Nathalie Sarraute · Pour un oui ou pour un non
Animation de l’explication 9 · Explication linéaire 9 : les guillemets à la source de la violence
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Point de départ · 1/14
Explication linéaire 9 : les guillemets à la source de la violence
H.1 reconnaît qu’avec H.2 certains mots lui arrivent entourés de guillemets. H.2 croit enfin atteindre la source de leur conflit : ces signes transforment ses paroles en poses de « poète » et l’enferment dans une catégorie.
Passage borné dans la page complète
comment l’aveu des guillemets fait-il remonter une violence ancienne ?
Trois mouvements
- signe lié à H.2, automatisme reconnu, source désignée.
- prison du « poète », archive ouverte, arrêt pour regarder.
- honte de l’audace, « contemplais » mis à distance, envie de tuer.
Analyse 1 · 2/14
★ I.a. Un aveu adressé : les guillemets naissent « avec toi »
H.1 cesse de pousser H.2 et reconnaît lui-même le mécanisme qui affecte leurs échanges.
« C’est avec toi que je les place entre guillemets, ces mots » (réplique 231).
Tournure emphatique.
La construction « C’est... que » met en relief « avec toi » et distingue H.2 des autres interlocuteurs. H.1 ne dit pas que certains mots portent naturellement des guillemets ; leur apparition dépend de la relation. Le pronom « les » précède son référent, repris après la virgule par « ces mots ». Cette dislocation mime presque le geste de montrer les objets linguistiques à distance. Le verbe « place » attribue encore à H.1 une action consciente, mais la suite corrigera cette maîtrise. L’aveu est donc double : H.1 reconnaît le signe et son destinataire privilégié. Le langage ne transporte pas seulement une pensée ; il enregistre la position que chaque ami assigne à l’autre.
Le lecteur voit un procédé typographique devenir la marque précise d’une relation singulière.
Les guillemets ne jugent pas seulement les mots de H.2, ils manifestent la manière dont H.1 reçoit celui qui les prononce.
Analyse 2 · 3/14
★ I.b. Une ponctuation autonome : les signes « arrivent » malgré le sujet
H.1 présente les guillemets comme une réaction involontaire déclenchée par ce qu’il sent chez son ami.
« malgré moi les guillemets arrivent » (réplique 231).
Personnification de la ponctuation.
Les « guillemets » deviennent le sujet grammatical du verbe de mouvement « arrivent ». H.1 ne les place plus : ils surviennent. Le groupe « malgré moi », détaché avant le sujet, retire à la conscience la maîtrise de l’opération. Cette description rejoint le projet de Sarraute : faire apparaître les réactions minuscules qui précèdent l’intention déclarée. Pourtant, l’involontaire ne supprime pas la responsabilité relationnelle. H.1 affirme sentir « ça » en H.2, comme si l’autre provoquait lui-même le signe qui le dévalue. L’aveu déplace donc subtilement la cause : les guillemets appartiennent à H.1, mais seraient déclenchés par une propriété indéfinie de H.2.
Le lecteur perçoit un automatisme aussi difficile à empêcher que le ton initial de la dispute.
La violence peut précéder la volonté sans cesser d’agir sur celui qui la reçoit.
Analyse 3 · 4/14
◆ I.c. La remontée causale : le dialogue croit toucher la source
H.2 accueille l’aveu comme la découverte décisive qui permettrait d’expliquer leur conflit.
« Voilà le point. C’est ici qu’est la source » (réplique 232).
Double présentatif.
« Voilà » montre un résultat obtenu dans l’échange, tandis que « C’est ici » localise la découverte dans la phrase précédente. Les noms « point » et « source » condensent deux représentations : un lieu précis à toucher et une origine d’où le conflit s’écoule. H.2 accumule également « Voilà » et « on y est », vocabulaire d’une enquête arrivée à destination. Mais cette certitude reste fragile. H.1 dira qu’il ne sait pas s’ils « y sont » et préférera qu’ils « s’approchent ». Le passage oppose ainsi le besoin de H.2 de fixer une cause et la prudence d’H.1. La source désignée n’est pas un événement unique : c’est un mode récurrent de réception des mots.
Le lecteur éprouve un instant le soulagement d’une cause trouvée, immédiatement menacée par le doute.
H.2 nomme « source » le mécanisme qui transforme une différence de sensibilité en classement humiliant.
Analyse 4 · 5/14
★ II.a. La rubrique pénale : le « poète » est reconnu pour être neutralisé
H.2 traduit l’effet des guillemets par une inscription immédiate dans une catégorie fermée.
« me voilà aussitôt enfermé à la section des “poètes” » (réplique 232).
Métaphore carcérale.
« Me voilà » fait de H.2 l’objet soudain d’une opération accomplie sur lui. « Aussitôt » supprime tout examen entre la parole et le verdict. Le participe « enfermé » donne aux guillemets une efficacité carcérale, prolongée par « section » puis par « aux fers ». Le mot « poètes » est lui-même cité entre guillemets : la graphie reproduit matériellement la prison dénoncée. La catégorie peut sembler valorisante, mais elle sépare H.2 des gens dont les mots seraient reçus sans réserve. Dire « la vie est là » n’est plus une proposition à entendre ; c’est le symptôme d’un type humain. La reconnaissance obtenue est donc aliénante, puisqu’elle classe la personne pour ne plus répondre à sa parole.
Le lecteur voit les deux petits signes se refermer comme les barreaux d’une rubrique sociale.
Être reconnu comme « poète » revient ici à perdre le droit d’être pris au sérieux au premier degré.
Analyse 5 · 6/14
★ II.b. L’archive relationnelle : une scène ancienne revient à la mémoire
H.1 répond à la théorie de H.2 en ouvrant le dossier de leurs souvenirs communs.
« il y a des scènes dont je me souviens » (réplique 233).
Présentatif existentiel.
« Il y a » fait apparaître plusieurs « scènes » conservées dans la mémoire. Le mot possède une valeur théâtrale : les personnages ont déjà joué, dans leur vie, les rapports que la pièce porte maintenant sur scène. La relative « dont je me souviens » rattache ces épisodes au point de vue de H.1, qui devient narrateur. Parmi eux, il en isole « une surtout » et sollicite la mémoire de H.2. Le souvenir n’est pas une preuve neutre : H.1 choisit les détails, cite les paroles et distribue les rôles. Cependant, cette archive partagée offre un terrain où le mécanisme abstrait des guillemets pourra être observé dans une situation concrète.
Le lecteur voit la dispute présente ouvrir soudain une scène enchâssée du passé.
La mémoire fournit au dialogue un laboratoire, mais un laboratoire raconté par celui dont le geste est contesté.
Analyse 6 · 7/14
◆ II.c. L’arrêt scandaleux : regarder suspend l’efficacité du groupe
H.1 rapporte la demande par laquelle H.2 immobilise toute la cordée devant le paysage.
« Si on s’arrêtait un instant pour regarder ? » (réplique 235).
Interrogation à valeur de proposition.
La structure en « si » sans principale et l’imparfait « s’arrêtait » adoucissent l’ordre. Le pronom indéfini « on » inclut toute la cordée et présente l’arrêt comme une décision commune possible. « Un instant » minimise sa durée, tandis que l’infinitif « regarder » donne un but simple, dépourvu du prestige de « contempler ». H.2 ajoute que la vue « en vaut […] la peine », comme s’il devait déjà justifier le temps soustrait à la descente. Pourtant, selon H.1, la proposition « stoppe » cinq personnes liées par la corde. Un geste de perception devient donc une contrainte collective et prépare la revanche ironique du groupe pressé.
Le lecteur entend une demande modeste dont le récit fait pourtant un arrêt spectaculaire.
Le conflit oppose moins activité et passivité que deux valeurs du temps : avancer ou consentir à regarder.
Analyse 7 · 8/14
★ III.a. La honte rétrospective : H.2 juge sa propre parole comme une audace
H.2 reçoit le souvenir d’H.1 avec incrédulité et paraît adopter le point de vue accusateur du groupe.
« J’ai dit ça ? J’ai osé ? » (réplique 236).
Double interrogation elliptique.
Les deux questions possèdent le même sujet et le même auxiliaire. La première vérifie le fait ; la seconde le requalifie moralement. « Oser » suppose que l’arrêt pour regarder franchissait une limite. Le complément du second verbe est sous-entendu, comme si l’acte était désormais assez évident pour ne plus être nommé. H.2 ne défend pas immédiatement son geste : il mesure sa transgression à l’aide du jugement ancien. Le passé composé relie l’épisode au présent de la dispute et rend la scène encore active. L’étonnement peut être sincère ou ironique, mais il montre dans les deux cas que la norme de l’efficacité a transformé une demande banale en faute mémorable.
Le lecteur perçoit la trace durable d’une honte attachée au simple fait de vouloir regarder.
Les guillemets réussissent lorsqu’ils conduisent H.2 à citer lui-même sa conduite comme une incongruité.
Analyse 8 · 9/14
◆ III.b. Le mot mis à distance : « contemplais » rejoue les guillemets
H.1 oppose l’impatience physique du groupe à une contemplation dont les guillemets contestent l’authenticité.
« pendant que tu “contemplais” » (réplique 237).
Guillemets de distanciation ironique.
« Pendant que » place simultanément deux durées opposées. Les compagnons attendent, « piétinant et piaffant », vocabulaire physique qui suggère des animaux retenus ; H.2 « contemple ». Le verbe aurait pu élever son geste, mais les guillemets l’isolent et en font une pose prétentieuse. La citation confirme exactement la théorie formulée plus haut : avec H.2, le mot poétique ne peut rester nu. H.1 raconte donc les guillemets tout en les produisant de nouveau. La voix présente garde vivante l’ironie passée. Le dispositif théâtral permet au lecteur de voir le signe et d’entendre la distance qu’il encode, comme si la typographie devenait une intonation.
Le lecteur assiste en direct à la répétition du geste que les personnages croyaient seulement analyser.
Le souvenir prouve moins un fait objectif que la persistance du réflexe par lequel H.1 dévalue le regard de H.2.
Analyse 9 · 10/14
○ III.c. La conséquence nue : le presque-rien atteint l’envie de tuer
H.2 retrouve le souvenir affectif extrême contenu sous la plaisanterie de son ami.
« J’ai eu envie de te tuer » (réplique 240).
Déclaration brève sans atténuation lexicale.
« Ah oui » marque d’abord la reconnaissance du souvenir, comme si la scène revenait avec son affect. La phrase suivante relie le sujet « je » au destinataire « te » par l’infinitif « tuer ». Aucune image ne protège la violence. « Avoir envie de » ne signifie pas un passage à l’acte, mais désigne une impulsion réelle. La disproportion entre la carte postale et le meurtre reproduit la logique du titre : un signe minuscule peut toucher une zone relationnelle décisive. La plaisanterie de H.1 refusait la singularité du regard en proposant une image standardisée vendue « chez la papetière ». H.2 répond intérieurement à cette neutralisation par le désir de supprimer celui qui la lui impose.
Le lecteur reçoit comme un choc la violence nue conservée sous un souvenir apparemment dérisoire.
La dernière phrase mesure le pouvoir d’un classement ironique : il ne discute pas l’autre, il rend son expérience inhabitable.
Grammaire 1 · 11/14
Phrase 1
« C’est avec toi que je les place entre guillemets » : tournure emphatique mettant en relief un complément circonstanciel d’accompagnement.
Grammaire 2 · 12/14
Phrase 2
« dès que je regarde par la fenêtre » : subordonnée conjonctive circonstancielle de temps ; présent de l’indicatif.
Grammaire 3 · 13/14
Phrase 3
« pendant que tu “contemplais” » : subordonnée conjonctive circonstancielle de temps exprimant la simultanéité ; imparfait de l’indicatif.
Bilan · 14/14
Répondre à la problématique
Le passage fait des guillemets l’une des formes visibles de la violence relationnelle. H.1 reconnaît d’abord qu’ils surgissent avec H.2 malgré sa volonté. Celui-ci croit toucher la source de leur conflit et décrit la « section des poètes » comme une prison. H.1 ouvre alors un souvenir d’alpinisme : H.2 avait arrêté la cordée pour regarder, et son ami raconte encore qu’il « contemplait » entre guillemets. La dérision des cartes postales oppose au regard singulier une image standardisée. La déclaration finale, « J’ai eu envie de te tuer », révèle la puissance accumulée sous cette ponctuation minuscule. Les guillemets n’ajoutent pas un ornement au mot ; ils décident si la parole sera reçue ou neutralisée.