Le Bac par Patrick · La Rage de l’expression · seuil
La Rage de l’expression
L’objet de cette page est une fleur ordinaire : un œillet. Ponge ne commence pas par en donner un portrait achevé. Il explique pourquoi cette fleur l’oblige à chercher et ce qu’il attend de sa recherche. Le passage rend concret un titre qui pourrait paraître abstrait : l’expression est le travail des mots ; la rage est l’intensité du besoin de les rendre justes.
« Relever le défi des choses au langage » annonce une tâche. La fleur n’est pas personnifiée comme un ennemi voulant battre l’écrivain. Le défi vient de ce que ses qualités restent plus particulières que les mots habituels. Connaître son nom ne signifie pas savoir la faire percevoir. Le travail commence donc par reconnaître une insuffisance de l’expression disponible.
Le but est qu’à la lecture ou à l’audition on reconnaisse quelque chose comme un œillet. Ponge n’exige pas que le texte se transforme en fleur. Il cherche une correspondance sensible assez précise pour ne pas convenir indifféremment à n’importe quel objet. Voilà un critère simple pour le lecteur : cette phrase nous rapproche-t-elle de cet œillet ou seulement d’une idée générale de beauté ?
Ponge demande si cela est de la poésie et répond qu’il ne le sait pas. Cette hésitation déplace les priorités. Il ne choisit pas d’abord une forme noble pour y faire entrer l’objet. Il s’engage dans une recherche dont le nom pourra être discuté ensuite. Le titre du livre ne célèbre donc pas seulement un genre : il place au premier plan une nécessité d’expression.
Le passage nomme un besoin, un engagement, une colère et une affaire d’amour-propre. Ces termes expliquent la « rage » sans la réduire à une fureur destructrice. Quelque chose résiste et l’auteur ne veut pas s’en détourner. Il engage sa personne dans la précision recherchée. L’énergie du travail naît de cette résistance, pas d’une facilité miraculeuse à produire de belles phrases.
Ponge ne revendique pas une vision surnaturelle qui le séparerait des autres. Il juge son regard commun. Cela ouvre le travail au lecteur : le point de départ appartient à une expérience partageable. La différence se fera dans la patience, les outils et la précision. Le titre peut ainsi se comprendre comme une énergie appliquée à ce que chacun risque de voir trop vite.
Les qualités recherchées doivent appartenir à la chose jusque dans ce qu’elle a d’ordinaire. « Particulières » s’oppose ici à des expressions qui iraient aussi bien à tout. Dégager une qualité, c’est la faire apparaître assez clairement pour qu’un autre puisse la reconnaître. Le travail de langue se donne donc un enjeu de connaissance : enrichir ce que nous sommes capables de discerner.
La routine empêche l’esprit de s’approprier les qualités qu’il pourrait connaître. Une phrase toute faite nous permet parfois de nommer sans regarder. L’écrivain cherche à rompre ce confort. La rage n’est donc pas uniquement un effort de style : elle vise une résistance de nos habitudes. Lire une formulation neuve peut nous rendre disponible un aspect du monde que nous traversions sans le percevoir.
Le dictionnaire côtoie l’imagination, l’observation, le calembour et la rime. Ponge ne demande pas de choisir une fois pour toutes entre savoir et art. Les outils servent selon ce qu’ils permettent d’apercevoir. Leur diversité explique la forme ouverte du recueil : une note savante, une comparaison ou un essai sonore peuvent appartenir au même effort, à condition de contribuer à la rencontre de l’objet.
Ponge admet qu’il ne possède peut-être pas toutes les qualités nécessaires et imagine d’autres chercheurs après lui. La rage n’interdit donc ni le doute ni la transmission. Elle est l’obstination d’une question plus vaste que son premier auteur. Le titre associe ce besoin intense et la matière résistante des mots : recommencer pour que l’expression ouvre réellement un progrès de l’attention.