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Francis Ponge · La Rage de l’expression · les textes établis
quarante-trois unités ancrées · quarante-neuf moments · quarante-neuf dessins légendés
L’essentiel
Ces pages ne cachent ni leurs échafaudages ni leurs reprises. On y lit des notes datées, des listes, des essais de formules, des refus et des recommencements.
À droite de chaque moment du texte, un dessin et sa légende. Lues seules, à la suite, les quarante-neuf légendes donnent l’œuvre.
L’Œillet
Programme de recherche et choix des objets muets
TX0-§1 Relever le défi des choses au langage. Par exemple ces œillets défient le langage. Je n’aurai de cesse avant d’avoir assemblé quelques mots à la lecture ou l’audition desquels l’on doive s’écrier nécessairement : c’est de quelque chose comme d’un œillet qu’il s’agit. Est-ce de la poésie ? Je n’en sais rien, et peu importe. Pour moi c’est un besoin, un engagement, une colère, une affaire d’amour-propre et voilà tout.
TX0-§2 Je ne me prétends pas poète. Je crois ma vision fort commune.
TX0-§3 Étant donnée une chose – la plus ordinaire soit-elle – il me semble qu’elle présente toujours quelques qualités vraiment particulières sur lesquelles, si elles étaient clairement et simplement exprimées, il y aurait opinion unanime et constante : ce sont celles que je cherche à dégager.
TX0-§4 Quel intérêt à les dégager ? Faire gagner à l’esprit humain ces qualités, dont il est capable et que seule sa routine l’empêche de s’approprier.
TX0-§5 Quelles disciplines sont nécessaires au succès de cette entreprise ? Celles de l’esprit scientifique sans doute, mais surtout beaucoup d’art. Et c’est pourquoi je pense qu’un jour une telle recherche pourra aussi légitimement être appelée poésie.
TX0-§6 L’on s’apercevra par les exemples qui suivent quels importants déblais cela suppose (ou implique), à quels outils, à quels procédés, à quelles rubriques l’on doit ou l’on peut faire appel. Au dictionnaire, à l’encyclopédie, à l’imagination, au rêve, au télescope, au microscope, aux deux bouts de la lorgnette, aux verres de presbyte et de myope, au calembour, à la rime, à la contemplation, à l’oubli, à la volubilité, au silence, au sommeil, etc.
TX0-§7 L’on apercevra aussi quels écueils il faut éviter, quels autres il faut affronter, quelles navigations (quelles bordées) et quels naufrages – quels changements de points de vue.
TX0-§8 Il est fort possible que je ne possède pas les qualités requises pour mener à bien une telle entreprise – en aucun cas.
TX0-§9 D’autres viendront qui utiliseront mieux que moi les procédés que j’indique. Ce seront les héros de l’esprit de demain.
TX0-§10 (Un autre jour.)
TX0-§11 Quoi de particulier, en somme, dans le naïf programme (valable pour toute expression authentique) exposé solennellement ci-dessus ?
TX0-§12 Sans doute seulement ceci, le point suivant : … où je choisis comme sujets non des sentiments ou des aventures humaines mais des objets les plus indifférents possible… où il m’apparaît (instinctivement) que la garantie de la nécessité d’expression se trouve dans le mutisme habituel de l’objet.
TX0-§13 … À la fois garantie de la nécessité d’expression et garantie d’opposition à la langue, aux expressions communes.
TX0-§14 Évidence muette opposable.
Berges de la Loire
Roanne, le 24 mai 1941. Texte liminaire et manifeste de méthode
TX1-§1 Que rien désormais ne me fasse revenir de ma détermination : ne sacrifier jamais l’objet de mon étude à la mise en valeur de quelque trouvaille verbale que j’aurai faite à son propos, ni à l’arrangement en poème de plusieurs de ces trouvailles.
TX1-§2 En revenir toujours à l’objet lui-même, à ce qu’il a de brut, de différent : différent en particulier de ce que j’ai déjà (à ce moment) écrit de lui.
TX1-§3 Que mon travail soit celui d’une rectification continuelle de mon expression (sans souci a priori de la forme de cette expression) en faveur de l’objet brut.
TX1-§4 Ainsi, écrivant sur la Loire d’un endroit des berges de ce fleuve, devrai-je y replonger sans cesse mon regard, mon esprit. Chaque fois qu’il aura séché sur une expression, le replonger dans l’eau du fleuve.
TX1-§5 Reconnaître le plus grand droit de l’objet, son droit imprescriptible, opposable à tout poème… Aucun poème n’étant jamais sans appel a minima de la part de l’objet du poème, ni sans plainte en contrefaçon.
TX1-§6 L’objet est toujours plus important, plus intéressant, plus capable (plein de droits) : il n’a aucun devoir vis-à-vis de moi, c’est moi qui ai tous les devoirs à son égard.
TX1-§7 Ce que les lignes précédentes ne disent pas assez : en conséquence, ne jamais m’arrêter à la forme poétique – celle-ci devant pourtant être utilisée à un moment de mon étude parce qu’elle dispose un jeu de miroirs qui peut faire apparaître certains aspects demeurés obscurs de l’objet. L’entrechoc des mots, les analogies verbales sont un des moyens de scruter l’objet.
TX1-§8 Ne jamais essayer d’arranger les choses. Les choses et les poèmes sont inconciliables.
TX1-§9 Il s’agit de savoir si l’on veut faire un poème ou rendre compte d’une chose (dans l’espoir que l’esprit y gagne, fasse à son propos quelque pas nouveau).
TX1-§10 C’est le second terme de l’alternative que mon goût (un goût violent des choses, et des progrès de l’esprit) sans hésitation me fait choisir.
TX1-§11 Ma détermination est donc prise… Peu m’importe après cela que l’on veuille nommer poème ce qui va en résulter. Quant à moi, le moindre soupçon de ronron poétique m’avertit seulement que je rentre dans le manège, et provoque mon coup de reins pour en sortir.
La Guêpe, ouverture
À Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir
TX2-§1 Hyménoptère au vol félin, souple, – d’ailleurs d’apparence tigrée –, dont le corps est beaucoup plus lourd que celui du moustique et les ailes pourtant relativement plus petites mais vibrantes et sans doute très démultipliées, la guêpe vibre à chaque instant des vibrations nécessaires à la mouche dans la position ultracritique (pour se défaire du miel ou du papier tue-mouches, par exemple).
TX2-§2 Elle semble vivre dans un état de crise continue qui la rend dangereuse. Une sorte de frénésie ou de forcènerie – qui la rend aussi brillante, bourdonnante, musicale qu’une corde fort tendue, fort vibrante et dès lors brûlante ou piquante, ce qui rend son contact dangereux.
TX2-§3 Elle pompe avec ferveur et coups de reins. Dans la prune violette ou kaki, c’est riche à voir : vraiment un petit appareil, extirpeur particulièrement perfectionné, au point. Aussi n’est-ce pas le point formateur du rayon d’or qui mûrit, mais le point formateur du rayon (d’or et d’ombre) qui emporte le résultat du mûrissement.
TX2-§4 Miellée, soleilleuse ; transporteuse de miel, de sucre, de sirop ; hypocrite et hydromélique. La guêpe sur le bord de l’assiette ou de la tasse mal rincée (ou du pot de confiture) : une attirance irrésistible. Quelle ténacité dans le désir ! Comme elles sont faites l’une pour l’autre ! Une véritable aimantation au sucre.
TX2-§5 Analogie de la guêpe et du tramway électrique. Quelque chose de muet au repos et de chanteur en action. Quelque chose aussi d’un train court, avec premières et secondes, ou plutôt motrice et baladeuse. Et trolley grésilleur. Grésillante comme une friture, une chimie (effervescente).
TX2-§6 Et si ça touche, ça pique. Autre chose qu’un choc mécanique : un contact électrique, une vibration venimeuse.
TX2-§7 Mais son corps est plus mou – c’est-à-dire en somme plus finement articulé – son vol plus capricieux, imprévu, dangereux que la marche rectiligne des tramways déterminée par les rails.
TX2-§8 Un petit siphon ambulant, un petit alambic à roues et à ailes comme celui qui se déplace de ferme en ferme dans les campagnes en certaines saisons, une petite cuisine volante, une petite voiture de l’assainissement public : la guêpe ressemble en somme à ces véhicules qui se nourrissent eux-mêmes et fabriquent en route quelque chose, si bien que leur apparition comporte un élément certain de merveilleux, parce que leur raison d’être n’est pas seulement de se déplacer, ou de transporter, mais qu’ils ont une activité intime, généralement assez mystérieuse. Assez savante. Ce qu’on appelle avoir une vie intérieure.
TX2-§9 … Un chaudron à confitures volant, hermétiquement clos mais mou, le train arrière lourd basculant en vol.
Verlaine, Art poétique
Jadis et naguère, 1885. Texte complémentaire du parcours associé
TX3-S1-v1-4 De la musique avant toute chose,
Et pour cela préfère l’Impair
Plus vague et soluble dans l’air,
Sans rien en lui qui pèse ou pose.
TX3-S2-v5-8 Il faut aussi que tu n’ailles point
Choisir tes mots sans quelque méprise :
Rien de plus cher que la chanson grise
Où l’Indécis au Précis se joint.
TX3-S3-v9-12 C’est des beaux yeux derrière des voiles,
C’est le grand jour tremblant de midi,
C’est, par un ciel d’automne attiédi,
Le bleu fouillis des claires étoiles !
TX3-S4-v13-16 Car nous voulons la Nuance encor,
Pas la Couleur, rien que la nuance !
Oh ! la nuance seule fiance
Le rêve au rêve et la flûte au cor !
TX3-S5-v17-20 Fuis du plus loin la Pointe assassine,
L’Esprit cruel et le Rire impur,
Qui font pleurer les yeux de l’Azur,
Et tout cet ail de basse cuisine !
TX3-S6-v21-24 Prends l’éloquence et tords-lui son cou !
Tu feras bien, en train d’énergie,
De rendre un peu la Rime assagie.
Si l’on n’y veille, elle ira jusqu’où ?
TX3-S7-v25-28 Ô qui dira les torts de la Rime ?
Quel enfant sourd ou quel nègre fou
Nous a forgé ce bijou d’un sou
Qui sonne creux et faux sous la lime ?
TX3-S8-v29-32 De la musique encore et toujours !
Que ton vers soit la chose envolée
Qu’on sent qui fuit d’une âme en allée
Vers d’autres cieux à d’autres amours.
TX3-S9-v33-36 Que ton vers soit la bonne aventure
Éparse au vent crispé du matin
Qui va fleurant la menthe et le thym…
Et tout le reste est littérature.
Notes prises pour un oiseau · Le Mimosa
Vingt citations contrôlées sur la page reproduite de l’édition Gallimard, collection Poésie, 1976. Ces deux dossiers ne sont pas établis intégralement.
NPO-p32 · Notes prises pour un oiseau « Il faut fouiller pour trouver les jointures. »
NPO-p43 · Notes prises pour un oiseau « Courbes serait mieux pour ce que je veux décrire. »
NPO-p31 · Notes prises pour un oiseau « Le mot OISEAU : il contient toutes les voyelles. »
NPO-p31 · Notes prises pour un oiseau « j’aurais préféré l’L de l’aile »
page 76 · Le Mimosa « Comme dans tamaris il y a tamis, dans mimosa il y a mima. »
page 78 · Le Mimosa « Aucune palme ne ressemble plus à une plume »
page 75 · Le Mimosa « plutôt solaire, multisolaire… »
page 76 · Le Mimosa « Sur les ondes puissantes de son parfum je flottais, extasié. »
page 76 · Le Mimosa « il faut donc que j’ouvre un cahier. »
NPO-p37 · Notes prises pour un oiseau « ce qui importe, n’est-ce pas de saisir le nœud ? »
NPO-p38 · Notes prises pour un oiseau « Il vaudrait mieux alors en rester à ces notes »
page 87 · Le Mimosa « Il ne me reste qu’un procédé. »
NPO-p35 · Notes prises pour un oiseau « Tout cela est trop grossier. »
NPO-p41 · Notes prises pour un oiseau « Tout est à dire. »
page 92 · Le Mimosa « Oh ! qu’il est difficile d’approcher de la caractéristique des choses ! »
page 87 · Le Mimosa « Il faut que je prenne le lecteur par la main »
page 80 · Le Mimosa « Embaume cette page, ombrage mon lecteur »
NPO-p43 · Notes prises pour un oiseau « il reste beaucoup de choses à dire. »
NPO-p44 · Notes prises pour un oiseau « dissocie les qualités de l’objet puis les recompose »
page 81 · Le Mimosa « Le mimosa parle à haute et intelligible voix ; il parle d’or. »
edition de depart Gallimard, collection Poésie, 1976, d’après le DJVU fourni.
regime Transcription diplomatique lisible des quatre extraits étudiés. Les mots coupés en fin de ligne par la mise en page sont ressoudés. Les numéros de page, artefacts OCR et caractères de contrôle sont retirés. La graphie, les majuscules et la ponctuation sont conservées.
unite d ancrage paragraphe numéroté
decoupage Découpage éditorial propre au dossier, stable pour toutes les citations qui suivent.
limite Les quatre textes de la liste du Voyageur sont établis intégralement dans leur périmètre d’oral. Pour le parcours thématique portant sur toute l’œuvre, les citations de Notes prises pour un oiseau et du Mimosa sont établies séparément, avec ancrage à la page de l’édition fournie. Le dossier ne se présente pas comme une édition critique intégrale du volume.
interventions ressoudure des mots séparés par une césure typographique · suppression des folios et des caractères parasites de l’OCR · correction des confusions OCR certaines : objet, conséquence, jamais, jeu, devant, que, manège, contact · normalisation de l’espace avant la ponctuation double selon l’usage français · aucune modernisation lexicale
Ponge, La rage de l’expression / parcours : dans l’atelier du poète.
Programme national d’œuvres pour l’enseignement de français pour l’année scolaire 2026-2027, Bulletin officiel n° 30 du 24 juillet 2025, note de service du 4 juillet 2025, NOR : MENE2518792N, classe de première de la voie générale. Lire le texte officiel complet. Vérifié le 2026-08-20.
Le texte inscrit l’œuvre et son parcours au programme ; il ne fournit ni résumé, ni interprétation, ni plan de cours.
Deux lignes du même texte officiel portent cette œuvre, et elles ne disent pas la même chose. Pour la classe de première de la voie générale : « Ponge, La rage de l’expression / parcours : dans l’atelier du poète. » Pour la classe de première de la voie technologique : « Ponge, La rage de l’expression, de « Berges de la Loire » à « Le mimosa » inclus / parcours : dans l’atelier du poète. » La restriction de périmètre figure sur la seconde ligne et non sur la première. Les deux lignes sont à la même adresse, dans le même bulletin, à la même date.
La page organise donc l’étude de l’œuvre. Ses explications, exemples et rapprochements relèvent du travail pédagogique, pas du Bulletin officiel.
Le dossier travaille les cinq objets de la seconde ligne, de Berges de la Loire au Mimosa. En voie générale, rien n’interdit d’aller au-delà ; rien ne l’impose non plus.