★ I.a. Une œuvre qui s'ouvre sur une citation corrigée
Le tout premier geste du livre est une lecture critique : la parole la plus prestigieuse de la tradition est citée, coupée en deux et notée.
Citation : « S'il s'était contenté de dire : à voir plusieurs seigneurs, aucun bien je ne vois, c'était parfaitement dit, et rien de mieux ; mais [...] il est allé ajouter tout le contraire : qu'un seul, sans plus, soit le maître, et qu'un seul soit le roi. » (§1)
Procédé principal : discours rapporté (les deux vers d'Ulysse, cités pour être jugés). Procédé secondaire : concession (« S'il s'était contenté de dire... mais... il est allé ajouter »).
Analyse. Les deux vers viennent du chant II de l'Iliade : Ulysse y ramène au combat une armée en fuite. La Boétie les donne en français, dans sa propre traduction, et les traite comme une copie à corriger : la concession partage la sentence en un vers « parfaitement dit » et un vers ajouté « tout le contraire » de la raison. La tournure « il est allé ajouter » est presque familière : elle traite le héros d'Homère en écolier qui en fait trop. La correction est motivée dans la même phrase : la puissance d'un seul, « du moment qu'il prend ce titre de maître, est dure et déraisonnable » ; c'est le mot « maître » qui condamne le vers, non le mot « roi ».
Effet sur le lecteur. Le lecteur est saisi par l'audace : la première page note Homère.
Interprétation. Commencer par corriger la plus haute autorité de la culture antique, c'est pratiquer, avant de la théoriser, la liberté que le livre défendra : la liberté de jugement. L'exorde met le lecteur en garde : ici, rien ne vaudra par son prestige, tout devra passer l'examen. Défendre la liberté commence par cette hygiène intellectuelle.
Phrase de liaison. Mais pourquoi, sitôt Homère corrigé, l'auteur prend-il la peine d'excuser Ulysse ?