Le Bac par Patrick · La Rage de l’expression · seuil
La Rage de l’expression
La note est datée de Roanne, le 24 mai 1941. Ponge écrit depuis les berges de la Loire et formule une règle pour son travail. Il prend le fleuve comme cas concret : les mots peuvent nous aider à le regarder, mais aussi détourner de lui notre attention. La lecture suit ce choix, les images qui le précisent et la correction que l’auteur apporte à ses premières phrases.
L’auteur se donne pour règle de ne pas sacrifier l’objet à une trouvaille verbale. Le danger est précis : aimer la formule au point de la conserver malgré ce qu’elle manque. Il ne condamne pas toute trouvaille. Il détermine ce qui doit décider de sa valeur. Une expression réussie reste subordonnée à la chose qu’elle doit nous permettre de mieux connaître.
Revenir à l’objet, c’est chercher ce qui diffère de ce qu’on en a déjà écrit. Le mot « brut » ne veut pas dire qu’on pourrait supprimer toute langue pour rencontrer une vérité parfaitement nue. Il oppose ici la résistance de la chose au confort d’une formulation acquise. Le retour doit donc pouvoir contredire l’auteur et pas seulement confirmer qu’il avait bien parlé.
Ponge définit son travail comme une rectification. Il ne s’agit pas seulement d’effacer des fautes d’orthographe ni de polir une phrase déjà juste. La correction peut atteindre l’angle d’approche ou la forme entière. La continuité annoncée refuse la satisfaction automatique : un texte plus élégant n’est pas forcément un texte plus attentif à l’objet.
Le fleuve impose un exemple simple : celui qui écrit à son bord doit y replonger son regard et son esprit. Le verbe « replonger » rapproche l’attention et l’eau. Le mouvement de la pensée retrouve ainsi le mouvement concret de ce qu’elle étudie. La note n’ordonne pas de recopier un paysage ; elle demande que la chose continue d’agir sur l’écriture.
L’esprit peut avoir « séché » sur une expression. L’image inverse la fluidité du fleuve : une formule fixe risque de devenir un arrêt. Le retour à l’eau n’efface pas nécessairement tout ce qui a été écrit ; il remet en circulation l’attention. Ponge rend donc le travail intellectuel sensible grâce aux qualités mêmes de son objet.
Le passage prête à l’objet des droits et même la possibilité d’une plainte. C’est une personnification argumentative : le fleuve ne vient pas réellement au tribunal. Elle renverse cependant l’autorité attendue. Le poète ne dispose pas souverainement de la chose pour se mettre en valeur. Il accepte d’être repris par ce qu’il n’a pas encore su rendre.
Ponge précise que les lignes précédentes ne disent pas assez. La forme poétique peut être utile : les analogies et l’entrechoc des mots font apparaître des aspects obscurs. Il corrige donc lui-même une interprétation trop simple de sa règle. L’objet prime, mais le travail des mots aide à l’explorer. La pensée avance en revenant aussi sur sa propre formulation du programme.
L’auteur oppose faire un poème et rendre compte d’une chose dans l’espoir d’un progrès de l’esprit. L’alternative est volontairement provocatrice. Elle ne signifie pas que toute poésie serait inutile : elle déplace la finalité du travail. Le nom de poème pourra venir après. La priorité est d’avoir découvert et rendu perceptible quelque chose qui ne l’était pas suffisamment.
Le « ronron poétique » avertit l’auteur qu’il recommence à tourner dans une manière familière. Le manège figure cette répétition qui bouge sans découvrir. Sortir du cercle demande un effort. L’enjeu central du livre devient clair : les reprises n’ajoutent pas seulement des variantes ; elles combattent les formes d’écriture qui dispensent de retourner aux choses et de se laisser surprendre par elles.