tyran, tout le mauvais, toute la lie du royaume, je ne parle pas d’un tas de petits larrons et d’essorillés qui ne peuvent guère faire ni mal ni bien dans une république, mais ceux qui sont tarés d’une ardente ambition et d’une notable avarice, s’amassent autour de lui et le soutiennent, pour avoir part au butin et être, sous le grand tyran, de petits tyrans eux-mêmes.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : ausquels · seroit · aggreable · nostre.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
L’on en vient là, par les faveurs, par les gains ou regains que l’on a avec les tyrans, qu’il se trouve quasi autant de gens ausquels la tyrannie semble estre profitable, comme de ceux à qui la liberté seroit aggreable. Tout ainsi que les medecins disent qu’en nostre corps, s’il y a quelque chose de gasté, dés lors qu’en autre endroit il s’y bouge rien, il se vient aussi tost rendre vers ceste partie vereuse : pareillement, dés lors qu’un roy s’est declaré tyran, tout le mauvais, toute la lie du royaume, je ne dy pas un tas de larronneaux et d’essorillez qui ne peuvent gueres faire mal ny bien en une republique, mais ceux qui sont tarez d’une ardente ambition et d’une notable avarice, s’amassent autour de luy et le soustiennent, pour avoir part au butin, et estre, sous le grand tyran, tyranneaux eux-mesmes.
§97 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« des essorillez » : des gens à qui on a coupé les oreilles, châtiment des voleurs. Autrement dit, des repris de justice.
S1« tyranneaux » : petits tyrans. Le suffixe est méprisant, comme dans « hommeau » au §7. Ce mot est la clé de tout le mouvement.
§98Quels mots du paragraphe 98 ont changé depuis le seizième siècle ?
Ainsi font les grands voleurs et les fameux corsaires : les uns découvrent le pays, les autres épient les voyageurs ; les uns sont en embuscade, les autres au guet ; les uns massacrent, les autres dépouillent ; et bien qu’il y ait entre eux des prééminences, et que les uns ne soient que valets et les autres les chefs de la troupe, il n’en est pas un à la fin qui ne se ressente du principal butin, au moins de la recherche. On dit bien que les pirates siciliens ne s’assemblèrent pas seulement en si grand nombre qu’il fallut envoyer contre eux Pompée le Grand, mais qu’ils tirèrent encore à leur alliance plusieurs belles villes et grandes cités, dans les ports desquelles ils se mettaient en grande sûreté au retour de leurs courses, et à qui en récompense ils donnaient quelque profit du recel de leurs pilleries.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : volleurs · descouvrent · chevalent · embusche.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Ainsi font les grands volleurs et les fameux corsaires : les uns descouvrent le pays, les autres chevalent les voyageurs ; les uns sont en embusche, les autres au guet ; les uns massacrent, les autres despouillent ; et encores qu’il y ait entr’eux des prééminences, et que les uns ne soyent que valets et les autres les chefs de l’assemblée, si n’en y a-il à la fin pas un qui ne se sente du principal butin, au moins de la recerche. On dit bien que les pirates siciliens ne s’assemblerent pas seulement si grand nombre qu’il falust envoyer contr’eux Pompée le grand, mais encores tirerent à leur alliance plusieurs belles villes et grandes citez, aux havres desquelles ils se mettoyent en grande seureté, revenant de leurs courses, et pour recompense leur bailloyent quelque profit du recelement de leurs pilleries.
§98 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« chevalent les voyageurs » : les guettent à cheval sur la route.
S1« de la recerche » : de la fouille, de ce qu'on récupère en fouillant les victimes.
§99Quels mots du paragraphe 99 ont changé depuis le seizième siècle ?
Ainsi le tyran asservit les sujets les uns par le moyen des autres, et il est gardé par ceux dont il devrait se garder s’ils valaient quelque chose ; mais, comme on dit, pour fendre le bois on se fait des coins du bois même. Voilà ses archers, voilà ses gardes, voilà ses hallebardiers. Non pas qu’ils n’en ressentent parfois eux-mêmes le dommage ; mais ces perdus, ces abandonnés de Dieu et des hommes se contentent d’endurer du mal pour en faire, non pas à celui qui leur en fait, mais à ceux qui en endurent comme eux, et qui n’en peuvent mais.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : subjets · desquels · valoyent · devroit.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Ainsi le tyran asservit les subjets les uns par le moyen des autres, et est gardé par ceux desquels, s’ils valoyent rien, il se devroit garder ; mais, comme l’on dit, pour fendre le bois il se fait des coins du bois mesme. Voylà ses archers, voylà ses gardes, voylà ses hallebardiers. Non pas qu’eux-mesmes n’en sentent quelquesfois du dommage ; mais ces perdus et abandonnez de Dieu et des hommes sont contens d’endurer du mal pour en faire, non pas à celuy qui leur en fait, mais à ceux qui en endurent comme eux, et qui n’en peuvent mais.
§99 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
§100Quels mots du paragraphe 100 ont changé depuis le seizième siècle ?
Et pourtant, en voyant ces gens-là qui font la cour au tyran pour faire leurs affaires de sa tyrannie et de la servitude du peuple, il me prend souvent de l’ébahissement devant leur méchanceté, et parfois quelque pitié devant leur grande sottise. Car, à dire vrai, qu’est-ce autre chose de s’approcher du tyran, sinon de se tirer plus loin de sa liberté et, pour ainsi dire, de serrer à deux mains et d’embrasser la servitude ? Qu’ils mettent un peu de côté leur ambition, qu’ils se déchargent un peu de leur avarice, et puis qu’ils se regardent eux-mêmes, qu’ils se reconnaissent, et ils verront clairement que les villageois, les paysans, qu’autant qu’ils peuvent ils foulent aux pieds et traitent pis que des forçats ou des esclaves, ils verront, dis-je, que ceux-là, ainsi malmenés, sont pourtant, au prix d’eux, fortunés et en quelque sorte libres.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : toutesfois · naquettent · besongnes · esbahissement.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Et toutesfois, voyant ces gens là qui naquettent le tyran pour faire leurs besongnes de sa tyrannie et de la servitude du peuple, il me prend souvent esbahissement de leur meschanceté, et quelquesfois quelque pitié de leur grande sottise. Car, à dire vray, qu’est-ce autre chose de s’approcher du tyran, sinon que de se tirer plus arriere de leur liberté, et, par maniere de dire, serrer à deux mains et embrasser la servitude ? Qu’ils mettent un petit à part leur ambition, qu’ils se deschargent un peu de leur avarice, et puis qu’ils se regardent eux-mesmes, qu’ils se reconnoissent, et ils verront clairement que les villageois, les paysans, lesquels tant qu’ils peuvent ils foullent aux pieds et en font pis que des forfars ou esclaves, ils verront, dy-je, que ceux-là ainsi mal menez sont toutesfois, au pris d’eux, fortunez et aucunement libres.
§100 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« qui naquettent le tyran » : qui font antichambre auprès de lui, qui attendent son bon vouloir.
S1« forfars » : forçats.
§101Quels mots du paragraphe 101 ont changé depuis le seizième siècle ?
Le laboureur et l’artisan, si asservis qu’ils soient, en sont quittes en faisant ce qu’on leur dit. Mais le tyran voit les autres, ceux qui sont près de lui, coquinant et mendiant sa faveur : il ne faut pas seulement qu’ils fassent ce qu’il dit, mais qu’ils pensent ce qu’il veut, et souvent, pour le satisfaire, qu’ils devancent encore ses pensées. Ce n’est pas tout pour eux de lui obéir, il faut encore lui complaire ; il faut qu’ils se rompent, qu’ils se tourmentent, qu’ils se tuent à travailler à ses affaires, et puis qu’ils se plaisent de son plaisir, qu’ils laissent leur goût pour le sien, qu’ils forcent leur complexion, qu’ils dépouillent leur naturel. Il faut qu’ils prennent garde à ses paroles, à sa voix, à ses signes, à ses yeux ; qu’ils n’aient ni œil, ni pieds, ni mains qui ne soient tout entiers au guet pour épier ses volontés et pour découvrir ses pensées.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : soyent · coquinans · mendians · facent.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Le laboureur et l’artisan, pour tant qu’ils soyent asservis, en sont quittes en faisant ce qu’on leur dit. Mais le tyran void les autres qui sont pres de luy, coquinans et mendians sa faveur : il ne faut pas seulement qu’ils facent ce qu’il dit, mais qu’ils pensent ce qu’il veut, et souvent, pour luy satisfaire, qu’ils previennent encores ses pensées. Ce n’est pas tout à eux de luy obeyr, il faut encores luy complaire ; il faut qu’ils se rompent, qu’ils se tourmentent, qu’ils se tuent à travailler en ses affaires, et puis qu’ils se plaisent de son plaisir, qu’ils laissent leur goust pour le sien, qu’ils forcent leur complexion, qu’ils despouillent leur naturel. Il faut qu’ils prennent garde à ses paroles, à sa voix, à ses signes, à ses yeux ; qu’ils n’ayent ni œil, ni pieds, ni mains, que tout ne soit au guet pour espier ses volontez et pour descouvrir ses pensées.
§101 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« coquinans et mendians » : faisant les coquins et les mendiants pour obtenir sa faveur.
§102Quels mots du paragraphe 102 ont changé depuis le seizième siècle ?
Cela, est-ce vivre heureusement ? Cela s’appelle-t-il vivre ? Y a-t-il au monde rien de si insupportable que cela, je ne dis pas pour un homme bien né, mais seulement pour un homme qui ait le sens commun, ou sans plus le visage d’un homme ? Quelle condition est plus misérable que de vivre ainsi, sans rien avoir à soi, tenant d’autrui son aise, sa liberté, son corps et sa vie ?
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : d’autruy.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Cela est-ce vivre heureusement ? Cela s’appelle-il vivre ? Est-il au monde rien si insupportable que cela, je ne dy pas à un homme bien nay, mais seulement à un qui ait le sens commun, ou sans plus la face d’un homme ? Quelle condition est plus miserable que de vivre ainsi, qu’on n’ait rien à soy, tenant d’autruy son aise, sa liberté, son corps et sa vie ?
§102 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« la face d'un homme » : le visage d'un homme, c'est-à-dire l'apparence humaine, le minimum.
§103Quels mots du paragraphe 103 ont changé depuis le seizième siècle ?
Mais ils veulent servir pour gagner des biens : comme s’ils pouvaient rien gagner qui fût à eux, puisqu’ils ne peuvent pas dire d’eux-mêmes qu’ils s’appartiennent ; et comme si quelqu’un pouvait rien avoir en propre sous un tyran, ils veulent faire que les biens soient à eux, et ne se souviennent pas que ce sont eux qui lui donnent la force d’ôter tout à tous et de ne rien laisser dont on puisse dire qu’il est à quelqu’un. Ils voient que rien ne rend les hommes sujets à sa cruauté que les biens ; qu’il n’y a envers lui aucun crime digne de mort que d’avoir de quoi ; qu’il n’aime que les richesses et ne défait que les riches, qui viennent se présenter comme devant le boucher, s’offrir ainsi pleins et refaits, et lui en faire envie.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : gaigner · pouvoyent · gaigner · soyent.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Mais ils veulent servir pour gaigner des biens : comme s’ils pouvoyent rien gaigner qui fust à eux, puis qu’ils ne peuvent pas dire d’eux qu’ils soyent à eux-mesmes ; et comme si aucun pouvoit rien avoir de propre sous un tyran, ils veulent faire que les biens soyent à eux, et ne se souviennent pas que ce sont eux qui luy donnent la force pour oster tout à tous et ne laisser rien qu’on puisse dire estre à personne. Ils voyent que rien ne rend les hommes subjets à sa cruauté que les biens ; qu’il n’y a aucun crime envers luy digne de mort que le dequoy ; qu’il n’aime que les richesses, et ne desfait que les riches, qui se viennent presenter comme devant le boucher, pour s’y offrir ainsi pleins et refaits, et luy en faire envie.
§103 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« que le dequoy » : que le fait d'avoir de quoi, c'est-à-dire d'être riche. Formule sèche et parfaite.
S1« pleins et refaits » : bien gras, bien engraissés. L'image est celle du bétail devant le boucher.
§104Quels mots du paragraphe 104 ont changé depuis le seizième siècle ?
Ces favoris ne devraient pas tant se souvenir de ceux qui ont gagné auprès des tyrans beaucoup de biens, que de ceux qui, après en avoir quelque temps amassé, y ont ensuite perdu et les biens et la vie. Il ne devrait pas leur venir à l’esprit combien d’autres y ont gagné de richesses, mais combien peu ceux-là les ont gardées. Qu’on parcoure toutes les histoires anciennes, qu’on regarde toutes celles de notre souvenir, et l’on verra tout à plein combien est grand le nombre de ceux qui, ayant gagné par de mauvais moyens l’oreille des princes, et ayant ou employé leur méchanceté ou abusé de leur simplicité, ont fini par être anéantis par ces princes mêmes ; et autant ils avaient trouvé de facilité à les élever, autant ils trouvèrent ensuite d’inconstance à les y conserver.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : favorits · doyvent · gaigné · autour.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Ces favorits ne se doyvent pas tant souvenir de ceux qui ont gaigné autour des tyrans beaucoup de biens, comme de ceux qui, ayans quelque temps amassé, puis apres y ont perdu et les biens et la vie. Il ne leur doit pas venir en l’esprit combien d’autres y ont gaigné de richesses, mais combien peu ceux-là les ont gardées. Qu’on descouvre toutes les anciennes histoires, qu’on regarde toutes celles de nostre souvenance, et on verra tout à plein combien est grand le nombre de ceux qui, ayans gaigné par mauvais moyens l’oreille des princes, et ayans ou employé leur mauvaistié ou abusé de leur simplesse, à la fin par ceux-là mesmes ont esté aneantis ; et autant qu’ils avoyent trouvé de facilité pour les eslever, autant puis apres y ont-ils trouvé d’inconstance pour les y conserver.
§104 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« leur mauvaistié » : leur méchanceté.
§105Quels mots du paragraphe 105 ont changé depuis le seizième siècle ?
Certainement, dans un si grand nombre de gens qui ont jamais été près des mauvais rois, il en est peu, ou pour ainsi dire aucun, qui n’aient éprouvé quelquefois sur eux-mêmes la cruauté du tyran qu’ils avaient auparavant attisée contre les autres ; le plus souvent, s’étant enrichis à l’ombre de sa faveur des dépouilles d’autrui, ils ont eux-mêmes enrichi les autres de leur propre dépouille.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : n’ayent · essayé · quelquesfois · mesmes.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Certainement, en si grand nombre de gens qui ont esté jamais pres des mauvais roys, il en est peu, ou comme point, qui n’ayent essayé quelquesfois en eux-mesmes la cruauté du tyran qu’ils avoyent devant attisée contre les autres ; le plus souvent, s’estans enrichis sous ombre de sa faveur des despouilles d’autruy, ils ont eux-mesmes enrichy les autres de leur despouille.
§105 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
§106Quels mots du paragraphe 106 ont changé depuis le seizième siècle ?
Les gens de bien mêmes, s’il s’en trouve parfois quelqu’un aimé du tyran, si avant qu’ils soient dans sa grâce, si fort que reluise en eux la vertu et l’intégrité, qui inspire même aux plus méchants quelque révérence quand on la voit de près, les gens de bien mêmes ne sauraient durer, et il faut qu’ils se ressentent du mal commun et qu’à leurs dépens ils éprouvent la tyrannie. Un Sénèque, un Burrus, un Thraséa, ce trio de gens de bien, dont deux, par leur mauvaise fortune, furent approchés d’un tyran qui leur mit en main le maniement de ses affaires, tous deux estimés de lui et chéris, et dont l’un même l’avait nourri et avait pour gage de son amitié l’éducation de son enfance : ces trois-là sont des témoins suffisants, par leur cruelle mort, du peu de confiance qu’il y a à mettre dans la faveur des mauvais maîtres.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : mesmes · quelquesfois · quelcun · soyent.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Les gens de bien mesmes, si quelquesfois il s’en trouve quelcun aimé du tyran, tant soyent-ils avant en sa grace, tant reluise en eux la vertu et intégrité, qui donne voire aux plus meschans quelque reverence de soy quand on la void de pres, les gens de bien mesmes ne sçauroyent durer, et faut qu’ils se sentent du mal commun, et qu’à leurs despens ils esprouvent la tyrannie. Un Seneque, un Burre, un Thrasée, ceste tierce de gens de bien, desquels mesme les deux, leur mauvaise fortune les approcha d’un tyran et leur mit en main le maniement de ses affaires, tous deux estimez de luy et cheris, et encores l’un l’avoit nourry et avoit pour gages de son amitié la nourriture de son enfance : mais ces trois là sont suffisans tesmoins, par leur cruelle mort, combien il y a peu de fiance en la faveur des mauvais maistres.
§106 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« ceste tierce » : ce trio, ce groupe de trois.
S1« la nourriture de son enfance » : le fait de l'avoir élevé. Voir §40.
§107Quels mots du paragraphe 107 ont changé depuis le seizième siècle ?
Et à la vérité, quelle amitié peut-on espérer de celui qui a bien le cœur assez dur pour haïr un royaume qui ne fait que lui obéir, et qui, pour ne savoir pas encore s’aimer lui-même, s’appauvrit lui-même et détruit son empire ?
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : lequel · sçavoir · encores · destruit.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Et à la verité, quelle amitié peut-on esperer en celuy qui a bien le cœur si dur, de hayr son royaume qui ne fait que luy obeyr, et lequel, pour ne se sçavoir pas encores aimer, s’appauvrit luy-mesme et destruit son empire ?
§107 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
§108Quels mots du paragraphe 108 ont changé depuis le seizième siècle ?
Or si l’on veut dire que ceux-là sont tombés dans ces malheurs pour avoir bien vécu, qu’on regarde hardiment autour de ce même tyran, et l’on verra que ceux qui vinrent en sa grâce et s’y maintinrent par des méchancetés ne furent pas d’une plus longue durée. Qui a entendu parler d’un amour si abandonné, d’une affection si opiniâtre ? Qui a jamais lu d’homme si obstinément acharné pour une femme que celui-là pour Poppée ? Or elle fut ensuite empoisonnée par lui-même.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : tombez · inconveniens · vindrent · maintindrent.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Or si on veut dire que ceux-là, pour avoir bien vescu, sont tombez en ces inconveniens, qu’on regarde hardiment autour de celuy-là mesme, et on verra que ceux qui vindrent en sa grace et s’y maintindrent par meschancetez ne furent pas de plus longue durée. Qui a ouy parler d’amour si abandonnée, d’affection si opiniastre ? Qui a jamais leu d’homme si obstinément acharné envers femme, que de celuy là envers Poppée ? Or fut elle apres empoisonnée par luy-mesme.
§108 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
§109Quels mots du paragraphe 109 ont changé depuis le seizième siècle ?
Agrippine sa mère avait tué son mari Claude pour lui faire place dans l’Empire ; pour l’obliger, elle n’avait jamais fait difficulté de rien faire ni de rien souffrir : et pourtant son fils même, son nourrisson, son empereur fait de sa main, après l’avoir souvent manquée, lui ôta la vie ; et il n’y eut alors personne qui ne dît qu’elle avait fort bien mérité cette punition, si elle était venue des mains de quelque autre que de celui qui la lui avait donnée.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : n’avoit · faillie · c’eust · baillée.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Agrippine sa mere avoit tué son mary Claude pour luy faire place en l’empire ; pour l’obliger, elle n’avoit jamais fait difficulté de rien faire ny de souffrir. Donc son fils mesme, son nourrisson, son empereur fait de sa main, apres l’avoir souvent faillie, luy osta la vie ; et n’y eut lors personne qui ne dist qu’elle avoit fort bien merité ceste punition, si c’eust esté par les mains de quelque autre que de celuy qui la luy avoit baillée.
§109 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
§110Quels mots du paragraphe 110 ont changé depuis le seizième siècle ?
Qui fut jamais plus aisé à manier, plus simple, ou pour mieux dire plus vrai niais, que l’empereur Claude ? Qui fut jamais plus coiffé d’une femme que lui de Messaline ? Il la mit à la fin entre les mains du bourreau. La simplicité demeure toujours aux tyrans, s’ils en ont, jusqu’à ne pas savoir bien faire ; mais je ne sais comment, à la fin, pour user de cruauté même envers ceux qui leur sont proches, si peu d’esprit qu’ils aient, cela même s’éveille.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : onques · onques · simplesse · tousjours.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Qui fut onques plus aisé à manier, plus simple, pour le dire mieux, plus vray niais, que Claude l’empereur ? Qui fut onques plus coiffé de femme que luy de Messaline ? Il la mit en fin entre les mains du bourreau. La simplesse demeure tousjours aux tyrans, s’ils en ont, à ne sçavoir bien faire ; mais je ne sçay comment, à la fin, pour user de cruauté mesmes envers ceux qui leur sont pres, si peu qu’ils ayent d’esprit, cela mesme s’esveille.
§110 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
§111Quels mots du paragraphe 111 ont changé depuis le seizième siècle ?
Assez connu est le beau mot de celui-là qui, voyant la gorge découverte de la femme qu’il aimait le plus, et sans laquelle il semblait qu’il n’eût su vivre, la caressa de cette belle parole : « Ce beau cou sera coupé tout à l’heure, si je le commande. » Voilà pourquoi la plupart des tyrans anciens étaient communément tués par leurs favoris, qui, ayant connu la nature de la tyrannie, ne pouvaient pas s’assurer autant de la volonté du tyran qu’ils se défiaient de sa puissance. Ainsi fut tué Domitien par Étienne, Commode par une de ses maîtresses mêmes, Antonin par Marin, et de même à peu près tous les autres.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : commun · cestuy · descouverte · aimoit.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Assez commun est le beau mot de cestuy là, qui, voyant la gorge descouverte de sa femme qu’il aimoit le plus, et sans laquelle il sembloit qu’il n’eust sceu vivre, la caressa de ceste belle parole : « Ce beau col sera tantost couppé, si je le commande. » Voylà pourquoy la pluspart des tyrans anciens estoyent communement tuez par leurs favorits, qui, ayans connu la nature de la tyrannie, ne se pouvoyent tant asseurer de la volonté du tyran comme ils se desfioyent de sa puissance. Ainsi fut tué Domitian par Estienne, Commode par une de ses amies mesmes, Antonin par Marin, et de mesme quasi tous les autres.
§111 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« coiffé de femme » : entiché d'une femme, fou d'elle. L'expression existe encore dans « être coiffé de quelqu'un ».
§112Quels mots du paragraphe 112 ont changé depuis le seizième siècle ?
C’est cela : le tyran n’est certainement jamais aimé, et il n’aime jamais. L’amitié, c’est un nom sacré, c’est une chose sainte ; elle ne se met jamais qu’entre gens de bien, et ne se prend que par une estime mutuelle ; elle s’entretient non pas tant par un bienfait que par la bonne vie. Ce qui rend un ami assuré de l’autre, c’est la connaissance qu’il a de son intégrité ; les répondants qu’il en a, c’est son bon naturel, sa foi et sa constance. Il ne peut y avoir d’amitié là où est la cruauté, là où est la déloyauté, là où est l’injustice. Entre les méchants, quand ils s’assemblent, c’est un complot, non pas une compagnie ; ils ne s’entretiennent pas, ils s’entrecraignent ; ils ne sont pas amis, ils sont complices.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : saincte · asseuré · connoissance · respondans.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
C’est cela, que certainement le tyran n’est jamais aimé, ny n’aime. L’amitié, c’est un nom sacré, c’est une chose saincte ; elle ne se met jamais qu’entre gens de bien, et ne se prend que par une mutuelle estime ; elle s’entretient non tant par un bien fait que par la bonne vie. Ce qui rend un amy asseuré de l’autre, c’est la connoissance qu’il a de son intégrité ; les respondans qu’il en a, c’est son bon naturel, la foy et la constance. Il n’y peut avoir d’amitié là où est la cruauté, là où est la desloyauté, là où est l’injustice. Entre les meschans, quand ils s’assemblent, c’est un complot, non pas compagnie ; ils ne s’entretiennent pas, mais ils s’entrecraignent ; ils ne sont pas amis, mais ils sont complices.
§112 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
§113Quels mots du paragraphe 113 ont changé depuis le seizième siècle ?
Et quand bien même cela n’y ferait pas obstacle, il serait encore malaisé de trouver en un tyran un amour assuré, parce qu’étant au-dessus de tous et n’ayant point de compagnon, il est déjà au-delà des bornes de l’amitié, qui a son gibier dans l’équité, qui ne veut jamais boiter, mais qui est toujours égale. Voilà pourquoi il y a bien, dit-on, entre les voleurs quelque foi au partage du butin, parce qu’ils sont pairs et compagnons, et que, s’ils ne s’entraiment pas, du moins ils s’entrecraignent, et ne veulent pas, en se désunissant, rendre leur force moindre. Mais chez le tyran, ceux qui sont les favoris ne peuvent jamais avoir aucune assurance, dans la mesure où il a appris d’eux-mêmes qu’il peut tout, et qu’il n’y a ni droit ni devoir aucun qui l’oblige, faisant son état de compter sa volonté pour raison, de n’avoir aucun compagnon et d’être de tous le maître.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : n’empescheroit · encores · seroit · asseurée.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Or quand bien cela n’empescheroit point, encores seroit-il mal-aisé de trouver en un tyran une amour asseurée, par ce qu’estant au dessus de tous et n’ayant point de compagnon, il est desja au delà des bornes de l’amitié, qui a son gibier en l’équité, qui ne veut jamais clocher, ains est tousjours esgale. Voylà pourquoy il y a bien, ce dit-on, entre les volleurs quelque foy au partage du butin, pource qu’ils sont pairs et compagnons, et que, s’ils ne s’entre-aiment, au moins ils s’entrecraignent, et ne veulent pas, en se desunissant, rendre la force moindre. Mais du tyran, ceux qui sont les favorits ne peuvent jamais avoir aucune asseurance, de tant qu’il a apprins d’eux-mesmes qu’il peut tout, et qu’il n’y a ny droit ny devoir aucun qui l’oblige, faisant son estat de compter sa volonté pour raison, et n’avoir compagnon aucun, mais d’estre de tous maistre.
§113 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« qui a son gibier en l'équité » : dont le terrain de chasse est la justice. L'amitié ne se nourrit que d'égalité.
S1« qui ne veut jamais clocher » : qui ne veut jamais boiter, jamais pencher d'un côté.
§114Quels mots du paragraphe 114 ont changé depuis le seizième siècle ?
N’est-ce donc pas grand-pitié que, voyant tant d’exemples évidents, voyant le danger si présent, personne ne veuille se faire sage aux dépens d’autrui, et que tant de gens s’approchent si volontiers des tyrans, sans qu’il y en ait un seul qui ait l’avisement et la hardiesse de leur dire ce que dit, comme le porte le conte, le renard au lion qui faisait le malade : « J’irais te voir de bon cœur dans ta tanière ; mais je vois assez de traces de bêtes qui vont en avant vers toi ; en arrière, qui en revienne, je n’en vois pas une. »
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : Donques · grand’pitié · apparents · vueille.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Donques n’est-ce pas grand’pitié que, voyant tant d’exemples apparents, voyant le danger si present, personne ne se vueille faire sage aux despens d’autruy, et que tant de gens s’approchent si volontiers des tyrans, qu’il n’y ait pas un qui ait l’advisement et la hardiesse de leur dire ce que dit, comme porte le conte, le renard au lyon qui faisoit le malade : « Je t’irois voir de bon cœur en ta tasniere ; mais je voy assez de traces de bestes qui vont en avant vers toy ; mais en arriere qui revienne, je n’en voy pas une. »
§114 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« l'advisement » : la présence d'esprit, le discernement.
§115Quels mots du paragraphe 115 ont changé depuis le seizième siècle ?
Ces misérables voient reluire les trésors du tyran, et regardent tout étonnés les rayons de sa magnificence ; et, alléchés par cette clarté, ils s’approchent, et ne voient pas qu’ils se mettent dans la flamme qui ne peut manquer de les consumer. Ainsi le satyre indiscret, comme le disent les fables, voyant briller le feu trouvé par le sage Prométhée, le trouva si beau qu’il l’alla baiser et se brûla. Ainsi le papillon, qui, espérant jouir de quelque plaisir, se met dans le feu parce qu’il reluit, en éprouve l’autre vertu, celle qui brûle, comme le dit le poète Lucain.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : voyent · thresors · estonnez · braverie.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Ces miserables voyent reluire les thresors du tyran, et regardent tous estonnez les rayons de sa braverie ; et, alléchez de ceste clarté, ils s’approchent, et ne voyent pas qu’ils se mettent dans la flamme qui ne peut faillir à les consumer. Ainsi le satyre indiscret, comme disent les fables, voyant esclairer le feu trouvé par le sage Prométhée, le trouva si beau qu’il l’alla baiser et se brusler. Ainsi le papillon, qui, esperant jouyr de quelque plaisir, se met dans le feu pource qu’il reluit, il esprouve l’autre vertu, cela qui brusle, ce dit le poëte Lucan.
§115 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« les rayons de sa braverie » : l'éclat de son luxe, de sa magnificence. « Braverie » vient de « brave » au sens de bien vêtu.
S1« le satyre indiscret » : voir §16 pour « indiscret ». Il s'agit du satyre qui ne sait pas discerner et se brûle au feu.
§116Quels mots du paragraphe 116 ont changé depuis le seizième siècle ?
Mais mettons encore que ces mignons échappent aux mains de celui qu’ils servent : ils ne se sauvent jamais du roi qui vient après. S’il est bon, il faut rendre compte et reconnaître au moins alors la raison ; s’il est mauvais et pareil à leur maître, il ne se peut pas qu’il n’ait lui aussi ses favoris, lesquels ordinairement ne se contentent pas d’avoir à leur tour la place des autres, s’ils n’ont encore, le plus souvent, et leurs biens et leur vie. Se peut-il donc faire qu’il se trouve quelqu’un qui, dans un si grand péril, avec si peu d’assurance, veuille prendre cette place malheureuse, et servir avec tant de peine un maître si dangereux ?
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : encores · eschappent · reconnoistre · maistre.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Mais encores mettons que ces mignons eschappent des mains de celuy qu’ils servent : ils ne se sauvent jamais du roy qui vient apres. S’il est bon, il faut rendre conte et reconnoistre au moins lors la raison ; s’il est mauvais et pareil à leur maistre, il ne sera pas qu’il n’ait aussi bien ses favorits, lesquels communement ne sont pas contens d’avoir à leur tour la place des autres, s’ils n’ont encores le plus souvent et les biens et la vie. Se peut-il donc faire qu’il se trouve aucun qui, en si grand peril, avec si peu d’asseurance, vueille prendre ceste malheureuse place, de servir en si grand’peine un si dangereux maistre ?
§116 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
§117Quels mots du paragraphe 117 ont changé depuis le seizième siècle ?
Quelle peine, quel martyre, vrai Dieu ! Être nuit et jour occupé à songer comment plaire à un seul, et néanmoins le craindre plus qu’homme au monde ; avoir toujours l’œil au guet, l’oreille aux écoutes, pour épier d’où viendra le coup, pour découvrir les embûches, pour flairer la mine de ses compagnons, pour deviner qui le trahit ; rire à chacun, se craindre de tous ; n’avoir aucun ennemi déclaré ni aucun ami assuré ; avoir toujours le visage riant et le cœur transi ; ne pouvoir être joyeux, et n’oser être triste ?
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : neantmoins · d’homme · tousjours · escoutes.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Quelle peine, quel martyre est-ce, vray Dieu ! Estre nuict et jour apres pour songer à plaire à un, et neantmoins se craindre de luy plus que d’homme du monde ; avoir tousjours l’œil au guet, l’oreille aux escoutes, pour espier d’où viendra le coup, pour descouvrir les embusches, pour sentir la mine de ses compagnons, pour adviser qui le trahit ; rire à chascun, se craindre de tous ; n’avoir aucun, ni ennemy ouvert ni amy asseuré ; ayant tousjours le visage riant et le cœur transy ; ne pouvoir estre joyeux, et n’oser estre triste ?
§117 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« le cœur transy » : le cœur glacé de peur.
§118Quels mots du paragraphe 118 ont changé depuis le seizième siècle ?
Mais c’est plaisir de considérer ce qui leur revient de ce grand tourment, et le bien qu’ils peuvent attendre de leur peine et de cette vie misérable. Volontiers le peuple, du mal qu’il souffre, n’en accuse pas le tyran, mais ceux qui le gouvernent.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : qu’est.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Mais c’est plaisir de considerer qu’est-ce qui leur revient de ce grand tourment, et le bien qu’ils peuvent attendre de leur peine et de ceste miserable vie. Volontiers le peuple, du mal qu’il souffre, n’en accuse pas le tyran, mais ceux qui le gouvernent.
§118 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
§119Quels mots du paragraphe 119 ont changé depuis le seizième siècle ?
Ceux-là, les peuples, les nations, tout le monde à l’envi, jusqu’aux paysans, jusqu’aux laboureurs, savent leurs noms, déchiffrent leurs vices ; ils amassent sur eux mille outrages, mille vilenies, mille malédictions. Toutes leurs prières, tous leurs vœux sont contre ceux-là. Tous les malheurs, [toutes les pestes, toutes les famines leur sont comptés ; et si parfois ils leur rendent pour la forme quelques honneurs, alors même ils les maudissent dans leur cœur et les tiennent en horreur plus étrangement que les bêtes sauvages. Voilà la gloire, voilà l’honneur qu’ils reçoivent de leur service auprès de gens dont chacun aurait un morceau de leur corps sans se croire encore assez satisfait, ni à demi soûlé de sa peine. Mais certes, même après qu’ils sont morts, ceux qui viennent après ne sont jamais si paresseux que le nom de ces mangeurs de peuples ne soit noirci de l’encre de mille plumes, et leur réputation déchirée dans mille livres, et leurs os mêmes, pour ainsi dire, traînés par la postérité, qui les punit encore après leur mort de leur méchante vie.]
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : jusques · jusques · sçavent · deschiffrent.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
Ceux-là, les peuples, les nations, tout le monde à l’envi, jusques aux paysans, jusques aux laboureurs, ils sçavent leurs noms, ils deschiffrent leurs vices ; ils amassent sur eux mille outrages, mille vilenies, mille maudissons. Toutes leurs oraisons, tous leurs vœux sont contre ceux-là. Tous les malheurs, toutes [les pestes, toutes les famines leur sont comptées ; et si quelquesfois ils leur font par forme des honneurs, lors mesmes ils les maugréent en leur cœur, et les ont en horreur plus estrange que les bestes sauvages. Voylà la gloire, voylà l’honneur qu’ils reçoivent de leur service envers les gens, desquels, quand chascun auroit une piece de leur corps, ils ne seroyent pas encores, ce leur semble, assez satisfaits ny à demy saoulez de leur peine. Mais certes, encores apres qu’ils sont morts, ceux qui viennent apres ne sont jamais si paresseux que le nom de ces mange-peuples ne soit noircy de l’ancre de mille plumes, et leur reputation deschirée dans mille livres, et les os mesmes, par maniere de dire, traisnez par la posterité, les punissans encores apres leur mort de leur meschante vie.]
§119 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« maudissons » : malédictions.
S1« ces mange-peuples » : mot composé fabriqué par La Boétie. Il n'a pas besoin d'explication ; il a besoin d'être remarqué.
§120Quels mots du paragraphe 120 ont changé depuis le seizième siècle ?
[Apprenons donc quelquefois, apprenons à bien faire. Levons les yeux vers le ciel, ou pour notre honneur, ou pour l’amour même de la vertu, ou certes, à parler sérieusement, pour l’amour et l’honneur de Dieu tout-puissant, témoin assuré de nos actes et juste juge de nos fautes. Pour ma part, je pense bien, et je ne me trompe pas, puisqu’il n’est rien de si contraire à Dieu, tout libéral et débonnaire, que la tyrannie, qu’il réserve là-bas, à part, pour les tyrans et leurs complices, quelque peine particulière.] --- ## Rappel de statut, identique à celui du texte établi Les passages entre crochets droits, fin de §119 et §120 entier, sont traduits d’une restitution et non d’un témoin du seizième siècle. Voir RELEVE_interventions_La-Boetie.md, lacune 1. --- # ANNEXE : deux façons de traduire une période Le paragraphe d’épreuve est le §4, qui est la question centrale du Discours et la première grande période du texte. ## Texte de départ, tel qu’établi > Pour ce coup je ne voudrois sinon entendre, s’il est possible et comme il se peut faire, que tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations endurent quelquesfois un tyran seul, qui n’a puissance que celle qu’on luy donne, qui n’a pouvoir de leur nuire sinon de tant qu’ils ont vouloir de l’endurer, qui ne sauroit leur faire mal aucun sinon lors qu’ils aiment mieux le souffrir que luy contredire. ## Version A, période découpée > Pour cette fois, je voudrais seulement comprendre une chose. Comment est-il possible que tant d’hommes supportent un seul tyran ? Tant de bourgs, tant de villes, tant de nations le supportent aussi. Or ce tyran n’a de puissance que celle qu’on lui donne. Il ne peut leur nuire que dans la mesure où ils acceptent de le supporter. Il ne saurait leur faire aucun mal, sauf lorsqu’ils préfèrent le souffrir plutôt que de le contredire. ## Version B, période conservée, celle que T.1 retient > Pour cette fois, je voudrais seulement comprendre s’il est possible, et comment il se peut faire, que tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations supportent parfois un tyran seul, qui n’a de puissance que celle qu’on lui donne, qui n’a pouvoir de leur nuire que dans la mesure où ils veulent bien le supporter, qui ne saurait leur faire aucun mal sinon lorsqu’ils aiment mieux le souffrir que le contredire. ## Ce qui se perd dans la version A, et qui n’est pas du style Premièrement, la disproportion. Dans le texte, la série « tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations » est suspendue, sans verbe, pendant quatre membres, et le verbe qui vient enfin, « endurent », a pour objet deux mots seulement : « un tyran seul ». C’est cette suspension qui fait sentir physiquement l’écart entre la masse et l’unité. La version A place un verbe dès le premier membre et renvoie le reste à une phrase séparée. La masse est dispersée, l’écart n’est plus senti, il est seulement énoncé. Deuxièmement, la triple relative. Les trois propositions « qui n’a puissance que… », « qui n’a pouvoir… », « qui ne sauroit… » sont accrochées au même mot, « tyran », et elles resserrent progressivement, à chaque reprise, la même démonstration : le pouvoir du tyran est entièrement fourni par ceux qui le subissent. Le fait qu’elles pendent toutes trois au même nom est l’argument même : c’est le tyran, un seul mot, qui est vidé trois fois de suite. Coupées en trois phrases indépendantes, elles deviennent trois informations successives, et la démonstration se change en énumération. Troisièmement, la question. Le texte ne pose pas de question. Il dit qu’il voudrait comprendre. La différence n’est pas mince : celui qui pose une question attend une réponse d’un autre, celui qui veut comprendre annonce qu’il va chercher lui-même. La version A introduit un point d’interrogation qui n’existe pas et déplace la posture de l’auteur. Quatrièmement, le nombre de phrases. Une période, six phrases. Le lecteur de la version A lit six fois plus vite et retient six fois moins. Le rythme n’est pas un ornement chez La Boétie : la période longue impose au lecteur de tenir tous les termes ensemble jusqu’à la fin, et c’est en les tenant ensemble qu’il fait lui-même le calcul dont le texte parle. ## Ce que la version B a dû concéder Elle n’est pas une décalque. Trois choses ont bougé, et il faut le dire. « s’il est possible et comme il se peut faire » a été gardé tel quel, alors qu’un traducteur pressé aurait supprimé la redondance. Elle n’est pas redondante : elle distingue la possibilité et le mécanisme, c’est-à-dire les deux questions que le Discours va traiter successivement. « sinon de tant qu’ils ont vouloir de l’endurer » est devenu « que dans la mesure où ils veulent bien le supporter ». La locution du seizième siècle n’a pas d’équivalent d’un seul tenant ; le membre s’allonge d’une syllabe et demie. C’est la seule dilatation. La ponctuation a été ajoutée : deux virgules après « possible » et « faire », que le témoin ne porte pas. Elles créent la respiration qui rend la période tenable. C’est l’intervention décrite au paragraphe C du relevé. ## La règle qui en découle, et qui s’applique à tout le fichier On ne coupe jamais une période pour la rendre lisible. On la ponctue. Là où une phrase de plus de soixante mots menace de perdre le lecteur, la solution est un point-virgule, une reprise de la conjonction, un balisage clair des séries ; jamais un point. Le seul cas où le point est ajouté est celui où le témoin lui-même achève la période. Le contrôle en est simple, et n’importe qui peut le refaire : compter les points finaux du fichier de traduction, et les comparer à ceux d’une édition modernisée courante. S’ils sont en nombre voisin de ceux du texte établi, la règle a été tenue.
Ces formes-là ne s'écrivent plus ainsi : nostre · escient · asseuré · tesmoin.
Le paragraphe d'aujourd'hui dit la même chose autrement. Compare les deux, mot à mot.
le même, en plus précis
[Apprenons donc quelquesfois, apprenons à bien faire. Levons les yeux vers le ciel, ou pour nostre honneur, ou pour l’amour mesme de la vertu, ou certes, à parler à bon escient, pour l’amour et l’honneur de Dieu tout-puissant, asseuré tesmoin de nos faits et juste juge de nos fautes. De ma part, je pense bien, et ne suis pas trompé, puis qu’il n’est rien si contraire à Dieu, tout liberal et debonnaire, que la tyrannie, qu’il reserve là bas à part, pour les tyrans et leurs complices, quelque peine particuliere.] --- ## Avertissement de fin de texte, obligatoire Le texte établi ci-dessus repose sur deux témoins de 1577, et il faut savoir lequel porte quoi. §1 à §108, première phrase incluse : établis sur la Vive description de la tyrannie, Reims, Jean Mouchar, 1577, exemplaire Bibliothèque Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES (P. 2), reproduction Internet Archive, identifiant 8RSUP106RES_P2. §108, seconde partie, à §119, jusqu’aux mots « Tous les malheurs, toutes » : établis sur le second imprimé de 1577, « Discours, de la servitude volontaire », dans [Simon Goulart], Mémoires de l’estat de France sous Charles neufiesme, tome III, pages 160 à 191 ; reproduction Internet Archive, identifiant discoursdelaservitudevolontaire1577. Le recours à ce second témoin a été rendu nécessaire par une limite technique de récupération du premier, et non par une décision éditoriale. Il est intégralement porté au relevé des interventions. Fin de §119 et §120, entre crochets droits : non établis sur témoin à cette date. Restitution faite d’après la version modernisée de contrôle, Institut Coppet, 2011. Ces deux passages sont signalés comme lacune ouverte, lacune numéro 1 du relevé des interventions. Ils ne doivent pas être cités comme leçon de 1577 tant que la collation n’aura pas été faite. C’est le seul endroit de tout le texte où notre appareil ne repose pas sur un témoin du seizième siècle, et il est marqué pour cette raison.
§120 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Ces écarts s'appellent des variantes graphiques quand seule l'orthographe a bougé, et des archaïsmes quand c'est le mot ou son sens qui a disparu. Les distinguer vaut des points : la première catégorie se lit à voix haute et se reconnaît ; la seconde exige une note.
S1« tout liberal et debonnaire » : entièrement généreux et bienveillant. « Débonnaire » est ici un éloge, pas une moquerie.
§1Quel procédé travaille le paragraphe 1, et à quoi le vois-tu ?
À voir plusieurs seigneurs, aucun bien je ne vois : qu'un seul, sans plus, soit le maître, et qu'un seul soit le roi. Ainsi parle Ulysse chez Homère, s'adressant au public. S'il s'était contenté de dire : à voir plusieurs seigneurs, aucun bien je ne vois, c'était parfaitement dit, et rien de mieux ; mais au lieu que, pour parler avec raison, il aurait fallu dire que la domination de plusieurs ne pouvait être bonne, puisque la puissance d'un seul, du moment qu'il prend ce titre de maître, est dure et déraisonnable, il est allé ajouter tout le contraire : qu'un seul, sans plus, soit le maître, et qu'un seul soit le roi.
Il y a une antithèse : deux termes s'opposent. Regarde : « il est allé adjouster tout … : Qu'un sans plus soit le maistre ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
A voir plusieurs seigneurs aucun bien je ne voy : Qu'un sans plus soit le maistre, et qu'un seul soit le Roy. Ce dit Ulysse en Homere, parlant en public. S'il n'eust dit sinon, A voir plusieurs seigneurs aucun bien je ne voy, c'estoit tant bien dit que rien plus. Mais au lieu que, pour parler avec raison, il faloit dire que la domination de plusieurs ne pouvoit estre bonne, puis que la puissance d'un seul, dés lors qu'il prend ce tiltre de maistre, est dure et desraisonnable, il est allé adjouster tout au rebours : Qu'un sans plus soit le maistre, et qu'un seul soit le Roy.
§1 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc antithèse. Le paragraphe en porte d'autres : une énumération.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« à l'avanture » : peut-être, il se pourrait bien. Rien à voir avec une aventure.
S1« au rebours » : à l'envers, le contraire de ce qu'il fallait dire.
§2Quel procédé travaille le paragraphe 2, et à quoi le vois-tu ?
Encore faut-il, peut-être, excuser Ulysse, à qui il était possiblement nécessaire alors d'user de ce langage et de s'en servir pour apaiser la révolte de l'armée, accordant, je crois, son propos aux circonstances plutôt qu'à la vérité. Mais à parler sérieusement, c'est un malheur extrême que d'être soumis à un maître dont on ne peut jamais être assuré qu'il soit bon, puisqu'il est toujours en son pouvoir d'être mauvais quand il le voudra ; et d'avoir plusieurs maîtres, c'est autant de fois être extrêmement malheureux.
Il y a une énumération : 6 segments s'alignent. Regarde : « Toutesfois ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Toutesfois, à l'avanture il faut excuser Ulysse, auquel possible lors il estoit besoin d'user de ce langage et de s'en servir pour appaiser la revolte de l'armée, conformant, je croy, son propos plus au temps qu'à la verité. Mais à parler à bon escient, c'est un extreme malheur d'estre subject à un maistre, duquel on ne peut estre jamais asseuré qu'il soit bon, puis qu'il est tousjours en sa puissance d'estre mauvais quand il voudra ; et d'avoir plusieurs maistres, c'est autant que d'avoir autant de fois à estre extremement malheureux.
§2 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc énumération. C'est le seul procédé assuré de ce paragraphe.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« à bon escient » : sérieusement, en pesant ses mots. Aujourd'hui on ne l'emploie plus que dans « à bon escient » au sens de « à propos ».
§4Quel procédé travaille le paragraphe 4, et à quoi le vois-tu ?
Pour cette fois, je voudrais seulement comprendre s'il est possible, et comment il se peut faire, que tant d'hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations supportent parfois un tyran seul, qui n'a de puissance que celle qu'on lui donne, qui n'a pouvoir de leur nuire que dans la mesure où ils veulent bien le supporter, qui ne saurait leur faire aucun mal sinon lorsqu'ils aiment mieux le souffrir que le contredire. Grande chose, certes, et pourtant si commune qu'il faut d'autant plus en gémir et d'autant moins s'en étonner, que de voir un million de millions d'hommes servir misérablement, le cou sous le joug, non pas contraints par une force supérieure, mais en quelque sorte, semble-t-il, enchantés et charmés par le seul nom d'un seul, dont ils ne doivent ni craindre la puissance, puisqu'il est seul, ni aimer les qualités, puisqu'il est envers eux inhumain et sauvage.
Il y a une comparaison : le texte rapproche deux choses. Regarde : « comme il se peut faire ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Pour ce coup je ne voudrois sinon entendre, s'il est possible et comme il se peut faire, que tant d'hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations endurent quelquesfois un tyran seul, qui n'a puissance que celle qu'on luy donne, qui n'a pouvoir de leur nuire sinon de tant qu'ils ont vouloir de l'endurer, qui ne sauroit leur faire mal aucun sinon lors qu'ils aiment mieux le souffrir que luy contredire. Grand chose certes, et toutesfois si commune, qu'il s'en faut de tant plus douloir et moins esbahir, de voir un million de millions d'hommes servir miserablement, ayans le col sous le joug, non pas contrains par une plus grande force, mais aucunement, ce semble, enchantez et charmez par le seul nom d'un, duquel ils ne doivent ni craindre la puissance, puis qu'il est seul, ni aimer les qualitez, puis qu'il est en leur endroit inhumain et sauvage.
§4 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc comparaison. Le paragraphe en porte d'autres : une énumération.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« endurent » : supportent. C'est le verbe le plus important du texte avec « servir ».
S1« se douloir » : souffrir, avoir mal. Le mot a disparu, il reste dans « doléances ».
§5Quel procédé travaille le paragraphe 5, et à quoi le vois-tu ?
La faiblesse est telle, entre nous autres hommes : il faut souvent que nous obéissions à la force, il est nécessaire de temporiser, on ne peut pas toujours être le plus fort. Donc, si une nation est contrainte par la force de la guerre de servir un seul, comme la cité d'Athènes le fut aux Trente tyrans, il ne faut pas s'étonner qu'elle serve, mais se plaindre de l'accident ; ou plutôt ne s'en étonner ni s'en plaindre, mais porter le mal patiemment et se réserver pour l'avenir à meilleure fortune.
Il y a une comparaison : le texte rapproche deux choses. Regarde : « comme la cité d'Athenes aux trente tyrans ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
La foiblesse d'entre nous hommes est telle : il faut souvent que nous obeyssions à la force, il est besoin de temporiser, on ne peut pas tousjours estre le plus fort. Donc, si une nation est contrainte par la force de la guerre de servir à un, comme la cité d'Athenes aux trente tyrans, il ne se faut pas esbahir qu'elle serve, mais se plaindre de l'accident ; ou bien plustost ne s'esbahir ny ne s'en plaindre, mais porter le mal patiemment, et se reserver à l'advenir à meilleure fortune.
§5 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc comparaison. Le paragraphe en porte d'autres : une énumération.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« les trente tyrans » : un groupe précis, à Athènes. Va voir S3 si tu veux la date et l'histoire ; pour lire la phrase, tu n'as besoin que de savoir que c'est un exemple de peuple écrasé par la force.
§6Quel procédé travaille le paragraphe 6, et à quoi le vois-tu ?
Notre nature est ainsi faite, que les devoirs ordinaires de l'amitié emportent une bonne part du cours de notre vie. Il est raisonnable d'aimer la vertu, d'estimer les belles actions, de reconnaître le bien d'où on l'a reçu, et de rogner souvent sur notre aise pour augmenter l'honneur et l'avantage de celui qu'on aime et qui le mérite. Ainsi donc, si les habitants d'un pays ont trouvé quelque grand personnage qui leur ait montré à l'épreuve une grande prévoyance pour les garder, une grande hardiesse pour les défendre, un grand soin pour les gouverner ; si, à partir de là, ils s'habituent à lui obéir et à s'y fier au point de lui accorder quelques avantages, je ne sais si ce serait sagesse, dans la mesure où on l'ôte de là où il faisait bien pour l'avancer là où il pourra faire mal. Mais il ne pourrait certes manquer [d'avoir de la bonté], et de ne craindre aucun mal de celui dont on n'a reçu que du bien.
Il y a une énumération : 8 segments s'alignent. Regarde : « Nostre nature est ainsi ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Nostre nature est ainsi, que les communs devoirs de l'amitié emportent une bonne partie du cours de nostre vie. Il est raisonnable d'aimer la vertu, d'estimer les beaux faicts, de connoistre le bien d'où l'on l'a receu, et de diminuer souvent de nostre aise pour augmenter l'honneur et advantage de celuy qu'on aime et qui le merite. Ainsi donc, si les habitans d'un pays ont trouvé quelque grand personnage qui leur ait monstré par l'espreuve une grande prevoyance pour les garder, grande hardiesse pour les defendre, un grand soin pour les gouverner ; si, de là en avant, ils s'apprivoisent de luy obeir et s'en fier tant que de luy donner quelques avantages, je ne sçay si ce seroit sagesse, de tant qu'on l'oste de là où il faisoit bien pour l'avancer en lieu où il pourra mal faire. Mais certes si ne pourroit-il faillir [d'avoir bonté], de ne craindre point mal de celuy duquel on n'a receu que bien.
§6 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc énumération. C'est le seul procédé assuré de ce paragraphe.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« advantage » : ici, le profit, le bénéfice.
S1« par l'espreuve » : par l'expérience, en le voyant à l'œuvre.
§7Quel procédé travaille le paragraphe 7, et à quoi le vois-tu ?
Mais, ô bon Dieu, que peut être cela ? Comment dirons-nous que cela s'appelle ? Quel malheur est-ce là ? Quel vice, ou plutôt quel malheureux vice, que de voir un nombre infini d'hommes non pas obéir, mais servir ; non pas être gouvernés, mais tyrannisés ; n'ayant ni biens, ni parents, ni enfants, ni leur vie même qui soit à eux ; souffrir les pillages, les débauches, les cruautés, non pas d'une armée, non pas d'un camp barbare contre lequel il faudrait dépenser son sang et sa vie par avance, mais d'un seul ; non pas d'un Hercule ni d'un Samson, mais d'un homoncule, et le plus souvent du plus lâche et du plus efféminé de la nation ; non pas d'un homme accoutumé à la poudre des batailles, mais à grand-peine au sable des tournois ; non pas d'un homme capable par la force de commander aux hommes, mais tout empêché de servir bassement la moindre femmelette.
Il y a une accumulation de questions : 3 interrogations se suivent. Regarde : « Mais ô bon Dieu, que peut estre cela ? ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Mais ô bon Dieu, que peut estre cela ? Comment dirons-nous que cela s'appelle ? Quel malheur est cecy ? Quel vice, ou plustost quel malheureux vice, voir un nombre infini d'hommes non pas obeir, mais servir ; non pas estre gouvernez, mais tyrannisez ; n'ayans ni biens, ni parens, ni enfans, ni leur vie mesme qui soit à eux ; souffrir les pilleries, les paillardises, les cruautez, non pas d'une armée, non pas d'un camp barbare contre lequel il faudroit despendre son sang et sa vie devant, mais d'un seul ; non pas d'un Hercules ne d'un Samson, mais d'un hommeau, et le plus souvent du plus lasche et feminin de la nation ; non pas accoustumé à la poudre des batailles, mais encore à grand'peine au sable des tournois ; non pas qui puisse par force commander aux hommes, mais tout empesché de servir vilement à la moindre femmelette.
§7 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc accumulation de questions. Le paragraphe en porte d'autres : une anaphore, une énumération.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« pilleries » : pillages. « paillardises » : débauches, viols. Le mot est cru dans le texte, il doit le rester dans la traduction.
S1« un hommeau » : un petit bonhomme, un homme de rien. Le suffixe est méprisant. La traduction dit « homoncule ».
§8Quel procédé travaille le paragraphe 8, et à quoi le vois-tu ?
Appellerons-nous cela lâcheté ? Dirons-nous que ceux qui servent ainsi sont des couards et des vaincus d'avance ? Si deux, si trois, si quatre ne se défendent pas d'un seul, cela est étrange, mais pourtant possible : on pourra bien dire alors, à bon droit, que c'est faute de cœur. Mais si cent, si mille supportent un seul, ne dira-t-on pas qu'ils ne veulent pas, qu'ils n'osent pas s'en prendre à lui, et que ce n'est pas couardise, mais plutôt mépris et dédain ?
Il y a une accumulation de questions : 3 interrogations se suivent. Regarde : « Appellons-nous cela lascheté ? ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Appellons-nous cela lascheté ? Dirons-nous que ceux-là qui servent soyent couards et recreus ? Si deux, si trois, si quatre ne se defendent d'un, cela est estrange, mais toutesfois possible : si le pourra-on dire lors à bon droit, que c'est faute de cœur. Mais si cent, si mille endurent d'un seul, ne dira-on pas qu'ils ne veulent point, qu'ils n'osent pas se prendre à luy, et que ce n'est pas couardise, mais plustost mespris et desdain ?
§8 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc accumulation de questions. Le paragraphe en porte d'autres : une énumération.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« recreus » : vaincus d'avance, qui ont renoncé au combat. Un chevalier « recréant », c'est celui qui s'avoue battu.
§9Quel procédé travaille le paragraphe 9, et à quoi le vois-tu ?
Si l'on voit, non pas cent, non pas mille hommes, mais cent pays, mille villes, un million d'hommes ne pas assaillir un seul, dont le mieux traité de tous reçoit ce mal d'être serf et esclave, comment pourrons-nous nommer cela ? Est-ce lâcheté ? Or il y a naturellement à tous les vices quelque borne qu'ils ne peuvent passer. Deux peuvent craindre un seul, et dix, peut-être ; mais que mille, mais qu'un million, mais que mille villes ne se défendent pas d'un seul, cela n'est pas couardise : elle ne va pas jusque-là, pas plus que la vaillance ne s'étend jusqu'à ce qu'un seul homme escalade une forteresse, qu'il assaille une armée, qu'il conquière un royaume. Quel monstre de vice est-ce donc là, qui ne mérite même pas le titre de couardise, qui ne trouve pas de nom assez vilain, que la Nature désavoue avoir fait, et que la langue refuse de nommer ?
Il y a une accumulation de questions : 2 interrogations se suivent. Regarde : « aité de tous en reçoit ce mal d'estre serf et esclave, comment pourrons-nous nommer cela ? ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Si l'on void, non pas cent, non pas mille hommes, mais cent pays, mille villes, un million d'hommes n'assaillir pas un seul, duquel le mieux traité de tous en reçoit ce mal d'estre serf et esclave, comment pourrons-nous nommer cela ? Est-ce lascheté ? Or il y a en tous vices naturellement quelque borne, outre laquelle ils ne peuvent passer. Deux peuvent craindre un, et possible dix ; mais mille, mais un million, mais mille villes, si elles ne se defendent d'un, cela n'est pas couardise : elle ne va point jusques là, non plus que la vaillance ne s'estend pas qu'un seul eschelle une forteresse, qu'il assaille une armée, qu'il conquiere un royaume. Donques, quel monstre de vice est-ce cy, qui ne merite pas encore le tiltre de couardise, qui ne trouve de nom assez vilain, que Nature desadvoue avoir fait, et la langue refuse de le nommer ?
§9 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc accumulation de questions. Le paragraphe en porte d'autres : une anaphore, une énumération.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« eschelle une forteresse » : l'escalade avec une échelle. Le verbe existait.
S1« desadvoue » : refuse de reconnaître comme sien.
§10Quel procédé travaille le paragraphe 10, et à quoi le vois-tu ?
Qu'on mette d'un côté cinquante mille hommes en armes, de l'autre autant ; qu'on les range en bataille, qu'ils en viennent aux mains, les uns libres et combattant pour leur franchise, les autres pour la leur ôter : auxquels promettra-t-on par conjecture la victoire ? Lesquels pensera-t-on qui iront plus gaillardement au combat, ou ceux qui espèrent pour récompense de leur peine le maintien de leur liberté, ou ceux qui ne peuvent attendre pour salaire des coups qu'ils donnent ou qu'ils reçoivent que la servitude d'autrui ? Les uns ont toujours devant les yeux le bonheur de leur vie passée, l'attente d'un bien-être pareil à venir ; ils ne songent pas tant à ce qu'ils endurent le peu de temps que dure une bataille, qu'à ce qu'il faudra endurer à jamais, à eux, à leurs enfants et à toute leur postérité. Les autres n'ont rien qui les enhardisse qu'une petite pointe de convoitise, qui s'émousse soudain contre le danger, et qui ne peut être si ardente qu'elle ne doive, semble-t-il, s'éteindre à la moindre goutte de sang qui sorte de leurs plaies.
Il y a une accumulation de questions : 2 interrogations se suivent. Regarde : « nchise, les autres pour la leur oster : ausquels promettra-on par conjecture la victoire ? ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Qu'on mette d'un costé cinquante mille hommes en armes, d'un autre autant ; qu'on les range en bataille, qu'ils viennent à se joindre, les uns libres, combatans pour leur franchise, les autres pour la leur oster : ausquels promettra-on par conjecture la victoire ? Lesquels pensera-on qui plus gaillardement iront au combat, ou ceux qui esperent pour guerdon de leur peine l'entretenement de leur liberté, ou ceux qui ne peuvent attendre loyer des coups qu'ils donnent ou qu'ils reçoivent, que la servitude d'autruy ? Les uns ont tousjours devant leurs yeux le bonheur de leur vie passée, l'attente de pareil aise à l'advenir ; il ne leur souvient pas tant de ce qu'ils endurent ce peu de temps que dure une bataille, comme de ce qu'il conviendra à jamais endurer à eux, à leurs enfans, et à toute la posterité. Les autres n'ont rien qui les enhardisse qu'une petite pointe de convoitise, qui se rebouche soudain contre le danger, et qui ne peut estre si ardente qu'elle ne se doyve, ce semble, estaindre par la moindre goutte de sang qui sorte de leurs playes.
§10 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc accumulation de questions. Le paragraphe en porte d'autres : une comparaison, une énumération.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« guerdon » : la récompense, le salaire. Mot très fréquent au Moyen Âge et au seizième siècle, complètement disparu.
S1« se rebouche » : s'émousse, comme la pointe d'un couteau qui s'écrase.
§11Quel procédé travaille le paragraphe 11, et à quoi le vois-tu ?
Aux batailles si renommées de Miltiade, de Léonidas, de Thémistocle, qui furent livrées il y a deux mille ans et qui vivent encore aujourd'hui aussi fraîches dans la mémoire des livres et des hommes que si c'était d'hier, qui furent livrées en Grèce, pour le bien de la Grèce et pour l'exemple du monde entier : qu'est-ce donc, pense-t-on, qui donna à un si petit nombre de gens comme l'étaient les Grecs, non pas le pouvoir, mais le cœur de soutenir la force de tant de navires que la mer même en était chargée, de défaire tant de nations qui étaient en si grand nombre que l'escadron des Grecs n'aurait pas fourni, s'il l'avait fallu, les capitaines des armées ennemies ? Sinon qu'il semble qu'en ces jours glorieux, ce n'était pas tant la bataille des Grecs contre les Perses que la victoire de la liberté sur la domination, et de la franchise sur la convoitise.
Il y a une accumulation de questions : 2 interrogations se suivent. Regarde : « mais le cœur de soustenir la force de tant de navires que la mer mesme en estoit chargée ? ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Aux batailles tant renommées de Miltiade, de Leonide, de Themistocles, qui ont esté données deux mille ans a, et vivent encores aujourd'huy aussi fresches en la memoire des livres et des hommes comme si c'eust esté l'autre hier, qu'elles furent données en Grece pour le bien de Grece et pour l'exemple de tout le monde : qu'est-ce qu'on pense qui donna à si petit nombre de gens comme estoyent les Grecs, non le pouvoir, mais le cœur de soustenir la force de tant de navires que la mer mesme en estoit chargée ? de desfaire tant de nations qui estoyent en si grand nombre, que l'esquadron des Grecs n'eust pas fourny, s'il eust falu, des capitaines aux armées des ennemis ? Sinon qu'il semble qu'en ces glorieux jours là ce n'estoit pas tant la bataille des Grecs contre les Perses, comme la victoire de la liberté sur la domination, et de la franchise sur la convoitise.
§11 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc accumulation de questions. Le paragraphe en porte d'autres : une comparaison, une énumération.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« deux mille ans a » : il y a deux mille ans. Le « a » tout seul, c'est « il y a ».
S1« l'esquadron » : la troupe entière, l'ensemble des combattants grecs.
§12Quel procédé travaille le paragraphe 12, et à quoi le vois-tu ?
C'est chose étrange que d'entendre parler de la vaillance que la liberté met au cœur de ceux qui la défendent. Mais ce qui se fait dans tous les pays, par tous les hommes, tous les jours, qu'un homme seul malmène cent mille villes et les prive de leur liberté, qui le croirait s'il ne faisait que l'entendre dire, et non le voir ? Et si cela ne se voyait qu'en pays étrangers et en terres lointaines, et qu'on le racontât, qui ne penserait que la chose est feinte et inventée plutôt que véritable ?
Il y a une accumulation de questions : 2 interrogations se suivent. Regarde : « s prive de leur liberté, qui le croiroit s'il ne faisoit que l'ouyr dire, et non le voir ? ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
C'est chose estrange d'ouyr parler de la vaillance que la liberté met dans le cœur de ceux qui la defendent. Mais ce qui se fait en tous pays, par tous les hommes, tous les jours, qu'un homme seul mastine cent mille villes et les prive de leur liberté, qui le croiroit s'il ne faisoit que l'ouyr dire, et non le voir ? Et s'il ne se voyoit qu'en pays estranges et lointaines terres, et qu'on le dist, qui ne penseroit que cela fust plustost feint et controuvé que non pas veritable ?
§12 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc accumulation de questions. C'est le seul procédé assuré de ce paragraphe.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« mastine » : malmène, traite comme un chien. Vient de « mâtin », un gros chien.
S1« controuvé » : inventé de toutes pièces, fabriqué. Ne pas confondre avec « controversé ».
§13Quel procédé travaille le paragraphe 13, et à quoi le vois-tu ?
Encore ce tyran seul, il n'est pas besoin de le combattre, il n'est pas besoin de s'en défendre : il est défait de lui-même, pourvu que le pays ne consente pas à la servitude. Il ne faut pas lui ôter quoi que ce soit, mais ne rien lui donner. Il n'est pas besoin que le pays se mette en peine de rien faire pour lui-même, mais qu'il ne se mette pas en peine de rien faire contre lui-même. Ce sont donc les peuples eux-mêmes qui se laissent, ou plutôt qui se font malmener, puisqu'en cessant de servir ils en seraient quittes. C'est le peuple qui s'asservit, qui se coupe la gorge, qui, ayant le choix d'être sujet ou d'être libre, quitte sa franchise et prend le joug ; qui consent à son mal, ou plutôt le poursuit.
Il y a une énumération : 8 segments s'alignent. Regarde : « Encores ce seul tyran ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Encores ce seul tyran, il n'est pas besoin de le combatre, il n'est pas besoin de s'en defendre : il est de soy-mesme desfait, mais que le pays ne consente à la servitude. Il ne faut pas luy rien oster, mais ne luy donner rien. Il n'est point besoin que le pays se mette en peine de faire rien pour soy, mais qu'il ne se mette pas en peine de faire rien contre soy. Ce sont donc les peuples mesmes qui se laissent, ou plustost qui se font gourmander, puis qu'en cessant de servir ils en seroyent quittes. C'est le peuple qui s'asservit, qui se couppe la gorge, qui, ayant le chois d'estre subject ou d'estre libre, quitte sa franchise et prend le joug ; qui consent à son mal, ou plustost le pourchasse.
§13 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc énumération. C'est le seul procédé assuré de ce paragraphe.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« mais que le pays ne consente » : ici « mais que » veut dire pourvu que. C'est un des pièges les plus fréquents du texte, retiens-le.
S1« gourmander » : rudoyer, malmener, dominer brutalement. Rien à voir avec la gourmandise.
§14Quel procédé travaille le paragraphe 14, et à quoi le vois-tu ?
S'il lui en coûtait quelque chose pour recouvrer sa liberté, je ne l'en presserais pas, bien que ce soit ce que l'homme doit avoir de plus cher, que de se remettre dans son droit naturel et, pour ainsi dire, de bête redevenir homme. Mais je ne désire même pas en lui une si grande hardiesse : je lui permets qu'il aime mieux je ne sais quelle sûreté de vivre à son aise. Quoi ! S'il ne lui faut, pour avoir la liberté, que la désirer, s'il n'a besoin que d'un simple vouloir, se trouvera-t-il une nation au monde qui l'estime trop chère, alors qu'elle peut la gagner d'un seul souhait ? Et qui plaigne sa volonté pour recouvrer le bien qu'on devrait racheter au prix de son sang, et qui, une fois perdu, fait que tous les gens d'honneur doivent tenir la vie pour déplaisante et la mort pour salutaire ?
Il y a une accumulation de questions : 2 interrogations se suivent. Regarde : « rouvera-il nation au monde qui l'estime trop chere, la pouvant gaigner d'un seul souhait ? ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
S'il luy coustoit quelque chose de recouvrer sa liberté, je ne l'en presserois point, combien que ce soit ce que l'homme doit avoir plus cher, que de se remettre en son droit naturel, et par maniere de dire, de beste revenir à homme. Mais encores je ne desire pas en luy si grande hardiesse : je luy permets qu'il aime mieux je ne sçay quelle seureté de vivre à son aise. Quoy ! Si pour avoir la liberté il ne luy faut que la desirer, s'il n'a besoin que d'un simple vouloir, se trouvera-il nation au monde qui l'estime trop chere, la pouvant gaigner d'un seul souhait ? Et qui plaigne sa volonté à recouvrer le bien lequel on devroit racheter au pris de son sang, et lequel perdu, tous les gens d'honneur doyvent estimer la vie desplaisante et la mort salutaire ?
§14 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc accumulation de questions. Le paragraphe en porte d'autres : une énumération.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« je ne l'en presserois point » : je n'insisterais pas auprès de lui.
S1« combien que » : bien que. Très fréquent.
§15Quel procédé travaille le paragraphe 15, et à quoi le vois-tu ?
Certes, tout comme le feu, d'une petite étincelle, devient grand et toujours se renforce, et plus il trouve de bois, plus il est prêt d'en brûler ; et, sans qu'on y mette de l'eau pour l'éteindre, seulement en n'y mettant plus de bois, n'ayant plus rien à consumer, il se consume lui-même et devient sans force aucune, et n'est plus feu : de même les tyrans, plus ils pillent, plus ils exigent, plus ils ruinent et détruisent, plus on leur donne, plus on les sert, d'autant plus ils se fortifient et deviennent toujours plus forts et plus frais pour anéantir et détruire tout. Et si on ne leur donne rien, si on ne leur obéit pas, sans combattre, sans frapper, ils demeurent nus et défaits et ne sont plus rien, de même que la racine, n'ayant plus de sève ni d'aliment, devient une branche sèche et morte.
Il y a une comparaison : le texte rapproche deux choses. Regarde : « comme le feu d'une petite estincelle devient grand et tousjours se renforce ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Certes, tout ainsi comme le feu d'une petite estincelle devient grand et tousjours se renforce, et plus il trouve de bois, plus il est prest d'en brusler ; et sans qu'on y mette de l'eau pour l'esteindre, seulement en n'y mettant plus de bois, n'ayant plus que consumer, il se consume soy-mesme et devient sans force aucune, et n'est plus feu : pareillement les tyrans, plus ils pillent, plus ils exigent, plus ils ruinent et destruisent, plus on leur baille, plus on les sert, d'autant plus ils se fortifient et deviennent tousjours plus forts et plus frais pour aneantir et destruire tout. Et si on ne leur baille rien, si on ne leur obeyt point, sans combattre, sans frapper, ils demeurent nuds et desfaits et ne sont plus rien, sinon que, comme la racine n'ayant plus d'humeur et aliment devient une branche seiche et morte.
§15 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc comparaison. Le paragraphe en porte d'autres : une énumération.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« plus on leur baille » : plus on leur donne. « Bailler », c'est donner ; il reste dans « bail ».
§16Quel procédé travaille le paragraphe 16, et à quoi le vois-tu ?
Les hardis, pour acquérir le bien qu'ils demandent, ne craignent pas le danger ; les avisés ne refusent pas la peine. Les lâches et les engourdis ne savent ni endurer le mal ni recouvrer le bien : ils s'arrêtent à le souhaiter, et si la force d'y prétendre leur est ôtée par leur lâcheté, le désir de l'avoir leur demeure par nature. Ce désir, cette volonté est commune aux sages et aux insensés, aux courageux et aux couards, pour souhaiter toutes les choses qui, une fois acquises, les rendraient heureux et contents. Une seule fait exception, et je ne sais comment il se peut que la nature manque aux hommes pour la désirer : c'est la liberté, qui est pourtant un bien si grand et si plaisant qu'une fois perdue, tous les maux viennent à la file, et les biens mêmes qui demeurent après elle perdent entièrement leur goût et leur saveur, corrompus par la servitude. La seule liberté, les hommes ne la désirent pas, et pour nulle autre raison, ce me semble, sinon que, s'ils la désiraient, ils l'auraient ; comme s'ils refusaient de faire cette belle acquisition seulement parce qu'elle est trop facile.
Il y a une comparaison : le texte rapproche deux choses. Regarde : « comme nature defaut aux hommes pour la desirer : c'est la liberté ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Les hardis, pour acquerir le bien qu'ils demandent, ne craignent point le danger ; les advisez ne refusent point la peine. Les lasches et engourdis ne sçavent ni endurer le mal ni recouvrer le bien : ils s'arrestent en cela de le souhaiter, et la vertu d'y pretendre leur est ostée par leur lascheté, le desir de l'avoir leur demeure par la nature. Ce desir, ceste volonté, est commune aux sages et aux indiscrets, aux courageux et aux couards, pour souhaiter toutes choses qu'estans acquises les rendroyent heureux et contens. Une seule en est à dire, en laquelle je ne sçay comme nature defaut aux hommes pour la desirer : c'est la liberté, qui est toutesfois un bien si grand et si plaisant, qu'elle perdue, tous les maux viennent à la file, et les biens mesmes qui demeurent apres elle perdent entierement leur goust et saveur, corrompus par la servitude. La seule liberté, les hommes ne la desirent point, non pas pour autre raison, ce me semble, sinon pource que, s'ils la desiroyent, ils l'auroyent ; comme s'ils refusoyent de faire ce bel acquest seulement par ce qu'il est trop aisé.
§16 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc comparaison. Le paragraphe en porte d'autres : une énumération.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« les advisez » : les gens avisés, prudents, qui réfléchissent.
S1« indiscrets » : au seizième siècle, ça ne veut pas dire bavard. Ça veut dire sans discernement, qui ne sait pas distinguer.
§17Quel procédé travaille le paragraphe 17, et à quoi le vois-tu ?
Pauvres gens et misérables, peuples insensés, nations obstinées dans votre mal et aveugles dans votre bien, vous vous laissez emporter sous vos yeux le plus beau et le plus clair de votre revenu, piller vos champs, voler vos maisons et les dépouiller des meubles anciens et paternels ! Vous vivez de telle sorte que vous pouvez dire que rien n'est à vous ; et il semblerait que désormais ce vous serait un grand bonheur que de tenir à moitié vos biens, vos familles et vos vies. Et tout ce dégât, ce malheur, cette ruine vous vient non pas des ennemis, mais bien certes de l'ennemi, et de celui que vous faites aussi grand qu'il est, pour lequel vous allez si courageusement à la guerre, pour la grandeur duquel vous ne refusez pas de présenter vos personnes à la mort.
Il y a une exclamation : l'indignation éclate. Regarde : « …champs, voler vos maisons, et les despouiller des meubles anciens et paternels ! ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Pauvres gens et miserables, peuples insensez, nations opiniastres en vostre mal et aveugles en vostre bien, vous vous laissez emporter devant vous le plus beau et le plus clair de vostre revenu, piller vos champs, voler vos maisons, et les despouiller des meubles anciens et paternels ! Vous vivez de sorte que vous pouvez dire que rien n'est à vous ; et sembleroit que meshuy ce vous seroit grand heur de tenir à moitié vos biens, vos familles et vos vies. Et tout ce desgast, ce malheur, ceste ruine, vous vient non pas des ennemis, mais bien certes de l'ennemy, et de celuy que vous faites si grand qu'il est, pour lequel vous allez si courageusement à la guerre, pour la grandeur duquel vous ne refusez point de presenter à la mort vos personnes.
§17 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc exclamation. Le paragraphe en porte d'autres : une énumération.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« meshuy » : désormais, à partir de maintenant.
S1« ce vous seroit grand heur » : ce serait pour vous une grande chance. « Heur », c'est la chance ; il reste dans « bonheur » et « malheur ».
§18Quel procédé travaille le paragraphe 18, et à quoi le vois-tu ?
Celui qui vous maîtrise si fort n'a que deux yeux, n'a que deux mains, n'a qu'un corps, et n'a rien de plus que le moindre homme du grand nombre infini de vos villes ; sinon qu'il a plus que vous tous, et c'est l'avantage que vous lui faites pour vous détruire. D'où a-t-il pris tant d'yeux, d'où vous épie-t-il, si vous ne les lui donnez ? Comment a-t-il tant de mains pour vous frapper, s'il ne les prend de vous ? Les pieds dont il foule vos cités, d'où les a-t-il, s'ils ne sont des vôtres ? Comment a-t-il aucun pouvoir sur vous, sinon par vous-mêmes ? Comment oserait-il vous courir sus, s'il n'avait intelligence avec vous ? Que pourrait-il vous faire, si vous n'étiez les receleurs du larron qui vous pille, les complices du meurtrier qui vous tue, et les traîtres de vous-mêmes ?
Il y a une accumulation de questions : 6 interrogations se suivent. Regarde : « D'où a-il prins tant d'yeux, d'où vous espie-il, si vous ne les luy donnez ? ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Celuy qui vous maistrise tant n'a que deux yeux, n'a que deux mains, n'a qu'un corps, et n'a autre chose que ce qu'a le moindre homme du grand nombre infini de vos villes ; sinon qu'il a plus que vous tous, c'est l'avantage que vous luy faites pour vous destruire. D'où a-il prins tant d'yeux, d'où vous espie-il, si vous ne les luy donnez ? Comment a-il tant de mains pour vous frapper, s'il ne les prend de vous ? Les pieds dont il foule vos citez, d'où les a-il, s'ils ne sont des vostres ? Comment a-il aucun pouvoir sur vous, que par vous autres mesmes ? Comment vous oseroit-il courir sus, s'il n'avoit intelligence avec vous ? Que vous pourroit-il faire, si vous n'estiez receleurs du larron qui vous pille, complices du meurtrier qui vous tue, et traistres de vous-mesmes ?
§18 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc accumulation de questions. Le paragraphe en porte d'autres : une anaphore, une énumération.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« courir sus » : attaquer, foncer sur quelqu'un.
S1« receleurs » : ceux qui cachent et gardent ce qu'un voleur a pris. Le mot est resté, il est juridique.
§19Quel procédé travaille le paragraphe 19, et à quoi le vois-tu ?
Vous semez vos fruits afin qu'il en fasse le dégât ; vous meublez et remplissez vos maisons pour fournir à ses rapines ; vous nourrissez vos filles afin qu'il ait de quoi assouvir sa luxure ; vous nourrissez vos enfants afin qu'il les mène, pour le mieux qu'il puisse leur faire, à ses guerres, qu'il les mène à la boucherie, qu'il en fasse les ministres de ses convoitises et les exécuteurs de ses vengeances. Vous rompez vos personnes à la peine afin qu'il puisse se dorloter dans ses délices et se vautrer dans de sales et vilains plaisirs. Vous vous affaiblissez afin de le faire plus fort et plus rude à vous tenir la bride plus courte.
Il y a une anaphore : « afin » ouvre 5 segments successifs.
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Vous semez vos fruits, afin qu'il en face le desgast ; vous meublez et remplissez vos maisons pour fournir à ses voleries ; vous nourrissez vos filles, afin qu'il ait dequoy saouler sa luxure ; vous nourrissez vos enfans, afin qu'il les meine, pour le mieux qu'il leur face, en ses guerres, qu'il les meine à la boucherie, qu'il les face les ministres de ses convoitises, les executeurs de ses vengeances. Vous rompez à la peine vos personnes, afin qu'il se puisse mignarder en ses delices et se veautrer dans les sales et vilains plaisirs. Vous vous affoiblissez, afin de le faire plus fort et roide, à vous tenir plus courte la bride.
§19 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc anaphore. Le paragraphe en porte d'autres : une énumération.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« se mignarder » : se dorloter, se faire des délicatesses.
S1« se veautrer » : se vautrer.
§20Quel procédé travaille le paragraphe 20, et à quoi le vois-tu ?
Et de tant d'indignités que les bêtes elles-mêmes ou bien ne sentiraient pas, ou bien n'endureraient pas, vous pouvez vous en délivrer, si vous essayez, non pas de vous en délivrer, mais seulement de le vouloir. Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres. Je ne veux pas que vous le poussiez ni que vous l'ébranliez, mais seulement ne le soutenez plus, et vous le verrez, comme un grand colosse dont on a dérobé la base, s'effondrer de son propre poids et se rompre.
Il y a une comparaison : le texte rapproche deux choses. Regarde : « comme un grand colosse à qui on a desrobbé la base ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Et de tant d'indignitez que les bestes mesmes ou ne sentiroyent point, ou n'endureroyent point, vous pouvez vous en delivrer si vous essayez, non pas de vous en delivrer, mais seulement de le vouloir faire. Soyez resolus de ne servir plus, et vous voila libres. Je ne veux pas que vous le poussiez ny le bransliez, mais seulement ne le soustenez plus, et vous le verrez, comme un grand colosse à qui on a desrobbé la base, de son poids mesme fondre en bas et se rompre.
§20 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc comparaison. Le paragraphe en porte d'autres : une énumération.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« ne le bransliez » : ne l'ébranlez pas, ne le secouez pas.
S1« colosse » : une statue géante. L'image est celle d'une statue posée sur un socle qu'on retire.
§22Quel procédé travaille le paragraphe 22, et à quoi le vois-tu ?
Premièrement, cela est hors de doute, je crois : que si nous vivions selon les droits que la Nature nous a donnés et les enseignements qu'elle nous fournit, nous serions naturellement obéissants aux parents, soumis à la raison, et serfs de personne. De l'obéissance que chacun, sans autre avertissement que celui de son naturel, porte à ses père et mère, tous les hommes sont témoins, chacun en soi et pour soi. Quant à la raison, à savoir si elle naît avec nous ou non, question longuement débattue par les Académiciens et abordée par toute l'école des philosophes, je ne penserais pas me tromper, pour cette fois, en croyant qu'il y a en notre âme quelque semence naturelle de raison qui, entretenue par le bon conseil et par l'habitude, fleurit en vertu, et qui, au contraire, souvent, ne pouvant durer contre les vices survenus, étouffée, avorte.
Il y a une énumération : 17 segments s'alignent. Regarde : « Premierement ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Premierement, cela est, comme je croy, hors de nostre doute, que si nous vivions avec les droits que Nature nous a donnez et les enseignemens qu’elle nous apprend, nous serions naturellement obeissans aux parens, subjets à la raison, et serfs de personne. De l’obeissance que chacun, sans autre advertissement que de son naturel, porte à ses peres et meres, tous les hommes en sont tesmoins, chacun en soy et pour soy. De la raison, si elle naist avec nous ou non, qui est une question debatue au fond par les Academiques et touchée par toute l’eschole des philosophes : pour ceste heure je ne penserois point faillir en croyant qu’il y a en nostre ame quelque naturelle semence de raison, qui, entretenue par bon conseil et coustume, fleurit en vertu, et, au contraire, souvent ne pouvant durer contre les vices survenus, estouffée, s’avorte.
§22 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc énumération. C'est le seul procédé assuré de ce paragraphe.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« les Academiques » : les philosophes de l'Académie, l'école de Platon. Pas des académiciens au sens actuel.
S1« s'avorte » : avorte, ne va pas jusqu'au bout de sa croissance. L'image est celle d'une graine.
§23Quel procédé travaille le paragraphe 23, et à quoi le vois-tu ?
Mais certes, s'il y a rien de clair et d'évident dans la Nature, et sur quoi il ne soit pas permis de faire l'aveugle, c'est ceci : que la Nature, ministre de Dieu et gouvernante des hommes, nous a tous faits de même forme et, semble-t-il, au même moule, afin de nous faire reconnaître tous les uns les autres pour compagnons, ou plutôt pour frères. Et si, en faisant le partage des présents qu'elle nous donnait, elle a fait quelques avantages de son bien, soit au corps soit à l'esprit, aux uns plus qu'aux autres, elle n'a pourtant pas entendu nous mettre en ce monde comme dans un camp clos, et n'a pas envoyé ici-bas les plus forts et les plus avisés comme des brigands armés dans une forêt pour y malmener les plus faibles. Il faut croire plutôt qu'en faisant ainsi aux uns les parts plus grandes et aux autres plus petites, elle voulait faire place à l'affection fraternelle, afin qu'elle eût où s'employer, les uns ayant le pouvoir de donner aide, et les autres le besoin d'en recevoir.
Il y a une comparaison : le texte rapproche deux choses. Regarde : « comme dans un camp clos ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Mais certes, s’il y a rien de clair et d’apparent en la Nature, et en quoy il ne soit pas permis de faire l’aveugle, c’est cela, que Nature, le ministre de Dieu, la gouvernante des hommes, nous a tous faits de mesme forme, et, comme il semble, à mesme moule, afin de nous entreconnoistre tous pour compagnons, ou plustost pour freres. Et si, faisant les partages des presens qu’elle nous donnoit, elle a fait quelques avantages de son bien, soit au corps ou à l’esprit, aux uns plus qu’aux autres, si n’a-elle pourtant entendu nous mettre en ce monde comme dans un camp clos, et n’a pas envoyé icy bas les plus forts et plus advisez comme des brigands armez dans une forest, pour y gourmander les plus foibles. Mais plustost faut-il croire que, faisant ainsi aux uns les parts plus grandes et aux autres plus petites, elle vouloit faire place à la fraternelle affection, afin qu’elle eust où s’employer, ayans les uns puissance de donner aide, et les autres besoin d’en recevoir.
§23 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc comparaison. Le paragraphe en porte d'autres : une énumération.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« le ministre de Dieu » : au sens de serviteur, d'exécutant. La Nature exécute les ordres de Dieu.
S1« à mesme moule » : coulés dans le même moule. La comparaison vient de la fonderie.
§25Quel procédé travaille le paragraphe 25, et à quoi le vois-tu ?
Mais à la vérité, c'est bien pour rien que de débattre si la liberté est naturelle, puisqu'on ne peut tenir personne en servitude sans lui faire tort, et qu'il n'y a rien au monde de si contraire à la Nature, qui est toute raisonnable, que l'injustice. Reste donc à dire que la liberté est naturelle, et du même coup, à mon avis, que nous ne sommes pas seulement nés en possession de notre franchise, mais aussi avec l'affection de la défendre.
Il y a une énumération : 9 segments s'alignent. Regarde : « Mais à la verité ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Mais à la verité, c’est bien pour neant de debatre si la liberté est naturelle, puis qu’on ne peut tenir aucun en servitude sans luy faire tort, et qu’il n’y a rien au monde si contraire à la Nature, estant toute raisonnable, que l’injure. Reste donc de dire que la liberté est naturelle, et par mesme moyen, à mon advis, que nous ne sommes pas seulement nais en possession de nostre franchise, mais aussi avec affection de la defendre.
§25 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc énumération. C'est le seul procédé assuré de ce paragraphe.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« pour neant » : pour rien, inutilement.
S1« l'injure » : ici, l'injustice, le tort fait à quelqu'un. Pas l'insulte.
§26Quel procédé travaille le paragraphe 26, et à quoi le vois-tu ?
Or si d'aventure nous en doutons, et si nous sommes assez abâtardis pour ne pouvoir reconnaître ni nos biens ni pareillement nos affections natives, il faudra que je vous fasse l'honneur qui vous revient, et que je monte, pour ainsi dire, les bêtes brutes en chaire, pour vous enseigner votre nature et votre condition. Les bêtes, Dieu m'assiste, si les hommes ne font pas trop les sourds, leur crient : Vive la liberté ! Plusieurs d'entre elles meurent aussitôt qu'elles sont prises : comme le poisson qui perd la vie aussitôt que l'eau, de même celles-là quittent la lumière et ne veulent pas survivre à leur franchise naturelle. Si les animaux avaient entre eux leurs rangs et leurs prééminences, ils feraient, à mon avis, de la liberté leur noblesse.
Il y a une exclamation : l'indignation éclate. Regarde : « … m’aid Dieu, si les hommes ne font trop les sourds, leur crient : Vive liberté ! ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Or si d’avanture nous faisons quelque doute en cela, et sommes tant abastardis que ne puissions reconnoistre nos biens ni semblablement nos naifves affections, il faudra que je vous face l’honneur qui vous appartient, et que je monte, par maniere de dire, les bestes brutes en chaire, pour vous enseigner vostre nature et condition. Les bestes, ce m’aid Dieu, si les hommes ne font trop les sourds, leur crient : Vive liberté ! Plusieurs y en a d’entr’elles qui meurent si tost qu’elles sont prises : comme le poisson, qui perd la vie aussi tost que l’eau, pareillement celles-là quittent la lumiere, et ne veulent point survivre à leur naturelle franchise. Si les animaux avoyent entr’eux leurs rangs et prééminences, ils feroyent, à mon advis, de la liberté leur noblesse.
§26 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc exclamation. Le paragraphe en porte d'autres : une énumération.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« abastardis » : dégénérés, tombés d'un état meilleur.
S1« naifves » : naturelles, natives, d'origine. Pas naïves au sens actuel.
§27Quel procédé travaille le paragraphe 27, et à quoi le vois-tu ?
Les autres, des plus grandes jusqu'aux plus petites, lorsqu'on les prend, font une si grande résistance d'ongles, de cornes, de pieds et de bec, qu'elles déclarent assez combien elles tiennent cher ce qu'elles perdent. Puis, une fois prises, elles nous donnent tant de signes apparents de la conscience qu'elles ont de leur malheur, qu'il est clair à voir que désormais c'est pour elles languir plutôt que vivre, et qu'elles continuent leur vie plus pour pleurer leur aise perdu que pour se plaire en servitude.
Il y a une énumération : 7 segments s'alignent. Regarde : « Les autres ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Les autres, des plus grandes jusques aux plus petites, lors qu’on les prend, font si grande resistance d’ongles, de cornes, de pieds et de bec, qu’elles declarent assez combien elles tiennent cher ce qu’elles perdent. Puis, estans prises, nous donnent tant de signes apparens de la connoissance qu’elles ont de leur malheur, qu’il est bel à voir que dores-en-là de leur est plus languir que vivre, et qu’elles continuent leur vie plus pour plaindre leur aise perdu que pour se plaire en servitude.
§27 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc énumération. C'est le seul procédé assuré de ce paragraphe.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« dores-en-là » : dorénavant, à partir de là.
§28Quel procédé travaille le paragraphe 28, et à quoi le vois-tu ?
Que veut dire autre chose l'éléphant qui, s'étant défendu jusqu'à n'en pouvoir plus, n'y voyant plus d'issue, sur le point d'être pris, enfonce ses mâchoires et casse ses dents contre les arbres, sinon que le grand désir qu'il a de demeurer libre, comme il est né, lui donne de l'esprit et l'avise de marchander avec les chasseurs, pour savoir s'il en sera quitte au prix de ses dents, et s'il sera reçu à livrer son ivoire et à payer cette rançon pour sa liberté ? Nous appâtons le cheval dès sa naissance pour l'apprivoiser à servir ; et nous ne savons pas si bien le flatter que, lorsqu'on en vient à le dompter, il ne morde le frein, qu'il ne rue contre l'éperon, comme pour montrer à la nature et témoigner au moins par là que, s'il sert, ce n'est pas de son gré, mais par notre contrainte.
Il y a une interrogation : la question est posée au lecteur. Regarde : « ra quitte, et s’il sera receu à bailler son yvoire et payer ceste rançon pour sa liberté ? ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Que veut dire autre chose l’elephant qui, s’estant defendu jusques à n’en pouvoir plus, n’y voyant plus d’ordre, estant sur le poinct d’estre prins, il enfonce ses maschoires et casse ses dents contre les arbres, sinon que le grand desir qu’il a de demeurer libre, comme il est nay, luy fait de l’esprit et l’advise de marchander avec les chasseurs, si pour le pris de ses dents il en sera quitte, et s’il sera receu à bailler son yvoire et payer ceste rançon pour sa liberté ? Nous appastons le cheval dés lors qu’il est nay, pour l’apprivoiser à servir ; et si ne le sçavons-nous tant flatter, que, quand ce vient à le domter, il ne morde le frein, qu’il ne rue contre l’esperon, comme, ce semble, pour monstrer à la nature et tesmoigner au moins par là que, s’il sert, ce n’est pas de son gré, mais par nostre contrainte.
§28 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc interrogation. Le paragraphe en porte d'autres : une énumération.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« l'advise » : lui suggère l'idée, le conduit à.
S1« nous appastons le cheval » : nous l'attirons avec de la nourriture.
§29Quel procédé travaille le paragraphe 29, et à quoi le vois-tu ?
Que faut-il donc dire ? > Même les bœufs sous le poids du joug gémissent, > et les oiseaux dans la cage se plaignent, comme je l'ai dit autrefois, passant le temps à nos rimes françaises. Car je ne craindrais pas, écrivant à toi, ô Longa, de mêler à ceci de mes vers, dont je ne lis jamais aucun sans que, par le semblant que tu fais de t'en contenter, tu ne m'en rendes glorieux.
Il y a une interrogation : la question est posée au lecteur. Regarde : « Que faut-il donc dire ? ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Que faut-il donc dire ? > Mesmes les bœufs sous le pois du joug geignent, > Et les oiseaux dans la cage se plaignent, comme j’ay dit autrefois, passant le temps à nos rimes Françoises. Car je ne craindrois point, escrivant à toy, ô Longa, mesler de mes vers, desquels je ne lis jamais que, pour le semblant que tu fais de t’en contenter, tu ne m’en faces glorieux.
§29 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc interrogation. Le paragraphe en porte d'autres : une comparaison, une énumération.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« le pois du joug » : le poids. Orthographe ancienne.
S1« ô Longa » : c'est le nom du destinataire du Discours. Va voir S3 pour savoir qui c'est.
§30Quel procédé travaille le paragraphe 30, et à quoi le vois-tu ?
Ainsi donc, puisque toutes les choses qui ont sentiment, dès lors qu'elles l'ont, sentent le mal de la sujétion et courent après la liberté ; puisque les bêtes, qui sont pourtant faites pour le service de l'homme, ne peuvent s'accoutumer à servir qu'avec la protestation d'un désir contraire : quel malencontre a donc été celui-là, qui a pu tant dénaturer l'homme, seul né vraiment pour vivre libre, et lui faire perdre le souvenir de son premier être et le désir de le reprendre ?
Il y a une interrogation : la question est posée au lecteur. Regarde : « ent, et luy faire perdre la souvenance de son premier estre, et le desir de le reprendre ? ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Ainsi donc, puis que toutes choses qui ont sentiment, dés lors qu’elles l’ont, sentent le mal de la subjection et courent apres la liberté ; puis que les bestes, qui encores sont faites pour le service de l’homme, ne se peuvent accoustumer à servir qu’avec protestation d’un desir contraire : quel malencontre a esté cela, qui a peu tant desnaturer l’homme, seul nay, de vray, pour vivre franchement, et luy faire perdre la souvenance de son premier estre, et le desir de le reprendre ?
§30 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc interrogation. Le paragraphe en porte d'autres : une énumération.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« quel malencontre » : quelle mauvaise rencontre, quel accident funeste. Ce mot est un des trois ou quatre mots capitaux du texte. Il désigne l'événement, inconnu et jamais expliqué, qui a fait passer les hommes de la liberté à la servitude.
S1« desnaturer » : faire sortir de sa nature.
§31Quel procédé travaille le paragraphe 31, et à quoi le vois-tu ?
Il y a trois sortes de tyrans. Je parle des mauvais princes. Les uns ont le royaume par élection du peuple, les autres par la force des armes, les autres par la succession de leur race. Ceux qui l'ont acquis par le droit de la guerre s'y comportent de telle manière qu'on reconnaît bien qu'ils sont, comme on dit, en terre de conquête. Ceux qui naissent rois ne sont pas ordinairement guère meilleurs ; au contraire, étant nés et nourris dans le sang de la tyrannie, ils tirent avec le lait la nature du tyran, et font état des peuples qui sont sous eux comme de leurs serfs héréditaires ; et selon la complexion à laquelle ils sont le plus enclins, avaricieux ou prodigues, tels qu'ils sont, ils font du royaume comme de leur héritage.
Il y a une comparaison : le texte rapproche deux choses. Regarde : « comme de leurs serfs hereditaires ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Il y a trois sortes de tyrans. Je parle des meschans princes. Les uns ont le royaume par election du peuple, les autres par la force des armes, les autres par la succession de leur race. Ceux qui l’ont acquis par le droit de la guerre, ils s’y portent ainsi qu’on connoist bien qu’ils sont, comme on dit, en terre de conqueste. Ceux qui naissent roys ne sont pas communement gueres meilleurs ; ains, estans nais et nourris dans le sang de la tyrannie, tirent avec le laict la nature du tyran, et font estat des peuples qui sont sous eux comme de leurs serfs hereditaires ; et, selon la complexion en laquelle ils sont plus enclins, avaricieux ou prodigues, tels qu’ils sont, ils font du royaume comme de leur heritage.
§31 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc comparaison. Le paragraphe en porte d'autres : une énumération.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« meschans » : mauvais, méchants au sens fort. « Meschanceté », c'est la méchanceté et la scélératesse.
S1« ains » : mais au contraire. Petit mot très fréquent, il n'existe plus.
§32Quel procédé travaille le paragraphe 32, et à quoi le vois-tu ?
Celui à qui le peuple a donné l'État devrait être, ce me semble, plus supportable ; et il le serait, je crois, n'était que, dès lors qu'il se voit élevé au-dessus des autres à cette place, flatté par je ne sais quoi que l'on appelle la grandeur, il décide de n'en plus bouger. Ordinairement, celui-là fait état de la puissance que le peuple lui a confiée pour la transmettre à ses enfants. Or, dès lors que ceux-là ont pris cette opinion, c'est chose étrange de voir combien ils passent en toutes sortes de vices, et même en cruauté, les autres tyrans. Ils ne voient d'autre moyen d'assurer la tyrannie nouvelle, que d'étendre si loin la servitude et d'éloigner si fort leurs sujets de la liberté que, la mémoire en fût-elle fraîche, ils puissent la leur faire perdre.
Il y a une énumération : 17 segments s'alignent. Regarde : « Celuy à qui le peuple a donné l’estat devroit ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Celuy à qui le peuple a donné l’estat devroit estre, ce me semble, plus supportable ; et le seroit, comme je croy, n’estoit que, dés lors qu’il se void eslevé par dessus les autres en ce lieu, flatté par je ne sçay quoy que l’on appelle la grandeur, il delibere de n’en bouger point. Communement, celuy-là fait estat de la puissance que le peuple luy a baillée, de la rendre à ses enfans. Or, dés lors que ceux-là ont prins ceste opinion, c’est chose estrange de combien ils passent en toutes sortes de vices, et mesmes en la cruauté, les autres tyrans. Ils ne voyent autre moyen, pour asseurer la nouvelle tyrannie, que d’estendre tant la servitude et estranger tant de la liberté leurs subjets, encores que la memoire en soit fresche, qu’ils la leur puissent faire perdre.
§32 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc énumération. C'est le seul procédé assuré de ce paragraphe.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« l'estat » : le pouvoir, la charge. Pas l'État au sens moderne.
§33Quel procédé travaille le paragraphe 33, et à quoi le vois-tu ?
Ainsi, pour en dire la vérité, je vois bien qu'il y a entre eux quelque différence, mais de choix je n'en vois pas ; et, les moyens de venir aux règnes étant divers, la façon de régner est toujours à peu près la même. Les élus les traitent comme s'ils avaient pris des taureaux à dompter ; les conquérants pensent y avoir droit comme sur leur proie ; les successeurs, en user comme de leurs esclaves naturels.
Il y a une comparaison : le texte rapproche deux choses. Regarde : « comme s’ils avoyent prins des taureaux à domter ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Ainsi, pour en dire la verité, je voy bien qu’il y a entr’eux quelque difference, mais de choix je n’en voy point ; et, estans les moyens de venir aux regnes divers, tousjours la façon de regner est quasi semblable. Les esleus, comme s’ils avoyent prins des taureaux à domter, les traittent ainsi ; les conquerans pensent en avoir droit comme de leur proye ; les successeurs, d’en faire ainsi que de leurs naturels esclaves.
§33 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc comparaison. Le paragraphe en porte d'autres : une énumération.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« les esleus » : les élus, ceux qui sont arrivés au pouvoir par élection.
§34Quel procédé travaille le paragraphe 34, et à quoi le vois-tu ?
Mais à propos, si d'aventure il naissait aujourd'hui quelques gens tout neufs, non accoutumés à la sujétion ni affriandés à la liberté, qui ne sussent ce que c'est ni de l'une ni de l'autre, ni à grand-peine leurs noms ; si on leur offrait ou d'être sujets ou de vivre en liberté, à quoi consentiraient-ils ? Il n'y a pas à en douter, ils aimeraient bien mieux obéir à la seule raison que servir un homme : sinon peut-être que ce fussent ceux d'Israël, qui, sans contrainte ni aucun besoin, se firent un tyran ; peuple dont je ne lis jamais l'histoire sans en concevoir un trop grand dépit, quasi jusqu'à devenir inhumain, jusqu'à me réjouir de tant de maux qui leur en advinrent.
Il y a une interrogation : la question est posée au lecteur. Regarde : « on leur presentoit ou d’estre subjets ou de vivre en liberté, à quoy s’accorderoyent-ils ? ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Mais à propos, si d’avanture il naissoit aujourd’huy quelques gens tous neufs, non accoustumez à la subjection ny affriandez à la liberté, qu’ils ne sceussent que c’est ni de l’un ni de l’autre, ni à grand’peine des noms ; si on leur presentoit ou d’estre subjets ou de vivre en liberté, à quoy s’accorderoyent-ils ? Il ne faut pas faire difficulté qu’ils n’aimassent trop mieux obeyr seulement à la raison, que servir à un homme : sinon possible que ce fussent ceux d’Israël, qui, sans contrainte ny aucun besoin, se firent un tyran ; duquel peuple je ne lis jamais l’histoire que je n’en aye trop grand despit, quasi jusques à devenir inhumain, pour me resjouyr de tant de maux qui leur en advindrent.
§34 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc interrogation. Le paragraphe en porte d'autres : une énumération.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« affriandez » : mis en appétit, rendus gourmands de quelque chose.
S1« je n'aye trop grand despit » : je n'éprouve un trop grand dépit, une trop grande irritation.
§35Quel procédé travaille le paragraphe 35, et à quoi le vois-tu ?
Mais certes tous les hommes, tant qu'ils ont quelque chose d'humain, avant qu'ils se laissent assujettir, il faut l'un des deux : ou qu'ils soient contraints, ou qu'ils soient trompés ; contraints par les armes étrangères, comme Sparte et Athènes par les forces d'Alexandre, ou par les factions, ainsi que la seigneurie d'Athènes était auparavant tombée entre les mains de Pisistrate. C'est par tromperie qu'ils perdent souvent la liberté ; et en cela ils ne sont pas si souvent séduits par autrui qu'ils ne sont trompés par eux-mêmes.
Il y a une comparaison : le texte rapproche deux choses. Regarde : « comme Sparte et Athenes par les forces d’Alexandre ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Mais certes tous les hommes, tant qu’ils ont quelque chose d’homme, devant qu’ils se laissent assujettir, il faut l’un des deux, ou qu’ils soyent contrains, ou deceus : contrains par les armes estrangeres, comme Sparte et Athenes par les forces d’Alexandre, ou par les factions, ainsi que la seigneurie d’Athenes estoit devant venue entre les mains de Pisistrat. Par tromperie perdent-ils souvent la liberté ; et en ce ils ne sont pas si souvent seduits par autruy comme ils sont trompez par eux-mesmes.
§35 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc comparaison. Le paragraphe en porte d'autres : une énumération.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« deceus » : trompés. Vient de « décevoir » au sens ancien de tromper.
S1« la seigneurie d'Athenes » : le gouvernement d'Athènes.
§36Quel procédé travaille le paragraphe 36, et à quoi le vois-tu ?
Ainsi le peuple de Syracuse, la maîtresse ville de Sicile, qu'on appelle aujourd'hui Saragosse, pressé par les guerres et ne pourvoyant inconsidérément qu'au danger, éleva Denys le premier et lui donna la charge de conduire l'armée ; et il ne prit pas garde qu'il l'avait fait si grand que ce beau personnage, revenant victorieux comme s'il avait vaincu non pas ses ennemis mais ses concitoyens, se fit de capitaine roi, et de roi tyran.
Il y a une comparaison : le texte rapproche deux choses. Regarde : « comme s’il n’eust pas vaincu ses ennemis mais ses citoyens ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Ainsi le peuple de Syracuse, la maistresse ville de Sicile, on l’appelle aujourd’huy Saragosse, estant pressé par les guerres, inconsiderément ne mettre ordre qu’au danger, esleva Denys le premier et luy donna charge de la conduite de l’armée ; et ne se donna garde qu’elle l’eust fait si grand, que ceste bonne piece là, revenant victorieux comme s’il n’eust pas vaincu ses ennemis mais ses citoyens, se fit de capitaine roy, et de roy tyran.
§36 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc comparaison. Le paragraphe en porte d'autres : une énumération.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« ne se donna garde » : ne se rendit pas compte, ne fit pas attention.
S1« ceste bonne piece là » : ce joli personnage. C'est ironique et méprisant.
§37Quel procédé travaille le paragraphe 37, et à quoi le vois-tu ?
Il n'est pas croyable comme le peuple, dès lors qu'il est assujetti, tombe soudain dans un si profond oubli de la franchise qu'il n'est pas possible qu'il s'éveille pour la ravoir, servant si librement et si volontiers qu'on dirait, à le voir, qu'il a non pas perdu sa liberté, mais gagné sa servitude.
Il y a une énumération : 8 segments s'alignent. Regarde : « Il n’est pas croyable comme le peuple ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Il n’est pas croyable comme le peuple, dés lors qu’il est assujetty, tombe soudain en un tel et si profond oubly de la franchise, qu’il n’est pas possible qu’il s’esveille pour la ravoir, servant si franchement et tant volontiers qu’on diroit, à le voir, qu’il a non pas perdu sa liberté, mais gaigné sa servitude.
§37 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc énumération. C'est le seul procédé assuré de ce paragraphe.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« pour la ravoir » : pour la reprendre, la récupérer.
§38Quel procédé travaille le paragraphe 38, et à quoi le vois-tu ?
Il est vrai qu'au commencement on sert contraint et vaincu par la force ; mais ceux qui viennent après, n'ayant jamais vu la liberté et ne sachant ce que c'est, servent sans regret et font volontiers ce que leurs devanciers avaient fait par contrainte. C'est cela : les hommes naissant sous le joug, puis nourris et élevés dans le servage, sans regarder plus avant, se contentant de vivre comme ils sont nés, et ne pensant pas avoir d'autre droit ni d'autre bien que ce qu'ils ont trouvé, prennent pour leur naturel l'état de leur naissance.
Il y a une comparaison : le texte rapproche deux choses. Regarde : « comme ils sont nais ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Il est vray qu’au commencement l’on sert contraint et vaincu par la force ; mais ceux qui viennent apres, n’ayans jamais veu la liberté et ne sachans que c’est, servent sans regret, et font volontiers ce que leurs devanciers avoyent fait par contrainte. C’est cela, que les hommes naissans sous le joug, et puis nourris et eslevez dans le servage, sans regarder plus avant, se contentans de vivre comme ils sont nais, et ne pensans point avoir d’autre droit ni autre bien que ce qu’ils ont trouvé, ils prennent pour leur naturel l’estat de leur naissance.
§38 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc comparaison. Le paragraphe en porte d'autres : une énumération.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« le servage » : la servitude, la condition de serf.
§39Quel procédé travaille le paragraphe 39, et à quoi le vois-tu ?
Et pourtant il n'est pas d'héritier si prodigue et si nonchalant qui parfois ne passe les yeux sur ses registres, pour savoir s'il jouit de tous les droits de sa succession, ou si l'on a rien entrepris sur lui ou sur son prédécesseur. Mais certes la coutume, qui a en toutes choses grand pouvoir sur nous, n'a en aucun domaine si grande vertu qu'en celui-ci, de nous enseigner à servir et, comme on le dit de Mithridate qui s'habitua à boire du poison, de nous apprendre à avaler et à ne pas trouver amer le venin de la servitude.
Il y a une comparaison : le texte rapproche deux choses. Regarde : « comme l’on dit de Mithridate qui se fit ordinaire à boire le poison ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Et toutesfois il n’est point d’heritier si prodigue et nonchalant qui quelquesfois ne passe les yeux dans ses registres, pour entendre s’il jouyt de tous les droits de sa succession, ou si l’on a rien entrepris sur luy ou sur son predecesseur. Mais certes la coustume, qui a en toutes choses grand pouvoir sur nous, n’a en aucun endroit si grande vertu qu’en cecy, de nous enseigner à servir, et, comme l’on dit de Mithridate qui se fit ordinaire à boire le poison, pour nous apprendre à avaller et ne trouver pas amer le venin de la servitude.
§39 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc comparaison. C'est le seul procédé assuré de ce paragraphe.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« ses registres » : les documents où sont écrits ses droits d'héritier.
S1« se fit ordinaire à boire le poison » : prit l'habitude d'en boire régulièrement.
§40Quel procédé travaille le paragraphe 40, et à quoi le vois-tu ?
On ne peut nier que la nature n'ait en nous bonne part, pour nous tirer là où elle veut et nous faire dire bien ou mal nés ; mais il faut pourtant avouer qu'elle a en nous moins de pouvoir que la coutume, parce que le naturel, si bon soit-il, se perd s'il n'est entretenu, et que l'éducation nous fait toujours à sa façon, quoi qu'il en soit, malgré la nature. Les semences de bien que la nature met en nous sont si menues et si glissantes qu'elles ne supportent pas le moindre heurt d'une éducation contraire ; elles ne s'entretiennent pas plus aisément qu'elles ne s'abâtardissent, se fondent et s'anéantissent : ni plus ni moins que les arbres fruitiers, qui ont bien tous quelque naturel propre, qu'ils gardent bien si on les laisse venir, mais qu'ils abandonnent aussitôt pour porter d'autres fruits, étrangers et non les leurs, selon la façon dont on les greffe.
Il y a une énumération : 12 segments s'alignent. Regarde : « L’on ne peut pas nier que la nature n’ait en ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
L’on ne peut pas nier que la nature n’ait en nous bonne part, pour nous tirer là où elle veut et nous faire dire ou bien ou mal naiz ; mais si faut-il confesser qu’elle a en nous moins de pouvoir que la coustume, pource que le naturel, pour bon qu’il soit, se perd s’il n’est entretenu, et la nourriture nous fait tousjours de sa façon, comment que ce soit, malgré la nature. Les semences de bien que la nature met en nous sont si menues et glissantes, qu’elles n’endurent pas le moindre hurt de la nourriture contraire ; elles ne s’entretiennent pas plus aisément qu’elles s’abastardissent, se fondent et viennent en rien : ne plus ne moins que les fruictiers, qui ont bien tous quelque naturel à part, lequel ils gardent bien si on les laisse venir, mais ils le laissent aussi tost, pour porter d’autres fruicts estrangers et non les leurs, selon qu’on les ente.
§40 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc énumération. C'est le seul procédé assuré de ce paragraphe.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« la nourriture » : dans tout ce passage, ce mot veut dire l'éducation, la façon dont on est élevé. Pas ce qu'on mange. C'est un des pièges les plus rentables du texte à l'oral du bac.
S1« hurt » : heurt, choc.
§42Quel procédé travaille le paragraphe 42, et à quoi le vois-tu ?
Qui verrait les Vénitiens, une poignée de gens vivant si librement que le plus méchant d'entre eux ne voudrait pas être roi, tous nés et nourris de telle sorte qu'ils ne connaissent d'autre ambition que celle de savoir qui pourvoira le mieux et le plus soigneusement à l'entretien de leur liberté, ainsi instruits et faits dès le berceau qu'ils ne prendraient pas tout le reste des félicités de la terre pour perdre le moindre point de leur franchise ; qui aura vu, dis-je, ces personnages-là, et qui, en partant de là, s'en ira aux terres de celui que nous appelons le grand seigneur, voyant là des gens qui ne veulent être nés que pour le servir et qui, pour le maintenir, abandonnent leur vie : penserait-il que les uns et ceux-là eussent même nature ? Ou plutôt n'estimerait-il pas que, sortant d'une cité d'hommes, il est entré dans un parc de bêtes ?
Il y a une accumulation de questions : 2 interrogations se suivent. Regarde : « intenir, abandonnent leur vie : penseroit-il que les uns et ceux-là eussent mesme nature ? ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Qui verroit les Venitiens, une poignée de gens vivans si librement que le plus meschant d’entr’eux ne voudroit pas estre roy, et tous ainsi nais et nourris qu’ils ne connoissent point d’autre ambition sinon à qui mieux advisera à soigneusement entretenir leur liberté, ainsi apprins et faits dans le berceau, qu’ils ne prendroyent point tout le reste des felicitez de la terre pour perdre le moindre poinct de leur franchise ; qui aura veu, dy-je, ces personnages là, et, au partir de là, s’en ira aux terres de celuy que nous appellons le grand seigneur, voyant là des gens qui ne veulent estre nais que pour le servir, et qui, pour le maintenir, abandonnent leur vie : penseroit-il que les uns et ceux-là eussent mesme nature ? ou plustost n’estimeroit-il pas que, sortant d’une cité d’hommes, il est entré dans un parc de bestes ?
§42 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc accumulation de questions. Le paragraphe en porte d'autres : une énumération.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« le plus meschant d'entr'eux » : ici, le plus misérable, le plus bas placé. Pas le plus méchant.
S1« celuy que nous appellons le grand seigneur » : le sultan ottoman. C'est ainsi qu'on le nommait en France au seizième siècle.
§43Quel procédé travaille le paragraphe 43, et à quoi le vois-tu ?
Lycurgue, celui qui donna sa police à Sparte, ayant nourri, dit-on, deux chiens tous deux frères, tous deux allaités du même lait, l'un engraissé à la cuisine, l'autre accoutumé par les champs au son de la trompe et du huchet, voulant montrer au peuple lacédémonien que les hommes sont tels que leur éducation les fait, mit les deux chiens en plein marché, et entre eux une soupe et un lièvre : l'un courut au plat, et l'autre au lièvre. « Et pourtant, dit-il, ils sont frères. »
Il y a une énumération : 12 segments s'alignent. Regarde : « le policeur de Sparte ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Lycurgus, le policeur de Sparte, ayant nourry, ce dit-on, deux chiens tous deux freres, tous deux allaictez de mesme laict, l’un engraissé à la cuisine, l’autre accoustumé par les champs au son de la trompe et du huchet, voulant monstrer au peuple Lacedemonien que les hommes sont tels que leur nourriture les fait, mit les deux chiens en plein marché, et entr’eux une souppe et un lievre : l’un courut au plat, et l’autre au lievre. « Toutesfois, ce dit-il, si sont-ils freres. »
§43 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc énumération. C'est le seul procédé assuré de ce paragraphe.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« le policeur de Sparte » : celui qui a donné sa « police » à Sparte, c'est-à-dire ses lois et son organisation. Rien à voir avec la police d'aujourd'hui.
S1« du huchet » : petit cor de chasse.
§46Quel procédé travaille le paragraphe 46, et à quoi le vois-tu ?
Pour en avoir usé ainsi, les Spartiates craignaient d’avoir encouru la haine des dieux eux-mêmes, en particulier de Talthybios, dieu des hérauts. Ils décidèrent d’envoyer à Xerxès, pour les apaiser, deux de leurs citoyens, afin qu’ils se présentassent à lui et qu’il fît d’eux à sa guise, et qu’il se payât ainsi des ambassadeurs qu’ils avaient tués à son père. Deux Spartiates, l’un nommé Sperthias, l’autre Boulis, s’offrirent d’eux-mêmes pour aller faire ce paiement. Ils y allèrent ; et en chemin ils arrivèrent au palais d’un Perse qu’on appelait Hydarne, qui était lieutenant du roi dans toutes les villes d’Asie situées sur la côte de la mer.
Il y a une énumération : 10 segments s'alignent. Regarde : « Pour en avoir ainsi usé ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Pour en avoir ainsi usé, les Spartiates craignoyent qu’ils eussent encouru la haine des dieux mesmes, specialement de Thalthybie, dieu des herauts. Ils s’adviserent d’envoyer à Xerxes, pour les appaiser, deux de leurs citoyens, pour se presenter à luy, qu’il fist d’eux à sa guise, et se payast de là pour les ambassadeurs qu’ils avoyent tuez à son pere. Deux Spartiates, l’un nommé Sperte, l’autre Bulis, s’offrirent de leur gré pour aller faire ce payement. Ils y allerent, et en chemin ils arriverent au palais d’un Perse qu’on appelloit Hydarne, qui estoit lieutenant du roy en toutes les villes d’Asie qui sont sur la coste de la mer.
§46 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc énumération. C'est le seul procédé assuré de ce paragraphe.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« dieu des herauts » : le dieu qui protège les messagers. Tuer un ambassadeur, c'est l'offenser.
§47Quel procédé travaille le paragraphe 47, et à quoi le vois-tu ?
Il les reçut fort honorablement, et après plusieurs propos passant de l’un à l’autre, il leur demanda pourquoi ils refusaient tant l’amitié du roi. « Croyez-en, dit-il, Spartiates, et sachez par moi comment le roi sait honorer ceux qui le valent ; et pensez que si vous étiez à lui, il vous en ferait autant ; et si vous étiez à lui et qu’il vous eût connus, il n’y aurait pas un de vous qui ne fût seigneur d’une ville de Grèce. » « Là-dessus, Hydarne, tu ne saurais nous donner un bon conseil, dirent les Lacédémoniens, parce que le bien que tu nous promets, tu l’as éprouvé ; mais celui dont nous jouissons, tu ne sais pas ce que c’est. Tu as goûté la faveur du roi ; mais de la liberté, quel goût elle a, combien elle est douce, tu n’en sais rien. Or si tu y avais goûté toi-même, tu nous conseillerais de la défendre, non pas avec la lance et l’écu, mais avec les dents et les ongles. »
Il y a une énumération : 14 segments s'alignent. Regarde : « Il les recueillit fort honorablement ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Il les recueillit fort honorablement, et apres plusieurs propos tombans de l’un en l’autre, il leur demanda pourquoy ils refusoyent tant l’amitié du roy. « Croyez, dit-il, Spartiates, et connoissez par moy comment le roy sçait honorer ceux qui le valent ; et pensez que, si vous estiez à luy, il vous feroit de mesme ; et si vous estiez à luy et qu’il vous eust connus, il n’y a celuy d’entre vous qui ne fust seigneur d’une ville de Grece. » « En cecy, Hydarne, tu ne nous sçaurois donner bon conseil, dirent les Lacedemoniens, pource que le bien que tu nous promets, tu l’as essayé ; mais celuy dont nous jouyssons, tu ne sçais que c’est. Tu as esprouvé la faveur du roy ; mais de la liberté, quel goust elle a, combien elle est douce, tu n’en sçais rien. Or si tu en avois tasté toy-mesme, tu nous conseillerois de la defendre, non pas avec la lance et l’escu, mais avec les dents et les ongles. »
§47 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc énumération. C'est le seul procédé assuré de ce paragraphe.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« il les recueillit » : il les reçut, les accueillit.
S1« si tu en avois tasté » : si tu y avais goûté.
§48Quel procédé travaille le paragraphe 48, et à quoi le vois-tu ?
Seul le Spartiate disait ce qu’il fallait dire ; mais certes l’un et l’autre parlaient selon la façon dont ils avaient été nourris. Car il ne se pouvait pas que le Perse eût regret de la liberté, ne l’ayant jamais eue, ni que le Lacédémonien endurât la sujétion, ayant goûté la franchise.
Il y a une comparaison : le texte rapproche deux choses. Regarde : « comme ils avoyent esté nourris ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Le seul Spartiate disoit ce qu’il faloit dire ; mais certes et l’un et l’autre disoyent comme ils avoyent esté nourris. Car il ne se pouvoit faire que le Perse eust regret à la liberté, ne l’ayant jamais eue, ny que le Lacedemonien endurast la subjection, ayant gousté la franchise.
§48 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc comparaison. C'est le seul procédé assuré de ce paragraphe.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
§49Quel procédé travaille le paragraphe 49, et à quoi le vois-tu ?
Caton d’Utique, étant encore enfant et sous la férule, allait et venait souvent chez Sylla le dictateur, tant parce qu’en raison du rang et de la maison dont il était on ne lui fermait jamais les portes, que parce qu’ils étaient proches parents. Il avait toujours son maître avec lui quand il y allait, comme il était d’usage pour les enfants de bonne naissance. Il s’aperçut que dans l’hôtel de Sylla, en sa présence ou par son commandement, on emprisonnait les uns, on condamnait les autres ; l’un était banni, l’autre étranglé ; l’un demandait la confiscation d’un citoyen, l’autre sa tête. En somme, tout s’y passait non comme chez un officier de la ville, mais comme chez un tyran du peuple ; et ce n’était pas un parquet de justice, mais une caverne de tyrannie.
Il y a une comparaison : le texte rapproche deux choses. Regarde : « comme avoyent accoustumé les enfans de bonne part ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Caton d’Utique, estant encores enfant et sous la verge, alloit et venoit souvent chez Sylla le dictateur, tant pource qu’à raison du lieu et maison dont il estoit on ne luy fermoit jamais les portes, qu’aussi ils estoyent proches parens. Il avoit tousjours son maistre quand il y alloit, comme avoyent accoustumé les enfans de bonne part. Il s’apperceut que dans l’hostel de Sylla, en sa presence ou par son commandement, on emprisonnoit les uns, on condamnoit les autres ; l’un estoit banny, l’autre estranglé ; l’un demandoit la confiscation d’un citoyen, et l’autre la teste. En somme, tout y alloit non comme chez un officier de la ville, mais comme chez un tyran du peuple ; et c’estoit non pas un parquet de justice, mais une caverne de tyrannie.
§49 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc comparaison. Le paragraphe en porte d'autres : une énumération.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« sous la verge » : encore sous l'autorité d'un précepteur, c'est-à-dire enfant.
S1« un parquet de justice » : le lieu où siège un tribunal.
§50Quel procédé travaille le paragraphe 50, et à quoi le vois-tu ?
Ce noble enfant dit à son maître : « Que ne me donnez-vous un poignard ? Je le cacherai sous ma robe. J’entre souvent dans la chambre de Sylla avant qu’il soit levé ; j’ai le bras assez fort pour en délivrer la ville. » Voilà vraiment une parole digne de Caton ; c’était un commencement de ce personnage digne de sa mort. Et pourtant, qu’on ne dise ni son nom ni son pays, qu’on raconte seulement le fait tel qu’il est : la chose parlera d’elle-même, et l’on jugera à tout hasard qu’il était Romain, et né dans Rome, mais dans la vraie Rome, et du temps qu’elle était libre.
Il y a une interrogation : la question est posée au lecteur. Regarde : « Ce noble enfant dit à son maistre : « Que ne me donnez-vous un poignard ? ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Ce noble enfant dit à son maistre : « Que ne me donnez-vous un poignard ? Je le cacheray sous ma robbe. J’entre souvent dans la chambre de Sylla avant qu’il soit levé ; j’ay le bras assez fort pour en depescher la ville. » Voylà vrayement une parole appartenante à Caton ; c’estoit un commencement de ce personnage digne de sa mort. Et neantmoins, qu’on ne die ne son nom ne son pays, qu’on conte seulement le fait tel qu’il est : la chose mesme parlera, et jugera-on à belle avanture qu’il estoit Romain, et nay dedans Rome, mais dans la vraye Rome, et lors qu’elle estoit libre.
§50 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc interrogation. Le paragraphe en porte d'autres : une énumération.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« en depescher la ville » : en débarrasser la ville. « Dépêcher » quelqu'un, c'est s'en défaire, le tuer.
S1« à belle avanture » : au hasard, sans savoir, et pourtant juste.
§51Quel procédé travaille le paragraphe 51, et à quoi le vois-tu ?
À quel propos tout ceci ? Non certes que j’estime que le pays et le terroir y fassent rien : car en toutes contrées, sous tout air, la sujétion est contraire à la nature, et il est plaisant d’être libre.
Il y a une interrogation : la question est posée au lecteur. Regarde : « A quel propos tout cecy ? ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
A quel propos tout cecy ? Non pas certes que j’estime que le pays et le terrouer y facent rien : car en toutes contrées, en tout air, est contraire la subjection, et plaisant d’estre libre.
§51 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc interrogation. Le paragraphe en porte d'autres : une antithèse.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
§52Quel procédé travaille le paragraphe 52, et à quoi le vois-tu ?
Mais parce que je suis d’avis qu’on ait pitié de ceux qui en naissant se sont trouvé le joug au cou, et que ou bien on les excuse, ou bien on leur pardonne si, n’ayant jamais vu seulement l’ombre de la liberté et n’en ayant jamais été avertis, ils ne s’aperçoivent pas du mal que c’est pour eux d’être esclaves. S’il y a quelques pays, comme Homère le dit des Cimmériens, où le soleil se montre autrement qu’à nous et où, après leur avoir éclairé six mois continus, il les laisse sommeillant dans l’obscurité sans venir les revoir de l’autre demi-année : ceux qui naîtraient pendant cette longue nuit, s’ils n’avaient entendu parler de la clarté, s’étonnerait-on que, n’ayant jamais vu le jour, ils s’accoutumassent aux ténèbres où ils sont nés, sans désirer la lumière ?
Il y a une interrogation : la question est posée au lecteur. Regarde : « veu de jour, ils s’accoustumoyent aux tenebres où ils sont nais, sans desirer la lumiere ? ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Mais parce que je suis d’avis qu’on ait pitié de ceux qui, en naissant, se sont trouvé le joug au col, et que ou bien on les excuse, ou bien qu’on leur pardonne si, n’ayans jamais veu seulement l’ombre de la liberté et n’en estans point advertis, ils ne s’apperçoyvent point du mal que ce leur est d’estre esclaves. S’il y a quelques pays, comme dit Homere des Cimmeriens, où le soleil se monstre autrement qu’à nous, et, apres leur avoir esclairé six mois continuels, il les laisse sommeillans dans l’obscurité sans les venir revoir de l’autre demie année : ceux qui naistroyent pendant ceste longue nuict, s’ils n’avoyent ouy parler de la clarté, s’esbahiroit-on si, n’ayans point veu de jour, ils s’accoustumoyent aux tenebres où ils sont nais, sans desirer la lumiere ?
§52 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc interrogation. Le paragraphe en porte d'autres : une comparaison, une énumération.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« les Cimmeriens » : un peuple légendaire qui vit dans la nuit. Va voir S3 pour la référence.
§54Quel procédé travaille le paragraphe 54, et à quoi le vois-tu ?
Disons donc ainsi : à l’homme, toutes les choses auxquelles il se nourrit et s’accoutume lui deviennent naturelles, mais seul lui est natif ce à quoi sa nature simple et non altérée l’appelle. Ainsi la première raison de la servitude volontaire, c’est la coutume : comme il en va des plus braves chevaux, qui au commencement mordent le frein et puis après s’en jouent, et qui, là où naguère ils ruaient contre la selle, se portent maintenant dans le harnais et, tout fiers, se pavanent sous la barde.
Il y a une comparaison : le texte rapproche deux choses. Regarde : « comme des plus braves courtaux ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Disons donc ainsi, qu’à l’homme toutes choses luy sont naturelles à quoy il se nourrit et accoustume, mais seulement celuy est natif à quoy sa nature simple et non alterée l’appelle. Ainsi la premiere raison de la servitude volontaire, c’est la coustume : comme des plus braves courtaux, qui au commencement mordent le frein et puis apres s’en jouent, et là où nagueres ils ruoyent contre la selle, ils se portent maintenant dans le harnois, et, tous fiers, se gorgiasent sous la barde.
§54 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc comparaison. Le paragraphe en porte d'autres : une énumération.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« des plus braves courtaux » : des plus fringants chevaux. Un « courtaud », c'est un cheval à qui on a coupé la queue et les oreilles.
S1« se gorgiasent sous la barde » : se pavanent sous l'armure du cheval. « Gorgias » veut dire élégant, fier de soi.
§55Quel procédé travaille le paragraphe 55, et à quoi le vois-tu ?
Ils disent qu’ils ont toujours été sujets, que leurs pères ont vécu ainsi. Ils pensent qu’ils sont tenus d’endurer le mors, ils se le font accroire par des exemples, et ils fondent eux-mêmes, sur la durée, la possession de ceux qui les tyrannisent. Mais en vérité, les années ne donnent jamais le droit de mal faire, elles ne font qu’agrandir l’injustice.
Il y a une énumération : 7 segments s'alignent. Regarde : « Ils disent qu’ils ont esté tousjours subjets ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Ils disent qu’ils ont esté tousjours subjets, que leurs peres ont ainsi vescu. Ils pensent qu’ils sont tenus d’endurer le mors, et se le font accroire par exemples, et fondent eux-mesmes, sur la longueur, la possession de ceux qui les tyrannisent. Mais pour vray, les ans ne donnent jamais droit de mal faire, ains aggrandissent l’injure.
§55 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc énumération. C'est le seul procédé assuré de ce paragraphe.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« aggrandissent l'injure » : aggravent l'injustice. Voir §25.
§56Quel procédé travaille le paragraphe 56, et à quoi le vois-tu ?
Il en demeure toujours quelques-uns, mieux nés que les autres, qui sentent le poids du joug et ne peuvent se tenir de le secouer ; qui ne s’apprivoisent jamais à la sujétion, et qui, toujours, comme Ulysse qui par mer et par terre cherchait à voir la fumée de sa maison, ne peuvent s’empêcher de considérer leurs privilèges naturels et de se souvenir de leurs prédécesseurs et de leur premier être. Ce sont volontiers ceux-là qui, ayant l’entendement net et l’esprit clairvoyant, ne se contentent pas, comme le gros populaire, de regarder ce qui est devant leurs pieds, sans regarder et derrière et devant, et sans rappeler encore les choses passées pour juger de celles du temps à venir et pour mesurer les présentes. Ce sont ceux qui, ayant d’eux-mêmes la tête bien faite, l’ont encore polie par l’étude et le savoir. Ceux-là, quand la liberté serait entièrement perdue et tout à fait hors du monde, l’imaginant et la sentant en leur esprit, et la savourant encore, la servitude ne leur est jamais de goût, si bien qu’on l’accoutre.
Il y a une comparaison : le texte rapproche deux choses. Regarde : « comme Ulysse qui par mer et par terre cerchoit de voir la fumée de sa case ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Tousjours en demeure-il quelques uns mieux nais que les autres, qui sentent le poids du joug et ne se peuvent tenir de le crouler ; qui ne s’apprivoisent jamais de la subjection, et qui tousjours, comme Ulysse qui par mer et par terre cerchoit de voir la fumée de sa case, ne se sçavent garder d’adviser à leurs naturels privileges et de se souvenir de leurs predecesseurs et de leur premier estre. Ce sont volontiers ceux-là qui, ayans l’entendement net et l’esprit clair voyant, ne se contentent pas, comme le gros populas, de regarder ce qui est devant leurs pieds, s’ils n’avisent et derriere et devant, et ne ramenent encores les choses passées pour juger de celles du temps advenir et pour mesurer les presentes. Ce sont ceux qui, ayans la teste d’eux-mesmes bien faite, l’ont encores polie par l’estude et le sçavoir. Ceux-là, quand la liberté seroit entierement perdue et toute hors du monde, l’imaginant et la sentant en leur esprit, et encores la savourant, la servitude ne leur est jamais de goust, pour si bien qu’on l’accoustre.
§56 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc comparaison. Le paragraphe en porte d'autres : une énumération.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« de le crouler » : de le secouer.
S1« le gros populas » : la masse du peuple, dans un sens méprisant. La Boétie emploie ce mot ; il ne le justifie pas.
§59Quel procédé travaille le paragraphe 59, et à quoi le vois-tu ?
On a voulu dire que Brutus et Cassius, lorsqu’ils firent l’entreprise de la délivrance de Rome, ou plutôt de tout le monde, ne voulurent pas que Cicéron, ce grand zélateur du bien public s’il en fut jamais, fût de la partie, et qu’ils estimèrent son cœur trop faible pour un fait si haut. Ils se fiaient bien à sa volonté, mais ils ne s’assuraient pas de son courage.
Il y a une énumération : 7 segments s'alignent. Regarde : « L’on a voulu dire que Brute et Casse ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
L’on a voulu dire que Brute et Casse, lors qu’ils firent l’entreprise de la delivrance de Rome, ou plustost de tout le monde, ne voulurent point que Ciceron, ce grand zelateur du bien public s’il en fut jamais, fust de la partie, et estimerent son cœur trop foible pour un fait si haut. Ils se fioyent bien de sa volonté, mais ils ne s’asseuroyent point de son courage.
§59 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc énumération. C'est le seul procédé assuré de ce paragraphe.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
§60Quel procédé travaille le paragraphe 60, et à quoi le vois-tu ?
Et pourtant, qui voudra parcourir les faits du temps passé et les annales anciennes, il s’en trouvera peu ou point, de ceux qui, voyant leur pays malmené et en mauvaises mains, ayant entrepris d’une bonne intention de le délivrer, ne soient venus à bout de leur entreprise, et à qui la liberté, pour se faire paraître, n’ait elle-même fait la courte échelle. Harmodios, Aristogiton, Thrasybule, Brutus l’ancien, Valérius et Dion, comme ils avaient vertueusement conçu, ils exécutèrent heureusement. En pareil cas, la fortune ne manque presque jamais à la bonne volonté.
Il y a une comparaison : le texte rapproche deux choses. Regarde : « comme ils ont vertueusement pensé ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Et toutesfois, qui voudra discourir les faits du temps passé et les annales anciennes, il s’en trouvera peu ou point de ceux qui, voyans leur pays mal mené et en mauvaises mains, ayans entreprins d’une bonne intention de le delivrer, qu’ils n’en soyent venus à bout, et que la liberté, pour se faire apparoistre, ne se soit elle-mesme fait espaule. Harmodie, Aristogiton, Thrasybule, Brute le vieux, Valere et Dion, comme ils ont vertueusement pensé, l’executerent heureusement. En tel cas, quasi jamais à bon vouloir ne defaut la fortune.
§60 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc comparaison. Le paragraphe en porte d'autres : une énumération.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« ne se soit elle-mesme fait espaule » : ne se soit elle-même fait la courte échelle, ne se soit aidée elle-même.
§61Quel procédé travaille le paragraphe 61, et à quoi le vois-tu ?
Brutus le jeune et Cassius ôtèrent bien heureusement la servitude ; mais en ramenant la liberté, ils moururent, non pas misérablement. Car quel blasphème ce serait de dire qu’il y ait eu rien de misérable en ces gens-là, ni dans leur mort, ni dans leur vie ? Mais ils moururent certes au grand dommage, au perpétuel malheur et à l’entière ruine de la république, laquelle, ce me semble, fut enterrée avec eux.
Il y a une interrogation : la question est posée au lecteur. Regarde : « de dire qu’il y ait rien eu de miserable en ces gens là, ny en leur mort, ny en leur vie ? ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Brute le jeune et Casse osterent bien heureusement la servitude ; mais en ramenant la liberté, ils moururent, non pas miserablement. Car quel blaspheme seroit-ce de dire qu’il y ait rien eu de miserable en ces gens là, ny en leur mort, ny en leur vie ? Mais certes, au grand dommage, et perpetuel malheur, et entiere ruine de la republique, laquelle certes fut, comme il me semble, enterrée avec eux.
§61 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc interrogation. Le paragraphe en porte d'autres : une comparaison, une énumération.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« quel blaspheme seroit-ce » : quelle parole scandaleuse ce serait.
§63Quel procédé travaille le paragraphe 63, et à quoi le vois-tu ?
Mais pour revenir à mon propos, dont j’avais quasi perdu le fil : la première raison pour laquelle les hommes servent volontiers, c’est qu’ils naissent serfs et sont nourris tels. De celle-là en vient une autre, que sous les tyrans les gens deviennent aisément lâches et efféminés ; ce dont je sais merveilleusement bon gré à Hippocrate, le grand-père de la médecine, qui s’en est pris garde et l’a dit ainsi dans l’un de ses livres, qu’il intitule Des maladies.
Il y a une énumération : 6 segments s'alignent. Regarde : « Mais pour revenir à mon propos ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Mais pour revenir à mon propos, lequel j’avois quasi perdu : la premiere raison pourquoy les hommes servent volontiers, c’est ce qu’ils naissent serfs et sont nourris tels. De ceste-cy en vient une autre, que aisément les gens deviennent, sous les tyrans, lasches et effeminez ; dont je sçay merveilleusement bon gré à Hippocrates, le grand pere de la medecine, qui s’en est prins garde et l’a ainsi dit en l’un de ses livres, qu’il intitule Des maladies.
§63 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc énumération. C'est le seul procédé assuré de ce paragraphe.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« lasches et effeminez » : voir la note du §7.
§65Quel procédé travaille le paragraphe 65, et à quoi le vois-tu ?
Or il est donc certain qu’avec la liberté se perd du même coup la vaillance. Les gens soumis n’ont point d’allégresse au combat, ni d’âpreté ; ils vont au danger comme attachés et tout engourdis, par manière d’acquit, et ils ne sentent pas bouillir dans leur cœur cette ardeur de la franchise qui fait mépriser le péril et donne envie d’acheter, par une belle mort au milieu de ses compagnons, l’honneur et la gloire. Entre les gens libres, c’est à qui mieux mieux, chacun pour le bien commun, chacun pour soi, puisqu’ils s’attendent à avoir toute leur part au mal de la défaite ou au bien de la victoire. Mais les gens asservis, outre ce courage guerrier, perdent encore en toutes autres choses la vivacité, ont le cœur bas et mou, et sont incapables de toutes les choses grandes. Les tyrans connaissent bien cela, et voyant qu’ils prennent ce pli, ils les y aident encore pour les faire mieux avachir.
Il y a une comparaison : le texte rapproche deux choses. Regarde : « comme attachez et tous engourdis ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Or il est donc certain qu’avec la liberté tout à un coup se perd la vaillance. Les gens subjets n’ont point d’allegresse au combat, ny d’aspreté ; ils vont au danger comme attachez et tous engourdis, par maniere d’acquit, et ne sentent point bouillir dans le cœur l’ardeur de la franchise, qui fait mespriser le peril et donne envie d’acheter, par une belle mort entre ses compagnons, l’honneur et la gloire. Entre les gens libres, c’est à l’envi à qui mieux mieux, chacun pour le bien commun, chacun pour soy, là où ils s’attendent d’avoir toute leur part au mal de la desfaite ou au bien de la victoire. Mais les gens asservis, outre ce courage guerrier, ils perdent encores en toutes autres choses la vivacité, et ont le cœur bas et mol, et sont incapables de toutes choses grandes. Les tyrans connoissent bien cela, et, voyans qu’ils prennent ce ply, pour les faire mieux avachir encores leur y aident-ils.
§65 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc comparaison. Le paragraphe en porte d'autres : une énumération.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« par maniere d'acquit » : sans conviction, juste pour être quitte. L'expression existe encore.
S1« avachir » : rendre mou. Le mot est resté.
§66Quel procédé travaille le paragraphe 66, et à quoi le vois-tu ?
Xénophon, historien grave et du premier rang parmi les Grecs, a fait un petit livre où il fait parler Simonide avec Hiéron, le roi de Syracuse, des misères du tyran. Ce livre est plein de bonnes et graves remontrances, et qui ont aussi bonne grâce, à mon avis, qu’il est possible. Plût à Dieu que tous les tyrans qui ont jamais été l’eussent mis devant leurs yeux et s’en fussent servis comme d’un miroir ! Je ne puis croire qu’ils n’eussent reconnu leurs verrues et pris quelque honte de leurs taches. Dans ce traité, il raconte la peine où sont les tyrans, contraints, faisant du mal à tous, de craindre tout le monde.
Il y a une exclamation : l'indignation éclate. Regarde : « …nt jamais esté l’eussent mis devant les yeux, et s’en fussent servis de miroer ! ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Xenophon, historien grave et du premier rang entre les Grecs, a fait un livret auquel il fait parler Simonide avec Hieron, le roy de Syracuse, des miseres du tyran. Ce livre est plein de bonnes et graves remonstrances, et qui ont aussi bonne grace, à mon advis, qu’il est possible. Que pleust à Dieu que tous les tyrans qui ont jamais esté l’eussent mis devant les yeux, et s’en fussent servis de miroer ! Je ne puis pas croire qu’ils n’eussent reconnu leurs verrues et eu quelque honte de leurs taches. En ce traitté, il conte la peine en quoy sont les tyrans, qui sont contraints, faisans mal à tous, de craindre de tous.
§66 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc exclamation. Le paragraphe en porte d'autres : une énumération.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« un livret » : un petit livre.
S1« de miroer » : de miroir.
§67Quel procédé travaille le paragraphe 67, et à quoi le vois-tu ?
Entre autres choses, il dit ceci, que les mauvais rois se servent d’étrangers à la guerre et les soudoient, n’osant se fier à mettre les armes en main à leurs propres gens, à qui ils ont fait tort. Il y a eu de bons rois qui ont bien eu à leur solde des nations étrangères, et des Français mêmes, et plus souvent autrefois qu’aujourd’hui, mais dans une autre intention : pour garder les leurs, n’estimant pas dommageable de dépenser de l’argent pour épargner des hommes. C’est ce que disait Scipion, je crois, le grand Africain, qu’il aimerait mieux avoir sauvé la vie à un citoyen que d’avoir défait cent ennemis.
Il y a une comparaison : le texte rapproche deux choses. Regarde : « comme des François mesmes ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Entre autres choses, il dit cela, que les mauvais roys se servent d’estrangers à la guerre et les soudoyent, ne s’osans fier de mettre à leurs gens, ausquels ils ont fait tort, les armes en la main. Il y a eu de bons roys qui ont bien eu à leur solde des nations estranges, comme des François mesmes, et plus encores d’autres fois qu’aujourd’huy, mais à une autre intention : pour garder les leurs, n’estimans rien de dommage de l’argent pour espargner les hommes. C’est ce que disoit Scipion, ce croy-je, le grand Africain, qu’il aimeroit mieux avoir sauvé la vie à un citoyen que desfait cent ennemis.
§67 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc comparaison. Le paragraphe en porte d'autres : une énumération.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« les soudoyent » : leur versent une solde, les paient. Le mot n'était pas péjoratif.
§69Quel procédé travaille le paragraphe 69, et à quoi le vois-tu ?
Mais cette ruse des tyrans, d’abêtir leurs sujets, ne se peut connaître plus clairement que par ce que Cyrus fit aux Lydiens, après qu’il se fut emparé de Sardes, la maîtresse ville de Lydie, qu’il eut pris à merci Crésus, ce roi si riche, et qu’il l’eut emmené captif avec lui. On lui apporta la nouvelle que les Sardiens s’étaient révoltés ; il les eut bientôt remis sous sa main. Mais ne voulant pas mettre à sac une si belle ville, ni être toujours en peine d’y tenir une armée pour la garder, il s’avisa d’un grand expédient pour s’en assurer : il y établit des bordels, des tavernes et des jeux publics, et fit publier cette ordonnance que les habitants eussent à en faire usage. Il se trouva si bien de cette garnison qu’il ne lui fallut plus jamais depuis tirer un coup d’épée contre les Lydiens.
Il y a une énumération : 8 segments s'alignent. Regarde : « Mais ceste ruse des tyrans ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Mais ceste ruse des tyrans, d’abestir leurs subjets, ne se peut pas connoistre plus clairement que par ce que Cyrus fit aux Lydiens, apres qu’il se fut emparé de Sardis, la maistresse ville de Lydie, et qu’il eut prins à mercy Cresus, ce tant riche roy, et l’eut emmené captif quant et soy. On luy apporta les nouvelles que les Sardiens s’estoyent revoltez ; il les eut bien tost remis sous sa main. Mais ne voulant pas mettre à sac une tant belle ville, ny estre tousjours en peine d’y tenir une armée pour la garder, il s’advisa d’un grand expedient pour s’en asseurer : il y establit des bordeaux, des tavernes et jeux publics, et fit publier ceste ordonnance que les habitans eussent à en faire estat. Il se trouva si bien de ceste garnison, qu’il ne luy falut jamais depuis tirer un coup d’espée contre les Lydiens.
§69 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc énumération. C'est le seul procédé assuré de ce paragraphe.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« prins à mercy » : fait prisonnier et épargné.
S1« des bordeaux » : des maisons de prostitution. Le mot moderne est « bordels ».
§70Quel procédé travaille le paragraphe 70, et à quoi le vois-tu ?
Ces pauvres gens misérables s’amusèrent à inventer toutes sortes de jeux, si bien que les Latins en ont tiré leur mot, et que ce que nous appelons passe-temps, ils l’appellent ludi, comme s’ils voulaient dire Lydi.
Il y a une comparaison : le texte rapproche deux choses. Regarde : « comme s’ils vouloyent dire Lydi ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Ces pauvres gens miserables s’amuserent à inventer toutes sortes de jeux, si bien que les Latins en ont tiré leur mot, et ce que nous appellons passe-temps, ils l’appellent ludi, comme s’ils vouloyent dire Lydi.
§70 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc comparaison. C'est le seul procédé assuré de ce paragraphe.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« ludi » et « Lydi » : jeu de mots latin. Ludi veut dire les jeux, Lydi veut dire les Lydiens. La Boétie s'amuse à faire venir le premier mot du second.
§72Quel procédé travaille le paragraphe 72, et à quoi le vois-tu ?
À la vérité, tel est le naturel du menu peuple, dont le nombre est toujours plus grand dans les villes : il est soupçonneux à l’égard de celui qui l’aime, et naïf envers celui qui le trompe. Ne pensez pas qu’il y ait nul oiseau qui se prenne mieux à la pipée, ni aucun poisson qui, par gourmandise, s’accroche plus vite à l’hameçon, que tous les peuples ne s’allèchent promptement à la servitude pour la moindre plume qu’on leur passe, comme on dit, devant la bouche. Et c’est chose merveilleuse qu’ils se laissent aller si vite, pourvu seulement qu’on les chatouille.
Il y a une énumération : 7 segments s'alignent. Regarde : « A la verité ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
A la verité, c’est le naturel du menu populaire, duquel le nombre est tousjours plus grand dans les villes : il est souspeçonneux à l’endroit de celuy qui l’aime, et simple envers celuy qui le trompe. Ne pensez pas qu’il y ait nul oiseau qui se prenne mieux à la pipée, ny poisson aucun qui, pour la friandise, s’accroche plustost dans le haim, que tous les peuples s’allechent vistement à la servitude pour la moindre pleume qu’on leur passe, comme on dit, devant la bouche. Et est chose merveilleuse qu’ils se laissent aller ainsi tost, mais seulement qu’on les chatouille.
§72 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc énumération. C'est le seul procédé assuré de ce paragraphe.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« à la pipée » : la pipée est une chasse aux oiseaux où on les attire en imitant leur cri.
S1« le haim » : l'hameçon.
§73Quel procédé travaille le paragraphe 73, et à quoi le vois-tu ?
Les théâtres, les jeux, les farces, les spectacles, les gladiateurs, les bêtes étranges, les médailles, les tableaux et autres drogueries de cette sorte étaient pour les peuples anciens les appâts de la servitude, le prix de leur liberté, les outils de la tyrannie. Ce moyen, cette pratique, ces allèchements, les anciens tyrans les avaient pour endormir leurs sujets sous le joug. Ainsi les peuples assottis, trouvant beaux ces passe-temps, amusés d’un vain plaisir qui leur passait devant les yeux, s’accoutumaient à servir aussi niaisement, mais plus mal, que les petits enfants qui, pour voir les images luisantes des livres enluminés, apprennent à lire.
Il y a une énumération : 16 segments s'alignent. Regarde : « Les theatres ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Les theatres, les jeux, les farces, les spectacles, les gladiateurs, les bestes estranges, les medailles, les tableaux et autres telles drogueries estoyent aux peuples anciens les appasts de la servitude, le prix de leur liberté, les outils de la tyrannie. Ce moyen, ceste pratique, ces allechemens avoyent les anciens tyrans pour endormir leurs subjets sous le joug. Ainsi les peuples assottis, trouvans beaux ces passe-temps, amusez d’un vain plaisir qui leur passoit devant les yeux, s’accoustumoyent à servir aussi niaisement, mais plus mal, que les petis enfans qui, pour voir les luisans images des livres illuminez, apprennent à lire.
§73 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc énumération. C'est le seul procédé assuré de ce paragraphe.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« drogueries » : camelote, marchandises de pacotille. Le mot est le mot clé du passage sur les divertissements.
S1« assottis » : rendus sots, abrutis.
§74Quel procédé travaille le paragraphe 74, et à quoi le vois-tu ?
Les tyrans romains s’avisèrent encore d’un autre point, de festoyer souvent les corporations publiques, abusant cette canaille comme il fallait, qui se laisse aller plus qu’à toute chose au plaisir de la bouche. Le plus averti de tous n’aurait pas quitté son écuelle de soupe pour recouvrer la liberté de la république de Platon. Les tyrans faisaient largesse du quart de blé, du setier de vin et du sesterce ; et alors c’était pitié d’entendre crier : Vive le roi ! Les lourdauds ne s’avisaient pas qu’ils ne faisaient que recouvrer une partie de ce qui était à eux, et que cela même qu’ils recouvraient, le tyran n’aurait pu le leur donner s’il ne le leur avait auparavant ôté.
Il y a une exclamation : l'indignation éclate. Regarde : « …tier de vin et du sesterce ; et lors c’estoit pitié d’ouyr crier : Vive le Roy ! ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Les Romains tyrans s’adviserent encores d’un autre poinct, de festoyer souvent les dizaines publiques, abusant ceste canaille, comme il faloit, qui se laisse aller plus qu’à toute chose au plaisir de la bouche. Le plus entendu de tous n’eust pas quitté son escuelle de souppe pour recouvrer la liberté de la republique de Platon. Les tyrans faisoyent largesse du quart de bled, du sextier de vin et du sesterce ; et lors c’estoit pitié d’ouyr crier : Vive le Roy ! Les lourdauts n’advisoyent pas qu’ils ne faisoyent que recouvrer une partie du leur, et que cela mesme qu’ils recouvroyent, le tyran ne leur eust peu donner si devant il ne l’avoit osté à eux-mesmes.
§74 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc exclamation. C'est le seul procédé assuré de ce paragraphe.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« les dizaines publiques » : les corporations, les groupes de citoyens organisés par quartier. On les invitait à des banquets.
S1« du quart de bled, du sextier de vin » : des mesures. Le quart et le setier sont des unités de volume. Il s'agit de distributions gratuites.
§75Quel procédé travaille le paragraphe 75, et à quoi le vois-tu ?
Tel avait amassé ce jour-là le sesterce, tel s’était gorgé au festin public, en bénissant Tibère et Néron de leur belle libéralité, qui le lendemain, contraint d’abandonner ses biens à l’avarice, ses enfants à la luxure, son sang même à la cruauté de ces magnifiques empereurs, ne disait mot, pas plus qu’une pierre, et ne se remuait pas plus qu’une souche. Toujours le populaire a eu cela : au plaisir qu’il ne peut honnêtement recevoir, il est tout ouvert et dissolu ; au tort et à la douleur qu’il ne peut honnêtement souffrir, insensible.
Il y a une énumération : 10 segments s'alignent. Regarde : « Tel eust amassé aujourd’huy le sesterce ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Tel eust amassé aujourd’huy le sesterce, tel se fust gorgé au festin public, en benissant Tibere et Neron de leur belle liberalité, qui, le lendemain, estant contraint d’abandonner ses biens à l’avarice, ses enfans à la luxure, son sang mesme à la cruauté de ces magnifiques empereurs, ne disoit mot non plus qu’une pierre, et ne se remuoit non plus qu’une souche. Tousjours le populas a eu cela : il est au plaisir qu’il ne peut honnestement recevoir tout ouvert et dissolu, et au tort et à la douleur qu’il ne peut honnestement souffrir, insensible.
§75 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc énumération. C'est le seul procédé assuré de ce paragraphe.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« le populas » : voir §56.
§76Quel procédé travaille le paragraphe 76, et à quoi le vois-tu ?
Je ne vois personne aujourd’hui qui, entendant parler de Néron, ne tremble au surnom même de ce vilain monstre, de cette immonde et sale bête. On peut bien dire pourtant qu’après sa mort, aussi vilaine que sa vie, le noble peuple romain en reçut un tel déplaisir, se souvenant de ses jeux et de ses festins, qu’il fut sur le point d’en porter le deuil. Ainsi l’a écrit Cornelius Tacite, auteur des meilleurs et des plus graves, et certes digne de foi.
Il y a une énumération : 9 segments s'alignent. Regarde : « Je ne voy pas maintenant personne qui ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Je ne voy pas maintenant personne qui, oyant parler de Neron, ne tremble mesme au surnom de ce vilain monstre, de ceste orde et sale beste. On peut bien dire qu’apres sa mort, aussi vilaine que sa vie, le noble peuple romain en receut tel desplaisir, se souvenant de ses jeux et festins, qu’il fut sur le poinct d’en porter le dueil. Ainsi l’a escrit Corneille Tacite, auteur bon et grave des plus, et certes croyable.
§76 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc énumération. C'est le seul procédé assuré de ce paragraphe.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« ceste orde et sale beste » : « orde » veut dire immonde, répugnante. Le mot a donné « ordure ».
§77Quel procédé travaille le paragraphe 77, et à quoi le vois-tu ?
Ce qu’on ne trouvera pas étrange si l’on considère ce que ce même peuple avait fait à la mort de Jules César, qui donna congé aux lois et à la liberté ; en ce personnage, ils n’ont, ce me semble, rien trouvé qui vaille que son humanité, laquelle, quoi qu’on la prêchât tant, fut plus dommageable que la plus grande cruauté du plus sauvage tyran qui fut jamais : car à la vérité ce fut cette douceur venimeuse qui, pour le peuple romain, sucra la servitude.
Il y a une énumération : 6 segments s'alignent. Regarde : « Ce qu’on ne trouvera pas estrange ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Ce qu’on ne trouvera pas estrange, si l’on considere ce que ce peuple là mesme avoit fait à la mort de Jules Cesar, qui donna congé aux loix et à la liberté ; auquel personnage ils n’ont, ce me semble, trouvé rien qui valust que son humanité, laquelle, quoy qu’on la preschast tant, fut plus dommageable que la plus grande cruauté du plus sauvage tyran qui fust onques : pource qu’à la verité ce fut ceste venimeuse douceur qui, envers le peuple romain, sucra la servitude.
§77 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc énumération. C'est le seul procédé assuré de ce paragraphe.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« qui donna congé aux loix » : qui renvoya les lois, qui les congédia.
S1« sucra la servitude » : la rendit sucrée, donc buvable. L'image est celle d'un poison qu'on adoucit.
§78Quel procédé travaille le paragraphe 78, et à quoi le vois-tu ?
Mais après sa mort, ce peuple-là, qui avait encore à la bouche ses banquets et dans l’esprit le souvenir de ses prodigalités, pour lui faire ses honneurs et le mettre en cendres, amoncela à l’envi les bancs de la place, et puis lui éleva une colonne comme au Père du peuple, ainsi le portait le chapiteau, et lui fit plus d’honneur, tout mort qu’il était, qu’il n’en devait faire à homme du monde, si ce n’est peut-être à ceux qui l’avaient tué.
Il y a une comparaison : le texte rapproche deux choses. Regarde : « comme au Pere du peuple ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Mais apres sa mort, ce peuple là, qui avoit encores à la bouche ses banquets, en l’esprit la souvenance de ses prodigalitez, pour luy faire ses honneurs et le mettre en cendres, amoncela à l’envi les bancs de la place, et puis luy esleva une colonne comme au Pere du peuple, ainsi portoit le chapiteau, et luy fit plus d’honneur, tout mort qu’il estoit, qu’il n’en devoit faire à homme du monde, si ce n’estoit possible à ceux qui l’avoyent tué.
§78 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc comparaison. Le paragraphe en porte d'autres : une énumération.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
§79Quel procédé travaille le paragraphe 79, et à quoi le vois-tu ?
Ils n’oublièrent pas non plus cela, les empereurs romains, de prendre communément le titre de Tribun du peuple, tant parce que cette charge était tenue pour sainte et sacrée, que parce qu’elle avait été établie pour la défense et la protection du peuple, sous la garantie de l’État. Par ce moyen ils s’assuraient que ce peuple se fierait davantage à eux, comme s’il devait en entendre le nom sans en sentir les effets.
Il y a une antithèse : deux termes s'opposent. Regarde : « comme s’ils en devoyent ouyr le nom et … sentir les effets ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Ils n’oublierent pas cela aussi, les empereurs romains, de prendre communement le tiltre de Tribun du peuple ; tant pource que cest office estoit tenu pour sainct et sacré, que aussi qu’il estoit estably pour la defense et protection du peuple, et sous la faveur de l’estat. Par ce moyen ils s’asseuroyent que ce peuple se fieroit plus d’eux, comme s’ils en devoyent ouyr le nom et non pas sentir les effets.
§79 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc antithèse. Le paragraphe en porte d'autres : une comparaison.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« Tribun du peuple » : à Rome, magistrat chargé de défendre le peuple. Voir S3.
§82Quel procédé travaille le paragraphe 82, et à quoi le vois-tu ?
Les premiers rois d’Égypte ne se montraient guère sans porter tantôt une branche, tantôt du feu sur la tête ; ils se masquaient ainsi et faisaient les bateleurs, et, ce faisant, par l’étrangeté de la chose ils inspiraient à leurs sujets quelque révérence et quelque admiration ; alors qu’à des gens qui n’eussent été ni trop sots ni trop asservis, ils n’eussent apprêté, ce me semble, que passe-temps et risée.
Il y a une énumération : 7 segments s'alignent. Regarde : « tantost du feu sur la teste ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Les premiers roys d’Egypte ne se monstroyent gueres qu’ils ne portassent tantost une branche, tantost du feu sur la teste, et se masquoyent ainsi et faisoyent les basteleurs ; et, en ce faisant, par l’estrangeté de la chose ils donnoyent à leurs subjets quelque reverence et admiration : là où, à des gens qui n’eussent esté ou trop sots ou trop asservis, ils n’eussent apresté, ce m’est advis, sinon passe-temps et risée.
§82 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc énumération. C'est le seul procédé assuré de ce paragraphe.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« faisoyent les basteleurs » : faisaient les bateleurs, les montreurs de tours, comme sur une foire.
§84Quel procédé travaille le paragraphe 84, et à quoi le vois-tu ?
Que dirai-je d’une autre belle bourde que les peuples anciens prirent pour argent comptant ? Ils crurent fermement que le gros orteil de Pyrrhus, roi des Épirotes, faisait des miracles et guérissait les malades de la rate ; ils enrichirent encore mieux le conte, en disant que ce doigt, après qu’on eut brûlé tout le corps mort, s’était trouvé parmi les cendres, s’étant sauvé malgré le feu. Toujours ainsi le peuple a fait lui-même les mensonges pour les croire ensuite. Bien des gens l’ont écrit ainsi, mais de telle façon qu’il est clair à voir qu’ils ont ramassé cela des bruits des villes et du vilain parler du populaire.
Il y a une interrogation : la question est posée au lecteur. Regarde : « diray-je d’une autre belle bourde que les peuples anciens prindrent pour argent contant ? ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Que diray-je d’une autre belle bourde que les peuples anciens prindrent pour argent contant ? Ils creurent fermement que le gros doigt d’un pied de Pyrrhus, roy des Epirotes, faisoit miracles et guarissoit les malades de la rate. Ils enrichirent encore mieux le conte, que ce doigt, apres qu’on eut bruslé tout le corps mort, s’estoit trouvé entre les cendres, s’estant sauvé maugré le feu. Tousjours ainsi le peuple a fait luy-mesme les mensonges, pour puis apres les croire. Prou de gens l’ont ainsi escrit, mais de façon qu’il est bel à voir qu’ils ont amassé cela des bruits des villes et du vilain parler du populaire.
§84 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc interrogation. C'est le seul procédé assuré de ce paragraphe.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« une belle bourde » : un beau mensonge, une belle blague.
S1« pour argent contant » : pour argent comptant, c'est-à-dire sans discuter. L'expression est restée.
§85Quel procédé travaille le paragraphe 85, et à quoi le vois-tu ?
Vespasien, revenant d’Assyrie et passant par Alexandrie pour aller à Rome s’emparer de l’Empire, fit merveilles : il redressait les boiteux, il rendait clairvoyants les aveugles, et tout plein d’autres belles choses, à quoi celui qui ne pouvait voir la fraude était, à mon avis, plus aveugle que ceux qu’il guérissait.
Il y a une énumération : 8 segments s'alignent. Regarde : « Vespasian ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Vespasian, revenant d’Assyrie et passant par Alexandrie pour aller à Rome s’emparer de l’empire, fit merveilles : il redressoit les boiteux, il rendoit clair voyans les aveugles, et tout plein d’autres belles choses, ausquelles qui ne pouvoit voir la faute qu’il y avoit, il estoit, à mon advis, plus aveugle que ceux qu’il guerissoit.
§85 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc énumération. C'est le seul procédé assuré de ce paragraphe.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
§86Quel procédé travaille le paragraphe 86, et à quoi le vois-tu ?
Les tyrans eux-mêmes trouvaient fort étrange que les hommes pussent endurer un homme qui leur faisait du mal ; ils voulaient fort se mettre la religion devant comme garde du corps et, si c’était possible, ils empruntaient quelque échantillon de divinité pour soutenir leur méchante vie. Ainsi Salmonée, si l’on en croit la Sibylle de Virgile et son enfer, pour s’être ainsi moqué des gens et avoir voulu faire le Jupiter, en rend maintenant compte, là où elle le vit dans l’arrière-enfer : > Souffrant cruel tourment pour vouloir imiter > les tonnerres du ciel et les feux de Jupiter. > Sur ses quatre coursiers, celui-ci allant branlant, > haut monté, dans son poing un grand flambeau brûlant, > par les peuples grégeois et dans le plein marché > de la ville d’Élide, hautement il marcha, > en faisant sa bravade ; mais il entreprenait > sur l’honneur qui, sans plus, aux dieux appartenait. > L’insensé, qui l’orage et la foudre inimitable > contrefaisait d’airain et d’un cours effroyable > de chevaux corne-pieds, du père tout-puissant ; > lequel, bientôt après, ce grand mal punissant, > lança non un flambeau, non pas une lumière > d’une torche de cire avecque sa fumière, > mais, par le rude coup d’une horrible tempête, > il le porta là-bas, des pieds par-dessus tête.
Il y a une énumération : 20 segments s'alignent. Regarde : « s’il estoit possible ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Les tyrans mesmes trouvoyent fort estrange que les hommes peussent endurer un homme leur faisant mal. Ils vouloyent fort se mettre la religion devant pour garde-corps, et, s’il estoit possible, empruntoyent quelque eschantillon de divinité pour le soustien de leur meschante vie. Donques Salmonée, si l’on croid à la Sibylle de Virgile et à son enfer, pour s’estre ainsi moqué des gens et avoir voulu faire du Jupiter, en rend maintenant compte, où elle le vid en l’arriere-enfer : > Souffrant cruel tourment pour vouloir imiter > Les tonnerres du ciel et feux de Jupiter. > De ses quatre coursiers cestuy allant branlant, > Haut monté, dans son poing un grand flambeau bruslant, > Par les peuples Gregeois, et dans le plein marché > De la ville d’Elide, haut il avoit marché, > En faisant sa bravade ; mais il entreprenoit > Sur l’honneur qui, sans plus, aux dieux appartenoit. > L’insensé, qui l’orage et foudre inimitable > Contrefaisoit d’airain et d’un cours effroyable > De chevaux corne-pieds, du pere tout puissant ; > Lequel, bien tost apres, ce grand mal punissant, > Lança, non un flambeau, non pas une lumiere > D’une torche de cire avecques sa fumiere, > Mais, par le rude coup d’une horrible tempeste, > Il le porta là bas, des pieds par dessus teste.
§86 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc énumération. C'est le seul procédé assuré de ce paragraphe.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« pour garde corps » : comme protection, comme bouclier.
S1« l'arriere-enfer » : le fond de l'enfer, la partie la plus reculée.
§88Quel procédé travaille le paragraphe 88, et à quoi le vois-tu ?
Les nôtres semèrent en France je ne sais quoi de tel : des crapauds, des fleurs de lys, l’ampoule et l’oriflamme. Ce que, pour ma part, quoi qu’il en soit, je ne veux pas encore mécroire, puisque ni nous ni nos ancêtres n’avons eu aucune occasion de le mécroire, ayant toujours eu des rois si bons dans la paix, si vaillants dans la guerre, qu’encore qu’ils naissent rois, il semble bien qu’ils ont été non pas faits comme les autres par la nature, mais choisis par le Dieu tout-puissant, avant de naître, pour le gouvernement et la garde de ce royaume.
Il y a une antithèse : deux termes s'opposent. Regarde : « si semble-il qu’ils ont esté … faits comme les autres par la nature ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Les nostres semerent en France je ne sçay quoy de tel : des crapaux, des fleurs de lis, l’ampoule et l’oriflan. Ce que, de ma part, comment qu’il en soit, je ne veux pas encores mescroire, puis que nous et nos ancestres n’avons eu aucune occasion de l’avoir mescreu, ayans tousjours eu des roys si bons en la paix, si vaillans en la guerre, qu’encores qu’ils naissent roys, si semble-il qu’ils ont esté non pas faits comme les autres par la nature, mais choisis par le Dieu tout-puissant, devant que naistre, pour le gouvernement et la garde de ce royaume.
§88 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc antithèse. Le paragraphe en porte d'autres : une comparaison, une énumération.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« l'ampoule et l'oriflan » : la sainte ampoule, fiole d'huile qui servait au sacre des rois de France, et l'oriflamme, la bannière royale. Deux objets de la légende monarchique. Voir S3.
S1« mescroire » : ne pas croire, refuser de croire.
§89Quel procédé travaille le paragraphe 89, et à quoi le vois-tu ?
Et quand même il n’en serait pas ainsi, je ne voudrais pas entrer en lice pour débattre la vérité de nos histoires, ni les éplucher de si près, pour ne pas ôter ce beau champ où pourra fort bien s’exprimer notre poésie française, à présent non pas rhabillée, mais, semble-t-il, faite toute à neuf par notre Ronsard, notre Baïf, notre du Bellay, qui font en cela tant avancer notre langue que j’ose espérer que bientôt les Grecs ni les Latins n’auront guère d’avance sur nous, sinon peut-être le droit d’aînesse.
Il y a une énumération : 11 segments s'alignent. Regarde : « quand cela n’y seroit pas ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Encores, quand cela n’y seroit pas, si ne voudrois-je pas entrer en lice pour debatre la verité de nos histoires, ny les espluscher si privement, pour ne tollir ce bel esbat où se pourra fort esprimer nostre poësie françoise, maintenant non pas accoustrée, mais, comme il semble, toute à neuf faite par nostre Ronsard, nostre Baïf, nostre du Bellay, qui en cela avancent bien tant nostre langue, que j’ose esperer que bien tost les Grecs ny les Latins n’auront gueres, pour le regard de nous, devant nous, sinon possible que le droit d’aisnesse.
§89 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc énumération. C'est le seul procédé assuré de ce paragraphe.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« ne tollir ce bel esbat » : ne pas ôter ce beau divertissement. « Tollir » veut dire enlever.
§90Quel procédé travaille le paragraphe 90, et à quoi le vois-tu ?
Et certes je ferais grand tort à notre rime, car j’use volontiers de ce mot, et il ne me déplaît pas, parce que, bien que plusieurs l’eussent rendue mécanique, je vois pourtant assez de gens qui sont en mesure de l’anoblir et de lui rendre son premier honneur. Mais je lui ferais, dis-je, grand tort de lui ôter maintenant ces beaux contes du roi Clovis, où déjà je vois, ce me semble, avec quel plaisir et quelle aisance s’égaiera la veine de notre Ronsard dans sa Franciade. J’entends sa portée, je connais son esprit aigu, je sais la grâce de l’homme : il fera ses besognes de l’oriflamme aussi bien que les Romains des leurs avec les ancilia, boucliers jetés du ciel en bas, comme le dit Virgile ; il ménagera notre ampoule aussi bien que les Athéniens leur panier d’Érichthonios ; il fera parler de nos armes aussi bien que dans la tour de Minerve.
Il y a une énumération : 10 segments s'alignent. Regarde : « Et certes je ferois grand tort à nostre rime ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Et certes je ferois grand tort à nostre rime, car j’use volontiers de ce mot, et il ne me desplaist, pource qu’encores que plusieurs l’eussent rendue mecanique, toutesfois je voy assez de gens qui sont à mesmes pour l’annoblir et luy rendre son premier honneur. Mais je luy ferois, dy-je, grand tort de luy oster maintenant ces beaux contes du roy Clovis, ausquels desja je voy, ce me semble, combien plaisamment, combien à l’aise s’y esgayera la veine de nostre Ronsard en sa Franciade. J’entens sa portée, je connois l’esprit aigu, je sçay la grace de l’homme : il fera ses besongnes de l’oriflan aussi bien que les Romains de leurs ancilia, boucliers du ciel en bas jettez, ce dit Virgile ; il mesnagera nostre ampoule aussi bien que les Atheniens leur panier d’Erichthonie ; il fera parler de nos armes aussi bien que dans la tour de Minerve.
§90 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc énumération. C'est le seul procédé assuré de ce paragraphe.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« nostre rime » : la poésie en français. La Boétie dit qu'il aime ce mot, parce qu'à son époque certains le trouvaient trop artisanal.
S1« ses besongnes » : son travail, sa matière.
§91Quel procédé travaille le paragraphe 91, et à quoi le vois-tu ?
Certes je serais outrageant de vouloir démentir nos livres et de courir ainsi sur les terres de nos poètes. Mais pour revenir d’où je ne sais comment j’avais détourné le fil de mon propos : est-il jamais arrivé que les tyrans, pour s’assurer, n’aient pas toujours tâché d’accoutumer le peuple envers eux non pas seulement à l’obéissance et à la servitude, mais encore à la dévotion ?
Il y a une interrogation : la question est posée au lecteur. Regarde : « euple envers eux, non pas seulement à l’obeissance et servitude, mais encores à devotion ? ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Certes je serois outrageux de vouloir desmentir nos livres et de courir ainsi sur les terres de nos poëtes. Mais pour revenir d’où je ne sçay comment j’avois destourné le fil de mon propos : a-il jamais esté que les tyrans, pour s’asseurer, n’ayent tousjours tasché d’accoustumer le peuple envers eux, non pas seulement à l’obeissance et servitude, mais encores à devotion ?
§91 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc interrogation. C'est le seul procédé assuré de ce paragraphe.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
§93Quel procédé travaille le paragraphe 93, et à quoi le vois-tu ?
Qui pense que les hallebardes des gardes et la disposition du guet gardent les tyrans, à mon jugement se trompe fort. Ils s’en aident, je crois, plus pour la formalité et pour l’épouvantail que par confiance en elles. Les archers empêchent d’entrer dans les palais les malhabiles qui n’ont aucun moyen, non pas les gens bien armés qui peuvent tenter quelque entreprise. Certes, il est aisé de compter, parmi les empereurs romains, qu’il n’y en a pas eu tant qui aient échappé à quelque danger par le secours de leurs archers, qu’il n’y en a eu de tués par leurs gardes.
Il y a une comparaison : le texte rapproche deux choses. Regarde : « comme de ceux-là qui ont esté tuez par leurs gardes ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Qui pense que les hallebardes des gardes, l’assiette du guet gardent les tyrans, à mon jugement se trompe fort. Ils s’en aydent, comme je croy, plus pour la formalité et espouvantail que pour fiance qu’ils y ayent. Les archers gardent d’entrer dans les palais les mal habiles, qui n’ont nul moyen, non pas les bien armez, qui peuvent faire quelque entreprise. Certes, des empereurs romains il est aisé à conter qu’il n’y en a pas eu tant qui ayent eschappé quelque danger par le secours de leurs archers, comme de ceux-là qui ont esté tuez par leurs gardes.
§93 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc comparaison. Le paragraphe en porte d'autres : une énumération.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« l'assiette du guet » : la disposition des sentinelles.
S1« les mal habiles » : ceux qui n'ont pas les moyens de faire quoi que ce soit.
§95Quel procédé travaille le paragraphe 95, et à quoi le vois-tu ?
Il en a toujours été ainsi, que cinq ou six ont eu l’oreille du tyran et s’en sont approchés d’eux-mêmes, ou bien ont été appelés par lui, pour être les complices de ses cruautés, les compagnons de ses plaisirs, les maquereaux de ses voluptés, et associés au bien de ses pilleries. Ces six façonnent si bien leur chef qu’il faut, pour la société, qu’il soit méchant non pas seulement de ses propres méchancetés, mais encore des leurs. Ces six en ont six cents qui profitent sous eux, et qui font de leurs six cents ce que les six sont pour le tyran. Ces six cents en tiennent sous eux six mille, qu’ils ont élevés en dignité, à qui ils ont fait donner ou le gouvernement des provinces ou le maniement des deniers, afin qu’ils prêtent la main à leur avarice et à leur cruauté, et qu’ils l’exécutent quand il en sera temps, et qu’ils fassent d’ailleurs tant de mal qu’ils ne puissent durer que sous leur ombre, ni s’exempter que par leur moyen des lois et de la peine.
Il y a une antithèse : deux termes s'opposent. Regarde : « qu’il soit meschant … seulement de ses meschancetez ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Tousjours il a esté que cinq ou six ont eu l’oreille du tyran, et s’y sont approchez d’eux-mesmes, ou bien ont esté appellez par luy, pour estre les complices de ses cruautez, les compagnons de ses plaisirs, maquereaux de ses voluptez, et communs au bien de ses pilleries. Ces six addressent si bien leur chef, qu’il faut, pour la societé, qu’il soit meschant non pas seulement de ses meschancetez, mais encores des leurs. Ces six ont six cens qui profitent sous eux, et font de leurs six cens ce que les six sont au tyran. Ces six cens tiennent sous eux six mille, qu’ils ont eslevez en estat, ausquels ils ont fait donner ou le gouvernement des provinces ou le maniement des deniers, afin qu’ils tiennent la main à leur avarice et cruauté, et qu’ils l’executent quand il sera temps, et facent tant de mal d’ailleurs qu’ils ne puissent durer que sous leur ombre, ny s’exempter que par leur moyen des loix et de la peine.
§95 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc antithèse. Le paragraphe en porte d'autres : une énumération.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« maquereaux de ses voluptez » : ceux qui lui procurent ses plaisirs. Le mot est ordurier au seizième siècle comme aujourd'hui, et il est choisi pour ça.
S1« eslevez en estat » : promus à des charges.
§96Quel procédé travaille le paragraphe 96, et à quoi le vois-tu ?
Grande est la suite qui vient après cela ; et qui voudra s’amuser à dévider ce fil verra que ce ne sont pas les six mille, mais les cent mille, les millions qui se tiennent au tyran par cette corde, en s’aidant d’elle comme, chez Homère, Jupiter qui se vante, s’il tire la chaîne, d’amener vers lui tous les dieux. De là venait l’accroissement du sénat sous Jules, l’établissement de nouvelles charges, l’élection d’offices : non certes, à bien prendre, réformation de la justice, mais soutiens nouveaux de la tyrannie.
Il y a une énumération : 13 segments s'alignent. Regarde : « il verra que non pas les six mille ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Grande est la suyte qui vient apres de cela ; et qui voudra s’amuser à desvuider ce filet, il verra que non pas les six mille, mais les cent mille, les millions, par ceste corde se tiennent au tyran, s’aydant d’icelle comme, en Homere, Jupiter, qui se vante, s’il tire la chaisne, d’amener vers soy tous les dieux. De là venoit la creue du senat sous Jule, l’establissement de nouveaux estats, election d’offices : non pas certes, à bien prendre, reformation de la justice, mais nouveaux soustiens de la tyrannie.
§96 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc énumération. C'est le seul procédé assuré de ce paragraphe.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« desvuider ce filet » : dévider ce fil, le suivre jusqu'au bout.
S1« la creue du senat » : l'augmentation du nombre de sénateurs.
§97Quel procédé travaille le paragraphe 97, et à quoi le vois-tu ?
On en vient là, par les faveurs, par les gains ou les regains que l’on a auprès des tyrans, qu’il se trouve à peu près autant de gens à qui la tyrannie semble profitable, que de gens à qui la liberté serait agréable. Tout comme les médecins disent que dans notre corps, s’il y a quelque chose de gâté, dès qu’il se remue quoi que ce soit ailleurs, cela se vient rendre aussitôt vers cette partie véreuse : de même, dès lors qu’un roi s’est déclaré tyran, tout le mauvais, toute la lie du royaume, je ne parle pas d’un tas de petits larrons et d’essorillés qui ne peuvent guère faire ni mal ni bien dans une république, mais ceux qui sont tarés d’une ardente ambition et d’une notable avarice, s’amassent autour de lui et le soutiennent, pour avoir part au butin et être, sous le grand tyran, de petits tyrans eux-mêmes.
Il y a une comparaison : le texte rapproche deux choses. Regarde : « comme de ceux à qui la liberté seroit aggreable ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
L’on en vient là, par les faveurs, par les gains ou regains que l’on a avec les tyrans, qu’il se trouve quasi autant de gens ausquels la tyrannie semble estre profitable, comme de ceux à qui la liberté seroit aggreable. Tout ainsi que les medecins disent qu’en nostre corps, s’il y a quelque chose de gasté, dés lors qu’en autre endroit il s’y bouge rien, il se vient aussi tost rendre vers ceste partie vereuse : pareillement, dés lors qu’un roy s’est declaré tyran, tout le mauvais, toute la lie du royaume, je ne dy pas un tas de larronneaux et d’essorillez qui ne peuvent gueres faire mal ny bien en une republique, mais ceux qui sont tarez d’une ardente ambition et d’une notable avarice, s’amassent autour de luy et le soustiennent, pour avoir part au butin, et estre, sous le grand tyran, tyranneaux eux-mesmes.
§97 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc comparaison. Le paragraphe en porte d'autres : une énumération.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« des essorillez » : des gens à qui on a coupé les oreilles, châtiment des voleurs. Autrement dit, des repris de justice.
S1« tyranneaux » : petits tyrans. Le suffixe est méprisant, comme dans « hommeau » au §7. Ce mot est la clé de tout le mouvement.
§99Quel procédé travaille le paragraphe 99, et à quoi le vois-tu ?
Ainsi le tyran asservit les sujets les uns par le moyen des autres, et il est gardé par ceux dont il devrait se garder s’ils valaient quelque chose ; mais, comme on dit, pour fendre le bois on se fait des coins du bois même. Voilà ses archers, voilà ses gardes, voilà ses hallebardiers. Non pas qu’ils n’en ressentent parfois eux-mêmes le dommage ; mais ces perdus, ces abandonnés de Dieu et des hommes se contentent d’endurer du mal pour en faire, non pas à celui qui leur en fait, mais à ceux qui en endurent comme eux, et qui n’en peuvent mais.
Il y a une anaphore : « voylà » ouvre 3 segments successifs.
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Ainsi le tyran asservit les subjets les uns par le moyen des autres, et est gardé par ceux desquels, s’ils valoyent rien, il se devroit garder ; mais, comme l’on dit, pour fendre le bois il se fait des coins du bois mesme. Voylà ses archers, voylà ses gardes, voylà ses hallebardiers. Non pas qu’eux-mesmes n’en sentent quelquesfois du dommage ; mais ces perdus et abandonnez de Dieu et des hommes sont contens d’endurer du mal pour en faire, non pas à celuy qui leur en fait, mais à ceux qui en endurent comme eux, et qui n’en peuvent mais.
§99 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc anaphore. Le paragraphe en porte d'autres : une énumération.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
§100Quel procédé travaille le paragraphe 100, et à quoi le vois-tu ?
Et pourtant, en voyant ces gens-là qui font la cour au tyran pour faire leurs affaires de sa tyrannie et de la servitude du peuple, il me prend souvent de l’ébahissement devant leur méchanceté, et parfois quelque pitié devant leur grande sottise. Car, à dire vrai, qu’est-ce autre chose de s’approcher du tyran, sinon de se tirer plus loin de sa liberté et, pour ainsi dire, de serrer à deux mains et d’embrasser la servitude ? Qu’ils mettent un peu de côté leur ambition, qu’ils se déchargent un peu de leur avarice, et puis qu’ils se regardent eux-mêmes, qu’ils se reconnaissent, et ils verront clairement que les villageois, les paysans, qu’autant qu’ils peuvent ils foulent aux pieds et traitent pis que des forçats ou des esclaves, ils verront, dis-je, que ceux-là, ainsi malmenés, sont pourtant, au prix d’eux, fortunés et en quelque sorte libres.
Il y a une interrogation : la question est posée au lecteur. Regarde : « de leur liberté, et, par maniere de dire, serrer à deux mains et embrasser la servitude ? ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Et toutesfois, voyant ces gens là qui naquettent le tyran pour faire leurs besongnes de sa tyrannie et de la servitude du peuple, il me prend souvent esbahissement de leur meschanceté, et quelquesfois quelque pitié de leur grande sottise. Car, à dire vray, qu’est-ce autre chose de s’approcher du tyran, sinon que de se tirer plus arriere de leur liberté, et, par maniere de dire, serrer à deux mains et embrasser la servitude ? Qu’ils mettent un petit à part leur ambition, qu’ils se deschargent un peu de leur avarice, et puis qu’ils se regardent eux-mesmes, qu’ils se reconnoissent, et ils verront clairement que les villageois, les paysans, lesquels tant qu’ils peuvent ils foullent aux pieds et en font pis que des forfars ou esclaves, ils verront, dy-je, que ceux-là ainsi mal menez sont toutesfois, au pris d’eux, fortunez et aucunement libres.
§100 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc interrogation. Le paragraphe en porte d'autres : une énumération.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« qui naquettent le tyran » : qui font antichambre auprès de lui, qui attendent son bon vouloir.
S1« forfars » : forçats.
§101Quel procédé travaille le paragraphe 101, et à quoi le vois-tu ?
Le laboureur et l’artisan, si asservis qu’ils soient, en sont quittes en faisant ce qu’on leur dit. Mais le tyran voit les autres, ceux qui sont près de lui, coquinant et mendiant sa faveur : il ne faut pas seulement qu’ils fassent ce qu’il dit, mais qu’ils pensent ce qu’il veut, et souvent, pour le satisfaire, qu’ils devancent encore ses pensées. Ce n’est pas tout pour eux de lui obéir, il faut encore lui complaire ; il faut qu’ils se rompent, qu’ils se tourmentent, qu’ils se tuent à travailler à ses affaires, et puis qu’ils se plaisent de son plaisir, qu’ils laissent leur goût pour le sien, qu’ils forcent leur complexion, qu’ils dépouillent leur naturel. Il faut qu’ils prennent garde à ses paroles, à sa voix, à ses signes, à ses yeux ; qu’ils n’aient ni œil, ni pieds, ni mains qui ne soient tout entiers au guet pour épier ses volontés et pour découvrir ses pensées.
Il y a une énumération : 14 segments s'alignent. Regarde : « Le laboureur et l’artisan ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Le laboureur et l’artisan, pour tant qu’ils soyent asservis, en sont quittes en faisant ce qu’on leur dit. Mais le tyran void les autres qui sont pres de luy, coquinans et mendians sa faveur : il ne faut pas seulement qu’ils facent ce qu’il dit, mais qu’ils pensent ce qu’il veut, et souvent, pour luy satisfaire, qu’ils previennent encores ses pensées. Ce n’est pas tout à eux de luy obeyr, il faut encores luy complaire ; il faut qu’ils se rompent, qu’ils se tourmentent, qu’ils se tuent à travailler en ses affaires, et puis qu’ils se plaisent de son plaisir, qu’ils laissent leur goust pour le sien, qu’ils forcent leur complexion, qu’ils despouillent leur naturel. Il faut qu’ils prennent garde à ses paroles, à sa voix, à ses signes, à ses yeux ; qu’ils n’ayent ni œil, ni pieds, ni mains, que tout ne soit au guet pour espier ses volontez et pour descouvrir ses pensées.
§101 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc énumération. C'est le seul procédé assuré de ce paragraphe.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« coquinans et mendians » : faisant les coquins et les mendiants pour obtenir sa faveur.
§102Quel procédé travaille le paragraphe 102, et à quoi le vois-tu ?
Cela, est-ce vivre heureusement ? Cela s’appelle-t-il vivre ? Y a-t-il au monde rien de si insupportable que cela, je ne dis pas pour un homme bien né, mais seulement pour un homme qui ait le sens commun, ou sans plus le visage d’un homme ? Quelle condition est plus misérable que de vivre ainsi, sans rien avoir à soi, tenant d’autrui son aise, sa liberté, son corps et sa vie ?
Il y a une accumulation de questions : 4 interrogations se suivent. Regarde : « Cela est-ce vivre heureusement ? ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Cela est-ce vivre heureusement ? Cela s’appelle-il vivre ? Est-il au monde rien si insupportable que cela, je ne dy pas à un homme bien nay, mais seulement à un qui ait le sens commun, ou sans plus la face d’un homme ? Quelle condition est plus miserable que de vivre ainsi, qu’on n’ait rien à soy, tenant d’autruy son aise, sa liberté, son corps et sa vie ?
§102 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc accumulation de questions. Le paragraphe en porte d'autres : une énumération.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« la face d'un homme » : le visage d'un homme, c'est-à-dire l'apparence humaine, le minimum.
§103Quel procédé travaille le paragraphe 103, et à quoi le vois-tu ?
Mais ils veulent servir pour gagner des biens : comme s’ils pouvaient rien gagner qui fût à eux, puisqu’ils ne peuvent pas dire d’eux-mêmes qu’ils s’appartiennent ; et comme si quelqu’un pouvait rien avoir en propre sous un tyran, ils veulent faire que les biens soient à eux, et ne se souviennent pas que ce sont eux qui lui donnent la force d’ôter tout à tous et de ne rien laisser dont on puisse dire qu’il est à quelqu’un. Ils voient que rien ne rend les hommes sujets à sa cruauté que les biens ; qu’il n’y a envers lui aucun crime digne de mort que d’avoir de quoi ; qu’il n’aime que les richesses et ne défait que les riches, qui viennent se présenter comme devant le boucher, s’offrir ainsi pleins et refaits, et lui en faire envie.
Il y a une comparaison : le texte rapproche deux choses. Regarde : « comme s’ils pouvoyent rien gaigner qui fust à eux ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Mais ils veulent servir pour gaigner des biens : comme s’ils pouvoyent rien gaigner qui fust à eux, puis qu’ils ne peuvent pas dire d’eux qu’ils soyent à eux-mesmes ; et comme si aucun pouvoit rien avoir de propre sous un tyran, ils veulent faire que les biens soyent à eux, et ne se souviennent pas que ce sont eux qui luy donnent la force pour oster tout à tous et ne laisser rien qu’on puisse dire estre à personne. Ils voyent que rien ne rend les hommes subjets à sa cruauté que les biens ; qu’il n’y a aucun crime envers luy digne de mort que le dequoy ; qu’il n’aime que les richesses, et ne desfait que les riches, qui se viennent presenter comme devant le boucher, pour s’y offrir ainsi pleins et refaits, et luy en faire envie.
§103 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc comparaison. C'est le seul procédé assuré de ce paragraphe.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« que le dequoy » : que le fait d'avoir de quoi, c'est-à-dire d'être riche. Formule sèche et parfaite.
S1« pleins et refaits » : bien gras, bien engraissés. L'image est celle du bétail devant le boucher.
§104Quel procédé travaille le paragraphe 104, et à quoi le vois-tu ?
Ces favoris ne devraient pas tant se souvenir de ceux qui ont gagné auprès des tyrans beaucoup de biens, que de ceux qui, après en avoir quelque temps amassé, y ont ensuite perdu et les biens et la vie. Il ne devrait pas leur venir à l’esprit combien d’autres y ont gagné de richesses, mais combien peu ceux-là les ont gardées. Qu’on parcoure toutes les histoires anciennes, qu’on regarde toutes celles de notre souvenir, et l’on verra tout à plein combien est grand le nombre de ceux qui, ayant gagné par de mauvais moyens l’oreille des princes, et ayant ou employé leur méchanceté ou abusé de leur simplicité, ont fini par être anéantis par ces princes mêmes ; et autant ils avaient trouvé de facilité à les élever, autant ils trouvèrent ensuite d’inconstance à les y conserver.
Il y a une énumération : 6 segments s'alignent. Regarde : « comme de ceux qui ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Ces favorits ne se doyvent pas tant souvenir de ceux qui ont gaigné autour des tyrans beaucoup de biens, comme de ceux qui, ayans quelque temps amassé, puis apres y ont perdu et les biens et la vie. Il ne leur doit pas venir en l’esprit combien d’autres y ont gaigné de richesses, mais combien peu ceux-là les ont gardées. Qu’on descouvre toutes les anciennes histoires, qu’on regarde toutes celles de nostre souvenance, et on verra tout à plein combien est grand le nombre de ceux qui, ayans gaigné par mauvais moyens l’oreille des princes, et ayans ou employé leur mauvaistié ou abusé de leur simplesse, à la fin par ceux-là mesmes ont esté aneantis ; et autant qu’ils avoyent trouvé de facilité pour les eslever, autant puis apres y ont-ils trouvé d’inconstance pour les y conserver.
§104 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc énumération. C'est le seul procédé assuré de ce paragraphe.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« leur mauvaistié » : leur méchanceté.
§105Quel procédé travaille le paragraphe 105, et à quoi le vois-tu ?
Certainement, dans un si grand nombre de gens qui ont jamais été près des mauvais rois, il en est peu, ou pour ainsi dire aucun, qui n’aient éprouvé quelquefois sur eux-mêmes la cruauté du tyran qu’ils avaient auparavant attisée contre les autres ; le plus souvent, s’étant enrichis à l’ombre de sa faveur des dépouilles d’autrui, ils ont eux-mêmes enrichi les autres de leur propre dépouille.
Il y a une énumération : 6 segments s'alignent. Regarde : « Certainement ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Certainement, en si grand nombre de gens qui ont esté jamais pres des mauvais roys, il en est peu, ou comme point, qui n’ayent essayé quelquesfois en eux-mesmes la cruauté du tyran qu’ils avoyent devant attisée contre les autres ; le plus souvent, s’estans enrichis sous ombre de sa faveur des despouilles d’autruy, ils ont eux-mesmes enrichy les autres de leur despouille.
§105 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc énumération. C'est le seul procédé assuré de ce paragraphe.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
§106Quel procédé travaille le paragraphe 106, et à quoi le vois-tu ?
Les gens de bien mêmes, s’il s’en trouve parfois quelqu’un aimé du tyran, si avant qu’ils soient dans sa grâce, si fort que reluise en eux la vertu et l’intégrité, qui inspire même aux plus méchants quelque révérence quand on la voit de près, les gens de bien mêmes ne sauraient durer, et il faut qu’ils se ressentent du mal commun et qu’à leurs dépens ils éprouvent la tyrannie. Un Sénèque, un Burrus, un Thraséa, ce trio de gens de bien, dont deux, par leur mauvaise fortune, furent approchés d’un tyran qui leur mit en main le maniement de ses affaires, tous deux estimés de lui et chéris, et dont l’un même l’avait nourri et avait pour gage de son amitié l’éducation de son enfance : ces trois-là sont des témoins suffisants, par leur cruelle mort, du peu de confiance qu’il y a à mettre dans la faveur des mauvais maîtres.
Il y a une antithèse : deux termes s'opposent. Regarde : « gages de son amitié la nourriture de son enfance : … ces trois là sont suffisans tesmoins ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Les gens de bien mesmes, si quelquesfois il s’en trouve quelcun aimé du tyran, tant soyent-ils avant en sa grace, tant reluise en eux la vertu et intégrité, qui donne voire aux plus meschans quelque reverence de soy quand on la void de pres, les gens de bien mesmes ne sçauroyent durer, et faut qu’ils se sentent du mal commun, et qu’à leurs despens ils esprouvent la tyrannie. Un Seneque, un Burre, un Thrasée, ceste tierce de gens de bien, desquels mesme les deux, leur mauvaise fortune les approcha d’un tyran et leur mit en main le maniement de ses affaires, tous deux estimez de luy et cheris, et encores l’un l’avoit nourry et avoit pour gages de son amitié la nourriture de son enfance : mais ces trois là sont suffisans tesmoins, par leur cruelle mort, combien il y a peu de fiance en la faveur des mauvais maistres.
§106 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc antithèse. Le paragraphe en porte d'autres : une énumération.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« ceste tierce » : ce trio, ce groupe de trois.
S1« la nourriture de son enfance » : le fait de l'avoir élevé. Voir §40.
§107Quel procédé travaille le paragraphe 107, et à quoi le vois-tu ?
Et à la vérité, quelle amitié peut-on espérer de celui qui a bien le cœur assez dur pour haïr un royaume qui ne fait que lui obéir, et qui, pour ne savoir pas encore s’aimer lui-même, s’appauvrit lui-même et détruit son empire ?
Il y a une interrogation : la question est posée au lecteur. Regarde : « quel, pour ne se sçavoir pas encores aimer, s’appauvrit luy-mesme et destruit son empire ? ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Et à la verité, quelle amitié peut-on esperer en celuy qui a bien le cœur si dur, de hayr son royaume qui ne fait que luy obeyr, et lequel, pour ne se sçavoir pas encores aimer, s’appauvrit luy-mesme et destruit son empire ?
§107 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc interrogation. Le paragraphe en porte d'autres : une énumération.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
§108Quel procédé travaille le paragraphe 108, et à quoi le vois-tu ?
Or si l’on veut dire que ceux-là sont tombés dans ces malheurs pour avoir bien vécu, qu’on regarde hardiment autour de ce même tyran, et l’on verra que ceux qui vinrent en sa grâce et s’y maintinrent par des méchancetés ne furent pas d’une plus longue durée. Qui a entendu parler d’un amour si abandonné, d’une affection si opiniâtre ? Qui a jamais lu d’homme si obstinément acharné pour une femme que celui-là pour Poppée ? Or elle fut ensuite empoisonnée par lui-même.
Il y a une accumulation de questions : 2 interrogations se suivent. Regarde : « Qui a ouy parler d’amour si abandonnée, d’affection si opiniastre ? ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Or si on veut dire que ceux-là, pour avoir bien vescu, sont tombez en ces inconveniens, qu’on regarde hardiment autour de celuy-là mesme, et on verra que ceux qui vindrent en sa grace et s’y maintindrent par meschancetez ne furent pas de plus longue durée. Qui a ouy parler d’amour si abandonnée, d’affection si opiniastre ? Qui a jamais leu d’homme si obstinément acharné envers femme, que de celuy là envers Poppée ? Or fut elle apres empoisonnée par luy-mesme.
§108 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc accumulation de questions. C'est le seul procédé assuré de ce paragraphe.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
§110Quel procédé travaille le paragraphe 110, et à quoi le vois-tu ?
Qui fut jamais plus aisé à manier, plus simple, ou pour mieux dire plus vrai niais, que l’empereur Claude ? Qui fut jamais plus coiffé d’une femme que lui de Messaline ? Il la mit à la fin entre les mains du bourreau. La simplicité demeure toujours aux tyrans, s’ils en ont, jusqu’à ne pas savoir bien faire ; mais je ne sais comment, à la fin, pour user de cruauté même envers ceux qui leur sont proches, si peu d’esprit qu’ils aient, cela même s’éveille.
Il y a une accumulation de questions : 2 interrogations se suivent. Regarde : « s aisé à manier, plus simple, pour le dire mieux, plus vray niais, que Claude l’empereur ? ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Qui fut onques plus aisé à manier, plus simple, pour le dire mieux, plus vray niais, que Claude l’empereur ? Qui fut onques plus coiffé de femme que luy de Messaline ? Il la mit en fin entre les mains du bourreau. La simplesse demeure tousjours aux tyrans, s’ils en ont, à ne sçavoir bien faire ; mais je ne sçay comment, à la fin, pour user de cruauté mesmes envers ceux qui leur sont pres, si peu qu’ils ayent d’esprit, cela mesme s’esveille.
§110 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc accumulation de questions. Le paragraphe en porte d'autres : une énumération.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
§111Quel procédé travaille le paragraphe 111, et à quoi le vois-tu ?
Assez connu est le beau mot de celui-là qui, voyant la gorge découverte de la femme qu’il aimait le plus, et sans laquelle il semblait qu’il n’eût su vivre, la caressa de cette belle parole : « Ce beau cou sera coupé tout à l’heure, si je le commande. » Voilà pourquoi la plupart des tyrans anciens étaient communément tués par leurs favoris, qui, ayant connu la nature de la tyrannie, ne pouvaient pas s’assurer autant de la volonté du tyran qu’ils se défiaient de sa puissance. Ainsi fut tué Domitien par Étienne, Commode par une de ses maîtresses mêmes, Antonin par Marin, et de même à peu près tous les autres.
Il y a une comparaison : le texte rapproche deux choses. Regarde : « comme ils se desfioyent de sa puissance ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Assez commun est le beau mot de cestuy là, qui, voyant la gorge descouverte de sa femme qu’il aimoit le plus, et sans laquelle il sembloit qu’il n’eust sceu vivre, la caressa de ceste belle parole : « Ce beau col sera tantost couppé, si je le commande. » Voylà pourquoy la pluspart des tyrans anciens estoyent communement tuez par leurs favorits, qui, ayans connu la nature de la tyrannie, ne se pouvoyent tant asseurer de la volonté du tyran comme ils se desfioyent de sa puissance. Ainsi fut tué Domitian par Estienne, Commode par une de ses amies mesmes, Antonin par Marin, et de mesme quasi tous les autres.
§111 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc comparaison. Le paragraphe en porte d'autres : une énumération.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« coiffé de femme » : entiché d'une femme, fou d'elle. L'expression existe encore dans « être coiffé de quelqu'un ».
§112Quel procédé travaille le paragraphe 112, et à quoi le vois-tu ?
C’est cela : le tyran n’est certainement jamais aimé, et il n’aime jamais. L’amitié, c’est un nom sacré, c’est une chose sainte ; elle ne se met jamais qu’entre gens de bien, et ne se prend que par une estime mutuelle ; elle s’entretient non pas tant par un bienfait que par la bonne vie. Ce qui rend un ami assuré de l’autre, c’est la connaissance qu’il a de son intégrité ; les répondants qu’il en a, c’est son bon naturel, sa foi et sa constance. Il ne peut y avoir d’amitié là où est la cruauté, là où est la déloyauté, là où est l’injustice. Entre les méchants, quand ils s’assemblent, c’est un complot, non pas une compagnie ; ils ne s’entretiennent pas, ils s’entrecraignent ; ils ne sont pas amis, ils sont complices.
Il y a une anaphore : « c'est » ouvre 6 segments successifs.
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
C’est cela, que certainement le tyran n’est jamais aimé, ny n’aime. L’amitié, c’est un nom sacré, c’est une chose saincte ; elle ne se met jamais qu’entre gens de bien, et ne se prend que par une mutuelle estime ; elle s’entretient non tant par un bien fait que par la bonne vie. Ce qui rend un amy asseuré de l’autre, c’est la connoissance qu’il a de son intégrité ; les respondans qu’il en a, c’est son bon naturel, la foy et la constance. Il n’y peut avoir d’amitié là où est la cruauté, là où est la desloyauté, là où est l’injustice. Entre les meschans, quand ils s’assemblent, c’est un complot, non pas compagnie ; ils ne s’entretiennent pas, mais ils s’entrecraignent ; ils ne sont pas amis, mais ils sont complices.
§112 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc anaphore. Le paragraphe en porte d'autres : une énumération.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
§113Quel procédé travaille le paragraphe 113, et à quoi le vois-tu ?
Et quand bien même cela n’y ferait pas obstacle, il serait encore malaisé de trouver en un tyran un amour assuré, parce qu’étant au-dessus de tous et n’ayant point de compagnon, il est déjà au-delà des bornes de l’amitié, qui a son gibier dans l’équité, qui ne veut jamais boiter, mais qui est toujours égale. Voilà pourquoi il y a bien, dit-on, entre les voleurs quelque foi au partage du butin, parce qu’ils sont pairs et compagnons, et que, s’ils ne s’entraiment pas, du moins ils s’entrecraignent, et ne veulent pas, en se désunissant, rendre leur force moindre. Mais chez le tyran, ceux qui sont les favoris ne peuvent jamais avoir aucune assurance, dans la mesure où il a appris d’eux-mêmes qu’il peut tout, et qu’il n’y a ni droit ni devoir aucun qui l’oblige, faisant son état de compter sa volonté pour raison, de n’avoir aucun compagnon et d’être de tous le maître.
Il y a une énumération : 21 segments s'alignent. Regarde : « Or quand bien cela n’empescheroit point ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Or quand bien cela n’empescheroit point, encores seroit-il mal-aisé de trouver en un tyran une amour asseurée, par ce qu’estant au dessus de tous et n’ayant point de compagnon, il est desja au delà des bornes de l’amitié, qui a son gibier en l’équité, qui ne veut jamais clocher, ains est tousjours esgale. Voylà pourquoy il y a bien, ce dit-on, entre les volleurs quelque foy au partage du butin, pource qu’ils sont pairs et compagnons, et que, s’ils ne s’entre-aiment, au moins ils s’entrecraignent, et ne veulent pas, en se desunissant, rendre la force moindre. Mais du tyran, ceux qui sont les favorits ne peuvent jamais avoir aucune asseurance, de tant qu’il a apprins d’eux-mesmes qu’il peut tout, et qu’il n’y a ny droit ny devoir aucun qui l’oblige, faisant son estat de compter sa volonté pour raison, et n’avoir compagnon aucun, mais d’estre de tous maistre.
§113 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc énumération. C'est le seul procédé assuré de ce paragraphe.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« qui a son gibier en l'équité » : dont le terrain de chasse est la justice. L'amitié ne se nourrit que d'égalité.
S1« qui ne veut jamais clocher » : qui ne veut jamais boiter, jamais pencher d'un côté.
§114Quel procédé travaille le paragraphe 114, et à quoi le vois-tu ?
N’est-ce donc pas grand-pitié que, voyant tant d’exemples évidents, voyant le danger si présent, personne ne veuille se faire sage aux dépens d’autrui, et que tant de gens s’approchent si volontiers des tyrans, sans qu’il y en ait un seul qui ait l’avisement et la hardiesse de leur dire ce que dit, comme le porte le conte, le renard au lion qui faisait le malade : « J’irais te voir de bon cœur dans ta tanière ; mais je vois assez de traces de bêtes qui vont en avant vers toi ; en arrière, qui en revienne, je n’en vois pas une. »
Il y a une comparaison : le texte rapproche deux choses. Regarde : « comme porte le conte ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Donques n’est-ce pas grand’pitié que, voyant tant d’exemples apparents, voyant le danger si present, personne ne se vueille faire sage aux despens d’autruy, et que tant de gens s’approchent si volontiers des tyrans, qu’il n’y ait pas un qui ait l’advisement et la hardiesse de leur dire ce que dit, comme porte le conte, le renard au lyon qui faisoit le malade : « Je t’irois voir de bon cœur en ta tasniere ; mais je voy assez de traces de bestes qui vont en avant vers toy ; mais en arriere qui revienne, je n’en voy pas une. »
§114 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc comparaison. Le paragraphe en porte d'autres : une énumération.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« l'advisement » : la présence d'esprit, le discernement.
§115Quel procédé travaille le paragraphe 115, et à quoi le vois-tu ?
Ces misérables voient reluire les trésors du tyran, et regardent tout étonnés les rayons de sa magnificence ; et, alléchés par cette clarté, ils s’approchent, et ne voient pas qu’ils se mettent dans la flamme qui ne peut manquer de les consumer. Ainsi le satyre indiscret, comme le disent les fables, voyant briller le feu trouvé par le sage Prométhée, le trouva si beau qu’il l’alla baiser et se brûla. Ainsi le papillon, qui, espérant jouir de quelque plaisir, se met dans le feu parce qu’il reluit, en éprouve l’autre vertu, celle qui brûle, comme le dit le poète Lucain.
Il y a une comparaison : le texte rapproche deux choses. Regarde : « comme disent les fables ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Ces miserables voyent reluire les thresors du tyran, et regardent tous estonnez les rayons de sa braverie ; et, alléchez de ceste clarté, ils s’approchent, et ne voyent pas qu’ils se mettent dans la flamme qui ne peut faillir à les consumer. Ainsi le satyre indiscret, comme disent les fables, voyant esclairer le feu trouvé par le sage Prométhée, le trouva si beau qu’il l’alla baiser et se brusler. Ainsi le papillon, qui, esperant jouyr de quelque plaisir, se met dans le feu pource qu’il reluit, il esprouve l’autre vertu, cela qui brusle, ce dit le poëte Lucan.
§115 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc comparaison. Le paragraphe en porte d'autres : une énumération.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« les rayons de sa braverie » : l'éclat de son luxe, de sa magnificence. « Braverie » vient de « brave » au sens de bien vêtu.
S1« le satyre indiscret » : voir §16 pour « indiscret ». Il s'agit du satyre qui ne sait pas discerner et se brûle au feu.
§116Quel procédé travaille le paragraphe 116, et à quoi le vois-tu ?
Mais mettons encore que ces mignons échappent aux mains de celui qu’ils servent : ils ne se sauvent jamais du roi qui vient après. S’il est bon, il faut rendre compte et reconnaître au moins alors la raison ; s’il est mauvais et pareil à leur maître, il ne se peut pas qu’il n’ait lui aussi ses favoris, lesquels ordinairement ne se contentent pas d’avoir à leur tour la place des autres, s’ils n’ont encore, le plus souvent, et leurs biens et leur vie. Se peut-il donc faire qu’il se trouve quelqu’un qui, dans un si grand péril, avec si peu d’assurance, veuille prendre cette place malheureuse, et servir avec tant de peine un maître si dangereux ?
Il y a une interrogation : la question est posée au lecteur. Regarde : « lle prendre ceste malheureuse place, de servir en si grand’peine un si dangereux maistre ? ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Mais encores mettons que ces mignons eschappent des mains de celuy qu’ils servent : ils ne se sauvent jamais du roy qui vient apres. S’il est bon, il faut rendre conte et reconnoistre au moins lors la raison ; s’il est mauvais et pareil à leur maistre, il ne sera pas qu’il n’ait aussi bien ses favorits, lesquels communement ne sont pas contens d’avoir à leur tour la place des autres, s’ils n’ont encores le plus souvent et les biens et la vie. Se peut-il donc faire qu’il se trouve aucun qui, en si grand peril, avec si peu d’asseurance, vueille prendre ceste malheureuse place, de servir en si grand’peine un si dangereux maistre ?
§116 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc interrogation. C'est le seul procédé assuré de ce paragraphe.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
§117Quel procédé travaille le paragraphe 117, et à quoi le vois-tu ?
Quelle peine, quel martyre, vrai Dieu ! Être nuit et jour occupé à songer comment plaire à un seul, et néanmoins le craindre plus qu’homme au monde ; avoir toujours l’œil au guet, l’oreille aux écoutes, pour épier d’où viendra le coup, pour découvrir les embûches, pour flairer la mine de ses compagnons, pour deviner qui le trahit ; rire à chacun, se craindre de tous ; n’avoir aucun ennemi déclaré ni aucun ami assuré ; avoir toujours le visage riant et le cœur transi ; ne pouvoir être joyeux, et n’oser être triste ?
Il y a une interrogation : la question est posée au lecteur. Regarde : « ours le visage riant et le cœur transy ; ne pouvoir estre joyeux, et n’oser estre triste ? ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Quelle peine, quel martyre est-ce, vray Dieu ! Estre nuict et jour apres pour songer à plaire à un, et neantmoins se craindre de luy plus que d’homme du monde ; avoir tousjours l’œil au guet, l’oreille aux escoutes, pour espier d’où viendra le coup, pour descouvrir les embusches, pour sentir la mine de ses compagnons, pour adviser qui le trahit ; rire à chascun, se craindre de tous ; n’avoir aucun, ni ennemy ouvert ni amy asseuré ; ayant tousjours le visage riant et le cœur transy ; ne pouvoir estre joyeux, et n’oser estre triste ?
§117 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc interrogation. Le paragraphe en porte d'autres : une exclamation, une énumération.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« le cœur transy » : le cœur glacé de peur.
§119Quel procédé travaille le paragraphe 119, et à quoi le vois-tu ?
Ceux-là, les peuples, les nations, tout le monde à l’envi, jusqu’aux paysans, jusqu’aux laboureurs, savent leurs noms, déchiffrent leurs vices ; ils amassent sur eux mille outrages, mille vilenies, mille malédictions. Toutes leurs prières, tous leurs vœux sont contre ceux-là. Tous les malheurs, [toutes les pestes, toutes les famines leur sont comptés ; et si parfois ils leur rendent pour la forme quelques honneurs, alors même ils les maudissent dans leur cœur et les tiennent en horreur plus étrangement que les bêtes sauvages. Voilà la gloire, voilà l’honneur qu’ils reçoivent de leur service auprès de gens dont chacun aurait un morceau de leur corps sans se croire encore assez satisfait, ni à demi soûlé de sa peine. Mais certes, même après qu’ils sont morts, ceux qui viennent après ne sont jamais si paresseux que le nom de ces mangeurs de peuples ne soit noirci de l’encre de mille plumes, et leur réputation déchirée dans mille livres, et leurs os mêmes, pour ainsi dire, traînés par la postérité, qui les punit encore après leur mort de leur méchante vie.]
Il y a une énumération : 23 segments s'alignent. Regarde : « les peuples ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
Ceux-là, les peuples, les nations, tout le monde à l’envi, jusques aux paysans, jusques aux laboureurs, ils sçavent leurs noms, ils deschiffrent leurs vices ; ils amassent sur eux mille outrages, mille vilenies, mille maudissons. Toutes leurs oraisons, tous leurs vœux sont contre ceux-là. Tous les malheurs, toutes [les pestes, toutes les famines leur sont comptées ; et si quelquesfois ils leur font par forme des honneurs, lors mesmes ils les maugréent en leur cœur, et les ont en horreur plus estrange que les bestes sauvages. Voylà la gloire, voylà l’honneur qu’ils reçoivent de leur service envers les gens, desquels, quand chascun auroit une piece de leur corps, ils ne seroyent pas encores, ce leur semble, assez satisfaits ny à demy saoulez de leur peine. Mais certes, encores apres qu’ils sont morts, ceux qui viennent apres ne sont jamais si paresseux que le nom de ces mange-peuples ne soit noircy de l’ancre de mille plumes, et leur reputation deschirée dans mille livres, et les os mesmes, par maniere de dire, traisnez par la posterité, les punissans encores apres leur mort de leur meschante vie.]
§119 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc énumération. C'est le seul procédé assuré de ce paragraphe.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« maudissons » : malédictions.
S1« ces mange-peuples » : mot composé fabriqué par La Boétie. Il n'a pas besoin d'explication ; il a besoin d'être remarqué.
§120Quel procédé travaille le paragraphe 120, et à quoi le vois-tu ?
[Apprenons donc quelquefois, apprenons à bien faire. Levons les yeux vers le ciel, ou pour notre honneur, ou pour l’amour même de la vertu, ou certes, à parler sérieusement, pour l’amour et l’honneur de Dieu tout-puissant, témoin assuré de nos actes et juste juge de nos fautes. Pour ma part, je pense bien, et je ne me trompe pas, puisqu’il n’est rien de si contraire à Dieu, tout libéral et débonnaire, que la tyrannie, qu’il réserve là-bas, à part, pour les tyrans et leurs complices, quelque peine particulière.] --- ## Rappel de statut, identique à celui du texte établi Les passages entre crochets droits, fin de §119 et §120 entier, sont traduits d’une restitution et non d’un témoin du seizième siècle. Voir RELEVE_interventions_La-Boetie.md, lacune 1. --- # ANNEXE : deux façons de traduire une période Le paragraphe d’épreuve est le §4, qui est la question centrale du Discours et la première grande période du texte. ## Texte de départ, tel qu’établi > Pour ce coup je ne voudrois sinon entendre, s’il est possible et comme il se peut faire, que tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations endurent quelquesfois un tyran seul, qui n’a puissance que celle qu’on luy donne, qui n’a pouvoir de leur nuire sinon de tant qu’ils ont vouloir de l’endurer, qui ne sauroit leur faire mal aucun sinon lors qu’ils aiment mieux le souffrir que luy contredire. ## Version A, période découpée > Pour cette fois, je voudrais seulement comprendre une chose. Comment est-il possible que tant d’hommes supportent un seul tyran ? Tant de bourgs, tant de villes, tant de nations le supportent aussi. Or ce tyran n’a de puissance que celle qu’on lui donne. Il ne peut leur nuire que dans la mesure où ils acceptent de le supporter. Il ne saurait leur faire aucun mal, sauf lorsqu’ils préfèrent le souffrir plutôt que de le contredire. ## Version B, période conservée, celle que T.1 retient > Pour cette fois, je voudrais seulement comprendre s’il est possible, et comment il se peut faire, que tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations supportent parfois un tyran seul, qui n’a de puissance que celle qu’on lui donne, qui n’a pouvoir de leur nuire que dans la mesure où ils veulent bien le supporter, qui ne saurait leur faire aucun mal sinon lorsqu’ils aiment mieux le souffrir que le contredire. ## Ce qui se perd dans la version A, et qui n’est pas du style Premièrement, la disproportion. Dans le texte, la série « tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations » est suspendue, sans verbe, pendant quatre membres, et le verbe qui vient enfin, « endurent », a pour objet deux mots seulement : « un tyran seul ». C’est cette suspension qui fait sentir physiquement l’écart entre la masse et l’unité. La version A place un verbe dès le premier membre et renvoie le reste à une phrase séparée. La masse est dispersée, l’écart n’est plus senti, il est seulement énoncé. Deuxièmement, la triple relative. Les trois propositions « qui n’a puissance que… », « qui n’a pouvoir… », « qui ne sauroit… » sont accrochées au même mot, « tyran », et elles resserrent progressivement, à chaque reprise, la même démonstration : le pouvoir du tyran est entièrement fourni par ceux qui le subissent. Le fait qu’elles pendent toutes trois au même nom est l’argument même : c’est le tyran, un seul mot, qui est vidé trois fois de suite. Coupées en trois phrases indépendantes, elles deviennent trois informations successives, et la démonstration se change en énumération. Troisièmement, la question. Le texte ne pose pas de question. Il dit qu’il voudrait comprendre. La différence n’est pas mince : celui qui pose une question attend une réponse d’un autre, celui qui veut comprendre annonce qu’il va chercher lui-même. La version A introduit un point d’interrogation qui n’existe pas et déplace la posture de l’auteur. Quatrièmement, le nombre de phrases. Une période, six phrases. Le lecteur de la version A lit six fois plus vite et retient six fois moins. Le rythme n’est pas un ornement chez La Boétie : la période longue impose au lecteur de tenir tous les termes ensemble jusqu’à la fin, et c’est en les tenant ensemble qu’il fait lui-même le calcul dont le texte parle. ## Ce que la version B a dû concéder Elle n’est pas une décalque. Trois choses ont bougé, et il faut le dire. « s’il est possible et comme il se peut faire » a été gardé tel quel, alors qu’un traducteur pressé aurait supprimé la redondance. Elle n’est pas redondante : elle distingue la possibilité et le mécanisme, c’est-à-dire les deux questions que le Discours va traiter successivement. « sinon de tant qu’ils ont vouloir de l’endurer » est devenu « que dans la mesure où ils veulent bien le supporter ». La locution du seizième siècle n’a pas d’équivalent d’un seul tenant ; le membre s’allonge d’une syllabe et demie. C’est la seule dilatation. La ponctuation a été ajoutée : deux virgules après « possible » et « faire », que le témoin ne porte pas. Elles créent la respiration qui rend la période tenable. C’est l’intervention décrite au paragraphe C du relevé. ## La règle qui en découle, et qui s’applique à tout le fichier On ne coupe jamais une période pour la rendre lisible. On la ponctue. Là où une phrase de plus de soixante mots menace de perdre le lecteur, la solution est un point-virgule, une reprise de la conjonction, un balisage clair des séries ; jamais un point. Le seul cas où le point est ajouté est celui où le témoin lui-même achève la période. Le contrôle en est simple, et n’importe qui peut le refaire : compter les points finaux du fichier de traduction, et les comparer à ceux d’une édition modernisée courante. S’ils sont en nombre voisin de ceux du texte établi, la règle a été tenue.
Il y a une comparaison : le texte rapproche deux choses. Regarde : « comme lacune ouverte ».
Un procédé ne compte que si tu dis ce qu'il produit sur celui qui lit. Le nommer sans l'expliquer ne rapporte rien.
le même, en plus précis
[Apprenons donc quelquesfois, apprenons à bien faire. Levons les yeux vers le ciel, ou pour nostre honneur, ou pour l’amour mesme de la vertu, ou certes, à parler à bon escient, pour l’amour et l’honneur de Dieu tout-puissant, asseuré tesmoin de nos faits et juste juge de nos fautes. De ma part, je pense bien, et ne suis pas trompé, puis qu’il n’est rien si contraire à Dieu, tout liberal et debonnaire, que la tyrannie, qu’il reserve là bas à part, pour les tyrans et leurs complices, quelque peine particuliere.] --- ## Avertissement de fin de texte, obligatoire Le texte établi ci-dessus repose sur deux témoins de 1577, et il faut savoir lequel porte quoi. §1 à §108, première phrase incluse : établis sur la Vive description de la tyrannie, Reims, Jean Mouchar, 1577, exemplaire Bibliothèque Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES (P. 2), reproduction Internet Archive, identifiant 8RSUP106RES_P2. §108, seconde partie, à §119, jusqu’aux mots « Tous les malheurs, toutes » : établis sur le second imprimé de 1577, « Discours, de la servitude volontaire », dans [Simon Goulart], Mémoires de l’estat de France sous Charles neufiesme, tome III, pages 160 à 191 ; reproduction Internet Archive, identifiant discoursdelaservitudevolontaire1577. Le recours à ce second témoin a été rendu nécessaire par une limite technique de récupération du premier, et non par une décision éditoriale. Il est intégralement porté au relevé des interventions. Fin de §119 et §120, entre crochets droits : non établis sur témoin à cette date. Restitution faite d’après la version modernisée de contrôle, Institut Coppet, 2011. Ces deux passages sont signalés comme lacune ouverte, lacune numéro 1 du relevé des interventions. Ils ne doivent pas être cités comme leçon de 1577 tant que la collation n’aura pas été faite. C’est le seul endroit de tout le texte où notre appareil ne repose pas sur un témoin du seizième siècle, et il est marqué pour cette raison.
§120 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le terme exact est donc comparaison. Le paragraphe en porte d'autres : une énumération.
Attention à la nomenclature : on ne dit pas « une image » quand c'est une comparaison ou une métaphore. Le mot vague fait perdre le point.
S1« tout liberal et debonnaire » : entièrement généreux et bienveillant. « Débonnaire » est ici un éloge, pas une moquerie.
§1Qui parle dans le paragraphe 1, et à qui ?
À voir plusieurs seigneurs, aucun bien je ne vois : qu'un seul, sans plus, soit le maître, et qu'un seul soit le roi. Ainsi parle Ulysse chez Homère, s'adressant au public. S'il s'était contenté de dire : à voir plusieurs seigneurs, aucun bien je ne vois, c'était parfaitement dit, et rien de mieux ; mais au lieu que, pour parler avec raison, il aurait fallu dire que la domination de plusieurs ne pouvait être bonne, puisque la puissance d'un seul, du moment qu'il prend ce titre de maître, est dure et déraisonnable, il est allé ajouter tout le contraire : qu'un seul, sans plus, soit le maître, et qu'un seul soit le roi.
Repère les petits mots : je. Ils reviennent 2 fois.
Ce n'est donc pas un exposé neutre : quelqu'un parle, et il parle à quelqu'un.
le même, en plus précis
A voir plusieurs seigneurs aucun bien je ne voy : Qu'un sans plus soit le maistre, et qu'un seul soit le Roy. Ce dit Ulysse en Homere, parlant en public. S'il n'eust dit sinon, A voir plusieurs seigneurs aucun bien je ne voy, c'estoit tant bien dit que rien plus. Mais au lieu que, pour parler avec raison, il faloit dire que la domination de plusieurs ne pouvoit estre bonne, puis que la puissance d'un seul, dés lors qu'il prend ce tiltre de maistre, est dure et desraisonnable, il est allé adjouster tout au rebours : Qu'un sans plus soit le maistre, et qu'un seul soit le Roy.
§1 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
On appelle énonciation le fait de savoir qui parle, à qui, et depuis où. Ici c'est la première personne qui domine.
Quand l'auteur s'adresse directement à un destinataire présent dans le texte, le procédé porte un nom : l'apostrophe. Il faut alors dire ce que cette adresse produit , rapprocher, accuser, envelopper.
S2Le livre s'ouvre sur une citation qu'il conteste. La Boétie cite Homère, où Ulysse dit qu'il vaut mieux un seul maître que plusieurs, et il répond aussitôt que c'était bien parti et mal fini. Commencer par corriger Homère, à vingt ans, indique le ton de tout ce qui va suivre : aucune autorité ne sera reçue sans examen. C'est la première façon de défendre la liberté, et elle est intellectuelle avant d'être politique.
§2Qui parle dans le paragraphe 2, et à qui ?
Encore faut-il, peut-être, excuser Ulysse, à qui il était possiblement nécessaire alors d'user de ce langage et de s'en servir pour apaiser la révolte de l'armée, accordant, je crois, son propos aux circonstances plutôt qu'à la vérité. Mais à parler sérieusement, c'est un malheur extrême que d'être soumis à un maître dont on ne peut jamais être assuré qu'il soit bon, puisqu'il est toujours en son pouvoir d'être mauvais quand il le voudra ; et d'avoir plusieurs maîtres, c'est autant de fois être extrêmement malheureux.
Repère les petits mots : je. Ils reviennent 1 fois.
Ce n'est donc pas un exposé neutre : quelqu'un parle, et il parle à quelqu'un.
le même, en plus précis
Toutesfois, à l'avanture il faut excuser Ulysse, auquel possible lors il estoit besoin d'user de ce langage et de s'en servir pour appaiser la revolte de l'armée, conformant, je croy, son propos plus au temps qu'à la verité. Mais à parler à bon escient, c'est un extreme malheur d'estre subject à un maistre, duquel on ne peut estre jamais asseuré qu'il soit bon, puis qu'il est tousjours en sa puissance d'estre mauvais quand il voudra ; et d'avoir plusieurs maistres, c'est autant que d'avoir autant de fois à estre extremement malheureux.
§2 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
On appelle énonciation le fait de savoir qui parle, à qui, et depuis où. Ici c'est la première personne qui domine.
Quand l'auteur s'adresse directement à un destinataire présent dans le texte, le procédé porte un nom : l'apostrophe. Il faut alors dire ce que cette adresse produit , rapprocher, accuser, envelopper.
§3Qui parle dans le paragraphe 3, et à qui ?
Je ne veux pas, pour cette fois, débattre cette question tant remuée, à savoir si les autres formes de républiques valent mieux que la monarchie. Si j'y voulais venir, je voudrais encore savoir, avant de mettre en question quel rang la monarchie doit avoir parmi les républiques, si elle y doit en avoir aucun : car il est difficile de croire qu'il y ait rien de public dans ce gouvernement où tout est à un seul. Mais cette question est réservée pour un autre temps, et demanderait bien son traité à part, ou plutôt entraînerait avec elle toutes les disputes politiques.
Repère les petits mots : je. Ils reviennent 3 fois.
Ce n'est donc pas un exposé neutre : quelqu'un parle, et il parle à quelqu'un.
le même, en plus précis
Si ne veux-je pas pour ceste heure debatre ceste question tant pourmenée, à sçavoir si les autres façons de republiques sont meilleures que la monarchie. A quoy si je voulois venir, encores voudrois-je sçavoir, avant que mettre en doute quel rang la monarchie doit avoir entre les republiques, si elle y en doit avoir aucun : pource qu'il est malaisé de croire qu'il y ait rien de public en ce gouvernement, où tout est à un. Mais ceste question est reservée pour un autre temps, et demanderoit bien son traité à part, ou plustost ameneroit quant soy toutes les disputes politiques.
§3 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
On appelle énonciation le fait de savoir qui parle, à qui, et depuis où. Ici c'est la première personne qui domine.
Quand l'auteur s'adresse directement à un destinataire présent dans le texte, le procédé porte un nom : l'apostrophe. Il faut alors dire ce que cette adresse produit , rapprocher, accuser, envelopper.
S2Il refuse le débat scolaire sur les régimes. On aurait attendu qu'il compare monarchie, aristocratie et république, comme on le faisait dans les collèges. Il écarte la question d'un revers de main, et la remplace par une autre, beaucoup plus dérangeante : y a-t-il seulement quelque chose de public dans un gouvernement où tout appartient à un seul ? Le déplacement est décisif ; c'est lui qui fait de ce texte autre chose qu'un exercice.
§4Qui parle dans le paragraphe 4, et à qui ?
Pour cette fois, je voudrais seulement comprendre s'il est possible, et comment il se peut faire, que tant d'hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations supportent parfois un tyran seul, qui n'a de puissance que celle qu'on lui donne, qui n'a pouvoir de leur nuire que dans la mesure où ils veulent bien le supporter, qui ne saurait leur faire aucun mal sinon lorsqu'ils aiment mieux le souffrir que le contredire. Grande chose, certes, et pourtant si commune qu'il faut d'autant plus en gémir et d'autant moins s'en étonner, que de voir un million de millions d'hommes servir misérablement, le cou sous le joug, non pas contraints par une force supérieure, mais en quelque sorte, semble-t-il, enchantés et charmés par le seul nom d'un seul, dont ils ne doivent ni craindre la puissance, puisqu'il est seul, ni aimer les qualités, puisqu'il est envers eux inhumain et sauvage.
Repère les petits mots : je. Ils reviennent 1 fois.
Ce n'est donc pas un exposé neutre : quelqu'un parle, et il parle à quelqu'un.
le même, en plus précis
Pour ce coup je ne voudrois sinon entendre, s'il est possible et comme il se peut faire, que tant d'hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations endurent quelquesfois un tyran seul, qui n'a puissance que celle qu'on luy donne, qui n'a pouvoir de leur nuire sinon de tant qu'ils ont vouloir de l'endurer, qui ne sauroit leur faire mal aucun sinon lors qu'ils aiment mieux le souffrir que luy contredire. Grand chose certes, et toutesfois si commune, qu'il s'en faut de tant plus douloir et moins esbahir, de voir un million de millions d'hommes servir miserablement, ayans le col sous le joug, non pas contrains par une plus grande force, mais aucunement, ce semble, enchantez et charmez par le seul nom d'un, duquel ils ne doivent ni craindre la puissance, puis qu'il est seul, ni aimer les qualitez, puis qu'il est en leur endroit inhumain et sauvage.
§4 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
On appelle énonciation le fait de savoir qui parle, à qui, et depuis où. Ici c'est la première personne qui domine.
Quand l'auteur s'adresse directement à un destinataire présent dans le texte, le procédé porte un nom : l'apostrophe. Il faut alors dire ce que cette adresse produit , rapprocher, accuser, envelopper.
S2Voici la question du livre, et il n'y en aura pas d'autre. Comment se peut-il que tant de gens supportent un seul homme, alors que ce seul homme ne tient d'eux tout son pouvoir ? Posez cette phrase devant un adolescent et vous verrez qu'elle tient toute seule, sans commentaire. C'est le cœur du parcours : avant de défendre la liberté, il faut comprendre comment on l'a perdue.
§5Qui parle dans le paragraphe 5, et à qui ?
La faiblesse est telle, entre nous autres hommes : il faut souvent que nous obéissions à la force, il est nécessaire de temporiser, on ne peut pas toujours être le plus fort. Donc, si une nation est contrainte par la force de la guerre de servir un seul, comme la cité d'Athènes le fut aux Trente tyrans, il ne faut pas s'étonner qu'elle serve, mais se plaindre de l'accident ; ou plutôt ne s'en étonner ni s'en plaindre, mais porter le mal patiemment et se réserver pour l'avenir à meilleure fortune.
Repère les petits mots : nous. Ils reviennent 2 fois.
Ce n'est donc pas un exposé neutre : quelqu'un parle, et il parle à quelqu'un.
le même, en plus précis
La foiblesse d'entre nous hommes est telle : il faut souvent que nous obeyssions à la force, il est besoin de temporiser, on ne peut pas tousjours estre le plus fort. Donc, si une nation est contrainte par la force de la guerre de servir à un, comme la cité d'Athenes aux trente tyrans, il ne se faut pas esbahir qu'elle serve, mais se plaindre de l'accident ; ou bien plustost ne s'esbahir ny ne s'en plaindre, mais porter le mal patiemment, et se reserver à l'advenir à meilleure fortune.
§5 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
On appelle énonciation le fait de savoir qui parle, à qui, et depuis où. Ici c'est la première personne du pluriel qui domine.
Quand l'auteur s'adresse directement à un destinataire présent dans le texte, le procédé porte un nom : l'apostrophe. Il faut alors dire ce que cette adresse produit , rapprocher, accuser, envelopper.
S2Une concession, et elle est honnête. Quand un peuple est écrasé par une armée étrangère, dit La Boétie, il n'y a pas à s'étonner qu'il serve. Il faut le plaindre. Ce n'est pas de cela qu'il parle. Il parle de ceux qui servent sans y être contraints, et il le dit d'emblée pour qu'on ne lui fasse pas de faux procès.
§6Qui parle dans le paragraphe 6, et à qui ?
Notre nature est ainsi faite, que les devoirs ordinaires de l'amitié emportent une bonne part du cours de notre vie. Il est raisonnable d'aimer la vertu, d'estimer les belles actions, de reconnaître le bien d'où on l'a reçu, et de rogner souvent sur notre aise pour augmenter l'honneur et l'avantage de celui qu'on aime et qui le mérite. Ainsi donc, si les habitants d'un pays ont trouvé quelque grand personnage qui leur ait montré à l'épreuve une grande prévoyance pour les garder, une grande hardiesse pour les défendre, un grand soin pour les gouverner ; si, à partir de là, ils s'habituent à lui obéir et à s'y fier au point de lui accorder quelques avantages, je ne sais si ce serait sagesse, dans la mesure où on l'ôte de là où il faisait bien pour l'avancer là où il pourra faire mal. Mais il ne pourrait certes manquer [d'avoir de la bonté], et de ne craindre aucun mal de celui dont on n'a reçu que du bien.
Repère les petits mots : je. Ils reviennent 1 fois.
Ce n'est donc pas un exposé neutre : quelqu'un parle, et il parle à quelqu'un.
le même, en plus précis
Nostre nature est ainsi, que les communs devoirs de l'amitié emportent une bonne partie du cours de nostre vie. Il est raisonnable d'aimer la vertu, d'estimer les beaux faicts, de connoistre le bien d'où l'on l'a receu, et de diminuer souvent de nostre aise pour augmenter l'honneur et advantage de celuy qu'on aime et qui le merite. Ainsi donc, si les habitans d'un pays ont trouvé quelque grand personnage qui leur ait monstré par l'espreuve une grande prevoyance pour les garder, grande hardiesse pour les defendre, un grand soin pour les gouverner ; si, de là en avant, ils s'apprivoisent de luy obeir et s'en fier tant que de luy donner quelques avantages, je ne sçay si ce seroit sagesse, de tant qu'on l'oste de là où il faisoit bien pour l'avancer en lieu où il pourra mal faire. Mais certes si ne pourroit-il faillir [d'avoir bonté], de ne craindre point mal de celuy duquel on n'a receu que bien.
§6 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
On appelle énonciation le fait de savoir qui parle, à qui, et depuis où. Ici c'est la première personne qui domine. S'y ajoute la première personne du pluriel.
Quand l'auteur s'adresse directement à un destinataire présent dans le texte, le procédé porte un nom : l'apostrophe. Il faut alors dire ce que cette adresse produit , rapprocher, accuser, envelopper.
S2Un passage que l'on oublie souvent de lire. La Boétie admet qu'un peuple puisse, raisonnablement, accorder une autorité à un homme qui l'a bien servi. Il ne condamne donc pas toute obéissance. Il ne dit pas que le pouvoir est en soi un crime. La suite du texte n'en est que plus forte, parce qu'elle vise ce qui vient après le consentement raisonnable, pas le consentement lui-même.
§7Qui parle dans le paragraphe 7, et à qui ?
Mais, ô bon Dieu, que peut être cela ? Comment dirons-nous que cela s'appelle ? Quel malheur est-ce là ? Quel vice, ou plutôt quel malheureux vice, que de voir un nombre infini d'hommes non pas obéir, mais servir ; non pas être gouvernés, mais tyrannisés ; n'ayant ni biens, ni parents, ni enfants, ni leur vie même qui soit à eux ; souffrir les pillages, les débauches, les cruautés, non pas d'une armée, non pas d'un camp barbare contre lequel il faudrait dépenser son sang et sa vie par avance, mais d'un seul ; non pas d'un Hercule ni d'un Samson, mais d'un homoncule, et le plus souvent du plus lâche et du plus efféminé de la nation ; non pas d'un homme accoutumé à la poudre des batailles, mais à grand-peine au sable des tournois ; non pas d'un homme capable par la force de commander aux hommes, mais tout empêché de servir bassement la moindre femmelette.
Repère les petits mots : nous. Ils reviennent 1 fois.
Ce n'est donc pas un exposé neutre : quelqu'un parle, et il parle à quelqu'un.
le même, en plus précis
Mais ô bon Dieu, que peut estre cela ? Comment dirons-nous que cela s'appelle ? Quel malheur est cecy ? Quel vice, ou plustost quel malheureux vice, voir un nombre infini d'hommes non pas obeir, mais servir ; non pas estre gouvernez, mais tyrannisez ; n'ayans ni biens, ni parens, ni enfans, ni leur vie mesme qui soit à eux ; souffrir les pilleries, les paillardises, les cruautez, non pas d'une armée, non pas d'un camp barbare contre lequel il faudroit despendre son sang et sa vie devant, mais d'un seul ; non pas d'un Hercules ne d'un Samson, mais d'un hommeau, et le plus souvent du plus lasche et feminin de la nation ; non pas accoustumé à la poudre des batailles, mais encore à grand'peine au sable des tournois ; non pas qui puisse par force commander aux hommes, mais tout empesché de servir vilement à la moindre femmelette.
§7 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
On appelle énonciation le fait de savoir qui parle, à qui, et depuis où. Ici c'est la première personne du pluriel qui domine.
Quand l'auteur s'adresse directement à un destinataire présent dans le texte, le procédé porte un nom : l'apostrophe. Il faut alors dire ce que cette adresse produit , rapprocher, accuser, envelopper.
S2Le portrait du tyran est un anti-portrait. Ni Hercule ni Samson : un petit homme, souvent le plus lâche de tous. L'effet est calculé. Si le maître était un géant, la soumission s'expliquerait. Comme il ne l'est pas, il ne reste rien pour expliquer la soumission, sinon la soumission elle-même. Point de vigilance : le texte appelle ce tyran « efféminé » et le compare défavorablement à une femme. C'est une insulte de son siècle, fondée sur un mépris des femmes que nous ne reprenons pas. On la conserve parce que l'on ne réécrit pas un auteur ; on la signale parce que l'on n'enseigne pas ce mépris.
§8Qui parle dans le paragraphe 8, et à qui ?
Appellerons-nous cela lâcheté ? Dirons-nous que ceux qui servent ainsi sont des couards et des vaincus d'avance ? Si deux, si trois, si quatre ne se défendent pas d'un seul, cela est étrange, mais pourtant possible : on pourra bien dire alors, à bon droit, que c'est faute de cœur. Mais si cent, si mille supportent un seul, ne dira-t-on pas qu'ils ne veulent pas, qu'ils n'osent pas s'en prendre à lui, et que ce n'est pas couardise, mais plutôt mépris et dédain ?
Repère les petits mots : nous. Ils reviennent 2 fois.
Ce n'est donc pas un exposé neutre : quelqu'un parle, et il parle à quelqu'un.
le même, en plus précis
Appellons-nous cela lascheté ? Dirons-nous que ceux-là qui servent soyent couards et recreus ? Si deux, si trois, si quatre ne se defendent d'un, cela est estrange, mais toutesfois possible : si le pourra-on dire lors à bon droit, que c'est faute de cœur. Mais si cent, si mille endurent d'un seul, ne dira-on pas qu'ils ne veulent point, qu'ils n'osent pas se prendre à luy, et que ce n'est pas couardise, mais plustost mespris et desdain ?
§8 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
On appelle énonciation le fait de savoir qui parle, à qui, et depuis où. Ici c'est la première personne du pluriel qui domine.
Quand l'auteur s'adresse directement à un destinataire présent dans le texte, le procédé porte un nom : l'apostrophe. Il faut alors dire ce que cette adresse produit , rapprocher, accuser, envelopper.
§9Qui parle dans le paragraphe 9, et à qui ?
Si l'on voit, non pas cent, non pas mille hommes, mais cent pays, mille villes, un million d'hommes ne pas assaillir un seul, dont le mieux traité de tous reçoit ce mal d'être serf et esclave, comment pourrons-nous nommer cela ? Est-ce lâcheté ? Or il y a naturellement à tous les vices quelque borne qu'ils ne peuvent passer. Deux peuvent craindre un seul, et dix, peut-être ; mais que mille, mais qu'un million, mais que mille villes ne se défendent pas d'un seul, cela n'est pas couardise : elle ne va pas jusque-là, pas plus que la vaillance ne s'étend jusqu'à ce qu'un seul homme escalade une forteresse, qu'il assaille une armée, qu'il conquière un royaume. Quel monstre de vice est-ce donc là, qui ne mérite même pas le titre de couardise, qui ne trouve pas de nom assez vilain, que la Nature désavoue avoir fait, et que la langue refuse de nommer ?
Repère les petits mots : nous. Ils reviennent 1 fois.
Ce n'est donc pas un exposé neutre : quelqu'un parle, et il parle à quelqu'un.
le même, en plus précis
Si l'on void, non pas cent, non pas mille hommes, mais cent pays, mille villes, un million d'hommes n'assaillir pas un seul, duquel le mieux traité de tous en reçoit ce mal d'estre serf et esclave, comment pourrons-nous nommer cela ? Est-ce lascheté ? Or il y a en tous vices naturellement quelque borne, outre laquelle ils ne peuvent passer. Deux peuvent craindre un, et possible dix ; mais mille, mais un million, mais mille villes, si elles ne se defendent d'un, cela n'est pas couardise : elle ne va point jusques là, non plus que la vaillance ne s'estend pas qu'un seul eschelle une forteresse, qu'il assaille une armée, qu'il conquiere un royaume. Donques, quel monstre de vice est-ce cy, qui ne merite pas encore le tiltre de couardise, qui ne trouve de nom assez vilain, que Nature desadvoue avoir fait, et la langue refuse de le nommer ?
§9 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
On appelle énonciation le fait de savoir qui parle, à qui, et depuis où. Ici c'est la première personne du pluriel qui domine.
Quand l'auteur s'adresse directement à un destinataire présent dans le texte, le procédé porte un nom : l'apostrophe. Il faut alors dire ce que cette adresse produit , rapprocher, accuser, envelopper.
S2Le raisonnement par les nombres. Deux hommes peuvent en craindre un ; mille villes ne le peuvent pas. Le vice n'a plus de nom parce qu'il n'a plus de mesure. C'est le premier endroit où le lecteur sent que quelque chose ne s'explique pas, et cette sensation est voulue : elle prépare le mot de « malencontre », qui viendra plus loin.
§14Qui parle dans le paragraphe 14, et à qui ?
S'il lui en coûtait quelque chose pour recouvrer sa liberté, je ne l'en presserais pas, bien que ce soit ce que l'homme doit avoir de plus cher, que de se remettre dans son droit naturel et, pour ainsi dire, de bête redevenir homme. Mais je ne désire même pas en lui une si grande hardiesse : je lui permets qu'il aime mieux je ne sais quelle sûreté de vivre à son aise. Quoi ! S'il ne lui faut, pour avoir la liberté, que la désirer, s'il n'a besoin que d'un simple vouloir, se trouvera-t-il une nation au monde qui l'estime trop chère, alors qu'elle peut la gagner d'un seul souhait ? Et qui plaigne sa volonté pour recouvrer le bien qu'on devrait racheter au prix de son sang, et qui, une fois perdu, fait que tous les gens d'honneur doivent tenir la vie pour déplaisante et la mort pour salutaire ?
Repère les petits mots : je. Ils reviennent 4 fois.
Ce n'est donc pas un exposé neutre : quelqu'un parle, et il parle à quelqu'un.
le même, en plus précis
S'il luy coustoit quelque chose de recouvrer sa liberté, je ne l'en presserois point, combien que ce soit ce que l'homme doit avoir plus cher, que de se remettre en son droit naturel, et par maniere de dire, de beste revenir à homme. Mais encores je ne desire pas en luy si grande hardiesse : je luy permets qu'il aime mieux je ne sçay quelle seureté de vivre à son aise. Quoy ! Si pour avoir la liberté il ne luy faut que la desirer, s'il n'a besoin que d'un simple vouloir, se trouvera-il nation au monde qui l'estime trop chere, la pouvant gaigner d'un seul souhait ? Et qui plaigne sa volonté à recouvrer le bien lequel on devroit racheter au pris de son sang, et lequel perdu, tous les gens d'honneur doyvent estimer la vie desplaisante et la mort salutaire ?
§14 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
On appelle énonciation le fait de savoir qui parle, à qui, et depuis où. Ici c'est la première personne qui domine.
Quand l'auteur s'adresse directement à un destinataire présent dans le texte, le procédé porte un nom : l'apostrophe. Il faut alors dire ce que cette adresse produit , rapprocher, accuser, envelopper.
S2Le prix de la liberté est nul, et c'est le problème. La Boétie fait remarquer que la liberté ne coûte rien à reprendre : il suffit de la vouloir. Il en tire une conclusion amère qu'il développera au paragraphe suivant : les hommes ne veulent pas ce qui est gratuit.
§16Qui parle dans le paragraphe 16, et à qui ?
Les hardis, pour acquérir le bien qu'ils demandent, ne craignent pas le danger ; les avisés ne refusent pas la peine. Les lâches et les engourdis ne savent ni endurer le mal ni recouvrer le bien : ils s'arrêtent à le souhaiter, et si la force d'y prétendre leur est ôtée par leur lâcheté, le désir de l'avoir leur demeure par nature. Ce désir, cette volonté est commune aux sages et aux insensés, aux courageux et aux couards, pour souhaiter toutes les choses qui, une fois acquises, les rendraient heureux et contents. Une seule fait exception, et je ne sais comment il se peut que la nature manque aux hommes pour la désirer : c'est la liberté, qui est pourtant un bien si grand et si plaisant qu'une fois perdue, tous les maux viennent à la file, et les biens mêmes qui demeurent après elle perdent entièrement leur goût et leur saveur, corrompus par la servitude. La seule liberté, les hommes ne la désirent pas, et pour nulle autre raison, ce me semble, sinon que, s'ils la désiraient, ils l'auraient ; comme s'ils refusaient de faire cette belle acquisition seulement parce qu'elle est trop facile.
Repère les petits mots : je. Ils reviennent 1 fois.
Ce n'est donc pas un exposé neutre : quelqu'un parle, et il parle à quelqu'un.
le même, en plus précis
Les hardis, pour acquerir le bien qu'ils demandent, ne craignent point le danger ; les advisez ne refusent point la peine. Les lasches et engourdis ne sçavent ni endurer le mal ni recouvrer le bien : ils s'arrestent en cela de le souhaiter, et la vertu d'y pretendre leur est ostée par leur lascheté, le desir de l'avoir leur demeure par la nature. Ce desir, ceste volonté, est commune aux sages et aux indiscrets, aux courageux et aux couards, pour souhaiter toutes choses qu'estans acquises les rendroyent heureux et contens. Une seule en est à dire, en laquelle je ne sçay comme nature defaut aux hommes pour la desirer : c'est la liberté, qui est toutesfois un bien si grand et si plaisant, qu'elle perdue, tous les maux viennent à la file, et les biens mesmes qui demeurent apres elle perdent entierement leur goust et saveur, corrompus par la servitude. La seule liberté, les hommes ne la desirent point, non pas pour autre raison, ce me semble, sinon pource que, s'ils la desiroyent, ils l'auroyent ; comme s'ils refusoyent de faire ce bel acquest seulement par ce qu'il est trop aisé.
§16 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
On appelle énonciation le fait de savoir qui parle, à qui, et depuis où. Ici c'est la première personne qui domine.
Quand l'auteur s'adresse directement à un destinataire présent dans le texte, le procédé porte un nom : l'apostrophe. Il faut alors dire ce que cette adresse produit , rapprocher, accuser, envelopper.
S2La liberté est le seul bien que les hommes ne désirent pas. La formule est terrible et elle est le pivot du livre. Tous les autres biens, on les veut. Celui-là, non. Et la raison qu'il en donne n'est pas rassurante : ils ne le veulent pas parce que, s'ils le voulaient, ils l'auraient. Le refus est un refus de l'évidence.
§17Qui parle dans le paragraphe 17, et à qui ?
Pauvres gens et misérables, peuples insensés, nations obstinées dans votre mal et aveugles dans votre bien, vous vous laissez emporter sous vos yeux le plus beau et le plus clair de votre revenu, piller vos champs, voler vos maisons et les dépouiller des meubles anciens et paternels ! Vous vivez de telle sorte que vous pouvez dire que rien n'est à vous ; et il semblerait que désormais ce vous serait un grand bonheur que de tenir à moitié vos biens, vos familles et vos vies. Et tout ce dégât, ce malheur, cette ruine vous vient non pas des ennemis, mais bien certes de l'ennemi, et de celui que vous faites aussi grand qu'il est, pour lequel vous allez si courageusement à la guerre, pour la grandeur duquel vous ne refusez pas de présenter vos personnes à la mort.
Repère les petits mots : vostre · vous · vos. Ils reviennent 20 fois.
Ce n'est donc pas un exposé neutre : quelqu'un parle, et il parle à quelqu'un.
le même, en plus précis
Pauvres gens et miserables, peuples insensez, nations opiniastres en vostre mal et aveugles en vostre bien, vous vous laissez emporter devant vous le plus beau et le plus clair de vostre revenu, piller vos champs, voler vos maisons, et les despouiller des meubles anciens et paternels ! Vous vivez de sorte que vous pouvez dire que rien n'est à vous ; et sembleroit que meshuy ce vous seroit grand heur de tenir à moitié vos biens, vos familles et vos vies. Et tout ce desgast, ce malheur, ceste ruine, vous vient non pas des ennemis, mais bien certes de l'ennemy, et de celuy que vous faites si grand qu'il est, pour lequel vous allez si courageusement à la guerre, pour la grandeur duquel vous ne refusez point de presenter à la mort vos personnes.
§17 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
On appelle énonciation le fait de savoir qui parle, à qui, et depuis où. Ici c'est la deuxième personne du pluriel qui domine.
Quand l'auteur s'adresse directement à un destinataire présent dans le texte, le procédé porte un nom : l'apostrophe. Il faut alors dire ce que cette adresse produit , rapprocher, accuser, envelopper.
S2Le changement de personne. Jusqu'ici La Boétie raisonnait. Ici il s'adresse directement au peuple, à la deuxième personne, et il l'accable. Lisez ce paragraphe à voix haute : il ne se raisonne pas, il s'entend. C'est un des trois grands mouvements d'éloquence du texte, avec le §19 et le §20.
§18Qui parle dans le paragraphe 18, et à qui ?
Celui qui vous maîtrise si fort n'a que deux yeux, n'a que deux mains, n'a qu'un corps, et n'a rien de plus que le moindre homme du grand nombre infini de vos villes ; sinon qu'il a plus que vous tous, et c'est l'avantage que vous lui faites pour vous détruire. D'où a-t-il pris tant d'yeux, d'où vous épie-t-il, si vous ne les lui donnez ? Comment a-t-il tant de mains pour vous frapper, s'il ne les prend de vous ? Les pieds dont il foule vos cités, d'où les a-t-il, s'ils ne sont des vôtres ? Comment a-t-il aucun pouvoir sur vous, sinon par vous-mêmes ? Comment oserait-il vous courir sus, s'il n'avait intelligence avec vous ? Que pourrait-il vous faire, si vous n'étiez les receleurs du larron qui vous pille, les complices du meurtrier qui vous tue, et les traîtres de vous-mêmes ?
Repère les petits mots : vous · vos · vostres. Ils reviennent 20 fois.
Ce n'est donc pas un exposé neutre : quelqu'un parle, et il parle à quelqu'un.
le même, en plus précis
Celuy qui vous maistrise tant n'a que deux yeux, n'a que deux mains, n'a qu'un corps, et n'a autre chose que ce qu'a le moindre homme du grand nombre infini de vos villes ; sinon qu'il a plus que vous tous, c'est l'avantage que vous luy faites pour vous destruire. D'où a-il prins tant d'yeux, d'où vous espie-il, si vous ne les luy donnez ? Comment a-il tant de mains pour vous frapper, s'il ne les prend de vous ? Les pieds dont il foule vos citez, d'où les a-il, s'ils ne sont des vostres ? Comment a-il aucun pouvoir sur vous, que par vous autres mesmes ? Comment vous oseroit-il courir sus, s'il n'avoit intelligence avec vous ? Que vous pourroit-il faire, si vous n'estiez receleurs du larron qui vous pille, complices du meurtrier qui vous tue, et traistres de vous-mesmes ?
§18 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
On appelle énonciation le fait de savoir qui parle, à qui, et depuis où. Ici c'est la deuxième personne du pluriel qui domine.
Quand l'auteur s'adresse directement à un destinataire présent dans le texte, le procédé porte un nom : l'apostrophe. Il faut alors dire ce que cette adresse produit , rapprocher, accuser, envelopper.
S2Le tyran n'a que deux yeux et deux mains. L'inventaire est celui d'un corps ordinaire. Toute la puissance supplémentaire vient de ceux qui la lui prêtent : leurs yeux deviennent ses espions, leurs mains ses armes, leurs pieds ses conquêtes. C'est ici que le mot de complicité apparaît, et il ne quittera plus le texte.
§19Qui parle dans le paragraphe 19, et à qui ?
Vous semez vos fruits afin qu'il en fasse le dégât ; vous meublez et remplissez vos maisons pour fournir à ses rapines ; vous nourrissez vos filles afin qu'il ait de quoi assouvir sa luxure ; vous nourrissez vos enfants afin qu'il les mène, pour le mieux qu'il puisse leur faire, à ses guerres, qu'il les mène à la boucherie, qu'il en fasse les ministres de ses convoitises et les exécuteurs de ses vengeances. Vous rompez vos personnes à la peine afin qu'il puisse se dorloter dans ses délices et se vautrer dans de sales et vilains plaisirs. Vous vous affaiblissez afin de le faire plus fort et plus rude à vous tenir la bride plus courte.
Repère les petits mots : vous · vos. Ils reviennent 13 fois.
Ce n'est donc pas un exposé neutre : quelqu'un parle, et il parle à quelqu'un.
le même, en plus précis
Vous semez vos fruits, afin qu'il en face le desgast ; vous meublez et remplissez vos maisons pour fournir à ses voleries ; vous nourrissez vos filles, afin qu'il ait dequoy saouler sa luxure ; vous nourrissez vos enfans, afin qu'il les meine, pour le mieux qu'il leur face, en ses guerres, qu'il les meine à la boucherie, qu'il les face les ministres de ses convoitises, les executeurs de ses vengeances. Vous rompez à la peine vos personnes, afin qu'il se puisse mignarder en ses delices et se veautrer dans les sales et vilains plaisirs. Vous vous affoiblissez, afin de le faire plus fort et roide, à vous tenir plus courte la bride.
§19 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
On appelle énonciation le fait de savoir qui parle, à qui, et depuis où. Ici c'est la deuxième personne du pluriel qui domine.
Quand l'auteur s'adresse directement à un destinataire présent dans le texte, le procédé porte un nom : l'apostrophe. Il faut alors dire ce que cette adresse produit , rapprocher, accuser, envelopper.
S2L'accusation la plus dure. Vous nourrissez vos filles pour sa luxure, vos enfants pour ses guerres. La Boétie ne dit pas que le peuple est victime : il dit que le peuple fournit. Un lecteur d'aujourd'hui peut trouver la charge excessive ; elle est calculée pour être insupportable, parce que c'est l'insupportable qui doit produire le réveil.
§20Qui parle dans le paragraphe 20, et à qui ?
Et de tant d'indignités que les bêtes elles-mêmes ou bien ne sentiraient pas, ou bien n'endureraient pas, vous pouvez vous en délivrer, si vous essayez, non pas de vous en délivrer, mais seulement de le vouloir. Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres. Je ne veux pas que vous le poussiez ni que vous l'ébranliez, mais seulement ne le soutenez plus, et vous le verrez, comme un grand colosse dont on a dérobé la base, s'effondrer de son propre poids et se rompre.
Repère les petits mots : vous. Ils reviennent 7 fois.
Ce n'est donc pas un exposé neutre : quelqu'un parle, et il parle à quelqu'un.
le même, en plus précis
Et de tant d'indignitez que les bestes mesmes ou ne sentiroyent point, ou n'endureroyent point, vous pouvez vous en delivrer si vous essayez, non pas de vous en delivrer, mais seulement de le vouloir faire. Soyez resolus de ne servir plus, et vous voila libres. Je ne veux pas que vous le poussiez ny le bransliez, mais seulement ne le soustenez plus, et vous le verrez, comme un grand colosse à qui on a desrobbé la base, de son poids mesme fondre en bas et se rompre.
§20 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
On appelle énonciation le fait de savoir qui parle, à qui, et depuis où. Ici c'est la deuxième personne du pluriel qui domine. S'y ajoute la première personne.
Quand l'auteur s'adresse directement à un destinataire présent dans le texte, le procédé porte un nom : l'apostrophe. Il faut alors dire ce que cette adresse produit , rapprocher, accuser, envelopper.
S2« Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres. » C'est la phrase la plus citée du livre, et la plus mal citée. Regardez ce qui suit immédiatement : je ne veux pas que vous le poussiez ni que vous l'ébranliez. La Boétie interdit explicitement le geste violent. Le colosse tombe de son propre poids quand on retire le socle, pas quand on le renverse. Cœur du parcours : entretenir la liberté, ici, c'est cesser de faire quelque chose, ce n'est pas en faire une autre.
§21Qui parle dans le paragraphe 21, et à qui ?
Mais certes les médecins conseillent bien de ne pas mettre la main aux plaies incurables ; et je n'agis pas sagement en voulant conseiller là-dessus un peuple qui a perdu depuis longtemps toute conscience, et dont le fait même qu'il ne sent plus son mal montre assez que sa maladie est mortelle. Cherchons donc par conjecture, si nous pouvons en trouver, comment s'est ainsi enracinée si avant cette obstinée volonté de servir, qu'il semble maintenant que l'amour même de la liberté ne soit pas si naturel.
Repère les petits mots : je. Ils reviennent 1 fois.
Ce n'est donc pas un exposé neutre : quelqu'un parle, et il parle à quelqu'un.
le même, en plus précis
Mais certes les medecins conseillent bien de ne mettre pas la main aux playes incurables ; et je ne fay pas sagement de vouloir en cecy conseiller le peuple, qui a perdu long temps y a toute connoissance, et duquel, puis qu'il ne sent plus son mal, cela seul monstre assez que sa maladie est mortelle. Cerchons donc par conjecture, si nous en pouvons trouver, comment s'est ainsi si avant enracinée ceste opiniastre volonté de servir, qu'il semble maintenant que l'amour mesme de la liberté ne soit pas si naturelle.
§21 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
On appelle énonciation le fait de savoir qui parle, à qui, et depuis où. Ici c'est la première personne qui domine. S'y ajoute la première personne du pluriel.
Quand l'auteur s'adresse directement à un destinataire présent dans le texte, le procédé porte un nom : l'apostrophe. Il faut alors dire ce que cette adresse produit , rapprocher, accuser, envelopper.
S2Un aveu d'échec, au milieu du livre. Les médecins ne touchent pas aux plaies incurables, dit-il, et il ajoute qu'il n'agit peut-être pas sagement. C'est le moment où l'orateur cesse de haranguer et où le penseur reprend la main. Tout ce qui suit sera une enquête sur les causes, non plus une exhortation.
§22Qui parle dans le paragraphe 22, et à qui ?
Premièrement, cela est hors de doute, je crois : que si nous vivions selon les droits que la Nature nous a donnés et les enseignements qu'elle nous fournit, nous serions naturellement obéissants aux parents, soumis à la raison, et serfs de personne. De l'obéissance que chacun, sans autre avertissement que celui de son naturel, porte à ses père et mère, tous les hommes sont témoins, chacun en soi et pour soi. Quant à la raison, à savoir si elle naît avec nous ou non, question longuement débattue par les Académiciens et abordée par toute l'école des philosophes, je ne penserais pas me tromper, pour cette fois, en croyant qu'il y a en notre âme quelque semence naturelle de raison qui, entretenue par le bon conseil et par l'habitude, fleurit en vertu, et qui, au contraire, souvent, ne pouvant durer contre les vices survenus, étouffée, avorte.
Repère les petits mots : je. Ils reviennent 2 fois.
Ce n'est donc pas un exposé neutre : quelqu'un parle, et il parle à quelqu'un.
le même, en plus précis
Premierement, cela est, comme je croy, hors de nostre doute, que si nous vivions avec les droits que Nature nous a donnez et les enseignemens qu’elle nous apprend, nous serions naturellement obeissans aux parens, subjets à la raison, et serfs de personne. De l’obeissance que chacun, sans autre advertissement que de son naturel, porte à ses peres et meres, tous les hommes en sont tesmoins, chacun en soy et pour soy. De la raison, si elle naist avec nous ou non, qui est une question debatue au fond par les Academiques et touchée par toute l’eschole des philosophes : pour ceste heure je ne penserois point faillir en croyant qu’il y a en nostre ame quelque naturelle semence de raison, qui, entretenue par bon conseil et coustume, fleurit en vertu, et, au contraire, souvent ne pouvant durer contre les vices survenus, estouffée, s’avorte.
§22 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
On appelle énonciation le fait de savoir qui parle, à qui, et depuis où. Ici c'est la première personne qui domine. S'y ajoute la première personne du pluriel.
Quand l'auteur s'adresse directement à un destinataire présent dans le texte, le procédé porte un nom : l'apostrophe. Il faut alors dire ce que cette adresse produit , rapprocher, accuser, envelopper.
§23Qui parle dans le paragraphe 23, et à qui ?
Mais certes, s'il y a rien de clair et d'évident dans la Nature, et sur quoi il ne soit pas permis de faire l'aveugle, c'est ceci : que la Nature, ministre de Dieu et gouvernante des hommes, nous a tous faits de même forme et, semble-t-il, au même moule, afin de nous faire reconnaître tous les uns les autres pour compagnons, ou plutôt pour frères. Et si, en faisant le partage des présents qu'elle nous donnait, elle a fait quelques avantages de son bien, soit au corps soit à l'esprit, aux uns plus qu'aux autres, elle n'a pourtant pas entendu nous mettre en ce monde comme dans un camp clos, et n'a pas envoyé ici-bas les plus forts et les plus avisés comme des brigands armés dans une forêt pour y malmener les plus faibles. Il faut croire plutôt qu'en faisant ainsi aux uns les parts plus grandes et aux autres plus petites, elle voulait faire place à l'affection fraternelle, afin qu'elle eût où s'employer, les uns ayant le pouvoir de donner aide, et les autres le besoin d'en recevoir.
Repère les petits mots : nous. Ils reviennent 4 fois.
Ce n'est donc pas un exposé neutre : quelqu'un parle, et il parle à quelqu'un.
le même, en plus précis
Mais certes, s’il y a rien de clair et d’apparent en la Nature, et en quoy il ne soit pas permis de faire l’aveugle, c’est cela, que Nature, le ministre de Dieu, la gouvernante des hommes, nous a tous faits de mesme forme, et, comme il semble, à mesme moule, afin de nous entreconnoistre tous pour compagnons, ou plustost pour freres. Et si, faisant les partages des presens qu’elle nous donnoit, elle a fait quelques avantages de son bien, soit au corps ou à l’esprit, aux uns plus qu’aux autres, si n’a-elle pourtant entendu nous mettre en ce monde comme dans un camp clos, et n’a pas envoyé icy bas les plus forts et plus advisez comme des brigands armez dans une forest, pour y gourmander les plus foibles. Mais plustost faut-il croire que, faisant ainsi aux uns les parts plus grandes et aux autres plus petites, elle vouloit faire place à la fraternelle affection, afin qu’elle eust où s’employer, ayans les uns puissance de donner aide, et les autres besoin d’en recevoir.
§23 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
On appelle énonciation le fait de savoir qui parle, à qui, et depuis où. Ici c'est la première personne du pluriel qui domine.
Quand l'auteur s'adresse directement à un destinataire présent dans le texte, le procédé porte un nom : l'apostrophe. Il faut alors dire ce que cette adresse produit , rapprocher, accuser, envelopper.
S2La page sur l'égalité naturelle. Nous sommes faits au même moule, pour nous reconnaître compagnons ou frères ; les inégalités de force et d'esprit ne sont pas là pour permettre aux forts de dominer, mais pour rendre l'entraide possible. Cette page est la fondation de tout l'édifice, et elle est très souvent citée seule, hors de son contexte. Elle ne prend son sens que reliée à la question du §4.
§24Qui parle dans le paragraphe 24, et à qui ?
Puis donc que cette bonne mère nous a donné à tous toute la terre pour demeure, nous a tous logés en quelque sorte dans une même maison, nous a tous façonnés dans la même pâte afin que chacun pût se mirer et quasi se reconnaître dans l'autre ; si elle nous a donné à tous en commun ce grand présent de la voix et de la parole, pour nous rapprocher et nous fraterniser davantage, et faire, par la déclaration commune et mutuelle de nos pensées, une communion de nos volontés ; et si elle a tâché par tous moyens de serrer et d'étreindre plus fort le nœud de notre alliance et de notre société ; si elle a montré en toutes choses qu'elle voulait moins nous faire tous unis que tous uns : il ne faut pas douter que nous ne soyons tous naturellement libres, puisque nous sommes tous compagnons ; et il ne peut tomber dans l'entendement de personne que la Nature ait mis quelqu'un en servitude, nous ayant tous mis en compagnie.
Repère les petits mots : nous · nos · nostre. Ils reviennent 12 fois.
Ce n'est donc pas un exposé neutre : quelqu'un parle, et il parle à quelqu'un.
le même, en plus précis
Puis donc que ceste bonne mere nous a donné à tous toute la terre pour demeure, nous a tous logez aucunement en une mesme maison, nous a tous figurez en mesme paste, afin que chacun se peust mirer et quasi reconnoistre l’un dans l’autre ; si elle nous a tous en commun donné ce grand present de la voix et de la parole, pour nous accointer et fraterniser davantage, et faire, par la commune et mutuelle declaration de nos pensées, une communion de nos volontez ; et si elle a tasché par tous moyens de serrer et estraindre plus fort le nœud de nostre alliance et societé ; si elle a monstré en toutes choses qu’elle ne vouloit tant nous faire tous unis que tous uns : il ne faut pas faire doute que nous ne soyons tous naturellement libres, puis que nous sommes tous compagnons ; et ne peut tomber en l’entendement de personne que Nature ait mis aucun en servitude, nous ayant tous mis en compagnie.
§24 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
On appelle énonciation le fait de savoir qui parle, à qui, et depuis où. Ici c'est la première personne du pluriel qui domine.
Quand l'auteur s'adresse directement à un destinataire présent dans le texte, le procédé porte un nom : l'apostrophe. Il faut alors dire ce que cette adresse produit , rapprocher, accuser, envelopper.
S2« elle ne vouloit tant nous faire tous unis que tous uns » La formule joue sur un seul son et elle porte tout le raisonnement. La Nature ne s'est pas contentée de nous relier, elle nous a faits d'une seule pièce. C'est le fondement du refus de la servitude : on ne peut pas asservir un membre de son propre corps.
§25Qui parle dans le paragraphe 25, et à qui ?
Mais à la vérité, c'est bien pour rien que de débattre si la liberté est naturelle, puisqu'on ne peut tenir personne en servitude sans lui faire tort, et qu'il n'y a rien au monde de si contraire à la Nature, qui est toute raisonnable, que l'injustice. Reste donc à dire que la liberté est naturelle, et du même coup, à mon avis, que nous ne sommes pas seulement nés en possession de notre franchise, mais aussi avec l'affection de la défendre.
Repère les petits mots : mon. Ils reviennent 1 fois.
Ce n'est donc pas un exposé neutre : quelqu'un parle, et il parle à quelqu'un.
le même, en plus précis
Mais à la verité, c’est bien pour neant de debatre si la liberté est naturelle, puis qu’on ne peut tenir aucun en servitude sans luy faire tort, et qu’il n’y a rien au monde si contraire à la Nature, estant toute raisonnable, que l’injure. Reste donc de dire que la liberté est naturelle, et par mesme moyen, à mon advis, que nous ne sommes pas seulement nais en possession de nostre franchise, mais aussi avec affection de la defendre.
§25 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
On appelle énonciation le fait de savoir qui parle, à qui, et depuis où. Ici c'est la première personne qui domine. S'y ajoute la première personne du pluriel.
Quand l'auteur s'adresse directement à un destinataire présent dans le texte, le procédé porte un nom : l'apostrophe. Il faut alors dire ce que cette adresse produit , rapprocher, accuser, envelopper.
§26Qui parle dans le paragraphe 26, et à qui ?
Or si d'aventure nous en doutons, et si nous sommes assez abâtardis pour ne pouvoir reconnaître ni nos biens ni pareillement nos affections natives, il faudra que je vous fasse l'honneur qui vous revient, et que je monte, pour ainsi dire, les bêtes brutes en chaire, pour vous enseigner votre nature et votre condition. Les bêtes, Dieu m'assiste, si les hommes ne font pas trop les sourds, leur crient : Vive la liberté ! Plusieurs d'entre elles meurent aussitôt qu'elles sont prises : comme le poisson qui perd la vie aussitôt que l'eau, de même celles-là quittent la lumière et ne veulent pas survivre à leur franchise naturelle. Si les animaux avaient entre eux leurs rangs et leurs prééminences, ils feraient, à mon avis, de la liberté leur noblesse.
Repère les petits mots : vous · vostre. Ils reviennent 4 fois.
Ce n'est donc pas un exposé neutre : quelqu'un parle, et il parle à quelqu'un.
le même, en plus précis
Or si d’avanture nous faisons quelque doute en cela, et sommes tant abastardis que ne puissions reconnoistre nos biens ni semblablement nos naifves affections, il faudra que je vous face l’honneur qui vous appartient, et que je monte, par maniere de dire, les bestes brutes en chaire, pour vous enseigner vostre nature et condition. Les bestes, ce m’aid Dieu, si les hommes ne font trop les sourds, leur crient : Vive liberté ! Plusieurs y en a d’entr’elles qui meurent si tost qu’elles sont prises : comme le poisson, qui perd la vie aussi tost que l’eau, pareillement celles-là quittent la lumiere, et ne veulent point survivre à leur naturelle franchise. Si les animaux avoyent entr’eux leurs rangs et prééminences, ils feroyent, à mon advis, de la liberté leur noblesse.
§26 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
On appelle énonciation le fait de savoir qui parle, à qui, et depuis où. Ici c'est la deuxième personne du pluriel qui domine. S'y ajoute la première personne et la première personne du pluriel.
Quand l'auteur s'adresse directement à un destinataire présent dans le texte, le procédé porte un nom : l'apostrophe. Il faut alors dire ce que cette adresse produit , rapprocher, accuser, envelopper.
S2Les bêtes montent en chaire. La Boétie annonce qu'il va faire la leçon aux hommes par l'exemple des animaux, et il le dit avec une ironie qui ne se cache pas. Le passage est drôle, et il est sérieux : si l'animal préfère mourir à servir, l'homme qui accepte de servir a fait moins bien que la bête.
§27Qui parle dans le paragraphe 27, et à qui ?
Les autres, des plus grandes jusqu'aux plus petites, lorsqu'on les prend, font une si grande résistance d'ongles, de cornes, de pieds et de bec, qu'elles déclarent assez combien elles tiennent cher ce qu'elles perdent. Puis, une fois prises, elles nous donnent tant de signes apparents de la conscience qu'elles ont de leur malheur, qu'il est clair à voir que désormais c'est pour elles languir plutôt que vivre, et qu'elles continuent leur vie plus pour pleurer leur aise perdu que pour se plaire en servitude.
Repère les petits mots : nous. Ils reviennent 1 fois.
Ce n'est donc pas un exposé neutre : quelqu'un parle, et il parle à quelqu'un.
le même, en plus précis
Les autres, des plus grandes jusques aux plus petites, lors qu’on les prend, font si grande resistance d’ongles, de cornes, de pieds et de bec, qu’elles declarent assez combien elles tiennent cher ce qu’elles perdent. Puis, estans prises, nous donnent tant de signes apparens de la connoissance qu’elles ont de leur malheur, qu’il est bel à voir que dores-en-là de leur est plus languir que vivre, et qu’elles continuent leur vie plus pour plaindre leur aise perdu que pour se plaire en servitude.
§27 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
On appelle énonciation le fait de savoir qui parle, à qui, et depuis où. Ici c'est la première personne du pluriel qui domine.
Quand l'auteur s'adresse directement à un destinataire présent dans le texte, le procédé porte un nom : l'apostrophe. Il faut alors dire ce que cette adresse produit , rapprocher, accuser, envelopper.
§28Qui parle dans le paragraphe 28, et à qui ?
Que veut dire autre chose l'éléphant qui, s'étant défendu jusqu'à n'en pouvoir plus, n'y voyant plus d'issue, sur le point d'être pris, enfonce ses mâchoires et casse ses dents contre les arbres, sinon que le grand désir qu'il a de demeurer libre, comme il est né, lui donne de l'esprit et l'avise de marchander avec les chasseurs, pour savoir s'il en sera quitte au prix de ses dents, et s'il sera reçu à livrer son ivoire et à payer cette rançon pour sa liberté ? Nous appâtons le cheval dès sa naissance pour l'apprivoiser à servir ; et nous ne savons pas si bien le flatter que, lorsqu'on en vient à le dompter, il ne morde le frein, qu'il ne rue contre l'éperon, comme pour montrer à la nature et témoigner au moins par là que, s'il sert, ce n'est pas de son gré, mais par notre contrainte.
Repère les petits mots : nous · nostre. Ils reviennent 3 fois.
Ce n'est donc pas un exposé neutre : quelqu'un parle, et il parle à quelqu'un.
le même, en plus précis
Que veut dire autre chose l’elephant qui, s’estant defendu jusques à n’en pouvoir plus, n’y voyant plus d’ordre, estant sur le poinct d’estre prins, il enfonce ses maschoires et casse ses dents contre les arbres, sinon que le grand desir qu’il a de demeurer libre, comme il est nay, luy fait de l’esprit et l’advise de marchander avec les chasseurs, si pour le pris de ses dents il en sera quitte, et s’il sera receu à bailler son yvoire et payer ceste rançon pour sa liberté ? Nous appastons le cheval dés lors qu’il est nay, pour l’apprivoiser à servir ; et si ne le sçavons-nous tant flatter, que, quand ce vient à le domter, il ne morde le frein, qu’il ne rue contre l’esperon, comme, ce semble, pour monstrer à la nature et tesmoigner au moins par là que, s’il sert, ce n’est pas de son gré, mais par nostre contrainte.
§28 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
On appelle énonciation le fait de savoir qui parle, à qui, et depuis où. Ici c'est la première personne du pluriel qui domine.
Quand l'auteur s'adresse directement à un destinataire présent dans le texte, le procédé porte un nom : l'apostrophe. Il faut alors dire ce que cette adresse produit , rapprocher, accuser, envelopper.
S2L'éléphant qui brise ses défenses. C'est l'image la plus mémorable du livre et la plus utile en classe. L'animal comprend que ce qu'on veut de lui, c'est son ivoire ; il le détruit pour rester libre. Défendre sa liberté, ici, c'est accepter de perdre ce qui fait sa valeur aux yeux de celui qui veut vous prendre.
§29Qui parle dans le paragraphe 29, et à qui ?
Que faut-il donc dire ? > Même les bœufs sous le poids du joug gémissent, > et les oiseaux dans la cage se plaignent, comme je l'ai dit autrefois, passant le temps à nos rimes françaises. Car je ne craindrais pas, écrivant à toi, ô Longa, de mêler à ceci de mes vers, dont je ne lis jamais aucun sans que, par le semblant que tu fais de t'en contenter, tu ne m'en rendes glorieux.
Repère les petits mots : je · mes. Ils reviennent 3 fois.
Ce n'est donc pas un exposé neutre : quelqu'un parle, et il parle à quelqu'un.
le même, en plus précis
Que faut-il donc dire ? > Mesmes les bœufs sous le pois du joug geignent, > Et les oiseaux dans la cage se plaignent, comme j’ay dit autrefois, passant le temps à nos rimes Françoises. Car je ne craindrois point, escrivant à toy, ô Longa, mesler de mes vers, desquels je ne lis jamais que, pour le semblant que tu fais de t’en contenter, tu ne m’en faces glorieux.
§29 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
On appelle énonciation le fait de savoir qui parle, à qui, et depuis où. Ici c'est la première personne qui domine. S'y ajoute la première personne du pluriel.
Quand l'auteur s'adresse directement à un destinataire présent dans le texte, le procédé porte un nom : l'apostrophe. Il faut alors dire ce que cette adresse produit , rapprocher, accuser, envelopper.
S2La seule fois où La Boétie se cite lui-même. Il glisse deux vers de sa composition et s'en excuse auprès de son destinataire. Ce détail n'est pas anecdotique : il rappelle que ce texte n'est pas un traité anonyme mais une lettre à un ami, écrite dans un cercle d'humanistes qui écrivaient aussi des vers.
§31Qui parle dans le paragraphe 31, et à qui ?
Il y a trois sortes de tyrans. Je parle des mauvais princes. Les uns ont le royaume par élection du peuple, les autres par la force des armes, les autres par la succession de leur race. Ceux qui l'ont acquis par le droit de la guerre s'y comportent de telle manière qu'on reconnaît bien qu'ils sont, comme on dit, en terre de conquête. Ceux qui naissent rois ne sont pas ordinairement guère meilleurs ; au contraire, étant nés et nourris dans le sang de la tyrannie, ils tirent avec le lait la nature du tyran, et font état des peuples qui sont sous eux comme de leurs serfs héréditaires ; et selon la complexion à laquelle ils sont le plus enclins, avaricieux ou prodigues, tels qu'ils sont, ils font du royaume comme de leur héritage.
Repère les petits mots : je. Ils reviennent 1 fois.
Ce n'est donc pas un exposé neutre : quelqu'un parle, et il parle à quelqu'un.
le même, en plus précis
Il y a trois sortes de tyrans. Je parle des meschans princes. Les uns ont le royaume par election du peuple, les autres par la force des armes, les autres par la succession de leur race. Ceux qui l’ont acquis par le droit de la guerre, ils s’y portent ainsi qu’on connoist bien qu’ils sont, comme on dit, en terre de conqueste. Ceux qui naissent roys ne sont pas communement gueres meilleurs ; ains, estans nais et nourris dans le sang de la tyrannie, tirent avec le laict la nature du tyran, et font estat des peuples qui sont sous eux comme de leurs serfs hereditaires ; et, selon la complexion en laquelle ils sont plus enclins, avaricieux ou prodigues, tels qu’ils sont, ils font du royaume comme de leur heritage.
§31 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
On appelle énonciation le fait de savoir qui parle, à qui, et depuis où. Ici c'est la première personne qui domine.
Quand l'auteur s'adresse directement à un destinataire présent dans le texte, le procédé porte un nom : l'apostrophe. Il faut alors dire ce que cette adresse produit , rapprocher, accuser, envelopper.
S2Trois sortes de tyrans, et aucune n'est meilleure. Élu, conquérant, héritier : les origines diffèrent, la manière de régner est la même. Cette égalisation est politiquement très risquée pour un magistrat du royaume de France, et elle explique pour une part que le texte soit resté longtemps sans être publié.
§32Qui parle dans le paragraphe 32, et à qui ?
Celui à qui le peuple a donné l'État devrait être, ce me semble, plus supportable ; et il le serait, je crois, n'était que, dès lors qu'il se voit élevé au-dessus des autres à cette place, flatté par je ne sais quoi que l'on appelle la grandeur, il décide de n'en plus bouger. Ordinairement, celui-là fait état de la puissance que le peuple lui a confiée pour la transmettre à ses enfants. Or, dès lors que ceux-là ont pris cette opinion, c'est chose étrange de voir combien ils passent en toutes sortes de vices, et même en cruauté, les autres tyrans. Ils ne voient d'autre moyen d'assurer la tyrannie nouvelle, que d'étendre si loin la servitude et d'éloigner si fort leurs sujets de la liberté que, la mémoire en fût-elle fraîche, ils puissent la leur faire perdre.
Repère les petits mots : je. Ils reviennent 2 fois.
Ce n'est donc pas un exposé neutre : quelqu'un parle, et il parle à quelqu'un.
le même, en plus précis
Celuy à qui le peuple a donné l’estat devroit estre, ce me semble, plus supportable ; et le seroit, comme je croy, n’estoit que, dés lors qu’il se void eslevé par dessus les autres en ce lieu, flatté par je ne sçay quoy que l’on appelle la grandeur, il delibere de n’en bouger point. Communement, celuy-là fait estat de la puissance que le peuple luy a baillée, de la rendre à ses enfans. Or, dés lors que ceux-là ont prins ceste opinion, c’est chose estrange de combien ils passent en toutes sortes de vices, et mesmes en la cruauté, les autres tyrans. Ils ne voyent autre moyen, pour asseurer la nouvelle tyrannie, que d’estendre tant la servitude et estranger tant de la liberté leurs subjets, encores que la memoire en soit fresche, qu’ils la leur puissent faire perdre.
§32 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
On appelle énonciation le fait de savoir qui parle, à qui, et depuis où. Ici c'est la première personne qui domine.
Quand l'auteur s'adresse directement à un destinataire présent dans le texte, le procédé porte un nom : l'apostrophe. Il faut alors dire ce que cette adresse produit , rapprocher, accuser, envelopper.
§33Qui parle dans le paragraphe 33, et à qui ?
Ainsi, pour en dire la vérité, je vois bien qu'il y a entre eux quelque différence, mais de choix je n'en vois pas ; et, les moyens de venir aux règnes étant divers, la façon de régner est toujours à peu près la même. Les élus les traitent comme s'ils avaient pris des taureaux à dompter ; les conquérants pensent y avoir droit comme sur leur proie ; les successeurs, en user comme de leurs esclaves naturels.
Repère les petits mots : je. Ils reviennent 2 fois.
Ce n'est donc pas un exposé neutre : quelqu'un parle, et il parle à quelqu'un.
le même, en plus précis
Ainsi, pour en dire la verité, je voy bien qu’il y a entr’eux quelque difference, mais de choix je n’en voy point ; et, estans les moyens de venir aux regnes divers, tousjours la façon de regner est quasi semblable. Les esleus, comme s’ils avoyent prins des taureaux à domter, les traittent ainsi ; les conquerans pensent en avoir droit comme de leur proye ; les successeurs, d’en faire ainsi que de leurs naturels esclaves.
§33 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
On appelle énonciation le fait de savoir qui parle, à qui, et depuis où. Ici c'est la première personne qui domine.
Quand l'auteur s'adresse directement à un destinataire présent dans le texte, le procédé porte un nom : l'apostrophe. Il faut alors dire ce que cette adresse produit , rapprocher, accuser, envelopper.
§34Qui parle dans le paragraphe 34, et à qui ?
Mais à propos, si d'aventure il naissait aujourd'hui quelques gens tout neufs, non accoutumés à la sujétion ni affriandés à la liberté, qui ne sussent ce que c'est ni de l'une ni de l'autre, ni à grand-peine leurs noms ; si on leur offrait ou d'être sujets ou de vivre en liberté, à quoi consentiraient-ils ? Il n'y a pas à en douter, ils aimeraient bien mieux obéir à la seule raison que servir un homme : sinon peut-être que ce fussent ceux d'Israël, qui, sans contrainte ni aucun besoin, se firent un tyran ; peuple dont je ne lis jamais l'histoire sans en concevoir un trop grand dépit, quasi jusqu'à devenir inhumain, jusqu'à me réjouir de tant de maux qui leur en advinrent.
Repère les petits mots : je. Ils reviennent 2 fois.
Ce n'est donc pas un exposé neutre : quelqu'un parle, et il parle à quelqu'un.
le même, en plus précis
Mais à propos, si d’avanture il naissoit aujourd’huy quelques gens tous neufs, non accoustumez à la subjection ny affriandez à la liberté, qu’ils ne sceussent que c’est ni de l’un ni de l’autre, ni à grand’peine des noms ; si on leur presentoit ou d’estre subjets ou de vivre en liberté, à quoy s’accorderoyent-ils ? Il ne faut pas faire difficulté qu’ils n’aimassent trop mieux obeyr seulement à la raison, que servir à un homme : sinon possible que ce fussent ceux d’Israël, qui, sans contrainte ny aucun besoin, se firent un tyran ; duquel peuple je ne lis jamais l’histoire que je n’en aye trop grand despit, quasi jusques à devenir inhumain, pour me resjouyr de tant de maux qui leur en advindrent.
§34 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
On appelle énonciation le fait de savoir qui parle, à qui, et depuis où. Ici c'est la première personne qui domine.
Quand l'auteur s'adresse directement à un destinataire présent dans le texte, le procédé porte un nom : l'apostrophe. Il faut alors dire ce que cette adresse produit , rapprocher, accuser, envelopper.
S2Un passage à traiter avec précaution en classe. La Boétie imagine un peuple neuf à qui l'on offrirait le choix entre servir et être libre, et il affirme qu'il choisirait la liberté ; puis il ajoute une exception, en visant le peuple d'Israël qui, dans le récit biblique, réclame un roi. Il exprime alors un dépit très violent. Ce qu'il faut dire, et qui n'est pas négociable : il s'agit d'une lecture d'un épisode précis de la Bible, dans une tradition d'exégèse politique très courante au seizième siècle, et non d'un jugement sur un peuple contemporain. Reprendre cette phrase hors de ce contexte, ou en faire un argument sur les juifs d'aujourd'hui, serait un contresens et une malhonnêteté. Le pa
§39Qui parle dans le paragraphe 39, et à qui ?
Et pourtant il n'est pas d'héritier si prodigue et si nonchalant qui parfois ne passe les yeux sur ses registres, pour savoir s'il jouit de tous les droits de sa succession, ou si l'on a rien entrepris sur lui ou sur son prédécesseur. Mais certes la coutume, qui a en toutes choses grand pouvoir sur nous, n'a en aucun domaine si grande vertu qu'en celui-ci, de nous enseigner à servir et, comme on le dit de Mithridate qui s'habitua à boire du poison, de nous apprendre à avaler et à ne pas trouver amer le venin de la servitude.
Repère les petits mots : nous. Ils reviennent 3 fois.
Ce n'est donc pas un exposé neutre : quelqu'un parle, et il parle à quelqu'un.
le même, en plus précis
Et toutesfois il n’est point d’heritier si prodigue et nonchalant qui quelquesfois ne passe les yeux dans ses registres, pour entendre s’il jouyt de tous les droits de sa succession, ou si l’on a rien entrepris sur luy ou sur son predecesseur. Mais certes la coustume, qui a en toutes choses grand pouvoir sur nous, n’a en aucun endroit si grande vertu qu’en cecy, de nous enseigner à servir, et, comme l’on dit de Mithridate qui se fit ordinaire à boire le poison, pour nous apprendre à avaller et ne trouver pas amer le venin de la servitude.
§39 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
On appelle énonciation le fait de savoir qui parle, à qui, et depuis où. Ici c'est la première personne du pluriel qui domine.
Quand l'auteur s'adresse directement à un destinataire présent dans le texte, le procédé porte un nom : l'apostrophe. Il faut alors dire ce que cette adresse produit , rapprocher, accuser, envelopper.
§40Qui parle dans le paragraphe 40, et à qui ?
On ne peut nier que la nature n'ait en nous bonne part, pour nous tirer là où elle veut et nous faire dire bien ou mal nés ; mais il faut pourtant avouer qu'elle a en nous moins de pouvoir que la coutume, parce que le naturel, si bon soit-il, se perd s'il n'est entretenu, et que l'éducation nous fait toujours à sa façon, quoi qu'il en soit, malgré la nature. Les semences de bien que la nature met en nous sont si menues et si glissantes qu'elles ne supportent pas le moindre heurt d'une éducation contraire ; elles ne s'entretiennent pas plus aisément qu'elles ne s'abâtardissent, se fondent et s'anéantissent : ni plus ni moins que les arbres fruitiers, qui ont bien tous quelque naturel propre, qu'ils gardent bien si on les laisse venir, mais qu'ils abandonnent aussitôt pour porter d'autres fruits, étrangers et non les leurs, selon la façon dont on les greffe.
Repère les petits mots : nous. Ils reviennent 6 fois.
Ce n'est donc pas un exposé neutre : quelqu'un parle, et il parle à quelqu'un.
le même, en plus précis
L’on ne peut pas nier que la nature n’ait en nous bonne part, pour nous tirer là où elle veut et nous faire dire ou bien ou mal naiz ; mais si faut-il confesser qu’elle a en nous moins de pouvoir que la coustume, pource que le naturel, pour bon qu’il soit, se perd s’il n’est entretenu, et la nourriture nous fait tousjours de sa façon, comment que ce soit, malgré la nature. Les semences de bien que la nature met en nous sont si menues et glissantes, qu’elles n’endurent pas le moindre hurt de la nourriture contraire ; elles ne s’entretiennent pas plus aisément qu’elles s’abastardissent, se fondent et viennent en rien : ne plus ne moins que les fruictiers, qui ont bien tous quelque naturel à part, lequel ils gardent bien si on les laisse venir, mais ils le laissent aussi tost, pour porter d’autres fruicts estrangers et non les leurs, selon qu’on les ente.
§40 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
On appelle énonciation le fait de savoir qui parle, à qui, et depuis où. Ici c'est la première personne du pluriel qui domine.
Quand l'auteur s'adresse directement à un destinataire présent dans le texte, le procédé porte un nom : l'apostrophe. Il faut alors dire ce que cette adresse produit , rapprocher, accuser, envelopper.
S2La nature contre l'éducation. La Boétie tranche : l'éducation est plus forte que la nature. C'est ce qui rend la servitude possible, et c'est aussi ce qui rend l'émancipation possible. Les deux conclusions sont dans la même phrase, et il faut les tenir ensemble.
§42Qui parle dans le paragraphe 42, et à qui ?
Qui verrait les Vénitiens, une poignée de gens vivant si librement que le plus méchant d'entre eux ne voudrait pas être roi, tous nés et nourris de telle sorte qu'ils ne connaissent d'autre ambition que celle de savoir qui pourvoira le mieux et le plus soigneusement à l'entretien de leur liberté, ainsi instruits et faits dès le berceau qu'ils ne prendraient pas tout le reste des félicités de la terre pour perdre le moindre point de leur franchise ; qui aura vu, dis-je, ces personnages-là, et qui, en partant de là, s'en ira aux terres de celui que nous appelons le grand seigneur, voyant là des gens qui ne veulent être nés que pour le servir et qui, pour le maintenir, abandonnent leur vie : penserait-il que les uns et ceux-là eussent même nature ? Ou plutôt n'estimerait-il pas que, sortant d'une cité d'hommes, il est entré dans un parc de bêtes ?
Repère les petits mots : je. Ils reviennent 1 fois.
Ce n'est donc pas un exposé neutre : quelqu'un parle, et il parle à quelqu'un.
le même, en plus précis
Qui verroit les Venitiens, une poignée de gens vivans si librement que le plus meschant d’entr’eux ne voudroit pas estre roy, et tous ainsi nais et nourris qu’ils ne connoissent point d’autre ambition sinon à qui mieux advisera à soigneusement entretenir leur liberté, ainsi apprins et faits dans le berceau, qu’ils ne prendroyent point tout le reste des felicitez de la terre pour perdre le moindre poinct de leur franchise ; qui aura veu, dy-je, ces personnages là, et, au partir de là, s’en ira aux terres de celuy que nous appellons le grand seigneur, voyant là des gens qui ne veulent estre nais que pour le servir, et qui, pour le maintenir, abandonnent leur vie : penseroit-il que les uns et ceux-là eussent mesme nature ? ou plustost n’estimeroit-il pas que, sortant d’une cité d’hommes, il est entré dans un parc de bestes ?
§42 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
On appelle énonciation le fait de savoir qui parle, à qui, et depuis où. Ici c'est la première personne qui domine. S'y ajoute la première personne du pluriel.
Quand l'auteur s'adresse directement à un destinataire présent dans le texte, le procédé porte un nom : l'apostrophe. Il faut alors dire ce que cette adresse produit , rapprocher, accuser, envelopper.
S2Venise contre l'empire ottoman. La comparaison est un lieu commun de son époque : une république où le plus humble ne voudrait pas être roi, un empire où l'on ne naît que pour servir. Point de vigilance : La Boétie décrit les sujets du sultan comme un « parc de bêtes ». C'est une image de polémique politique, non une description de peuple, et elle appartient à un imaginaire européen du seizième siècle qui construisait l'Orient en repoussoir. On la lit comme un document sur la France de 1550, pas comme un renseignement sur l'empire ottoman.
§45Qui parle dans le paragraphe 45, et à qui ?
Je prends plaisir à rappeler un propos que tinrent jadis les favoris de Xerxès, le grand roi de Perse, touchant les Spartiates. Quand Xerxès faisait ses préparatifs pour la grande armée avec laquelle il devait conquérir la Grèce, il envoya ses ambassadeurs par les cités grecques demander de l’eau et de la terre, c’était la façon dont les Perses sommaient les villes. À Sparte ni à Athènes il n’en envoya pas, parce que ceux que Darius son père y avait envoyés pour faire pareille demande, les Spartiates et les Athéniens en avaient jeté les uns dans les fossés et fait sauter les autres dans un puits, en leur disant qu’ils y prissent hardiment de l’eau et de la terre pour les porter à leur prince. Ces gens-là ne pouvaient souffrir que de la moindre parole seulement on touchât à leur liberté.
Repère les petits mots : je. Ils reviennent 1 fois.
Ce n'est donc pas un exposé neutre : quelqu'un parle, et il parle à quelqu'un.
le même, en plus précis
Je prens plaisir de ramentevoir un propos que tindrent jadis les favoris de Xerxes, le grand roy de Perse, touchant les Spartiates. Quand Xerxes faisoit ses appareils de grande armée pour conquerir la Grece, il envoya ses ambassadeurs par les citez Gregeoises demander de l’eau et de la terre, c’estoit la façon que les Perses avoyent de sommer les villes. A Sparte ny à Athenes n’en envoya-il point, pource que de ceux que Darie son pere y avoit envoyez pour faire pareille demande, les Spartiates et les Atheniens en avoyent jetté les uns dedans les fossez, les autres ils avoyent fait sauter dedans un puits, leur disans qu’ils prinssent là hardiment de l’eau et de la terre pour porter à leur prince. Ces gens ne pouvoyent souffrir que de la moindre parole seulement on touchast à leur liberté.
§45 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
On appelle énonciation le fait de savoir qui parle, à qui, et depuis où. Ici c'est la première personne qui domine.
Quand l'auteur s'adresse directement à un destinataire présent dans le texte, le procédé porte un nom : l'apostrophe. Il faut alors dire ce que cette adresse produit , rapprocher, accuser, envelopper.
§47Qui parle dans le paragraphe 47, et à qui ?
Il les reçut fort honorablement, et après plusieurs propos passant de l’un à l’autre, il leur demanda pourquoi ils refusaient tant l’amitié du roi. « Croyez-en, dit-il, Spartiates, et sachez par moi comment le roi sait honorer ceux qui le valent ; et pensez que si vous étiez à lui, il vous en ferait autant ; et si vous étiez à lui et qu’il vous eût connus, il n’y aurait pas un de vous qui ne fût seigneur d’une ville de Grèce. » « Là-dessus, Hydarne, tu ne saurais nous donner un bon conseil, dirent les Lacédémoniens, parce que le bien que tu nous promets, tu l’as éprouvé ; mais celui dont nous jouissons, tu ne sais pas ce que c’est. Tu as goûté la faveur du roi ; mais de la liberté, quel goût elle a, combien elle est douce, tu n’en sais rien. Or si tu y avais goûté toi-même, tu nous conseillerais de la défendre, non pas avec la lance et l’écu, mais avec les dents et les ongles. »
Repère les petits mots : vous. Ils reviennent 5 fois.
Ce n'est donc pas un exposé neutre : quelqu'un parle, et il parle à quelqu'un.
le même, en plus précis
Il les recueillit fort honorablement, et apres plusieurs propos tombans de l’un en l’autre, il leur demanda pourquoy ils refusoyent tant l’amitié du roy. « Croyez, dit-il, Spartiates, et connoissez par moy comment le roy sçait honorer ceux qui le valent ; et pensez que, si vous estiez à luy, il vous feroit de mesme ; et si vous estiez à luy et qu’il vous eust connus, il n’y a celuy d’entre vous qui ne fust seigneur d’une ville de Grece. » « En cecy, Hydarne, tu ne nous sçaurois donner bon conseil, dirent les Lacedemoniens, pource que le bien que tu nous promets, tu l’as essayé ; mais celuy dont nous jouyssons, tu ne sçais que c’est. Tu as esprouvé la faveur du roy ; mais de la liberté, quel goust elle a, combien elle est douce, tu n’en sçais rien. Or si tu en avois tasté toy-mesme, tu nous conseillerois de la defendre, non pas avec la lance et l’escu, mais avec les dents et les ongles. »
§47 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
On appelle énonciation le fait de savoir qui parle, à qui, et depuis où. Ici c'est la deuxième personne du pluriel qui domine. S'y ajoute la première personne et la première personne du pluriel.
Quand l'auteur s'adresse directement à un destinataire présent dans le texte, le procédé porte un nom : l'apostrophe. Il faut alors dire ce que cette adresse produit , rapprocher, accuser, envelopper.
S2La réponse des Spartiates à Hydarne. C'est la plus belle page du texte sur le parcours, et la plus enseignable. Tu as goûté la faveur du roi, disent-ils, mais de la liberté tu ne sais rien ; si tu y avais goûté, tu nous conseillerais de la défendre avec les dents et les ongles. La liberté n'y est pas un concept, c'est une saveur. Elle ne se démontre pas, elle s'éprouve, et celui qui ne l'a pas éprouvée ne peut pas la vouloir.
§50Qui parle dans le paragraphe 50, et à qui ?
Ce noble enfant dit à son maître : « Que ne me donnez-vous un poignard ? Je le cacherai sous ma robe. J’entre souvent dans la chambre de Sylla avant qu’il soit levé ; j’ai le bras assez fort pour en délivrer la ville. » Voilà vraiment une parole digne de Caton ; c’était un commencement de ce personnage digne de sa mort. Et pourtant, qu’on ne dise ni son nom ni son pays, qu’on raconte seulement le fait tel qu’il est : la chose parlera d’elle-même, et l’on jugera à tout hasard qu’il était Romain, et né dans Rome, mais dans la vraie Rome, et du temps qu’elle était libre.
Repère les petits mots : vous. Ils reviennent 1 fois.
Ce n'est donc pas un exposé neutre : quelqu'un parle, et il parle à quelqu'un.
le même, en plus précis
Ce noble enfant dit à son maistre : « Que ne me donnez-vous un poignard ? Je le cacheray sous ma robbe. J’entre souvent dans la chambre de Sylla avant qu’il soit levé ; j’ay le bras assez fort pour en depescher la ville. » Voylà vrayement une parole appartenante à Caton ; c’estoit un commencement de ce personnage digne de sa mort. Et neantmoins, qu’on ne die ne son nom ne son pays, qu’on conte seulement le fait tel qu’il est : la chose mesme parlera, et jugera-on à belle avanture qu’il estoit Romain, et nay dedans Rome, mais dans la vraye Rome, et lors qu’elle estoit libre.
§50 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
On appelle énonciation le fait de savoir qui parle, à qui, et depuis où. Ici c'est la deuxième personne du pluriel qui domine. S'y ajoute la première personne.
Quand l'auteur s'adresse directement à un destinataire présent dans le texte, le procédé porte un nom : l'apostrophe. Il faut alors dire ce que cette adresse produit , rapprocher, accuser, envelopper.
§52Qui parle dans le paragraphe 52, et à qui ?
Mais parce que je suis d’avis qu’on ait pitié de ceux qui en naissant se sont trouvé le joug au cou, et que ou bien on les excuse, ou bien on leur pardonne si, n’ayant jamais vu seulement l’ombre de la liberté et n’en ayant jamais été avertis, ils ne s’aperçoivent pas du mal que c’est pour eux d’être esclaves. S’il y a quelques pays, comme Homère le dit des Cimmériens, où le soleil se montre autrement qu’à nous et où, après leur avoir éclairé six mois continus, il les laisse sommeillant dans l’obscurité sans venir les revoir de l’autre demi-année : ceux qui naîtraient pendant cette longue nuit, s’ils n’avaient entendu parler de la clarté, s’étonnerait-on que, n’ayant jamais vu le jour, ils s’accoutumassent aux ténèbres où ils sont nés, sans désirer la lumière ?
Repère les petits mots : je. Ils reviennent 1 fois.
Ce n'est donc pas un exposé neutre : quelqu'un parle, et il parle à quelqu'un.
le même, en plus précis
Mais parce que je suis d’avis qu’on ait pitié de ceux qui, en naissant, se sont trouvé le joug au col, et que ou bien on les excuse, ou bien qu’on leur pardonne si, n’ayans jamais veu seulement l’ombre de la liberté et n’en estans point advertis, ils ne s’apperçoyvent point du mal que ce leur est d’estre esclaves. S’il y a quelques pays, comme dit Homere des Cimmeriens, où le soleil se monstre autrement qu’à nous, et, apres leur avoir esclairé six mois continuels, il les laisse sommeillans dans l’obscurité sans les venir revoir de l’autre demie année : ceux qui naistroyent pendant ceste longue nuict, s’ils n’avoyent ouy parler de la clarté, s’esbahiroit-on si, n’ayans point veu de jour, ils s’accoustumoyent aux tenebres où ils sont nais, sans desirer la lumiere ?
§52 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
On appelle énonciation le fait de savoir qui parle, à qui, et depuis où. Ici c'est la première personne qui domine. S'y ajoute la première personne du pluriel.
Quand l'auteur s'adresse directement à un destinataire présent dans le texte, le procédé porte un nom : l'apostrophe. Il faut alors dire ce que cette adresse produit , rapprocher, accuser, envelopper.
S2Une clause de pitié. Ceux qui sont nés dans la servitude sans jamais avoir vu l'ombre de la liberté doivent être excusés. C'est le contrepoids nécessaire à la sévérité des §17 à §19, et il faut le signaler à un élève qui trouverait le texte injuste : La Boétie distingue nettement ceux qui ont renoncé et ceux qui n'ont jamais su.
§62Qui parle dans le paragraphe 62, et à qui ?
Les autres entreprises qui ont été faites depuis contre les autres empereurs romains n’étaient que des conjurations de gens ambitieux, qui ne sont pas à plaindre des malheurs qui leur sont advenus, puisqu’il est clair à voir qu’ils désiraient non pas ôter, mais ruiner la couronne, prétendant chasser le tyran et retenir la tyrannie. Pour ceux-là, je ne voudrais pas moi-même que l’affaire leur eût bien réussi, et je me contente qu’ils aient montré par leur exemple qu’il ne faut pas abuser du saint nom de la liberté pour une mauvaise entreprise.
Repère les petits mots : je · moy. Ils reviennent 2 fois.
Ce n'est donc pas un exposé neutre : quelqu'un parle, et il parle à quelqu'un.
le même, en plus précis
Les autres entreprinses qui ont esté faites depuis contre les autres empereurs romains n’estoyent que des conjurations de gens ambitieux, lesquels ne sont pas à plaindre des inconveniens qui leur sont advenus, estant bel à voir qu’ils desiroyent non pas d’oster, mais de ruiner la couronne, pretendans chasser le tyran et retenir la tyrannie. A ceux-là je ne voudrois pas moy-mesme qu’il leur en fust bien succedé, et suis content qu’ils ayent monstré par leur exemple qu’il ne faut pas abuser du sainct nom de la liberté pour faire mauvaise entreprise.
§62 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
On appelle énonciation le fait de savoir qui parle, à qui, et depuis où. Ici c'est la première personne qui domine.
Quand l'auteur s'adresse directement à un destinataire présent dans le texte, le procédé porte un nom : l'apostrophe. Il faut alors dire ce que cette adresse produit , rapprocher, accuser, envelopper.
S2La mise en garde contre les faux libérateurs. Ceux qui ont conspiré ensuite contre les empereurs ne voulaient pas ôter la couronne mais la prendre : chasser le tyran et garder la tyrannie. La Boétie se réjouit qu'ils aient échoué. Il faut lire cette phrase avec attention : c'est le seul endroit du livre où il désigne l'abus du mot « liberté » comme un danger en soi.
§63Qui parle dans le paragraphe 63, et à qui ?
Mais pour revenir à mon propos, dont j’avais quasi perdu le fil : la première raison pour laquelle les hommes servent volontiers, c’est qu’ils naissent serfs et sont nourris tels. De celle-là en vient une autre, que sous les tyrans les gens deviennent aisément lâches et efféminés ; ce dont je sais merveilleusement bon gré à Hippocrate, le grand-père de la médecine, qui s’en est pris garde et l’a dit ainsi dans l’un de ses livres, qu’il intitule Des maladies.
Repère les petits mots : mon · je. Ils reviennent 2 fois.
Ce n'est donc pas un exposé neutre : quelqu'un parle, et il parle à quelqu'un.
le même, en plus précis
Mais pour revenir à mon propos, lequel j’avois quasi perdu : la premiere raison pourquoy les hommes servent volontiers, c’est ce qu’ils naissent serfs et sont nourris tels. De ceste-cy en vient une autre, que aisément les gens deviennent, sous les tyrans, lasches et effeminez ; dont je sçay merveilleusement bon gré à Hippocrates, le grand pere de la medecine, qui s’en est prins garde et l’a ainsi dit en l’un de ses livres, qu’il intitule Des maladies.
§63 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
On appelle énonciation le fait de savoir qui parle, à qui, et depuis où. Ici c'est la première personne qui domine.
Quand l'auteur s'adresse directement à un destinataire présent dans le texte, le procédé porte un nom : l'apostrophe. Il faut alors dire ce que cette adresse produit , rapprocher, accuser, envelopper.
§66Qui parle dans le paragraphe 66, et à qui ?
Xénophon, historien grave et du premier rang parmi les Grecs, a fait un petit livre où il fait parler Simonide avec Hiéron, le roi de Syracuse, des misères du tyran. Ce livre est plein de bonnes et graves remontrances, et qui ont aussi bonne grâce, à mon avis, qu’il est possible. Plût à Dieu que tous les tyrans qui ont jamais été l’eussent mis devant leurs yeux et s’en fussent servis comme d’un miroir ! Je ne puis croire qu’ils n’eussent reconnu leurs verrues et pris quelque honte de leurs taches. Dans ce traité, il raconte la peine où sont les tyrans, contraints, faisant du mal à tous, de craindre tout le monde.
Repère les petits mots : mon · je. Ils reviennent 2 fois.
Ce n'est donc pas un exposé neutre : quelqu'un parle, et il parle à quelqu'un.
le même, en plus précis
Xenophon, historien grave et du premier rang entre les Grecs, a fait un livret auquel il fait parler Simonide avec Hieron, le roy de Syracuse, des miseres du tyran. Ce livre est plein de bonnes et graves remonstrances, et qui ont aussi bonne grace, à mon advis, qu’il est possible. Que pleust à Dieu que tous les tyrans qui ont jamais esté l’eussent mis devant les yeux, et s’en fussent servis de miroer ! Je ne puis pas croire qu’ils n’eussent reconnu leurs verrues et eu quelque honte de leurs taches. En ce traitté, il conte la peine en quoy sont les tyrans, qui sont contraints, faisans mal à tous, de craindre de tous.
§66 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
On appelle énonciation le fait de savoir qui parle, à qui, et depuis où. Ici c'est la première personne qui domine.
Quand l'auteur s'adresse directement à un destinataire présent dans le texte, le procédé porte un nom : l'apostrophe. Il faut alors dire ce que cette adresse produit , rapprocher, accuser, envelopper.
§67Qui parle dans le paragraphe 67, et à qui ?
Entre autres choses, il dit ceci, que les mauvais rois se servent d’étrangers à la guerre et les soudoient, n’osant se fier à mettre les armes en main à leurs propres gens, à qui ils ont fait tort. Il y a eu de bons rois qui ont bien eu à leur solde des nations étrangères, et des Français mêmes, et plus souvent autrefois qu’aujourd’hui, mais dans une autre intention : pour garder les leurs, n’estimant pas dommageable de dépenser de l’argent pour épargner des hommes. C’est ce que disait Scipion, je crois, le grand Africain, qu’il aimerait mieux avoir sauvé la vie à un citoyen que d’avoir défait cent ennemis.
Repère les petits mots : je. Ils reviennent 1 fois.
Ce n'est donc pas un exposé neutre : quelqu'un parle, et il parle à quelqu'un.
le même, en plus précis
Entre autres choses, il dit cela, que les mauvais roys se servent d’estrangers à la guerre et les soudoyent, ne s’osans fier de mettre à leurs gens, ausquels ils ont fait tort, les armes en la main. Il y a eu de bons roys qui ont bien eu à leur solde des nations estranges, comme des François mesmes, et plus encores d’autres fois qu’aujourd’huy, mais à une autre intention : pour garder les leurs, n’estimans rien de dommage de l’argent pour espargner les hommes. C’est ce que disoit Scipion, ce croy-je, le grand Africain, qu’il aimeroit mieux avoir sauvé la vie à un citoyen que desfait cent ennemis.
§67 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
On appelle énonciation le fait de savoir qui parle, à qui, et depuis où. Ici c'est la première personne qui domine.
Quand l'auteur s'adresse directement à un destinataire présent dans le texte, le procédé porte un nom : l'apostrophe. Il faut alors dire ce que cette adresse produit , rapprocher, accuser, envelopper.
§68Qui parle dans le paragraphe 68, et à qui ?
Mais certes il est bien assuré que le tyran ne pense jamais sa puissance assurée avant d’être venu à ce point qu’il n’a plus sous lui un homme qui vaille. On lui dira donc à bon droit ce que Thrason, chez Térence, se vante d’avoir reproché au maître des éléphants : > Pour cela vous vous croyez si brave, > que vous avez la charge des bêtes.
Repère les petits mots : vous. Ils reviennent 2 fois.
Ce n'est donc pas un exposé neutre : quelqu'un parle, et il parle à quelqu'un.
le même, en plus précis
Mais certes cela est bien asseuré, que le tyran ne pense jamais que sa puissance luy soit asseurée, sinon quand il est venu à ce poinct qu’il n’a sous luy homme qui vaille. Donques à bon droit luy dira-on cela que Thrason en Terence se vante avoir reproché au maistre des elephans : > Pour cela si brave vous estes, > Que vous avez charge des bestes.
§68 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
On appelle énonciation le fait de savoir qui parle, à qui, et depuis où. Ici c'est la deuxième personne du pluriel qui domine.
Quand l'auteur s'adresse directement à un destinataire présent dans le texte, le procédé porte un nom : l'apostrophe. Il faut alors dire ce que cette adresse produit , rapprocher, accuser, envelopper.
§70Qui parle dans le paragraphe 70, et à qui ?
Ces pauvres gens misérables s’amusèrent à inventer toutes sortes de jeux, si bien que les Latins en ont tiré leur mot, et que ce que nous appelons passe-temps, ils l’appellent ludi, comme s’ils voulaient dire Lydi.
Repère les petits mots : nous. Ils reviennent 1 fois.
Ce n'est donc pas un exposé neutre : quelqu'un parle, et il parle à quelqu'un.
le même, en plus précis
Ces pauvres gens miserables s’amuserent à inventer toutes sortes de jeux, si bien que les Latins en ont tiré leur mot, et ce que nous appellons passe-temps, ils l’appellent ludi, comme s’ils vouloyent dire Lydi.
§70 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
On appelle énonciation le fait de savoir qui parle, à qui, et depuis où. Ici c'est la première personne du pluriel qui domine.
Quand l'auteur s'adresse directement à un destinataire présent dans le texte, le procédé porte un nom : l'apostrophe. Il faut alors dire ce que cette adresse produit , rapprocher, accuser, envelopper.
§76Qui parle dans le paragraphe 76, et à qui ?
Je ne vois personne aujourd’hui qui, entendant parler de Néron, ne tremble au surnom même de ce vilain monstre, de cette immonde et sale bête. On peut bien dire pourtant qu’après sa mort, aussi vilaine que sa vie, le noble peuple romain en reçut un tel déplaisir, se souvenant de ses jeux et de ses festins, qu’il fut sur le point d’en porter le deuil. Ainsi l’a écrit Cornelius Tacite, auteur des meilleurs et des plus graves, et certes digne de foi.
Repère les petits mots : je. Ils reviennent 1 fois.
Ce n'est donc pas un exposé neutre : quelqu'un parle, et il parle à quelqu'un.
le même, en plus précis
Je ne voy pas maintenant personne qui, oyant parler de Neron, ne tremble mesme au surnom de ce vilain monstre, de ceste orde et sale beste. On peut bien dire qu’apres sa mort, aussi vilaine que sa vie, le noble peuple romain en receut tel desplaisir, se souvenant de ses jeux et festins, qu’il fut sur le poinct d’en porter le dueil. Ainsi l’a escrit Corneille Tacite, auteur bon et grave des plus, et certes croyable.
§76 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
On appelle énonciation le fait de savoir qui parle, à qui, et depuis où. Ici c'est la première personne qui domine.
Quand l'auteur s'adresse directement à un destinataire présent dans le texte, le procédé porte un nom : l'apostrophe. Il faut alors dire ce que cette adresse produit , rapprocher, accuser, envelopper.
§80Qui parle dans le paragraphe 80, et à qui ?
Au contraire, aujourd’hui, ne font guère mieux ceux qui ne font aucun mal, même de conséquence, sans le faire précéder de quelque joli propos sur le bien commun et le soulagement public. Car vous savez bien, ô Longa, le formulaire dont en certains endroits ils pourraient user assez finement ; mais dans la plupart des cas, certes, il ne peut y avoir assez de finesse là où il y a tant d’impudence.
Repère les petits mots : vous. Ils reviennent 1 fois.
Ce n'est donc pas un exposé neutre : quelqu'un parle, et il parle à quelqu'un.
le même, en plus précis
Au contraire, aujourd’huy ne font pas beaucoup mieux ceux qui ne font mal aucun, mesmes de consequence, qu’ils ne facent passer devant quelque joly propos du bien commun et soulagement public. Car vous sçavez bien, ô Longa, le formulaire duquel en quelques endroits ils pourroyent user assez finement ; mais en la pluspart certes il n’y peut avoir assez de finesse là où il y a tant d’impudence.
§80 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
On appelle énonciation le fait de savoir qui parle, à qui, et depuis où. Ici c'est la deuxième personne du pluriel qui domine.
Quand l'auteur s'adresse directement à un destinataire présent dans le texte, le procédé porte un nom : l'apostrophe. Il faut alors dire ce que cette adresse produit , rapprocher, accuser, envelopper.
§84Qui parle dans le paragraphe 84, et à qui ?
Que dirai-je d’une autre belle bourde que les peuples anciens prirent pour argent comptant ? Ils crurent fermement que le gros orteil de Pyrrhus, roi des Épirotes, faisait des miracles et guérissait les malades de la rate ; ils enrichirent encore mieux le conte, en disant que ce doigt, après qu’on eut brûlé tout le corps mort, s’était trouvé parmi les cendres, s’étant sauvé malgré le feu. Toujours ainsi le peuple a fait lui-même les mensonges pour les croire ensuite. Bien des gens l’ont écrit ainsi, mais de telle façon qu’il est clair à voir qu’ils ont ramassé cela des bruits des villes et du vilain parler du populaire.
Repère les petits mots : je. Ils reviennent 1 fois.
Ce n'est donc pas un exposé neutre : quelqu'un parle, et il parle à quelqu'un.
le même, en plus précis
Que diray-je d’une autre belle bourde que les peuples anciens prindrent pour argent contant ? Ils creurent fermement que le gros doigt d’un pied de Pyrrhus, roy des Epirotes, faisoit miracles et guarissoit les malades de la rate. Ils enrichirent encore mieux le conte, que ce doigt, apres qu’on eut bruslé tout le corps mort, s’estoit trouvé entre les cendres, s’estant sauvé maugré le feu. Tousjours ainsi le peuple a fait luy-mesme les mensonges, pour puis apres les croire. Prou de gens l’ont ainsi escrit, mais de façon qu’il est bel à voir qu’ils ont amassé cela des bruits des villes et du vilain parler du populaire.
§84 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
On appelle énonciation le fait de savoir qui parle, à qui, et depuis où. Ici c'est la première personne qui domine.
Quand l'auteur s'adresse directement à un destinataire présent dans le texte, le procédé porte un nom : l'apostrophe. Il faut alors dire ce que cette adresse produit , rapprocher, accuser, envelopper.
§85Qui parle dans le paragraphe 85, et à qui ?
Vespasien, revenant d’Assyrie et passant par Alexandrie pour aller à Rome s’emparer de l’Empire, fit merveilles : il redressait les boiteux, il rendait clairvoyants les aveugles, et tout plein d’autres belles choses, à quoi celui qui ne pouvait voir la fraude était, à mon avis, plus aveugle que ceux qu’il guérissait.
Repère les petits mots : mon. Ils reviennent 1 fois.
Ce n'est donc pas un exposé neutre : quelqu'un parle, et il parle à quelqu'un.
le même, en plus précis
Vespasian, revenant d’Assyrie et passant par Alexandrie pour aller à Rome s’emparer de l’empire, fit merveilles : il redressoit les boiteux, il rendoit clair voyans les aveugles, et tout plein d’autres belles choses, ausquelles qui ne pouvoit voir la faute qu’il y avoit, il estoit, à mon advis, plus aveugle que ceux qu’il guerissoit.
§85 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
On appelle énonciation le fait de savoir qui parle, à qui, et depuis où. Ici c'est la première personne qui domine.
Quand l'auteur s'adresse directement à un destinataire présent dans le texte, le procédé porte un nom : l'apostrophe. Il faut alors dire ce que cette adresse produit , rapprocher, accuser, envelopper.
§87Qui parle dans le paragraphe 87, et à qui ?
Si celui-là, qui ne faisait que le sot, est à cette heure si bien traité là-bas, je crois que ceux qui ont abusé de la religion pour être méchants s’y trouveront à meilleure enseigne encore.
Repère les petits mots : je. Ils reviennent 1 fois.
Ce n'est donc pas un exposé neutre : quelqu'un parle, et il parle à quelqu'un.
le même, en plus précis
Si celuy qui ne faisoit que le sot est à ceste heure si bien traitté là bas, je croy que ceux qui ont abusé de la religion pour estre meschans s’y trouveront encores à meilleures enseignes.
§87 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
On appelle énonciation le fait de savoir qui parle, à qui, et depuis où. Ici c'est la première personne qui domine.
Quand l'auteur s'adresse directement à un destinataire présent dans le texte, le procédé porte un nom : l'apostrophe. Il faut alors dire ce que cette adresse produit , rapprocher, accuser, envelopper.
§88Qui parle dans le paragraphe 88, et à qui ?
Les nôtres semèrent en France je ne sais quoi de tel : des crapauds, des fleurs de lys, l’ampoule et l’oriflamme. Ce que, pour ma part, quoi qu’il en soit, je ne veux pas encore mécroire, puisque ni nous ni nos ancêtres n’avons eu aucune occasion de le mécroire, ayant toujours eu des rois si bons dans la paix, si vaillants dans la guerre, qu’encore qu’ils naissent rois, il semble bien qu’ils ont été non pas faits comme les autres par la nature, mais choisis par le Dieu tout-puissant, avant de naître, pour le gouvernement et la garde de ce royaume.
Repère les petits mots : je · ma. Ils reviennent 3 fois.
Ce n'est donc pas un exposé neutre : quelqu'un parle, et il parle à quelqu'un.
le même, en plus précis
Les nostres semerent en France je ne sçay quoy de tel : des crapaux, des fleurs de lis, l’ampoule et l’oriflan. Ce que, de ma part, comment qu’il en soit, je ne veux pas encores mescroire, puis que nous et nos ancestres n’avons eu aucune occasion de l’avoir mescreu, ayans tousjours eu des roys si bons en la paix, si vaillans en la guerre, qu’encores qu’ils naissent roys, si semble-il qu’ils ont esté non pas faits comme les autres par la nature, mais choisis par le Dieu tout-puissant, devant que naistre, pour le gouvernement et la garde de ce royaume.
§88 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
On appelle énonciation le fait de savoir qui parle, à qui, et depuis où. Ici c'est la première personne qui domine. S'y ajoute la première personne du pluriel.
Quand l'auteur s'adresse directement à un destinataire présent dans le texte, le procédé porte un nom : l'apostrophe. Il faut alors dire ce que cette adresse produit , rapprocher, accuser, envelopper.
S2Les rois de France, et un compliment qui n'est peut-être pas un compliment. La Boétie dit ne pas vouloir démentir les légendes du royaume, l'ampoule, l'oriflamme, et loue les rois de France. Ce paragraphe a fait couler beaucoup d'encre. On peut le lire comme une précaution d'auteur, comme une politesse sincère, ou comme une ironie ; le texte permet les trois. La discussion appartient à la strate érudite ; ce qu'il faut savoir ici, c'est que le compliment vient juste après quatre pages sur les impostures religieuses des tyrans, et que cette place n'est pas indifférente.
§89Qui parle dans le paragraphe 89, et à qui ?
Et quand même il n’en serait pas ainsi, je ne voudrais pas entrer en lice pour débattre la vérité de nos histoires, ni les éplucher de si près, pour ne pas ôter ce beau champ où pourra fort bien s’exprimer notre poésie française, à présent non pas rhabillée, mais, semble-t-il, faite toute à neuf par notre Ronsard, notre Baïf, notre du Bellay, qui font en cela tant avancer notre langue que j’ose espérer que bientôt les Grecs ni les Latins n’auront guère d’avance sur nous, sinon peut-être le droit d’aînesse.
Repère les petits mots : je. Ils reviennent 1 fois.
Ce n'est donc pas un exposé neutre : quelqu'un parle, et il parle à quelqu'un.
le même, en plus précis
Encores, quand cela n’y seroit pas, si ne voudrois-je pas entrer en lice pour debatre la verité de nos histoires, ny les espluscher si privement, pour ne tollir ce bel esbat où se pourra fort esprimer nostre poësie françoise, maintenant non pas accoustrée, mais, comme il semble, toute à neuf faite par nostre Ronsard, nostre Baïf, nostre du Bellay, qui en cela avancent bien tant nostre langue, que j’ose esperer que bien tost les Grecs ny les Latins n’auront gueres, pour le regard de nous, devant nous, sinon possible que le droit d’aisnesse.
§89 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
On appelle énonciation le fait de savoir qui parle, à qui, et depuis où. Ici c'est la première personne qui domine. S'y ajoute la première personne du pluriel.
Quand l'auteur s'adresse directement à un destinataire présent dans le texte, le procédé porte un nom : l'apostrophe. Il faut alors dire ce que cette adresse produit , rapprocher, accuser, envelopper.
§90Qui parle dans le paragraphe 90, et à qui ?
Et certes je ferais grand tort à notre rime, car j’use volontiers de ce mot, et il ne me déplaît pas, parce que, bien que plusieurs l’eussent rendue mécanique, je vois pourtant assez de gens qui sont en mesure de l’anoblir et de lui rendre son premier honneur. Mais je lui ferais, dis-je, grand tort de lui ôter maintenant ces beaux contes du roi Clovis, où déjà je vois, ce me semble, avec quel plaisir et quelle aisance s’égaiera la veine de notre Ronsard dans sa Franciade. J’entends sa portée, je connais son esprit aigu, je sais la grâce de l’homme : il fera ses besognes de l’oriflamme aussi bien que les Romains des leurs avec les ancilia, boucliers jetés du ciel en bas, comme le dit Virgile ; il ménagera notre ampoule aussi bien que les Athéniens leur panier d’Érichthonios ; il fera parler de nos armes aussi bien que dans la tour de Minerve.
Repère les petits mots : je. Ils reviennent 7 fois.
Ce n'est donc pas un exposé neutre : quelqu'un parle, et il parle à quelqu'un.
le même, en plus précis
Et certes je ferois grand tort à nostre rime, car j’use volontiers de ce mot, et il ne me desplaist, pource qu’encores que plusieurs l’eussent rendue mecanique, toutesfois je voy assez de gens qui sont à mesmes pour l’annoblir et luy rendre son premier honneur. Mais je luy ferois, dy-je, grand tort de luy oster maintenant ces beaux contes du roy Clovis, ausquels desja je voy, ce me semble, combien plaisamment, combien à l’aise s’y esgayera la veine de nostre Ronsard en sa Franciade. J’entens sa portée, je connois l’esprit aigu, je sçay la grace de l’homme : il fera ses besongnes de l’oriflan aussi bien que les Romains de leurs ancilia, boucliers du ciel en bas jettez, ce dit Virgile ; il mesnagera nostre ampoule aussi bien que les Atheniens leur panier d’Erichthonie ; il fera parler de nos armes aussi bien que dans la tour de Minerve.
§90 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
On appelle énonciation le fait de savoir qui parle, à qui, et depuis où. Ici c'est la première personne qui domine. S'y ajoute la première personne du pluriel.
Quand l'auteur s'adresse directement à un destinataire présent dans le texte, le procédé porte un nom : l'apostrophe. Il faut alors dire ce que cette adresse produit , rapprocher, accuser, envelopper.
§91Qui parle dans le paragraphe 91, et à qui ?
Certes je serais outrageant de vouloir démentir nos livres et de courir ainsi sur les terres de nos poètes. Mais pour revenir d’où je ne sais comment j’avais détourné le fil de mon propos : est-il jamais arrivé que les tyrans, pour s’assurer, n’aient pas toujours tâché d’accoutumer le peuple envers eux non pas seulement à l’obéissance et à la servitude, mais encore à la dévotion ?
Repère les petits mots : je · mon. Ils reviennent 3 fois.
Ce n'est donc pas un exposé neutre : quelqu'un parle, et il parle à quelqu'un.
le même, en plus précis
Certes je serois outrageux de vouloir desmentir nos livres et de courir ainsi sur les terres de nos poëtes. Mais pour revenir d’où je ne sçay comment j’avois destourné le fil de mon propos : a-il jamais esté que les tyrans, pour s’asseurer, n’ayent tousjours tasché d’accoustumer le peuple envers eux, non pas seulement à l’obeissance et servitude, mais encores à devotion ?
§91 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
On appelle énonciation le fait de savoir qui parle, à qui, et depuis où. Ici c'est la première personne qui domine. S'y ajoute la première personne du pluriel.
Quand l'auteur s'adresse directement à un destinataire présent dans le texte, le procédé porte un nom : l'apostrophe. Il faut alors dire ce que cette adresse produit , rapprocher, accuser, envelopper.
§92Qui parle dans le paragraphe 92, et à qui ?
Donc, tout ce que j’ai dit jusqu’ici, qui apprend aux gens à servir volontiers, ne sert guère aux tyrans que pour le menu et grossier populaire. Mais maintenant j’en viens, à mon avis, à un point qui est le secret et le ressort de la domination, le soutien et le fondement de la tyrannie.
Repère les petits mots : je · mon. Ils reviennent 2 fois.
Ce n'est donc pas un exposé neutre : quelqu'un parle, et il parle à quelqu'un.
le même, en plus précis
Donques ce que j’ay dit jusques icy, qui apprend les gens à servir volontiers, ne sert gueres aux tyrans que pour le menu et grossier populaire. Mais maintenant je viens, à mon advis, à un poinct lequel est le secret et le ressort de la domination, le soustien et fondement de la tyrannie.
§92 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
On appelle énonciation le fait de savoir qui parle, à qui, et depuis où. Ici c'est la première personne qui domine.
Quand l'auteur s'adresse directement à un destinataire présent dans le texte, le procédé porte un nom : l'apostrophe. Il faut alors dire ce que cette adresse produit , rapprocher, accuser, envelopper.
S2Annonce du cœur du livre. La Boétie prévient : tout ce qui précède ne concernait que le peuple ordinaire ; il en vient maintenant au ressort véritable. Faites une pause ici. Ce qui suit est ce qui a fait la fortune du texte.
§93Qui parle dans le paragraphe 93, et à qui ?
Qui pense que les hallebardes des gardes et la disposition du guet gardent les tyrans, à mon jugement se trompe fort. Ils s’en aident, je crois, plus pour la formalité et pour l’épouvantail que par confiance en elles. Les archers empêchent d’entrer dans les palais les malhabiles qui n’ont aucun moyen, non pas les gens bien armés qui peuvent tenter quelque entreprise. Certes, il est aisé de compter, parmi les empereurs romains, qu’il n’y en a pas eu tant qui aient échappé à quelque danger par le secours de leurs archers, qu’il n’y en a eu de tués par leurs gardes.
Repère les petits mots : mon · je. Ils reviennent 2 fois.
Ce n'est donc pas un exposé neutre : quelqu'un parle, et il parle à quelqu'un.
le même, en plus précis
Qui pense que les hallebardes des gardes, l’assiette du guet gardent les tyrans, à mon jugement se trompe fort. Ils s’en aydent, comme je croy, plus pour la formalité et espouvantail que pour fiance qu’ils y ayent. Les archers gardent d’entrer dans les palais les mal habiles, qui n’ont nul moyen, non pas les bien armez, qui peuvent faire quelque entreprise. Certes, des empereurs romains il est aisé à conter qu’il n’y en a pas eu tant qui ayent eschappé quelque danger par le secours de leurs archers, comme de ceux-là qui ont esté tuez par leurs gardes.
§93 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
On appelle énonciation le fait de savoir qui parle, à qui, et depuis où. Ici c'est la première personne qui domine.
Quand l'auteur s'adresse directement à un destinataire présent dans le texte, le procédé porte un nom : l'apostrophe. Il faut alors dire ce que cette adresse produit , rapprocher, accuser, envelopper.
§97Qui parle dans le paragraphe 97, et à qui ?
On en vient là, par les faveurs, par les gains ou les regains que l’on a auprès des tyrans, qu’il se trouve à peu près autant de gens à qui la tyrannie semble profitable, que de gens à qui la liberté serait agréable. Tout comme les médecins disent que dans notre corps, s’il y a quelque chose de gâté, dès qu’il se remue quoi que ce soit ailleurs, cela se vient rendre aussitôt vers cette partie véreuse : de même, dès lors qu’un roi s’est déclaré tyran, tout le mauvais, toute la lie du royaume, je ne parle pas d’un tas de petits larrons et d’essorillés qui ne peuvent guère faire ni mal ni bien dans une république, mais ceux qui sont tarés d’une ardente ambition et d’une notable avarice, s’amassent autour de lui et le soutiennent, pour avoir part au butin et être, sous le grand tyran, de petits tyrans eux-mêmes.
Repère les petits mots : je. Ils reviennent 1 fois.
Ce n'est donc pas un exposé neutre : quelqu'un parle, et il parle à quelqu'un.
le même, en plus précis
L’on en vient là, par les faveurs, par les gains ou regains que l’on a avec les tyrans, qu’il se trouve quasi autant de gens ausquels la tyrannie semble estre profitable, comme de ceux à qui la liberté seroit aggreable. Tout ainsi que les medecins disent qu’en nostre corps, s’il y a quelque chose de gasté, dés lors qu’en autre endroit il s’y bouge rien, il se vient aussi tost rendre vers ceste partie vereuse : pareillement, dés lors qu’un roy s’est declaré tyran, tout le mauvais, toute la lie du royaume, je ne dy pas un tas de larronneaux et d’essorillez qui ne peuvent gueres faire mal ny bien en une republique, mais ceux qui sont tarez d’une ardente ambition et d’une notable avarice, s’amassent autour de luy et le soustiennent, pour avoir part au butin, et estre, sous le grand tyran, tyranneaux eux-mesmes.
§97 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
On appelle énonciation le fait de savoir qui parle, à qui, et depuis où. Ici c'est la première personne qui domine. S'y ajoute la première personne du pluriel.
Quand l'auteur s'adresse directement à un destinataire présent dans le texte, le procédé porte un nom : l'apostrophe. Il faut alors dire ce que cette adresse produit , rapprocher, accuser, envelopper.
S2« Tyranneaux ». Le mot dit tout. Il y a autant de gens à qui la tyrannie profite qu'il y en a à qui la liberté serait agréable. C'est la raison, enfin donnée, pour laquelle il ne suffit pas que le peuple veuille pour que la servitude cesse.
§100Qui parle dans le paragraphe 100, et à qui ?
Et pourtant, en voyant ces gens-là qui font la cour au tyran pour faire leurs affaires de sa tyrannie et de la servitude du peuple, il me prend souvent de l’ébahissement devant leur méchanceté, et parfois quelque pitié devant leur grande sottise. Car, à dire vrai, qu’est-ce autre chose de s’approcher du tyran, sinon de se tirer plus loin de sa liberté et, pour ainsi dire, de serrer à deux mains et d’embrasser la servitude ? Qu’ils mettent un peu de côté leur ambition, qu’ils se déchargent un peu de leur avarice, et puis qu’ils se regardent eux-mêmes, qu’ils se reconnaissent, et ils verront clairement que les villageois, les paysans, qu’autant qu’ils peuvent ils foulent aux pieds et traitent pis que des forçats ou des esclaves, ils verront, dis-je, que ceux-là, ainsi malmenés, sont pourtant, au prix d’eux, fortunés et en quelque sorte libres.
Repère les petits mots : je. Ils reviennent 1 fois.
Ce n'est donc pas un exposé neutre : quelqu'un parle, et il parle à quelqu'un.
le même, en plus précis
Et toutesfois, voyant ces gens là qui naquettent le tyran pour faire leurs besongnes de sa tyrannie et de la servitude du peuple, il me prend souvent esbahissement de leur meschanceté, et quelquesfois quelque pitié de leur grande sottise. Car, à dire vray, qu’est-ce autre chose de s’approcher du tyran, sinon que de se tirer plus arriere de leur liberté, et, par maniere de dire, serrer à deux mains et embrasser la servitude ? Qu’ils mettent un petit à part leur ambition, qu’ils se deschargent un peu de leur avarice, et puis qu’ils se regardent eux-mesmes, qu’ils se reconnoissent, et ils verront clairement que les villageois, les paysans, lesquels tant qu’ils peuvent ils foullent aux pieds et en font pis que des forfars ou esclaves, ils verront, dy-je, que ceux-là ainsi mal menez sont toutesfois, au pris d’eux, fortunez et aucunement libres.
§100 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
On appelle énonciation le fait de savoir qui parle, à qui, et depuis où. Ici c'est la première personne qui domine.
Quand l'auteur s'adresse directement à un destinataire présent dans le texte, le procédé porte un nom : l'apostrophe. Il faut alors dire ce que cette adresse produit , rapprocher, accuser, envelopper.
S2Les courtisans sont moins libres que les paysans. Le renversement est brutal et il est démontré au paragraphe suivant. Il constitue le sommet du livre.
§102Qui parle dans le paragraphe 102, et à qui ?
Cela, est-ce vivre heureusement ? Cela s’appelle-t-il vivre ? Y a-t-il au monde rien de si insupportable que cela, je ne dis pas pour un homme bien né, mais seulement pour un homme qui ait le sens commun, ou sans plus le visage d’un homme ? Quelle condition est plus misérable que de vivre ainsi, sans rien avoir à soi, tenant d’autrui son aise, sa liberté, son corps et sa vie ?
Repère les petits mots : je. Ils reviennent 1 fois.
Ce n'est donc pas un exposé neutre : quelqu'un parle, et il parle à quelqu'un.
le même, en plus précis
Cela est-ce vivre heureusement ? Cela s’appelle-il vivre ? Est-il au monde rien si insupportable que cela, je ne dy pas à un homme bien nay, mais seulement à un qui ait le sens commun, ou sans plus la face d’un homme ? Quelle condition est plus miserable que de vivre ainsi, qu’on n’ait rien à soy, tenant d’autruy son aise, sa liberté, son corps et sa vie ?
§102 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
On appelle énonciation le fait de savoir qui parle, à qui, et depuis où. Ici c'est la première personne qui domine.
Quand l'auteur s'adresse directement à un destinataire présent dans le texte, le procédé porte un nom : l'apostrophe. Il faut alors dire ce que cette adresse produit , rapprocher, accuser, envelopper.
§104Qui parle dans le paragraphe 104, et à qui ?
Ces favoris ne devraient pas tant se souvenir de ceux qui ont gagné auprès des tyrans beaucoup de biens, que de ceux qui, après en avoir quelque temps amassé, y ont ensuite perdu et les biens et la vie. Il ne devrait pas leur venir à l’esprit combien d’autres y ont gagné de richesses, mais combien peu ceux-là les ont gardées. Qu’on parcoure toutes les histoires anciennes, qu’on regarde toutes celles de notre souvenir, et l’on verra tout à plein combien est grand le nombre de ceux qui, ayant gagné par de mauvais moyens l’oreille des princes, et ayant ou employé leur méchanceté ou abusé de leur simplicité, ont fini par être anéantis par ces princes mêmes ; et autant ils avaient trouvé de facilité à les élever, autant ils trouvèrent ensuite d’inconstance à les y conserver.
Repère les petits mots : nostre. Ils reviennent 1 fois.
Ce n'est donc pas un exposé neutre : quelqu'un parle, et il parle à quelqu'un.
le même, en plus précis
Ces favorits ne se doyvent pas tant souvenir de ceux qui ont gaigné autour des tyrans beaucoup de biens, comme de ceux qui, ayans quelque temps amassé, puis apres y ont perdu et les biens et la vie. Il ne leur doit pas venir en l’esprit combien d’autres y ont gaigné de richesses, mais combien peu ceux-là les ont gardées. Qu’on descouvre toutes les anciennes histoires, qu’on regarde toutes celles de nostre souvenance, et on verra tout à plein combien est grand le nombre de ceux qui, ayans gaigné par mauvais moyens l’oreille des princes, et ayans ou employé leur mauvaistié ou abusé de leur simplesse, à la fin par ceux-là mesmes ont esté aneantis ; et autant qu’ils avoyent trouvé de facilité pour les eslever, autant puis apres y ont-ils trouvé d’inconstance pour les y conserver.
§104 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
On appelle énonciation le fait de savoir qui parle, à qui, et depuis où. Ici c'est la première personne du pluriel qui domine.
Quand l'auteur s'adresse directement à un destinataire présent dans le texte, le procédé porte un nom : l'apostrophe. Il faut alors dire ce que cette adresse produit , rapprocher, accuser, envelopper.
§110Qui parle dans le paragraphe 110, et à qui ?
Qui fut jamais plus aisé à manier, plus simple, ou pour mieux dire plus vrai niais, que l’empereur Claude ? Qui fut jamais plus coiffé d’une femme que lui de Messaline ? Il la mit à la fin entre les mains du bourreau. La simplicité demeure toujours aux tyrans, s’ils en ont, jusqu’à ne pas savoir bien faire ; mais je ne sais comment, à la fin, pour user de cruauté même envers ceux qui leur sont proches, si peu d’esprit qu’ils aient, cela même s’éveille.
Repère les petits mots : je. Ils reviennent 1 fois.
Ce n'est donc pas un exposé neutre : quelqu'un parle, et il parle à quelqu'un.
le même, en plus précis
Qui fut onques plus aisé à manier, plus simple, pour le dire mieux, plus vray niais, que Claude l’empereur ? Qui fut onques plus coiffé de femme que luy de Messaline ? Il la mit en fin entre les mains du bourreau. La simplesse demeure tousjours aux tyrans, s’ils en ont, à ne sçavoir bien faire ; mais je ne sçay comment, à la fin, pour user de cruauté mesmes envers ceux qui leur sont pres, si peu qu’ils ayent d’esprit, cela mesme s’esveille.
§110 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
On appelle énonciation le fait de savoir qui parle, à qui, et depuis où. Ici c'est la première personne qui domine.
Quand l'auteur s'adresse directement à un destinataire présent dans le texte, le procédé porte un nom : l'apostrophe. Il faut alors dire ce que cette adresse produit , rapprocher, accuser, envelopper.
§111Qui parle dans le paragraphe 111, et à qui ?
Assez connu est le beau mot de celui-là qui, voyant la gorge découverte de la femme qu’il aimait le plus, et sans laquelle il semblait qu’il n’eût su vivre, la caressa de cette belle parole : « Ce beau cou sera coupé tout à l’heure, si je le commande. » Voilà pourquoi la plupart des tyrans anciens étaient communément tués par leurs favoris, qui, ayant connu la nature de la tyrannie, ne pouvaient pas s’assurer autant de la volonté du tyran qu’ils se défiaient de sa puissance. Ainsi fut tué Domitien par Étienne, Commode par une de ses maîtresses mêmes, Antonin par Marin, et de même à peu près tous les autres.
Repère les petits mots : je. Ils reviennent 1 fois.
Ce n'est donc pas un exposé neutre : quelqu'un parle, et il parle à quelqu'un.
le même, en plus précis
Assez commun est le beau mot de cestuy là, qui, voyant la gorge descouverte de sa femme qu’il aimoit le plus, et sans laquelle il sembloit qu’il n’eust sceu vivre, la caressa de ceste belle parole : « Ce beau col sera tantost couppé, si je le commande. » Voylà pourquoy la pluspart des tyrans anciens estoyent communement tuez par leurs favorits, qui, ayans connu la nature de la tyrannie, ne se pouvoyent tant asseurer de la volonté du tyran comme ils se desfioyent de sa puissance. Ainsi fut tué Domitian par Estienne, Commode par une de ses amies mesmes, Antonin par Marin, et de mesme quasi tous les autres.
§111 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
On appelle énonciation le fait de savoir qui parle, à qui, et depuis où. Ici c'est la première personne qui domine.
Quand l'auteur s'adresse directement à un destinataire présent dans le texte, le procédé porte un nom : l'apostrophe. Il faut alors dire ce que cette adresse produit , rapprocher, accuser, envelopper.
§114Qui parle dans le paragraphe 114, et à qui ?
N’est-ce donc pas grand-pitié que, voyant tant d’exemples évidents, voyant le danger si présent, personne ne veuille se faire sage aux dépens d’autrui, et que tant de gens s’approchent si volontiers des tyrans, sans qu’il y en ait un seul qui ait l’avisement et la hardiesse de leur dire ce que dit, comme le porte le conte, le renard au lion qui faisait le malade : « J’irais te voir de bon cœur dans ta tanière ; mais je vois assez de traces de bêtes qui vont en avant vers toi ; en arrière, qui en revienne, je n’en vois pas une. »
Repère les petits mots : je. Ils reviennent 3 fois.
Ce n'est donc pas un exposé neutre : quelqu'un parle, et il parle à quelqu'un.
le même, en plus précis
Donques n’est-ce pas grand’pitié que, voyant tant d’exemples apparents, voyant le danger si present, personne ne se vueille faire sage aux despens d’autruy, et que tant de gens s’approchent si volontiers des tyrans, qu’il n’y ait pas un qui ait l’advisement et la hardiesse de leur dire ce que dit, comme porte le conte, le renard au lyon qui faisoit le malade : « Je t’irois voir de bon cœur en ta tasniere ; mais je voy assez de traces de bestes qui vont en avant vers toy ; mais en arriere qui revienne, je n’en voy pas une. »
§114 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
On appelle énonciation le fait de savoir qui parle, à qui, et depuis où. Ici c'est la première personne qui domine.
Quand l'auteur s'adresse directement à un destinataire présent dans le texte, le procédé porte un nom : l'apostrophe. Il faut alors dire ce que cette adresse produit , rapprocher, accuser, envelopper.
S2Le renard et le lion malade. Toutes les traces entrent, aucune ne sort. La fable dit en trois lignes ce que le livre a mis quatre-vingts paragraphes à établir : personne, autour du pouvoir, ne veut lire les signes qui sont sous ses yeux.
§120Qui parle dans le paragraphe 120, et à qui ?
[Apprenons donc quelquefois, apprenons à bien faire. Levons les yeux vers le ciel, ou pour notre honneur, ou pour l’amour même de la vertu, ou certes, à parler sérieusement, pour l’amour et l’honneur de Dieu tout-puissant, témoin assuré de nos actes et juste juge de nos fautes. Pour ma part, je pense bien, et je ne me trompe pas, puisqu’il n’est rien de si contraire à Dieu, tout libéral et débonnaire, que la tyrannie, qu’il réserve là-bas, à part, pour les tyrans et leurs complices, quelque peine particulière.] --- ## Rappel de statut, identique à celui du texte établi Les passages entre crochets droits, fin de §119 et §120 entier, sont traduits d’une restitution et non d’un témoin du seizième siècle. Voir RELEVE_interventions_La-Boetie.md, lacune 1. --- # ANNEXE : deux façons de traduire une période Le paragraphe d’épreuve est le §4, qui est la question centrale du Discours et la première grande période du texte. ## Texte de départ, tel qu’établi > Pour ce coup je ne voudrois sinon entendre, s’il est possible et comme il se peut faire, que tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations endurent quelquesfois un tyran seul, qui n’a puissance que celle qu’on luy donne, qui n’a pouvoir de leur nuire sinon de tant qu’ils ont vouloir de l’endurer, qui ne sauroit leur faire mal aucun sinon lors qu’ils aiment mieux le souffrir que luy contredire. ## Version A, période découpée > Pour cette fois, je voudrais seulement comprendre une chose. Comment est-il possible que tant d’hommes supportent un seul tyran ? Tant de bourgs, tant de villes, tant de nations le supportent aussi. Or ce tyran n’a de puissance que celle qu’on lui donne. Il ne peut leur nuire que dans la mesure où ils acceptent de le supporter. Il ne saurait leur faire aucun mal, sauf lorsqu’ils préfèrent le souffrir plutôt que de le contredire. ## Version B, période conservée, celle que T.1 retient > Pour cette fois, je voudrais seulement comprendre s’il est possible, et comment il se peut faire, que tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations supportent parfois un tyran seul, qui n’a de puissance que celle qu’on lui donne, qui n’a pouvoir de leur nuire que dans la mesure où ils veulent bien le supporter, qui ne saurait leur faire aucun mal sinon lorsqu’ils aiment mieux le souffrir que le contredire. ## Ce qui se perd dans la version A, et qui n’est pas du style Premièrement, la disproportion. Dans le texte, la série « tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations » est suspendue, sans verbe, pendant quatre membres, et le verbe qui vient enfin, « endurent », a pour objet deux mots seulement : « un tyran seul ». C’est cette suspension qui fait sentir physiquement l’écart entre la masse et l’unité. La version A place un verbe dès le premier membre et renvoie le reste à une phrase séparée. La masse est dispersée, l’écart n’est plus senti, il est seulement énoncé. Deuxièmement, la triple relative. Les trois propositions « qui n’a puissance que… », « qui n’a pouvoir… », « qui ne sauroit… » sont accrochées au même mot, « tyran », et elles resserrent progressivement, à chaque reprise, la même démonstration : le pouvoir du tyran est entièrement fourni par ceux qui le subissent. Le fait qu’elles pendent toutes trois au même nom est l’argument même : c’est le tyran, un seul mot, qui est vidé trois fois de suite. Coupées en trois phrases indépendantes, elles deviennent trois informations successives, et la démonstration se change en énumération. Troisièmement, la question. Le texte ne pose pas de question. Il dit qu’il voudrait comprendre. La différence n’est pas mince : celui qui pose une question attend une réponse d’un autre, celui qui veut comprendre annonce qu’il va chercher lui-même. La version A introduit un point d’interrogation qui n’existe pas et déplace la posture de l’auteur. Quatrièmement, le nombre de phrases. Une période, six phrases. Le lecteur de la version A lit six fois plus vite et retient six fois moins. Le rythme n’est pas un ornement chez La Boétie : la période longue impose au lecteur de tenir tous les termes ensemble jusqu’à la fin, et c’est en les tenant ensemble qu’il fait lui-même le calcul dont le texte parle. ## Ce que la version B a dû concéder Elle n’est pas une décalque. Trois choses ont bougé, et il faut le dire. « s’il est possible et comme il se peut faire » a été gardé tel quel, alors qu’un traducteur pressé aurait supprimé la redondance. Elle n’est pas redondante : elle distingue la possibilité et le mécanisme, c’est-à-dire les deux questions que le Discours va traiter successivement. « sinon de tant qu’ils ont vouloir de l’endurer » est devenu « que dans la mesure où ils veulent bien le supporter ». La locution du seizième siècle n’a pas d’équivalent d’un seul tenant ; le membre s’allonge d’une syllabe et demie. C’est la seule dilatation. La ponctuation a été ajoutée : deux virgules après « possible » et « faire », que le témoin ne porte pas. Elles créent la respiration qui rend la période tenable. C’est l’intervention décrite au paragraphe C du relevé. ## La règle qui en découle, et qui s’applique à tout le fichier On ne coupe jamais une période pour la rendre lisible. On la ponctue. Là où une phrase de plus de soixante mots menace de perdre le lecteur, la solution est un point-virgule, une reprise de la conjonction, un balisage clair des séries ; jamais un point. Le seul cas où le point est ajouté est celui où le témoin lui-même achève la période. Le contrôle en est simple, et n’importe qui peut le refaire : compter les points finaux du fichier de traduction, et les comparer à ceux d’une édition modernisée courante. S’ils sont en nombre voisin de ceux du texte établi, la règle a été tenue.
Repère les petits mots : ma · je. Ils reviennent 2 fois.
Ce n'est donc pas un exposé neutre : quelqu'un parle, et il parle à quelqu'un.
le même, en plus précis
[Apprenons donc quelquesfois, apprenons à bien faire. Levons les yeux vers le ciel, ou pour nostre honneur, ou pour l’amour mesme de la vertu, ou certes, à parler à bon escient, pour l’amour et l’honneur de Dieu tout-puissant, asseuré tesmoin de nos faits et juste juge de nos fautes. De ma part, je pense bien, et ne suis pas trompé, puis qu’il n’est rien si contraire à Dieu, tout liberal et debonnaire, que la tyrannie, qu’il reserve là bas à part, pour les tyrans et leurs complices, quelque peine particuliere.] --- ## Avertissement de fin de texte, obligatoire Le texte établi ci-dessus repose sur deux témoins de 1577, et il faut savoir lequel porte quoi. §1 à §108, première phrase incluse : établis sur la Vive description de la tyrannie, Reims, Jean Mouchar, 1577, exemplaire Bibliothèque Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES (P. 2), reproduction Internet Archive, identifiant 8RSUP106RES_P2. §108, seconde partie, à §119, jusqu’aux mots « Tous les malheurs, toutes » : établis sur le second imprimé de 1577, « Discours, de la servitude volontaire », dans [Simon Goulart], Mémoires de l’estat de France sous Charles neufiesme, tome III, pages 160 à 191 ; reproduction Internet Archive, identifiant discoursdelaservitudevolontaire1577. Le recours à ce second témoin a été rendu nécessaire par une limite technique de récupération du premier, et non par une décision éditoriale. Il est intégralement porté au relevé des interventions. Fin de §119 et §120, entre crochets droits : non établis sur témoin à cette date. Restitution faite d’après la version modernisée de contrôle, Institut Coppet, 2011. Ces deux passages sont signalés comme lacune ouverte, lacune numéro 1 du relevé des interventions. Ils ne doivent pas être cités comme leçon de 1577 tant que la collation n’aura pas été faite. C’est le seul endroit de tout le texte où notre appareil ne repose pas sur un témoin du seizième siècle, et il est marqué pour cette raison.
§120 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
On appelle énonciation le fait de savoir qui parle, à qui, et depuis où. Ici c'est la première personne qui domine. S'y ajoute la première personne du pluriel.
Quand l'auteur s'adresse directement à un destinataire présent dans le texte, le procédé porte un nom : l'apostrophe. Il faut alors dire ce que cette adresse produit , rapprocher, accuser, envelopper.
S2La dernière phrase est chrétienne. Le livre s'achève sur Dieu, sur le témoin de nos actes et le juge de nos fautes, et sur la conviction que la tyrannie lui est contraire. Cette conclusion doit être signalée, parce qu'elle contredit l'image d'un La Boétie penseur athée ou anarchiste que l'on rencontre encore. Il finit son livre en confiant à Dieu la punition des tyrans, ce qui est aussi une manière de ne pas la confier aux hommes.
§1En quoi le paragraphe 1 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
À voir plusieurs seigneurs, aucun bien je ne vois : qu'un seul, sans plus, soit le maître, et qu'un seul soit le roi. Ainsi parle Ulysse chez Homère, s'adressant au public. S'il s'était contenté de dire : à voir plusieurs seigneurs, aucun bien je ne vois, c'était parfaitement dit, et rien de mieux ; mais au lieu que, pour parler avec raison, il aurait fallu dire que la domination de plusieurs ne pouvait être bonne, puisque la puissance d'un seul, du moment qu'il prend ce titre de maître, est dure et déraisonnable, il est allé ajouter tout le contraire : qu'un seul, sans plus, soit le maître, et qu'un seul soit le roi.
Le paragraphe touche au tyran. On le voit ici : « …A voir plusieurs seigneurs aucun bien je ne voy : Qu'un sans plus soit le maistre, et… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
A voir plusieurs seigneurs aucun bien je ne voy : Qu'un sans plus soit le maistre, et qu'un seul soit le Roy. Ce dit Ulysse en Homere, parlant en public. S'il n'eust dit sinon, A voir plusieurs seigneurs aucun bien je ne voy, c'estoit tant bien dit que rien plus. Mais au lieu que, pour parler avec raison, il faloit dire que la domination de plusieurs ne pouvoit estre bonne, puis que la puissance d'un seul, dés lors qu'il prend ce tiltre de maistre, est dure et desraisonnable, il est allé adjouster tout au rebours : Qu'un sans plus soit le maistre, et qu'un seul soit le Roy.
§1 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
S2Le livre s'ouvre sur une citation qu'il conteste. La Boétie cite Homère, où Ulysse dit qu'il vaut mieux un seul maître que plusieurs, et il répond aussitôt que c'était bien parti et mal fini. Commencer par corriger Homère, à vingt ans, indique le ton de tout ce qui va suivre : aucune autorité ne sera reçue sans examen. C'est la première façon de défendre la liberté, et elle est intellectuelle avant d'être politique.
S3« Ce dit Ulysse en Homere » : les deux vers cités sont ceux d'Ulysse haranguant l'armée grecque en assemblée, pour la ramener au combat après la fuite provoquée par le songe d'Agamemnon.
§2En quoi le paragraphe 2 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Encore faut-il, peut-être, excuser Ulysse, à qui il était possiblement nécessaire alors d'user de ce langage et de s'en servir pour apaiser la révolte de l'armée, accordant, je crois, son propos aux circonstances plutôt qu'à la vérité. Mais à parler sérieusement, c'est un malheur extrême que d'être soumis à un maître dont on ne peut jamais être assuré qu'il soit bon, puisqu'il est toujours en son pouvoir d'être mauvais quand il le voudra ; et d'avoir plusieurs maîtres, c'est autant de fois être extrêmement malheureux.
Le paragraphe touche à la servitude et au tyran. On le voit ici : « …sible lors il estoit besoin d'user de ce langage et de s'en servir pour appaiser la revolte de l'armée, conformant, je croy, s… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Toutesfois, à l'avanture il faut excuser Ulysse, auquel possible lors il estoit besoin d'user de ce langage et de s'en servir pour appaiser la revolte de l'armée, conformant, je croy, son propos plus au temps qu'à la verité. Mais à parler à bon escient, c'est un extreme malheur d'estre subject à un maistre, duquel on ne peut estre jamais asseuré qu'il soit bon, puis qu'il est tousjours en sa puissance d'estre mauvais quand il voudra ; et d'avoir plusieurs maistres, c'est autant que d'avoir autant de fois à estre extremement malheureux.
§2 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
§4En quoi le paragraphe 4 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Pour cette fois, je voudrais seulement comprendre s'il est possible, et comment il se peut faire, que tant d'hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations supportent parfois un tyran seul, qui n'a de puissance que celle qu'on lui donne, qui n'a pouvoir de leur nuire que dans la mesure où ils veulent bien le supporter, qui ne saurait leur faire aucun mal sinon lorsqu'ils aiment mieux le souffrir que le contredire. Grande chose, certes, et pourtant si commune qu'il faut d'autant plus en gémir et d'autant moins s'en étonner, que de voir un million de millions d'hommes servir misérablement, le cou sous le joug, non pas contraints par une force supérieure, mais en quelque sorte, semble-t-il, enchantés et charmés par le seul nom d'un seul, dont ils ne doivent ni craindre la puissance, puisqu'il est seul, ni aimer les qualités, puisqu'il est envers eux inhumain et sauvage.
Le paragraphe touche à la servitude et au tyran. On le voit ici : « …r et moins esbahir, de voir un million de millions d'hommes servir miserablement, ayans le col sous le joug, non pas contrains… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Pour ce coup je ne voudrois sinon entendre, s'il est possible et comme il se peut faire, que tant d'hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations endurent quelquesfois un tyran seul, qui n'a puissance que celle qu'on luy donne, qui n'a pouvoir de leur nuire sinon de tant qu'ils ont vouloir de l'endurer, qui ne sauroit leur faire mal aucun sinon lors qu'ils aiment mieux le souffrir que luy contredire. Grand chose certes, et toutesfois si commune, qu'il s'en faut de tant plus douloir et moins esbahir, de voir un million de millions d'hommes servir miserablement, ayans le col sous le joug, non pas contrains par une plus grande force, mais aucunement, ce semble, enchantez et charmez par le seul nom d'un, duquel ils ne doivent ni craindre la puissance, puis qu'il est seul, ni aimer les qualitez, puis qu'il est en leur endroit inhumain et sauvage.
§4 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
S2Voici la question du livre, et il n'y en aura pas d'autre. Comment se peut-il que tant de gens supportent un seul homme, alors que ce seul homme ne tient d'eux tout son pouvoir ? Posez cette phrase devant un adolescent et vous verrez qu'elle tient toute seule, sans commentaire. C'est le cœur du parcours : avant de défendre la liberté, il faut comprendre comment on l'a perdue.
§5En quoi le paragraphe 5 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
La faiblesse est telle, entre nous autres hommes : il faut souvent que nous obéissions à la force, il est nécessaire de temporiser, on ne peut pas toujours être le plus fort. Donc, si une nation est contrainte par la force de la guerre de servir un seul, comme la cité d'Athènes le fut aux Trente tyrans, il ne faut pas s'étonner qu'elle serve, mais se plaindre de l'accident ; ou plutôt ne s'en étonner ni s'en plaindre, mais porter le mal patiemment et se réserver pour l'avenir à meilleure fortune.
Le paragraphe touche à la servitude et au tyran. On le voit ici : « …, si une nation est contrainte par la force de la guerre de servir à un, comme la cité d'Athenes aux trente tyrans, il ne se f… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
La foiblesse d'entre nous hommes est telle : il faut souvent que nous obeyssions à la force, il est besoin de temporiser, on ne peut pas tousjours estre le plus fort. Donc, si une nation est contrainte par la force de la guerre de servir à un, comme la cité d'Athenes aux trente tyrans, il ne se faut pas esbahir qu'elle serve, mais se plaindre de l'accident ; ou bien plustost ne s'esbahir ny ne s'en plaindre, mais porter le mal patiemment, et se reserver à l'advenir à meilleure fortune.
§5 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
S2Une concession, et elle est honnête. Quand un peuple est écrasé par une armée étrangère, dit La Boétie, il n'y a pas à s'étonner qu'il serve. Il faut le plaindre. Ce n'est pas de cela qu'il parle. Il parle de ceux qui servent sans y être contraints, et il le dit d'emblée pour qu'on ne lui fasse pas de faux procès.
S3« la cité d'Athenes aux trente tyrans » : les Trente sont un collège de trente magistrats imposés à Athènes par Sparte après la défaite d'Aigos-Potamos, en 404 avant Jésus-Christ. Leur gouvernement dure environ huit mois et se termine par leur renversement en 403.
§6En quoi le paragraphe 6 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Notre nature est ainsi faite, que les devoirs ordinaires de l'amitié emportent une bonne part du cours de notre vie. Il est raisonnable d'aimer la vertu, d'estimer les belles actions, de reconnaître le bien d'où on l'a reçu, et de rogner souvent sur notre aise pour augmenter l'honneur et l'avantage de celui qu'on aime et qui le mérite. Ainsi donc, si les habitants d'un pays ont trouvé quelque grand personnage qui leur ait montré à l'épreuve une grande prévoyance pour les garder, une grande hardiesse pour les défendre, un grand soin pour les gouverner ; si, à partir de là, ils s'habituent à lui obéir et à s'y fier au point de lui accorder quelques avantages, je ne sais si ce serait sagesse, dans la mesure où on l'ôte de là où il faisait bien pour l'avancer là où il pourra faire mal. Mais il ne pourrait certes manquer [d'avoir de la bonté], et de ne craindre aucun mal de celui dont on n'a reçu que du bien.
Le paragraphe touche à défendre et à entretenir. On le voit ici : « …rande prevoyance pour les garder, grande hardiesse pour les defendre, un grand soin pour les gouverner ; si, de là en avant, i… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Nostre nature est ainsi, que les communs devoirs de l'amitié emportent une bonne partie du cours de nostre vie. Il est raisonnable d'aimer la vertu, d'estimer les beaux faicts, de connoistre le bien d'où l'on l'a receu, et de diminuer souvent de nostre aise pour augmenter l'honneur et advantage de celuy qu'on aime et qui le merite. Ainsi donc, si les habitans d'un pays ont trouvé quelque grand personnage qui leur ait monstré par l'espreuve une grande prevoyance pour les garder, grande hardiesse pour les defendre, un grand soin pour les gouverner ; si, de là en avant, ils s'apprivoisent de luy obeir et s'en fier tant que de luy donner quelques avantages, je ne sçay si ce seroit sagesse, de tant qu'on l'oste de là où il faisoit bien pour l'avancer en lieu où il pourra mal faire. Mais certes si ne pourroit-il faillir [d'avoir bonté], de ne craindre point mal de celuy duquel on n'a receu que bien.
§6 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
S2Un passage que l'on oublie souvent de lire. La Boétie admet qu'un peuple puisse, raisonnablement, accorder une autorité à un homme qui l'a bien servi. Il ne condamne donc pas toute obéissance. Il ne dit pas que le pouvoir est en soi un crime. La suite du texte n'en est que plus forte, parce qu'elle vise ce qui vient après le consentement raisonnable, pas le consentement lui-même.
§7En quoi le paragraphe 7 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Mais, ô bon Dieu, que peut être cela ? Comment dirons-nous que cela s'appelle ? Quel malheur est-ce là ? Quel vice, ou plutôt quel malheureux vice, que de voir un nombre infini d'hommes non pas obéir, mais servir ; non pas être gouvernés, mais tyrannisés ; n'ayant ni biens, ni parents, ni enfants, ni leur vie même qui soit à eux ; souffrir les pillages, les débauches, les cruautés, non pas d'une armée, non pas d'un camp barbare contre lequel il faudrait dépenser son sang et sa vie par avance, mais d'un seul ; non pas d'un Hercule ni d'un Samson, mais d'un homoncule, et le plus souvent du plus lâche et du plus efféminé de la nation ; non pas d'un homme accoutumé à la poudre des batailles, mais à grand-peine au sable des tournois ; non pas d'un homme capable par la force de commander aux hommes, mais tout empêché de servir bassement la moindre femmelette.
Le paragraphe touche à entretenir et à la servitude et au tyran. On le voit ici : « …us souvent du plus lasche et feminin de la nation ; non pas accoustumé à la poudre des batailles, mais encore à grand'peine au sa… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Mais ô bon Dieu, que peut estre cela ? Comment dirons-nous que cela s'appelle ? Quel malheur est cecy ? Quel vice, ou plustost quel malheureux vice, voir un nombre infini d'hommes non pas obeir, mais servir ; non pas estre gouvernez, mais tyrannisez ; n'ayans ni biens, ni parens, ni enfans, ni leur vie mesme qui soit à eux ; souffrir les pilleries, les paillardises, les cruautez, non pas d'une armée, non pas d'un camp barbare contre lequel il faudroit despendre son sang et sa vie devant, mais d'un seul ; non pas d'un Hercules ne d'un Samson, mais d'un hommeau, et le plus souvent du plus lasche et feminin de la nation ; non pas accoustumé à la poudre des batailles, mais encore à grand'peine au sable des tournois ; non pas qui puisse par force commander aux hommes, mais tout empesché de servir vilement à la moindre femmelette.
§7 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
S2Le portrait du tyran est un anti-portrait. Ni Hercule ni Samson : un petit homme, souvent le plus lâche de tous. L'effet est calculé. Si le maître était un géant, la soumission s'expliquerait. Comme il ne l'est pas, il ne reste rien pour expliquer la soumission, sinon la soumission elle-même. Point de vigilance : le texte appelle ce tyran « efféminé » et le compare défavorablement à une femme. C'est une insulte de son siècle, fondée sur un mépris des femmes que nous ne reprenons pas. On la conserve parce que l'on ne réécrit pas un auteur ; on la signale parce que l'on n'enseigne pas ce mépris.
§8En quoi le paragraphe 8 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Appellerons-nous cela lâcheté ? Dirons-nous que ceux qui servent ainsi sont des couards et des vaincus d'avance ? Si deux, si trois, si quatre ne se défendent pas d'un seul, cela est étrange, mais pourtant possible : on pourra bien dire alors, à bon droit, que c'est faute de cœur. Mais si cent, si mille supportent un seul, ne dira-t-on pas qu'ils ne veulent pas, qu'ils n'osent pas s'en prendre à lui, et que ce n'est pas couardise, mais plutôt mépris et dédain ?
Le paragraphe touche à défendre. On le voit ici : « …ent couards et recreus ? Si deux, si trois, si quatre ne se defendent d'un, cela est estrange, mais toutesfois possible : si l… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Appellons-nous cela lascheté ? Dirons-nous que ceux-là qui servent soyent couards et recreus ? Si deux, si trois, si quatre ne se defendent d'un, cela est estrange, mais toutesfois possible : si le pourra-on dire lors à bon droit, que c'est faute de cœur. Mais si cent, si mille endurent d'un seul, ne dira-on pas qu'ils ne veulent point, qu'ils n'osent pas se prendre à luy, et que ce n'est pas couardise, mais plustost mespris et desdain ?
§8 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
§9En quoi le paragraphe 9 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Si l'on voit, non pas cent, non pas mille hommes, mais cent pays, mille villes, un million d'hommes ne pas assaillir un seul, dont le mieux traité de tous reçoit ce mal d'être serf et esclave, comment pourrons-nous nommer cela ? Est-ce lâcheté ? Or il y a naturellement à tous les vices quelque borne qu'ils ne peuvent passer. Deux peuvent craindre un seul, et dix, peut-être ; mais que mille, mais qu'un million, mais que mille villes ne se défendent pas d'un seul, cela n'est pas couardise : elle ne va pas jusque-là, pas plus que la vaillance ne s'étend jusqu'à ce qu'un seul homme escalade une forteresse, qu'il assaille une armée, qu'il conquière un royaume. Quel monstre de vice est-ce donc là, qui ne mérite même pas le titre de couardise, qui ne trouve pas de nom assez vilain, que la Nature désavoue avoir fait, et que la langue refuse de nommer ?
Le paragraphe touche à défendre et à entretenir et à la servitude et au tyran. On le voit ici : « …s mille, mais un million, mais mille villes, si elles ne se defendent d'un, cela n'est pas couardise : elle ne va point jusque… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Si l'on void, non pas cent, non pas mille hommes, mais cent pays, mille villes, un million d'hommes n'assaillir pas un seul, duquel le mieux traité de tous en reçoit ce mal d'estre serf et esclave, comment pourrons-nous nommer cela ? Est-ce lascheté ? Or il y a en tous vices naturellement quelque borne, outre laquelle ils ne peuvent passer. Deux peuvent craindre un, et possible dix ; mais mille, mais un million, mais mille villes, si elles ne se defendent d'un, cela n'est pas couardise : elle ne va point jusques là, non plus que la vaillance ne s'estend pas qu'un seul eschelle une forteresse, qu'il assaille une armée, qu'il conquiere un royaume. Donques, quel monstre de vice est-ce cy, qui ne merite pas encore le tiltre de couardise, qui ne trouve de nom assez vilain, que Nature desadvoue avoir fait, et la langue refuse de le nommer ?
§9 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
S2Le raisonnement par les nombres. Deux hommes peuvent en craindre un ; mille villes ne le peuvent pas. Le vice n'a plus de nom parce qu'il n'a plus de mesure. C'est le premier endroit où le lecteur sent que quelque chose ne s'explique pas, et cette sensation est voulue : elle prépare le mot de « malencontre », qui viendra plus loin.
§10En quoi le paragraphe 10 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Qu'on mette d'un côté cinquante mille hommes en armes, de l'autre autant ; qu'on les range en bataille, qu'ils en viennent aux mains, les uns libres et combattant pour leur franchise, les autres pour la leur ôter : auxquels promettra-t-on par conjecture la victoire ? Lesquels pensera-t-on qui iront plus gaillardement au combat, ou ceux qui espèrent pour récompense de leur peine le maintien de leur liberté, ou ceux qui ne peuvent attendre pour salaire des coups qu'ils donnent ou qu'ils reçoivent que la servitude d'autrui ? Les uns ont toujours devant les yeux le bonheur de leur vie passée, l'attente d'un bien-être pareil à venir ; ils ne songent pas tant à ce qu'ils endurent le peu de temps que dure une bataille, qu'à ce qu'il faudra endurer à jamais, à eux, à leurs enfants et à toute leur postérité. Les autres n'ont rien qui les enhardisse qu'une petite pointe de convoitise, qui s'émousse soudain contre le danger, et qui ne peut être si ardente qu'elle ne doive, semble-t-il, s'éteindre à la moindre goutte de sang qui sorte de leurs plaies.
Le paragraphe touche à la liberté et à la servitude. On le voit ici : « …es range en bataille, qu'ils viennent à se joindre, les uns libres, combatans pour leur franchise, les autres pour la leur os… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Qu'on mette d'un costé cinquante mille hommes en armes, d'un autre autant ; qu'on les range en bataille, qu'ils viennent à se joindre, les uns libres, combatans pour leur franchise, les autres pour la leur oster : ausquels promettra-on par conjecture la victoire ? Lesquels pensera-on qui plus gaillardement iront au combat, ou ceux qui esperent pour guerdon de leur peine l'entretenement de leur liberté, ou ceux qui ne peuvent attendre loyer des coups qu'ils donnent ou qu'ils reçoivent, que la servitude d'autruy ? Les uns ont tousjours devant leurs yeux le bonheur de leur vie passée, l'attente de pareil aise à l'advenir ; il ne leur souvient pas tant de ce qu'ils endurent ce peu de temps que dure une bataille, comme de ce qu'il conviendra à jamais endurer à eux, à leurs enfans, et à toute la posterité. Les autres n'ont rien qui les enhardisse qu'une petite pointe de convoitise, qui se rebouche soudain contre le danger, et qui ne peut estre si ardente qu'elle ne se doyve, ce semble, estaindre par la moindre goutte de sang qui sorte de leurs playes.
§10 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
S2Pourquoi les hommes libres se battent mieux. Le parallèle des deux armées est une des pages les plus utiles du texte pour le parcours. Défendre la liberté n'y est pas un devoir moral, c'est une force réelle et mesurable : celui qui défend sa liberté a devant les yeux tout ce qu'il perdrait, celui qui attaque n'a qu'un appétit qui s'éteint à la première blessure.
§11En quoi le paragraphe 11 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Aux batailles si renommées de Miltiade, de Léonidas, de Thémistocle, qui furent livrées il y a deux mille ans et qui vivent encore aujourd'hui aussi fraîches dans la mémoire des livres et des hommes que si c'était d'hier, qui furent livrées en Grèce, pour le bien de la Grèce et pour l'exemple du monde entier : qu'est-ce donc, pense-t-on, qui donna à un si petit nombre de gens comme l'étaient les Grecs, non pas le pouvoir, mais le cœur de soutenir la force de tant de navires que la mer même en était chargée, de défaire tant de nations qui étaient en si grand nombre que l'escadron des Grecs n'aurait pas fourni, s'il l'avait fallu, les capitaines des armées ennemies ? Sinon qu'il semble qu'en ces jours glorieux, ce n'était pas tant la bataille des Grecs contre les Perses que la victoire de la liberté sur la domination, et de la franchise sur la convoitise.
Le paragraphe touche à la liberté. On le voit ici : « …taille des Grecs contre les Perses, comme la victoire de la liberté sur la domination, et de la franchise sur la convoitise.… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Aux batailles tant renommées de Miltiade, de Leonide, de Themistocles, qui ont esté données deux mille ans a, et vivent encores aujourd'huy aussi fresches en la memoire des livres et des hommes comme si c'eust esté l'autre hier, qu'elles furent données en Grece pour le bien de Grece et pour l'exemple de tout le monde : qu'est-ce qu'on pense qui donna à si petit nombre de gens comme estoyent les Grecs, non le pouvoir, mais le cœur de soustenir la force de tant de navires que la mer mesme en estoit chargée ? de desfaire tant de nations qui estoyent en si grand nombre, que l'esquadron des Grecs n'eust pas fourny, s'il eust falu, des capitaines aux armées des ennemis ? Sinon qu'il semble qu'en ces glorieux jours là ce n'estoit pas tant la bataille des Grecs contre les Perses, comme la victoire de la liberté sur la domination, et de la franchise sur la convoitise.
§11 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
S2Marathon, les Thermopyles, Salamine. La Boétie ne raconte pas ces batailles, il les convoque comme des preuves. Et il en tire une formule qui vaut définition : ce n'était pas tant la bataille des Grecs contre les Perses que la victoire de la liberté sur la domination. C'est le passage à retenir si l'on ne devait en retenir qu'un pour le parcours.
S3« Aux batailles tant renommées de Miltiade, de Leonide, de Themistocles » : trois épisodes distincts des guerres médiques, que La Boétie rassemble en un seul mouvement.
S3« données deux mille ans a » : le chiffre est arrondi et il est faux d'environ dix pour cent. De 480 avant Jésus-Christ à la date probable de rédaction, autour de 1548, il s'écoule environ deux mille vingt-huit ans. L'approximation est de rhétorique, non d'ignorance.
§12En quoi le paragraphe 12 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
C'est chose étrange que d'entendre parler de la vaillance que la liberté met au cœur de ceux qui la défendent. Mais ce qui se fait dans tous les pays, par tous les hommes, tous les jours, qu'un homme seul malmène cent mille villes et les prive de leur liberté, qui le croirait s'il ne faisait que l'entendre dire, et non le voir ? Et si cela ne se voyait qu'en pays étrangers et en terres lointaines, et qu'on le racontât, qui ne penserait que la chose est feinte et inventée plutôt que véritable ?
Le paragraphe touche à défendre et à la liberté. On le voit ici : « …la vaillance que la liberté met dans le cœur de ceux qui la defendent. Mais ce qui se fait en tous pays, par tous les hommes,… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
C'est chose estrange d'ouyr parler de la vaillance que la liberté met dans le cœur de ceux qui la defendent. Mais ce qui se fait en tous pays, par tous les hommes, tous les jours, qu'un homme seul mastine cent mille villes et les prive de leur liberté, qui le croiroit s'il ne faisoit que l'ouyr dire, et non le voir ? Et s'il ne se voyoit qu'en pays estranges et lointaines terres, et qu'on le dist, qui ne penseroit que cela fust plustost feint et controuvé que non pas veritable ?
§12 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
§13En quoi le paragraphe 13 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Encore ce tyran seul, il n'est pas besoin de le combattre, il n'est pas besoin de s'en défendre : il est défait de lui-même, pourvu que le pays ne consente pas à la servitude. Il ne faut pas lui ôter quoi que ce soit, mais ne rien lui donner. Il n'est pas besoin que le pays se mette en peine de rien faire pour lui-même, mais qu'il ne se mette pas en peine de rien faire contre lui-même. Ce sont donc les peuples eux-mêmes qui se laissent, ou plutôt qui se font malmener, puisqu'en cessant de servir ils en seraient quittes. C'est le peuple qui s'asservit, qui se coupe la gorge, qui, ayant le choix d'être sujet ou d'être libre, quitte sa franchise et prend le joug ; qui consent à son mal, ou plutôt le poursuit.
Le paragraphe touche à défendre et à la liberté et à la servitude et au tyran. On le voit ici : « …'est pas besoin de le combatre, il n'est pas besoin de s'en defendre : il est de soy-mesme desfait, mais que le pays ne consen… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Encores ce seul tyran, il n'est pas besoin de le combatre, il n'est pas besoin de s'en defendre : il est de soy-mesme desfait, mais que le pays ne consente à la servitude. Il ne faut pas luy rien oster, mais ne luy donner rien. Il n'est point besoin que le pays se mette en peine de faire rien pour soy, mais qu'il ne se mette pas en peine de faire rien contre soy. Ce sont donc les peuples mesmes qui se laissent, ou plustost qui se font gourmander, puis qu'en cessant de servir ils en seroyent quittes. C'est le peuple qui s'asservit, qui se couppe la gorge, qui, ayant le chois d'estre subject ou d'estre libre, quitte sa franchise et prend le joug ; qui consent à son mal, ou plustost le pourchasse.
§13 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
S2La phrase la plus radicale du livre est aussi la plus calme. Il n'est pas besoin de combattre le tyran, il n'est pas besoin de s'en défendre. Il suffit de ne rien lui donner. Ce n'est pas un appel au soulèvement, c'est exactement le contraire : c'est un appel au retrait. La distinction est capitale pour comprendre pourquoi ce texte a nourri des pensées de la désobéissance et non des pensées de la révolution.
§14En quoi le paragraphe 14 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
S'il lui en coûtait quelque chose pour recouvrer sa liberté, je ne l'en presserais pas, bien que ce soit ce que l'homme doit avoir de plus cher, que de se remettre dans son droit naturel et, pour ainsi dire, de bête redevenir homme. Mais je ne désire même pas en lui une si grande hardiesse : je lui permets qu'il aime mieux je ne sais quelle sûreté de vivre à son aise. Quoi ! S'il ne lui faut, pour avoir la liberté, que la désirer, s'il n'a besoin que d'un simple vouloir, se trouvera-t-il une nation au monde qui l'estime trop chère, alors qu'elle peut la gagner d'un seul souhait ? Et qui plaigne sa volonté pour recouvrer le bien qu'on devrait racheter au prix de son sang, et qui, une fois perdu, fait que tous les gens d'honneur doivent tenir la vie pour déplaisante et la mort pour salutaire ?
Le paragraphe touche à entretenir et à la liberté. On le voit ici : « …homme doit avoir plus cher, que de se remettre en son droit naturel, et par maniere de dire, de beste revenir à homme. Mais en… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
S'il luy coustoit quelque chose de recouvrer sa liberté, je ne l'en presserois point, combien que ce soit ce que l'homme doit avoir plus cher, que de se remettre en son droit naturel, et par maniere de dire, de beste revenir à homme. Mais encores je ne desire pas en luy si grande hardiesse : je luy permets qu'il aime mieux je ne sçay quelle seureté de vivre à son aise. Quoy ! Si pour avoir la liberté il ne luy faut que la desirer, s'il n'a besoin que d'un simple vouloir, se trouvera-il nation au monde qui l'estime trop chere, la pouvant gaigner d'un seul souhait ? Et qui plaigne sa volonté à recouvrer le bien lequel on devroit racheter au pris de son sang, et lequel perdu, tous les gens d'honneur doyvent estimer la vie desplaisante et la mort salutaire ?
§14 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
S2Le prix de la liberté est nul, et c'est le problème. La Boétie fait remarquer que la liberté ne coûte rien à reprendre : il suffit de la vouloir. Il en tire une conclusion amère qu'il développera au paragraphe suivant : les hommes ne veulent pas ce qui est gratuit.
§15En quoi le paragraphe 15 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Certes, tout comme le feu, d'une petite étincelle, devient grand et toujours se renforce, et plus il trouve de bois, plus il est prêt d'en brûler ; et, sans qu'on y mette de l'eau pour l'éteindre, seulement en n'y mettant plus de bois, n'ayant plus rien à consumer, il se consume lui-même et devient sans force aucune, et n'est plus feu : de même les tyrans, plus ils pillent, plus ils exigent, plus ils ruinent et détruisent, plus on leur donne, plus on les sert, d'autant plus ils se fortifient et deviennent toujours plus forts et plus frais pour anéantir et détruire tout. Et si on ne leur donne rien, si on ne leur obéit pas, sans combattre, sans frapper, ils demeurent nus et défaits et ne sont plus rien, de même que la racine, n'ayant plus de sève ni d'aliment, devient une branche sèche et morte.
Le paragraphe touche au tyran. On le voit ici : « …ent sans force aucune, et n'est plus feu : pareillement les tyrans, plus ils pillent, plus ils exigent, plus ils ruinent et d… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Certes, tout ainsi comme le feu d'une petite estincelle devient grand et tousjours se renforce, et plus il trouve de bois, plus il est prest d'en brusler ; et sans qu'on y mette de l'eau pour l'esteindre, seulement en n'y mettant plus de bois, n'ayant plus que consumer, il se consume soy-mesme et devient sans force aucune, et n'est plus feu : pareillement les tyrans, plus ils pillent, plus ils exigent, plus ils ruinent et destruisent, plus on leur baille, plus on les sert, d'autant plus ils se fortifient et deviennent tousjours plus forts et plus frais pour aneantir et destruire tout. Et si on ne leur baille rien, si on ne leur obeyt point, sans combattre, sans frapper, ils demeurent nuds et desfaits et ne sont plus rien, sinon que, comme la racine n'ayant plus d'humeur et aliment devient une branche seiche et morte.
§15 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
S2L'image du feu. Ce n'est pas un ornement. Elle démontre. Un feu qu'on ne nourrit plus s'éteint tout seul, sans qu'on ait besoin d'eau. De même la tyrannie, si on cesse de l'alimenter. C'est le modèle même du raisonnement de La Boétie : la solution n'est jamais une action, c'est toujours une cessation.
§16En quoi le paragraphe 16 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Les hardis, pour acquérir le bien qu'ils demandent, ne craignent pas le danger ; les avisés ne refusent pas la peine. Les lâches et les engourdis ne savent ni endurer le mal ni recouvrer le bien : ils s'arrêtent à le souhaiter, et si la force d'y prétendre leur est ôtée par leur lâcheté, le désir de l'avoir leur demeure par nature. Ce désir, cette volonté est commune aux sages et aux insensés, aux courageux et aux couards, pour souhaiter toutes les choses qui, une fois acquises, les rendraient heureux et contents. Une seule fait exception, et je ne sais comment il se peut que la nature manque aux hommes pour la désirer : c'est la liberté, qui est pourtant un bien si grand et si plaisant qu'une fois perdue, tous les maux viennent à la file, et les biens mêmes qui demeurent après elle perdent entièrement leur goût et leur saveur, corrompus par la servitude. La seule liberté, les hommes ne la désirent pas, et pour nulle autre raison, ce me semble, sinon que, s'ils la désiraient, ils l'auraient ; comme s'ils refusaient de faire cette belle acquisition seulement parce qu'elle est trop facile.
Le paragraphe touche à défendre et à entretenir et à la liberté et à la servitude et au tyran. On le voit ici : « …ls demandent, ne craignent point le danger ; les advisez ne refusent point la peine. Les lasches et engourdis ne sçavent ni e… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Les hardis, pour acquerir le bien qu'ils demandent, ne craignent point le danger ; les advisez ne refusent point la peine. Les lasches et engourdis ne sçavent ni endurer le mal ni recouvrer le bien : ils s'arrestent en cela de le souhaiter, et la vertu d'y pretendre leur est ostée par leur lascheté, le desir de l'avoir leur demeure par la nature. Ce desir, ceste volonté, est commune aux sages et aux indiscrets, aux courageux et aux couards, pour souhaiter toutes choses qu'estans acquises les rendroyent heureux et contens. Une seule en est à dire, en laquelle je ne sçay comme nature defaut aux hommes pour la desirer : c'est la liberté, qui est toutesfois un bien si grand et si plaisant, qu'elle perdue, tous les maux viennent à la file, et les biens mesmes qui demeurent apres elle perdent entierement leur goust et saveur, corrompus par la servitude. La seule liberté, les hommes ne la desirent point, non pas pour autre raison, ce me semble, sinon pource que, s'ils la desiroyent, ils l'auroyent ; comme s'ils refusoyent de faire ce bel acquest seulement par ce qu'il est trop aisé.
§16 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
S2La liberté est le seul bien que les hommes ne désirent pas. La formule est terrible et elle est le pivot du livre. Tous les autres biens, on les veut. Celui-là, non. Et la raison qu'il en donne n'est pas rassurante : ils ne le veulent pas parce que, s'ils le voulaient, ils l'auraient. Le refus est un refus de l'évidence.
§17En quoi le paragraphe 17 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Pauvres gens et misérables, peuples insensés, nations obstinées dans votre mal et aveugles dans votre bien, vous vous laissez emporter sous vos yeux le plus beau et le plus clair de votre revenu, piller vos champs, voler vos maisons et les dépouiller des meubles anciens et paternels ! Vous vivez de telle sorte que vous pouvez dire que rien n'est à vous ; et il semblerait que désormais ce vous serait un grand bonheur que de tenir à moitié vos biens, vos familles et vos vies. Et tout ce dégât, ce malheur, cette ruine vous vient non pas des ennemis, mais bien certes de l'ennemi, et de celui que vous faites aussi grand qu'il est, pour lequel vous allez si courageusement à la guerre, pour la grandeur duquel vous ne refusez pas de présenter vos personnes à la mort.
Le paragraphe touche à défendre. On le voit ici : « …courageusement à la guerre, pour la grandeur duquel vous ne refusez point de presenter à la mort vos personnes.… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Pauvres gens et miserables, peuples insensez, nations opiniastres en vostre mal et aveugles en vostre bien, vous vous laissez emporter devant vous le plus beau et le plus clair de vostre revenu, piller vos champs, voler vos maisons, et les despouiller des meubles anciens et paternels ! Vous vivez de sorte que vous pouvez dire que rien n'est à vous ; et sembleroit que meshuy ce vous seroit grand heur de tenir à moitié vos biens, vos familles et vos vies. Et tout ce desgast, ce malheur, ceste ruine, vous vient non pas des ennemis, mais bien certes de l'ennemy, et de celuy que vous faites si grand qu'il est, pour lequel vous allez si courageusement à la guerre, pour la grandeur duquel vous ne refusez point de presenter à la mort vos personnes.
§17 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
S2Le changement de personne. Jusqu'ici La Boétie raisonnait. Ici il s'adresse directement au peuple, à la deuxième personne, et il l'accable. Lisez ce paragraphe à voix haute : il ne se raisonne pas, il s'entend. C'est un des trois grands mouvements d'éloquence du texte, avec le §19 et le §20.
§19En quoi le paragraphe 19 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Vous semez vos fruits afin qu'il en fasse le dégât ; vous meublez et remplissez vos maisons pour fournir à ses rapines ; vous nourrissez vos filles afin qu'il ait de quoi assouvir sa luxure ; vous nourrissez vos enfants afin qu'il les mène, pour le mieux qu'il puisse leur faire, à ses guerres, qu'il les mène à la boucherie, qu'il en fasse les ministres de ses convoitises et les exécuteurs de ses vengeances. Vous rompez vos personnes à la peine afin qu'il puisse se dorloter dans ses délices et se vautrer dans de sales et vilains plaisirs. Vous vous affaiblissez afin de le faire plus fort et plus rude à vous tenir la bride plus courte.
Le paragraphe touche à entretenir. On le voit ici : « …t remplissez vos maisons pour fournir à ses voleries ; vous nourrissez vos filles, afin qu'il ait dequoy saouler sa luxure ; v… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Vous semez vos fruits, afin qu'il en face le desgast ; vous meublez et remplissez vos maisons pour fournir à ses voleries ; vous nourrissez vos filles, afin qu'il ait dequoy saouler sa luxure ; vous nourrissez vos enfans, afin qu'il les meine, pour le mieux qu'il leur face, en ses guerres, qu'il les meine à la boucherie, qu'il les face les ministres de ses convoitises, les executeurs de ses vengeances. Vous rompez à la peine vos personnes, afin qu'il se puisse mignarder en ses delices et se veautrer dans les sales et vilains plaisirs. Vous vous affoiblissez, afin de le faire plus fort et roide, à vous tenir plus courte la bride.
§19 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
S2L'accusation la plus dure. Vous nourrissez vos filles pour sa luxure, vos enfants pour ses guerres. La Boétie ne dit pas que le peuple est victime : il dit que le peuple fournit. Un lecteur d'aujourd'hui peut trouver la charge excessive ; elle est calculée pour être insupportable, parce que c'est l'insupportable qui doit produire le réveil.
§20En quoi le paragraphe 20 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Et de tant d'indignités que les bêtes elles-mêmes ou bien ne sentiraient pas, ou bien n'endureraient pas, vous pouvez vous en délivrer, si vous essayez, non pas de vous en délivrer, mais seulement de le vouloir. Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres. Je ne veux pas que vous le poussiez ni que vous l'ébranliez, mais seulement ne le soutenez plus, et vous le verrez, comme un grand colosse dont on a dérobé la base, s'effondrer de son propre poids et se rompre.
Le paragraphe touche à défendre et à la liberté et à la servitude et au tyran. On le voit ici : « …er, mais seulement de le vouloir faire. Soyez resolus de ne servir plus, et vous voila libres. Je ne veux pas que vous le poussiez… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Et de tant d'indignitez que les bestes mesmes ou ne sentiroyent point, ou n'endureroyent point, vous pouvez vous en delivrer si vous essayez, non pas de vous en delivrer, mais seulement de le vouloir faire. Soyez resolus de ne servir plus, et vous voila libres. Je ne veux pas que vous le poussiez ny le bransliez, mais seulement ne le soustenez plus, et vous le verrez, comme un grand colosse à qui on a desrobbé la base, de son poids mesme fondre en bas et se rompre.
§20 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
S2« Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres. » C'est la phrase la plus citée du livre, et la plus mal citée. Regardez ce qui suit immédiatement : je ne veux pas que vous le poussiez ni que vous l'ébranliez. La Boétie interdit explicitement le geste violent. Le colosse tombe de son propre poids quand on retire le socle, pas quand on le renverse. Cœur du parcours : entretenir la liberté, ici, c'est cesser de faire quelque chose, ce n'est pas en faire une autre.
§21En quoi le paragraphe 21 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Mais certes les médecins conseillent bien de ne pas mettre la main aux plaies incurables ; et je n'agis pas sagement en voulant conseiller là-dessus un peuple qui a perdu depuis longtemps toute conscience, et dont le fait même qu'il ne sent plus son mal montre assez que sa maladie est mortelle. Cherchons donc par conjecture, si nous pouvons en trouver, comment s'est ainsi enracinée si avant cette obstinée volonté de servir, qu'il semble maintenant que l'amour même de la liberté ne soit pas si naturel.
Le paragraphe touche à entretenir et à la liberté et à la servitude. On le voit ici : « …e maintenant que l'amour mesme de la liberté ne soit pas si naturelle.… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Mais certes les medecins conseillent bien de ne mettre pas la main aux playes incurables ; et je ne fay pas sagement de vouloir en cecy conseiller le peuple, qui a perdu long temps y a toute connoissance, et duquel, puis qu'il ne sent plus son mal, cela seul monstre assez que sa maladie est mortelle. Cerchons donc par conjecture, si nous en pouvons trouver, comment s'est ainsi si avant enracinée ceste opiniastre volonté de servir, qu'il semble maintenant que l'amour mesme de la liberté ne soit pas si naturelle.
§21 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
S2Un aveu d'échec, au milieu du livre. Les médecins ne touchent pas aux plaies incurables, dit-il, et il ajoute qu'il n'agit peut-être pas sagement. C'est le moment où l'orateur cesse de haranguer et où le penseur reprend la main. Tout ce qui suit sera une enquête sur les causes, non plus une exhortation.
§22En quoi le paragraphe 22 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Premièrement, cela est hors de doute, je crois : que si nous vivions selon les droits que la Nature nous a donnés et les enseignements qu'elle nous fournit, nous serions naturellement obéissants aux parents, soumis à la raison, et serfs de personne. De l'obéissance que chacun, sans autre avertissement que celui de son naturel, porte à ses père et mère, tous les hommes sont témoins, chacun en soi et pour soi. Quant à la raison, à savoir si elle naît avec nous ou non, question longuement débattue par les Académiciens et abordée par toute l'école des philosophes, je ne penserais pas me tromper, pour cette fois, en croyant qu'il y a en notre âme quelque semence naturelle de raison qui, entretenue par le bon conseil et par l'habitude, fleurit en vertu, et qui, au contraire, souvent, ne pouvant durer contre les vices survenus, étouffée, avorte.
Le paragraphe touche à entretenir et à la servitude et au tyran. On le voit ici : « …rs de nostre doute, que si nous vivions avec les droits que Nature nous a donnez et les enseignemens qu’elle nous apprend, nou… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Premierement, cela est, comme je croy, hors de nostre doute, que si nous vivions avec les droits que Nature nous a donnez et les enseignemens qu’elle nous apprend, nous serions naturellement obeissans aux parens, subjets à la raison, et serfs de personne. De l’obeissance que chacun, sans autre advertissement que de son naturel, porte à ses peres et meres, tous les hommes en sont tesmoins, chacun en soy et pour soy. De la raison, si elle naist avec nous ou non, qui est une question debatue au fond par les Academiques et touchée par toute l’eschole des philosophes : pour ceste heure je ne penserois point faillir en croyant qu’il y a en nostre ame quelque naturelle semence de raison, qui, entretenue par bon conseil et coustume, fleurit en vertu, et, au contraire, souvent ne pouvant durer contre les vices survenus, estouffée, s’avorte.
§22 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
S3« une question debatue au fond par les Academiques » : l'Académie est l'école philosophique fondée par Platon ; au premier siècle avant Jésus-Christ, la Nouvelle Académie se caractérise par le doute méthodique. La question de l'innéité des notions y est centrale.
§23En quoi le paragraphe 23 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Mais certes, s'il y a rien de clair et d'évident dans la Nature, et sur quoi il ne soit pas permis de faire l'aveugle, c'est ceci : que la Nature, ministre de Dieu et gouvernante des hommes, nous a tous faits de même forme et, semble-t-il, au même moule, afin de nous faire reconnaître tous les uns les autres pour compagnons, ou plutôt pour frères. Et si, en faisant le partage des présents qu'elle nous donnait, elle a fait quelques avantages de son bien, soit au corps soit à l'esprit, aux uns plus qu'aux autres, elle n'a pourtant pas entendu nous mettre en ce monde comme dans un camp clos, et n'a pas envoyé ici-bas les plus forts et les plus avisés comme des brigands armés dans une forêt pour y malmener les plus faibles. Il faut croire plutôt qu'en faisant ainsi aux uns les parts plus grandes et aux autres plus petites, elle voulait faire place à l'affection fraternelle, afin qu'elle eût où s'employer, les uns ayant le pouvoir de donner aide, et les autres le besoin d'en recevoir.
Le paragraphe touche à entretenir. On le voit ici : « …Mais certes, s’il y a rien de clair et d’apparent en la Nature, et en quoy il ne soit pas permis de faire l’aveugle, c’est… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Mais certes, s’il y a rien de clair et d’apparent en la Nature, et en quoy il ne soit pas permis de faire l’aveugle, c’est cela, que Nature, le ministre de Dieu, la gouvernante des hommes, nous a tous faits de mesme forme, et, comme il semble, à mesme moule, afin de nous entreconnoistre tous pour compagnons, ou plustost pour freres. Et si, faisant les partages des presens qu’elle nous donnoit, elle a fait quelques avantages de son bien, soit au corps ou à l’esprit, aux uns plus qu’aux autres, si n’a-elle pourtant entendu nous mettre en ce monde comme dans un camp clos, et n’a pas envoyé icy bas les plus forts et plus advisez comme des brigands armez dans une forest, pour y gourmander les plus foibles. Mais plustost faut-il croire que, faisant ainsi aux uns les parts plus grandes et aux autres plus petites, elle vouloit faire place à la fraternelle affection, afin qu’elle eust où s’employer, ayans les uns puissance de donner aide, et les autres besoin d’en recevoir.
§23 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
S2La page sur l'égalité naturelle. Nous sommes faits au même moule, pour nous reconnaître compagnons ou frères ; les inégalités de force et d'esprit ne sont pas là pour permettre aux forts de dominer, mais pour rendre l'entraide possible. Cette page est la fondation de tout l'édifice, et elle est très souvent citée seule, hors de son contexte. Elle ne prend son sens que reliée à la question du §4.
§24En quoi le paragraphe 24 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Puis donc que cette bonne mère nous a donné à tous toute la terre pour demeure, nous a tous logés en quelque sorte dans une même maison, nous a tous façonnés dans la même pâte afin que chacun pût se mirer et quasi se reconnaître dans l'autre ; si elle nous a donné à tous en commun ce grand présent de la voix et de la parole, pour nous rapprocher et nous fraterniser davantage, et faire, par la déclaration commune et mutuelle de nos pensées, une communion de nos volontés ; et si elle a tâché par tous moyens de serrer et d'étreindre plus fort le nœud de notre alliance et de notre société ; si elle a montré en toutes choses qu'elle voulait moins nous faire tous unis que tous uns : il ne faut pas douter que nous ne soyons tous naturellement libres, puisque nous sommes tous compagnons ; et il ne peut tomber dans l'entendement de personne que la Nature ait mis quelqu'un en servitude, nous ayant tous mis en compagnie.
Le paragraphe touche à entretenir et à la liberté et à la servitude. On le voit ici : « …us uns : il ne faut pas faire doute que nous ne soyons tous naturellement libres, puis que nous sommes tous compagnons ; et ne… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Puis donc que ceste bonne mere nous a donné à tous toute la terre pour demeure, nous a tous logez aucunement en une mesme maison, nous a tous figurez en mesme paste, afin que chacun se peust mirer et quasi reconnoistre l’un dans l’autre ; si elle nous a tous en commun donné ce grand present de la voix et de la parole, pour nous accointer et fraterniser davantage, et faire, par la commune et mutuelle declaration de nos pensées, une communion de nos volontez ; et si elle a tasché par tous moyens de serrer et estraindre plus fort le nœud de nostre alliance et societé ; si elle a monstré en toutes choses qu’elle ne vouloit tant nous faire tous unis que tous uns : il ne faut pas faire doute que nous ne soyons tous naturellement libres, puis que nous sommes tous compagnons ; et ne peut tomber en l’entendement de personne que Nature ait mis aucun en servitude, nous ayant tous mis en compagnie.
§24 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
S2« elle ne vouloit tant nous faire tous unis que tous uns » La formule joue sur un seul son et elle porte tout le raisonnement. La Nature ne s'est pas contentée de nous relier, elle nous a faits d'une seule pièce. C'est le fondement du refus de la servitude : on ne peut pas asservir un membre de son propre corps.
§25En quoi le paragraphe 25 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Mais à la vérité, c'est bien pour rien que de débattre si la liberté est naturelle, puisqu'on ne peut tenir personne en servitude sans lui faire tort, et qu'il n'y a rien au monde de si contraire à la Nature, qui est toute raisonnable, que l'injustice. Reste donc à dire que la liberté est naturelle, et du même coup, à mon avis, que nous ne sommes pas seulement nés en possession de notre franchise, mais aussi avec l'affection de la défendre.
Le paragraphe touche à défendre et à entretenir et à la liberté et à la servitude. On le voit ici : « …ession de nostre franchise, mais aussi avec affection de la defendre.… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Mais à la verité, c’est bien pour neant de debatre si la liberté est naturelle, puis qu’on ne peut tenir aucun en servitude sans luy faire tort, et qu’il n’y a rien au monde si contraire à la Nature, estant toute raisonnable, que l’injure. Reste donc de dire que la liberté est naturelle, et par mesme moyen, à mon advis, que nous ne sommes pas seulement nais en possession de nostre franchise, mais aussi avec affection de la defendre.
§25 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
§26En quoi le paragraphe 26 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Or si d'aventure nous en doutons, et si nous sommes assez abâtardis pour ne pouvoir reconnaître ni nos biens ni pareillement nos affections natives, il faudra que je vous fasse l'honneur qui vous revient, et que je monte, pour ainsi dire, les bêtes brutes en chaire, pour vous enseigner votre nature et votre condition. Les bêtes, Dieu m'assiste, si les hommes ne font pas trop les sourds, leur crient : Vive la liberté ! Plusieurs d'entre elles meurent aussitôt qu'elles sont prises : comme le poisson qui perd la vie aussitôt que l'eau, de même celles-là quittent la lumière et ne veulent pas survivre à leur franchise naturelle. Si les animaux avaient entre eux leurs rangs et leurs prééminences, ils feraient, à mon avis, de la liberté leur noblesse.
Le paragraphe touche à entretenir et à la liberté et au tyran. On le voit ici : « …re, les bestes brutes en chaire, pour vous enseigner vostre nature et condition. Les bestes, ce m’aid Dieu, si les hommes ne f… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Or si d’avanture nous faisons quelque doute en cela, et sommes tant abastardis que ne puissions reconnoistre nos biens ni semblablement nos naifves affections, il faudra que je vous face l’honneur qui vous appartient, et que je monte, par maniere de dire, les bestes brutes en chaire, pour vous enseigner vostre nature et condition. Les bestes, ce m’aid Dieu, si les hommes ne font trop les sourds, leur crient : Vive liberté ! Plusieurs y en a d’entr’elles qui meurent si tost qu’elles sont prises : comme le poisson, qui perd la vie aussi tost que l’eau, pareillement celles-là quittent la lumiere, et ne veulent point survivre à leur naturelle franchise. Si les animaux avoyent entr’eux leurs rangs et prééminences, ils feroyent, à mon advis, de la liberté leur noblesse.
§26 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
S2Les bêtes montent en chaire. La Boétie annonce qu'il va faire la leçon aux hommes par l'exemple des animaux, et il le dit avec une ironie qui ne se cache pas. Le passage est drôle, et il est sérieux : si l'animal préfère mourir à servir, l'homme qui accepte de servir a fait moins bien que la bête.
§27En quoi le paragraphe 27 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Les autres, des plus grandes jusqu'aux plus petites, lorsqu'on les prend, font une si grande résistance d'ongles, de cornes, de pieds et de bec, qu'elles déclarent assez combien elles tiennent cher ce qu'elles perdent. Puis, une fois prises, elles nous donnent tant de signes apparents de la conscience qu'elles ont de leur malheur, qu'il est clair à voir que désormais c'est pour elles languir plutôt que vivre, et qu'elles continuent leur vie plus pour pleurer leur aise perdu que pour se plaire en servitude.
Le paragraphe touche à défendre et à la servitude. On le voit ici : « …ques aux plus petites, lors qu’on les prend, font si grande resistance d’ongles, de cornes, de pieds et de bec, qu’elles decla… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Les autres, des plus grandes jusques aux plus petites, lors qu’on les prend, font si grande resistance d’ongles, de cornes, de pieds et de bec, qu’elles declarent assez combien elles tiennent cher ce qu’elles perdent. Puis, estans prises, nous donnent tant de signes apparens de la connoissance qu’elles ont de leur malheur, qu’il est bel à voir que dores-en-là de leur est plus languir que vivre, et qu’elles continuent leur vie plus pour plaindre leur aise perdu que pour se plaire en servitude.
§27 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
§28En quoi le paragraphe 28 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Que veut dire autre chose l'éléphant qui, s'étant défendu jusqu'à n'en pouvoir plus, n'y voyant plus d'issue, sur le point d'être pris, enfonce ses mâchoires et casse ses dents contre les arbres, sinon que le grand désir qu'il a de demeurer libre, comme il est né, lui donne de l'esprit et l'avise de marchander avec les chasseurs, pour savoir s'il en sera quitte au prix de ses dents, et s'il sera reçu à livrer son ivoire et à payer cette rançon pour sa liberté ? Nous appâtons le cheval dès sa naissance pour l'apprivoiser à servir ; et nous ne savons pas si bien le flatter que, lorsqu'on en vient à le dompter, il ne morde le frein, qu'il ne rue contre l'éperon, comme pour montrer à la nature et témoigner au moins par là que, s'il sert, ce n'est pas de son gré, mais par notre contrainte.
Le paragraphe touche à défendre et à entretenir et à la liberté et à la servitude. On le voit ici : « …Que veut dire autre chose l’elephant qui, s’estant defendu jusques à n’en pouvoir plus, n’y voyant plus d’ordre, esta… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Que veut dire autre chose l’elephant qui, s’estant defendu jusques à n’en pouvoir plus, n’y voyant plus d’ordre, estant sur le poinct d’estre prins, il enfonce ses maschoires et casse ses dents contre les arbres, sinon que le grand desir qu’il a de demeurer libre, comme il est nay, luy fait de l’esprit et l’advise de marchander avec les chasseurs, si pour le pris de ses dents il en sera quitte, et s’il sera receu à bailler son yvoire et payer ceste rançon pour sa liberté ? Nous appastons le cheval dés lors qu’il est nay, pour l’apprivoiser à servir ; et si ne le sçavons-nous tant flatter, que, quand ce vient à le domter, il ne morde le frein, qu’il ne rue contre l’esperon, comme, ce semble, pour monstrer à la nature et tesmoigner au moins par là que, s’il sert, ce n’est pas de son gré, mais par nostre contrainte.
§28 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
S2L'éléphant qui brise ses défenses. C'est l'image la plus mémorable du livre et la plus utile en classe. L'animal comprend que ce qu'on veut de lui, c'est son ivoire ; il le détruit pour rester libre. Défendre sa liberté, ici, c'est accepter de perdre ce qui fait sa valeur aux yeux de celui qui veut vous prendre.
S3« l'elephant… casse ses dents contre les arbres » : le fait est rapporté par Pline l'Ancien, qui écrit que les éléphants, poursuivis, brisent leurs défenses contre les arbres et les abandonnent, comme une rançon.
§29En quoi le paragraphe 29 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Que faut-il donc dire ? > Même les bœufs sous le poids du joug gémissent, > et les oiseaux dans la cage se plaignent, comme je l'ai dit autrefois, passant le temps à nos rimes françaises. Car je ne craindrais pas, écrivant à toi, ô Longa, de mêler à ceci de mes vers, dont je ne lis jamais aucun sans que, par le semblant que tu fais de t'en contenter, tu ne m'en rendes glorieux.
Le paragraphe touche à la servitude. On le voit ici : « …Que faut-il donc dire ? > Mesmes les bœufs sous le pois du joug geignent, > Et les oiseaux dans la cage se plaignent, comme… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Que faut-il donc dire ? > Mesmes les bœufs sous le pois du joug geignent, > Et les oiseaux dans la cage se plaignent, comme j’ay dit autrefois, passant le temps à nos rimes Françoises. Car je ne craindrois point, escrivant à toy, ô Longa, mesler de mes vers, desquels je ne lis jamais que, pour le semblant que tu fais de t’en contenter, tu ne m’en faces glorieux.
§29 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
S2La seule fois où La Boétie se cite lui-même. Il glisse deux vers de sa composition et s'en excuse auprès de son destinataire. Ce détail n'est pas anecdotique : il rappelle que ce texte n'est pas un traité anonyme mais une lettre à un ami, écrite dans un cercle d'humanistes qui écrivaient aussi des vers.
S3« ô Longa » : le destinataire du Discours. Il est identifié, depuis l'édition de Paul Bonnefon, à Guillaume de Lur, seigneur de Longa, conseiller au Parlement de Bordeaux, ami de La Boétie et lui-même homme de lettres. L'identification est solidement établie mais non prouvée par un document direct de la main de La Boétie. Elle doit donc être présentée comme une identification savante, non comme un état civil.
§30En quoi le paragraphe 30 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Ainsi donc, puisque toutes les choses qui ont sentiment, dès lors qu'elles l'ont, sentent le mal de la sujétion et courent après la liberté ; puisque les bêtes, qui sont pourtant faites pour le service de l'homme, ne peuvent s'accoutumer à servir qu'avec la protestation d'un désir contraire : quel malencontre a donc été celui-là, qui a pu tant dénaturer l'homme, seul né vraiment pour vivre libre, et lui faire perdre le souvenir de son premier être et le désir de le reprendre ?
Le paragraphe touche à entretenir et à la liberté et à la servitude. On le voit ici : « …cores sont faites pour le service de l’homme, ne se peuvent accoustumer à servir qu’avec protestation d’un desir contraire : quel… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Ainsi donc, puis que toutes choses qui ont sentiment, dés lors qu’elles l’ont, sentent le mal de la subjection et courent apres la liberté ; puis que les bestes, qui encores sont faites pour le service de l’homme, ne se peuvent accoustumer à servir qu’avec protestation d’un desir contraire : quel malencontre a esté cela, qui a peu tant desnaturer l’homme, seul nay, de vray, pour vivre franchement, et luy faire perdre la souvenance de son premier estre, et le desir de le reprendre ?
§30 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
S2Le mot « malencontre », et le trou au milieu du livre. La Boétie pose la question qui fait tout basculer : quel accident a pu dénaturer l'homme au point de lui faire oublier qu'il était né libre ? Puis il ne répond pas. Il ne répondra jamais. Cette absence de réponse n'est pas une faiblesse du texte, c'est sa profondeur : il constate que la servitude a commencé un jour, qu'elle n'a donc pas toujours été, et qu'elle pourrait donc finir.
§31En quoi le paragraphe 31 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Il y a trois sortes de tyrans. Je parle des mauvais princes. Les uns ont le royaume par élection du peuple, les autres par la force des armes, les autres par la succession de leur race. Ceux qui l'ont acquis par le droit de la guerre s'y comportent de telle manière qu'on reconnaît bien qu'ils sont, comme on dit, en terre de conquête. Ceux qui naissent rois ne sont pas ordinairement guère meilleurs ; au contraire, étant nés et nourris dans le sang de la tyrannie, ils tirent avec le lait la nature du tyran, et font état des peuples qui sont sous eux comme de leurs serfs héréditaires ; et selon la complexion à laquelle ils sont le plus enclins, avaricieux ou prodigues, tels qu'ils sont, ils font du royaume comme de leur héritage.
Le paragraphe touche à entretenir et à la servitude et au tyran. On le voit ici : « …ont pas communement gueres meilleurs ; ains, estans nais et nourris dans le sang de la tyrannie, tirent avec le laict la natur… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Il y a trois sortes de tyrans. Je parle des meschans princes. Les uns ont le royaume par election du peuple, les autres par la force des armes, les autres par la succession de leur race. Ceux qui l’ont acquis par le droit de la guerre, ils s’y portent ainsi qu’on connoist bien qu’ils sont, comme on dit, en terre de conqueste. Ceux qui naissent roys ne sont pas communement gueres meilleurs ; ains, estans nais et nourris dans le sang de la tyrannie, tirent avec le laict la nature du tyran, et font estat des peuples qui sont sous eux comme de leurs serfs hereditaires ; et, selon la complexion en laquelle ils sont plus enclins, avaricieux ou prodigues, tels qu’ils sont, ils font du royaume comme de leur heritage.
§31 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
S2Trois sortes de tyrans, et aucune n'est meilleure. Élu, conquérant, héritier : les origines diffèrent, la manière de régner est la même. Cette égalisation est politiquement très risquée pour un magistrat du royaume de France, et elle explique pour une part que le texte soit resté longtemps sans être publié.
§32En quoi le paragraphe 32 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Celui à qui le peuple a donné l'État devrait être, ce me semble, plus supportable ; et il le serait, je crois, n'était que, dès lors qu'il se voit élevé au-dessus des autres à cette place, flatté par je ne sais quoi que l'on appelle la grandeur, il décide de n'en plus bouger. Ordinairement, celui-là fait état de la puissance que le peuple lui a confiée pour la transmettre à ses enfants. Or, dès lors que ceux-là ont pris cette opinion, c'est chose étrange de voir combien ils passent en toutes sortes de vices, et même en cruauté, les autres tyrans. Ils ne voient d'autre moyen d'assurer la tyrannie nouvelle, que d'étendre si loin la servitude et d'éloigner si fort leurs sujets de la liberté que, la mémoire en fût-elle fraîche, ils puissent la leur faire perdre.
Le paragraphe touche à entretenir et à la liberté et à la servitude et au tyran. On le voit ici : « …seroit, comme je croy, n’estoit que, dés lors qu’il se void eslevé par dessus les autres en ce lieu, flatté par je ne sçay qu… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Celuy à qui le peuple a donné l’estat devroit estre, ce me semble, plus supportable ; et le seroit, comme je croy, n’estoit que, dés lors qu’il se void eslevé par dessus les autres en ce lieu, flatté par je ne sçay quoy que l’on appelle la grandeur, il delibere de n’en bouger point. Communement, celuy-là fait estat de la puissance que le peuple luy a baillée, de la rendre à ses enfans. Or, dés lors que ceux-là ont prins ceste opinion, c’est chose estrange de combien ils passent en toutes sortes de vices, et mesmes en la cruauté, les autres tyrans. Ils ne voyent autre moyen, pour asseurer la nouvelle tyrannie, que d’estendre tant la servitude et estranger tant de la liberté leurs subjets, encores que la memoire en soit fresche, qu’ils la leur puissent faire perdre.
§32 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
§33En quoi le paragraphe 33 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Ainsi, pour en dire la vérité, je vois bien qu'il y a entre eux quelque différence, mais de choix je n'en vois pas ; et, les moyens de venir aux règnes étant divers, la façon de régner est toujours à peu près la même. Les élus les traitent comme s'ils avaient pris des taureaux à dompter ; les conquérants pensent y avoir droit comme sur leur proie ; les successeurs, en user comme de leurs esclaves naturels.
Le paragraphe touche à entretenir et à la servitude et au tyran. On le voit ici : « …leur proye ; les successeurs, d’en faire ainsi que de leurs naturels esclaves.… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Ainsi, pour en dire la verité, je voy bien qu’il y a entr’eux quelque difference, mais de choix je n’en voy point ; et, estans les moyens de venir aux regnes divers, tousjours la façon de regner est quasi semblable. Les esleus, comme s’ils avoyent prins des taureaux à domter, les traittent ainsi ; les conquerans pensent en avoir droit comme de leur proye ; les successeurs, d’en faire ainsi que de leurs naturels esclaves.
§33 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
§34En quoi le paragraphe 34 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Mais à propos, si d'aventure il naissait aujourd'hui quelques gens tout neufs, non accoutumés à la sujétion ni affriandés à la liberté, qui ne sussent ce que c'est ni de l'une ni de l'autre, ni à grand-peine leurs noms ; si on leur offrait ou d'être sujets ou de vivre en liberté, à quoi consentiraient-ils ? Il n'y a pas à en douter, ils aimeraient bien mieux obéir à la seule raison que servir un homme : sinon peut-être que ce fussent ceux d'Israël, qui, sans contrainte ni aucun besoin, se firent un tyran ; peuple dont je ne lis jamais l'histoire sans en concevoir un trop grand dépit, quasi jusqu'à devenir inhumain, jusqu'à me réjouir de tant de maux qui leur en advinrent.
Le paragraphe touche à entretenir et à la liberté et à la servitude et au tyran. On le voit ici : « …nture il naissoit aujourd’huy quelques gens tous neufs, non accoustumez à la subjection ny affriandez à la liberté, qu’ils ne sce… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Mais à propos, si d’avanture il naissoit aujourd’huy quelques gens tous neufs, non accoustumez à la subjection ny affriandez à la liberté, qu’ils ne sceussent que c’est ni de l’un ni de l’autre, ni à grand’peine des noms ; si on leur presentoit ou d’estre subjets ou de vivre en liberté, à quoy s’accorderoyent-ils ? Il ne faut pas faire difficulté qu’ils n’aimassent trop mieux obeyr seulement à la raison, que servir à un homme : sinon possible que ce fussent ceux d’Israël, qui, sans contrainte ny aucun besoin, se firent un tyran ; duquel peuple je ne lis jamais l’histoire que je n’en aye trop grand despit, quasi jusques à devenir inhumain, pour me resjouyr de tant de maux qui leur en advindrent.
§34 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
S2Un passage à traiter avec précaution en classe. La Boétie imagine un peuple neuf à qui l'on offrirait le choix entre servir et être libre, et il affirme qu'il choisirait la liberté ; puis il ajoute une exception, en visant le peuple d'Israël qui, dans le récit biblique, réclame un roi. Il exprime alors un dépit très violent. Ce qu'il faut dire, et qui n'est pas négociable : il s'agit d'une lecture d'un épisode précis de la Bible, dans une tradition d'exégèse politique très courante au seizième siècle, et non d'un jugement sur un peuple contemporain. Reprendre cette phrase hors de ce contexte, ou en faire un argument sur les juifs d'aujourd'hui, serait un contresens et une malhonnêteté. Le pa
S3« ceux d'Israël, qui, sans contrainte ny aucun besoin, se firent un tyran » : allusion à l'épisode où les anciens d'Israël demandent à Samuel de leur donner un roi pour être comme les autres nations, et où Samuel les met en garde contre ce que ce roi leur prendra.
§35En quoi le paragraphe 35 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Mais certes tous les hommes, tant qu'ils ont quelque chose d'humain, avant qu'ils se laissent assujettir, il faut l'un des deux : ou qu'ils soient contraints, ou qu'ils soient trompés ; contraints par les armes étrangères, comme Sparte et Athènes par les forces d'Alexandre, ou par les factions, ainsi que la seigneurie d'Athènes était auparavant tombée entre les mains de Pisistrate. C'est par tromperie qu'ils perdent souvent la liberté ; et en cela ils ne sont pas si souvent séduits par autrui qu'ils ne sont trompés par eux-mêmes.
Le paragraphe touche à la liberté et au tyran. On le voit ici : « …es mains de Pisistrat. Par tromperie perdent-ils souvent la liberté ; et en ce ils ne sont pas si souvent seduits par autruy c… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Mais certes tous les hommes, tant qu’ils ont quelque chose d’homme, devant qu’ils se laissent assujettir, il faut l’un des deux, ou qu’ils soyent contrains, ou deceus : contrains par les armes estrangeres, comme Sparte et Athenes par les forces d’Alexandre, ou par les factions, ainsi que la seigneurie d’Athenes estoit devant venue entre les mains de Pisistrat. Par tromperie perdent-ils souvent la liberté ; et en ce ils ne sont pas si souvent seduits par autruy comme ils sont trompez par eux-mesmes.
§35 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
S3« Sparte et Athenes par les forces d'Alexandre » : erreur de La Boétie, à signaler. Ce n'est pas Alexandre mais son père Philippe II de Macédoine qui soumet les cités grecques, à la bataille de Chéronée, en 338 avant Jésus-Christ. Sparte, du reste, n'y participe pas et reste formellement en dehors de la ligue de Corinthe. Alexandre détruit Thèbes en 335, non Athènes ni Sparte.
S3« la seigneurie d'Athenes… entre les mains de Pisistrat » : Pisistrate prend le pouvoir à Athènes une première fois autour de 561 ou 560 avant Jésus-Christ, en obtenant une garde armée sous prétexte d'un attentat qu'il avait lui-même mis en scène. Il est chassé deux fois et revient deux fois. La tyrannie est héritée par ses fils et prend fin en 510.
§36En quoi le paragraphe 36 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Ainsi le peuple de Syracuse, la maîtresse ville de Sicile, qu'on appelle aujourd'hui Saragosse, pressé par les guerres et ne pourvoyant inconsidérément qu'au danger, éleva Denys le premier et lui donna la charge de conduire l'armée ; et il ne prit pas garde qu'il l'avait fait si grand que ce beau personnage, revenant victorieux comme s'il avait vaincu non pas ses ennemis mais ses concitoyens, se fit de capitaine roi, et de roi tyran.
Le paragraphe touche à entretenir et au tyran. On le voit ici : « …les guerres, inconsiderément ne mettre ordre qu’au danger, esleva Denys le premier et luy donna charge de la conduite de l’a… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Ainsi le peuple de Syracuse, la maistresse ville de Sicile, on l’appelle aujourd’huy Saragosse, estant pressé par les guerres, inconsiderément ne mettre ordre qu’au danger, esleva Denys le premier et luy donna charge de la conduite de l’armée ; et ne se donna garde qu’elle l’eust fait si grand, que ceste bonne piece là, revenant victorieux comme s’il n’eust pas vaincu ses ennemis mais ses citoyens, se fit de capitaine roy, et de roy tyran.
§36 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
S2Denys de Syracuse, ou comment un capitaine devient tyran. Le mécanisme décrit est celui des pouvoirs d'exception : un peuple menacé confie tout à un chef pour parer au danger, et ne se rend pas compte qu'il vient de lui donner davantage que le danger n'en exigeait. C'est le passage du livre qui résonne le plus directement avec l'expérience politique du vingtième siècle, et il faut résister à la tentation de le dire, sous peine d'anachronisme. Il suffit de le lire.
S3« esleva Denys le premier » : Denys l'Ancien devient stratège autocrator de Syracuse en 406 ou 405 avant Jésus-Christ, à la faveur de la guerre contre Carthage, et règne jusqu'à sa mort en 367.
S3« on l'appelle aujourd'huy Saragosse » : la forme « Sarragousse » ou « Saragosse » pour Syracuse se rencontre en français au seizième siècle et n'est pas une confusion avec la ville espagnole de Saragosse ; elle transcrit la forme arabe et sicilienne du nom. Le fait mérite d'être signalé au lecteur d'aujourd'hui, qui lira spontanément une erreur là où il n'y en a pas nécessairement une.
§37En quoi le paragraphe 37 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Il n'est pas croyable comme le peuple, dès lors qu'il est assujetti, tombe soudain dans un si profond oubli de la franchise qu'il n'est pas possible qu'il s'éveille pour la ravoir, servant si librement et si volontiers qu'on dirait, à le voir, qu'il a non pas perdu sa liberté, mais gagné sa servitude.
Le paragraphe touche à la liberté et à la servitude et au tyran. On le voit ici : « …ssujetty, tombe soudain en un tel et si profond oubly de la franchise, qu’il n’est pas possible qu’il s’esveille pour la ravoir,… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Il n’est pas croyable comme le peuple, dés lors qu’il est assujetty, tombe soudain en un tel et si profond oubly de la franchise, qu’il n’est pas possible qu’il s’esveille pour la ravoir, servant si franchement et tant volontiers qu’on diroit, à le voir, qu’il a non pas perdu sa liberté, mais gaigné sa servitude.
§37 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
§38En quoi le paragraphe 38 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Il est vrai qu'au commencement on sert contraint et vaincu par la force ; mais ceux qui viennent après, n'ayant jamais vu la liberté et ne sachant ce que c'est, servent sans regret et font volontiers ce que leurs devanciers avaient fait par contrainte. C'est cela : les hommes naissant sous le joug, puis nourris et élevés dans le servage, sans regarder plus avant, se contentant de vivre comme ils sont nés, et ne pensant pas avoir d'autre droit ni d'autre bien que ce qu'ils ont trouvé, prennent pour leur naturel l'état de leur naissance.
Le paragraphe touche à entretenir et à la liberté et à la servitude. On le voit ici : « …. C’est cela, que les hommes naissans sous le joug, et puis nourris et eslevez dans le servage, sans regarder plus avant, se c… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Il est vray qu’au commencement l’on sert contraint et vaincu par la force ; mais ceux qui viennent apres, n’ayans jamais veu la liberté et ne sachans que c’est, servent sans regret, et font volontiers ce que leurs devanciers avoyent fait par contrainte. C’est cela, que les hommes naissans sous le joug, et puis nourris et eslevez dans le servage, sans regarder plus avant, se contentans de vivre comme ils sont nais, et ne pensans point avoir d’autre droit ni autre bien que ce qu’ils ont trouvé, ils prennent pour leur naturel l’estat de leur naissance.
§38 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
S2La première cause : l'habitude. Les hommes naissent sous le joug, sont élevés dedans, et prennent l'état de leur naissance pour leur nature. Cette explication est la plus simple et la plus lourde de conséquences pour le parcours : entretenir la liberté suppose de la transmettre, faute de quoi elle s'éteint en une génération.
§39En quoi le paragraphe 39 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Et pourtant il n'est pas d'héritier si prodigue et si nonchalant qui parfois ne passe les yeux sur ses registres, pour savoir s'il jouit de tous les droits de sa succession, ou si l'on a rien entrepris sur lui ou sur son prédécesseur. Mais certes la coutume, qui a en toutes choses grand pouvoir sur nous, n'a en aucun domaine si grande vertu qu'en celui-ci, de nous enseigner à servir et, comme on le dit de Mithridate qui s'habitua à boire du poison, de nous apprendre à avaler et à ne pas trouver amer le venin de la servitude.
Le paragraphe touche à entretenir et à la servitude. On le voit ici : « …n entrepris sur luy ou sur son predecesseur. Mais certes la coustume, qui a en toutes choses grand pouvoir sur nous, n’a en aucu… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Et toutesfois il n’est point d’heritier si prodigue et nonchalant qui quelquesfois ne passe les yeux dans ses registres, pour entendre s’il jouyt de tous les droits de sa succession, ou si l’on a rien entrepris sur luy ou sur son predecesseur. Mais certes la coustume, qui a en toutes choses grand pouvoir sur nous, n’a en aucun endroit si grande vertu qu’en cecy, de nous enseigner à servir, et, comme l’on dit de Mithridate qui se fit ordinaire à boire le poison, pour nous apprendre à avaller et ne trouver pas amer le venin de la servitude.
§39 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
S3« comme l'on dit de Mithridate qui se fit ordinaire à boire le poison » : Mithridate VI Eupator, roi du Pont, mort en 63 avant Jésus-Christ, passait pour s'être immunisé en absorbant chaque jour de petites doses de poison. Le procédé porte encore son nom, la mithridatisation.
§40En quoi le paragraphe 40 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
On ne peut nier que la nature n'ait en nous bonne part, pour nous tirer là où elle veut et nous faire dire bien ou mal nés ; mais il faut pourtant avouer qu'elle a en nous moins de pouvoir que la coutume, parce que le naturel, si bon soit-il, se perd s'il n'est entretenu, et que l'éducation nous fait toujours à sa façon, quoi qu'il en soit, malgré la nature. Les semences de bien que la nature met en nous sont si menues et si glissantes qu'elles ne supportent pas le moindre heurt d'une éducation contraire ; elles ne s'entretiennent pas plus aisément qu'elles ne s'abâtardissent, se fondent et s'anéantissent : ni plus ni moins que les arbres fruitiers, qui ont bien tous quelque naturel propre, qu'ils gardent bien si on les laisse venir, mais qu'ils abandonnent aussitôt pour porter d'autres fruits, étrangers et non les leurs, selon la façon dont on les greffe.
Le paragraphe touche à entretenir. On le voit ici : « …L’on ne peut pas nier que la nature n’ait en nous bonne part, pour nous tirer là où elle veut e… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
L’on ne peut pas nier que la nature n’ait en nous bonne part, pour nous tirer là où elle veut et nous faire dire ou bien ou mal naiz ; mais si faut-il confesser qu’elle a en nous moins de pouvoir que la coustume, pource que le naturel, pour bon qu’il soit, se perd s’il n’est entretenu, et la nourriture nous fait tousjours de sa façon, comment que ce soit, malgré la nature. Les semences de bien que la nature met en nous sont si menues et glissantes, qu’elles n’endurent pas le moindre hurt de la nourriture contraire ; elles ne s’entretiennent pas plus aisément qu’elles s’abastardissent, se fondent et viennent en rien : ne plus ne moins que les fruictiers, qui ont bien tous quelque naturel à part, lequel ils gardent bien si on les laisse venir, mais ils le laissent aussi tost, pour porter d’autres fruicts estrangers et non les leurs, selon qu’on les ente.
§40 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
S2La nature contre l'éducation. La Boétie tranche : l'éducation est plus forte que la nature. C'est ce qui rend la servitude possible, et c'est aussi ce qui rend l'émancipation possible. Les deux conclusions sont dans la même phrase, et il faut les tenir ensemble.
§41En quoi le paragraphe 41 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Les herbes ont chacune leur propriété, leur naturel et leur singularité ; mais pourtant le gel, le temps, le terroir ou la main du jardinier y ajoutent ou en retranchent beaucoup de leur vertu. La plante qu'on a vue en un endroit, ailleurs on est empêché de la reconnaître.
Le paragraphe touche à entretenir. On le voit ici : « …Les herbes ont chacune leur proprieté, leur naturel et singularité ; mais toutesfois le gel, le temps, le terr… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Les herbes ont chacune leur proprieté, leur naturel et singularité ; mais toutesfois le gel, le temps, le terrouer ou la main du jardinier y adjoustent ou diminuent beaucoup de leur vertu. La plante qu’on a veue en un endroit, on est ailleurs empesché de la reconnoistre.
§41 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
§42En quoi le paragraphe 42 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Qui verrait les Vénitiens, une poignée de gens vivant si librement que le plus méchant d'entre eux ne voudrait pas être roi, tous nés et nourris de telle sorte qu'ils ne connaissent d'autre ambition que celle de savoir qui pourvoira le mieux et le plus soigneusement à l'entretien de leur liberté, ainsi instruits et faits dès le berceau qu'ils ne prendraient pas tout le reste des félicités de la terre pour perdre le moindre point de leur franchise ; qui aura vu, dis-je, ces personnages-là, et qui, en partant de là, s'en ira aux terres de celui que nous appelons le grand seigneur, voyant là des gens qui ne veulent être nés que pour le servir et qui, pour le maintenir, abandonnent leur vie : penserait-il que les uns et ceux-là eussent même nature ? Ou plutôt n'estimerait-il pas que, sortant d'une cité d'hommes, il est entré dans un parc de bêtes ?
Le paragraphe touche à entretenir et à la liberté et à la servitude et au tyran. On le voit ici : « …d’entr’eux ne voudroit pas estre roy, et tous ainsi nais et nourris qu’ils ne connoissent point d’autre ambition sinon à qui m… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Qui verroit les Venitiens, une poignée de gens vivans si librement que le plus meschant d’entr’eux ne voudroit pas estre roy, et tous ainsi nais et nourris qu’ils ne connoissent point d’autre ambition sinon à qui mieux advisera à soigneusement entretenir leur liberté, ainsi apprins et faits dans le berceau, qu’ils ne prendroyent point tout le reste des felicitez de la terre pour perdre le moindre poinct de leur franchise ; qui aura veu, dy-je, ces personnages là, et, au partir de là, s’en ira aux terres de celuy que nous appellons le grand seigneur, voyant là des gens qui ne veulent estre nais que pour le servir, et qui, pour le maintenir, abandonnent leur vie : penseroit-il que les uns et ceux-là eussent mesme nature ? ou plustost n’estimeroit-il pas que, sortant d’une cité d’hommes, il est entré dans un parc de bestes ?
§42 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
S2Venise contre l'empire ottoman. La comparaison est un lieu commun de son époque : une république où le plus humble ne voudrait pas être roi, un empire où l'on ne naît que pour servir. Point de vigilance : La Boétie décrit les sujets du sultan comme un « parc de bêtes ». C'est une image de polémique politique, non une description de peuple, et elle appartient à un imaginaire européen du seizième siècle qui construisait l'Orient en repoussoir. On la lit comme un document sur la France de 1550, pas comme un renseignement sur l'empire ottoman.
S3« celuy que nous appellons le grand seigneur » : le sultan ottoman. À la date probable de rédaction du Discours, il s'agit de Soliman le Magnifique, qui règne de 1520 à 1566. « Grand Seigneur » est la désignation diplomatique française usuelle du souverain ottoman aux seizième et dix-septième siècles.
§43En quoi le paragraphe 43 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Lycurgue, celui qui donna sa police à Sparte, ayant nourri, dit-on, deux chiens tous deux frères, tous deux allaités du même lait, l'un engraissé à la cuisine, l'autre accoutumé par les champs au son de la trompe et du huchet, voulant montrer au peuple lacédémonien que les hommes sont tels que leur éducation les fait, mit les deux chiens en plein marché, et entre eux une soupe et un lièvre : l'un courut au plat, et l'autre au lièvre. « Et pourtant, dit-il, ils sont frères. »
Le paragraphe touche à entretenir. On le voit ici : « …aictez de mesme laict, l’un engraissé à la cuisine, l’autre accoustumé par les champs au son de la trompe et du huchet, voulant m… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Lycurgus, le policeur de Sparte, ayant nourry, ce dit-on, deux chiens tous deux freres, tous deux allaictez de mesme laict, l’un engraissé à la cuisine, l’autre accoustumé par les champs au son de la trompe et du huchet, voulant monstrer au peuple Lacedemonien que les hommes sont tels que leur nourriture les fait, mit les deux chiens en plein marché, et entr’eux une souppe et un lievre : l’un courut au plat, et l’autre au lievre. « Toutesfois, ce dit-il, si sont-ils freres. »
§43 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
S2Les deux chiens de Lycurgue. Une expérience pédagogique avant la lettre : deux frères, deux éducations, deux comportements. Le mot de la fin, « Et pourtant, dit-il, ils sont frères », dit tout le programme du livre.
S3« Lycurgus… deux chiens tous deux freres » : l'anecdote est rapportée par Plutarque parmi les apophtegmes lacédémoniens attribués à Lycurgue. Deux chiens de même portée, l'un élevé pour la chasse, l'autre à la cuisine, sont lâchés devant le peuple, l'un se jette sur le lièvre, l'autre sur la nourriture.
§44En quoi le paragraphe 44 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Ainsi celui-là, par ses lois et sa police, nourrit et forma si bien les Lacédémoniens que chacun d’eux aurait mieux aimé mourir de mille morts que de reconnaître un autre seigneur que la Loi et le Roi.
Le paragraphe touche à entretenir et au tyran. On le voit ici : « …Donques celuy-là, avec ses loix et sa police, nourrit et fit si bien les Lacedemoniens, que chacun d’eux eust eu… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Donques celuy-là, avec ses loix et sa police, nourrit et fit si bien les Lacedemoniens, que chacun d’eux eust eu plus cher de mourir de mille morts que de reconnoistre autre seigneur que la Loy et le Roy.
§44 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
§45En quoi le paragraphe 45 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Je prends plaisir à rappeler un propos que tinrent jadis les favoris de Xerxès, le grand roi de Perse, touchant les Spartiates. Quand Xerxès faisait ses préparatifs pour la grande armée avec laquelle il devait conquérir la Grèce, il envoya ses ambassadeurs par les cités grecques demander de l’eau et de la terre, c’était la façon dont les Perses sommaient les villes. À Sparte ni à Athènes il n’en envoya pas, parce que ceux que Darius son père y avait envoyés pour faire pareille demande, les Spartiates et les Athéniens en avaient jeté les uns dans les fossés et fait sauter les autres dans un puits, en leur disant qu’ils y prissent hardiment de l’eau et de la terre pour les porter à leur prince. Ces gens-là ne pouvaient souffrir que de la moindre parole seulement on touchât à leur liberté.
Le paragraphe touche à la liberté et au tyran. On le voit ici : « …ffrir que de la moindre parole seulement on touchast à leur liberté.… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Je prens plaisir de ramentevoir un propos que tindrent jadis les favoris de Xerxes, le grand roy de Perse, touchant les Spartiates. Quand Xerxes faisoit ses appareils de grande armée pour conquerir la Grece, il envoya ses ambassadeurs par les citez Gregeoises demander de l’eau et de la terre, c’estoit la façon que les Perses avoyent de sommer les villes. A Sparte ny à Athenes n’en envoya-il point, pource que de ceux que Darie son pere y avoit envoyez pour faire pareille demande, les Spartiates et les Atheniens en avoyent jetté les uns dedans les fossez, les autres ils avoyent fait sauter dedans un puits, leur disans qu’ils prinssent là hardiment de l’eau et de la terre pour porter à leur prince. Ces gens ne pouvoyent souffrir que de la moindre parole seulement on touchast à leur liberté.
§45 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
§46En quoi le paragraphe 46 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Pour en avoir usé ainsi, les Spartiates craignaient d’avoir encouru la haine des dieux eux-mêmes, en particulier de Talthybios, dieu des hérauts. Ils décidèrent d’envoyer à Xerxès, pour les apaiser, deux de leurs citoyens, afin qu’ils se présentassent à lui et qu’il fît d’eux à sa guise, et qu’il se payât ainsi des ambassadeurs qu’ils avaient tués à son père. Deux Spartiates, l’un nommé Sperthias, l’autre Boulis, s’offrirent d’eux-mêmes pour aller faire ce paiement. Ils y allèrent ; et en chemin ils arrivèrent au palais d’un Perse qu’on appelait Hydarne, qui était lieutenant du roi dans toutes les villes d’Asie situées sur la côte de la mer.
Le paragraphe touche au tyran. On le voit ici : « …’un Perse qu’on appelloit Hydarne, qui estoit lieutenant du roy en toutes les villes d’Asie qui sont sur la coste de la mer… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Pour en avoir ainsi usé, les Spartiates craignoyent qu’ils eussent encouru la haine des dieux mesmes, specialement de Thalthybie, dieu des herauts. Ils s’adviserent d’envoyer à Xerxes, pour les appaiser, deux de leurs citoyens, pour se presenter à luy, qu’il fist d’eux à sa guise, et se payast de là pour les ambassadeurs qu’ils avoyent tuez à son pere. Deux Spartiates, l’un nommé Sperte, l’autre Bulis, s’offrirent de leur gré pour aller faire ce payement. Ils y allerent, et en chemin ils arriverent au palais d’un Perse qu’on appelloit Hydarne, qui estoit lieutenant du roy en toutes les villes d’Asie qui sont sur la coste de la mer.
§46 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
§47En quoi le paragraphe 47 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Il les reçut fort honorablement, et après plusieurs propos passant de l’un à l’autre, il leur demanda pourquoi ils refusaient tant l’amitié du roi. « Croyez-en, dit-il, Spartiates, et sachez par moi comment le roi sait honorer ceux qui le valent ; et pensez que si vous étiez à lui, il vous en ferait autant ; et si vous étiez à lui et qu’il vous eût connus, il n’y aurait pas un de vous qui ne fût seigneur d’une ville de Grèce. » « Là-dessus, Hydarne, tu ne saurais nous donner un bon conseil, dirent les Lacédémoniens, parce que le bien que tu nous promets, tu l’as éprouvé ; mais celui dont nous jouissons, tu ne sais pas ce que c’est. Tu as goûté la faveur du roi ; mais de la liberté, quel goût elle a, combien elle est douce, tu n’en sais rien. Or si tu y avais goûté toi-même, tu nous conseillerais de la défendre, non pas avec la lance et l’écu, mais avec les dents et les ongles. »
Le paragraphe touche à défendre et à la liberté et au tyran. On le voit ici : « …os tombans de l’un en l’autre, il leur demanda pourquoy ils refusoyent tant l’amitié du roy. « Croyez, dit-il, Spartiates, et… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Il les recueillit fort honorablement, et apres plusieurs propos tombans de l’un en l’autre, il leur demanda pourquoy ils refusoyent tant l’amitié du roy. « Croyez, dit-il, Spartiates, et connoissez par moy comment le roy sçait honorer ceux qui le valent ; et pensez que, si vous estiez à luy, il vous feroit de mesme ; et si vous estiez à luy et qu’il vous eust connus, il n’y a celuy d’entre vous qui ne fust seigneur d’une ville de Grece. » « En cecy, Hydarne, tu ne nous sçaurois donner bon conseil, dirent les Lacedemoniens, pource que le bien que tu nous promets, tu l’as essayé ; mais celuy dont nous jouyssons, tu ne sçais que c’est. Tu as esprouvé la faveur du roy ; mais de la liberté, quel goust elle a, combien elle est douce, tu n’en sçais rien. Or si tu en avois tasté toy-mesme, tu nous conseillerois de la defendre, non pas avec la lance et l’escu, mais avec les dents et les ongles. »
§47 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
S2La réponse des Spartiates à Hydarne. C'est la plus belle page du texte sur le parcours, et la plus enseignable. Tu as goûté la faveur du roi, disent-ils, mais de la liberté tu ne sais rien ; si tu y avais goûté, tu nous conseillerais de la défendre avec les dents et les ongles. La liberté n'y est pas un concept, c'est une saveur. Elle ne se démontre pas, elle s'éprouve, et celui qui ne l'a pas éprouvée ne peut pas la vouloir.
§48En quoi le paragraphe 48 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Seul le Spartiate disait ce qu’il fallait dire ; mais certes l’un et l’autre parlaient selon la façon dont ils avaient été nourris. Car il ne se pouvait pas que le Perse eût regret de la liberté, ne l’ayant jamais eue, ni que le Lacédémonien endurât la sujétion, ayant goûté la franchise.
Le paragraphe touche à entretenir et à la liberté et à la servitude. On le voit ici : « …s certes et l’un et l’autre disoyent comme ils avoyent esté nourris. Car il ne se pouvoit faire que le Perse eust regret à la… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Le seul Spartiate disoit ce qu’il faloit dire ; mais certes et l’un et l’autre disoyent comme ils avoyent esté nourris. Car il ne se pouvoit faire que le Perse eust regret à la liberté, ne l’ayant jamais eue, ny que le Lacedemonien endurast la subjection, ayant gousté la franchise.
§48 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
§49En quoi le paragraphe 49 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Caton d’Utique, étant encore enfant et sous la férule, allait et venait souvent chez Sylla le dictateur, tant parce qu’en raison du rang et de la maison dont il était on ne lui fermait jamais les portes, que parce qu’ils étaient proches parents. Il avait toujours son maître avec lui quand il y allait, comme il était d’usage pour les enfants de bonne naissance. Il s’aperçut que dans l’hôtel de Sylla, en sa présence ou par son commandement, on emprisonnait les uns, on condamnait les autres ; l’un était banni, l’autre étranglé ; l’un demandait la confiscation d’un citoyen, l’autre sa tête. En somme, tout s’y passait non comme chez un officier de la ville, mais comme chez un tyran du peuple ; et ce n’était pas un parquet de justice, mais une caverne de tyrannie.
Le paragraphe touche à entretenir et au tyran. On le voit ici : « …voit tousjours son maistre quand il y alloit, comme avoyent accoustumé les enfans de bonne part. Il s’apperceut que dans l’hostel… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Caton d’Utique, estant encores enfant et sous la verge, alloit et venoit souvent chez Sylla le dictateur, tant pource qu’à raison du lieu et maison dont il estoit on ne luy fermoit jamais les portes, qu’aussi ils estoyent proches parens. Il avoit tousjours son maistre quand il y alloit, comme avoyent accoustumé les enfans de bonne part. Il s’apperceut que dans l’hostel de Sylla, en sa presence ou par son commandement, on emprisonnoit les uns, on condamnoit les autres ; l’un estoit banny, l’autre estranglé ; l’un demandoit la confiscation d’un citoyen, et l’autre la teste. En somme, tout y alloit non comme chez un officier de la ville, mais comme chez un tyran du peuple ; et c’estoit non pas un parquet de justice, mais une caverne de tyrannie.
§49 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
S2L'enfant Caton chez Sylla. Un enfant, dans la maison d'un dictateur, comprend en quelques visites ce que des adultes ne comprennent pas en une vie. La Boétie ajoute qu'il aurait suffi de raconter le fait sans nommer personne pour qu'on devine qu'il s'agit d'un Romain de la Rome libre. La liberté, encore une fois, se reconnaît à ses effets.
§50En quoi le paragraphe 50 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Ce noble enfant dit à son maître : « Que ne me donnez-vous un poignard ? Je le cacherai sous ma robe. J’entre souvent dans la chambre de Sylla avant qu’il soit levé ; j’ai le bras assez fort pour en délivrer la ville. » Voilà vraiment une parole digne de Caton ; c’était un commencement de ce personnage digne de sa mort. Et pourtant, qu’on ne dise ni son nom ni son pays, qu’on raconte seulement le fait tel qu’il est : la chose parlera d’elle-même, et l’on jugera à tout hasard qu’il était Romain, et né dans Rome, mais dans la vraie Rome, et du temps qu’elle était libre.
Le paragraphe touche à la liberté et au tyran. On le voit ici : « …edans Rome, mais dans la vraye Rome, et lors qu’elle estoit libre.… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Ce noble enfant dit à son maistre : « Que ne me donnez-vous un poignard ? Je le cacheray sous ma robbe. J’entre souvent dans la chambre de Sylla avant qu’il soit levé ; j’ay le bras assez fort pour en depescher la ville. » Voylà vrayement une parole appartenante à Caton ; c’estoit un commencement de ce personnage digne de sa mort. Et neantmoins, qu’on ne die ne son nom ne son pays, qu’on conte seulement le fait tel qu’il est : la chose mesme parlera, et jugera-on à belle avanture qu’il estoit Romain, et nay dedans Rome, mais dans la vraye Rome, et lors qu’elle estoit libre.
§50 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
§51En quoi le paragraphe 51 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
À quel propos tout ceci ? Non certes que j’estime que le pays et le terroir y fassent rien : car en toutes contrées, sous tout air, la sujétion est contraire à la nature, et il est plaisant d’être libre.
Le paragraphe touche à la liberté et à la servitude. On le voit ici : « …tout air, est contraire la subjection, et plaisant d’estre libre.… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
A quel propos tout cecy ? Non pas certes que j’estime que le pays et le terrouer y facent rien : car en toutes contrées, en tout air, est contraire la subjection, et plaisant d’estre libre.
§51 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
§52En quoi le paragraphe 52 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Mais parce que je suis d’avis qu’on ait pitié de ceux qui en naissant se sont trouvé le joug au cou, et que ou bien on les excuse, ou bien on leur pardonne si, n’ayant jamais vu seulement l’ombre de la liberté et n’en ayant jamais été avertis, ils ne s’aperçoivent pas du mal que c’est pour eux d’être esclaves. S’il y a quelques pays, comme Homère le dit des Cimmériens, où le soleil se montre autrement qu’à nous et où, après leur avoir éclairé six mois continus, il les laisse sommeillant dans l’obscurité sans venir les revoir de l’autre demi-année : ceux qui naîtraient pendant cette longue nuit, s’ils n’avaient entendu parler de la clarté, s’étonnerait-on que, n’ayant jamais vu le jour, ils s’accoutumassent aux ténèbres où ils sont nés, sans désirer la lumière ?
Le paragraphe touche à entretenir et à la liberté et à la servitude et au tyran. On le voit ici : « …larté, s’esbahiroit-on si, n’ayans point veu de jour, ils s’accoustumoyent aux tenebres où ils sont nais, sans desirer la lumiere… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Mais parce que je suis d’avis qu’on ait pitié de ceux qui, en naissant, se sont trouvé le joug au col, et que ou bien on les excuse, ou bien qu’on leur pardonne si, n’ayans jamais veu seulement l’ombre de la liberté et n’en estans point advertis, ils ne s’apperçoyvent point du mal que ce leur est d’estre esclaves. S’il y a quelques pays, comme dit Homere des Cimmeriens, où le soleil se monstre autrement qu’à nous, et, apres leur avoir esclairé six mois continuels, il les laisse sommeillans dans l’obscurité sans les venir revoir de l’autre demie année : ceux qui naistroyent pendant ceste longue nuict, s’ils n’avoyent ouy parler de la clarté, s’esbahiroit-on si, n’ayans point veu de jour, ils s’accoustumoyent aux tenebres où ils sont nais, sans desirer la lumiere ?
§52 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
S2Une clause de pitié. Ceux qui sont nés dans la servitude sans jamais avoir vu l'ombre de la liberté doivent être excusés. C'est le contrepoids nécessaire à la sévérité des §17 à §19, et il faut le signaler à un élève qui trouverait le texte injuste : La Boétie distingue nettement ceux qui ont renoncé et ceux qui n'ont jamais su.
S3« comme dit Homere des Cimmeriens » : peuple mythique placé par Homère aux confins du monde, dans un pays que le soleil ne visite jamais et où règne une nuit perpétuelle. Homère ne dit pas six mois de jour et six mois de nuit ; il dit une nuit continuelle. Le partage de l'année en deux moitiés est un ajout de La Boétie, ou de sa source intermédiaire.
§53En quoi le paragraphe 53 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
On ne pleure jamais ce qu’on n’a jamais eu, et le regret ne vient qu’après le plaisir ; toujours il y a, avec la connaissance du bien, le souvenir de la joie passée. Le naturel de l’homme est bien d’être libre et de vouloir l’être ; mais aussi sa nature est telle que naturellement il garde le pli que l’éducation lui donne.
Le paragraphe touche à entretenir. On le voit ici : « …la connoissance du bien, le souvenir de la joye passée. Le naturel de l’homme est bien d’estre franc et de le vouloir estre ;… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
On ne plaint jamais ce qu’on n’a jamais eu, et le regret ne vient point sinon apres le plaisir ; et tousjours est, avec la connoissance du bien, le souvenir de la joye passée. Le naturel de l’homme est bien d’estre franc et de le vouloir estre ; mais aussi sa nature est telle, que naturellement il tient le ply que la nourriture luy donne.
§53 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
§54En quoi le paragraphe 54 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Disons donc ainsi : à l’homme, toutes les choses auxquelles il se nourrit et s’accoutume lui deviennent naturelles, mais seul lui est natif ce à quoi sa nature simple et non altérée l’appelle. Ainsi la première raison de la servitude volontaire, c’est la coutume : comme il en va des plus braves chevaux, qui au commencement mordent le frein et puis après s’en jouent, et qui, là où naguère ils ruaient contre la selle, se portent maintenant dans le harnais et, tout fiers, se pavanent sous la barde.
Le paragraphe touche à entretenir et à la servitude. On le voit ici : « …Disons donc ainsi, qu’à l’homme toutes choses luy sont naturelles à quoy il se nourrit et accoustume, mais seulement celu… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Disons donc ainsi, qu’à l’homme toutes choses luy sont naturelles à quoy il se nourrit et accoustume, mais seulement celuy est natif à quoy sa nature simple et non alterée l’appelle. Ainsi la premiere raison de la servitude volontaire, c’est la coustume : comme des plus braves courtaux, qui au commencement mordent le frein et puis apres s’en jouent, et là où nagueres ils ruoyent contre la selle, ils se portent maintenant dans le harnois, et, tous fiers, se gorgiasent sous la barde.
§54 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
§55En quoi le paragraphe 55 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Ils disent qu’ils ont toujours été sujets, que leurs pères ont vécu ainsi. Ils pensent qu’ils sont tenus d’endurer le mors, ils se le font accroire par des exemples, et ils fondent eux-mêmes, sur la durée, la possession de ceux qui les tyrannisent. Mais en vérité, les années ne donnent jamais le droit de mal faire, elles ne font qu’agrandir l’injustice.
Le paragraphe touche au tyran. On le voit ici : « …eux-mesmes, sur la longueur, la possession de ceux qui les tyrannisent. Mais pour vray, les ans ne donnent jamais droit de m… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Ils disent qu’ils ont esté tousjours subjets, que leurs peres ont ainsi vescu. Ils pensent qu’ils sont tenus d’endurer le mors, et se le font accroire par exemples, et fondent eux-mesmes, sur la longueur, la possession de ceux qui les tyrannisent. Mais pour vray, les ans ne donnent jamais droit de mal faire, ains aggrandissent l’injure.
§55 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
§56En quoi le paragraphe 56 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Il en demeure toujours quelques-uns, mieux nés que les autres, qui sentent le poids du joug et ne peuvent se tenir de le secouer ; qui ne s’apprivoisent jamais à la sujétion, et qui, toujours, comme Ulysse qui par mer et par terre cherchait à voir la fumée de sa maison, ne peuvent s’empêcher de considérer leurs privilèges naturels et de se souvenir de leurs prédécesseurs et de leur premier être. Ce sont volontiers ceux-là qui, ayant l’entendement net et l’esprit clairvoyant, ne se contentent pas, comme le gros populaire, de regarder ce qui est devant leurs pieds, sans regarder et derrière et devant, et sans rappeler encore les choses passées pour juger de celles du temps à venir et pour mesurer les présentes. Ce sont ceux qui, ayant d’eux-mêmes la tête bien faite, l’ont encore polie par l’étude et le savoir. Ceux-là, quand la liberté serait entièrement perdue et tout à fait hors du monde, l’imaginant et la sentant en leur esprit, et la savourant encore, la servitude ne leur est jamais de goût, si bien qu’on l’accoutre.
Le paragraphe touche à entretenir et à la liberté et à la servitude. On le voit ici : « …la fumée de sa case, ne se sçavent garder d’adviser à leurs naturels privileges et de se souvenir de leurs predecesseurs et de… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Tousjours en demeure-il quelques uns mieux nais que les autres, qui sentent le poids du joug et ne se peuvent tenir de le crouler ; qui ne s’apprivoisent jamais de la subjection, et qui tousjours, comme Ulysse qui par mer et par terre cerchoit de voir la fumée de sa case, ne se sçavent garder d’adviser à leurs naturels privileges et de se souvenir de leurs predecesseurs et de leur premier estre. Ce sont volontiers ceux-là qui, ayans l’entendement net et l’esprit clair voyant, ne se contentent pas, comme le gros populas, de regarder ce qui est devant leurs pieds, s’ils n’avisent et derriere et devant, et ne ramenent encores les choses passées pour juger de celles du temps advenir et pour mesurer les presentes. Ce sont ceux qui, ayans la teste d’eux-mesmes bien faite, l’ont encores polie par l’estude et le sçavoir. Ceux-là, quand la liberté seroit entierement perdue et toute hors du monde, l’imaginant et la sentant en leur esprit, et encores la savourant, la servitude ne leur est jamais de goust, pour si bien qu’on l’accoustre.
§56 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
S2Ceux qui n'oublient pas. Il existe toujours quelques hommes mieux nés, dit-il, qui sentent le poids du joug, et ce sont ceux qui ont la tête bien faite et qui l'ont polie par l'étude. Le rôle donné ici au savoir est direct : lire, comparer le passé et le présent, c'est ce qui empêche de s'habituer. Cœur du parcours : entretenir la liberté, c'est entretenir la mémoire.
§57En quoi le paragraphe 57 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Le grand Turc s’est bien avisé de cela, que les livres et le savoir donnent aux hommes, plus que toute autre chose, le sens de se reconnaître et de haïr la tyrannie. J’entends bien qu’il n’a en ses terres guère plus de savants qu’il n’en demande. Or, ordinairement, le bon zèle et l’affection de ceux qui ont gardé malgré le temps leur dévotion à la franchise, si grand qu’en soit le nombre, demeurent sans effet, faute qu’ils se reconnaissent entre eux. La liberté leur est tout entière ôtée sous le tyran, de faire, de parler, et quasi de penser : ils demeurent tous seuls dans leurs pensées.
Le paragraphe touche à la liberté et au tyran. On le voit ici : « …tion de ceux qui ont gardé malgré le temps la devotion à la franchise, pour si grand nombre qu’il y en ait, demeure sans effect,… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Le grand Turc s’est bien advisé de cela, que les livres et la doctrine donnent plus que toute autre chose aux hommes le sens de se reconnoistre et de hayr la tyrannie. J’entens qu’il n’a en ses terres gueres de plus sçavans qu’il n’en demande. Or communement le bon zele et affection de ceux qui ont gardé malgré le temps la devotion à la franchise, pour si grand nombre qu’il y en ait, demeure sans effect, pour ne s’entreconnoistre point. La liberté leur est toute ostée sous le tyran, de faire, de parler, et quasi de penser : ils demeurent tous singuliers en leurs fantasies.
§57 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
S2La censure des livres. Le tyran empêche les savants d'exister et surtout empêche ceux qui aiment la liberté de se reconnaître entre eux. L'isolement est présenté comme l'instrument principal de la domination, avant même la violence. Le passage est court et il vaut d'être lu entièrement.
§59En quoi le paragraphe 59 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
On a voulu dire que Brutus et Cassius, lorsqu’ils firent l’entreprise de la délivrance de Rome, ou plutôt de tout le monde, ne voulurent pas que Cicéron, ce grand zélateur du bien public s’il en fut jamais, fût de la partie, et qu’ils estimèrent son cœur trop faible pour un fait si haut. Ils se fiaient bien à sa volonté, mais ils ne s’assuraient pas de son courage.
Le paragraphe touche au tyran. On le voit ici : « …haut. Ils se fioyent bien de sa volonté, mais ils ne s’asseuroyent point de son courage.… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
L’on a voulu dire que Brute et Casse, lors qu’ils firent l’entreprise de la delivrance de Rome, ou plustost de tout le monde, ne voulurent point que Ciceron, ce grand zelateur du bien public s’il en fut jamais, fust de la partie, et estimerent son cœur trop foible pour un fait si haut. Ils se fioyent bien de sa volonté, mais ils ne s’asseuroyent point de son courage.
§59 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
S3« Brute et Casse… ne voulurent point que Ciceron… fust de la partie » : Plutarque rapporte que les conjurés écartèrent Cicéron, jugeant son caractère trop timoré pour une entreprise qui exigeait de l'audace.
§60En quoi le paragraphe 60 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Et pourtant, qui voudra parcourir les faits du temps passé et les annales anciennes, il s’en trouvera peu ou point, de ceux qui, voyant leur pays malmené et en mauvaises mains, ayant entrepris d’une bonne intention de le délivrer, ne soient venus à bout de leur entreprise, et à qui la liberté, pour se faire paraître, n’ait elle-même fait la courte échelle. Harmodios, Aristogiton, Thrasybule, Brutus l’ancien, Valérius et Dion, comme ils avaient vertueusement conçu, ils exécutèrent heureusement. En pareil cas, la fortune ne manque presque jamais à la bonne volonté.
Le paragraphe touche à la liberté. On le voit ici : « …de le delivrer, qu’ils n’en soyent venus à bout, et que la liberté, pour se faire apparoistre, ne se soit elle-mesme fait esp… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Et toutesfois, qui voudra discourir les faits du temps passé et les annales anciennes, il s’en trouvera peu ou point de ceux qui, voyans leur pays mal mené et en mauvaises mains, ayans entreprins d’une bonne intention de le delivrer, qu’ils n’en soyent venus à bout, et que la liberté, pour se faire apparoistre, ne se soit elle-mesme fait espaule. Harmodie, Aristogiton, Thrasybule, Brute le vieux, Valere et Dion, comme ils ont vertueusement pensé, l’executerent heureusement. En tel cas, quasi jamais à bon vouloir ne defaut la fortune.
§60 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
S3Les six tyrannicides ou libérateurs cités, avec leurs dates et leurs sources :
§61En quoi le paragraphe 61 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Brutus le jeune et Cassius ôtèrent bien heureusement la servitude ; mais en ramenant la liberté, ils moururent, non pas misérablement. Car quel blasphème ce serait de dire qu’il y ait eu rien de misérable en ces gens-là, ni dans leur mort, ni dans leur vie ? Mais ils moururent certes au grand dommage, au perpétuel malheur et à l’entière ruine de la république, laquelle, ce me semble, fut enterrée avec eux.
Le paragraphe touche à la liberté et à la servitude. On le voit ici : « …terent bien heureusement la servitude ; mais en ramenant la liberté, ils moururent, non pas miserablement. Car quel blaspheme… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Brute le jeune et Casse osterent bien heureusement la servitude ; mais en ramenant la liberté, ils moururent, non pas miserablement. Car quel blaspheme seroit-ce de dire qu’il y ait rien eu de miserable en ces gens là, ny en leur mort, ny en leur vie ? Mais certes, au grand dommage, et perpetuel malheur, et entiere ruine de la republique, laquelle certes fut, comme il me semble, enterrée avec eux.
§61 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
S2Brutus et Cassius meurent, et pourtant ils ne sont pas malheureux. La Boétie refuse de juger une vie à son issue. Ce refus est une position morale, et il est le seul endroit où le texte accepte l'idée d'un acte violent réussi. Le paragraphe suivant en limite aussitôt la portée.
S3Brutus le jeune, Marcus Junius Brutus, et Cassius meurent après la bataille de Philippes, en 42 avant Jésus-Christ, tous deux par suicide.
§62En quoi le paragraphe 62 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Les autres entreprises qui ont été faites depuis contre les autres empereurs romains n’étaient que des conjurations de gens ambitieux, qui ne sont pas à plaindre des malheurs qui leur sont advenus, puisqu’il est clair à voir qu’ils désiraient non pas ôter, mais ruiner la couronne, prétendant chasser le tyran et retenir la tyrannie. Pour ceux-là, je ne voudrais pas moi-même que l’affaire leur eût bien réussi, et je me contente qu’ils aient montré par leur exemple qu’il ne faut pas abuser du saint nom de la liberté pour une mauvaise entreprise.
Le paragraphe touche à la liberté et au tyran. On le voit ici : « …r leur exemple qu’il ne faut pas abuser du sainct nom de la liberté pour faire mauvaise entreprise.… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Les autres entreprinses qui ont esté faites depuis contre les autres empereurs romains n’estoyent que des conjurations de gens ambitieux, lesquels ne sont pas à plaindre des inconveniens qui leur sont advenus, estant bel à voir qu’ils desiroyent non pas d’oster, mais de ruiner la couronne, pretendans chasser le tyran et retenir la tyrannie. A ceux-là je ne voudrois pas moy-mesme qu’il leur en fust bien succedé, et suis content qu’ils ayent monstré par leur exemple qu’il ne faut pas abuser du sainct nom de la liberté pour faire mauvaise entreprise.
§62 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
S2La mise en garde contre les faux libérateurs. Ceux qui ont conspiré ensuite contre les empereurs ne voulaient pas ôter la couronne mais la prendre : chasser le tyran et garder la tyrannie. La Boétie se réjouit qu'ils aient échoué. Il faut lire cette phrase avec attention : c'est le seul endroit du livre où il désigne l'abus du mot « liberté » comme un danger en soi.
§63En quoi le paragraphe 63 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Mais pour revenir à mon propos, dont j’avais quasi perdu le fil : la première raison pour laquelle les hommes servent volontiers, c’est qu’ils naissent serfs et sont nourris tels. De celle-là en vient une autre, que sous les tyrans les gens deviennent aisément lâches et efféminés ; ce dont je sais merveilleusement bon gré à Hippocrate, le grand-père de la médecine, qui s’en est pris garde et l’a dit ainsi dans l’un de ses livres, qu’il intitule Des maladies.
Le paragraphe touche à entretenir et à la servitude et au tyran. On le voit ici : « …servent volontiers, c’est ce qu’ils naissent serfs et sont nourris tels. De ceste-cy en vient une autre, que aisément les gen… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Mais pour revenir à mon propos, lequel j’avois quasi perdu : la premiere raison pourquoy les hommes servent volontiers, c’est ce qu’ils naissent serfs et sont nourris tels. De ceste-cy en vient une autre, que aisément les gens deviennent, sous les tyrans, lasches et effeminez ; dont je sçay merveilleusement bon gré à Hippocrates, le grand pere de la medecine, qui s’en est prins garde et l’a ainsi dit en l’un de ses livres, qu’il intitule Des maladies.
§63 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
S3« Hippocrates… en l'un de ses livres, qu'il intitule Des maladies » : la référence de La Boétie est inexacte, et c'est un point de fait à corriger. La thèse selon laquelle les peuples soumis à un roi sont moins belliqueux que les peuples libres, parce qu'ils ne combattent pas pour eux-mêmes, ne se trouve pas dans le traité Des maladies, mais dans Airs, eaux, lieux.
§64En quoi le paragraphe 64 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Ce personnage avait certes le cœur en bon lieu, et il le montra bien lorsque le grand roi voulut l’attirer près de lui à force de charges et de grands présents, et qu’il lui répondit franchement qu’il se ferait grand scrupule de se mêler de guérir les barbares qui voulaient tuer les Grecs, et de servir en rien, par son art, celui qui entreprenait d’asservir la Grèce. La lettre qu’il lui envoya se voit encore aujourd’hui parmi ses autres œuvres, et témoignera à jamais de son bon cœur et de sa noble nature.
Le paragraphe touche à entretenir et à la servitude et au tyran. On le voit ici : « …, et tesmoignera pour jamais de son bon cœur et de sa noble nature.… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Ce personnage avoit certes le cœur en bon lieu, et le monstra bien alors que le grand roy le voulut attirer pres de luy à force d’offices et grands presens, et luy respondit franchement qu’il feroit grand’conscience de se mesler de guerir les barbares qui vouloyent tuer les Grecs, et de rien servir par son art à luy qui entreprenoit d’asservir la Grece. La lettre qu’il luy envoya se void encore aujourd’huy parmy ses autres œuvres, et tesmoignera pour jamais de son bon cœur et de sa noble nature.
§64 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
S3« la lettre qu'il luy envoya se void encore aujourd'huy parmy ses autres œuvres » : il s'agit d'une des Lettres attribuées à Hippocrate, où celui-ci refuse les présents du roi de Perse et déclare qu'il ne saurait soigner des barbares ennemis des Grecs. Ces lettres sont aujourd'hui tenues pour apocryphes, c'est-à-dire non écrites par Hippocrate ; elles étaient reçues comme authentiques au seizième siècle. Le fait, tel que le rapporte La Boétie, est donc exact quant au corpus qu'il avait sous les yeux, et faux quant à l'attribution.
§65En quoi le paragraphe 65 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Or il est donc certain qu’avec la liberté se perd du même coup la vaillance. Les gens soumis n’ont point d’allégresse au combat, ni d’âpreté ; ils vont au danger comme attachés et tout engourdis, par manière d’acquit, et ils ne sentent pas bouillir dans leur cœur cette ardeur de la franchise qui fait mépriser le péril et donne envie d’acheter, par une belle mort au milieu de ses compagnons, l’honneur et la gloire. Entre les gens libres, c’est à qui mieux mieux, chacun pour le bien commun, chacun pour soi, puisqu’ils s’attendent à avoir toute leur part au mal de la défaite ou au bien de la victoire. Mais les gens asservis, outre ce courage guerrier, perdent encore en toutes autres choses la vivacité, ont le cœur bas et mou, et sont incapables de toutes les choses grandes. Les tyrans connaissent bien cela, et voyant qu’ils prennent ce pli, ils les y aident encore pour les faire mieux avachir.
Le paragraphe touche à la liberté et au tyran. On le voit ici : « …Or il est donc certain qu’avec la liberté tout à un coup se perd la vaillance. Les gens subjets n’on… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Or il est donc certain qu’avec la liberté tout à un coup se perd la vaillance. Les gens subjets n’ont point d’allegresse au combat, ny d’aspreté ; ils vont au danger comme attachez et tous engourdis, par maniere d’acquit, et ne sentent point bouillir dans le cœur l’ardeur de la franchise, qui fait mespriser le peril et donne envie d’acheter, par une belle mort entre ses compagnons, l’honneur et la gloire. Entre les gens libres, c’est à l’envi à qui mieux mieux, chacun pour le bien commun, chacun pour soy, là où ils s’attendent d’avoir toute leur part au mal de la desfaite ou au bien de la victoire. Mais les gens asservis, outre ce courage guerrier, ils perdent encores en toutes autres choses la vivacité, et ont le cœur bas et mol, et sont incapables de toutes choses grandes. Les tyrans connoissent bien cela, et, voyans qu’ils prennent ce ply, pour les faire mieux avachir encores leur y aident-ils.
§65 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
S2Les peuples soumis se battent mal. Reprise du §10, mais élargie : ce n'est pas seulement le courage militaire qui se perd, c'est la vivacité en toutes choses, et la capacité de faire de grandes choses. La servitude n'appauvrit pas seulement politiquement.
§66En quoi le paragraphe 66 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Xénophon, historien grave et du premier rang parmi les Grecs, a fait un petit livre où il fait parler Simonide avec Hiéron, le roi de Syracuse, des misères du tyran. Ce livre est plein de bonnes et graves remontrances, et qui ont aussi bonne grâce, à mon avis, qu’il est possible. Plût à Dieu que tous les tyrans qui ont jamais été l’eussent mis devant leurs yeux et s’en fussent servis comme d’un miroir ! Je ne puis croire qu’ils n’eussent reconnu leurs verrues et pris quelque honte de leurs taches. Dans ce traité, il raconte la peine où sont les tyrans, contraints, faisant du mal à tous, de craindre tout le monde.
Le paragraphe touche au tyran. On le voit ici : « …it un livret auquel il fait parler Simonide avec Hieron, le roy de Syracuse, des miseres du tyran. Ce livre est plein de bo… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Xenophon, historien grave et du premier rang entre les Grecs, a fait un livret auquel il fait parler Simonide avec Hieron, le roy de Syracuse, des miseres du tyran. Ce livre est plein de bonnes et graves remonstrances, et qui ont aussi bonne grace, à mon advis, qu’il est possible. Que pleust à Dieu que tous les tyrans qui ont jamais esté l’eussent mis devant les yeux, et s’en fussent servis de miroer ! Je ne puis pas croire qu’ils n’eussent reconnu leurs verrues et eu quelque honte de leurs taches. En ce traitté, il conte la peine en quoy sont les tyrans, qui sont contraints, faisans mal à tous, de craindre de tous.
§66 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
S3« Xenophon… fait parler Simonide avec Hieron » : le dialogue existe et porte ce titre. Simonide de Céos y interroge Hiéron premier, tyran de Syracuse, sur les misères de sa condition ; Hiéron répond que le tyran est le plus malheureux des hommes.
§67En quoi le paragraphe 67 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Entre autres choses, il dit ceci, que les mauvais rois se servent d’étrangers à la guerre et les soudoient, n’osant se fier à mettre les armes en main à leurs propres gens, à qui ils ont fait tort. Il y a eu de bons rois qui ont bien eu à leur solde des nations étrangères, et des Français mêmes, et plus souvent autrefois qu’aujourd’hui, mais dans une autre intention : pour garder les leurs, n’estimant pas dommageable de dépenser de l’argent pour épargner des hommes. C’est ce que disait Scipion, je crois, le grand Africain, qu’il aimerait mieux avoir sauvé la vie à un citoyen que d’avoir défait cent ennemis.
Le paragraphe touche au tyran. On le voit ici : « …Entre autres choses, il dit cela, que les mauvais roys se servent d’estrangers à la guerre et les soudoyent, ne s… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Entre autres choses, il dit cela, que les mauvais roys se servent d’estrangers à la guerre et les soudoyent, ne s’osans fier de mettre à leurs gens, ausquels ils ont fait tort, les armes en la main. Il y a eu de bons roys qui ont bien eu à leur solde des nations estranges, comme des François mesmes, et plus encores d’autres fois qu’aujourd’huy, mais à une autre intention : pour garder les leurs, n’estimans rien de dommage de l’argent pour espargner les hommes. C’est ce que disoit Scipion, ce croy-je, le grand Africain, qu’il aimeroit mieux avoir sauvé la vie à un citoyen que desfait cent ennemis.
§67 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
S3« C'est ce que disoit Scipion, ce croy-je, le grand Africain » : la sentence selon laquelle il vaut mieux sauver la vie d'un citoyen que défaire cent ennemis est attribuée à Scipion. La source antique précise n'a pas été identifiée par T.1 à cette date, et La Boétie lui-même marque son incertitude par l'incise « ce croy-je ». T.1 s'interdit de fournir une référence qu'il n'a pas vérifiée. La note reste ouverte ; elle sera complétée par avenant daté.
§68En quoi le paragraphe 68 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Mais certes il est bien assuré que le tyran ne pense jamais sa puissance assurée avant d’être venu à ce point qu’il n’a plus sous lui un homme qui vaille. On lui dira donc à bon droit ce que Thrason, chez Térence, se vante d’avoir reproché au maître des éléphants : > Pour cela vous vous croyez si brave, > que vous avez la charge des bêtes.
Le paragraphe touche au tyran. On le voit ici : « …Mais certes cela est bien asseuré, que le tyran ne pense jamais que sa puissance luy soit asseurée, sinon q… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Mais certes cela est bien asseuré, que le tyran ne pense jamais que sa puissance luy soit asseurée, sinon quand il est venu à ce poinct qu’il n’a sous luy homme qui vaille. Donques à bon droit luy dira-on cela que Thrason en Terence se vante avoir reproché au maistre des elephans : > Pour cela si brave vous estes, > Que vous avez charge des bestes.
§68 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
S3« Thrason en Terence… au maistre des elephans » : Thrason est le soldat fanfaron de la comédie L'Eunuque, et il rapporte, dans la scène où il se vante devant le parasite Gnathon, un bon mot adressé à un officier chargé des éléphants.
§69En quoi le paragraphe 69 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Mais cette ruse des tyrans, d’abêtir leurs sujets, ne se peut connaître plus clairement que par ce que Cyrus fit aux Lydiens, après qu’il se fut emparé de Sardes, la maîtresse ville de Lydie, qu’il eut pris à merci Crésus, ce roi si riche, et qu’il l’eut emmené captif avec lui. On lui apporta la nouvelle que les Sardiens s’étaient révoltés ; il les eut bientôt remis sous sa main. Mais ne voulant pas mettre à sac une si belle ville, ni être toujours en peine d’y tenir une armée pour la garder, il s’avisa d’un grand expédient pour s’en assurer : il y établit des bordels, des tavernes et des jeux publics, et fit publier cette ordonnance que les habitants eussent à en faire usage. Il se trouva si bien de cette garnison qu’il ne lui fallut plus jamais depuis tirer un coup d’épée contre les Lydiens.
Le paragraphe touche au tyran. On le voit ici : « …Mais ceste ruse des tyrans, d’abestir leurs subjets, ne se peut pas connoistre plus c… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Mais ceste ruse des tyrans, d’abestir leurs subjets, ne se peut pas connoistre plus clairement que par ce que Cyrus fit aux Lydiens, apres qu’il se fut emparé de Sardis, la maistresse ville de Lydie, et qu’il eut prins à mercy Cresus, ce tant riche roy, et l’eut emmené captif quant et soy. On luy apporta les nouvelles que les Sardiens s’estoyent revoltez ; il les eut bien tost remis sous sa main. Mais ne voulant pas mettre à sac une tant belle ville, ny estre tousjours en peine d’y tenir une armée pour la garder, il s’advisa d’un grand expedient pour s’en asseurer : il y establit des bordeaux, des tavernes et jeux publics, et fit publier ceste ordonnance que les habitans eussent à en faire estat. Il se trouva si bien de ceste garnison, qu’il ne luy falut jamais depuis tirer un coup d’espée contre les Lydiens.
§69 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
S3« ce que Cyrus fit aux Lydiens » : après la prise de Sardes et la capture de Crésus, une révolte lydienne éclate ; sur le conseil de Crésus lui-même, Cyrus, plutôt que de raser la ville, désarme les Lydiens et leur impose de porter des tuniques et des chaussures molles, d'apprendre à leurs enfants la cithare, le chant et le commerce de détail. Hérodote conclut qu'ils devinrent de femmes au lieu d'hommes.
§71En quoi le paragraphe 71 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Tous les tyrans n’ont pas ainsi déclaré si expressément qu’ils voulussent efféminer leurs hommes ; mais en vérité, ce que celui-là ordonna formellement et en effet, la plupart l’ont poursuivi sous main.
Le paragraphe touche au tyran. On le voit ici : « …Tous les tyrans n’ont pas ainsi declaré si expres qu’ils voulussent effemi… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Tous les tyrans n’ont pas ainsi declaré si expres qu’ils voulussent effeminer leurs hommes ; mais pour vray, ce que cestuy-là ordonna formellement et en effect, sous main ils l’ont pourchassé la pluspart.
§71 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
§72En quoi le paragraphe 72 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
À la vérité, tel est le naturel du menu peuple, dont le nombre est toujours plus grand dans les villes : il est soupçonneux à l’égard de celui qui l’aime, et naïf envers celui qui le trompe. Ne pensez pas qu’il y ait nul oiseau qui se prenne mieux à la pipée, ni aucun poisson qui, par gourmandise, s’accroche plus vite à l’hameçon, que tous les peuples ne s’allèchent promptement à la servitude pour la moindre plume qu’on leur passe, comme on dit, devant la bouche. Et c’est chose merveilleuse qu’ils se laissent aller si vite, pourvu seulement qu’on les chatouille.
Le paragraphe touche à entretenir et à la servitude. On le voit ici : « …A la verité, c’est le naturel du menu populaire, duquel le nombre est tousjours plus gra… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
A la verité, c’est le naturel du menu populaire, duquel le nombre est tousjours plus grand dans les villes : il est souspeçonneux à l’endroit de celuy qui l’aime, et simple envers celuy qui le trompe. Ne pensez pas qu’il y ait nul oiseau qui se prenne mieux à la pipée, ny poisson aucun qui, pour la friandise, s’accroche plustost dans le haim, que tous les peuples s’allechent vistement à la servitude pour la moindre pleume qu’on leur passe, comme on dit, devant la bouche. Et est chose merveilleuse qu’ils se laissent aller ainsi tost, mais seulement qu’on les chatouille.
§72 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
§73En quoi le paragraphe 73 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Les théâtres, les jeux, les farces, les spectacles, les gladiateurs, les bêtes étranges, les médailles, les tableaux et autres drogueries de cette sorte étaient pour les peuples anciens les appâts de la servitude, le prix de leur liberté, les outils de la tyrannie. Ce moyen, cette pratique, ces allèchements, les anciens tyrans les avaient pour endormir leurs sujets sous le joug. Ainsi les peuples assottis, trouvant beaux ces passe-temps, amusés d’un vain plaisir qui leur passait devant les yeux, s’accoutumaient à servir aussi niaisement, mais plus mal, que les petits enfants qui, pour voir les images luisantes des livres enluminés, apprennent à lire.
Le paragraphe touche à entretenir et à la liberté et à la servitude et au tyran. On le voit ici : « …musez d’un vain plaisir qui leur passoit devant les yeux, s’accoustumoyent à servir aussi niaisement, mais plus mal, que les peti… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Les theatres, les jeux, les farces, les spectacles, les gladiateurs, les bestes estranges, les medailles, les tableaux et autres telles drogueries estoyent aux peuples anciens les appasts de la servitude, le prix de leur liberté, les outils de la tyrannie. Ce moyen, ceste pratique, ces allechemens avoyent les anciens tyrans pour endormir leurs subjets sous le joug. Ainsi les peuples assottis, trouvans beaux ces passe-temps, amusez d’un vain plaisir qui leur passoit devant les yeux, s’accoustumoyent à servir aussi niaisement, mais plus mal, que les petis enfans qui, pour voir les luisans images des livres illuminez, apprennent à lire.
§73 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
S2Les théâtres, les jeux, les spectacles, ces « drogueries ». Le passage le plus commenté du livre à l'époque contemporaine, et celui qu'il faut le plus se garder de moderniser à la hâte. La Boétie décrit un dispositif précis : offrir au peuple un plaisir qui passe devant ses yeux pour qu'il ne regarde pas ailleurs. Ce qui est remarquable n'est pas qu'il ait « prévu » quoi que ce soit, c'est qu'il ait compris que le divertissement pouvait être un instrument de gouvernement.
§74En quoi le paragraphe 74 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Les tyrans romains s’avisèrent encore d’un autre point, de festoyer souvent les corporations publiques, abusant cette canaille comme il fallait, qui se laisse aller plus qu’à toute chose au plaisir de la bouche. Le plus averti de tous n’aurait pas quitté son écuelle de soupe pour recouvrer la liberté de la république de Platon. Les tyrans faisaient largesse du quart de blé, du setier de vin et du sesterce ; et alors c’était pitié d’entendre crier : Vive le roi ! Les lourdauds ne s’avisaient pas qu’ils ne faisaient que recouvrer une partie de ce qui était à eux, et que cela même qu’ils recouvraient, le tyran n’aurait pu le leur donner s’il ne le leur avait auparavant ôté.
Le paragraphe touche à la liberté et au tyran. On le voit ici : « …n’eust pas quitté son escuelle de souppe pour recouvrer la liberté de la republique de Platon. Les tyrans faisoyent largesse… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Les Romains tyrans s’adviserent encores d’un autre poinct, de festoyer souvent les dizaines publiques, abusant ceste canaille, comme il faloit, qui se laisse aller plus qu’à toute chose au plaisir de la bouche. Le plus entendu de tous n’eust pas quitté son escuelle de souppe pour recouvrer la liberté de la republique de Platon. Les tyrans faisoyent largesse du quart de bled, du sextier de vin et du sesterce ; et lors c’estoit pitié d’ouyr crier : Vive le Roy ! Les lourdauts n’advisoyent pas qu’ils ne faisoyent que recouvrer une partie du leur, et que cela mesme qu’ils recouvroyent, le tyran ne leur eust peu donner si devant il ne l’avoit osté à eux-mesmes.
§74 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
S2Le pain et le sesterce. Les distributions gratuites, dit-il, ne rendent au peuple qu'une part de ce qu'on lui a pris. La démonstration est comptable, et elle est imparable. Elle vaut pour toutes les générosités d'en haut.
§76En quoi le paragraphe 76 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Je ne vois personne aujourd’hui qui, entendant parler de Néron, ne tremble au surnom même de ce vilain monstre, de cette immonde et sale bête. On peut bien dire pourtant qu’après sa mort, aussi vilaine que sa vie, le noble peuple romain en reçut un tel déplaisir, se souvenant de ses jeux et de ses festins, qu’il fut sur le point d’en porter le deuil. Ainsi l’a écrit Cornelius Tacite, auteur des meilleurs et des plus graves, et certes digne de foi.
Le paragraphe touche au tyran. On le voit ici : « …Corneille Tacite, auteur bon et grave des plus, et certes croyable.… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Je ne voy pas maintenant personne qui, oyant parler de Neron, ne tremble mesme au surnom de ce vilain monstre, de ceste orde et sale beste. On peut bien dire qu’apres sa mort, aussi vilaine que sa vie, le noble peuple romain en receut tel desplaisir, se souvenant de ses jeux et festins, qu’il fut sur le poinct d’en porter le dueil. Ainsi l’a escrit Corneille Tacite, auteur bon et grave des plus, et certes croyable.
§76 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
S3« Ainsi l'a escrit Corneille Tacite » : l'attribution est probablement inexacte. Le fait rapporté, à savoir que le peuple romain regretta Néron et fleurit longtemps son tombeau, est chez Suétone, non chez Tacite.
§77En quoi le paragraphe 77 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Ce qu’on ne trouvera pas étrange si l’on considère ce que ce même peuple avait fait à la mort de Jules César, qui donna congé aux lois et à la liberté ; en ce personnage, ils n’ont, ce me semble, rien trouvé qui vaille que son humanité, laquelle, quoi qu’on la prêchât tant, fut plus dommageable que la plus grande cruauté du plus sauvage tyran qui fut jamais : car à la vérité ce fut cette douceur venimeuse qui, pour le peuple romain, sucra la servitude.
Le paragraphe touche à la liberté et à la servitude et au tyran. On le voit ici : « …à la mort de Jules Cesar, qui donna congé aux loix et à la liberté ; auquel personnage ils n’ont, ce me semble, trouvé rien q… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Ce qu’on ne trouvera pas estrange, si l’on considere ce que ce peuple là mesme avoit fait à la mort de Jules Cesar, qui donna congé aux loix et à la liberté ; auquel personnage ils n’ont, ce me semble, trouvé rien qui valust que son humanité, laquelle, quoy qu’on la preschast tant, fut plus dommageable que la plus grande cruauté du plus sauvage tyran qui fust onques : pource qu’à la verité ce fut ceste venimeuse douceur qui, envers le peuple romain, sucra la servitude.
§77 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
S2La douceur de César, plus dangereuse que la cruauté. C'est une des idées les plus fines du livre : ce n'est pas la brutalité qui installe la servitude, c'est l'amabilité. On résiste à ce qui fait mal ; on ne résiste pas à ce qui fait plaisir.
§78En quoi le paragraphe 78 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Mais après sa mort, ce peuple-là, qui avait encore à la bouche ses banquets et dans l’esprit le souvenir de ses prodigalités, pour lui faire ses honneurs et le mettre en cendres, amoncela à l’envi les bancs de la place, et puis lui éleva une colonne comme au Père du peuple, ainsi le portait le chapiteau, et lui fit plus d’honneur, tout mort qu’il était, qu’il n’en devait faire à homme du monde, si ce n’est peut-être à ceux qui l’avaient tué.
Le paragraphe touche à entretenir. On le voit ici : « …ndres, amoncela à l’envi les bancs de la place, et puis luy esleva une colonne comme au Pere du peuple, ainsi portoit le chap… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Mais apres sa mort, ce peuple là, qui avoit encores à la bouche ses banquets, en l’esprit la souvenance de ses prodigalitez, pour luy faire ses honneurs et le mettre en cendres, amoncela à l’envi les bancs de la place, et puis luy esleva une colonne comme au Pere du peuple, ainsi portoit le chapiteau, et luy fit plus d’honneur, tout mort qu’il estoit, qu’il n’en devoit faire à homme du monde, si ce n’estoit possible à ceux qui l’avoyent tué.
§78 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
S3« luy esleva une colonne comme au Pere du peuple, ainsi portoit le chapiteau » : le fait est exact et précisément rapporté. Après les funérailles de César, le peuple dressa au forum une colonne de marbre de Numidie, haute de près de vingt pieds, portant l'inscription Parenti patriae, « au père de la patrie ».
§79En quoi le paragraphe 79 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Ils n’oublièrent pas non plus cela, les empereurs romains, de prendre communément le titre de Tribun du peuple, tant parce que cette charge était tenue pour sainte et sacrée, que parce qu’elle avait été établie pour la défense et la protection du peuple, sous la garantie de l’État. Par ce moyen ils s’assuraient que ce peuple se fierait davantage à eux, comme s’il devait en entendre le nom sans en sentir les effets.
Le paragraphe touche au tyran. On le voit ici : « …uple, et sous la faveur de l’estat. Par ce moyen ils s’asseuroyent que ce peuple se fieroit plus d’eux, comme s’ils en devo… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Ils n’oublierent pas cela aussi, les empereurs romains, de prendre communement le tiltre de Tribun du peuple ; tant pource que cest office estoit tenu pour sainct et sacré, que aussi qu’il estoit estably pour la defense et protection du peuple, et sous la faveur de l’estat. Par ce moyen ils s’asseuroyent que ce peuple se fieroit plus d’eux, comme s’ils en devoyent ouyr le nom et non pas sentir les effets.
§79 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
S3« de prendre communement le tiltre de Tribun du peuple » : les empereurs ne prennent pas le tribunat lui-même, réservé aux plébéiens, mais la puissance tribunicienne, tribunicia potestas, qu'Auguste se fait conférer à vie en 23 avant Jésus-Christ, et dont les années de renouvellement servent ensuite à dater les règnes. Tacite écrit que ce mot fut inventé par Auguste pour désigner le sommet du pouvoir sans prendre le nom de roi ni de dictateur.
§80En quoi le paragraphe 80 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Au contraire, aujourd’hui, ne font guère mieux ceux qui ne font aucun mal, même de conséquence, sans le faire précéder de quelque joli propos sur le bien commun et le soulagement public. Car vous savez bien, ô Longa, le formulaire dont en certains endroits ils pourraient user assez finement ; mais dans la plupart des cas, certes, il ne peut y avoir assez de finesse là où il y a tant d’impudence.
Le paragraphe touche au tyran. On le voit ici : « …ô Longa, le formulaire duquel en quelques endroits ils pourroyent user assez finement ; mais en la pluspart certes il n’y… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Au contraire, aujourd’huy ne font pas beaucoup mieux ceux qui ne font mal aucun, mesmes de consequence, qu’ils ne facent passer devant quelque joly propos du bien commun et soulagement public. Car vous sçavez bien, ô Longa, le formulaire duquel en quelques endroits ils pourroyent user assez finement ; mais en la pluspart certes il n’y peut avoir assez de finesse là où il y a tant d’impudence.
§80 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
§81En quoi le paragraphe 81 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Les rois d’Assyrie, et encore après eux ceux de Médie, ne se présentaient en public que le plus tard qu’ils pouvaient, pour laisser le populaire dans le doute s’ils étaient en quelque chose plus que des hommes, et pour laisser dans cette rêverie des gens qui font volontiers les imaginatifs sur les choses dont ils ne peuvent juger par la vue. Ainsi tant de nations qui furent assez longtemps sous cet empire assyrien s’accoutumèrent à servir avec ce mystère, et servaient plus volontiers de ne pas savoir quel maître elles avaient, ni à grand-peine si elles en avaient un ; et toutes craignaient à crédit un homme que personne n’avait vu.
Le paragraphe touche à entretenir et à la servitude et au tyran. On le voit ici : « …sez long temps sous cest empire assyrien, avec ce mystere s’accoustumerent à servir, et servoyent plus volontiers pour ne sçavoir… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Les roys d’Assyrie, et encores apres eux ceux de Mede, ne se presentoyent en public que le plus tard qu’ils pouvoyent, pour mettre en doute ce populas s’ils estoyent en quelque chose plus qu’hommes, et laisser en ceste resverie les gens qui font volontiers les imaginatifs aux choses dequoy ils ne peuvent juger de veue. Ainsi tant de nations qui furent assez long temps sous cest empire assyrien, avec ce mystere s’accoustumerent à servir, et servoyent plus volontiers pour ne sçavoir quel maistre ils avoyent, ny à grand’peine s’ils en avoyent ; et craignoyent tous à credit un que personne n’avoit veu.
§81 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
S3« Les roys d'Assyrie, et encores apres eux ceux de Mede, ne se presentoyent en public » : le fait est rapporté d'un roi mède précis, Déiokès, qui institua, dit Hérodote, de ne jamais se laisser voir, afin de paraître d'une autre nature que ses sujets.
§82En quoi le paragraphe 82 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Les premiers rois d’Égypte ne se montraient guère sans porter tantôt une branche, tantôt du feu sur la tête ; ils se masquaient ainsi et faisaient les bateleurs, et, ce faisant, par l’étrangeté de la chose ils inspiraient à leurs sujets quelque révérence et quelque admiration ; alors qu’à des gens qui n’eussent été ni trop sots ni trop asservis, ils n’eussent apprêté, ce me semble, que passe-temps et risée.
Le paragraphe touche au tyran. On le voit ici : « …Les premiers roys d’Egypte ne se monstroyent gueres qu’ils ne portassent tan… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Les premiers roys d’Egypte ne se monstroyent gueres qu’ils ne portassent tantost une branche, tantost du feu sur la teste, et se masquoyent ainsi et faisoyent les basteleurs ; et, en ce faisant, par l’estrangeté de la chose ils donnoyent à leurs subjets quelque reverence et admiration : là où, à des gens qui n’eussent esté ou trop sots ou trop asservis, ils n’eussent apresté, ce m’est advis, sinon passe-temps et risée.
§82 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
§83En quoi le paragraphe 83 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
C’est pitié d’entendre parler de combien de choses les tyrans du temps passé faisaient leur profit pour fonder leur tyrannie, de combien de petits moyens ils se servaient grandement, ayant trouvé ce populaire fait à leur convenance, à qui ils ne savaient tendre un filet où il ne vînt se prendre, et qu’ils ont toujours eu si bon marché de tromper qu’ils ne l’asservissaient jamais tant que lorsqu’ils s’en moquaient le plus.
Le paragraphe touche au tyran. On le voit ici : « …C’est pitié d’ouyr parler de combien de choses les tyrans du temps passé faisoyent leur profit pour fonder leur tyra… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
C’est pitié d’ouyr parler de combien de choses les tyrans du temps passé faisoyent leur profit pour fonder leur tyrannie, de combien de petits moyens ils se servoyent grandement, ayans trouvé ce populas fait à leur poste, auquel ils ne sçavoyent tendre filé qu’il ne s’y vinst prendre, duquel ils ont eu tousjours si bon marché de tromper, qu’ils ne l’assubjettissoyent jamais tant que lors qu’ils s’en moquoyent le plus.
§83 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
§84En quoi le paragraphe 84 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Que dirai-je d’une autre belle bourde que les peuples anciens prirent pour argent comptant ? Ils crurent fermement que le gros orteil de Pyrrhus, roi des Épirotes, faisait des miracles et guérissait les malades de la rate ; ils enrichirent encore mieux le conte, en disant que ce doigt, après qu’on eut brûlé tout le corps mort, s’était trouvé parmi les cendres, s’étant sauvé malgré le feu. Toujours ainsi le peuple a fait lui-même les mensonges pour les croire ensuite. Bien des gens l’ont écrit ainsi, mais de telle façon qu’il est clair à voir qu’ils ont ramassé cela des bruits des villes et du vilain parler du populaire.
Le paragraphe touche au tyran. On le voit ici : « …creurent fermement que le gros doigt d’un pied de Pyrrhus, roy des Epirotes, faisoit miracles et guarissoit les malades de… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Que diray-je d’une autre belle bourde que les peuples anciens prindrent pour argent contant ? Ils creurent fermement que le gros doigt d’un pied de Pyrrhus, roy des Epirotes, faisoit miracles et guarissoit les malades de la rate. Ils enrichirent encore mieux le conte, que ce doigt, apres qu’on eut bruslé tout le corps mort, s’estoit trouvé entre les cendres, s’estant sauvé maugré le feu. Tousjours ainsi le peuple a fait luy-mesme les mensonges, pour puis apres les croire. Prou de gens l’ont ainsi escrit, mais de façon qu’il est bel à voir qu’ils ont amassé cela des bruits des villes et du vilain parler du populaire.
§84 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
S3« le gros doigt d'un pied de Pyrrhus, roy des Epirotes » : Plutarque rapporte que Pyrrhus guérissait les affections de la rate en touchant le malade du gros orteil de son pied droit, et que cet orteil ne put être brûlé avec le reste du corps.
§86En quoi le paragraphe 86 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Les tyrans eux-mêmes trouvaient fort étrange que les hommes pussent endurer un homme qui leur faisait du mal ; ils voulaient fort se mettre la religion devant comme garde du corps et, si c’était possible, ils empruntaient quelque échantillon de divinité pour soutenir leur méchante vie. Ainsi Salmonée, si l’on en croit la Sibylle de Virgile et son enfer, pour s’être ainsi moqué des gens et avoir voulu faire le Jupiter, en rend maintenant compte, là où elle le vit dans l’arrière-enfer : > Souffrant cruel tourment pour vouloir imiter > les tonnerres du ciel et les feux de Jupiter. > Sur ses quatre coursiers, celui-ci allant branlant, > haut monté, dans son poing un grand flambeau brûlant, > par les peuples grégeois et dans le plein marché > de la ville d’Élide, hautement il marcha, > en faisant sa bravade ; mais il entreprenait > sur l’honneur qui, sans plus, aux dieux appartenait. > L’insensé, qui l’orage et la foudre inimitable > contrefaisait d’airain et d’un cours effroyable > de chevaux corne-pieds, du père tout-puissant ; > lequel, bientôt après, ce grand mal punissant, > lança non un flambeau, non pas une lumière > d’une torche de cire avecque sa fumière, > mais, par le rude coup d’une horrible tempête, > il le porta là-bas, des pieds par-dessus tête.
Le paragraphe touche au tyran. On le voit ici : « …Les tyrans mesmes trouvoyent fort estrange que les hommes peussent en… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Les tyrans mesmes trouvoyent fort estrange que les hommes peussent endurer un homme leur faisant mal. Ils vouloyent fort se mettre la religion devant pour garde-corps, et, s’il estoit possible, empruntoyent quelque eschantillon de divinité pour le soustien de leur meschante vie. Donques Salmonée, si l’on croid à la Sibylle de Virgile et à son enfer, pour s’estre ainsi moqué des gens et avoir voulu faire du Jupiter, en rend maintenant compte, où elle le vid en l’arriere-enfer : > Souffrant cruel tourment pour vouloir imiter > Les tonnerres du ciel et feux de Jupiter. > De ses quatre coursiers cestuy allant branlant, > Haut monté, dans son poing un grand flambeau bruslant, > Par les peuples Gregeois, et dans le plein marché > De la ville d’Elide, haut il avoit marché, > En faisant sa bravade ; mais il entreprenoit > Sur l’honneur qui, sans plus, aux dieux appartenoit. > L’insensé, qui l’orage et foudre inimitable > Contrefaisoit d’airain et d’un cours effroyable > De chevaux corne-pieds, du pere tout puissant ; > Lequel, bien tost apres, ce grand mal punissant, > Lança, non un flambeau, non pas une lumiere > D’une torche de cire avecques sa fumiere, > Mais, par le rude coup d’une horrible tempeste, > Il le porta là bas, des pieds par dessus teste.
§86 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
S2La religion comme garde du corps. La Boétie décrit l'usage politique du sacré : emprunter un échantillon de divinité pour soutenir une mauvaise vie. Le passage est sévère, et il vise les tyrans païens de l'Antiquité. Il ne vise aucune religion en particulier, et il ne conteste pas la foi de son auteur, qui est chrétienne et affirmée au dernier paragraphe du livre.
S3Le passage en vers est la traduction, par La Boétie lui-même, du châtiment de Salmonée, roi d'Élide, qui contrefaisait la foudre de Jupiter avec un char d'airain et des torches, et que Jupiter foudroya.
§87En quoi le paragraphe 87 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Si celui-là, qui ne faisait que le sot, est à cette heure si bien traité là-bas, je crois que ceux qui ont abusé de la religion pour être méchants s’y trouveront à meilleure enseigne encore.
Le paragraphe touche au tyran. On le voit ici : « …it que le sot est à ceste heure si bien traitté là bas, je croy que ceux qui ont abusé de la religion pour estre meschans s… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Si celuy qui ne faisoit que le sot est à ceste heure si bien traitté là bas, je croy que ceux qui ont abusé de la religion pour estre meschans s’y trouveront encores à meilleures enseignes.
§87 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
§88En quoi le paragraphe 88 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Les nôtres semèrent en France je ne sais quoi de tel : des crapauds, des fleurs de lys, l’ampoule et l’oriflamme. Ce que, pour ma part, quoi qu’il en soit, je ne veux pas encore mécroire, puisque ni nous ni nos ancêtres n’avons eu aucune occasion de le mécroire, ayant toujours eu des rois si bons dans la paix, si vaillants dans la guerre, qu’encore qu’ils naissent rois, il semble bien qu’ils ont été non pas faits comme les autres par la nature, mais choisis par le Dieu tout-puissant, avant de naître, pour le gouvernement et la garde de ce royaume.
Le paragraphe touche à entretenir et au tyran. On le voit ici : « …le-il qu’ils ont esté non pas faits comme les autres par la nature, mais choisis par le Dieu tout-puissant, devant que naistre… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Les nostres semerent en France je ne sçay quoy de tel : des crapaux, des fleurs de lis, l’ampoule et l’oriflan. Ce que, de ma part, comment qu’il en soit, je ne veux pas encores mescroire, puis que nous et nos ancestres n’avons eu aucune occasion de l’avoir mescreu, ayans tousjours eu des roys si bons en la paix, si vaillans en la guerre, qu’encores qu’ils naissent roys, si semble-il qu’ils ont esté non pas faits comme les autres par la nature, mais choisis par le Dieu tout-puissant, devant que naistre, pour le gouvernement et la garde de ce royaume.
§88 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
S2Les rois de France, et un compliment qui n'est peut-être pas un compliment. La Boétie dit ne pas vouloir démentir les légendes du royaume, l'ampoule, l'oriflamme, et loue les rois de France. Ce paragraphe a fait couler beaucoup d'encre. On peut le lire comme une précaution d'auteur, comme une politesse sincère, ou comme une ironie ; le texte permet les trois. La discussion appartient à la strate érudite ; ce qu'il faut savoir ici, c'est que le compliment vient juste après quatre pages sur les impostures religieuses des tyrans, et que cette place n'est pas indifférente.
S3« des crapaux, des fleurs de lis, l'ampoule et l'oriflan » : quatre éléments de la légende monarchique française.
§90En quoi le paragraphe 90 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Et certes je ferais grand tort à notre rime, car j’use volontiers de ce mot, et il ne me déplaît pas, parce que, bien que plusieurs l’eussent rendue mécanique, je vois pourtant assez de gens qui sont en mesure de l’anoblir et de lui rendre son premier honneur. Mais je lui ferais, dis-je, grand tort de lui ôter maintenant ces beaux contes du roi Clovis, où déjà je vois, ce me semble, avec quel plaisir et quelle aisance s’égaiera la veine de notre Ronsard dans sa Franciade. J’entends sa portée, je connais son esprit aigu, je sais la grâce de l’homme : il fera ses besognes de l’oriflamme aussi bien que les Romains des leurs avec les ancilia, boucliers jetés du ciel en bas, comme le dit Virgile ; il ménagera notre ampoule aussi bien que les Athéniens leur panier d’Érichthonios ; il fera parler de nos armes aussi bien que dans la tour de Minerve.
Le paragraphe touche au tyran. On le voit ici : « …-je, grand tort de luy oster maintenant ces beaux contes du roy Clovis, ausquels desja je voy, ce me semble, combien plaisa… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Et certes je ferois grand tort à nostre rime, car j’use volontiers de ce mot, et il ne me desplaist, pource qu’encores que plusieurs l’eussent rendue mecanique, toutesfois je voy assez de gens qui sont à mesmes pour l’annoblir et luy rendre son premier honneur. Mais je luy ferois, dy-je, grand tort de luy oster maintenant ces beaux contes du roy Clovis, ausquels desja je voy, ce me semble, combien plaisamment, combien à l’aise s’y esgayera la veine de nostre Ronsard en sa Franciade. J’entens sa portée, je connois l’esprit aigu, je sçay la grace de l’homme : il fera ses besongnes de l’oriflan aussi bien que les Romains de leurs ancilia, boucliers du ciel en bas jettez, ce dit Virgile ; il mesnagera nostre ampoule aussi bien que les Atheniens leur panier d’Erichthonie ; il fera parler de nos armes aussi bien que dans la tour de Minerve.
§90 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
S3« la veine de nostre Ronsard en sa Franciade » : fait de datation important. La Franciade de Ronsard, poème épique consacré aux origines troyennes de la monarchie française, est annoncée dès les années 1550 mais ne paraît qu'en 1572, en quatre chants, et reste inachevée. La Boétie, mort en 1563, parle donc d'une œuvre attendue et non d'une œuvre lue. Le détail est un argument de datation du Discours, et il est employé comme tel par la critique.
S3« leurs ancilia, boucliers du ciel en bas jettez, ce dit Virgile » : les ancilia sont les douze boucliers sacrés de Rome, dont le premier serait tombé du ciel sous Numa, et que portaient les prêtres saliens.
§91En quoi le paragraphe 91 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Certes je serais outrageant de vouloir démentir nos livres et de courir ainsi sur les terres de nos poètes. Mais pour revenir d’où je ne sais comment j’avais détourné le fil de mon propos : est-il jamais arrivé que les tyrans, pour s’assurer, n’aient pas toujours tâché d’accoutumer le peuple envers eux non pas seulement à l’obéissance et à la servitude, mais encore à la dévotion ?
Le paragraphe touche à entretenir et à la servitude et au tyran. On le voit ici : « …que les tyrans, pour s’asseurer, n’ayent tousjours tasché d’accoustumer le peuple envers eux, non pas seulement à l’obeissance et… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Certes je serois outrageux de vouloir desmentir nos livres et de courir ainsi sur les terres de nos poëtes. Mais pour revenir d’où je ne sçay comment j’avois destourné le fil de mon propos : a-il jamais esté que les tyrans, pour s’asseurer, n’ayent tousjours tasché d’accoustumer le peuple envers eux, non pas seulement à l’obeissance et servitude, mais encores à devotion ?
§91 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
§92En quoi le paragraphe 92 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Donc, tout ce que j’ai dit jusqu’ici, qui apprend aux gens à servir volontiers, ne sert guère aux tyrans que pour le menu et grossier populaire. Mais maintenant j’en viens, à mon avis, à un point qui est le secret et le ressort de la domination, le soutien et le fondement de la tyrannie.
Le paragraphe touche à la servitude et au tyran. On le voit ici : « …Donques ce que j’ay dit jusques icy, qui apprend les gens à servir volontiers, ne sert gueres aux tyrans que pour le menu et g… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Donques ce que j’ay dit jusques icy, qui apprend les gens à servir volontiers, ne sert gueres aux tyrans que pour le menu et grossier populaire. Mais maintenant je viens, à mon advis, à un poinct lequel est le secret et le ressort de la domination, le soustien et fondement de la tyrannie.
§92 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
S2Annonce du cœur du livre. La Boétie prévient : tout ce qui précède ne concernait que le peuple ordinaire ; il en vient maintenant au ressort véritable. Faites une pause ici. Ce qui suit est ce qui a fait la fortune du texte.
§93En quoi le paragraphe 93 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Qui pense que les hallebardes des gardes et la disposition du guet gardent les tyrans, à mon jugement se trompe fort. Ils s’en aident, je crois, plus pour la formalité et pour l’épouvantail que par confiance en elles. Les archers empêchent d’entrer dans les palais les malhabiles qui n’ont aucun moyen, non pas les gens bien armés qui peuvent tenter quelque entreprise. Certes, il est aisé de compter, parmi les empereurs romains, qu’il n’y en a pas eu tant qui aient échappé à quelque danger par le secours de leurs archers, qu’il n’y en a eu de tués par leurs gardes.
Le paragraphe touche au tyran. On le voit ici : « …les hallebardes des gardes, l’assiette du guet gardent les tyrans, à mon jugement se trompe fort. Ils s’en aydent, comme je… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Qui pense que les hallebardes des gardes, l’assiette du guet gardent les tyrans, à mon jugement se trompe fort. Ils s’en aydent, comme je croy, plus pour la formalité et espouvantail que pour fiance qu’ils y ayent. Les archers gardent d’entrer dans les palais les mal habiles, qui n’ont nul moyen, non pas les bien armez, qui peuvent faire quelque entreprise. Certes, des empereurs romains il est aisé à conter qu’il n’y en a pas eu tant qui ayent eschappé quelque danger par le secours de leurs archers, comme de ceux-là qui ont esté tuez par leurs gardes.
§93 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
§94En quoi le paragraphe 94 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Ce ne sont pas les bandes de cavaliers, ce ne sont pas les compagnies de fantassins, ce ne sont pas les armes qui défendent le tyran. On ne le croira pas du premier coup ; c’est pourtant vrai : ce sont toujours quatre ou cinq qui maintiennent le tyran, quatre ou cinq qui lui tiennent tout le pays en servage.
Le paragraphe touche à défendre et au tyran. On le voit ici : « …es compagnies des gens à pied, ce ne sont pas les armes qui defendent le tyran. Mais on ne le croira pas de premier coup ; tou… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Ce ne sont pas les bandes des gens à cheval, ce ne sont pas les compagnies des gens à pied, ce ne sont pas les armes qui defendent le tyran. Mais on ne le croira pas de premier coup ; toutesfois il est vray : ce sont tousjours quatre ou cinq qui maintiennent le tyran, quatre ou cinq qui luy tiennent tout le pays en servage.
§94 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
S2Ce ne sont pas les armes qui défendent le tyran. Quatre ou cinq hommes lui tiennent tout le pays. La phrase paraît invraisemblable, et La Boétie le dit lui-même : on ne le croira pas du premier coup.
§95En quoi le paragraphe 95 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Il en a toujours été ainsi, que cinq ou six ont eu l’oreille du tyran et s’en sont approchés d’eux-mêmes, ou bien ont été appelés par lui, pour être les complices de ses cruautés, les compagnons de ses plaisirs, les maquereaux de ses voluptés, et associés au bien de ses pilleries. Ces six façonnent si bien leur chef qu’il faut, pour la société, qu’il soit méchant non pas seulement de ses propres méchancetés, mais encore des leurs. Ces six en ont six cents qui profitent sous eux, et qui font de leurs six cents ce que les six sont pour le tyran. Ces six cents en tiennent sous eux six mille, qu’ils ont élevés en dignité, à qui ils ont fait donner ou le gouvernement des provinces ou le maniement des deniers, afin qu’ils prêtent la main à leur avarice et à leur cruauté, et qu’ils l’exécutent quand il en sera temps, et qu’ils fassent d’ailleurs tant de mal qu’ils ne puissent durer que sous leur ombre, ni s’exempter que par leur moyen des lois et de la peine.
Le paragraphe touche à entretenir et au tyran. On le voit ici : « …tyran. Ces six cens tiennent sous eux six mille, qu’ils ont eslevez en estat, ausquels ils ont fait donner ou le gouvernement… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Tousjours il a esté que cinq ou six ont eu l’oreille du tyran, et s’y sont approchez d’eux-mesmes, ou bien ont esté appellez par luy, pour estre les complices de ses cruautez, les compagnons de ses plaisirs, maquereaux de ses voluptez, et communs au bien de ses pilleries. Ces six addressent si bien leur chef, qu’il faut, pour la societé, qu’il soit meschant non pas seulement de ses meschancetez, mais encores des leurs. Ces six ont six cens qui profitent sous eux, et font de leurs six cens ce que les six sont au tyran. Ces six cens tiennent sous eux six mille, qu’ils ont eslevez en estat, ausquels ils ont fait donner ou le gouvernement des provinces ou le maniement des deniers, afin qu’ils tiennent la main à leur avarice et cruauté, et qu’ils l’executent quand il sera temps, et facent tant de mal d’ailleurs qu’ils ne puissent durer que sous leur ombre, ny s’exempter que par leur moyen des loix et de la peine.
§95 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
S2La pyramide. Six autour du tyran, six cents sous eux, six mille sous ceux-là. Chacun tient sa place parce qu'il tyrannise ceux du dessous et redoute ceux du dessus. C'est la découverte centrale du livre : la domination ne descend pas d'en haut, elle se répartit. Chaque échelon est complice de l'échelon supérieur parce qu'il est maître de l'échelon inférieur.
§96En quoi le paragraphe 96 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Grande est la suite qui vient après cela ; et qui voudra s’amuser à dévider ce fil verra que ce ne sont pas les six mille, mais les cent mille, les millions qui se tiennent au tyran par cette corde, en s’aidant d’elle comme, chez Homère, Jupiter qui se vante, s’il tire la chaîne, d’amener vers lui tous les dieux. De là venait l’accroissement du sénat sous Jules, l’établissement de nouvelles charges, l’élection d’offices : non certes, à bien prendre, réformation de la justice, mais soutiens nouveaux de la tyrannie.
Le paragraphe touche au tyran. On le voit ici : « …es cent mille, les millions, par ceste corde se tiennent au tyran, s’aydant d’icelle comme, en Homere, Jupiter, qui se vante,… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Grande est la suyte qui vient apres de cela ; et qui voudra s’amuser à desvuider ce filet, il verra que non pas les six mille, mais les cent mille, les millions, par ceste corde se tiennent au tyran, s’aydant d’icelle comme, en Homere, Jupiter, qui se vante, s’il tire la chaisne, d’amener vers soy tous les dieux. De là venoit la creue du senat sous Jule, l’establissement de nouveaux estats, election d’offices : non pas certes, à bien prendre, reformation de la justice, mais nouveaux soustiens de la tyrannie.
§96 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
S3« comme en Homere Jupiter qui se vante, s'il tire la chaisne, d'amener vers soy tous les dieux » : Zeus défie les dieux de le tirer à eux par une chaîne d'or, et affirme qu'il pourrait au contraire les hisser tous, avec la terre et la mer.
S3« la creue du senat sous Jule » : César porte le nombre des sénateurs d'environ six cents à neuf cents, en y faisant entrer ses partisans, des provinciaux et jusqu'à des fils d'affranchis.
§97En quoi le paragraphe 97 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
On en vient là, par les faveurs, par les gains ou les regains que l’on a auprès des tyrans, qu’il se trouve à peu près autant de gens à qui la tyrannie semble profitable, que de gens à qui la liberté serait agréable. Tout comme les médecins disent que dans notre corps, s’il y a quelque chose de gâté, dès qu’il se remue quoi que ce soit ailleurs, cela se vient rendre aussitôt vers cette partie véreuse : de même, dès lors qu’un roi s’est déclaré tyran, tout le mauvais, toute la lie du royaume, je ne parle pas d’un tas de petits larrons et d’essorillés qui ne peuvent guère faire ni mal ni bien dans une république, mais ceux qui sont tarés d’une ardente ambition et d’une notable avarice, s’amassent autour de lui et le soutiennent, pour avoir part au butin et être, sous le grand tyran, de petits tyrans eux-mêmes.
Le paragraphe touche à la liberté et au tyran. On le voit ici : « …la tyrannie semble estre profitable, comme de ceux à qui la liberté seroit aggreable. Tout ainsi que les medecins disent qu’en… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
L’on en vient là, par les faveurs, par les gains ou regains que l’on a avec les tyrans, qu’il se trouve quasi autant de gens ausquels la tyrannie semble estre profitable, comme de ceux à qui la liberté seroit aggreable. Tout ainsi que les medecins disent qu’en nostre corps, s’il y a quelque chose de gasté, dés lors qu’en autre endroit il s’y bouge rien, il se vient aussi tost rendre vers ceste partie vereuse : pareillement, dés lors qu’un roy s’est declaré tyran, tout le mauvais, toute la lie du royaume, je ne dy pas un tas de larronneaux et d’essorillez qui ne peuvent gueres faire mal ny bien en une republique, mais ceux qui sont tarez d’une ardente ambition et d’une notable avarice, s’amassent autour de luy et le soustiennent, pour avoir part au butin, et estre, sous le grand tyran, tyranneaux eux-mesmes.
§97 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
S2« Tyranneaux ». Le mot dit tout. Il y a autant de gens à qui la tyrannie profite qu'il y en a à qui la liberté serait agréable. C'est la raison, enfin donnée, pour laquelle il ne suffit pas que le peuple veuille pour que la servitude cesse.
§99En quoi le paragraphe 99 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Ainsi le tyran asservit les sujets les uns par le moyen des autres, et il est gardé par ceux dont il devrait se garder s’ils valaient quelque chose ; mais, comme on dit, pour fendre le bois on se fait des coins du bois même. Voilà ses archers, voilà ses gardes, voilà ses hallebardiers. Non pas qu’ils n’en ressentent parfois eux-mêmes le dommage ; mais ces perdus, ces abandonnés de Dieu et des hommes se contentent d’endurer du mal pour en faire, non pas à celui qui leur en fait, mais à ceux qui en endurent comme eux, et qui n’en peuvent mais.
Le paragraphe touche au tyran. On le voit ici : « …Ainsi le tyran asservit les subjets les uns par le moyen des autres, et es… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Ainsi le tyran asservit les subjets les uns par le moyen des autres, et est gardé par ceux desquels, s’ils valoyent rien, il se devroit garder ; mais, comme l’on dit, pour fendre le bois il se fait des coins du bois mesme. Voylà ses archers, voylà ses gardes, voylà ses hallebardiers. Non pas qu’eux-mesmes n’en sentent quelquesfois du dommage ; mais ces perdus et abandonnez de Dieu et des hommes sont contens d’endurer du mal pour en faire, non pas à celuy qui leur en fait, mais à ceux qui en endurent comme eux, et qui n’en peuvent mais.
§99 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
§100En quoi le paragraphe 100 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Et pourtant, en voyant ces gens-là qui font la cour au tyran pour faire leurs affaires de sa tyrannie et de la servitude du peuple, il me prend souvent de l’ébahissement devant leur méchanceté, et parfois quelque pitié devant leur grande sottise. Car, à dire vrai, qu’est-ce autre chose de s’approcher du tyran, sinon de se tirer plus loin de sa liberté et, pour ainsi dire, de serrer à deux mains et d’embrasser la servitude ? Qu’ils mettent un peu de côté leur ambition, qu’ils se déchargent un peu de leur avarice, et puis qu’ils se regardent eux-mêmes, qu’ils se reconnaissent, et ils verront clairement que les villageois, les paysans, qu’autant qu’ils peuvent ils foulent aux pieds et traitent pis que des forçats ou des esclaves, ils verront, dis-je, que ceux-là, ainsi malmenés, sont pourtant, au prix d’eux, fortunés et en quelque sorte libres.
Le paragraphe touche à la liberté et à la servitude et au tyran. On le voit ici : « …rocher du tyran, sinon que de se tirer plus arriere de leur liberté, et, par maniere de dire, serrer à deux mains et embrasser… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Et toutesfois, voyant ces gens là qui naquettent le tyran pour faire leurs besongnes de sa tyrannie et de la servitude du peuple, il me prend souvent esbahissement de leur meschanceté, et quelquesfois quelque pitié de leur grande sottise. Car, à dire vray, qu’est-ce autre chose de s’approcher du tyran, sinon que de se tirer plus arriere de leur liberté, et, par maniere de dire, serrer à deux mains et embrasser la servitude ? Qu’ils mettent un petit à part leur ambition, qu’ils se deschargent un peu de leur avarice, et puis qu’ils se regardent eux-mesmes, qu’ils se reconnoissent, et ils verront clairement que les villageois, les paysans, lesquels tant qu’ils peuvent ils foullent aux pieds et en font pis que des forfars ou esclaves, ils verront, dy-je, que ceux-là ainsi mal menez sont toutesfois, au pris d’eux, fortunez et aucunement libres.
§100 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
S2Les courtisans sont moins libres que les paysans. Le renversement est brutal et il est démontré au paragraphe suivant. Il constitue le sommet du livre.
§101En quoi le paragraphe 101 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Le laboureur et l’artisan, si asservis qu’ils soient, en sont quittes en faisant ce qu’on leur dit. Mais le tyran voit les autres, ceux qui sont près de lui, coquinant et mendiant sa faveur : il ne faut pas seulement qu’ils fassent ce qu’il dit, mais qu’ils pensent ce qu’il veut, et souvent, pour le satisfaire, qu’ils devancent encore ses pensées. Ce n’est pas tout pour eux de lui obéir, il faut encore lui complaire ; il faut qu’ils se rompent, qu’ils se tourmentent, qu’ils se tuent à travailler à ses affaires, et puis qu’ils se plaisent de son plaisir, qu’ils laissent leur goût pour le sien, qu’ils forcent leur complexion, qu’ils dépouillent leur naturel. Il faut qu’ils prennent garde à ses paroles, à sa voix, à ses signes, à ses yeux ; qu’ils n’aient ni œil, ni pieds, ni mains qui ne soient tout entiers au guet pour épier ses volontés et pour découvrir ses pensées.
Le paragraphe touche à entretenir et au tyran. On le voit ici : « …n, qu’ils forcent leur complexion, qu’ils despouillent leur naturel. Il faut qu’ils prennent garde à ses paroles, à sa voix, à… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Le laboureur et l’artisan, pour tant qu’ils soyent asservis, en sont quittes en faisant ce qu’on leur dit. Mais le tyran void les autres qui sont pres de luy, coquinans et mendians sa faveur : il ne faut pas seulement qu’ils facent ce qu’il dit, mais qu’ils pensent ce qu’il veut, et souvent, pour luy satisfaire, qu’ils previennent encores ses pensées. Ce n’est pas tout à eux de luy obeyr, il faut encores luy complaire ; il faut qu’ils se rompent, qu’ils se tourmentent, qu’ils se tuent à travailler en ses affaires, et puis qu’ils se plaisent de son plaisir, qu’ils laissent leur goust pour le sien, qu’ils forcent leur complexion, qu’ils despouillent leur naturel. Il faut qu’ils prennent garde à ses paroles, à sa voix, à ses signes, à ses yeux ; qu’ils n’ayent ni œil, ni pieds, ni mains, que tout ne soit au guet pour espier ses volontez et pour descouvrir ses pensées.
§101 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
S2Le laboureur en est quitte en obéissant ; le favori, non. Le paysan doit faire ce qu'on lui dit. Le courtisan doit en plus penser ce que le maître veut, deviner ses désirs, forcer son propre tempérament, dépouiller son naturel. Il n'a plus ni yeux ni mains à lui. Cœur du parcours : c'est ici que le livre montre qu'on peut perdre sa liberté en montant, et pas seulement en descendant.
§102En quoi le paragraphe 102 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Cela, est-ce vivre heureusement ? Cela s’appelle-t-il vivre ? Y a-t-il au monde rien de si insupportable que cela, je ne dis pas pour un homme bien né, mais seulement pour un homme qui ait le sens commun, ou sans plus le visage d’un homme ? Quelle condition est plus misérable que de vivre ainsi, sans rien avoir à soi, tenant d’autrui son aise, sa liberté, son corps et sa vie ?
Le paragraphe touche à la liberté. On le voit ici : « …ainsi, qu’on n’ait rien à soy, tenant d’autruy son aise, sa liberté, son corps et sa vie ?… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Cela est-ce vivre heureusement ? Cela s’appelle-il vivre ? Est-il au monde rien si insupportable que cela, je ne dy pas à un homme bien nay, mais seulement à un qui ait le sens commun, ou sans plus la face d’un homme ? Quelle condition est plus miserable que de vivre ainsi, qu’on n’ait rien à soy, tenant d’autruy son aise, sa liberté, son corps et sa vie ?
§102 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
§103En quoi le paragraphe 103 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Mais ils veulent servir pour gagner des biens : comme s’ils pouvaient rien gagner qui fût à eux, puisqu’ils ne peuvent pas dire d’eux-mêmes qu’ils s’appartiennent ; et comme si quelqu’un pouvait rien avoir en propre sous un tyran, ils veulent faire que les biens soient à eux, et ne se souviennent pas que ce sont eux qui lui donnent la force d’ôter tout à tous et de ne rien laisser dont on puisse dire qu’il est à quelqu’un. Ils voient que rien ne rend les hommes sujets à sa cruauté que les biens ; qu’il n’y a envers lui aucun crime digne de mort que d’avoir de quoi ; qu’il n’aime que les richesses et ne défait que les riches, qui viennent se présenter comme devant le boucher, s’offrir ainsi pleins et refaits, et lui en faire envie.
Le paragraphe touche à la servitude et au tyran. On le voit ici : « …Mais ils veulent servir pour gaigner des biens : comme s’ils pouvoyent rien gaigner… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Mais ils veulent servir pour gaigner des biens : comme s’ils pouvoyent rien gaigner qui fust à eux, puis qu’ils ne peuvent pas dire d’eux qu’ils soyent à eux-mesmes ; et comme si aucun pouvoit rien avoir de propre sous un tyran, ils veulent faire que les biens soyent à eux, et ne se souviennent pas que ce sont eux qui luy donnent la force pour oster tout à tous et ne laisser rien qu’on puisse dire estre à personne. Ils voyent que rien ne rend les hommes subjets à sa cruauté que les biens ; qu’il n’y a aucun crime envers luy digne de mort que le dequoy ; qu’il n’aime que les richesses, et ne desfait que les riches, qui se viennent presenter comme devant le boucher, pour s’y offrir ainsi pleins et refaits, et luy en faire envie.
§103 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
§104En quoi le paragraphe 104 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Ces favoris ne devraient pas tant se souvenir de ceux qui ont gagné auprès des tyrans beaucoup de biens, que de ceux qui, après en avoir quelque temps amassé, y ont ensuite perdu et les biens et la vie. Il ne devrait pas leur venir à l’esprit combien d’autres y ont gagné de richesses, mais combien peu ceux-là les ont gardées. Qu’on parcoure toutes les histoires anciennes, qu’on regarde toutes celles de notre souvenir, et l’on verra tout à plein combien est grand le nombre de ceux qui, ayant gagné par de mauvais moyens l’oreille des princes, et ayant ou employé leur méchanceté ou abusé de leur simplicité, ont fini par être anéantis par ces princes mêmes ; et autant ils avaient trouvé de facilité à les élever, autant ils trouvèrent ensuite d’inconstance à les y conserver.
Le paragraphe touche à entretenir et au tyran. On le voit ici : « …ntis ; et autant qu’ils avoyent trouvé de facilité pour les eslever, autant puis apres y ont-ils trouvé d’inconstance pour le… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Ces favorits ne se doyvent pas tant souvenir de ceux qui ont gaigné autour des tyrans beaucoup de biens, comme de ceux qui, ayans quelque temps amassé, puis apres y ont perdu et les biens et la vie. Il ne leur doit pas venir en l’esprit combien d’autres y ont gaigné de richesses, mais combien peu ceux-là les ont gardées. Qu’on descouvre toutes les anciennes histoires, qu’on regarde toutes celles de nostre souvenance, et on verra tout à plein combien est grand le nombre de ceux qui, ayans gaigné par mauvais moyens l’oreille des princes, et ayans ou employé leur mauvaistié ou abusé de leur simplesse, à la fin par ceux-là mesmes ont esté aneantis ; et autant qu’ils avoyent trouvé de facilité pour les eslever, autant puis apres y ont-ils trouvé d’inconstance pour les y conserver.
§104 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
§105En quoi le paragraphe 105 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Certainement, dans un si grand nombre de gens qui ont jamais été près des mauvais rois, il en est peu, ou pour ainsi dire aucun, qui n’aient éprouvé quelquefois sur eux-mêmes la cruauté du tyran qu’ils avaient auparavant attisée contre les autres ; le plus souvent, s’étant enrichis à l’ombre de sa faveur des dépouilles d’autrui, ils ont eux-mêmes enrichi les autres de leur propre dépouille.
Le paragraphe touche au tyran. On le voit ici : « …i grand nombre de gens qui ont esté jamais pres des mauvais roys, il en est peu, ou comme point, qui n’ayent essayé quelque… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Certainement, en si grand nombre de gens qui ont esté jamais pres des mauvais roys, il en est peu, ou comme point, qui n’ayent essayé quelquesfois en eux-mesmes la cruauté du tyran qu’ils avoyent devant attisée contre les autres ; le plus souvent, s’estans enrichis sous ombre de sa faveur des despouilles d’autruy, ils ont eux-mesmes enrichy les autres de leur despouille.
§105 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
§106En quoi le paragraphe 106 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Les gens de bien mêmes, s’il s’en trouve parfois quelqu’un aimé du tyran, si avant qu’ils soient dans sa grâce, si fort que reluise en eux la vertu et l’intégrité, qui inspire même aux plus méchants quelque révérence quand on la voit de près, les gens de bien mêmes ne sauraient durer, et il faut qu’ils se ressentent du mal commun et qu’à leurs dépens ils éprouvent la tyrannie. Un Sénèque, un Burrus, un Thraséa, ce trio de gens de bien, dont deux, par leur mauvaise fortune, furent approchés d’un tyran qui leur mit en main le maniement de ses affaires, tous deux estimés de lui et chéris, et dont l’un même l’avait nourri et avait pour gage de son amitié l’éducation de son enfance : ces trois-là sont des témoins suffisants, par leur cruelle mort, du peu de confiance qu’il y a à mettre dans la faveur des mauvais maîtres.
Le paragraphe touche à entretenir et au tyran. On le voit ici : « …es l’un l’avoit nourry et avoit pour gages de son amitié la nourriture de son enfance : mais ces trois là sont suffisans tesmo… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Les gens de bien mesmes, si quelquesfois il s’en trouve quelcun aimé du tyran, tant soyent-ils avant en sa grace, tant reluise en eux la vertu et intégrité, qui donne voire aux plus meschans quelque reverence de soy quand on la void de pres, les gens de bien mesmes ne sçauroyent durer, et faut qu’ils se sentent du mal commun, et qu’à leurs despens ils esprouvent la tyrannie. Un Seneque, un Burre, un Thrasée, ceste tierce de gens de bien, desquels mesme les deux, leur mauvaise fortune les approcha d’un tyran et leur mit en main le maniement de ses affaires, tous deux estimez de luy et cheris, et encores l’un l’avoit nourry et avoit pour gages de son amitié la nourriture de son enfance : mais ces trois là sont suffisans tesmoins, par leur cruelle mort, combien il y a peu de fiance en la faveur des mauvais maistres.
§106 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
S3Sénèque, Burrus, Thraséa, les trois hommes de bien tués sous Néron, avec leurs dates.
§107En quoi le paragraphe 107 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Et à la vérité, quelle amitié peut-on espérer de celui qui a bien le cœur assez dur pour haïr un royaume qui ne fait que lui obéir, et qui, pour ne savoir pas encore s’aimer lui-même, s’appauvrit lui-même et détruit son empire ?
Le paragraphe touche au tyran. On le voit ici : « …-on esperer en celuy qui a bien le cœur si dur, de hayr son royaume qui ne fait que luy obeyr, et lequel, pour ne se sçavoi… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Et à la verité, quelle amitié peut-on esperer en celuy qui a bien le cœur si dur, de hayr son royaume qui ne fait que luy obeyr, et lequel, pour ne se sçavoir pas encores aimer, s’appauvrit luy-mesme et destruit son empire ?
§107 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
§109En quoi le paragraphe 109 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Agrippine sa mère avait tué son mari Claude pour lui faire place dans l’Empire ; pour l’obliger, elle n’avait jamais fait difficulté de rien faire ni de rien souffrir : et pourtant son fils même, son nourrisson, son empereur fait de sa main, après l’avoir souvent manquée, lui ôta la vie ; et il n’y eut alors personne qui ne dît qu’elle avait fort bien mérité cette punition, si elle était venue des mains de quelque autre que de celui qui la lui avait donnée.
Le paragraphe touche à entretenir. On le voit ici : « …ulté de rien faire ny de souffrir. Donc son fils mesme, son nourrisson, son empereur fait de sa main, apres l’avoir souvent fa… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Agrippine sa mere avoit tué son mary Claude pour luy faire place en l’empire ; pour l’obliger, elle n’avoit jamais fait difficulté de rien faire ny de souffrir. Donc son fils mesme, son nourrisson, son empereur fait de sa main, apres l’avoir souvent faillie, luy osta la vie ; et n’y eut lors personne qui ne dist qu’elle avoit fort bien merité ceste punition, si c’eust esté par les mains de quelque autre que de celuy qui la luy avoit baillée.
§109 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
S3« Agrippine sa mere avoit tué son mary Claude » : Agrippine la Jeune, mère de Néron, aurait fait empoisonner l'empereur Claude en 54 après Jésus-Christ, au moyen d'un plat de champignons, pour assurer la succession à son fils. Néron la fait assassiner en 59, après plusieurs tentatives manquées, dont le naufrage organisé d'un navire.
§110En quoi le paragraphe 110 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Qui fut jamais plus aisé à manier, plus simple, ou pour mieux dire plus vrai niais, que l’empereur Claude ? Qui fut jamais plus coiffé d’une femme que lui de Messaline ? Il la mit à la fin entre les mains du bourreau. La simplicité demeure toujours aux tyrans, s’ils en ont, jusqu’à ne pas savoir bien faire ; mais je ne sais comment, à la fin, pour user de cruauté même envers ceux qui leur sont proches, si peu d’esprit qu’ils aient, cela même s’éveille.
Le paragraphe touche au tyran. On le voit ici : « …e les mains du bourreau. La simplesse demeure tousjours aux tyrans, s’ils en ont, à ne sçavoir bien faire ; mais je ne sçay c… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Qui fut onques plus aisé à manier, plus simple, pour le dire mieux, plus vray niais, que Claude l’empereur ? Qui fut onques plus coiffé de femme que luy de Messaline ? Il la mit en fin entre les mains du bourreau. La simplesse demeure tousjours aux tyrans, s’ils en ont, à ne sçavoir bien faire ; mais je ne sçay comment, à la fin, pour user de cruauté mesmes envers ceux qui leur sont pres, si peu qu’ils ayent d’esprit, cela mesme s’esveille.
§110 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
S3« Claude l'empereur… Messaline » : Valeria Messalina, troisième épouse de Claude, est mise à mort en 48 après Jésus-Christ, après avoir épousé publiquement Caius Silius du vivant de l'empereur. Claude, selon Tacite, ne donna pas l'ordre lui-même ; l'affranchi Narcisse le fit exécuter en son nom.
§111En quoi le paragraphe 111 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Assez connu est le beau mot de celui-là qui, voyant la gorge découverte de la femme qu’il aimait le plus, et sans laquelle il semblait qu’il n’eût su vivre, la caressa de cette belle parole : « Ce beau cou sera coupé tout à l’heure, si je le commande. » Voilà pourquoi la plupart des tyrans anciens étaient communément tués par leurs favoris, qui, ayant connu la nature de la tyrannie, ne pouvaient pas s’assurer autant de la volonté du tyran qu’ils se défiaient de sa puissance. Ainsi fut tué Domitien par Étienne, Commode par une de ses maîtresses mêmes, Antonin par Marin, et de même à peu près tous les autres.
Le paragraphe touche à entretenir et au tyran. On le voit ici : « …nt communement tuez par leurs favorits, qui, ayans connu la nature de la tyrannie, ne se pouvoyent tant asseurer de la volonté… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Assez commun est le beau mot de cestuy là, qui, voyant la gorge descouverte de sa femme qu’il aimoit le plus, et sans laquelle il sembloit qu’il n’eust sceu vivre, la caressa de ceste belle parole : « Ce beau col sera tantost couppé, si je le commande. » Voylà pourquoy la pluspart des tyrans anciens estoyent communement tuez par leurs favorits, qui, ayans connu la nature de la tyrannie, ne se pouvoyent tant asseurer de la volonté du tyran comme ils se desfioyent de sa puissance. Ainsi fut tué Domitian par Estienne, Commode par une de ses amies mesmes, Antonin par Marin, et de mesme quasi tous les autres.
§111 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
S3« Ce beau col sera tantost couppé, si je le commande » : le mot est de Caligula, et Suétone le rapporte à propos de son épouse Caesonia, ou d'une de ses maîtresses, dont il baisait le cou en disant que cette belle nuque tomberait dès qu'il l'ordonnerait.
S3Les trois assassinats de favoris cités, avec leurs sources.
§112En quoi le paragraphe 112 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
C’est cela : le tyran n’est certainement jamais aimé, et il n’aime jamais. L’amitié, c’est un nom sacré, c’est une chose sainte ; elle ne se met jamais qu’entre gens de bien, et ne se prend que par une estime mutuelle ; elle s’entretient non pas tant par un bienfait que par la bonne vie. Ce qui rend un ami assuré de l’autre, c’est la connaissance qu’il a de son intégrité ; les répondants qu’il en a, c’est son bon naturel, sa foi et sa constance. Il ne peut y avoir d’amitié là où est la cruauté, là où est la déloyauté, là où est l’injustice. Entre les méchants, quand ils s’assemblent, c’est un complot, non pas une compagnie ; ils ne s’entretiennent pas, ils s’entrecraignent ; ils ne sont pas amis, ils sont complices.
Le paragraphe touche à entretenir et au tyran. On le voit ici : « …de son intégrité ; les respondans qu’il en a, c’est son bon naturel, la foy et la constance. Il n’y peut avoir d’amitié là où… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
C’est cela, que certainement le tyran n’est jamais aimé, ny n’aime. L’amitié, c’est un nom sacré, c’est une chose saincte ; elle ne se met jamais qu’entre gens de bien, et ne se prend que par une mutuelle estime ; elle s’entretient non tant par un bien fait que par la bonne vie. Ce qui rend un amy asseuré de l’autre, c’est la connoissance qu’il a de son intégrité ; les respondans qu’il en a, c’est son bon naturel, la foy et la constance. Il n’y peut avoir d’amitié là où est la cruauté, là où est la desloyauté, là où est l’injustice. Entre les meschans, quand ils s’assemblent, c’est un complot, non pas compagnie ; ils ne s’entretiennent pas, mais ils s’entrecraignent ; ils ne sont pas amis, mais ils sont complices.
§112 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
S2La page sur l'amitié. Le tyran n'est jamais aimé et n'aime jamais, parce que l'amitié suppose l'égalité et qu'il n'a pas d'égal. Entre les méchants, il n'y a pas compagnie mais complot ; ils ne sont pas amis, ils sont complices. Cette page a une résonance particulière quand on sait que ce texte a été écrit pour un ami et qu'il a fondé une amitié célèbre. Le fait relève de la strate érudite ; l'émotion, elle, se passe de note.
§113En quoi le paragraphe 113 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Et quand bien même cela n’y ferait pas obstacle, il serait encore malaisé de trouver en un tyran un amour assuré, parce qu’étant au-dessus de tous et n’ayant point de compagnon, il est déjà au-delà des bornes de l’amitié, qui a son gibier dans l’équité, qui ne veut jamais boiter, mais qui est toujours égale. Voilà pourquoi il y a bien, dit-on, entre les voleurs quelque foi au partage du butin, parce qu’ils sont pairs et compagnons, et que, s’ils ne s’entraiment pas, du moins ils s’entrecraignent, et ne veulent pas, en se désunissant, rendre leur force moindre. Mais chez le tyran, ceux qui sont les favoris ne peuvent jamais avoir aucune assurance, dans la mesure où il a appris d’eux-mêmes qu’il peut tout, et qu’il n’y a ni droit ni devoir aucun qui l’oblige, faisant son état de compter sa volonté pour raison, de n’avoir aucun compagnon et d’être de tous le maître.
Le paragraphe touche au tyran. On le voit ici : « …scheroit point, encores seroit-il mal-aisé de trouver en un tyran une amour asseurée, par ce qu’estant au dessus de tous et n… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Or quand bien cela n’empescheroit point, encores seroit-il mal-aisé de trouver en un tyran une amour asseurée, par ce qu’estant au dessus de tous et n’ayant point de compagnon, il est desja au delà des bornes de l’amitié, qui a son gibier en l’équité, qui ne veut jamais clocher, ains est tousjours esgale. Voylà pourquoy il y a bien, ce dit-on, entre les volleurs quelque foy au partage du butin, pource qu’ils sont pairs et compagnons, et que, s’ils ne s’entre-aiment, au moins ils s’entrecraignent, et ne veulent pas, en se desunissant, rendre la force moindre. Mais du tyran, ceux qui sont les favorits ne peuvent jamais avoir aucune asseurance, de tant qu’il a apprins d’eux-mesmes qu’il peut tout, et qu’il n’y a ny droit ny devoir aucun qui l’oblige, faisant son estat de compter sa volonté pour raison, et n’avoir compagnon aucun, mais d’estre de tous maistre.
§113 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
§114En quoi le paragraphe 114 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
N’est-ce donc pas grand-pitié que, voyant tant d’exemples évidents, voyant le danger si présent, personne ne veuille se faire sage aux dépens d’autrui, et que tant de gens s’approchent si volontiers des tyrans, sans qu’il y en ait un seul qui ait l’avisement et la hardiesse de leur dire ce que dit, comme le porte le conte, le renard au lion qui faisait le malade : « J’irais te voir de bon cœur dans ta tanière ; mais je vois assez de traces de bêtes qui vont en avant vers toi ; en arrière, qui en revienne, je n’en vois pas une. »
Le paragraphe touche au tyran. On le voit ici : « …’autruy, et que tant de gens s’approchent si volontiers des tyrans, qu’il n’y ait pas un qui ait l’advisement et la hardiesse… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Donques n’est-ce pas grand’pitié que, voyant tant d’exemples apparents, voyant le danger si present, personne ne se vueille faire sage aux despens d’autruy, et que tant de gens s’approchent si volontiers des tyrans, qu’il n’y ait pas un qui ait l’advisement et la hardiesse de leur dire ce que dit, comme porte le conte, le renard au lyon qui faisoit le malade : « Je t’irois voir de bon cœur en ta tasniere ; mais je voy assez de traces de bestes qui vont en avant vers toy ; mais en arriere qui revienne, je n’en voy pas une. »
§114 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
S2Le renard et le lion malade. Toutes les traces entrent, aucune ne sort. La fable dit en trois lignes ce que le livre a mis quatre-vingts paragraphes à établir : personne, autour du pouvoir, ne veut lire les signes qui sont sous ses yeux.
S3« le renard au lyon qui faisoit le malade » : la fable est ancienne et elle a deux sources également recevables.
§115En quoi le paragraphe 115 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Ces misérables voient reluire les trésors du tyran, et regardent tout étonnés les rayons de sa magnificence ; et, alléchés par cette clarté, ils s’approchent, et ne voient pas qu’ils se mettent dans la flamme qui ne peut manquer de les consumer. Ainsi le satyre indiscret, comme le disent les fables, voyant briller le feu trouvé par le sage Prométhée, le trouva si beau qu’il l’alla baiser et se brûla. Ainsi le papillon, qui, espérant jouir de quelque plaisir, se met dans le feu parce qu’il reluit, en éprouve l’autre vertu, celle qui brûle, comme le dit le poète Lucain.
Le paragraphe touche au tyran. On le voit ici : « …Ces miserables voyent reluire les thresors du tyran, et regardent tous estonnez les rayons de sa braverie ; et,… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Ces miserables voyent reluire les thresors du tyran, et regardent tous estonnez les rayons de sa braverie ; et, alléchez de ceste clarté, ils s’approchent, et ne voyent pas qu’ils se mettent dans la flamme qui ne peut faillir à les consumer. Ainsi le satyre indiscret, comme disent les fables, voyant esclairer le feu trouvé par le sage Prométhée, le trouva si beau qu’il l’alla baiser et se brusler. Ainsi le papillon, qui, esperant jouyr de quelque plaisir, se met dans le feu pource qu’il reluit, il esprouve l’autre vertu, cela qui brusle, ce dit le poëte Lucan.
§115 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
S3« le satyre indiscret… le feu trouvé par le sage Prométhée » : le satyre qui veut embrasser le feu et se brûle est un épisode du drame satyrique perdu d'Eschyle, Prométhée porteur du feu, connu par Plutarque, qui le cite.
S3« ce dit le poëte Lucan » : la référence n'a pas été retrouvée. L'image du papillon attiré par la flamme est un lieu commun ; T.1 n'a pas identifié de passage de Lucain qui la porte. La note reste ouverte plutôt que d'être comblée par une référence approximative.
§116En quoi le paragraphe 116 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Mais mettons encore que ces mignons échappent aux mains de celui qu’ils servent : ils ne se sauvent jamais du roi qui vient après. S’il est bon, il faut rendre compte et reconnaître au moins alors la raison ; s’il est mauvais et pareil à leur maître, il ne se peut pas qu’il n’ait lui aussi ses favoris, lesquels ordinairement ne se contentent pas d’avoir à leur tour la place des autres, s’ils n’ont encore, le plus souvent, et leurs biens et leur vie. Se peut-il donc faire qu’il se trouve quelqu’un qui, dans un si grand péril, avec si peu d’assurance, veuille prendre cette place malheureuse, et servir avec tant de peine un maître si dangereux ?
Le paragraphe touche à la servitude et au tyran. On le voit ici : « …u d’asseurance, vueille prendre ceste malheureuse place, de servir en si grand’peine un si dangereux maistre ?… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Mais encores mettons que ces mignons eschappent des mains de celuy qu’ils servent : ils ne se sauvent jamais du roy qui vient apres. S’il est bon, il faut rendre conte et reconnoistre au moins lors la raison ; s’il est mauvais et pareil à leur maistre, il ne sera pas qu’il n’ait aussi bien ses favorits, lesquels communement ne sont pas contens d’avoir à leur tour la place des autres, s’ils n’ont encores le plus souvent et les biens et la vie. Se peut-il donc faire qu’il se trouve aucun qui, en si grand peril, avec si peu d’asseurance, vueille prendre ceste malheureuse place, de servir en si grand’peine un si dangereux maistre ?
§116 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
§118En quoi le paragraphe 118 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Mais c’est plaisir de considérer ce qui leur revient de ce grand tourment, et le bien qu’ils peuvent attendre de leur peine et de cette vie misérable. Volontiers le peuple, du mal qu’il souffre, n’en accuse pas le tyran, mais ceux qui le gouvernent.
Le paragraphe touche au tyran. On le voit ici : « …ontiers le peuple, du mal qu’il souffre, n’en accuse pas le tyran, mais ceux qui le gouvernent.… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Mais c’est plaisir de considerer qu’est-ce qui leur revient de ce grand tourment, et le bien qu’ils peuvent attendre de leur peine et de ceste miserable vie. Volontiers le peuple, du mal qu’il souffre, n’en accuse pas le tyran, mais ceux qui le gouvernent.
§118 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
§119En quoi le paragraphe 119 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
Ceux-là, les peuples, les nations, tout le monde à l’envi, jusqu’aux paysans, jusqu’aux laboureurs, savent leurs noms, déchiffrent leurs vices ; ils amassent sur eux mille outrages, mille vilenies, mille malédictions. Toutes leurs prières, tous leurs vœux sont contre ceux-là. Tous les malheurs, [toutes les pestes, toutes les famines leur sont comptés ; et si parfois ils leur rendent pour la forme quelques honneurs, alors même ils les maudissent dans leur cœur et les tiennent en horreur plus étrangement que les bêtes sauvages. Voilà la gloire, voilà l’honneur qu’ils reçoivent de leur service auprès de gens dont chacun aurait un morceau de leur corps sans se croire encore assez satisfait, ni à demi soûlé de sa peine. Mais certes, même après qu’ils sont morts, ceux qui viennent après ne sont jamais si paresseux que le nom de ces mangeurs de peuples ne soit noirci de l’encre de mille plumes, et leur réputation déchirée dans mille livres, et leurs os mêmes, pour ainsi dire, traînés par la postérité, qui les punit encore après leur mort de leur méchante vie.]
Le paragraphe touche au tyran. On le voit ici : « …els, quand chascun auroit une piece de leur corps, ils ne seroyent pas encores, ce leur semble, assez satisfaits ny à demy… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
Ceux-là, les peuples, les nations, tout le monde à l’envi, jusques aux paysans, jusques aux laboureurs, ils sçavent leurs noms, ils deschiffrent leurs vices ; ils amassent sur eux mille outrages, mille vilenies, mille maudissons. Toutes leurs oraisons, tous leurs vœux sont contre ceux-là. Tous les malheurs, toutes [les pestes, toutes les famines leur sont comptées ; et si quelquesfois ils leur font par forme des honneurs, lors mesmes ils les maugréent en leur cœur, et les ont en horreur plus estrange que les bestes sauvages. Voylà la gloire, voylà l’honneur qu’ils reçoivent de leur service envers les gens, desquels, quand chascun auroit une piece de leur corps, ils ne seroyent pas encores, ce leur semble, assez satisfaits ny à demy saoulez de leur peine. Mais certes, encores apres qu’ils sont morts, ceux qui viennent apres ne sont jamais si paresseux que le nom de ces mange-peuples ne soit noircy de l’ancre de mille plumes, et leur reputation deschirée dans mille livres, et les os mesmes, par maniere de dire, traisnez par la posterité, les punissans encores apres leur mort de leur meschante vie.]
§119 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
S2Le peuple accuse les ministres, jamais le maître. Constat désabusé, qui referme la démonstration. Ceux qui se sont approchés du pouvoir pour en tirer profit récoltent la haine de tous et n'obtiennent la reconnaissance de personne.
§120En quoi le paragraphe 120 nourrit-il le parcours « Défendre » et « entretenir » la liberté ?
[Apprenons donc quelquefois, apprenons à bien faire. Levons les yeux vers le ciel, ou pour notre honneur, ou pour l’amour même de la vertu, ou certes, à parler sérieusement, pour l’amour et l’honneur de Dieu tout-puissant, témoin assuré de nos actes et juste juge de nos fautes. Pour ma part, je pense bien, et je ne me trompe pas, puisqu’il n’est rien de si contraire à Dieu, tout libéral et débonnaire, que la tyrannie, qu’il réserve là-bas, à part, pour les tyrans et leurs complices, quelque peine particulière.] --- ## Rappel de statut, identique à celui du texte établi Les passages entre crochets droits, fin de §119 et §120 entier, sont traduits d’une restitution et non d’un témoin du seizième siècle. Voir RELEVE_interventions_La-Boetie.md, lacune 1. --- # ANNEXE : deux façons de traduire une période Le paragraphe d’épreuve est le §4, qui est la question centrale du Discours et la première grande période du texte. ## Texte de départ, tel qu’établi > Pour ce coup je ne voudrois sinon entendre, s’il est possible et comme il se peut faire, que tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations endurent quelquesfois un tyran seul, qui n’a puissance que celle qu’on luy donne, qui n’a pouvoir de leur nuire sinon de tant qu’ils ont vouloir de l’endurer, qui ne sauroit leur faire mal aucun sinon lors qu’ils aiment mieux le souffrir que luy contredire. ## Version A, période découpée > Pour cette fois, je voudrais seulement comprendre une chose. Comment est-il possible que tant d’hommes supportent un seul tyran ? Tant de bourgs, tant de villes, tant de nations le supportent aussi. Or ce tyran n’a de puissance que celle qu’on lui donne. Il ne peut leur nuire que dans la mesure où ils acceptent de le supporter. Il ne saurait leur faire aucun mal, sauf lorsqu’ils préfèrent le souffrir plutôt que de le contredire. ## Version B, période conservée, celle que T.1 retient > Pour cette fois, je voudrais seulement comprendre s’il est possible, et comment il se peut faire, que tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations supportent parfois un tyran seul, qui n’a de puissance que celle qu’on lui donne, qui n’a pouvoir de leur nuire que dans la mesure où ils veulent bien le supporter, qui ne saurait leur faire aucun mal sinon lorsqu’ils aiment mieux le souffrir que le contredire. ## Ce qui se perd dans la version A, et qui n’est pas du style Premièrement, la disproportion. Dans le texte, la série « tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations » est suspendue, sans verbe, pendant quatre membres, et le verbe qui vient enfin, « endurent », a pour objet deux mots seulement : « un tyran seul ». C’est cette suspension qui fait sentir physiquement l’écart entre la masse et l’unité. La version A place un verbe dès le premier membre et renvoie le reste à une phrase séparée. La masse est dispersée, l’écart n’est plus senti, il est seulement énoncé. Deuxièmement, la triple relative. Les trois propositions « qui n’a puissance que… », « qui n’a pouvoir… », « qui ne sauroit… » sont accrochées au même mot, « tyran », et elles resserrent progressivement, à chaque reprise, la même démonstration : le pouvoir du tyran est entièrement fourni par ceux qui le subissent. Le fait qu’elles pendent toutes trois au même nom est l’argument même : c’est le tyran, un seul mot, qui est vidé trois fois de suite. Coupées en trois phrases indépendantes, elles deviennent trois informations successives, et la démonstration se change en énumération. Troisièmement, la question. Le texte ne pose pas de question. Il dit qu’il voudrait comprendre. La différence n’est pas mince : celui qui pose une question attend une réponse d’un autre, celui qui veut comprendre annonce qu’il va chercher lui-même. La version A introduit un point d’interrogation qui n’existe pas et déplace la posture de l’auteur. Quatrièmement, le nombre de phrases. Une période, six phrases. Le lecteur de la version A lit six fois plus vite et retient six fois moins. Le rythme n’est pas un ornement chez La Boétie : la période longue impose au lecteur de tenir tous les termes ensemble jusqu’à la fin, et c’est en les tenant ensemble qu’il fait lui-même le calcul dont le texte parle. ## Ce que la version B a dû concéder Elle n’est pas une décalque. Trois choses ont bougé, et il faut le dire. « s’il est possible et comme il se peut faire » a été gardé tel quel, alors qu’un traducteur pressé aurait supprimé la redondance. Elle n’est pas redondante : elle distingue la possibilité et le mécanisme, c’est-à-dire les deux questions que le Discours va traiter successivement. « sinon de tant qu’ils ont vouloir de l’endurer » est devenu « que dans la mesure où ils veulent bien le supporter ». La locution du seizième siècle n’a pas d’équivalent d’un seul tenant ; le membre s’allonge d’une syllabe et demie. C’est la seule dilatation. La ponctuation a été ajoutée : deux virgules après « possible » et « faire », que le témoin ne porte pas. Elles créent la respiration qui rend la période tenable. C’est l’intervention décrite au paragraphe C du relevé. ## La règle qui en découle, et qui s’applique à tout le fichier On ne coupe jamais une période pour la rendre lisible. On la ponctue. Là où une phrase de plus de soixante mots menace de perdre le lecteur, la solution est un point-virgule, une reprise de la conjonction, un balisage clair des séries ; jamais un point. Le seul cas où le point est ajouté est celui où le témoin lui-même achève la période. Le contrôle en est simple, et n’importe qui peut le refaire : compter les points finaux du fichier de traduction, et les comparer à ceux d’une édition modernisée courante. S’ils sont en nombre voisin de ceux du texte établi, la règle a été tenue.
Le paragraphe touche à la servitude et au tyran. On le voit ici : « … établis sur le second imprimé de 1577, « Discours, de la servitude volontaire », dans [Simon Goulart], Mémoires de l’estat de… ».
Pour t'en servir, ne dis pas seulement l'idée : montre ce que la phrase fait.
le même, en plus précis
[Apprenons donc quelquesfois, apprenons à bien faire. Levons les yeux vers le ciel, ou pour nostre honneur, ou pour l’amour mesme de la vertu, ou certes, à parler à bon escient, pour l’amour et l’honneur de Dieu tout-puissant, asseuré tesmoin de nos faits et juste juge de nos fautes. De ma part, je pense bien, et ne suis pas trompé, puis qu’il n’est rien si contraire à Dieu, tout liberal et debonnaire, que la tyrannie, qu’il reserve là bas à part, pour les tyrans et leurs complices, quelque peine particuliere.] --- ## Avertissement de fin de texte, obligatoire Le texte établi ci-dessus repose sur deux témoins de 1577, et il faut savoir lequel porte quoi. §1 à §108, première phrase incluse : établis sur la Vive description de la tyrannie, Reims, Jean Mouchar, 1577, exemplaire Bibliothèque Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES (P. 2), reproduction Internet Archive, identifiant 8RSUP106RES_P2. §108, seconde partie, à §119, jusqu’aux mots « Tous les malheurs, toutes » : établis sur le second imprimé de 1577, « Discours, de la servitude volontaire », dans [Simon Goulart], Mémoires de l’estat de France sous Charles neufiesme, tome III, pages 160 à 191 ; reproduction Internet Archive, identifiant discoursdelaservitudevolontaire1577. Le recours à ce second témoin a été rendu nécessaire par une limite technique de récupération du premier, et non par une décision éditoriale. Il est intégralement porté au relevé des interventions. Fin de §119 et §120, entre crochets droits : non établis sur témoin à cette date. Restitution faite d’après la version modernisée de contrôle, Institut Coppet, 2011. Ces deux passages sont signalés comme lacune ouverte, lacune numéro 1 du relevé des interventions. Ils ne doivent pas être cités comme leçon de 1577 tant que la collation n’aura pas été faite. C’est le seul endroit de tout le texte où notre appareil ne repose pas sur un témoin du seizième siècle, et il est marqué pour cette raison.
§120 · imprimé de Bâle, 1577 · Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES
Le parcours s'écrit avec ses guillemets, tels que le programme les porte : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Ce sont deux mots pris dans le texte même, et ils ne disent pas la même chose, défendre est un acte, entretenir est une durée.
S2La dernière phrase est chrétienne. Le livre s'achève sur Dieu, sur le témoin de nos actes et le juge de nos fautes, et sur la conviction que la tyrannie lui est contraire. Cette conclusion doit être signalée, parce qu'elle contredit l'image d'un La Boétie penseur athée ou anarchiste que l'on rencontre encore. Il finit son livre en confiant à Dieu la punition des tyrans, ce qui est aussi une manière de ne pas la confier aux hommes.
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