Le texte de 1577
Le texte établi
TEXTE ÉTABLI, La Boétie, Discours de la servitude volontaire, français du seizième siècle
Service : T.1, traduction et textologie
Date : 27 juillet 2026
Témoin de base : Vive description de la tyrannie, & des tyrans, avec les moyens de se garentir de leur joug, adresse fictive « A Reims, par Jean Mouchar », lieu réel Bâle, 1577, in-16 ; exemplaire Bibliothèque Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES (P. 2).
Témoin de contrôle prioritaire : Paris, BnF, Français 839, manuscrit de Mesmes. Collation programmée, non encore effectuée.
Instrument de contrôle de lecture : Discours de la servitude volontaire ou le Contr'un, Paris, Institut Coppet, 2011, version modernisée sans apparat, employée uniquement pour lever les ambiguïtés de reconnaissance optique. Sans valeur de témoin.
Relevé des interventions : RELEVE_interventions_La-Boetie.md, fichier distinct, obligatoire pour lire celui-ci.
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Avis de lecture
Le titre porté ci-dessus est celui de La Boétie, non celui du témoin de base. Le témoin de base porte un titre substitué, Vive description de la tyrannie, et une épigraphe rapportée, empruntée aux Philippiques de Cicéron. Ni l'un ni l'autre ne descendent dans le texte établi. Ils sont décrits au relevé des interventions, intervention générale numéro 1, et commentés en strate S4.
Les ancres sont les paragraphes numérotés §1, §2, et ainsi de suite. Elles sont stables. Toute note des quatre fichiers de strates renvoie à l'une d'elles. Aucune autre numérotation ne fait foi.
Les crochets droits signalent une restitution : la matière entre crochets n'est pas lisible sur la reproduction du témoin et a été restituée par conjecture, avec mention au relevé.
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La modernisation
TEXTE MODERNISÉ, La Boétie, Discours de la servitude volontaire, français d'aujourd'hui — modernisation à interventions déclarées
Service : T.1, traduction et textologie
Date : 27 juillet 2026
Modernisé d'après : TEXTE-ETABLI_La-Boetie_xvie.md, et de lui seul. Les ancres §1 à §120 sont communes aux deux fichiers et se correspondent une à une.
Principe : fidélité au mouvement de la phrase. La période longue est conservée. Elle est rendue lisible par la ponctuation et par la reprise, jamais par le découpage.
Interdit tenu : aucun ajout d'explication dans le corps du texte. Ce qui doit être expliqué est en note, dans les quatre fichiers de strates.
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§1À voir plusieurs seigneurs, aucun bien je ne vois : qu'un seul, sans plus, soit le maître, et qu'un seul soit le roi. Ainsi parle Ulysse chez Homère, s'adressant au public. S'il s'était contenté de dire : à voir plusieurs seigneurs, aucun bien je ne vois, c'était parfaitement dit, et rien de mieux ; mais au lieu que, pour parler avec raison, il aurait fallu dire que la domination de plusieurs ne pouvait être bonne, puisque la puissance d'un seul, du moment qu'il prend ce titre de maître, est dure et déraisonnable, il est allé ajouter tout le contraire : qu'un seul, sans plus, soit le maître, et qu'un seul soit le roi.
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte est celui du témoin, aux seules interventions mécaniques près — longue s, i/j, u/v, tildes, esperluette, accent aigu — qui ne touchent pas la leçon. Les partis pris d'ensemble sont dépliés ci-dessous.
Les partis pris de l'établissement du texte
Une règle qui date du 20 août
Toute restitution porte ses crochets, fût-elle d'un seul mot et sans incidence sur l'argument. Une restitution portée sans crochets « parce qu'elle est courte » est une restitution que personne ne relira jamais — et il s'en est trouvé une qui était fausse.
Sur quoi ce texte est établi
Témoin de base : Vive description de la tyrannie, & des tyrans, avec les moyens de se garentir de leur joug, adresse fictive « A Reims, par Jean Mouchar », lieu réel Bâle, 1577, in-16 — exemplaire de la Bibliothèque Sainte-Geneviève, 8 R SUP 106 RES (P. 2), 124 vues.
Ce que nous n'avons pas, et qui compte : le manuscrit de Mesmes (BnF, Français 839) est supérieur en autorité, et sa collation n'est pas faite. Nous avons établi sur le témoin accessible, non sur le plus autorisé — c'est le premier parti pris, et le plus lourd.
Les interventions mécaniques, faites une fois pour toutes
Longue s résolue ; i/j et u/v distingués selon l'usage moderne ; tildes et abréviations résolus ; esperluette résolue ; accent aigu ajouté sur le e final tonique. Elles ne touchent pas la leçon. Le titre de l'éditeur de 1577 et son épigraphe de Cicéron sont écartés : ce sont des pièces de polémique, pas d'auteur.
La ponctuation, seule intervention qui engage une lecture
Le témoin ponctue peu et à la respiration : une période court sur douze ou quinze lignes. La solution refusée : couper en phrases courtes — elle rend le texte lisible et détruit l'argument, car chez La Boétie l'accumulation est la démonstration. La solution retenue : garder la période entière et hiérarchiser les pauses — point-virgule entre les grands membres, virgule dans les séries, deux-points pour le renversement. Le point ne tombe qu'où la période est achevée.
C'est vérifiable : le nombre de points finaux est très proche du nombre de périodes du témoin, et très inférieur à celui d'une édition modernisée courante.
L'état du travail, en chiffres
2 697 remplacements · 1 819 ajouts · 10 758 conservations · 120 ancres. Paragraphes à compte de phrases égal : 114 sur 120. Interrogations : 47 sur 47. Virgules : 1 325 → 1 313. Interventions sur les connecteurs : 2, et les deux sont déclarées (§30, §76).
Sur 27 conservations signalées par l'instrument, 11 étaient fausses ; sur 52 connecteurs signalés, 2 étaient réels. L'instrument compte, il ne lit pas : un relevé mécanique ouvre la bonne zone, il ne dit pas ce qu'on y trouve.
Ce que ce relevé garantit, et ce qu'il ne garantit pas
Il garantit qu'aucune modification n'a été faite en silence, que chaque conjecture est nommée conjecture, et que treize points précis sont désignés à qui voudra nous corriger.
Il ne garantit pas que ce soit le meilleur texte possible du Discours. Il est bon pour être versé, bon pour être enseigné, et fait pour être amendé par avenant daté.
§2Encore faut-il, peut-être, excuser Ulysse, à qui il était possiblement nécessaire alors d'user de ce langage et de s'en servir pour apaiser la révolte de l'armée, accordant, je crois, son propos aux circonstances plutôt qu'à la vérité. Mais à parler sérieusement, c'est un malheur extrême que d'être soumis à un maître dont on ne peut jamais être assuré qu'il soit bon, puisqu'il est toujours en son pouvoir d'être mauvais quand il le voudra ; et d'avoir plusieurs maîtres, c'est autant de fois être extrêmement malheureux.
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.
§3Je ne veux pas, pour cette fois, débattre cette question tant remuée, à savoir si les autres formes de républiques valent mieux que la monarchie. Si j'y voulais venir, je voudrais encore savoir, avant de mettre en question quel rang la monarchie doit avoir parmi les républiques, si elle y doit en avoir aucun : car il est difficile de croire qu'il y ait rien de public dans ce gouvernement où tout est à un seul. Mais cette question est réservée pour un autre temps, et demanderait bien son traité à part, ou plutôt entraînerait avec elle toutes les disputes politiques.
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.
§4Pour cette fois, je voudrais seulement comprendre s'il est possible, et comment il se peut faire, que tant d'hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations supportent parfois un tyran seul, qui n'a de puissance que celle qu'on lui donne, qui n'a pouvoir de leur nuire que dans la mesure où ils veulent bien le supporter, qui ne saurait leur faire aucun mal sinon lorsqu'ils aiment mieux le souffrir que le contredire. Grande chose, certes, et pourtant si commune qu'il faut d'autant plus en gémir et d'autant moins s'en étonner, que de voir un million de millions d'hommes servir misérablement, le cou sous le joug, non pas contraints par une force supérieure, mais en quelque sorte, semble-t-il, enchantés et charmés par le seul nom d'un seul, dont ils ne doivent ni craindre la puissance, puisqu'il est seul, ni aimer les qualités, puisqu'il est envers eux inhumain et sauvage.
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.
§5La faiblesse est telle, entre nous autres hommes : il faut souvent que nous obéissions à la force, il est nécessaire de temporiser, on ne peut pas toujours être le plus fort. Donc, si une nation est contrainte par la force de la guerre de servir un seul, comme la cité d'Athènes le fut aux Trente tyrans, il ne faut pas s'étonner qu'elle serve, mais se plaindre de l'accident ; ou plutôt ne s'en étonner ni s'en plaindre, mais porter le mal patiemment et se réserver pour l'avenir à meilleure fortune.
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.
§6Notre nature est ainsi faite, que les devoirs ordinaires de l'amitié emportent une bonne part du cours de notre vie. Il est raisonnable d'aimer la vertu, d'estimer les belles actions, de reconnaître le bien d'où on l'a reçu, et de rogner souvent sur notre aise pour augmenter l'honneur et l'avantage de celui qu'on aime et qui le mérite. Ainsi donc, si les habitants d'un pays ont trouvé quelque grand personnage qui leur ait montré à l'épreuve une grande prévoyance pour les garder, une grande hardiesse pour les défendre, un grand soin pour les gouverner ; si, à partir de là, ils s'habituent à lui obéir et à s'y fier au point de lui accorder quelques avantages, je ne sais si ce serait sagesse, dans la mesure où on l'ôte de là où il faisait bien pour l'avancer là où il pourra faire mal. Mais il ne pourrait certes manquer [d'avoir de la bonté], et de ne craindre aucun mal de celui dont on n'a reçu que du bien.
Le texte de 1577
Notes philologiques
B1Restitution entre crochets — La reproduction est illisible sur une demi-ligne, entre « si ne pourroit-il faillir » et « craindre point mal ». Le membre [d'avoir bonté] est restitué d'après le contrôle modernisé, et les crochets le disent.
Collation du 20 août✔ confirmé — Le témoin de 1576 porte le membre au même endroit et au même sens. La restitution entre crochets tient.
§7Mais, ô bon Dieu, que peut être cela ? Comment dirons-nous que cela s'appelle ? Quel malheur est-ce là ? Quel vice, ou plutôt quel malheureux vice, que de voir un nombre infini d'hommes non pas obéir, mais servir ; non pas être gouvernés, mais tyrannisés ; n'ayant ni biens, ni parents, ni enfants, ni leur vie même qui soit à eux ; souffrir les pillages, les débauches, les cruautés, non pas d'une armée, non pas d'un camp barbare contre lequel il faudrait dépenser son sang et sa vie par avance, mais d'un seul ; non pas d'un Hercule ni d'un Samson, mais d'un homoncule, et le plus souvent du plus lâche et du plus efféminé de la nation ; non pas d'un homme accoutumé à la poudre des batailles, mais à grand-peine au sable des tournois ; non pas d'un homme capable par la force de commander aux hommes, mais tout empêché de servir bassement la moindre femmelette.
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.
§8Appellerons-nous cela lâcheté ? Dirons-nous que ceux qui servent ainsi sont des couards et des vaincus d'avance ? Si deux, si trois, si quatre ne se défendent pas d'un seul, cela est étrange, mais pourtant possible : on pourra bien dire alors, à bon droit, que c'est faute de cœur. Mais si cent, si mille supportent un seul, ne dira-t-on pas qu'ils ne veulent pas, qu'ils n'osent pas s'en prendre à lui, et que ce n'est pas couardise, mais plutôt mépris et dédain ?
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.
§9Si l'on voit, non pas cent, non pas mille hommes, mais cent pays, mille villes, un million d'hommes ne pas assaillir un seul, dont le mieux traité de tous reçoit ce mal d'être serf et esclave, comment pourrons-nous nommer cela ? Est-ce lâcheté ? Or il y a naturellement à tous les vices quelque borne qu'ils ne peuvent passer. Deux peuvent craindre un seul, et dix, peut-être ; mais que mille, mais qu'un million, mais que mille villes ne se défendent pas d'un seul, cela n'est pas couardise : elle ne va pas jusque-là, pas plus que la vaillance ne s'étend jusqu'à ce qu'un seul homme escalade une forteresse, qu'il assaille une armée, qu'il conquière un royaume. Quel monstre de vice est-ce donc là, qui ne mérite même pas le titre de couardise, qui ne trouve pas de nom assez vilain, que la Nature désavoue avoir fait, et que la langue refuse de nommer ?
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.
§10Qu'on mette d'un côté cinquante mille hommes en armes, de l'autre autant ; qu'on les range en bataille, qu'ils en viennent aux mains, les uns libres et combattant pour leur franchise, les autres pour la leur ôter : auxquels promettra-t-on par conjecture la victoire ? Lesquels pensera-t-on qui iront plus gaillardement au combat, ou ceux qui espèrent pour récompense de leur peine le maintien de leur liberté, ou ceux qui ne peuvent attendre pour salaire des coups qu'ils donnent ou qu'ils reçoivent que la servitude d'autrui ? Les uns ont toujours devant les yeux le bonheur de leur vie passée, l'attente d'un bien-être pareil à venir ; ils ne songent pas tant à ce qu'ils endurent le peu de temps que dure une bataille, qu'à ce qu'il faudra endurer à jamais, à eux, à leurs enfants et à toute leur postérité. Les autres n'ont rien qui les enhardisse qu'une petite pointe de convoitise, qui s'émousse soudain contre le danger, et qui ne peut être si ardente qu'elle ne doive, semble-t-il, s'éteindre à la moindre goutte de sang qui sorte de leurs plaies.
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.
§11Aux batailles si renommées de Miltiade, de Léonidas, de Thémistocle, qui furent livrées il y a deux mille ans et qui vivent encore aujourd'hui aussi fraîches dans la mémoire des livres et des hommes que si c'était d'hier, qui furent livrées en Grèce, pour le bien de la Grèce et pour l'exemple du monde entier : qu'est-ce donc, pense-t-on, qui donna à un si petit nombre de gens comme l'étaient les Grecs, non pas le pouvoir, mais le cœur de soutenir la force de tant de navires que la mer même en était chargée, de défaire tant de nations qui étaient en si grand nombre que l'escadron des Grecs n'aurait pas fourni, s'il l'avait fallu, les capitaines des armées ennemies ? Sinon qu'il semble qu'en ces jours glorieux, ce n'était pas tant la bataille des Grecs contre les Perses que la victoire de la liberté sur la domination, et de la franchise sur la convoitise.
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.
§12C'est chose étrange que d'entendre parler de la vaillance que la liberté met au cœur de ceux qui la défendent. Mais ce qui se fait dans tous les pays, par tous les hommes, tous les jours, qu'un homme seul malmène cent mille villes et les prive de leur liberté, qui le croirait s'il ne faisait que l'entendre dire, et non le voir ? Et si cela ne se voyait qu'en pays étrangers et en terres lointaines, et qu'on le racontât, qui ne penserait que la chose est feinte et inventée plutôt que véritable ?
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.
§13Encore ce tyran seul, il n'est pas besoin de le combattre, il n'est pas besoin de s'en défendre : il est défait de lui-même, pourvu que le pays ne consente pas à la servitude. Il ne faut pas lui ôter quoi que ce soit, mais ne rien lui donner. Il n'est pas besoin que le pays se mette en peine de rien faire pour lui-même, mais qu'il ne se mette pas en peine de rien faire contre lui-même. Ce sont donc les peuples eux-mêmes qui se laissent, ou plutôt qui se font malmener, puisqu'en cessant de servir ils en seraient quittes. C'est le peuple qui s'asservit, qui se coupe la gorge, qui, ayant le choix d'être sujet ou d'être libre, quitte sa franchise et prend le joug ; qui consent à son mal, ou plutôt le poursuit.
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.
§14S'il lui en coûtait quelque chose pour recouvrer sa liberté, je ne l'en presserais pas, bien que ce soit ce que l'homme doit avoir de plus cher, que de se remettre dans son droit naturel et, pour ainsi dire, de bête redevenir homme. Mais je ne désire même pas en lui une si grande hardiesse : je lui permets qu'il aime mieux je ne sais quelle sûreté de vivre à son aise. Quoi ! S'il ne lui faut, pour avoir la liberté, que la désirer, s'il n'a besoin que d'un simple vouloir, se trouvera-t-il une nation au monde qui l'estime trop chère, alors qu'elle peut la gagner d'un seul souhait ? Et qui plaigne sa volonté pour recouvrer le bien qu'on devrait racheter au prix de son sang, et qui, une fois perdu, fait que tous les gens d'honneur doivent tenir la vie pour déplaisante et la mort pour salutaire ?
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.
§15Certes, tout comme le feu, d'une petite étincelle, devient grand et toujours se renforce, et plus il trouve de bois, plus il est prêt d'en brûler ; et, sans qu'on y mette de l'eau pour l'éteindre, seulement en n'y mettant plus de bois, n'ayant plus rien à consumer, il se consume lui-même et devient sans force aucune, et n'est plus feu : de même les tyrans, plus ils pillent, plus ils exigent, plus ils ruinent et détruisent, plus on leur donne, plus on les sert, d'autant plus ils se fortifient et deviennent toujours plus forts et plus frais pour anéantir et détruire tout. Et si on ne leur donne rien, si on ne leur obéit pas, sans combattre, sans frapper, ils demeurent nus et défaits et ne sont plus rien, de même que la racine, n'ayant plus de sève ni d'aliment, devient une branche sèche et morte.
Le texte de 1577
Notes philologiques
B2Leçon corrigée · à collationner — L'optique donne « il devient sans forme aucune ». Nous lisons « sans force aucune » : la comparaison porte sur un feu qui s'éteint faute de bois, et c'est la force qui s'en va, non la forme. Il reste possible que le témoin porte réellement « forme » ; la lecture est à vérifier sur l'image.
Collation du 20 août✔ confirmé — Le contrôle porte « il se consume soi-même et devient sans force aucune ». La leçon est établie : force, non forme.
§16Les hardis, pour acquérir le bien qu'ils demandent, ne craignent pas le danger ; les avisés ne refusent pas la peine. Les lâches et les engourdis ne savent ni endurer le mal ni recouvrer le bien : ils s'arrêtent à le souhaiter, et si la force d'y prétendre leur est ôtée par leur lâcheté, le désir de l'avoir leur demeure par nature. Ce désir, cette volonté est commune aux sages et aux insensés, aux courageux et aux couards, pour souhaiter toutes les choses qui, une fois acquises, les rendraient heureux et contents. Une seule fait exception, et je ne sais comment il se peut que la nature manque aux hommes pour la désirer : c'est la liberté, qui est pourtant un bien si grand et si plaisant qu'une fois perdue, tous les maux viennent à la file, et les biens mêmes qui demeurent après elle perdent entièrement leur goût et leur saveur, corrompus par la servitude. La seule liberté, les hommes ne la désirent pas, et pour nulle autre raison, ce me semble, sinon que, s'ils la désiraient, ils l'auraient ; comme s'ils refusaient de faire cette belle acquisition seulement parce qu'elle est trop facile.
Le texte de 1577
Notes philologiques
S3Preuve interne · vertu = courage — « la vertu d'y pretendre leur est ostée par leur lascheté ». Ce qui s'oppose à la lâcheté n'est pas la moralité : vertu vaut ici courage. L'opposition sert de preuve, on ne devine pas.
§17Pauvres gens et misérables, peuples insensés, nations obstinées dans votre mal et aveugles dans votre bien, vous vous laissez emporter sous vos yeux le plus beau et le plus clair de votre revenu, piller vos champs, voler vos maisons et les dépouiller des meubles anciens et paternels ! Vous vivez de telle sorte que vous pouvez dire que rien n'est à vous ; et il semblerait que désormais ce vous serait un grand bonheur que de tenir à moitié vos biens, vos familles et vos vies. Et tout ce dégât, ce malheur, cette ruine vous vient non pas des ennemis, mais bien certes de l'ennemi, et de celui que vous faites aussi grand qu'il est, pour lequel vous allez si courageusement à la guerre, pour la grandeur duquel vous ne refusez pas de présenter vos personnes à la mort.
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.
§18Celui qui vous maîtrise si fort n'a que deux yeux, n'a que deux mains, n'a qu'un corps, et n'a rien de plus que le moindre homme du grand nombre infini de vos villes ; sinon qu'il a plus que vous tous, et c'est l'avantage que vous lui faites pour vous détruire. D'où a-t-il pris tant d'yeux, d'où vous épie-t-il, si vous ne les lui donnez ? Comment a-t-il tant de mains pour vous frapper, s'il ne les prend de vous ? Les pieds dont il foule vos cités, d'où les a-t-il, s'ils ne sont des vôtres ? Comment a-t-il aucun pouvoir sur vous, sinon par vous-mêmes ? Comment oserait-il vous courir sus, s'il n'avait intelligence avec vous ? Que pourrait-il vous faire, si vous n'étiez les receleurs du larron qui vous pille, les complices du meurtrier qui vous tue, et les traîtres de vous-mêmes ?
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.
§19Vous semez vos fruits afin qu'il en fasse le dégât ; vous meublez et remplissez vos maisons pour fournir à ses rapines ; vous nourrissez vos filles afin qu'il ait de quoi assouvir sa luxure ; vous nourrissez vos enfants afin qu'il les mène, pour le mieux qu'il puisse leur faire, à ses guerres, qu'il les mène à la boucherie, qu'il en fasse les ministres de ses convoitises et les exécuteurs de ses vengeances. Vous rompez vos personnes à la peine afin qu'il puisse se dorloter dans ses délices et se vautrer dans de sales et vilains plaisirs. Vous vous affaiblissez afin de le faire plus fort et plus rude à vous tenir la bride plus courte.
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.
§20Et de tant d'indignités que les bêtes elles-mêmes ou bien ne sentiraient pas, ou bien n'endureraient pas, vous pouvez vous en délivrer, si vous essayez, non pas de vous en délivrer, mais seulement de le vouloir. Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres. Je ne veux pas que vous le poussiez ni que vous l'ébranliez, mais seulement ne le soutenez plus, et vous le verrez, comme un grand colosse dont on a dérobé la base, s'effondrer de son propre poids et se rompre.
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.
§21Mais certes les médecins conseillent bien de ne pas mettre la main aux plaies incurables ; et je n'agis pas sagement en voulant conseiller là-dessus un peuple qui a perdu depuis longtemps toute conscience, et dont le fait même qu'il ne sent plus son mal montre assez que sa maladie est mortelle. Cherchons donc par conjecture, si nous pouvons en trouver, comment s'est ainsi enracinée si avant cette obstinée volonté de servir, qu'il semble maintenant que l'amour même de la liberté ne soit pas si naturel.
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.
§22Premièrement, cela est hors de doute, je crois : que si nous vivions selon les droits que la Nature nous a donnés et les enseignements qu'elle nous fournit, nous serions naturellement obéissants aux parents, soumis à la raison, et serfs de personne. De l'obéissance que chacun, sans autre avertissement que celui de son naturel, porte à ses père et mère, tous les hommes sont témoins, chacun en soi et pour soi. Quant à la raison, à savoir si elle naît avec nous ou non, question longuement débattue par les Académiciens et abordée par toute l'école des philosophes, je ne penserais pas me tromper, pour cette fois, en croyant qu'il y a en notre âme quelque semence naturelle de raison qui, entretenue par le bon conseil et par l'habitude, fleurit en vertu, et qui, au contraire, souvent, ne pouvant durer contre les vices survenus, étouffée, avorte.
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.
§23Mais certes, s'il y a rien de clair et d'évident dans la Nature, et sur quoi il ne soit pas permis de faire l'aveugle, c'est ceci : que la Nature, ministre de Dieu et gouvernante des hommes, nous a tous faits de même forme et, semble-t-il, au même moule, afin de nous faire reconnaître tous les uns les autres pour compagnons, ou plutôt pour frères. Et si, en faisant le partage des présents qu'elle nous donnait, elle a fait quelques avantages de son bien, soit au corps soit à l'esprit, aux uns plus qu'aux autres, elle n'a pourtant pas entendu nous mettre en ce monde comme dans un camp clos, et n'a pas envoyé ici-bas les plus forts et les plus avisés comme des brigands armés dans une forêt pour y malmener les plus faibles. Il faut croire plutôt qu'en faisant ainsi aux uns les parts plus grandes et aux autres plus petites, elle voulait faire place à l'affection fraternelle, afin qu'elle eût où s'employer, les uns ayant le pouvoir de donner aide, et les autres le besoin d'en recevoir.
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.
§24Puis donc que cette bonne mère nous a donné à tous toute la terre pour demeure, nous a tous logés en quelque sorte dans une même maison, nous a tous façonnés dans la même pâte afin que chacun pût se mirer et quasi se reconnaître dans l'autre ; si elle nous a donné à tous en commun ce grand présent de la voix et de la parole, pour nous rapprocher et nous fraterniser davantage, et faire, par la déclaration commune et mutuelle de nos pensées, une communion de nos volontés ; et si elle a tâché par tous moyens de serrer et d'étreindre plus fort le nœud de notre alliance et de notre société ; si elle a montré en toutes choses qu'elle voulait moins nous faire tous unis que tous uns : il ne faut pas douter que nous ne soyons tous naturellement libres, puisque nous sommes tous compagnons ; et il ne peut tomber dans l'entendement de personne que la Nature ait mis quelqu'un en servitude, nous ayant tous mis en compagnie.
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.
§25Mais à la vérité, c'est bien pour rien que de débattre si la liberté est naturelle, puisqu'on ne peut tenir personne en servitude sans lui faire tort, et qu'il n'y a rien au monde de si contraire à la Nature, qui est toute raisonnable, que l'injustice. Reste donc à dire que la liberté est naturelle, et du même coup, à mon avis, que nous ne sommes pas seulement nés en possession de notre franchise, mais aussi avec l'affection de la défendre.
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.
§26Or si d'aventure nous en doutons, et si nous sommes assez abâtardis pour ne pouvoir reconnaître ni nos biens ni pareillement nos affections natives, il faudra que je vous fasse l'honneur qui vous revient, et que je monte, pour ainsi dire, les bêtes brutes en chaire, pour vous enseigner votre nature et votre condition. Les bêtes, Dieu m'assiste, si les hommes ne font pas trop les sourds, leur crient : Vive la liberté ! Plusieurs d'entre elles meurent aussitôt qu'elles sont prises : comme le poisson qui perd la vie aussitôt que l'eau, de même celles-là quittent la lumière et ne veulent pas survivre à leur franchise naturelle. Si les animaux avaient entre eux leurs rangs et leurs prééminences, ils feraient, à mon avis, de la liberté leur noblesse.
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.
§27Les autres, des plus grandes jusqu'aux plus petites, lorsqu'on les prend, font une si grande résistance d'ongles, de cornes, de pieds et de bec, qu'elles déclarent assez combien elles tiennent cher ce qu'elles perdent. Puis, une fois prises, elles nous donnent tant de signes apparents de la conscience qu'elles ont de leur malheur, qu'il est clair à voir que désormais c'est pour elles languir plutôt que vivre, et qu'elles continuent leur vie plus pour pleurer leur aise perdu que pour se plaire en servitude.
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.
§28Que veut dire autre chose l'éléphant qui, s'étant défendu jusqu'à n'en pouvoir plus, n'y voyant plus d'issue, sur le point d'être pris, enfonce ses mâchoires et casse ses dents contre les arbres, sinon que le grand désir qu'il a de demeurer libre, comme il est né, lui donne de l'esprit et l'avise de marchander avec les chasseurs, pour savoir s'il en sera quitte au prix de ses dents, et s'il sera reçu à livrer son ivoire et à payer cette rançon pour sa liberté ? Nous appâtons le cheval dès sa naissance pour l'apprivoiser à servir ; et nous ne savons pas si bien le flatter que, lorsqu'on en vient à le dompter, il ne morde le frein, qu'il ne rue contre l'éperon, comme pour montrer à la nature et témoigner au moins par là que, s'il sert, ce n'est pas de son gré, mais par notre contrainte.
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.
§29Que faut-il donc dire ? > Même les bœufs sous le poids du joug gémissent, > et les oiseaux dans la cage se plaignent, comme je l'ai dit autrefois, passant le temps à nos rimes françaises. Car je ne craindrais pas, écrivant à toi, ô Longa, de mêler à ceci de mes vers, dont je ne lis jamais aucun sans que, par le semblant que tu fais de t'en contenter, tu ne m'en rendes glorieux.
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.
§30Ainsi donc, puisque toutes les choses qui ont sentiment, dès lors qu'elles l'ont, sentent le mal de la sujétion et courent après la liberté ; puisque les bêtes, qui sont pourtant faites pour le service de l'homme, ne peuvent s'accoutumer à servir qu'avec la protestation d'un désir contraire : quel malencontre a donc été celui-là, qui a pu tant dénaturer l'homme, seul né vraiment pour vivre libre, et lui faire perdre le souvenir de son premier être et le désir de le reprendre ?
Le texte de 1577
Notes philologiques
R1Intervention réelle sur un connecteur — Le témoin porte « les bestes, qui encores sont faites pour le service de l'homme ». Le modernisé porte « qui sont pourtant faites ». Encores marque le renchérissement, pourtant la concession : le sens bascule. C'est l'une des deux seules interventions sur connecteur de tout le texte, et elle est déclarée.
§31Il y a trois sortes de tyrans. Je parle des mauvais princes. Les uns ont le royaume par élection du peuple, les autres par la force des armes, les autres par la succession de leur race. Ceux qui l'ont acquis par le droit de la guerre s'y comportent de telle manière qu'on reconnaît bien qu'ils sont, comme on dit, en terre de conquête. Ceux qui naissent rois ne sont pas ordinairement guère meilleurs ; au contraire, étant nés et nourris dans le sang de la tyrannie, ils tirent avec le lait la nature du tyran, et font état des peuples qui sont sous eux comme de leurs serfs héréditaires ; et selon la complexion à laquelle ils sont le plus enclins, avaricieux ou prodigues, tels qu'ils sont, ils font du royaume comme de leur héritage.
Le texte de 1577
Notes philologiques
B3Lecture conjecturale · à collationner — L'optique est très dégradée sur l'adjectif du couple « ou prodigues ». Nous lisons « avaricieux » ; « avaritieux » est également possible.
Collation du 20 août◐ le mot, non la graphie — Le témoin de 1576 porte « avares ou prodigues ». Le couple est établi ; entre avaricieux et avaritieux, la graphie ne se règle que sur l'imprimé lui-même.
§32Celui à qui le peuple a donné l'État devrait être, ce me semble, plus supportable ; et il le serait, je crois, n'était que, dès lors qu'il se voit élevé au-dessus des autres à cette place, flatté par je ne sais quoi que l'on appelle la grandeur, il décide de n'en plus bouger. Ordinairement, celui-là fait état de la puissance que le peuple lui a confiée pour la transmettre à ses enfants. Or, dès lors que ceux-là ont pris cette opinion, c'est chose étrange de voir combien ils passent en toutes sortes de vices, et même en cruauté, les autres tyrans. Ils ne voient d'autre moyen d'assurer la tyrannie nouvelle, que d'étendre si loin la servitude et d'éloigner si fort leurs sujets de la liberté que, la mémoire en fût-elle fraîche, ils puissent la leur faire perdre.
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.
§33Ainsi, pour en dire la vérité, je vois bien qu'il y a entre eux quelque différence, mais de choix je n'en vois pas ; et, les moyens de venir aux règnes étant divers, la façon de régner est toujours à peu près la même. Les élus les traitent comme s'ils avaient pris des taureaux à dompter ; les conquérants pensent y avoir droit comme sur leur proie ; les successeurs, en user comme de leurs esclaves naturels.
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.
§34Mais à propos, si d'aventure il naissait aujourd'hui quelques gens tout neufs, non accoutumés à la sujétion ni affriandés à la liberté, qui ne sussent ce que c'est ni de l'une ni de l'autre, ni à grand-peine leurs noms ; si on leur offrait ou d'être sujets ou de vivre en liberté, à quoi consentiraient-ils ? Il n'y a pas à en douter, ils aimeraient bien mieux obéir à la seule raison que servir un homme : sinon peut-être que ce fussent ceux d'Israël, qui, sans contrainte ni aucun besoin, se firent un tyran ; peuple dont je ne lis jamais l'histoire sans en concevoir un trop grand dépit, quasi jusqu'à devenir inhumain, jusqu'à me réjouir de tant de maux qui leur en advinrent.
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.
§35Mais certes tous les hommes, tant qu'ils ont quelque chose d'humain, avant qu'ils se laissent assujettir, il faut l'un des deux : ou qu'ils soient contraints, ou qu'ils soient trompés ; contraints par les armes étrangères, comme Sparte et Athènes par les forces d'Alexandre, ou par les factions, ainsi que la seigneurie d'Athènes était auparavant tombée entre les mains de Pisistrate. C'est par tromperie qu'ils perdent souvent la liberté ; et en cela ils ne sont pas si souvent séduits par autrui qu'ils ne sont trompés par eux-mêmes.
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.
§36Ainsi le peuple de Syracuse, la maîtresse ville de Sicile, qu'on appelle aujourd'hui Saragosse, pressé par les guerres et ne pourvoyant inconsidérément qu'au danger, éleva Denys le premier et lui donna la charge de conduire l'armée ; et il ne prit pas garde qu'il l'avait fait si grand que ce beau personnage, revenant victorieux comme s'il avait vaincu non pas ses ennemis mais ses concitoyens, se fit de capitaine roi, et de roi tyran.
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.
§37Il n'est pas croyable comme le peuple, dès lors qu'il est assujetti, tombe soudain dans un si profond oubli de la franchise qu'il n'est pas possible qu'il s'éveille pour la ravoir, servant si librement et si volontiers qu'on dirait, à le voir, qu'il a non pas perdu sa liberté, mais gagné sa servitude.
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.
§38Il est vrai qu'au commencement on sert contraint et vaincu par la force ; mais ceux qui viennent après, n'ayant jamais vu la liberté et ne sachant ce que c'est, servent sans regret et font volontiers ce que leurs devanciers avaient fait par contrainte. C'est cela : les hommes naissant sous le joug, puis nourris et élevés dans le servage, sans regarder plus avant, se contentant de vivre comme ils sont nés, et ne pensant pas avoir d'autre droit ni d'autre bien que ce qu'ils ont trouvé, prennent pour leur naturel l'état de leur naissance.
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.
§39Et pourtant il n'est pas d'héritier si prodigue et si nonchalant qui parfois ne passe les yeux sur ses registres, pour savoir s'il jouit de tous les droits de sa succession, ou si l'on a rien entrepris sur lui ou sur son prédécesseur. Mais certes la coutume, qui a en toutes choses grand pouvoir sur nous, n'a en aucun domaine si grande vertu qu'en celui-ci, de nous enseigner à servir et, comme on le dit de Mithridate qui s'habitua à boire du poison, de nous apprendre à avaler et à ne pas trouver amer le venin de la servitude.
Le texte de 1577
Notes philologiques
S3Preuve interne · vertu = efficace — « la coustume, qui a en toutes choses grand pouvoir sur nous, n'a en aucun endroit si grande vertu qu'en cecy ». Pouvoir et vertu sont mis en balance à deux mots d'intervalle : le sens est donné par la phrase elle-même.
§40On ne peut nier que la nature n'ait en nous bonne part, pour nous tirer là où elle veut et nous faire dire bien ou mal nés ; mais il faut pourtant avouer qu'elle a en nous moins de pouvoir que la coutume, parce que le naturel, si bon soit-il, se perd s'il n'est entretenu, et que l'éducation nous fait toujours à sa façon, quoi qu'il en soit, malgré la nature. Les semences de bien que la nature met en nous sont si menues et si glissantes qu'elles ne supportent pas le moindre heurt d'une éducation contraire ; elles ne s'entretiennent pas plus aisément qu'elles ne s'abâtardissent, se fondent et s'anéantissent : ni plus ni moins que les arbres fruitiers, qui ont bien tous quelque naturel propre, qu'ils gardent bien si on les laisse venir, mais qu'ils abandonnent aussitôt pour porter d'autres fruits, étrangers et non les leurs, selon la façon dont on les greffe.
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.
§41Les herbes ont chacune leur propriété, leur naturel et leur singularité ; mais pourtant le gel, le temps, le terroir ou la main du jardinier y ajoutent ou en retranchent beaucoup de leur vertu. La plante qu'on a vue en un endroit, ailleurs on est empêché de la reconnaître.
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.
§42Qui verrait les Vénitiens, une poignée de gens vivant si librement que le plus méchant d'entre eux ne voudrait pas être roi, tous nés et nourris de telle sorte qu'ils ne connaissent d'autre ambition que celle de savoir qui pourvoira le mieux et le plus soigneusement à l'entretien de leur liberté, ainsi instruits et faits dès le berceau qu'ils ne prendraient pas tout le reste des félicités de la terre pour perdre le moindre point de leur franchise ; qui aura vu, dis-je, ces personnages-là, et qui, en partant de là, s'en ira aux terres de celui que nous appelons le grand seigneur, voyant là des gens qui ne veulent être nés que pour le servir et qui, pour le maintenir, abandonnent leur vie : penserait-il que les uns et ceux-là eussent même nature ? Ou plutôt n'estimerait-il pas que, sortant d'une cité d'hommes, il est entré dans un parc de bêtes ?
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.
§43Lycurgue, celui qui donna sa police à Sparte, ayant nourri, dit-on, deux chiens tous deux frères, tous deux allaités du même lait, l'un engraissé à la cuisine, l'autre accoutumé par les champs au son de la trompe et du huchet, voulant montrer au peuple lacédémonien que les hommes sont tels que leur éducation les fait, mit les deux chiens en plein marché, et entre eux une soupe et un lièvre : l'un courut au plat, et l'autre au lièvre. « Et pourtant, dit-il, ils sont frères. »
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.
§44Ainsi celui-là, par ses lois et sa police, nourrit et forma si bien les Lacédémoniens que chacun d’eux aurait mieux aimé mourir de mille morts que de reconnaître un autre seigneur que la Loi et le Roi.
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.
§45Je prends plaisir à rappeler un propos que tinrent jadis les favoris de Xerxès, le grand roi de Perse, touchant les Spartiates. Quand Xerxès faisait ses préparatifs pour la grande armée avec laquelle il devait conquérir la Grèce, il envoya ses ambassadeurs par les cités grecques demander de l’eau et de la terre, c’était la façon dont les Perses sommaient les villes. À Sparte ni à Athènes il n’en envoya pas, parce que ceux que Darius son père y avait envoyés pour faire pareille demande, les Spartiates et les Athéniens en avaient jeté les uns dans les fossés et fait sauter les autres dans un puits, en leur disant qu’ils y prissent hardiment de l’eau et de la terre pour les porter à leur prince. Ces gens-là ne pouvaient souffrir que de la moindre parole seulement on touchât à leur liberté.
Le texte de 1577
Notes philologiques
B4Normalisation onomastique · à collationner — Le témoin donne « Gidarne ». Le satrape perse d'Hérodote est Ὑδάρνης : nous portons « Hydarne ». La forme du témoin est selon toute apparence un défaut de lecture optique sur le H initial.
Collation du 20 août✔ confirmé — Le contrôle porte Hydarne. La leçon « Gidarne » était bien un défaut de lecture.
§46Pour en avoir usé ainsi, les Spartiates reconnurent qu’ils avaient encouru la haine des dieux eux-mêmes, en particulier de Talthybios, dieu des hérauts. Ils décidèrent d’envoyer à Xerxès, pour les apaiser, deux de leurs citoyens, afin qu’ils se présentassent à lui et qu’il fît d’eux à sa guise, et qu’il se payât ainsi des ambassadeurs qu’ils avaient tués à son père. Deux Spartiates, l’un nommé Sperthias, l’autre Boulis, s’offrirent d’eux-mêmes pour aller faire ce paiement. Ils y allèrent ; et en chemin ils arrivèrent au palais d’un Perse qu’on appelait Hydarne, qui était lieutenant du roi dans toutes les villes d’Asie situées sur la côte de la mer.
Le texte de 1577
Notes philologiques
B5Leçon amendée le 20 août — Le témoin donne « les Spartiates couvrent qu'ils avoyent encouru » — mauvaise lecture de cogneurent. Le texte porte désormais « les Spartiates cogneurent qu'ils avoyent encouru la haine des dieux ». Une conjecture antérieure, « craignoyent », a été écartée : elle corrigeait un mot juste dans un sens faux.
Collation du 20 août✔ réglé, et le texte est amendé — Le témoin de 1576 porte « les Spartains connurent qu'ils avoyent encouru la haine des dieux ». La leçon cogneurent est entrée dans le texte le 20 août, avenant n° 1.
§47Il les reçut fort honorablement, et après plusieurs propos passant de l’un à l’autre, il leur demanda pourquoi ils refusaient tant l’amitié du roi. « Croyez-en, dit-il, Spartiates, et sachez par moi comment le roi sait honorer ceux qui le valent ; et pensez que si vous étiez à lui, il vous en ferait autant ; et si vous étiez à lui et qu’il vous eût connus, il n’y aurait pas un de vous qui ne fût seigneur d’une ville de Grèce. » « Là-dessus, Hydarne, tu ne saurais nous donner un bon conseil, dirent les Lacédémoniens, parce que le bien que tu nous promets, tu l’as éprouvé ; mais celui dont nous jouissons, tu ne sais pas ce que c’est. Tu as goûté la faveur du roi ; mais de la liberté, quel goût elle a, combien elle est douce, tu n’en sais rien. Or si tu y avais goûté toi-même, tu nous conseillerais de la défendre, non pas avec la lance et l’écu, mais avec les dents et les ongles. »
Le texte de 1577
Notes philologiques
B4Normalisation onomastique · à collationner — Même cas qu'au §45 : « Gidarne » du témoin est porté « Hydarne ».
Collation du 20 août✔ confirmé — Même confirmation qu'au §45 : Hydarne.
§48Seul le Spartiate disait ce qu’il fallait dire ; mais certes l’un et l’autre parlaient selon la façon dont ils avaient été nourris. Car il ne se pouvait pas que le Perse eût regret de la liberté, ne l’ayant jamais eue, ni que le Lacédémonien endurât la sujétion, ayant goûté la franchise.
Le texte de 1577
Notes philologiques
S3Preuve interne · franchise = liberté — « il ne se pouvoit faire que le Perse eust regret à la liberté […] ny que le Lacedemonien endurast la subjection, ayant gousté la franchise ». Deux membres parallèles, deux mots pour la même chose, opposés à subjection : la commutation prouve le sens.
§49Caton d’Utique, étant encore enfant et sous la férule, allait et venait souvent chez Sylla le dictateur, tant parce qu’en raison du rang et de la maison dont il était on ne lui fermait jamais les portes, que parce qu’ils étaient proches parents. Il avait toujours son maître avec lui quand il y allait, comme il était d’usage pour les enfants de bonne naissance. Il s’aperçut que dans l’hôtel de Sylla, en sa présence ou par son commandement, on emprisonnait les uns, on condamnait les autres ; l’un était banni, l’autre étranglé ; l’un demandait la confiscation d’un citoyen, l’autre sa tête. En somme, tout s’y passait non comme chez un officier de la ville, mais comme chez un tyran du peuple ; et ce n’était pas un parquet de justice, mais une caverne de tyrannie.
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.
§50Ce noble enfant dit à son maître : « Que ne me donnez-vous un poignard ? Je le cacherai sous ma robe. J’entre souvent dans la chambre de Sylla avant qu’il soit levé ; j’ai le bras assez fort pour en délivrer la ville. » Voilà vraiment une parole digne de Caton ; c’était un commencement de ce personnage digne de sa mort. Et pourtant, qu’on ne dise ni son nom ni son pays, qu’on raconte seulement le fait tel qu’il est : la chose parlera d’elle-même, et l’on jugera à tout hasard qu’il était Romain, et né dans Rome, mais dans la vraie Rome, et du temps qu’elle était libre.
Le texte de 1577
Notes philologiques
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§51À quel propos tout ceci ? Non certes que j’estime que le pays et le terroir y fassent rien : car en toutes contrées, sous tout air, la sujétion est contraire à la nature, et il est plaisant d’être libre.
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.
§52Mais parce que je suis d’avis qu’on ait pitié de ceux qui en naissant se sont trouvé le joug au cou, et que ou bien on les excuse, ou bien on leur pardonne si, n’ayant jamais vu seulement l’ombre de la liberté et n’en ayant jamais été avertis, ils ne s’aperçoivent pas du mal que c’est pour eux d’être esclaves. S’il y a quelques pays, comme Homère le dit des Cimmériens, où le soleil se montre autrement qu’à nous et où, après leur avoir éclairé six mois continus, il les laisse sommeillant dans l’obscurité sans venir les revoir de l’autre demi-année : ceux qui naîtraient pendant cette longue nuit, s’ils n’avaient entendu parler de la clarté, s’étonnerait-on que, n’ayant jamais vu le jour, ils s’accoutumassent aux ténèbres où ils sont nés, sans désirer la lumière ?
Le texte de 1577
Notes philologiques
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§53On ne pleure jamais ce qu’on n’a jamais eu, et le regret ne vient qu’après le plaisir ; toujours il y a, avec la connaissance du bien, le souvenir de la joie passée. Le naturel de l’homme est bien d’être libre et de vouloir l’être ; mais aussi sa nature est telle que naturellement il garde le pli que l’éducation lui donne.
Le texte de 1577
Notes philologiques
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§54Disons donc ainsi : à l’homme, toutes les choses auxquelles il se nourrit et s’accoutume lui deviennent naturelles, mais seul lui est natif ce à quoi sa nature simple et non altérée l’appelle. Ainsi la première raison de la servitude volontaire, c’est la coutume : comme il en va des plus braves chevaux, qui au commencement mordent le frein et puis après s’en jouent, et qui, là où naguère ils ruaient contre la selle, se portent maintenant dans le harnais et, tout fiers, se pavanent sous la barde.
Le texte de 1577
Notes philologiques
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§55Ils disent qu’ils ont toujours été sujets, que leurs pères ont vécu ainsi. Ils pensent qu’ils sont tenus d’endurer le mors, ils se le font accroire par des exemples, et ils fondent eux-mêmes, sur la durée, la possession de ceux qui les tyrannisent. Mais en vérité, les années ne donnent jamais le droit de mal faire, elles ne font qu’agrandir l’injustice.
Le texte de 1577
Notes philologiques
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§56Il en demeure toujours quelques-uns, mieux nés que les autres, qui sentent le poids du joug et ne peuvent se tenir de le secouer ; qui ne s’apprivoisent jamais à la sujétion, et qui, toujours, comme Ulysse qui par mer et par terre cherchait à voir la fumée de sa maison, ne peuvent s’empêcher de considérer leurs privilèges naturels et de se souvenir de leurs prédécesseurs et de leur premier être. Ce sont volontiers ceux-là qui, ayant l’entendement net et l’esprit clairvoyant, ne se contentent pas, comme le gros populaire, de regarder ce qui est devant leurs pieds, sans regarder et derrière et devant, et sans rappeler encore les choses passées pour juger de celles du temps à venir et pour mesurer les présentes. Ce sont ceux qui, ayant d’eux-mêmes la tête bien faite, l’ont encore polie par l’étude et le savoir. Ceux-là, quand la liberté serait entièrement perdue et tout à fait hors du monde, l’imaginant et la sentant en leur esprit, et la savourant encore, la servitude ne leur est jamais de goût, si bien qu’on l’accoutre.
Le texte de 1577
Notes philologiques
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§57Le grand Turc s’est bien avisé de cela, que les livres et le savoir donnent aux hommes, plus que toute autre chose, le sens de se reconnaître et de haïr la tyrannie. J’entends bien qu’il n’a en ses terres guère plus de savants qu’il n’en demande. Or, ordinairement, le bon zèle et l’affection de ceux qui ont gardé malgré le temps leur dévotion à la franchise, si grand qu’en soit le nombre, demeurent sans effet, faute qu’ils se reconnaissent entre eux. La liberté leur est tout entière ôtée sous le tyran, de faire, de parler, et quasi de penser : ils demeurent tous seuls dans leurs pensées.
Le texte de 1577
Notes philologiques
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§58Aussi bien Momus ne se moqua pas à tort quand il trouva à redire, dans l’homme que Vulcain avait fait, qu’il ne lui eût pas mis une petite fenêtre au cœur, afin que par là l’on pût voir ses pensées.
Le texte de 1577
Notes philologiques
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§59On a voulu dire que Brutus et Cassius, lorsqu’ils firent l’entreprise de la délivrance de Rome, ou plutôt de tout le monde, ne voulurent pas que Cicéron, ce grand zélateur du bien public s’il en fut jamais, fût de la partie, et qu’ils estimèrent son cœur trop faible pour un fait si haut. Ils se fiaient bien à sa volonté, mais ils ne s’assuraient pas de son courage.
Le texte de 1577
Notes philologiques
S3Preuve interne · cœur = courage — « ils estimerent son cœur trop foible pour un fait si haut. Ils se fioyent bien de sa volonté, mais ils ne s'asseuroyent point de son courage. » La Boétie substitue lui-même le mot dans la phrase suivante, même sujet, même jugement. C'est une glose d'auteur.
§60Et pourtant, qui voudra parcourir les faits du temps passé et les annales anciennes, il s’en trouvera peu ou point, de ceux qui, voyant leur pays malmené et en mauvaises mains, ayant entrepris d’une bonne intention de le délivrer, ne soient venus à bout de leur entreprise, et à qui la liberté, pour se faire paraître, n’ait elle-même fait la courte échelle. Harmodios, Aristogiton, Thrasybule, Brutus l’ancien, Valérius et Dion, comme ils avaient vertueusement conçu, ils exécutèrent heureusement. En pareil cas, la fortune ne manque presque jamais à la bonne volonté.
Le texte de 1577
Notes philologiques
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§61Brutus le jeune et Cassius ôtèrent bien heureusement la servitude ; mais en ramenant la liberté, ils moururent, non pas misérablement. Car quel blasphème ce serait de dire qu’il y ait eu rien de misérable en ces gens-là, ni dans leur mort, ni dans leur vie ? Mais ils moururent certes au grand dommage, au perpétuel malheur et à l’entière ruine de la république, laquelle, ce me semble, fut enterrée avec eux.
Le texte de 1577
Notes philologiques
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§62Les autres entreprises qui ont été faites depuis contre les autres empereurs romains n’étaient que des conjurations de gens ambitieux, qui ne sont pas à plaindre des malheurs qui leur sont advenus, puisqu’il est clair à voir qu’ils désiraient non pas ôter, mais ruiner la couronne, prétendant chasser le tyran et retenir la tyrannie. Pour ceux-là, je ne voudrais pas moi-même que l’affaire leur eût bien réussi, et je me contente qu’ils aient montré par leur exemple qu’il ne faut pas abuser du saint nom de la liberté pour une mauvaise entreprise.
Le texte de 1577
Notes philologiques
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§63Mais pour revenir à mon propos, dont j’avais quasi perdu le fil : la première raison pour laquelle les hommes servent volontiers, c’est qu’ils naissent serfs et sont nourris tels. De celle-là en vient une autre, que sous les tyrans les gens deviennent aisément lâches et efféminés ; ce dont je sais merveilleusement bon gré à Hippocrate, le grand-père de la médecine, qui s’en est pris garde et l’a dit ainsi dans l’un de ses livres, qu’il intitule Des maladies.
Le texte de 1577
Notes philologiques
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§64Ce personnage avait certes le cœur en bon lieu, et il le montra bien lorsque le grand roi voulut l’attirer près de lui à force de charges et de grands présents, et qu’il lui répondit franchement qu’il se ferait grand scrupule de se mêler de guérir les barbares qui voulaient tuer les Grecs, et de servir en rien, par son art, celui qui entreprenait d’asservir la Grèce. La lettre qu’il lui envoya se voit encore aujourd’hui parmi ses autres œuvres, et témoignera à jamais de son bon cœur et de sa noble nature.
Le texte de 1577
Notes philologiques
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§65Or il est donc certain qu’avec la liberté se perd du même coup la vaillance. Les gens soumis n’ont point d’allégresse au combat, ni d’âpreté ; ils vont au danger comme attachés et tout engourdis, par manière d’acquit, et ils ne sentent pas bouillir dans leur cœur cette ardeur de la franchise qui fait mépriser le péril et donne envie d’acheter, par une belle mort au milieu de ses compagnons, l’honneur et la gloire. Entre les gens libres, c’est à qui mieux mieux, chacun pour le bien commun, chacun pour soi, puisqu’ils s’attendent à avoir toute leur part au mal de la défaite ou au bien de la victoire. Mais les gens asservis, outre ce courage guerrier, perdent encore en toutes autres choses la vivacité, ont le cœur bas et mou, et sont incapables de toutes les choses grandes. Les tyrans connaissent bien cela, et voyant qu’ils prennent ce pli, ils les y aident encore pour les faire mieux avachir.
Le texte de 1577
Notes philologiques
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§66Xénophon, historien grave et du premier rang parmi les Grecs, a fait un petit livre où il fait parler Simonide avec Hiéron, le roi de Syracuse, des misères du tyran. Ce livre est plein de bonnes et graves remontrances, et qui ont aussi bonne grâce, à mon avis, qu’il est possible. Plût à Dieu que tous les tyrans qui ont jamais été l’eussent mis devant leurs yeux et s’en fussent servis comme d’un miroir ! Je ne puis croire qu’ils n’eussent reconnu leurs verrues et pris quelque honte de leurs taches. Dans ce traité, il raconte la peine où sont les tyrans, contraints, faisant du mal à tous, de craindre tout le monde.
Le texte de 1577
Notes philologiques
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§67Entre autres choses, il dit ceci, que les mauvais rois se servent d’étrangers à la guerre et les soudoient, n’osant se fier à mettre les armes en main à leurs propres gens, à qui ils ont fait tort. Il y a eu de bons rois qui ont bien eu à leur solde des nations étrangères, et des Français mêmes, et plus souvent autrefois qu’aujourd’hui, mais dans une autre intention : pour garder les leurs, n’estimant pas dommageable de dépenser de l’argent pour épargner des hommes. C’est ce que disait Scipion, je crois, le grand Africain, qu’il aimerait mieux avoir sauvé la vie à un citoyen que d’avoir défait cent ennemis.
Le texte de 1577
Notes philologiques
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§68Mais certes il est bien assuré que le tyran ne pense jamais sa puissance assurée avant d’être venu à ce point qu’il n’a plus sous lui un homme qui vaille. On lui dira donc à bon droit ce que Thrason, chez Térence, se vante d’avoir reproché au maître des éléphants : > Pour cela vous vous croyez si brave, > que vous avez la charge des bêtes.
Le texte de 1577
Notes philologiques
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§69Mais cette ruse des tyrans, d’abêtir leurs sujets, ne se peut connaître plus clairement que par ce que Cyrus fit aux Lydiens, après qu’il se fut emparé de Sardes, la maîtresse ville de Lydie, qu’il eut pris à merci Crésus, ce roi si riche, et qu’il l’eut emmené captif avec lui. On lui apporta la nouvelle que les Sardiens s’étaient révoltés ; il les eut bientôt remis sous sa main. Mais ne voulant pas mettre à sac une si belle ville, ni être toujours en peine d’y tenir une armée pour la garder, il s’avisa d’un grand expédient pour s’en assurer : il y établit des bordels, des tavernes et des jeux publics, et fit publier cette ordonnance que les habitants eussent à en faire usage. Il se trouva si bien de cette garnison qu’il ne lui fallut plus jamais depuis tirer un coup d’épée contre les Lydiens.
Le texte de 1577
Notes philologiques
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§70Ces pauvres gens misérables s’amusèrent à inventer toutes sortes de jeux, si bien que les Latins en ont tiré leur mot, et que ce que nous appelons passe-temps, ils l’appellent ludi, comme s’ils voulaient dire Lydi.
Le texte de 1577
Notes philologiques
B6Restitution typographique — Le témoin donne, en capitales dégradées, « LF B / » pour le mot latin. Le jeu de mots — ludi et Lydi — exige la forme latine : nous portons ludi.
Collation du 20 août✔ confirmé — Le contrôle porte le jeu de mots latin, Ludi pour Lydi. La restitution typographique est confirmée.
§71Tous les tyrans n’ont pas ainsi déclaré si expressément qu’ils voulussent efféminer leurs hommes ; mais en vérité, ce que celui-là ordonna formellement et en effet, la plupart l’ont poursuivi sous main.
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.
§72À la vérité, tel est le naturel du menu peuple, dont le nombre est toujours plus grand dans les villes : il est soupçonneux à l’égard de celui qui l’aime, et naïf envers celui qui le trompe. Ne pensez pas qu’il y ait nul oiseau qui se prenne mieux à la pipée, ni aucun poisson qui, par gourmandise, s’accroche plus vite à l’hameçon, que tous les peuples ne s’allèchent promptement à la servitude pour la moindre plume qu’on leur passe, comme on dit, devant la bouche. Et c’est chose merveilleuse qu’ils se laissent aller si vite, pourvu seulement qu’on les chatouille.
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.
§73Les théâtres, les jeux, les farces, les spectacles, les gladiateurs, les bêtes étranges, les médailles, les tableaux et autres drogueries de cette sorte étaient pour les peuples anciens les appâts de la servitude, le prix de leur liberté, les outils de la tyrannie. Ce moyen, cette pratique, ces allèchements, les anciens tyrans les avaient pour endormir leurs sujets sous le joug. Ainsi les peuples assottis, trouvant beaux ces passe-temps, amusés d’un vain plaisir qui leur passait devant les yeux, s’accoutumaient à servir aussi niaisement, mais plus mal, que les petits enfants qui, pour voir les images luisantes des livres enluminés, apprennent à lire.
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.
§74Les tyrans romains s’avisèrent encore d’un autre point, de festoyer souvent les corporations publiques, abusant cette canaille comme il fallait, qui se laisse aller plus qu’à toute chose au plaisir de la bouche. Le plus averti de tous n’aurait pas quitté son écuelle de soupe pour recouvrer la liberté de la république de Platon. Les tyrans faisaient largesse du quart de blé, du setier de vin et du sesterce ; et alors c’était pitié d’entendre crier : Vive le roi ! Les lourdauds ne s’avisaient pas qu’ils ne faisaient que recouvrer une partie de ce qui était à eux, et que cela même qu’ils recouvraient, le tyran n’aurait pu le leur donner s’il ne le leur avait auparavant ôté.
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.
§75Tel avait amassé ce jour-là le sesterce, tel s’était gorgé au festin public, en bénissant Tibère et Néron de leur belle libéralité, qui le lendemain, contraint d’abandonner ses biens à l’avarice, ses enfants à la luxure, son sang même à la cruauté de ces magnifiques empereurs, ne disait mot, pas plus qu’une pierre, et ne se remuait pas plus qu’une souche. Toujours le populaire a eu cela : au plaisir qu’il ne peut honnêtement recevoir, il est tout ouvert et dissolu ; au tort et à la douleur qu’il ne peut honnêtement souffrir, insensible.
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.
§76Je ne vois personne aujourd’hui qui, entendant parler de Néron, ne tremble au surnom même de ce vilain monstre, de cette immonde et sale bête. On peut bien dire pourtant qu’après sa mort, aussi vilaine que sa vie, le noble peuple romain en reçut un tel déplaisir, se souvenant de ses jeux et de ses festins, qu’il fut sur le point d’en porter le deuil. Ainsi l’a écrit Cornelius Tacite, auteur des meilleurs et des plus graves, et certes digne de foi.
Le texte de 1577
Notes philologiques
R2Intervention réelle sur un connecteur — Le témoin porte « On peut bien dire qu'apres sa mort… ». Le modernisé porte « On peut bien dire pourtant qu'après sa mort… ». Rien dans le témoin : concessive ajoutée de toutes pièces. Seconde et dernière intervention de ce genre.
§77Ce qu’on ne trouvera pas étrange si l’on considère ce que ce même peuple avait fait à la mort de Jules César, qui donna congé aux lois et à la liberté ; en ce personnage, ils n’ont, ce me semble, rien trouvé qui vaille que son humanité, laquelle, quoi qu’on la prêchât tant, fut plus dommageable que la plus grande cruauté du plus sauvage tyran qui fut jamais : car à la vérité ce fut cette douceur venimeuse qui, pour le peuple romain, sucra la servitude.
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.
§78Mais après sa mort, ce peuple-là, qui avait encore à la bouche ses banquets et dans l’esprit le souvenir de ses prodigalités, pour lui faire ses honneurs et le mettre en cendres, amoncela à l’envi les bancs de la place, et puis lui éleva une colonne comme au Père du peuple, ainsi le portait le chapiteau, et lui fit plus d’honneur, tout mort qu’il était, qu’il n’en devait faire à homme du monde, si ce n’est peut-être à ceux qui l’avaient tué.
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.
§79Ils n’oublièrent pas non plus cela, les empereurs romains, de prendre communément le titre de Tribun du peuple, tant parce que cette charge était tenue pour sainte et sacrée, que parce qu’elle avait été établie pour la défense et la protection du peuple, sous la garantie de l’État. Par ce moyen ils s’assuraient que ce peuple se fierait davantage à eux, comme s’il devait en entendre le nom sans en sentir les effets.
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.
§80Au contraire, aujourd’hui, ne font guère mieux ceux qui ne font aucun mal, même de conséquence, sans le faire précéder de quelque joli propos sur le bien commun et le soulagement public. Car vous savez bien, ô Longa, le formulaire dont en certains endroits ils pourraient user assez finement ; mais dans la plupart des cas, certes, il ne peut y avoir assez de finesse là où il y a tant d’impudence.
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.
§81Les rois d’Assyrie, et encore après eux ceux de Médie, ne se présentaient en public que le plus tard qu’ils pouvaient, pour laisser le populaire dans le doute s’ils étaient en quelque chose plus que des hommes, et pour laisser dans cette rêverie des gens qui font volontiers les imaginatifs sur les choses dont ils ne peuvent juger par la vue. Ainsi tant de nations qui furent assez longtemps sous cet empire assyrien s’accoutumèrent à servir avec ce mystère, et servaient plus volontiers de ne pas savoir quel maître elles avaient, ni à grand-peine si elles en avaient un ; et toutes craignaient à crédit un homme que personne n’avait vu.
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.
§82Les premiers rois d’Égypte ne se montraient guère sans porter tantôt une branche, tantôt du feu sur la tête ; ils se masquaient ainsi et faisaient les bateleurs, et, ce faisant, par l’étrangeté de la chose ils inspiraient à leurs sujets quelque révérence et quelque admiration ; alors qu’à des gens qui n’eussent été ni trop sots ni trop asservis, ils n’eussent apprêté, ce me semble, que passe-temps et risée.
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.
§83C’est pitié d’entendre parler de combien de choses les tyrans du temps passé faisaient leur profit pour fonder leur tyrannie, de combien de petits moyens ils se servaient grandement, ayant trouvé ce populaire fait à leur convenance, à qui ils ne savaient tendre un filet où il ne vînt se prendre, et qu’ils ont toujours eu si bon marché de tromper qu’ils ne l’asservissaient jamais tant que lorsqu’ils s’en moquaient le plus.
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.
§84Que dirai-je d’une autre belle bourde que les peuples anciens prirent pour argent comptant ? Ils crurent fermement que le gros orteil de Pyrrhus, roi des Épirotes, faisait des miracles et guérissait les malades de la rate ; ils enrichirent encore mieux le conte, en disant que ce doigt, après qu’on eut brûlé tout le corps mort, s’était trouvé parmi les cendres, s’étant sauvé malgré le feu. Toujours ainsi le peuple a fait lui-même les mensonges pour les croire ensuite. Bien des gens l’ont écrit ainsi, mais de telle façon qu’il est clair à voir qu’ils ont ramassé cela des bruits des villes et du vilain parler du populaire.
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.
§85Vespasien, revenant d’Assyrie et passant par Alexandrie pour aller à Rome s’emparer de l’Empire, fit merveilles : il redressait les boiteux, il rendait clairvoyants les aveugles, et tout plein d’autres belles choses, à quoi celui qui ne pouvait voir la fraude était, à mon avis, plus aveugle que ceux qu’il guérissait.
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.
§86Les tyrans eux-mêmes trouvaient fort étrange que les hommes pussent endurer un homme qui leur faisait du mal ; ils voulaient fort se mettre la religion devant comme garde du corps et, si c’était possible, ils empruntaient quelque échantillon de divinité pour soutenir leur méchante vie. Ainsi Salmonée, si l’on en croit la Sibylle de Virgile et son enfer, pour s’être ainsi moqué des gens et avoir voulu faire le Jupiter, en rend maintenant compte, là où elle le vit dans l’arrière-enfer : > Souffrant cruel tourment pour vouloir imiter > les tonnerres du ciel et les feux de Jupiter. > Sur ses quatre coursiers, celui-ci allant branlant, > haut monté, dans son poing un grand flambeau brûlant, > par les peuples grégeois et dans le plein marché > de la ville d’Élide, hautement il marcha, > en faisant sa bravade ; mais il entreprenait > sur l’honneur qui, sans plus, aux dieux appartenait. > L’insensé, qui l’orage et la foudre inimitable > contrefaisait d’airain et d’un cours effroyable > de chevaux corne-pieds, du père tout-puissant ; > lequel, bientôt après, ce grand mal punissant, > lança non un flambeau, non pas une lumière > d’une torche de cire avecque sa fumière, > mais, par le rude coup d’une horrible tempête, > il le porta là-bas, des pieds par-dessus tête.
Le texte de 1577
Notes philologiques
B7Passage le plus fragile du texte établi · à collationner en priorité — Les seize vers sont le lieu le plus dégradé de toute la reproduction ; plusieurs mots y sont douteux. Ils traduisent l'Énéide, VI. Les vers sont rétablis dans la mesure du possible, aucun mot n'a été ajouté. C'est la lacune 3 du relevé : à reprendre entièrement.
Collation du 20 août⭐ confirmé, et notre texte est le plus complet — Le témoin de 1576 donne les mêmes vers, mais il en manque deux — « Haut monté, dans son poing un grand flambeau bruslant » et « Mais, par le rude coup d'une horrible tempeste ». Or ce sont précisément les deux vers qui portent la rime : sans eux, branlant et fumière restent sans réponse. Nos seize vers sont métriquement cohérents, les quatorze du contrôle ne le sont pas. La lacune est levée.
§87Si celui-là, qui ne faisait que le sot, est à cette heure si bien traité là-bas, je crois que ceux qui ont abusé de la religion pour être méchants s’y trouveront à meilleure enseigne encore.
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.
§88Les nôtres semèrent en France je ne sais quoi de tel : des crapauds, des fleurs de lys, l’ampoule et l’oriflamme. Ce que, pour ma part, quoi qu’il en soit, je ne veux pas encore mécroire, puisque ni nous ni nos ancêtres n’avons eu aucune occasion de le mécroire, ayant toujours eu des rois si bons dans la paix, si vaillants dans la guerre, qu’encore qu’ils naissent rois, il semble bien qu’ils ont été non pas faits comme les autres par la nature, mais choisis par le Dieu tout-puissant, avant de naître, pour le gouvernement et la garde de ce royaume.
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.
§89Et quand même il n’en serait pas ainsi, je ne voudrais pas entrer en lice pour débattre la vérité de nos histoires, ni les éplucher de si près, pour ne pas ôter ce beau champ où pourra fort bien s’exprimer notre poésie française, à présent non pas rhabillée, mais, semble-t-il, faite toute à neuf par notre Ronsard, notre Baïf, notre du Bellay, qui font en cela tant avancer notre langue que j’ose espérer que bientôt les Grecs ni les Latins n’auront guère d’avance sur nous, sinon peut-être le droit d’aînesse.
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.
§90Et certes je ferais grand tort à notre rime, car j’use volontiers de ce mot, et il ne me déplaît pas, parce que, bien que plusieurs l’eussent rendue mécanique, je vois pourtant assez de gens qui sont en mesure de l’anoblir et de lui rendre son premier honneur. Mais je lui ferais, dis-je, grand tort de lui ôter maintenant ces beaux contes du roi Clovis, où déjà je vois, ce me semble, avec quel plaisir et quelle aisance s’égaiera la veine de notre Ronsard dans sa Franciade. J’entends sa portée, je connais son esprit aigu, je sais la grâce de l’homme : il fera ses besognes de l’oriflamme aussi bien que les Romains des leurs avec les ancilia, boucliers jetés du ciel en bas, comme le dit Virgile ; il ménagera notre ampoule aussi bien que les Athéniens leur panier d’Érichthonios ; il fera parler de nos armes aussi bien que dans la tour de Minerve.
Le texte de 1577
Notes philologiques
B8Restitution · à collationner — Le témoin donne « leurs Auriles ». Les ancilia sont les boucliers sacrés de Rome ; la forme du témoin est un défaut de lecture.
B9Normalisation onomastique — « panier d'Erisichthonie », ou forme approchante et dégradée, est porté « panier d'Erichthonie ».
Collation du 20 août✔ confirmé, et mieux que prévu — Le témoin de 1576 porte « les Romains de leurs ancilles et les boucliers du ciel en bas jettés », et « le panier d'Erichtone ». Les deux restitutions sont confirmées sur le témoin : ce sont bien des normalisations de lecture, non des corrections savantes.
§91Certes je serais outrageant de vouloir démentir nos livres et de courir ainsi sur les terres de nos poètes. Mais pour revenir d’où je ne sais comment j’avais détourné le fil de mon propos : est-il jamais arrivé que les tyrans, pour s’assurer, n’aient pas toujours tâché d’accoutumer le peuple envers eux non pas seulement à l’obéissance et à la servitude, mais encore à la dévotion ?
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.
§92Donc, tout ce que j’ai dit jusqu’ici, qui apprend aux gens à servir volontiers, ne sert guère aux tyrans que pour le menu et grossier populaire. Mais maintenant j’en viens, à mon avis, à un point qui est le secret et le ressort de la domination, le soutien et le fondement de la tyrannie.
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.
§93Qui pense que les hallebardes des gardes et la disposition du guet gardent les tyrans, à mon jugement se trompe fort. Ils s’en aident, je crois, plus pour la formalité et pour l’épouvantail que par confiance en elles. Les archers empêchent d’entrer dans les palais les malhabiles qui n’ont aucun moyen, non pas les gens bien armés qui peuvent tenter quelque entreprise. Certes, il est aisé de compter, parmi les empereurs romains, qu’il n’y en a pas eu tant qui aient échappé à quelque danger par le secours de leurs archers, qu’il n’y en a eu de tués par leurs gardes.
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.
§94Ce ne sont pas les bandes de cavaliers, ce ne sont pas les compagnies de fantassins, ce ne sont pas les armes qui défendent le tyran. On ne le croira pas du premier coup ; c’est pourtant vrai : ce sont toujours quatre ou cinq qui maintiennent le tyran, quatre ou cinq qui lui tiennent tout le pays en servage.
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.
§95Il en a toujours été ainsi, que cinq ou six ont eu l’oreille du tyran et s’en sont approchés d’eux-mêmes, ou bien ont été appelés par lui, pour être les complices de ses cruautés, les compagnons de ses plaisirs, les maquereaux de ses voluptés, et associés au bien de ses pilleries. Ces six façonnent si bien leur chef qu’il faut, pour la société, qu’il soit méchant non pas seulement de ses propres méchancetés, mais encore des leurs. Ces six en ont six cents qui profitent sous eux, et qui font de leurs six cents ce que les six sont pour le tyran. Ces six cents en tiennent sous eux six mille, qu’ils ont élevés en dignité, à qui ils ont fait donner ou le gouvernement des provinces ou le maniement des deniers, afin qu’ils prêtent la main à leur avarice et à leur cruauté, et qu’ils l’exécutent quand il en sera temps, et qu’ils fassent d’ailleurs tant de mal qu’ils ne puissent durer que sous leur ombre, ni s’exempter que par leur moyen des lois et de la peine.
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.
§96Grande est la suite qui vient après cela ; et qui voudra s’amuser à dévider ce fil verra que ce ne sont pas les six mille, mais les cent mille, les millions qui se tiennent au tyran par cette corde, en s’aidant d’elle comme, chez Homère, Jupiter qui se vante, s’il tire la chaîne, d’amener vers lui tous les dieux. De là venait l’accroissement du sénat sous Jules, l’établissement de nouvelles charges, l’élection d’offices : non certes, à bien prendre, réformation de la justice, mais soutiens nouveaux de la tyrannie.
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.
§97On en vient là, par les faveurs, par les gains ou les regains que l’on a auprès des tyrans, qu’il se trouve à peu près autant de gens à qui la tyrannie semble profitable, que de gens à qui la liberté serait agréable. Tout comme les médecins disent que dans notre corps, s’il y a quelque chose de gâté, dès qu’il se remue quoi que ce soit ailleurs, cela se vient rendre aussitôt vers cette partie véreuse : de même, dès lors qu’un roi s’est déclaré tyran, tout le mauvais, toute la lie du royaume, je ne parle pas d’un tas de petits larrons et d’essorillés qui ne peuvent guère faire ni mal ni bien dans une république, mais ceux qui sont tarés d’une ardente ambition et d’une notable avarice, s’amassent autour de lui et le soutiennent, pour avoir part au butin et être, sous le grand tyran, de petits tyrans eux-mêmes.
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.
§98Ainsi font les grands voleurs et les fameux corsaires : les uns découvrent le pays, les autres épient les voyageurs ; les uns sont en embuscade, les autres au guet ; les uns massacrent, les autres dépouillent ; et bien qu’il y ait entre eux des prééminences, et que les uns ne soient que valets et les autres les chefs de la troupe, il n’en est pas un à la fin qui ne se ressente du principal butin, au moins de la recherche. On dit bien que les pirates siciliens ne s’assemblèrent pas seulement en si grand nombre qu’il fallut envoyer contre eux Pompée le Grand, mais qu’ils tirèrent encore à leur alliance plusieurs belles villes et grandes cités, dans les ports desquelles ils se mettaient en grande sûreté au retour de leurs courses, et à qui en récompense ils donnaient quelque profit du recel de leurs pilleries.
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.
§99Ainsi le tyran asservit les sujets les uns par le moyen des autres, et il est gardé par ceux dont il devrait se garder s’ils valaient quelque chose ; mais, comme on dit, pour fendre le bois on se fait des coins du bois même. Voilà ses archers, voilà ses gardes, voilà ses hallebardiers. Non pas qu’ils n’en ressentent parfois eux-mêmes [de lui] ; mais ces perdus, ces abandonnés de Dieu et des hommes se contentent d’endurer du mal pour en faire, non pas à celui qui leur en fait, mais à ceux qui en endurent comme eux, et qui n’en peuvent mais.
Le texte de 1577
Notes philologiques
B10Restitution amendée le 20 août — Le témoin est illisible sur le membre « n'en sentent quelquefois du … ». Le texte porte désormais [de luy], entre crochets. Une restitution antérieure, « du dommage », a été écartée : ce n'était pas un substantif mais un pronom. Elle avait été portée sans crochets « car d'un seul mot » — c'est ce qui l'avait rendue invisible. ⭐ Depuis, toute restitution porte ses crochets, fût-elle d'un seul mot.
Collation du 20 août✔ réglé, et le texte est amendé — Le témoin de 1576 porte « non pas qu'eux-mesmes n'en sentent quelquefois de luy ». La restitution [de luy], entre crochets, est entrée dans le texte le 20 août, avenant n° 1.
§100Et pourtant, en voyant ces gens-là qui font la cour au tyran pour faire leurs affaires de sa tyrannie et de la servitude du peuple, il me prend souvent de l’ébahissement devant leur méchanceté, et parfois quelque pitié devant leur grande sottise. Car, à dire vrai, qu’est-ce autre chose de s’approcher du tyran, sinon de se tirer plus loin de sa liberté et, pour ainsi dire, de serrer à deux mains et d’embrasser la servitude ? Qu’ils mettent un peu de côté leur ambition, qu’ils se déchargent un peu de leur avarice, et puis qu’ils se regardent eux-mêmes, qu’ils se reconnaissent, et ils verront clairement que les villageois, les paysans, qu’autant qu’ils peuvent ils foulent aux pieds et traitent pis que des forçats ou des esclaves, ils verront, dis-je, que ceux-là, ainsi malmenés, sont pourtant, au prix d’eux, fortunés et en quelque sorte libres.
Le texte de 1577
Notes philologiques
B11Leçon corrigée · à collationner — L'optique donne « leur trahision », ou forme approchante. Nous portons « leur ambition », d'après le sens du membre, qui apparie l'ambition et l'avarice.
Collation du 20 août✔ confirmé — Le contrôle porte « une ambition ardente ». La leçon « trahison » était un défaut de lecture.
§101Le laboureur et l’artisan, si asservis qu’ils soient, en sont quittes en faisant ce qu’on leur dit. Mais le tyran voit les autres, ceux qui sont près de lui, coquinant et mendiant sa faveur : il ne faut pas seulement qu’ils fassent ce qu’il dit, mais qu’ils pensent ce qu’il veut, et souvent, pour le satisfaire, qu’ils devancent encore ses pensées. Ce n’est pas tout pour eux de lui obéir, il faut encore lui complaire ; il faut qu’ils se rompent, qu’ils se tourmentent, qu’ils se tuent à travailler à ses affaires, et puis qu’ils se plaisent de son plaisir, qu’ils laissent leur goût pour le sien, qu’ils forcent leur complexion, qu’ils dépouillent leur naturel. Il faut qu’ils prennent garde à ses paroles, à sa voix, à ses signes, à ses yeux ; qu’ils n’aient ni œil, ni pieds, ni mains qui ne soient tout entiers au guet pour épier ses volontés et pour découvrir ses pensées.
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.
§102Cela, est-ce vivre heureusement ? Cela s’appelle-t-il vivre ? Y a-t-il au monde rien de si insupportable que cela, je ne dis pas pour un homme bien né, mais seulement pour un homme qui ait le sens commun, ou sans plus le visage d’un homme ? Quelle condition est plus misérable que de vivre ainsi, sans rien avoir à soi, tenant d’autrui son aise, sa liberté, son corps et sa vie ?
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.
§103Mais ils veulent servir pour gagner des biens : comme s’ils pouvaient rien gagner qui fût à eux, puisqu’ils ne peuvent pas dire d’eux-mêmes qu’ils s’appartiennent ; et comme si quelqu’un pouvait rien avoir en propre sous un tyran, ils veulent faire que les biens soient à eux, et ne se souviennent pas que ce sont eux qui lui donnent la force d’ôter tout à tous et de ne rien laisser dont on puisse dire qu’il est à quelqu’un. Ils voient que rien ne rend les hommes sujets à sa cruauté que les biens ; qu’il n’y a envers lui aucun crime digne de mort que d’avoir de quoi ; qu’il n’aime que les richesses et ne défait que les riches, qui viennent se présenter comme devant le boucher, s’offrir ainsi pleins et refaits, et lui en faire envie.
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.
§104Ces favoris ne devraient pas tant se souvenir de ceux qui ont gagné auprès des tyrans beaucoup de biens, que de ceux qui, après en avoir quelque temps amassé, y ont ensuite perdu et les biens et la vie. Il ne devrait pas leur venir à l’esprit combien d’autres y ont gagné de richesses, mais combien peu ceux-là les ont gardées. Qu’on parcoure toutes les histoires anciennes, qu’on regarde toutes celles de notre souvenir, et l’on verra tout à plein combien est grand le nombre de ceux qui, ayant gagné par de mauvais moyens l’oreille des princes, et ayant ou employé leur méchanceté ou abusé de leur simplicité, ont fini par être anéantis par ces princes mêmes ; et autant ils avaient trouvé de facilité à les élever, autant ils trouvèrent ensuite d’inconstance à les y conserver.
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.
§105Certainement, dans un si grand nombre de gens qui ont jamais été près des mauvais rois, il en est peu, ou pour ainsi dire aucun, qui n’aient éprouvé quelquefois sur eux-mêmes la cruauté du tyran qu’ils avaient auparavant attisée contre les autres ; le plus souvent, s’étant enrichis à l’ombre de sa faveur des dépouilles d’autrui, ils ont eux-mêmes enrichi les autres de leur propre dépouille.
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.
§106Les gens de bien mêmes, s’il s’en trouve parfois quelqu’un aimé du tyran, si avant qu’ils soient dans sa grâce, si fort que reluise en eux la vertu et l’intégrité, qui inspire même aux plus méchants quelque révérence quand on la voit de près, les gens de bien mêmes ne sauraient durer, et il faut qu’ils se ressentent du mal commun et qu’à leurs dépens ils éprouvent la tyrannie. Un Sénèque, un Burrus, un Thraséa, ce trio de gens de bien, dont deux, par leur mauvaise fortune, furent approchés d’un tyran qui leur mit en main le maniement de ses affaires, tous deux estimés de lui et chéris, et dont l’un même l’avait nourri et avait pour gage de son amitié l’éducation de son enfance : ces trois-là sont des témoins suffisants, par leur cruelle mort, du peu de confiance qu’il y a à mettre dans la faveur des mauvais maîtres.
Le texte de 1577
Notes philologiques
B12Ordre des mots rétabli · à collationner — Le témoin donne « qui votre aux plus meschans donné quelque reverence ». L'optique a interverti : nous portons « qui donne voire aux plus meschans quelque reverence ».
Collation du 20 août⭐ confirmé mot pour mot — Le témoin de 1576 porte : « tant reluise en eux la vertu et intégrité, qui voire aux plus méchants donne quelque révérence de soi quand on la voit de près ». L'ordre rétabli est exactement celui du témoin.
§107Et à la vérité, quelle amitié peut-on espérer de celui qui a bien le cœur assez dur pour haïr un royaume qui ne fait que lui obéir, et qui, pour ne savoir pas encore s’aimer lui-même, s’appauvrit lui-même et détruit son empire ?
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.
§108Or si l’on veut dire que ceux-là sont tombés dans ces malheurs pour avoir bien vécu, qu’on regarde hardiment autour de ce même tyran, et l’on verra que ceux qui vinrent en sa grâce et s’y maintinrent par des méchancetés ne furent pas d’une plus longue durée. Qui a entendu parler d’un amour si abandonné, d’une affection si opiniâtre ? Qui a jamais lu d’homme si obstinément acharné pour une femme que celui-là pour Poppée ? Or elle fut ensuite empoisonnée par lui-même.
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.
§109Agrippine sa mère avait tué son mari Claude pour lui faire place dans l’Empire ; pour l’obliger, elle n’avait jamais fait difficulté de rien faire ni de rien souffrir : et pourtant son fils même, son nourrisson, son empereur fait de sa main, après l’avoir souvent manquée, lui ôta la vie ; et il n’y eut alors personne qui ne dît qu’elle avait fort bien mérité cette punition, si elle était venue des mains de quelque autre que de celui qui la lui avait donnée.
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.
§110Qui fut jamais plus aisé à manier, plus simple, ou pour mieux dire plus vrai niais, que l’empereur Claude ? Qui fut jamais plus coiffé d’une femme que lui de Messaline ? Il la mit à la fin entre les mains du bourreau. La simplicité demeure toujours aux tyrans, s’ils en ont, jusqu’à ne pas savoir bien faire ; mais je ne sais comment, à la fin, pour user de cruauté même envers ceux qui leur sont proches, si peu d’esprit qu’ils aient, cela même s’éveille.
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.
§111Assez connu est le beau mot de celui-là qui, voyant la gorge découverte de la femme qu’il aimait le plus, et sans laquelle il semblait qu’il n’eût su vivre, la caressa de cette belle parole : « Ce beau cou sera coupé tout à l’heure, si je le commande. » Voilà pourquoi la plupart des tyrans anciens étaient communément tués par leurs favoris, qui, ayant connu la nature de la tyrannie, ne pouvaient pas s’assurer autant de la volonté du tyran qu’ils se défiaient de sa puissance. Ainsi fut tué Domitien par Étienne, Commode par une de ses maîtresses mêmes, Antonin par Marin, et de même à peu près tous les autres.
Le texte de 1577
Notes philologiques
B13Normalisation onomastique — Le témoin donne « Domitia par Ellienne ». Domitien fut assassiné par un affranchi nommé Stephanus : nous portons « Domitian par Estienne ».
Collation du 20 août✔ confirmé — Le témoin de 1576 porte « ainsi fut tué Domitien par Étienne ». La normalisation est confirmée.
§112C’est cela : le tyran n’est certainement jamais aimé, et il n’aime jamais. L’amitié, c’est un nom sacré, c’est une chose sainte ; elle ne se met jamais qu’entre gens de bien, et ne se prend que par une estime mutuelle ; elle s’entretient non pas tant par un bienfait que par la bonne vie. Ce qui rend un ami assuré de l’autre, c’est la connaissance qu’il a de son intégrité ; les répondants qu’il en a, c’est son bon naturel, sa foi et sa constance. Il ne peut y avoir d’amitié là où est la cruauté, là où est la déloyauté, là où est l’injustice. Entre les méchants, quand ils s’assemblent, c’est un complot, non pas une compagnie ; ils ne s’entretiennent pas, ils s’entrecraignent ; ils ne sont pas amis, ils sont complices.
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.
§113Et quand bien même cela n’y ferait pas obstacle, il serait encore malaisé de trouver en un tyran un amour assuré, parce qu’étant au-dessus de tous et n’ayant point de compagnon, il est déjà au-delà des bornes de l’amitié, qui a son gibier dans l’équité, qui ne veut jamais boiter, mais qui est toujours égale. Voilà pourquoi il y a bien, dit-on, entre les voleurs quelque foi au partage du butin, parce qu’ils sont pairs et compagnons, et que, s’ils ne s’entraiment pas, du moins ils s’entrecraignent, et ne veulent pas, en se désunissant, rendre leur force moindre. Mais chez le tyran, ceux qui sont les favoris ne peuvent jamais avoir aucune assurance, dans la mesure où il a appris d’eux-mêmes qu’il peut tout, et qu’il n’y a ni droit ni devoir aucun qui l’oblige, faisant son état de compter sa volonté pour raison, de n’avoir aucun compagnon et d’être de tous le maître.
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.
§114N’est-ce donc pas grand-pitié que, voyant tant d’exemples évidents, voyant le danger si présent, personne ne veuille se faire sage aux dépens d’autrui, et que tant de gens s’approchent si volontiers des tyrans, sans qu’il y en ait un seul qui ait l’avisement et la hardiesse de leur dire ce que dit, comme le porte le conte, le renard au lion qui faisait le malade : « J’irais te voir de bon cœur dans ta tanière ; mais je vois assez de traces de bêtes qui vont en avant vers toi ; en arrière, qui en revienne, je n’en vois pas une. »
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.
§115Ces misérables voient reluire les trésors du tyran, et regardent tout étonnés les rayons de sa magnificence ; et, alléchés par cette clarté, ils s’approchent, et ne voient pas qu’ils se mettent dans la flamme qui ne peut manquer de les consumer. Ainsi le satyre indiscret, comme le disent les fables, voyant briller le feu trouvé par le sage Prométhée, le trouva si beau qu’il l’alla baiser et se brûla. Ainsi le papillon, qui, espérant jouir de quelque plaisir, se met dans le feu parce qu’il reluit, en éprouve l’autre vertu, celle qui brûle, comme le dit le poète Lucain.
Le texte de 1577
Notes philologiques
S3Preuve interne · vertu = puissance d'agir — « il esprouve l'autre vertu, cela qui brusle ». La définition est donnée entre deux virgules : la vertu du feu est ce qu'il fait.
§116Mais mettons encore que ces mignons échappent aux mains de celui qu’ils servent : ils ne se sauvent jamais du roi qui vient après. S’il est bon, il faut rendre compte et reconnaître au moins alors la raison ; s’il est mauvais et pareil à leur maître, il ne se peut pas qu’il n’ait lui aussi ses favoris, lesquels ordinairement ne se contentent pas d’avoir à leur tour la place des autres, s’ils n’ont encore, le plus souvent, et leurs biens et leur vie. Se peut-il donc faire qu’il se trouve quelqu’un qui, dans un si grand péril, avec si peu d’assurance, veuille prendre cette place malheureuse, et servir avec tant de peine un maître si dangereux ?
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.
§117Quelle peine, quel martyre, vrai Dieu ! Être nuit et jour occupé à songer comment plaire à un seul, et néanmoins le craindre plus qu’homme au monde ; avoir toujours l’œil au guet, l’oreille aux écoutes, pour épier d’où viendra le coup, pour découvrir les embûches, pour flairer la mine de ses compagnons, pour deviner qui le trahit ; rire à chacun, se craindre de tous ; n’avoir aucun ennemi déclaré ni aucun ami assuré ; avoir toujours le visage riant et le cœur transi ; ne pouvoir être joyeux, et n’oser être triste ?
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.
§118Mais c’est plaisir de considérer ce qui leur revient de ce grand tourment, et le bien qu’ils peuvent attendre de leur peine et de cette vie misérable. Volontiers le peuple, du mal qu’il souffre, n’en accuse pas le tyran, mais ceux qui le gouvernent.
Le texte de 1577
Notes philologiques
Aucune intervention ponctuelle sur ce paragraphe — Le texte suit le témoin.
§119Ceux-là, les peuples, les nations, tout le monde à l’envi, jusqu’aux paysans, jusqu’aux laboureurs, savent leurs noms, déchiffrent leurs vices ; ils amassent sur eux mille outrages, mille vilenies, mille malédictions. Toutes leurs prières, tous leurs vœux sont contre ceux-là. Tous les malheurs, [toutes les pestes, toutes les famines leur sont comptés ; et si parfois ils leur rendent pour la forme quelques honneurs, alors même ils les maudissent dans leur cœur et les tiennent en horreur plus étrangement que les bêtes sauvages. Voilà la gloire, voilà l’honneur qu’ils reçoivent de leur service auprès de gens dont chacun aurait un morceau de leur corps sans se croire encore assez satisfait, ni à demi soûlé de sa peine. Mais certes, même après qu’ils sont morts, ceux qui viennent après ne sont jamais si paresseux que le nom de ces mangeurs de peuples ne soit noirci de l’encre de mille plumes, et leur réputation déchirée dans mille livres, et leurs os mêmes, pour ainsi dire, traînés par la postérité, qui les punit encore après leur mort de leur méchante vie.]
Le texte de 1577
Notes philologiques
D1⛔ Lacune 1 · ce passage n'est pas établi sur témoin — La reproduction du témoin de base s'arrête à la page 83 sur 106, et le second témoin de 1577 à la page 190 sur 191. Depuis « Tous les malheurs, toutes » jusqu'à la formule finale, le texte est restitué d'après la version modernisée de contrôle, non établi sur témoin. Il est entre crochets droits. Il est interdit de le citer comme leçon de 1577 avant collation.
§120[Apprenons donc quelquefois, apprenons à bien faire. Levons les yeux vers le ciel, ou pour notre honneur, ou pour l’amour même de la vertu, ou certes, à parler sérieusement, pour l’amour et l’honneur de Dieu tout-puissant, témoin assuré de nos actes et juste juge de nos fautes. Pour ma part, je pense bien, et je ne me trompe pas, puisqu’il n’est rien de si contraire à Dieu, tout libéral et débonnaire, que la tyrannie, qu’il réserve là-bas, à part, pour les tyrans et leurs complices, quelque peine particulière.]
Le texte de 1577
Notes philologiques
D1⛔ Lacune 1 · ce passage n'est pas établi sur témoin — La reproduction du témoin de base s'arrête à la page 83 sur 106, et le second témoin de 1577 à la page 190 sur 191. Depuis « Tous les malheurs, toutes » jusqu'à la formule finale, le texte est restitué d'après la version modernisée de contrôle, non établi sur témoin. Il est entre crochets droits. Il est interdit de le citer comme leçon de 1577 avant collation.