Le Bac par Patrick · Le Menteur · seuil
Le Menteur
Dorante, fraîchement arrivé à Paris, rencontre Alcippe et Philiste. Il prétend avoir organisé une soirée somptueuse. Cliton, son valet, entend le récit et sait que son maître ment. Un quatrième personnage entre donc dans notre lecture : l’auditeur qui ne réagit pas comme les autres. Suivons cette scène pour comprendre pourquoi la pièce porte le nom d’un comportement devenu une identité.
La réponse « Moi-même » est minuscule, mais elle engage tout ce qui suit. Dorante ne dit pas avoir entendu parler d’une fête : il s’en attribue l’initiative. Alcippe s’étonne qu’il ait déjà une maîtresse, c’est-à-dire ici une femme qu’il courtise. Le mensonge donne à Dorante une avance sociale : il serait déjà recherché, actif et capable de dépenses éclatantes.
Dorante affirme être revenu depuis un mois, alors que Cliton rappelait au début de la pièce son arrivée de la veille. Il ajoute qu’il sort surtout la nuit : voilà aussi pourquoi ses amis ne l’auraient pas vu. Une invention en soutient une autre. Nous reconnaissons le mensonge parce que la pièce nous a donné auparavant le fait qui permet de le démentir.
La didascalie précise que Cliton parle « à l’oreille ». Le maître peut donc recevoir l’avertissement sans que les autres l’entendent. Sa réponse, « Tais-toi », ne corrige pas l’histoire : elle tente de supprimer la contradiction. Cette disposition fait naître le comique de théâtre. Sur le même plateau, une parole publique construit l’illusion et une parole latérale en révèle la fabrication.
« J’avais pris cinq bateaux » ouvre une description organisée. Dorante répartit violons, luths et voix, flûtes, hautbois entre quatre groupes de musique. Les nombres et les objets précis donnent prise à l’imagination des auditeurs. Ils ne constituent pourtant pas une preuve. La scène nous apprend à distinguer la précision d’un récit et sa vérité : un inventeur habile sait lui aussi compter et nommer.
Le bateau du festin est tapissé de rameaux et de fleurs. Dorante permet aux auditeurs de sentir la fraîcheur, d’imaginer les couleurs, puis d’apercevoir la femme aimée et ses compagnes. Il garde cependant cette femme sans nom. Le vide est décisif : Alcippe peut y installer Clarice. Ce que le conteur ne précise pas laisse travailler la jalousie de celui qui écoute.
Dorante prétend ne pas détailler les mets, puis annonce douze plats et six services. Ce faux raccourci produit justement l’impression de richesse qu’il feint de laisser de côté. Il peut ainsi paraître généreux sans avoir rien dépensé. Le lecteur débutant peut observer ce contraste très concret : les mots de modestie diminuent en apparence un récit dont les chiffres augmentent l’éclat.
Les fusées sont si nombreuses que le feu semble tomber du ciel sur l’eau. Le soleil lui-même devient jaloux de la fête et revient trop vite. Cette personnification prête une intention humaine à un astre. Nous ne sommes plus dans un simple compte rendu : Dorante arrange la nature entière autour de son plaisir. Son talent verbal fait oublier l’invraisemblance pendant quelques instants.
Alcippe avoue sa jalousie. Philiste remarque pourtant que les signes ne concordent pas tous. Alcippe ne retient que le lieu et l’heure : ils lui suffisent. Le mensonge réussit donc aussi grâce aux attentes de l’auditeur. Dorante fabrique l’histoire ; Alcippe lui fournit la signification qui le blesse. La scène ne distribue pas seulement vrai et faux, elle montre comment une conviction se forme.
Le titre désigne Dorante par une pratique qu’il renouvelle. Il sait construire un décor, adapter son histoire à ses interlocuteurs et écarter un témoin gênant. Mais les effets lui échappent : une jalousie réelle suit une fête imaginaire. Pour expliquer le titre, vous pouvez donc dire : Dorante devient « le menteur » parce qu’il se fabrique par la parole et entraîne les autres dans ses inventions. La précision du récit rend visible son art ; Cliton en révèle le prix.