Le Bac par Patrick · Pour un oui ou pour un non · seuil
Pour un oui ou pour un non
H.1 demande pourquoi son ami s’éloigne. H.2 finit par citer une phrase qu’il a entendue après avoir raconté une réussite. Avant de juger qui a raison, il faut comprendre ce que chacun examine. L’un considère des mots apparemment aimables ; l’autre tente de retrouver une intonation blessante. Le titre nomme précisément la difficulté à faire reconnaître cette différence.
H.2 ne précise plus exactement la réussite dont il avait parlé. Ce flou ne signifie pas que rien n’a eu lieu. Il déplace l’objet de l’enquête : la blessure tient à la réponse. La pièce concentre ainsi notre attention sur un événement minuscule de langage. Une relation peut être atteinte au moment même où l’on attendait que l’autre partage une joie.
Pris isolément, « C’est bien » exprime une appréciation positive. H.1 s’étonne donc qu’on puisse y trouver une cause de rupture. Sa réaction n’est pas incompréhensible : il s’appuie sur ce que les mots signifient couramment. La difficulté commence lorsque cette lecture du sens ne suffit pas à expliquer l’effet produit. Le texte nous oblige à examiner aussi la manière dont l’approbation se donne.
H.2 ne demande pas de remplacer les mots. Il recommence leur prononciation en allongeant « bien ». L’étirement peut suggérer une appréciation mesurée, un examen ou une ironie. La scène ne fixe pas une unique réalisation sonore obligatoire. Elle dramatise l’effort pour faire entendre à quelqu’un ce qu’il affirme n’avoir jamais voulu dire.
Le suspens avant « ça » devient presque l’objet du désaccord. Aucun mot insultant n’a besoin d’être ajouté pour que la relation change. H.2 entend dans l’intervalle une façon de mesurer sa réussite depuis au-dessus. Le théâtre fait exister cet espace par le temps du jeu. Sur la page, les points de suspension nous invitent à le prendre au sérieux.
« Ça » reprend ce dont H.2 a parlé. Selon le ton, le mot peut être simplement pratique ou paraître réduire ce qui comptait pour lui. Il serait faux de déclarer que « ça » est toujours méprisant. Sarraute nous demande une lecture située : c’est l’ensemble formé par le mot, l’attente, l’étirement et la relation antérieure qui reçoit ici une valeur blessante.
H.1 parle de rupture ; H.2 corrige et évoque un peu d’éloignement. Le désaccord porte donc aussi sur le nom de ce qui se passe entre eux. Le premier grossit peut-être la conséquence pour dénoncer sa disproportion ; le second tente de rendre sa réaction plus précise. La relation se négocie dans ces rectifications, sans qu’un narrateur extérieur tranche leur justesse.
H.2 explique qu’il a déjà été désigné comme celui qui rompt pour un oui ou pour un non. L’expression ordinaire signifie qu’on se fâche pour une cause infime. Mais celui qui est ainsi nommé ne reconnaît pas forcément cette petitesse. Le titre devient donc une formule de jugement social : il faut demander qui la prononce et quelle expérience elle rend irrecevable.
Le vocabulaire de la condamnation et du casier judiciaire fait sentir une réputation qui colle à la personne. Il ne faut pas construire un tribunal réel dans l’histoire. H.2 décrit la force d’une norme : les relations doivent se justifier par des motifs que les autres reconnaissent. Quand l’offense dépend d’un ton, sa preuve devient difficile à déposer dans cette justice imaginaire.
Le titre paraît annoncer une dispute dérisoire ; la scène révèle ce que cette qualification laisse dans l’ombre. Sarraute ne nous oblige pas à condamner H.1 ni à valider toutes les perceptions de H.2. Elle nous fait écouter ce qui résiste à une décision rapide. La petitesse des mots n’établit pas à elle seule la petitesse de l’atteinte portée à une relation.